Le philosophe et historien Marcel Gauchet est de retour sur le plateau de REACnROLL. Selon lui, le G7 est l’expression d’une hégémonie et d’une cohésion du bloc occidental plutôt mal en point. Magnifique mise en scène, le G7 révèle que les Européens tardent à remettre en question leur articulation entre politique et économique, alors que la montée en puissance de la Chine – non présente – provoque des inquiétudes.


 

Quoi de mieux qu’un épisode inédit de l’Esprit de l’Escalier pour démarrer la journée ? Causeur vous propose de lire un court extrait du dernier échange entre Elisabeth Lévy et Marcel Gauchet, échange complet disponible dans une vidéo de 45 minutes sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains.

 

Verbatim

Elisabeth Lévy: Quel est l’enjeu pour vous [du G7], du point de vue de l’économie mondiale ? L’idée même d’une gouvernance mondiale est-elle possible ? Est-ce qu’il ne faudrait pas tout de même donner une possibilité aux États de reprendre la main, face à des entreprises qui n’ont aucune contrainte démocratique ?

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Marcel Gauchet: Oui, mais c’est là précisément qu’il y a une contradiction très forte. Contradiction entre un monde occidental qui croît globalement à la régulation automatique de la marche économique et le reste du monde qui, pour de bonnes raisons, a une autre philosophie de la chose, où les rapports de puissance sont prioritaires (les Chinois évidemment en tête). C’est là où il y a une vraie confrontation des visions de l’articulation entre politique et économie qui devrait selon moi être le centre de la discussion. Encore faudrait-il que cette volonté de reprise en main du contrôle global de l’économie par les États soit présente du côté occidental… Et elle n’y est pas.

Elisabeth Lévy: D‘accord. Nous avons parlé [au début de l’émission NDLR] des États-Unis, pays qui ne joue pas que le multilatéralisme. Et même, il le joue assez peu. C’est l’affaire du Président Macron. Vous le savez et on l’entend tambouriner tous les matins sur nos radios, (poursuivant avec ironie) « Le président défend le bon multilatéralisme. »

Marcel Gauchet: Plutôt, oui ! Le président défend les bons sentiments et il a raison…

Elisabeth Lévy (le coupant): D’accord! Mais le président Trump se rend donc au G7, alors que je crois qu’il avait quitté la porte de la dernière édition en claquant la porte. Et à cette occasion, le président, le nôtre Emmanuel Macron, avait parlé d’un « théâtre d’ombres et de divisions. » Donc il n’avait pas non plus une très bonne opinion du G7… Il n’empêche que le président Trump, lui, entretient les rapports de force. Je ne sais pas ce que vous pensez de sa politique avec la Chine, en tous les cas elle se situe plutôt sur ce terrain-là. Alors, qu’est-ce qu’il faut faire avec la Chine ?

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Marcel Gauchet: Les États-Unis sont dans un moment charnière de leur histoire. Ils ont été à l’origine de la mondialisation telle qu’on la connaît. [Ils ont eu] la conviction que le libre-échange – dans la conception qu’ils s’en font – jouerait de toutes les manières à leur avantage… Et ils s’aperçoivent au bout du compte que ce n’est pas si clair qu’il y paraît. Donc il y a une révision très flottante et très incertaine, dont Trump avec sa politique erratique est un bon témoignage. [Les États-Unis] eux-mêmes sont dans une interrogation certaine sur cette articulation entre politique et économique, du point de vue de ce que cela donne en termes de puissance. Il n’y a que les Européens qui continuent comme des braves à jouer le multilatéralisme, le mulitculturalisme accessoirement, et le libre-échange. (Poursuivant avec ironie) « Tout va bien pour finir », et puis, « si on s’entend tous, on en profitera ». Les Européens sont manifestement perdants mais ils ne sont pas encore au moment de s’en apercevoir. Voilà ce qu’il faut décrypter derrière un sommet comme celui-là! C’est un moment de rencontre où les principaux partenaires sont à l’extérieur. D’ailleurs, Macron a eu la bonne idée de rappeler que l’Inde n’est pas là. L’Inde n’est pas encore une économie pleinement développée effectivement, mais a une dynamique avec elle qui va l’emmener très vite sur le devant de la scène. Elle n’est pas là, ce qui n’a aucun sens [et Macron a bien fait de le rappeler avant le sommet NDLR]. On est dans un moment très intéressant à déchiffrer, parce [Biarritz] signifie probablement que la mondialisation telle qu’on l’a connue est derrière nous. On va voir autrement comme va se dessiner le rapport politique-économie [dans les années à venir], les Européens étant [apparemment] les derniers à reconsidérer leur position là-dessus. Mais évidemment, c’est le phénomène chinois qui est au centre de l’attention parce qu’eux ont une philosophie très claire: l’économie n’est pas une fin en soi, elle est au service de la grandeur de la Chine et de la position de puissance qu’elle entend retrouver. Personne n’étant capable à ce jour de nous dire la manière dont ils conçoivent la primauté, la centralité (ce qui n’est pas tout à fait la même chose) de la puissance chinoise dans le monde de demain. Mais ils obligent tout le monde à se redéfinir, y compris en termes de gestion interne.

Capture d'écran de l'émission "L'esprit de l'escalier" sur REACnROLL. A gauche Marcel Gauchet, à droite, Elisabeth Lévy.
Capture d’écran de l’émission « L’esprit de l’escalier » sur REACnROLL. A gauche Marcel Gauchet, à droite, Elisabeth Lévy.

Elisabeth Lévy: Pourquoi ?

Marcel Gauchet: Parce qu’effectivement ils ont une politique qui marche ! Alors que les nôtres patinent considérablement.

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Elisabeth Lévy: Ils ont une politique qui marche d’abord parce que, comme vous l’avez remarqué, nous sommes d’une faiblesse totale. Et aussi, sauf si vous me dites que je suis complètement manipulée par l’information, parce que les Chinois emploient dans la guerre économique des méthodes qui ne sont pas particulièrement « fair-play » et qui jouent en quelque sorte avec le droit. C’est ce que l’on leur reproche souvent d’ailleurs, on leur reproche par exemple le transfert de technologies forcé. Vous avez raison de dire que les Américains ont l’extraterritorialité du droit pour eux. Et nous ? (dans un rire jaune) On n’a rien donc, en somme! Pourtant, ce qui est étonnant, c’est qu’on a pu peu à peu prononcer le terme « protectionnisme » sans se faire complètement incendier dans le débat public ces dernières années…

Marcel Gauchet (abondant dans son sens): … Pas complètement ! Mais juste un peu.

Elisabeth Lévy: C’est vrai, juste un peu (Les deux rient). La nuance est importante. Mais est-ce que quelque chose est en train de changer aussi dans les élites européennes de ce point de vue-là?

Marcel Gauchet: Je ne suis pas véritablement capable d’apprécier la réalité de ce changement, mais je crois que la question est posée de façon telle d’un niveau global, objectivement… Il y a certes l’exception chinoise: ils sont loin, ils sont exotiques, on ne les comprend pas très bien. Bon, mais les Américains on les connaît, ils sont près et ce sont eux qui commandent, à nos yeux. Je pense que l’effet Trump, au-delà de la diabolisation immédiate, commence à avoir des effets importants dans la mesure où l’on voit qu’il exprime une sensibilité qui n’est pas simplement celle des « Rednecks », du « plouc » américain de base auquel il est trop facile de le ramener… Trump a derrière lui une partie significative des élites américaines et cela oblige les élites européennes à reconsidérer leur position. Mais en même temps, l’Europe a renoncé à un tel point à réfléchir et à faire autre chose que « suivre », que je crois qu’il faudra encore beaucoup de temps pour que le réveil ait lieu…

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