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Le monstre marin de New Cherbourg

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Neuvième art. La ville du Cotentin, théâtre d’une BD et d’étranges phénomènes aquatiques…


Depuis quelques mois, mon beau-frère habite Cherbourg. Pour vous, ça ne veut rien dire, pour moi, ça veut dire beaucoup. C’est le signe évident que la ville est soumise aux influences du fantastique et de la distorsion temporelle ; que là-bas, à la pointe de Querqueville, se passent des événements incompréhensibles pour des esprits trop cartésiens, trop habitués aux raccourcis de l’Histoire. Les ultra-urbains que nous sommes ne peuvent pas comprendre la magie des lieux reculés, où l’actualité est comme amortie, donc sublimée par la population locale. On ne dira jamais assez combien la province est le terreau fertile de la fiction, elle lui donne son décor et sa mélancolie, ses mystères d’antan et les moyens d’échapper à la réalité, en flânant simplement, en osant perdre son temps, folle audace à notre époque où tout est compté. En dehors des capitales régionales, la rêverie est la marque d’une bonne santé mentale. 

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Les villes moyennes sont ces trésors abandonnés, moins elles font parler d’elles, plus elles décuplent l’imagination de leurs habitants. Leur quiétude apparente est trompeuse. Elles demandent une observation attentive et un esprit débarrassé de toute logique marchande pour découvrir leurs secrets intimes. À Nevers, Bourges, Vichy ou Châteauroux, il suffit de gratter un peu l’écorce du pavé pour qu’un monde parallèle apparaisse. Si mon beau-frère a choisi de s’installer dans la Manche, en dépit ou à cause d’un climat volontiers bougon, un détail pour un brestois de naissance, le parapluie étant livré au berceau, j’y vois comme une sorte de déclencheur. Il a toujours eu un don pour se mettre à distance de la modernité. Il fait barrage au progrès sans manifester. Il vit dans une sorte de confusion chronologique, dans une zone grise allant de la fin des années 1950 au milieu des années 1970. 

planche1Il fait admirablement abstraction de son époque en se réfugiant dans un espace-temps dont lui seul a les clés. Il roule en Citroën CX limousine. Il étudie des cartes Michelin périmées avant de s’endormir. Et il écoute Les Frères Jacques et les sketchs de Fernand Raynaud pour s’informer. Cherbourg est donc propice aux songes et aux divagations en eaux profondes. J’en ai eu la confirmation en lisant New Cherbourg Stories du scénariste Pierre Gabus et du dessinateur Romuald Reutimann qui vient de paraître aux éditions Casterman. Les deux épisodes qui sont réunies dans cet album ont paru dans le quotidien La Presse de la Manche à l’été 2018 et 2019. Leurs planches seront exposées jusqu’au 29 mars au Musée Thomas Henry de la ville. Le duo a déjà été primé au Festival d’Angoulême et on leur doit une autre série Cité 14

© Casterman
© Casterman

Une BD audacieuse et pleine de charme

Avec cette bande-dessinée tout public, réussite de ce début d’année, les deux Cherbourgeois ont transformé leur ville en une cité imaginaire des années 30 d’inspiration new-yorkaise par l’architecture tout en conservant les perspectives actuelles. On est, à la fois, dans le vrai Cherbourg avec des repères tels que la Place Napoléon, l’Hôtel de ville, les sculptures des fontaines, mais aussi ailleurs, dans une Amérique d’après la Crise de 1929, entre Prohibition et Jazzmania. Cette confusion dans la forme des bâtiments donne un charme et une patine à cette série qui ne s’interdit aucune audace. 

Depuis longtemps, je n’avais pas éprouvé un tel plaisir gamin de lecture, avec un univers visuellement décalé et se foutant éperdument des cases, voire des niches. La BD est aujourd’hui aussi segmentée que le marché automobile[tooltips content= »Que l’auteur de cet article connait bien NDLR »](1)[/tooltips]. Gabus et Reutimann jouent sur tous les tableaux, la fresque historique, le genre policier, le fantastique, la satire sociale, le roman d’émancipation et d’initiation, et tout ça, avec légèreté et talent. Dans cette cité appelée New Cherbourg, on trouve un dirigeable qui transporte dans les airs les riches clients d’un palace, un tram et un hydravion en plein centre-ville, des monstres aquatiques et des agents du contre-espionnage aux pouvoirs surnaturels, des gamins des rues et des marins barbus, des scientifiques en costumes de tweed et des nageuses en maillots une pièce signé Jean Patou, puis des grondins qui pensent. Les deux auteurs ont distillé l’âme de Cherbourg dans un alambic maison. Ils en ont alors extrait ce qu’elle avait de plus incroyable et féérique. En s’inspirant de faits réels, la Gare Transatlantique, le Surcouf, la présence de Charcot, de Lindbergh ou de cet animal échoué sur la plage en 1934, ils ont donné corps à un autre monde, à la frontière des temporalités, sur une fine ligne de flottaison. On est chez Arsène Lupin et Spirou, chez Rouletabille et Dickens, on flirte avec Jules Verne et « The Avengers », l’ambiance normande m’a même rappelé certains courts romans de Daniel Boulanger. Vivement la suite ! 

New Cherbourg Stories
– Le monstre de Querqueville – de Pierre Gabus et Romuald Reutimann – Casterman

New Cherbourg Stories: Le Monstre de Querqueville (1)

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Guide Michelin, le déclin en progrès


Comme Emmanuel Macron, le jeune directeur du Guide Michelin entend balayer l’ancien monde. Des maisons traditionnelles ont ainsi perdu leurs étoiles au profit d’une cuisine internationale et aseptisée conforme aux standards d’Instagram. Heureusement, la résistance s’organise.


Ah ! Ce bon vieux Guide Michelin des familles. Jusqu’à présent, les chefs étoilés en faisaient la collection et les présentaient respectueusement sous des vitrines en verre à l’entrée de leur prestigieux restaurant, comme signe d’un lien de vassalité. Maintenant, beaucoup ont la tentation de ranger leur collection au grenier ou d’en faire des cales. Que s’est-il donc passé ? Dans le microcosme de la gastronomie, tout le monde était au courant depuis des mois que l’Auberge de Paul Bocuse allait probablement perdre sa troisième étoile obtenue en 1965. Après l’incendie de Notre-Dame de Paris, voici donc un autre monument hautement symbolique de la France qui se retrouve par terre, comme si les signes d’un passage d’une civilisation à une autre s’enchaînaient sous nos yeux terrifiés. Sauf que, dans le premier cas, il s’agissait d’un accident (sauf preuve du contraire), et dans le second, d’un acte délibéré visant à faire passer un certain message. C’est ce dernier que nous nous proposons d’examiner ici.

Du totem de la gastronomie française au bureaucrate de l’ESSEC

La chute de la maison Bocuse a été perçue comme un séisme par la plupart des chefs français, mais aussi internationaux. Monsieur Paul, comme on le surnommait avec affection et déférence, était depuis un demi-siècle le totem de la gastronomie française. En le désacralisant, le Guide Michelin a fait à la cuisine française ce qu’Emmanuel Macron et Édouard Philippe tentent de faire à la France : l’adapter à une certaine idée de la mondialisation, quitte à provoquer la colère et la révolte du peuple.

Nommé directeur du Guide Michelin en 2018 après être entré dans l’entreprise en 2003, Gwendal Poullennec, 40 ans, diplômé de l’Essec, ressemble étrangement au président de la République et à son Premier ministre : même allure, même costume, même conviction d’avoir raison, même volonté de faire table rase, de tout remettre à plat et, s’il le faut, de marquer son passage par des « actes forts »…

L’an dernier, il s’est ainsi appliqué à couper plusieurs têtes célèbres, celles de Marc Veyrat, Pascal Barbot, Marc Haeberlin, Sébastien Bras, Alain Dutournier, ce qui lui a valu dans le milieu le surnom de « Robespierre ». Et ça marche, la terreur s’insinuant partout, car une étoile en moins, c’est 25 % de clients en moins (les touristes pour l’essentiel). L’omerta règne donc. Les chefs les plus renommés refusent de s’exprimer par crainte de représailles. Sauf que, dans l’édition 2020, sortie le 27 janvier dernier, Gwendal Poullennec a franchi une limite et renversé une idole intouchable : Paul Bocuse, le « Primat des Gueules », notre père à tous… Selon la porte-parole du Guide Michelin, cette décision aurait été prise à l’unanimité, sur la base des repas pris par les inspecteurs. D’où cette question, que nous sommes nombreux à nous poser depuis quelques années : les inspecteurs du Michelin nouvelle génération savent-ils encore goûter un plat ?

Ceux d’autrefois étaient des durs à cuire, capables de vous réciter par cœur la recette de la bouchée à la reine et du filet de sole Fernand Point. Mais les nouveaux ? Pour ma part, j’ai eu la preuve que ces jeunots n’avaient aucune compétence gastronomique en 2014 quand le Guide s’est avisé de supprimer la deuxième étoile de Bruno Cirino, que je considère, et que tous ses pairs considèrent avec moi, comme l’un des meilleurs cuisiniers de France : sanctionner ainsi un type capable de vous servir une langouste pêchée le matin même, rôtie doucement au feu de bois et arrosée d’un succulent jus de poissons de roche parfumé au safran, au fenouil et au basilic, est une « faute grave »…

S’exprimant le 28 janvier dans l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, sur TMC, Gwendal Poullennec a confirmé sans s’en rendre compte ce soupçon d’incompétence qui pèse sur son équipe d’inspecteurs, déclarant tranquillement, comme si c’était un signe de « progrès » et d’« ouverture », que cette équipe était précisément composée « d’inspecteurs internationaux »… Comment un Danois, un Espagnol ou un Américain seraient-ils à même de comprendre quoi que ce soit à « une volaille de Bresse cuite en vessie à la façon de la Mère Filioux » telle qu’on la sert encore chez Paul Bocuse ? Un peu comme si on me demandait d’aller au Japon juger la cuisine japonaise.

C'est la réinvention du bon vieux poireau vinaigrette des bistrots d'autrefois, cuit au four et servi ici, Chez Delphine, avec du tarama et du radis, un délice. © Hannah Assouline
C’est la réinvention du bon vieux poireau vinaigrette des bistrots d’autrefois, cuit au four et servi ici, Chez Delphine, avec du tarama et du radis, un délice.
© Hannah Assouline

Pour le chef Alain Dutournier, qui ne cache pas avoir donné l’an dernier une leçon de cuisine chez lui, dans son restaurant, à Gwendal Poullennec, deux heures durant, après que celui-ci l’eut humilié en lui supprimant en même temps sa deuxième étoile du Carré des feuillants et sa première étoile du Trou gascon (où l’on mange tout de même le meilleur cassoulet de Paris), « le Guide Michelin s’est détourné depuis longtemps des chefs-patrons indépendants et promeut une cuisine internationale et aseptisée, sans identité, sans histoire ». Cette tendance remonte aux années 2000, quand certains chefs (Pierre Gagnaire, Yannick Alléno) et certains pâtissiers (Pierre Hermé, Christophe Michalak) ont commencé à affirmer qu’ils étaient des « créateurs » (« créer un plat, c’est comme réaliser un fantasme », dit Alléno) et ont lancé l’idée qu’un repas était désormais une « expérience esthétique ». L’engouement (fugace et éphémère) pour la cuisine moléculaire s’est inscrit dans ce contexte précis, le but de cette nouvelle cuisine hypertechnique étant « la création d’émotions »

On peut reconnaître à Paul Bocuse le mérite de n’avoir jamais cédé aux sirènes de la cuisine japonisante et moléculaire, et d’être toujours resté lui-même, au bord de la Saône, avec ses copains, ses trois femmes, ses chiens, ses fourneaux : « La cuisine est pour moi la manière la plus simple : une marmite posée au milieu de la table. On soulève le couvercle, ça fume et ça sent bon. »

Et si cette simplicité assumée était ce qu’il y a de plus rare de nos jours ?

Pour notre très estimé confrère, le journaliste gastronomique allemand Jörg Zipprick (auquel nous avions consacré un portrait dans Causeur il y a deux ans [tooltips content= »N° 53, juin 2018. »][1][/tooltips]), l’enjeu de toute cette affaire est finalement très simple : « Nous sommes en train d’assister à la disparition programmée et irréversible de la cuisine française… Tous ceux qui, comme moi, fréquentent les restaurants en voyageant partout dans le monde connaissent ce phénomène : le poisson, cuit sous vide, n’est ni chaud ni froid, la viande, de même, servie en petite portion, et accompagnée de composants hétéroclites sans aucun lien : gelées, mousses, gaufres… Ces plats célébrés par les médias sont très visuels, ils génèrent des likes sur Instagram et sont copiés à la vitesse de la lumière. C’est la nouvelle cuisine internationale, dépourvue de toute authenticité et de toute saveur. Le Guide Michelin a grandi grâce à la cuisine française, mais aujourd’hui, en voyant son palmarès, on se dit que cuisiner français est devenu un handicap ! »

Le contraste est en effet saisissant : il y a quarante ans, ou même trente ans, tous les chefs français qui faisaient la une de Paris Match faisaient de la cuisine française : Bocuse, Chapel, Boyer, Guérard, Senderens, Vergé, Troisgros, Haeberlin, Pic, Charial, Dutournier, Meneau, Ducloux, Robuchon, Ducasse, Pacaud, Jung, Loiseau, Maximin, Girardet, Delaveyne… Combien sont-ils aujourd’hui ?

C’est ainsi que « la proverbiale grande cuisine française est en train de mourir sous nos yeux, se désole Jörg Zipprick. Guides et publications ont cessé de faire son éloge. Elle a été abandonnée au profit d’une cuisine très colorée et visuelle qu’on peut trouver partout dans le monde. C’est très mauvais pour votre tourisme, car, quand les étrangers viennent en France, et notamment mes compatriotes allemands, ils veulent manger de la cuisine française, un bon tournedos Rossini aux pommes de terre soufflées accompagné d’une bonne bouteille de pomerol, pas de la tomate-mozzarella ou des sushis ! »

On peut donc observer en matière de cuisine la fracture entre les élites et le peuple qui existe en politique : les restaurants qui font le plein, où les gens sont heureux, ne sont plus ceux recommandés par les guides et les médias ! L’Auberge de l’Ill, en Alsace, que le Michelin a rétrogradée l’an dernier, affiche complet chaque jour, car les plats y sont clairs, lisibles et gourmands, et le service toujours très humain.

À Paris, certains chefs font de la résistance, tel Frédéric Vardon, qui se présente comme « un aubergiste parisien ». Ce disciple du grand Alain Chapel a bien entendu perdu son étoile l’an dernier : « Trop classique, trop français, m’a-t-on fait comprendre… Il faut dire les choses comme elles sont, s’emporte notre gaillard, nous sommes tous des couilles molles, nous autres chefs français, nous nous extasions devant un sushi que mes parents fermiers de Normandie ne daigneraient même pas regarder et nous sommes incapables de défendre la cuisine française qui est une cuisine essentiellement rurale dans ses racines, codifiée par la bourgeoisie du xixe siècle, et qui repose toujours sur l’association de trois goûts distincts : on n’a jamais fait mieux de ce point de vue que le bon vieux steak-frites-salade ! » Au sixième étage d’un immeuble chic de l’avenue George-V, son restaurant, Le 39V, est situé sous une verrière et propose des menus déjeuners de très belle facture à une quarantaine d’euros. Son œuf meurette (sacré « meilleur œuf meurette du monde » au Clos-Vougeot en octobre 2019) est ainsi un délice, vrai plat de la cuisine bourguignonne paysanne dont le principe est : ne rien jeter ! « La cuisine française a toujours été écoresponsable avant même qu’on en fasse un slogan à la mode. Un chef comme Alain Chapel, à qui je dois tout, suivait les saisons, faisait travailler les paysans (« Cultive des fraises et des framboises comme je le souhaite et je te prendrai toute ta récolte ! ») et ne jetait rien : carcasses, arêtes, crêtes de coqs, abats… tout cela était récupéré pour faire les fonds de sauce ! » Unique à Paris, son œuf meurette (provenant d’œufs de vieilles poules pondant peu, mais pondant bien) est cuit dans une somptueuse sauce au vin rouge qui n’est elle-même que le vestige d’une daube préalable dont on a gardé les reliquats (lardons, champignons, etc.), bref, de l’art d’accommoder les restes comme faisaient les paysans d’autrefois qui consommaient leurs propres produits (« alors que ceux d’aujourd’hui vont acheter leur volaille chez Leclerc, car ils n’ont plus confiance en leurs propres produits, bourrés d’aliments industriels ! »).

Autre merveille de ce chef atypique, son canard de Challans à l’orange, succulent, fruit de vingt-quatre heures de préparation, qui exalte la fraîcheur et l’amertume naturelle des agrumes dont la vivacité vient relever la chair dense du canard.

Le Boeuf Wellington - pave de boeuf, épinards cuit, champignons de Paris (ail /persil/cerfeuil), foie gras, pate feuillette © Hannah Assouline
Le Boeuf Wellington – pave de boeuf, épinards cuit, champignons de Paris (ail /persil/cerfeuil), foie gras, pate feuillette
© Hannah Assouline

Rue Saint-Georges, dans le 9e arrondissement, Chez Delphine prône la même philosophie à des prix ultra compétitifs (formule déjeuner à 19 euros). Ce nouveau bistrot, créé en 2018 par l’énergique Hugues Barretieri, a envoyé valdinguer le Guide Michelin en précisant d’emblée qu’il ne souhaitait pas être répertorié par lui. Peu importe. Les tables sont prises d’assaut chaque jour par une clientèle de quartier et de touristes en quête de « plats vraiment français » comme le délectable « bœuf à la Wellington », préparé par le chef Anthony Poussel, un ancien de chez Ducasse et de chez Guy Savoy, qui a aussi cuisiné pour Jacques Chirac à l’Élysée. Introuvable ailleurs, ce plat d’origine anglaise est un classique de la cuisine bourgeoise française : le filet de bœuf rosé (provenant d’une bête achetée entière à un éleveur de Corrèze), est emmitouflé dans une exquise pâte feuilletée maison, le tout accompagné de sauce, de champignons de Paris, de foie gras des Landes et d’épinards. En somme, des plats qui nous font plaisir, dont on se souvient et que l’on peut nommer…

Chez Delphine, rue Saint Georges. Le 39 V, avenue George V.

Bio, OGM, démence


Jusqu’où notre bonne conscience nous mène, le sexisme dans le génétiquement modifié, comment la personnalité influe sur notre santé… Peggy Sastre nous dit tout dans la chronique scientifique mensuelle de Causeur!


Économies morales

Il n’aura échappé à personne que le vert est à la mode. Les produits bio, durables et prétendument respectueux de l’environnement ne cessent d’envahir nos étals et nos consciences assoiffées de rédemption. Mais comme au bon vieux temps des indulgences, le fossé entre la sainteté des intentions et la basse réalité des comportements est des plus béants. On estime ainsi que, par rapport à ce qu’ils prêchent, conspuent et affirment désirer sur un plan écologique, les consommateurs ne mettent en pratique que 10 % de leurs belles paroles. Pourquoi un tel hiatus ? Selon Jannis Engel et Nora Szech, économistes au KIT, l’institut de technologie de Karlsruhe, il en va justement là d’un « effet d’indulgence », où la moindre petite bonne action est suffisante pour avoir la conscience tranquille et servir (inconsciemment) d’excuse pour pouvoir, par ailleurs, déroger à son catéchisme. Et même se tamponner le coquillard de problèmes où la charité serait pourtant la bienvenue. Comment les chercheurs sont-ils parvenus à cette conclusion ? Grâce à 200 cobayes, répartis en quatre dispositifs expérimentaux, et des serviettes de toilette. Le but de la manœuvre ? Voir si et comment des consommateurs sont prêts à payer pour un produit éthique, et s’ils appréhendent cet achat comme un ticket d’absolution leur permettant de ne pas trop persévérer dans leurs bonnes manières. Ainsi, dans une simulation d’achat, les participants avaient à choisir entre des serviettes fabriquées ou non dans des ateliers respectant le plus élémentaire droit du travail. Petite astuce, un programme informatique avait préalablement décidé s’ils allaient recevoir une serviette en coton bio ou une autre en coton conventionnel. Ensuite, les participants allaient avoir à choisir entre différentes sommes d’argent – de 0,25 à 12 euros – et différents types de serviettes. Résultat : lorsqu’elle était bio, les participants avaient largement moins envie de « payer » pour une serviette confectionnée dans de bonnes conditions professionnelles. Histoire d’enfoncer le clou, une demi-heure après la première expérience, les chercheurs proposèrent à leurs cobayes de reverser une partie de leur argent à une association venant en aide aux réfugiés. Là encore, ceux qui avaient reçu une serviette bio allaient se montrer les moins généreux avec leurs prochains en souffrance. « On observe que le coton biologique sert d’excuse pour ne pas avoir à se soucier d’un autre champ moral », écrivent les chercheurs. C’est bien résumé.

Référence : tinyurl.com/IndulgenceEponge

Guerre des sexes OGM

La teigne des choux est un petit papillon adorant tellement les crucifères qu’on l’estime responsable d’environ 5 milliards d’euros de dégâts dans le monde. Le problème, c’est qu’il est progressivement devenu résistant aux mêmes pesticides qui ont par ailleurs éliminé ses prédateurs. Autant dire que les producteurs de choux, de brocolis ou de colza (eh oui, c’est de la même famille) en ont gros sur la patate. Ils seront heureux d’apprendre qu’une entreprise de biotechnologie, Oxitec, n’a jamais été aussi près de pouvoir leur proposer une nouvelle arme contre ce nuisible : des papillons génétiquement modifiés pour détruire leurs propres populations. Mais selon un procédé qui a de quoi faire pâlir des féministes antispécistes. En effet, Oxitec a bidouillé les bestioles pour leur ajouter deux gènes mutants. Le premier, inoffensif, les rend simplement fluorescentes pour qu’elles soient faciles à repérer sur le terrain. Le second est outrageusement plus pervers : non seulement il tue les larves peu de temps après leur éclosion, mais ce gène exterminateur ne s’active que chez les femelles ! Lorsque des mâles génétiquement modifiés en viennent à féconder des femelles bio, toutes les larves femelles dépérissent, alors que les mâles continuent leur petite vie. Une fois leur maturité sexuelle atteinte – c’est une affaire de jours, comme il est d’usage chez les papillons –, ils iront joyeusement s’accoupler avec de nouvelles femelles et ainsi continuer d’assouvir le funeste dessein du pesticide embarqué dans leur ADN. Que les techno-affolés se rassurent, les risques que l’expérience tourne mal sont minimes. Les mâles génétiquement modifiés sont de fait plus fragiles que leurs homologues « naturels » et une bonne moitié n’arrivent pas vivants à leur fleur de l’âge, ce qui signifie que l’apport en insectes mutants doit être constant pour que le carnage persiste.

Référence : tinyurl.com/SpermeTueur

Prime aux renfrognés

La nouvelle a de quoi réjouir les acariâtres et chagriner les gros joviaux. Selon des chercheurs suisses et suédois, les individus les plus faciles à vivre sont aussi ceux qui ont le plus de risque de voir leur cervelle ravagée par Alzheimer. À l’inverse, si on en croit leur étude menée sur 397 vieux habitants des régions de Genève et de Lausanne surveillés pendant cinquante-quatre mois, en plus d’un défaut d’« agréabilité », l’ouverture est un autre trait de personnalité protecteur des zones les plus touchées par la maladie – l’hippocampe, l’amygdale, le cortex entorhinal, le lobe temporal mésial et le précunéus. Correspondant à des styles de pensée, d’émotions et d’actions persistant durant toute la vie d’un individu, la notion de personnalité est endémique en sciences humaines et sociales, mais on la voit désormais de plus en plus en médecine et en neurosciences, comme en atteste cette étude dirigée par François R. Herrmann. Plus précisément, c’est ici l’analyse taxonomique de la personnalité, via le modèle de « Big Five », qui est exploitée. Selon ce paradigme, comptant aujourd’hui parmi les plus solides en psychologie, chaque caractère est un cocktail de cinq ingrédients fondamentaux : l’ouverture (à la nouveauté et à l’expérience, curiosité et imagination), la conscienciosité (autodiscipline, respect des obligations, etc.), l’extraversion (énergie, positivité, recherche de la compagnie d’autrui), l’agréabilité (amabilité, empathie, caractère coopératif) et le névrosisme (instabilité émotionnelle, négativité, vulnérabilité).

Référence : tinyurl.com/PerfideCervelle

 

Monténégro, Etat failli des Balkans

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L’insurrection orthodoxe au Monténégro n’est pas seulement une affaire locale, ni un sujet strictement religieux. Elle illustre cette facette négligée de la désinformation médiatique: l’occultation des faits pertinents. Elle révèle toute l’absurdité du «nation building» télécommandé en Europe de l’Est, mais elle éclaire surtout un pan du «grand jeu» qui oppose l’Empire atlantique et la zone d’influence russe.


En décembre dernier, le parlement du Monténégro adoptait une loi sur «la liberté religieuse» qui, en bonne logique orwellienne, visait justement à interdire une Église bien précise et à saisir ses biens. Une institution qui, depuis la nuit des temps et jusqu’à hier, a été l’Église commune de la majorité des habitants du pays, indissolublement liée à leur conscience identitaire. Autrement dit, l’Église orthodoxe serbe (EOS), dont certains sanctuaires parmi les plus importants et les plus anciens se trouvent justement au Monténégro. Désormais, la religion orthodoxe dans les Montagnes noires ne serait plus légitimement représentée que par l’«Église orthodoxe monténégrine», créé ad hoc et se résumant à un charlatan défroqué, le «métropolite» Miraš Dedeić, avec une poignée de fidèles plus politiques que religieux.

Cet acte aventureux a été condamné non seulement par l’EOS, mais encore par toutes les autorités significatives du monde chrétien, à commencer par le pape François.

En promulguant cette loi absurde qui a uni le monde contre lui, le régime de Podgorica ne s’attendait sans doute pas à la réaction qui allait suivre. C’est un véritable flot humain qui s’est déversé dans les rues pour faire bloc autour des églises qu’on voulait confisquer.

L’ineptie du décret de dépossession frappant l’Église légitime du pays indique que le coup a dû être suggéré par une instance externe qui n’avait ni égard ni intérêt pour les particularités locales. Il en va de même de beaucoup de décisions clefs du pouvoir de Podgorica. A commencer par son adhésion à l’OTAN, en 2017, sans aucune consultation populaire. «Comme les négociations avec l’Union européenne», notait Le Monde, «cet arrimage à l’Occident a été imposé par l’ancien premier ministre Milo Djukanović». Un Djukanović, qui de fait, était bien l’«homme de la situation» pour dresser son propre pays contre lui-même.

Un félon de bande dessinée

Si Gollum, la créature vile et perfide du Seigneur des anneaux, devait être incarné par un personnage politique, le président Milo Djukanović serait un bon candidat pour le rôle. Hypocrite, opportuniste, félon et tourne-veste, corrompu et corrupteur jusqu’à la moelle, Milo a obtenu une juste consécration de ses talents en étant nommé Homme de l’année 2015 par l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project). Ce certificat d’infréquentabilité délivré «pour l’œuvre de toute une vie» par une instance d’investigation directement liée aux pouvoirs globaux (Ladite ONG est financée à la fois (entre autres) par l’USAID, la Confédération suisse et l’Open Society Foundation de George Soros) ne semble pourtant pas avoir trop ébréché le soutien que ces derniers lui accordent.

Depuis la lointaine année 1989 où, jeune protégé de Slobodan Milošević, il fustigeait les dénonciateurs perfides d’un «hégémonisme serbe imaginaire» (se décrivant donc lui-même dans vingt ans), jusqu’à son soutien à un ultranationalisme monténégrin fondé sur la haine antiserbe, Milo a tracé un itinéraire remarquable. Milošević est mort en prison, des dizaines de responsables civils et militaires ont été jetés au clou, mais aucune des turbulences de l’après-Yougoslavie n’est parvenue à froisser la ligne impeccable de ses costumes. Ayant fait ses écoles dans le Parti unique yougoslave, Djukanović a réussi à retourner sa veste Armani si habilement que personne ne voit plus dans son régime («Régime»: curieusement, voilà un terme que les médias occidentaux appliquent rarement à la république cigarettière du Monténégro…) le seul reliquat — resté à l’abri de toute transition démocratique — des nomenklaturas communistes d’avant la chute du Mur de Berlin!

C’est ainsi que Milo demeure le plus ancien potentat encore en place en Europe, régnant sans partage depuis trente ans — bien plus longtemps que Staline ou Poutine. Ayant participé au bombardement de Dubrovnik en 1991, il aurait en toute logique dû finir sur les bancs du TPI à La Haye. S’il n’y a jamais mis les pieds, c’est de toute évidence qu’on a passé l’éponge sur son CV. Mais à quel prix? Au prix, sans doute, de la politique de satrape caricatural qu’il mène ces dernières années, s’étant imposé «comme partenaire de confiance des Occidentaux». Même l’Italie, pourtant excédée par le trafic de cigarettes qu’il dirigeait vers ses côtes, a bizarrement abandonné ses poursuites contre lui en 2009.

Bref, malgré toutes ses vilenies, le Gollum des Montagnes Noires reste protégé par le deal qu’il a noué avec ses «partenaires», sur un air bien connu des potentats coloniaux: «Vous me soutenez ou bien c’est la grande Serbie (et donc les Russes) qui trempera ses pieds dans l’Adriatique!».

«C’est peut-être un salopard, mais c’est notre salopard» doit-on se répéter à Bruxelles et Washington, recyclant pour la énième fois la célèbre boutade de Roosevelt à propos du dictateur dominicain Trujillo (Time Magazine, 15.11.1948).

L’esprit contre le territoire

Le cynisme utilitaire des Anglo-Saxons n’est plus à décrire, mais il peut arriver, comme ici, qu’il finisse par se tirer une balle dans le pied. La révolte orthodoxe a symboliquement abattu les frontières entre le Monténégro et sa nation-mère, contre laquelle il a été dressé ces dernières années comme un chien de garde. La solidarité panserbe, brouillée et anesthésiée depuis vingt ans, se réveille dans un soutien unanime aux manifestants monténégrins. Novak Djoković lui-même leur a adressé un message sans équivoque: «Salut et soutien au peuple frère du Monténégro!».

Par malheur, cette frontière serbo-serbe est aussi la ligne de démarcation la plus sensible entre le territoire atlantique et celui de la sphère d’influence russe. Si l’entrée du Monténégro dans l’OTAN a fermé une possibilité d’accès de la Russie à la Méditerranée, la révolte religieuse ramène dans le giron panorthodoxe une population qu’on avait pu croire perdue.

Dans ce contexte, il est difficile de ne pas voir un enchaînement causal en 2019 entre, d’une part, l’adhésion de la Serbie à l’Union économique eurasiatique, son refus officiel d’adhésion à l’OTAN et son acquisition de matériel militaire russe (notamment un système S–400, casus belli qualifié comme tel par les Américains) et de l’autre, à quelques semaines d’écart, cette tentative ratée d’affaiblissement d’un pilier de l’identité serbe, jouissant d’une crédibilité bien plus solide que les autorités politiques (au Monténégro même, l’Église orthodoxe serbe jouissait en 2019 d’une cote de confiance considérable (47 %,) juste après le système éducatif et loin devant le gouvernement, le Président ou l’OTAN. (Sondage du Center for Democracy and Human Rights)). Dans une perspective plus large, et toujours dans le même faisceau de coïncidences, on pourrait aussi évoquer les similitudes avec la proclamation en 2018 d’une Église orthodoxe d’Ukraine comme ultime tentative de dérussisation dans ce pays, opération qui semble avoir été concrètement sponsorisée par la CIA et l’État ukrainien (Sans compter l’appui officiel de Washington, de l’actuel gouvernement grec atlantiste et du patriarche de Constantinople.).
Comme le résume avec concision Jim Jatras: «Parce que la cible principale de l’OTAN/UE est la Russie, et parce que le réveil de l’Église orthodoxe est au cœur du renouveau de la Russie — y compris sa détermination militaire à résister à l’agression occidentale comme elle l’a fait tant de fois dans le passé face à l’Allemagne, la Suède, la Pologne, la France, etc. — l’Église orthodoxe elle-même est dans la ligne de mire. Dans le regard dénué d’âme des bureaucrates occidentaux, le christianisme orthodoxe n’est rien d’autre qu’un outil de soft power du Kremlin.»

Dans ce même regard sans âme ni profondeur, l’EOS du Monténégro n’apparaît que comme une tête de pont de Belgrade, et Belgrade comme un avant-poste de l’empire russe. Dans la réalité, les choses sont bien plus complexes, en raison notamment du caractère ethnique des Églises orthodoxes. Mais ces amalgames, dans leur simplisme même, font émerger une réalité qui échappe à la plupart des analystes: l’existence d’un «commonwealth culturel orthodoxe» qui s’étend de la Bosnie à Vladivostok — et dont l’évocation mériterait un article à part.

La faillite de l’ingénierie identitaire

Comme l’État indépendant de Croatie de 1941, patronné par l’Axe, comme le Sud-Vietnam évacué dare-dare par Nixon en 1975, l’aire ex-yougoslave est aujourd’hui émaillée d’États éphémères, façonnés par des puissances protectrices et qui en dépendent entièrement. La Bosnie-Herzégovine et le Kosovo cesseraient d’exister comme États «indépendants» le lendemain même du retrait US-OTAN de la région. Le politologue Srdja Trifković les appelle des «morts qui marchent». En attendant leur effondrement, ils continuent d’exécuter tant bien que mal le logiciel loufoque qui sous-tend leur existence.

On a cru pouvoir remodeler l’histoire et la conscience des peuples à coups de promesses et de corruption — mais le naturel, de toute évidence, revient au galop. La fabrication de l’identité monténégrine, dans le sillage de l’éclatement yougoslave, aura été un exemple extrême de cette fiction. On y assiste au développement d’un nationalisme caricatural dont la caractéristique essentielle est son hostilité à l’origine commune serbe. Comme sous les «nazismes de transition» (expression de Xavier Moreau désignant des mouvements extrémistes soutenus par l’Occident en Europe de l’Est pour une mission et une durée de vie limitées) de Croatie et d’Ukraine, un révisionnisme débridé s’y développe en toute quiétude, fondé sur des théories ethno-linguistiques glanées dans les brochures les plus aigres des «années sombres». S’agissant d’alliés utiles, politiques et médias ouest-européens ferment les yeux avec pudeur.

Au Monténégro, la réécriture historique a été particulièrement créative, puisque l’ensemble de l’histoire et de la littérature témoignent d’un enracinement profond dans le fonds culturel serbe. A commencer par le fait que le plus grand poète de l’histoire monténégrine et serbe, le prince-évêque Pierre II Petrović Njegoš, ne connaissait d’autre identité que celle-là et qu’il consacra sa vie à une réunification des deux moitiés d’une même nation, séparées par les conquêtes ottomanes et les vicissitudes de l’histoire.

La fiction a pu tenir tant bien que mal sur un plan politique, par la corruption, le chantage, la tricherie électorale ou l’alliance avec la minorité albanaise. Lorsqu’on l’a transposée, en revanche, sur un plan confessionnel, elle s’est heurtée à des archétypes autrement plus profonds que l’ingénierie identitaire n’était pas préparée à affronter. En face d’une réalité historique coriace, les constructions hâtives du «nation building» mondialiste vacillent.

L’interdiction de l’Église orthodoxe serbe était un geste suicidaire, et pourtant inévitable dans la logique de ces contrefaçons absolues. Si l’on a proclamé que les Monténégrins n’avaient rien à voir avec les Serbes, que leur langue n’avait rien à voir avec le serbe (alors qu’elle s’en distingue comme le français du suisse romand), comment pouvaient-ils continuer d’aller à l’église serbe?

Et maintenant, quoi?

On ne sait pas aujourd’hui sur quoi débouchera la procession sans fin des fidèles du Monténégro. Srdja Trifković, qui en revient, nous écrit: «il n’y a pas de stratégie d’aboutissement. Le régime a d’abord été ébranlé par les manifestations, mais il se prépare maintenant à jouer l’épuisement. L’énergie des participants est incroyable, leur nombre également, mais l’on entend de tous côtés demander “et maintenant, quoi ?”. On craint un “compromis” pourri, un toilettage de la loi sous les indications d’un facteur étranger qui pourrait être présenté comme une concession. Le régime est prêt à étouffer par la violence toute tentative de “maïdanisation”.»

Ce flottement même témoigne du caractère spontané du soulèvement. Vu l’indulgence (tout de même agacée) des Occidentaux pour le Noriega des Bouches de Kotor, l’étouffement du mouvement dans le sang n’est pas exclu. Encore qu’on peut se demander ce que les 6000 policiers dont dispose le régime pourraient faire contre de telles masses humaines.

Quoi qu’il en soit, il paraît évident le «mort qui marche» monténégrin est en train de faire ses derniers pas. A sa suite titube une petite troupe de zombies éparpillés en Europe par un Frankenstein globaliste qui lui-même ne se sent plus très bien.

Tout va bien, c’est Godard qui vous le dit

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Bel objet plastique, ce film vieux d’un petit demi-siècle, nous parle évidemment d’aujourd’hui puisqu’il parle de la lutte des classes


Après le plaisir pris de nouveau avec Le Mépris, on a décidé de voir un Godard qu’on ne connaissait pas. Tout va bien est un film de Jean-Luc Godard beaucoup, et Jean-Pierre Gorin (un peu), sorti en 1972. Il date de l’époque du groupe Dziga Vertov, collectif cinématographique d’obédience maoïste qui tournait des films militants que pas grand monde n’a vu, même dans ces années-là, puisqu’il s’agissait d’éviter tous les circuits de la distribution bourgeoise. Ce n’est pas le cas de Tout va bien, produit par Jean-Pierre Rassam, qui visait « le grand public » tout en gardant un esprit ouvertement politique.

Soyons honnête, on a eu un peu peur, en découvrant Tout va bien, de se retrouver face à un film daté, didactique, démonstratif, caricaturalement engagé. C’est oublier ce qu’il faut bien se résoudre à appeler le génie de Godard. Montage, photographie, couleur: comme dans La Chinoise en 67, Godard est capable de littéralement nous hypnotiser par un long discours théorique sur la plus-value, l’aliénation ou la lutte des classes. Sans doute aussi parce que, quel qu’ait été son sérieux idéologique, il reste chez lui une forme de clownerie surréaliste, de distance comique et d’humour noir qui fait très bien passer tout ça.

A relire: Notes prises en revoyant « Le Mépris »

Tout va bien raconte comment un couple formé par un cinéaste progressiste reconverti dans la publicité en attendant de pouvoir tourner des films vraiment révolutionnaires (Montand) et une journaliste gauchiste américaine (Jane Fonda) sont séquestrés dans une usine en grève. Il serait idiot de dire que Tout va bien est « d’une singulière actualité« . D’abord il se présente ouvertement comme un bilan de 68 quatre ans après sur le mode « Le combat continue et on va bientôt gagner ».  Ensuite, le PCF et la CGT, dans la plus pure tradition Marxiste-Léniniste mao, sont dénoncés comme des forces symétriques et objectivement complices du patronat. Et on sait aujourd’hui que 72-73 marquent davantage le crépuscule du gauchisme que sa victoire tandis que le PCF et la CGT n’ont plus le poids de jadis, c’est le moins qu’on puisse dire et ce, que l’on soit d’accord ou non avec ce qui en est dit dans le film.

Et pourtant, Tout va bien reste éminemment moderne, si l’on entend moderne au sens de Baudelaire, c’est-à-dire comme une capacité à discerner ce qu’il y a de permanent, d’identique à travers différents moments historiques. En l’occurrence, dans Tout va bien,  est parfaitement appréhendée l’emprise absolue du capitalisme sur la réalité qu’il transforme en spectacle. Le capitalisme a beau en être, en 2020, à sa troisième ou quatrième métamorphose, s’appeler désormais néolibéralisme, social-libéralisme,  voire macronisme, Godard avait déjà saisi, il y a presque un demi-siècle,  ce qui faisait l’essence de sa puissance dissolvante: encouragement à la consommation de masse standardisée, modification et altération des rapports amoureux, surveillance généralisée, uniformisation du monde. Tout va bien était une antiphrase colorée, violente et sarcastique  pour parler de la France de 1972, celle du pompidolisme immobilier.

On voit donc quarante ans plus tard que tout a changé pour que rien ne change et que dans la France de 2020 également, Tout va bien. 

Tout va bien, drame 1972, Italie, France, 1h35 

Réalisé par Jean-Luc Godard Avec Jane Fonda, Yves Montand, Vittorio Caprioli, Anne Wiazemsky  (disponible sur la VOD Orange)

Tout Va Bien [Import anglais]

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Une hécatombe universelle

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Le billet du vaurien


Nous ne nous agitons que pour aggraver des situations qui ne feront qu’empirer, incapables que nous sommes d’affronter l’angoisse d’être nous-même, disait Cioran dans un élan taoïste. « Pratique le non-agir et tout restera dans l’ordre » :  Lao Tseu avait tout compris. Qu’est-ce qu’une épidémie, sinon une relaxation démographique dont la planète a parfois besoin, comme le corps humain d’une purge ?

Dans sa jeunesse, Cioran concevait avec volupté l’extermination d’une moitié de ses compatriotes. Avec l’âge, il envisageait comme possible et même souhaitable une hécatombe universelle. Les années passent et j’arrive à la même conclusion. Mais je ne vois toujours rien venir. L’humanité est une usine qui tourne à plein rendement, quoi qu’il arrive.

Wittgenstein disait qu’on pourrait mettre des prix aux pensées. Certaines coûteraient très cher, d’autres seraient vite soldées. Mais quelle serait l’unité de compte pour les pensées ? « Le courage », répondait Wittgenstein.

Le plus étrange, ce sont ces philosophes d’une érudition extrême, mais dont les pensées leur sont étrangères et qui, par manque de courage, resteront toujours à l’écart de ce qu’ils professent, comme s’ils craignaient d’être contaminés par le matériau qu’ils manipulent. L’érudition n’est d’ailleurs jamais qu’une fuite loin de notre propre vie.

Le Moi, pour Schopenhauer, est le point noir de la conscience. Il ne peut pas y avoir d’introspection, faute d’un Moi transcendantal, mais uniquement une analyse bornée, sans fin, inutile, vouée à des explications qui n’expliquent rien. Et pourtant construire des fictions à partir de nos vies n’est pas un passe-temps pire qu’un autre.
Quand nos angoisses sont apaisées, sommes-nous encore capables de les comprendre? J’en doute. Mais même si nous l’étions, nous préférerions les mettre au rancart.

Les théories sont les cimetières de l’âme, soutenait Cioran. Il faut aimer les cimetières, car c’est le seul lieu où nous échappons à nous-même. Mais par un étrange paradoxe, il ne nous déplairait pas de laisser une trace, même infime, de notre passage dans ce tourbillon infernal. Le ridicule atteint là son apothéose. J’en suis parfaitement conscient, mais je n’y échappe pas. L’extinction du désir de paraître n’est pas à notre portée. Même le suicide est grandiloquent. Mais reconnaissons au moins qu’il y a un charme silencieux à continuer à vivre quand chaque jour emporte son lot de victimes.

Face à l’épidémie, le civisme français sera-t-il à la hauteur?

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Ce samedi soir, l’inquiétude grandit. Le gouvernement implore les citoyens de limiter les contacts et de suivre les consignes sanitaires.


À l’heure où vous lisez ces lignes, il y a environ 4500 cas recensés de contaminations au Covid-19 en France. Dans les artères de la capitale, l’insouciante bohème citadine s’est estompée, la légèreté des premiers jours de « grippe chinoise » a laissé place à des visages plus graves, voire franchement inquiets. Dans un supermarché de la rue de Tolbiac, le samedi 14 au matin, les rayons de pâtes sont vides, dévalisés par celles et ceux qui, en prévision de jours sombres, se sont ravitaillés en vivres, comme on se prépare à affronter un long siège. « Si ça doit m’arriver ça m’arrivera », lance un employé de rayon à sa collègue. À la queue d’une pharmacie, des « seniors » fardés de masques. Sur la devanture d’un kiosque à journaux, la une du nouveau hors-série du magazine Détective : « Coronavirus, êtes-vous prêt ? ». Ces jours-ci, notre quotidien ressemble de plus en plus à un drôle de film d’anticipation.

On est bien peu de chose

Soyons honnête, personne ne l’avait anticipé, ce scénario bien réel. Ou alors, ceux qui l’ont fait n’ont pas parlé assez fort – ou encore, nous ne les avons pas entendus, ce qui est pire. Focalisés comme nous le sommes sur la menace que fait peser l’islamisme en France et le risque d’un avenir à la « Soumission », nous en avons presque oublié une évidence pourtant élémentaire : nous sommes finalement fragiles en ce monde, et un microscopique virus, ennemi invisible, peut nous décimer.

A lire aussi: Un peu de Cioran à la sauce coronavirus

Inutile de paniquer, nous martèle en substance notre gouvernement. C’est évident. Même dans le pire des scénarios envisagés, tel celui énoncé par Tristan Vey dans les colonnes du Figaro le samedi 14 mars, « des millions de personnes infectées, des centaines de milliers de cas graves », la France s’en remettra, ce n’est pas la fin du monde. Il n’en reste pas moins que la pugnacité du petit virus – qui fait des siennes jusqu’à prison de Fresnes – est beaucoup plus impressionnante que ce que notre gouvernement pensait il y a encore deux semaines. Cependant, ne tirons pas trop vite sur l’équipe d’Édouard Philippe et regardons de l’autre côte de l’Atlantique. Le 10 février dernier, avant de fermer ses frontières au Vieux continent et de proposer des tests gratuits pour tous ses citoyens – puisse-t-il inspirer notre président progressiste – le scientifique Donald Trump prédisait sans une once de second degré que le Covid-19 allait disparaître avec la venue des beaux jours en avril…

Roselyne, reviens

Faut-il maintenant fermer nos frontières ? Difficile de savoir. Israël l’a fait et n’avait « que » cent cas de contamination recensés le jeudi 12 mars. Beaucoup moins que chez nous, mais n’oublions pas qu’Israël compte à peine neuf millions d’habitants. Ce samedi 14 mars, les gilets jaunes ont fait reparler d’eux, marquant leur « acte 70 » à travers une manifestation parisienne de 400 personnes, faisant ainsi un gros doigt d’honneur au civisme et au sens des responsabilités. S’ils avaient voulu passer pour des blaireaux (si certains d’entre-eux lisent ces lignes, qu’ils me pardonnent mais je ne vois pas d’autre qualificatif) aux yeux de leurs concitoyens, ils ne s’y seraient pas pris autrement.

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La Chine a réussi à réduire de façon significative son nombre de contaminations quotidiennes au prix de mesures d’isolement, de citoyens masqués et agents en combinaisons dignes d’un film de science-fiction, de gants en plastique et films plastifiés à tout va jusqu’aux interphones des habitants de Wuhan. De telles mesures pourraient-elles être prises et suivies en France ? Au vu de la mentalité antipatriotique voire nihiliste qui prévaut chez une part de nos concitoyens – tels ces 400 Gilets Jaunes – on peut en douter. C’est pourtant sans doute à ce prix que la France peut éviter de ressembler dans quelques jours au chaos italien.

En attendant, goûtons au plaisir d’aller vers l’inconnu de jour en jour, lavons-nous les mains au gel antibactérien comme nous l’a encore dit notre président jeudi soir – pour ma part, face à la pénurie, j’y ai renoncé et me délecte de savon de Marseille heure après heure – cultivons notre jardin et surtout, allons voter pour ceux qui feront passer notre santé avant des objectifs de rentabilité. Roselyne Bachelot en son temps avait pris les devants, elle. Son intransigeance avec les principes de précaution vient à manquer.

Prénoms: la bataille de Fañch


La guerre des prénoms fait rage, la Bretagne est l’un de ses champs de bataille.


La Bretagne cultive l’art de la clandestinité jusque dans son calendrier des saints. Quand toute la France fête les Cyrille le 18 mars, la Bretagne célèbre également les Derwell. Cette sainteté parallèle a donné des prénoms locaux tels que Matao (Mathurin), Katell (Catherine) ou Nann (Anne). Certains sont d’ailleurs notés comme prénoms usuels sur les cartes d’identité. C’est ici que commence le drame. Depuis trois ans, le cas d’un petit Fañch né à la maternité de Quimper a entraîné un psychodrame juridico-administratif.

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Ainsi prénommé en raison du nom de son arrière-grand-père, Fañch possède un tilde (~) sur le n qui permet de distinguer le son « âne » du son « dent ». Or, le tilde ne figure pas sur la liste des signes diacritiques reconnus par l’administration française. Cette liste destinée à empêcher des parents sadiques ou farfelus d’appeler leur enfant ĶȑȋƧƫǒǯƩȑ, a tout simplement oublié les langues régionales. Tribunal, cour d’appel, cour de cassation, intervention de députés, d’élus (dont le président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand), tags sur les murs : le petit Fañch est devenu un symbole. Au rayon des mauvais souvenirs, certains rappellent le triste précédent des Goarnig, emprisonnés il y a cinquante ans pour avoir nommé leurs douze enfants avec des prénoms bretons ! Mais de l’eau a coulé depuis l’époque du jacobinisme triomphant. La médiatisation d’un autre Fañch à Morlaix et un Derc’henn à Rennes a fait craindre le spectre d’une guérilla prénommière menée par les chatouilleux Bretons contre le pouvoir parisien. Début février, la ministre de la Justice a donc fini par céder en annonçant la publication prochaine d’un décret légalisant le tilde et nombre de signes diacritiques spécifiques aux langues régionales.

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Alors que j’écris ces lignes, à la caisse d’un supermarché, une maman interpelle sa fille Smiley. Un prénom passé sans problème à travers les mailles du filet administratif.

« L’Affaire Lerouge », polar vintage

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Plutôt que de lire des thrillers préfabriqués, revenez aux origines du roman policier à la française avec Emile Gaboriau !


Les rayonnages de nos librairies sont continuellement recouverts des oeuvres palpitantes de « la reine du crime » ou du dernier polar sanglant « venu du froid ». Alors qu’on ne distingue plus guère le génie dans ces crimes pléthoriques, quel plaisir de redécouvrir les intrigues du « père du roman policier ». Emile Gaboriau invente le roman policier en plein mouvement naturaliste français. Exemple avec L’Affaire Lerouge, une enquête minutieuse à mi-chemin entre un roman d’Eugène Sue et une enquête du Commissaire Maigret, parue au XIXe siècle.

Le détective français qui inspirera Sherlock Holmes

L’Affaire Lerouge est le premier roman policier d’Emile Gaboriau. C’est dans le journal Le Pays qu’il est d’abord publié en feuilleton, en 1865. Mais c’est en 1866, remanié, qu’il apporte la reconnaissance à son créateur, publiée cette fois dans Le Soleil. Oeuvre majeure du roman policier français, L’Affaire Lerouge introduit sur scène le premier vrai fin limier de la littérature, le détective Lecoq. Ce privé en inspira bien d’autres, en premier lieu Sherlock Holmes. Lecoq interviendra dans cinq autres romans, parmi eux Le Crime d’Orcival ; l’homme enquête avec malice et finesse, une première pour ce type de personnage.

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Lecteur d’Edgar Allan Poe, Gaboriau construit son intrigue à partir d’un sordide fait divers qui s’est déroulé en 1865. Dans une ambiance parisienne et provinciale proche des romans classiques de son époque, le récit met aux prises des personnages que l’on pourrait croire extirpés de La Comédie Humaine et transférés sur une scène de théâtre de boulevard, meurtre en sus. Le crime est on ne peut plus simple : une femme isolée et en retour d’âge, la veuve Lerouge, est assassinée chez elle, emportant dans la tombe le secret de son aisance financière et de ses visiteurs mystérieux.

Sur le banc des accusés : le fils bâtard d’un aristocrate hautain et dur et son frère, légitime et lésé. Dans le rôle des justiciers : un procureur aux prises avec sa conscience par rapport au coupable idéal, un enquêteur affûté et curieux et enfin un limier, portrait croisé de Jean Valjean et Hercule Poirot, tant ses petites cellules grises sont en activité permanente. Tabaret, surnommé Tirauclair, connaît Paris et ses anonymes comme sa poche. Il enquête pour se divertir et affectionne l’exercice intellectuel que représente pour lui l’éclatement de la vérité et de la justice.

Le triomphe des petites cellules grises sans test ADN

L’avantage de toute cette galerie de portraits, c’est qu’aucun d’eux n’est un archétype puisqu’il est le premier de son genre. Dans une ambiance sombre, parfois feutrée, à cheval ou à pied, les enquêteurs sont d’autant plus valeureux qu’ils exercent la méthode déductive de l’enquête criminelle sans connaître l’empreinte digitale, le bornage du smartphone et les giclées de sang sur toute la scène de crime. Gaboriau, ancien journaliste de son état, s’appuie sur les réalités de la médecine légale qui lui sont contemporaines, mais encore balbutiantes. Penché sur plusieurs microcosmes sociaux – ici une étude d’avocat, un appartement bourgeois, une ville de province… Gaboriau est le Zola du crime.

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Notre ancien hussard d’Afrique et clerc de notaire épaissit sans hésiter chacun de ses protagonistes, et les dote d’une intensité psychologique indéniable. Inévitable s’il veut voir son crime résolu ! Pas d’autre choix que l’observation à la loupe, l’intuition et la logique pour confondre le coupable, l’enquête de terrain pour examiner les mobiles. Si le crime est simple, la construction de l’intrigue n’est pas simpliste, elle se paye même le luxe des retournements de situation. Le narrateur omniscient ne s’amuse pas à nous donner toutes les cartes pour jouer au petit détective, mais il nous plonge dans les méandres psychiques et moraux des suspects et des justiciers. La plume d’Emile fera date : son style influencera les « maîtres du suspense » de la première partie du XXe siècle.

Hélas pour le lecteur qui cherche de l’authentique roman noir, Emile Gaboriau n’a pu nous laisser qu’une œuvre légère en quantité : né en 1832, il meurt en 1873 à cause d’une santé fragile. Cet ancien secrétaire de Paul Féval a, selon les mots du critique littéraire spécialiste du roman policier, traducteur et auteur de romans policiers français Michel Lebrun, « lancé le roman policier, et il l’a lancé loin. »

L'Affaire Lerouge

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Placido Domingo: chronique d’un assassinat

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Le ténor Placido Domingo connait une fin de carrière indigne à cause de l’inquisition Metoo.


Certaines personnes sont pour nous des figures tutélaires ayant eu une influence fondamentale sur le cours de notre vie. C’est ce que Placido Domingo représente pour beaucoup.

« Cela se savait dans le milieu », m’a-t-on souvent murmuré 

Dans la lignée du mouvement #metoo, une campagne médiatique calomnieuse basée sur une série d’accusations de harcèlement parfaitement infondées, a tenté de ruiner la réputation d’un homme qui était pour tous les passionnés d’opéra, et même au-delà du monde lyrique, une légende vivante. Mais une légende devenue encombrante… Les témoignages sont innombrables de ceux qui, depuis plus d’un demi-siècle, ont eu la chance de croiser le chemin de Placido Domingo et attestent de son dévouement total à la musique, à la promotion des jeunes artistes, mais aussi de sa gentillesse, son professionnalisme et le fait qu’il ait toujours traité chacun et chacune avec dignité et courtoisie. C’est un homme qui suscite partout une immense admiration et un immense respect. 

C’est une époque bien paradoxale que celle où les scènes de théâtre et d’opéra n’hésitent pas à afficher fièrement les pires obscénités, mais où les femmes sont outragées et horrifiées par le moindre regard appuyé!

Mais « cela se savait dans le milieu », m’a-t-on souvent murmuré d’un ton informé… une expression si elliptique qu’elle peut suggérer les faits les plus horribles… Or la seule chose qui puisse « se savoir » est celle-ci : ce ténor séduisant, au sourire ravageur, à la voix chaleureuse, débordant sur scène d’une énergie communicative est adulé des femmes. Quiconque a assisté à une sortie des coulisses de Domingo pourra témoigner que, s’il y a jamais eu quelqu’un de réellement « harcelé » dans cette histoire, c’est bien lui ! Évidemment, pendant ses 67 ans de carrière, il ne s’est pas privé de faire de très nombreuses avances à celles qui lui plaisaient. C’est à partir de ce redoutable angle d’attaque que les féministes de #metoo ont brodé… En violation flagrante de la présomption d’innocence.

L’inquisition Me too

Menant un combat idéologique et par des méthodes dignes de l’Inquisition ou du KGB, médias et réseaux sociaux ont intimé à tous l’ordre de donner la preuve de leur soutien inconditionnel à la soi-disant « cause des femmes » et de faire un exemple en bannissant immédiatement « le prédateur » de toutes les scènes lyriques, qui (à 79 ans…) représenterait un danger pour le personnel féminin. Les conséquences pour la réputation et la carrière de Domingo ont été dévastatrices. L’une après l’autre, soumises à cette intense pression médiatico-politique, presque toutes les maisons d’opéras annulaient leurs contrats avec le chanteur.

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Tout a commencé le 13 août 2019. L’Associated Press (AP) affirme alors avoir recueilli les témoignages de neuf artistes accusant Domingo de « harcèlement ». On évoque alors une main baladeuse, des « propos abusifs »… Toutes ces personnes, sauf une, s’expriment de manière anonyme par peur de « représailles » de Domingo, la même peur qui les aurait obligées à se taire jusqu’à présent. Patricia Wulff est alors la seule à avoir accepté de communiquer son identité. Soudainement persuadée que son ancienne carrière de cantatrice a volontairement été brisée par Domingo, elle s’est offert les services de Debra Katz, avocate engagée dans le mouvement #Metoo qui avait déjà attaqué le Juge Kavanaugh pour des faits de violences sexuelles remontant aux années 1980. Dans une interview télévisée, on peut voir Patricia Wulff en larmes, raconter « l’horreur » de ce qu’elle aurait vécu… mais elle y confirme aussi explicitement que Domingo ne l’a jamais touchée et a immédiatement cessé de l’appeler après qu’elle lui ait signifié son refus. Et surtout, elle ajoute : « Je n’en ai pas souffert professionnellement, lui et la compagnie continuaient à m’embaucher, c’était super… »  Domingo répond alors par un communiqué parfaitement contreproductif : « Cependant, je dois reconnaître que les règles et les standards par lesquelles nous sommes – et nous devrions- être jugés aujourd’hui sont vraiment différents de ce qui avait cours par le passé ». Que n’avait-il pas dit là ! Un quasi-aveu ! La réaction ne s’est pas fait pas attendre… A partir de ce moment, Domingo est présumé coupable… jusqu’à preuve d’une innocence qui, vu l’éloignement temporel, l’anonymat des victimes et le flou des accusations, est impossible à prouver. Il ne peut organiser sa défense puisqu’il n’a jamais été mis officiellement en accusation devant aucun tribunal. 

Tout le monde le lâche

La réaction des institutions musicales américaines ne se fait pas attendre : le Philadelphia orchestra, les opéras de San Francisco, puis de Dallas annulent leurs engagements. L’Opéra de Los Angeles, institution dont il était le directeur depuis 2003 et qui s’est développée sous son impulsion, le suspend immédiatement. Il allait devoir démissionner quelques semaines après. 

Le 5 septembre 2019, onze nouvelles accusatrices faisaient leur apparition, toutes anonymes une fois encore sauf une ancienne soprano de l’opéra de Washington qui affirme qu’en 1999, Domingo lui aurait caressé la poitrine dans une loge et invitée à dîner. Elle a au passage récemment supprimé de son site la partie de sa biographie où elle affirmait que le grand moment de sa carrière a été le jour où elle a chanté avec Domingo… Horrifiés, quatre employés (anonymes) du Metropolitan Opera de New York où Domingo est en répétitions pour Macbeth, font part de leur désarroi à la presse…. Notons qu’aucun d’eux n’affirme avoir jamais eu personnellement une quelconque expérience négative avec le chanteur… C’était l’idée même de sa présence dans leurs murs qui les dégoûtait. Une musicienne de l’orchestre s’est même fait porter pâle pour ne pas avoir à travailler avec lui… Domingo est forcé de quitter la production… Ainsi s’achevaient honteusement les 50 ans de carrière au Met, célébrés en grande pompe quelques mois auparavant…

On pouvait alors encore croire que cette campagne était le fruit des délires de l’Amérique puritaine car l’Europe avait résisté… Mais un nouveau coup de théâtre allait de nouveau déclencher un raz de marée médiatique anti-Domingo. Le 25 février dernier, le puissant syndicat d’artistes américain AGMA publiait les résultats de son enquête « indépendante » concluant à « un schéma clair d’inconduite sexuelle et d’abus de pouvoir, avec des actions incluant le flirt et les avances sexuelles sur et à l’extérieur du lieu de travail. » (Notons au passage que l’AGMA n’a trouvé aucune preuve de harcèlement, punition professionnelle, humiliation ou manque de respect…) En réponse, le communiqué de Domingo a été, une fois de plus, catastrophique : « Je prends la responsabilité de mes actes. Si j’ai blessé quelqu’un, je le regrette. Je comprends que des femmes aient pu avoir hésité à s’exprimer par peur que cela ait un impact négatif sur leur carrière. Même si cela n’a jamais été mes intentions ». Évidemment, traduction immédiate en langage médiatique : « Domingo avoue », « Domingo reconnaît les faits ». Adieu le soupçon de doute et de présomption d’innocence qui persistait encore chez certains…Immédiatement, l’Espagne, qui soutenait jusqu’ici mordicus l’enfant du pays, « lâche » Domingo et c’est le Ministre de la Culture lui-même qui fait immédiatement annuler sa participation à plusieurs concerts, dans la plus belle tradition de propagande des régimes totalitaires. Plus effrayant encore, on veut aussi faire disparaitre pour la postérité un nom devenu synonyme d’infamie : les programmes pour la promotion des jeunes artistes qu’il avait créés à Valencia et Washington, et qui portaient non nom, sont immédiatement débaptisés. Stupéfait, Domingo publie le lendemain un nouveau communiqué rectificatif : « Je ne me suis jamais comporté de manière agressive envers qui que ce soit, ni n’ai jamais fait quoi que ce soit pour porter atteinte à la carrière de qui que ce soit en aucune manière ».

Les Russes se montrent encore raisonnables

Mais le mal est fait : les autres salles où il est programmé, en Autriche, et Allemagne et en Angleterre, hésitent encore sur la conduite suivre. La pression politique est forte… le Covent Garden de Londres vient tout juste d’y céder, tout en précisant officiellement qu’ils n’ont jamais reçu autre plainte contre lui et qu’ils l’admirent énormément… Seule la Russie accueille aujourd’hui Domingo à bras ouverts.

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Il y aurait beaucoup à dire sur les raisons de ce lynchage : Domingo réunit à lui seul toutes les « tares » possibles : il est riche, puissant dans le milieu lyrique et c’est un « vieux mâle blanc hétérosexuel ». Quelque chose intrigue en particulier : le lien répété qui est fait entre ces accusations de harcèlement et son âge, comme s’il était lui-même responsable de ce lynchage par son simple refus de quitter la scène. En vérité, ce qu’on ne lui pardonne pas au fond, c’est d’être encore là à 79 ans, de continuer à diriger et chanter avec succès mais aussi de rester hermétique à la vague monumentale qui bouleverse le monde lyrique depuis 30 ans : celle du Regieteater. On veut faire partir à tout prix celui qui représente un passé dont il faut faire table rase… et qui ne comprend décidément rien à la sacro-sainte « modernité ». Non, Domingo n’a jamais réussi à chanter dans ces mises en scènes où Cassandre a été violée par Priam et où Don Giovanni fait des partouzes avec des transsexuels… C’est une époque bien paradoxale que celle où les scènes de théâtre et d’opéra n’hésitent pas à afficher fièrement les pires obscénités, mais où les femmes sont outragées et horrifiées par le moindre regard appuyé, le moindre mot doux et la moindre caresse, une époque qui finalement n’a jamais autant été obsédée par le sexe.

Si ces fascistes parviennent à le chasser définitivement des scènes, elles n’auront pas seulement attristé sa fin de carrière, elles auront définitivement terni pour la postérité l’image et la réputation d’un homme qui consacre sa vie à la promotion de l’art et de la Beauté en ce monde, qui en a pourtant bien besoin.

Le monstre marin de New Cherbourg

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© Casterman

Neuvième art. La ville du Cotentin, théâtre d’une BD et d’étranges phénomènes aquatiques…


Depuis quelques mois, mon beau-frère habite Cherbourg. Pour vous, ça ne veut rien dire, pour moi, ça veut dire beaucoup. C’est le signe évident que la ville est soumise aux influences du fantastique et de la distorsion temporelle ; que là-bas, à la pointe de Querqueville, se passent des événements incompréhensibles pour des esprits trop cartésiens, trop habitués aux raccourcis de l’Histoire. Les ultra-urbains que nous sommes ne peuvent pas comprendre la magie des lieux reculés, où l’actualité est comme amortie, donc sublimée par la population locale. On ne dira jamais assez combien la province est le terreau fertile de la fiction, elle lui donne son décor et sa mélancolie, ses mystères d’antan et les moyens d’échapper à la réalité, en flânant simplement, en osant perdre son temps, folle audace à notre époque où tout est compté. En dehors des capitales régionales, la rêverie est la marque d’une bonne santé mentale. 

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Les villes moyennes sont ces trésors abandonnés, moins elles font parler d’elles, plus elles décuplent l’imagination de leurs habitants. Leur quiétude apparente est trompeuse. Elles demandent une observation attentive et un esprit débarrassé de toute logique marchande pour découvrir leurs secrets intimes. À Nevers, Bourges, Vichy ou Châteauroux, il suffit de gratter un peu l’écorce du pavé pour qu’un monde parallèle apparaisse. Si mon beau-frère a choisi de s’installer dans la Manche, en dépit ou à cause d’un climat volontiers bougon, un détail pour un brestois de naissance, le parapluie étant livré au berceau, j’y vois comme une sorte de déclencheur. Il a toujours eu un don pour se mettre à distance de la modernité. Il fait barrage au progrès sans manifester. Il vit dans une sorte de confusion chronologique, dans une zone grise allant de la fin des années 1950 au milieu des années 1970. 

planche1Il fait admirablement abstraction de son époque en se réfugiant dans un espace-temps dont lui seul a les clés. Il roule en Citroën CX limousine. Il étudie des cartes Michelin périmées avant de s’endormir. Et il écoute Les Frères Jacques et les sketchs de Fernand Raynaud pour s’informer. Cherbourg est donc propice aux songes et aux divagations en eaux profondes. J’en ai eu la confirmation en lisant New Cherbourg Stories du scénariste Pierre Gabus et du dessinateur Romuald Reutimann qui vient de paraître aux éditions Casterman. Les deux épisodes qui sont réunies dans cet album ont paru dans le quotidien La Presse de la Manche à l’été 2018 et 2019. Leurs planches seront exposées jusqu’au 29 mars au Musée Thomas Henry de la ville. Le duo a déjà été primé au Festival d’Angoulême et on leur doit une autre série Cité 14

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Une BD audacieuse et pleine de charme

Avec cette bande-dessinée tout public, réussite de ce début d’année, les deux Cherbourgeois ont transformé leur ville en une cité imaginaire des années 30 d’inspiration new-yorkaise par l’architecture tout en conservant les perspectives actuelles. On est, à la fois, dans le vrai Cherbourg avec des repères tels que la Place Napoléon, l’Hôtel de ville, les sculptures des fontaines, mais aussi ailleurs, dans une Amérique d’après la Crise de 1929, entre Prohibition et Jazzmania. Cette confusion dans la forme des bâtiments donne un charme et une patine à cette série qui ne s’interdit aucune audace. 

Depuis longtemps, je n’avais pas éprouvé un tel plaisir gamin de lecture, avec un univers visuellement décalé et se foutant éperdument des cases, voire des niches. La BD est aujourd’hui aussi segmentée que le marché automobile[tooltips content= »Que l’auteur de cet article connait bien NDLR »](1)[/tooltips]. Gabus et Reutimann jouent sur tous les tableaux, la fresque historique, le genre policier, le fantastique, la satire sociale, le roman d’émancipation et d’initiation, et tout ça, avec légèreté et talent. Dans cette cité appelée New Cherbourg, on trouve un dirigeable qui transporte dans les airs les riches clients d’un palace, un tram et un hydravion en plein centre-ville, des monstres aquatiques et des agents du contre-espionnage aux pouvoirs surnaturels, des gamins des rues et des marins barbus, des scientifiques en costumes de tweed et des nageuses en maillots une pièce signé Jean Patou, puis des grondins qui pensent. Les deux auteurs ont distillé l’âme de Cherbourg dans un alambic maison. Ils en ont alors extrait ce qu’elle avait de plus incroyable et féérique. En s’inspirant de faits réels, la Gare Transatlantique, le Surcouf, la présence de Charcot, de Lindbergh ou de cet animal échoué sur la plage en 1934, ils ont donné corps à un autre monde, à la frontière des temporalités, sur une fine ligne de flottaison. On est chez Arsène Lupin et Spirou, chez Rouletabille et Dickens, on flirte avec Jules Verne et « The Avengers », l’ambiance normande m’a même rappelé certains courts romans de Daniel Boulanger. Vivement la suite ! 

New Cherbourg Stories
– Le monstre de Querqueville – de Pierre Gabus et Romuald Reutimann – Casterman

New Cherbourg Stories: Le Monstre de Querqueville (1)

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Guide Michelin, le déclin en progrès

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L'oeuf en meurette "champion du monde 2019" de Frédéric Vardon, au lard paysan, aux vrais champignons de Paris bien croquants et à la sauce au vin rouge de Bourgogne... Une longueur en bouche phénoménale. Lino Ventura en mangeait cinq au petit déjeuner. © Hannah Assouline

Comme Emmanuel Macron, le jeune directeur du Guide Michelin entend balayer l’ancien monde. Des maisons traditionnelles ont ainsi perdu leurs étoiles au profit d’une cuisine internationale et aseptisée conforme aux standards d’Instagram. Heureusement, la résistance s’organise.


Ah ! Ce bon vieux Guide Michelin des familles. Jusqu’à présent, les chefs étoilés en faisaient la collection et les présentaient respectueusement sous des vitrines en verre à l’entrée de leur prestigieux restaurant, comme signe d’un lien de vassalité. Maintenant, beaucoup ont la tentation de ranger leur collection au grenier ou d’en faire des cales. Que s’est-il donc passé ? Dans le microcosme de la gastronomie, tout le monde était au courant depuis des mois que l’Auberge de Paul Bocuse allait probablement perdre sa troisième étoile obtenue en 1965. Après l’incendie de Notre-Dame de Paris, voici donc un autre monument hautement symbolique de la France qui se retrouve par terre, comme si les signes d’un passage d’une civilisation à une autre s’enchaînaient sous nos yeux terrifiés. Sauf que, dans le premier cas, il s’agissait d’un accident (sauf preuve du contraire), et dans le second, d’un acte délibéré visant à faire passer un certain message. C’est ce dernier que nous nous proposons d’examiner ici.

Du totem de la gastronomie française au bureaucrate de l’ESSEC

La chute de la maison Bocuse a été perçue comme un séisme par la plupart des chefs français, mais aussi internationaux. Monsieur Paul, comme on le surnommait avec affection et déférence, était depuis un demi-siècle le totem de la gastronomie française. En le désacralisant, le Guide Michelin a fait à la cuisine française ce qu’Emmanuel Macron et Édouard Philippe tentent de faire à la France : l’adapter à une certaine idée de la mondialisation, quitte à provoquer la colère et la révolte du peuple.

Nommé directeur du Guide Michelin en 2018 après être entré dans l’entreprise en 2003, Gwendal Poullennec, 40 ans, diplômé de l’Essec, ressemble étrangement au président de la République et à son Premier ministre : même allure, même costume, même conviction d’avoir raison, même volonté de faire table rase, de tout remettre à plat et, s’il le faut, de marquer son passage par des « actes forts »…

L’an dernier, il s’est ainsi appliqué à couper plusieurs têtes célèbres, celles de Marc Veyrat, Pascal Barbot, Marc Haeberlin, Sébastien Bras, Alain Dutournier, ce qui lui a valu dans le milieu le surnom de « Robespierre ». Et ça marche, la terreur s’insinuant partout, car une étoile en moins, c’est 25 % de clients en moins (les touristes pour l’essentiel). L’omerta règne donc. Les chefs les plus renommés refusent de s’exprimer par crainte de représailles. Sauf que, dans l’édition 2020, sortie le 27 janvier dernier, Gwendal Poullennec a franchi une limite et renversé une idole intouchable : Paul Bocuse, le « Primat des Gueules », notre père à tous… Selon la porte-parole du Guide Michelin, cette décision aurait été prise à l’unanimité, sur la base des repas pris par les inspecteurs. D’où cette question, que nous sommes nombreux à nous poser depuis quelques années : les inspecteurs du Michelin nouvelle génération savent-ils encore goûter un plat ?

Ceux d’autrefois étaient des durs à cuire, capables de vous réciter par cœur la recette de la bouchée à la reine et du filet de sole Fernand Point. Mais les nouveaux ? Pour ma part, j’ai eu la preuve que ces jeunots n’avaient aucune compétence gastronomique en 2014 quand le Guide s’est avisé de supprimer la deuxième étoile de Bruno Cirino, que je considère, et que tous ses pairs considèrent avec moi, comme l’un des meilleurs cuisiniers de France : sanctionner ainsi un type capable de vous servir une langouste pêchée le matin même, rôtie doucement au feu de bois et arrosée d’un succulent jus de poissons de roche parfumé au safran, au fenouil et au basilic, est une « faute grave »…

S’exprimant le 28 janvier dans l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, sur TMC, Gwendal Poullennec a confirmé sans s’en rendre compte ce soupçon d’incompétence qui pèse sur son équipe d’inspecteurs, déclarant tranquillement, comme si c’était un signe de « progrès » et d’« ouverture », que cette équipe était précisément composée « d’inspecteurs internationaux »… Comment un Danois, un Espagnol ou un Américain seraient-ils à même de comprendre quoi que ce soit à « une volaille de Bresse cuite en vessie à la façon de la Mère Filioux » telle qu’on la sert encore chez Paul Bocuse ? Un peu comme si on me demandait d’aller au Japon juger la cuisine japonaise.

C'est la réinvention du bon vieux poireau vinaigrette des bistrots d'autrefois, cuit au four et servi ici, Chez Delphine, avec du tarama et du radis, un délice. © Hannah Assouline
C’est la réinvention du bon vieux poireau vinaigrette des bistrots d’autrefois, cuit au four et servi ici, Chez Delphine, avec du tarama et du radis, un délice.
© Hannah Assouline

Pour le chef Alain Dutournier, qui ne cache pas avoir donné l’an dernier une leçon de cuisine chez lui, dans son restaurant, à Gwendal Poullennec, deux heures durant, après que celui-ci l’eut humilié en lui supprimant en même temps sa deuxième étoile du Carré des feuillants et sa première étoile du Trou gascon (où l’on mange tout de même le meilleur cassoulet de Paris), « le Guide Michelin s’est détourné depuis longtemps des chefs-patrons indépendants et promeut une cuisine internationale et aseptisée, sans identité, sans histoire ». Cette tendance remonte aux années 2000, quand certains chefs (Pierre Gagnaire, Yannick Alléno) et certains pâtissiers (Pierre Hermé, Christophe Michalak) ont commencé à affirmer qu’ils étaient des « créateurs » (« créer un plat, c’est comme réaliser un fantasme », dit Alléno) et ont lancé l’idée qu’un repas était désormais une « expérience esthétique ». L’engouement (fugace et éphémère) pour la cuisine moléculaire s’est inscrit dans ce contexte précis, le but de cette nouvelle cuisine hypertechnique étant « la création d’émotions »

On peut reconnaître à Paul Bocuse le mérite de n’avoir jamais cédé aux sirènes de la cuisine japonisante et moléculaire, et d’être toujours resté lui-même, au bord de la Saône, avec ses copains, ses trois femmes, ses chiens, ses fourneaux : « La cuisine est pour moi la manière la plus simple : une marmite posée au milieu de la table. On soulève le couvercle, ça fume et ça sent bon. »

Et si cette simplicité assumée était ce qu’il y a de plus rare de nos jours ?

Pour notre très estimé confrère, le journaliste gastronomique allemand Jörg Zipprick (auquel nous avions consacré un portrait dans Causeur il y a deux ans [tooltips content= »N° 53, juin 2018. »][1][/tooltips]), l’enjeu de toute cette affaire est finalement très simple : « Nous sommes en train d’assister à la disparition programmée et irréversible de la cuisine française… Tous ceux qui, comme moi, fréquentent les restaurants en voyageant partout dans le monde connaissent ce phénomène : le poisson, cuit sous vide, n’est ni chaud ni froid, la viande, de même, servie en petite portion, et accompagnée de composants hétéroclites sans aucun lien : gelées, mousses, gaufres… Ces plats célébrés par les médias sont très visuels, ils génèrent des likes sur Instagram et sont copiés à la vitesse de la lumière. C’est la nouvelle cuisine internationale, dépourvue de toute authenticité et de toute saveur. Le Guide Michelin a grandi grâce à la cuisine française, mais aujourd’hui, en voyant son palmarès, on se dit que cuisiner français est devenu un handicap ! »

Le contraste est en effet saisissant : il y a quarante ans, ou même trente ans, tous les chefs français qui faisaient la une de Paris Match faisaient de la cuisine française : Bocuse, Chapel, Boyer, Guérard, Senderens, Vergé, Troisgros, Haeberlin, Pic, Charial, Dutournier, Meneau, Ducloux, Robuchon, Ducasse, Pacaud, Jung, Loiseau, Maximin, Girardet, Delaveyne… Combien sont-ils aujourd’hui ?

C’est ainsi que « la proverbiale grande cuisine française est en train de mourir sous nos yeux, se désole Jörg Zipprick. Guides et publications ont cessé de faire son éloge. Elle a été abandonnée au profit d’une cuisine très colorée et visuelle qu’on peut trouver partout dans le monde. C’est très mauvais pour votre tourisme, car, quand les étrangers viennent en France, et notamment mes compatriotes allemands, ils veulent manger de la cuisine française, un bon tournedos Rossini aux pommes de terre soufflées accompagné d’une bonne bouteille de pomerol, pas de la tomate-mozzarella ou des sushis ! »

On peut donc observer en matière de cuisine la fracture entre les élites et le peuple qui existe en politique : les restaurants qui font le plein, où les gens sont heureux, ne sont plus ceux recommandés par les guides et les médias ! L’Auberge de l’Ill, en Alsace, que le Michelin a rétrogradée l’an dernier, affiche complet chaque jour, car les plats y sont clairs, lisibles et gourmands, et le service toujours très humain.

À Paris, certains chefs font de la résistance, tel Frédéric Vardon, qui se présente comme « un aubergiste parisien ». Ce disciple du grand Alain Chapel a bien entendu perdu son étoile l’an dernier : « Trop classique, trop français, m’a-t-on fait comprendre… Il faut dire les choses comme elles sont, s’emporte notre gaillard, nous sommes tous des couilles molles, nous autres chefs français, nous nous extasions devant un sushi que mes parents fermiers de Normandie ne daigneraient même pas regarder et nous sommes incapables de défendre la cuisine française qui est une cuisine essentiellement rurale dans ses racines, codifiée par la bourgeoisie du xixe siècle, et qui repose toujours sur l’association de trois goûts distincts : on n’a jamais fait mieux de ce point de vue que le bon vieux steak-frites-salade ! » Au sixième étage d’un immeuble chic de l’avenue George-V, son restaurant, Le 39V, est situé sous une verrière et propose des menus déjeuners de très belle facture à une quarantaine d’euros. Son œuf meurette (sacré « meilleur œuf meurette du monde » au Clos-Vougeot en octobre 2019) est ainsi un délice, vrai plat de la cuisine bourguignonne paysanne dont le principe est : ne rien jeter ! « La cuisine française a toujours été écoresponsable avant même qu’on en fasse un slogan à la mode. Un chef comme Alain Chapel, à qui je dois tout, suivait les saisons, faisait travailler les paysans (« Cultive des fraises et des framboises comme je le souhaite et je te prendrai toute ta récolte ! ») et ne jetait rien : carcasses, arêtes, crêtes de coqs, abats… tout cela était récupéré pour faire les fonds de sauce ! » Unique à Paris, son œuf meurette (provenant d’œufs de vieilles poules pondant peu, mais pondant bien) est cuit dans une somptueuse sauce au vin rouge qui n’est elle-même que le vestige d’une daube préalable dont on a gardé les reliquats (lardons, champignons, etc.), bref, de l’art d’accommoder les restes comme faisaient les paysans d’autrefois qui consommaient leurs propres produits (« alors que ceux d’aujourd’hui vont acheter leur volaille chez Leclerc, car ils n’ont plus confiance en leurs propres produits, bourrés d’aliments industriels ! »).

Autre merveille de ce chef atypique, son canard de Challans à l’orange, succulent, fruit de vingt-quatre heures de préparation, qui exalte la fraîcheur et l’amertume naturelle des agrumes dont la vivacité vient relever la chair dense du canard.

Le Boeuf Wellington - pave de boeuf, épinards cuit, champignons de Paris (ail /persil/cerfeuil), foie gras, pate feuillette © Hannah Assouline
Le Boeuf Wellington – pave de boeuf, épinards cuit, champignons de Paris (ail /persil/cerfeuil), foie gras, pate feuillette
© Hannah Assouline

Rue Saint-Georges, dans le 9e arrondissement, Chez Delphine prône la même philosophie à des prix ultra compétitifs (formule déjeuner à 19 euros). Ce nouveau bistrot, créé en 2018 par l’énergique Hugues Barretieri, a envoyé valdinguer le Guide Michelin en précisant d’emblée qu’il ne souhaitait pas être répertorié par lui. Peu importe. Les tables sont prises d’assaut chaque jour par une clientèle de quartier et de touristes en quête de « plats vraiment français » comme le délectable « bœuf à la Wellington », préparé par le chef Anthony Poussel, un ancien de chez Ducasse et de chez Guy Savoy, qui a aussi cuisiné pour Jacques Chirac à l’Élysée. Introuvable ailleurs, ce plat d’origine anglaise est un classique de la cuisine bourgeoise française : le filet de bœuf rosé (provenant d’une bête achetée entière à un éleveur de Corrèze), est emmitouflé dans une exquise pâte feuilletée maison, le tout accompagné de sauce, de champignons de Paris, de foie gras des Landes et d’épinards. En somme, des plats qui nous font plaisir, dont on se souvient et que l’on peut nommer…

Chez Delphine, rue Saint Georges. Le 39 V, avenue George V.

Bio, OGM, démence

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© Denis Bringard/ Biosphoto

Jusqu’où notre bonne conscience nous mène, le sexisme dans le génétiquement modifié, comment la personnalité influe sur notre santé… Peggy Sastre nous dit tout dans la chronique scientifique mensuelle de Causeur!


Économies morales

Il n’aura échappé à personne que le vert est à la mode. Les produits bio, durables et prétendument respectueux de l’environnement ne cessent d’envahir nos étals et nos consciences assoiffées de rédemption. Mais comme au bon vieux temps des indulgences, le fossé entre la sainteté des intentions et la basse réalité des comportements est des plus béants. On estime ainsi que, par rapport à ce qu’ils prêchent, conspuent et affirment désirer sur un plan écologique, les consommateurs ne mettent en pratique que 10 % de leurs belles paroles. Pourquoi un tel hiatus ? Selon Jannis Engel et Nora Szech, économistes au KIT, l’institut de technologie de Karlsruhe, il en va justement là d’un « effet d’indulgence », où la moindre petite bonne action est suffisante pour avoir la conscience tranquille et servir (inconsciemment) d’excuse pour pouvoir, par ailleurs, déroger à son catéchisme. Et même se tamponner le coquillard de problèmes où la charité serait pourtant la bienvenue. Comment les chercheurs sont-ils parvenus à cette conclusion ? Grâce à 200 cobayes, répartis en quatre dispositifs expérimentaux, et des serviettes de toilette. Le but de la manœuvre ? Voir si et comment des consommateurs sont prêts à payer pour un produit éthique, et s’ils appréhendent cet achat comme un ticket d’absolution leur permettant de ne pas trop persévérer dans leurs bonnes manières. Ainsi, dans une simulation d’achat, les participants avaient à choisir entre des serviettes fabriquées ou non dans des ateliers respectant le plus élémentaire droit du travail. Petite astuce, un programme informatique avait préalablement décidé s’ils allaient recevoir une serviette en coton bio ou une autre en coton conventionnel. Ensuite, les participants allaient avoir à choisir entre différentes sommes d’argent – de 0,25 à 12 euros – et différents types de serviettes. Résultat : lorsqu’elle était bio, les participants avaient largement moins envie de « payer » pour une serviette confectionnée dans de bonnes conditions professionnelles. Histoire d’enfoncer le clou, une demi-heure après la première expérience, les chercheurs proposèrent à leurs cobayes de reverser une partie de leur argent à une association venant en aide aux réfugiés. Là encore, ceux qui avaient reçu une serviette bio allaient se montrer les moins généreux avec leurs prochains en souffrance. « On observe que le coton biologique sert d’excuse pour ne pas avoir à se soucier d’un autre champ moral », écrivent les chercheurs. C’est bien résumé.

Référence : tinyurl.com/IndulgenceEponge

Guerre des sexes OGM

La teigne des choux est un petit papillon adorant tellement les crucifères qu’on l’estime responsable d’environ 5 milliards d’euros de dégâts dans le monde. Le problème, c’est qu’il est progressivement devenu résistant aux mêmes pesticides qui ont par ailleurs éliminé ses prédateurs. Autant dire que les producteurs de choux, de brocolis ou de colza (eh oui, c’est de la même famille) en ont gros sur la patate. Ils seront heureux d’apprendre qu’une entreprise de biotechnologie, Oxitec, n’a jamais été aussi près de pouvoir leur proposer une nouvelle arme contre ce nuisible : des papillons génétiquement modifiés pour détruire leurs propres populations. Mais selon un procédé qui a de quoi faire pâlir des féministes antispécistes. En effet, Oxitec a bidouillé les bestioles pour leur ajouter deux gènes mutants. Le premier, inoffensif, les rend simplement fluorescentes pour qu’elles soient faciles à repérer sur le terrain. Le second est outrageusement plus pervers : non seulement il tue les larves peu de temps après leur éclosion, mais ce gène exterminateur ne s’active que chez les femelles ! Lorsque des mâles génétiquement modifiés en viennent à féconder des femelles bio, toutes les larves femelles dépérissent, alors que les mâles continuent leur petite vie. Une fois leur maturité sexuelle atteinte – c’est une affaire de jours, comme il est d’usage chez les papillons –, ils iront joyeusement s’accoupler avec de nouvelles femelles et ainsi continuer d’assouvir le funeste dessein du pesticide embarqué dans leur ADN. Que les techno-affolés se rassurent, les risques que l’expérience tourne mal sont minimes. Les mâles génétiquement modifiés sont de fait plus fragiles que leurs homologues « naturels » et une bonne moitié n’arrivent pas vivants à leur fleur de l’âge, ce qui signifie que l’apport en insectes mutants doit être constant pour que le carnage persiste.

Référence : tinyurl.com/SpermeTueur

Prime aux renfrognés

La nouvelle a de quoi réjouir les acariâtres et chagriner les gros joviaux. Selon des chercheurs suisses et suédois, les individus les plus faciles à vivre sont aussi ceux qui ont le plus de risque de voir leur cervelle ravagée par Alzheimer. À l’inverse, si on en croit leur étude menée sur 397 vieux habitants des régions de Genève et de Lausanne surveillés pendant cinquante-quatre mois, en plus d’un défaut d’« agréabilité », l’ouverture est un autre trait de personnalité protecteur des zones les plus touchées par la maladie – l’hippocampe, l’amygdale, le cortex entorhinal, le lobe temporal mésial et le précunéus. Correspondant à des styles de pensée, d’émotions et d’actions persistant durant toute la vie d’un individu, la notion de personnalité est endémique en sciences humaines et sociales, mais on la voit désormais de plus en plus en médecine et en neurosciences, comme en atteste cette étude dirigée par François R. Herrmann. Plus précisément, c’est ici l’analyse taxonomique de la personnalité, via le modèle de « Big Five », qui est exploitée. Selon ce paradigme, comptant aujourd’hui parmi les plus solides en psychologie, chaque caractère est un cocktail de cinq ingrédients fondamentaux : l’ouverture (à la nouveauté et à l’expérience, curiosité et imagination), la conscienciosité (autodiscipline, respect des obligations, etc.), l’extraversion (énergie, positivité, recherche de la compagnie d’autrui), l’agréabilité (amabilité, empathie, caractère coopératif) et le névrosisme (instabilité émotionnelle, négativité, vulnérabilité).

Référence : tinyurl.com/PerfideCervelle

 

Monténégro, Etat failli des Balkans

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montenegro serbie eglise orthodoxe
Manifestation de l'Eglise orthodoxe, serbe au Monténégro, 29 février 2020. Auteurs : Risto Bozovic/AP/SIPA. Numéro de reportage : AP22433607_000003

L’insurrection orthodoxe au Monténégro n’est pas seulement une affaire locale, ni un sujet strictement religieux. Elle illustre cette facette négligée de la désinformation médiatique: l’occultation des faits pertinents. Elle révèle toute l’absurdité du «nation building» télécommandé en Europe de l’Est, mais elle éclaire surtout un pan du «grand jeu» qui oppose l’Empire atlantique et la zone d’influence russe.


En décembre dernier, le parlement du Monténégro adoptait une loi sur «la liberté religieuse» qui, en bonne logique orwellienne, visait justement à interdire une Église bien précise et à saisir ses biens. Une institution qui, depuis la nuit des temps et jusqu’à hier, a été l’Église commune de la majorité des habitants du pays, indissolublement liée à leur conscience identitaire. Autrement dit, l’Église orthodoxe serbe (EOS), dont certains sanctuaires parmi les plus importants et les plus anciens se trouvent justement au Monténégro. Désormais, la religion orthodoxe dans les Montagnes noires ne serait plus légitimement représentée que par l’«Église orthodoxe monténégrine», créé ad hoc et se résumant à un charlatan défroqué, le «métropolite» Miraš Dedeić, avec une poignée de fidèles plus politiques que religieux.

Cet acte aventureux a été condamné non seulement par l’EOS, mais encore par toutes les autorités significatives du monde chrétien, à commencer par le pape François.

En promulguant cette loi absurde qui a uni le monde contre lui, le régime de Podgorica ne s’attendait sans doute pas à la réaction qui allait suivre. C’est un véritable flot humain qui s’est déversé dans les rues pour faire bloc autour des églises qu’on voulait confisquer.

L’ineptie du décret de dépossession frappant l’Église légitime du pays indique que le coup a dû être suggéré par une instance externe qui n’avait ni égard ni intérêt pour les particularités locales. Il en va de même de beaucoup de décisions clefs du pouvoir de Podgorica. A commencer par son adhésion à l’OTAN, en 2017, sans aucune consultation populaire. «Comme les négociations avec l’Union européenne», notait Le Monde, «cet arrimage à l’Occident a été imposé par l’ancien premier ministre Milo Djukanović». Un Djukanović, qui de fait, était bien l’«homme de la situation» pour dresser son propre pays contre lui-même.

Un félon de bande dessinée

Si Gollum, la créature vile et perfide du Seigneur des anneaux, devait être incarné par un personnage politique, le président Milo Djukanović serait un bon candidat pour le rôle. Hypocrite, opportuniste, félon et tourne-veste, corrompu et corrupteur jusqu’à la moelle, Milo a obtenu une juste consécration de ses talents en étant nommé Homme de l’année 2015 par l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project). Ce certificat d’infréquentabilité délivré «pour l’œuvre de toute une vie» par une instance d’investigation directement liée aux pouvoirs globaux (Ladite ONG est financée à la fois (entre autres) par l’USAID, la Confédération suisse et l’Open Society Foundation de George Soros) ne semble pourtant pas avoir trop ébréché le soutien que ces derniers lui accordent.

Depuis la lointaine année 1989 où, jeune protégé de Slobodan Milošević, il fustigeait les dénonciateurs perfides d’un «hégémonisme serbe imaginaire» (se décrivant donc lui-même dans vingt ans), jusqu’à son soutien à un ultranationalisme monténégrin fondé sur la haine antiserbe, Milo a tracé un itinéraire remarquable. Milošević est mort en prison, des dizaines de responsables civils et militaires ont été jetés au clou, mais aucune des turbulences de l’après-Yougoslavie n’est parvenue à froisser la ligne impeccable de ses costumes. Ayant fait ses écoles dans le Parti unique yougoslave, Djukanović a réussi à retourner sa veste Armani si habilement que personne ne voit plus dans son régime («Régime»: curieusement, voilà un terme que les médias occidentaux appliquent rarement à la république cigarettière du Monténégro…) le seul reliquat — resté à l’abri de toute transition démocratique — des nomenklaturas communistes d’avant la chute du Mur de Berlin!

C’est ainsi que Milo demeure le plus ancien potentat encore en place en Europe, régnant sans partage depuis trente ans — bien plus longtemps que Staline ou Poutine. Ayant participé au bombardement de Dubrovnik en 1991, il aurait en toute logique dû finir sur les bancs du TPI à La Haye. S’il n’y a jamais mis les pieds, c’est de toute évidence qu’on a passé l’éponge sur son CV. Mais à quel prix? Au prix, sans doute, de la politique de satrape caricatural qu’il mène ces dernières années, s’étant imposé «comme partenaire de confiance des Occidentaux». Même l’Italie, pourtant excédée par le trafic de cigarettes qu’il dirigeait vers ses côtes, a bizarrement abandonné ses poursuites contre lui en 2009.

Bref, malgré toutes ses vilenies, le Gollum des Montagnes Noires reste protégé par le deal qu’il a noué avec ses «partenaires», sur un air bien connu des potentats coloniaux: «Vous me soutenez ou bien c’est la grande Serbie (et donc les Russes) qui trempera ses pieds dans l’Adriatique!».

«C’est peut-être un salopard, mais c’est notre salopard» doit-on se répéter à Bruxelles et Washington, recyclant pour la énième fois la célèbre boutade de Roosevelt à propos du dictateur dominicain Trujillo (Time Magazine, 15.11.1948).

L’esprit contre le territoire

Le cynisme utilitaire des Anglo-Saxons n’est plus à décrire, mais il peut arriver, comme ici, qu’il finisse par se tirer une balle dans le pied. La révolte orthodoxe a symboliquement abattu les frontières entre le Monténégro et sa nation-mère, contre laquelle il a été dressé ces dernières années comme un chien de garde. La solidarité panserbe, brouillée et anesthésiée depuis vingt ans, se réveille dans un soutien unanime aux manifestants monténégrins. Novak Djoković lui-même leur a adressé un message sans équivoque: «Salut et soutien au peuple frère du Monténégro!».

Par malheur, cette frontière serbo-serbe est aussi la ligne de démarcation la plus sensible entre le territoire atlantique et celui de la sphère d’influence russe. Si l’entrée du Monténégro dans l’OTAN a fermé une possibilité d’accès de la Russie à la Méditerranée, la révolte religieuse ramène dans le giron panorthodoxe une population qu’on avait pu croire perdue.

Dans ce contexte, il est difficile de ne pas voir un enchaînement causal en 2019 entre, d’une part, l’adhésion de la Serbie à l’Union économique eurasiatique, son refus officiel d’adhésion à l’OTAN et son acquisition de matériel militaire russe (notamment un système S–400, casus belli qualifié comme tel par les Américains) et de l’autre, à quelques semaines d’écart, cette tentative ratée d’affaiblissement d’un pilier de l’identité serbe, jouissant d’une crédibilité bien plus solide que les autorités politiques (au Monténégro même, l’Église orthodoxe serbe jouissait en 2019 d’une cote de confiance considérable (47 %,) juste après le système éducatif et loin devant le gouvernement, le Président ou l’OTAN. (Sondage du Center for Democracy and Human Rights)). Dans une perspective plus large, et toujours dans le même faisceau de coïncidences, on pourrait aussi évoquer les similitudes avec la proclamation en 2018 d’une Église orthodoxe d’Ukraine comme ultime tentative de dérussisation dans ce pays, opération qui semble avoir été concrètement sponsorisée par la CIA et l’État ukrainien (Sans compter l’appui officiel de Washington, de l’actuel gouvernement grec atlantiste et du patriarche de Constantinople.).
Comme le résume avec concision Jim Jatras: «Parce que la cible principale de l’OTAN/UE est la Russie, et parce que le réveil de l’Église orthodoxe est au cœur du renouveau de la Russie — y compris sa détermination militaire à résister à l’agression occidentale comme elle l’a fait tant de fois dans le passé face à l’Allemagne, la Suède, la Pologne, la France, etc. — l’Église orthodoxe elle-même est dans la ligne de mire. Dans le regard dénué d’âme des bureaucrates occidentaux, le christianisme orthodoxe n’est rien d’autre qu’un outil de soft power du Kremlin.»

Dans ce même regard sans âme ni profondeur, l’EOS du Monténégro n’apparaît que comme une tête de pont de Belgrade, et Belgrade comme un avant-poste de l’empire russe. Dans la réalité, les choses sont bien plus complexes, en raison notamment du caractère ethnique des Églises orthodoxes. Mais ces amalgames, dans leur simplisme même, font émerger une réalité qui échappe à la plupart des analystes: l’existence d’un «commonwealth culturel orthodoxe» qui s’étend de la Bosnie à Vladivostok — et dont l’évocation mériterait un article à part.

La faillite de l’ingénierie identitaire

Comme l’État indépendant de Croatie de 1941, patronné par l’Axe, comme le Sud-Vietnam évacué dare-dare par Nixon en 1975, l’aire ex-yougoslave est aujourd’hui émaillée d’États éphémères, façonnés par des puissances protectrices et qui en dépendent entièrement. La Bosnie-Herzégovine et le Kosovo cesseraient d’exister comme États «indépendants» le lendemain même du retrait US-OTAN de la région. Le politologue Srdja Trifković les appelle des «morts qui marchent». En attendant leur effondrement, ils continuent d’exécuter tant bien que mal le logiciel loufoque qui sous-tend leur existence.

On a cru pouvoir remodeler l’histoire et la conscience des peuples à coups de promesses et de corruption — mais le naturel, de toute évidence, revient au galop. La fabrication de l’identité monténégrine, dans le sillage de l’éclatement yougoslave, aura été un exemple extrême de cette fiction. On y assiste au développement d’un nationalisme caricatural dont la caractéristique essentielle est son hostilité à l’origine commune serbe. Comme sous les «nazismes de transition» (expression de Xavier Moreau désignant des mouvements extrémistes soutenus par l’Occident en Europe de l’Est pour une mission et une durée de vie limitées) de Croatie et d’Ukraine, un révisionnisme débridé s’y développe en toute quiétude, fondé sur des théories ethno-linguistiques glanées dans les brochures les plus aigres des «années sombres». S’agissant d’alliés utiles, politiques et médias ouest-européens ferment les yeux avec pudeur.

Au Monténégro, la réécriture historique a été particulièrement créative, puisque l’ensemble de l’histoire et de la littérature témoignent d’un enracinement profond dans le fonds culturel serbe. A commencer par le fait que le plus grand poète de l’histoire monténégrine et serbe, le prince-évêque Pierre II Petrović Njegoš, ne connaissait d’autre identité que celle-là et qu’il consacra sa vie à une réunification des deux moitiés d’une même nation, séparées par les conquêtes ottomanes et les vicissitudes de l’histoire.

La fiction a pu tenir tant bien que mal sur un plan politique, par la corruption, le chantage, la tricherie électorale ou l’alliance avec la minorité albanaise. Lorsqu’on l’a transposée, en revanche, sur un plan confessionnel, elle s’est heurtée à des archétypes autrement plus profonds que l’ingénierie identitaire n’était pas préparée à affronter. En face d’une réalité historique coriace, les constructions hâtives du «nation building» mondialiste vacillent.

L’interdiction de l’Église orthodoxe serbe était un geste suicidaire, et pourtant inévitable dans la logique de ces contrefaçons absolues. Si l’on a proclamé que les Monténégrins n’avaient rien à voir avec les Serbes, que leur langue n’avait rien à voir avec le serbe (alors qu’elle s’en distingue comme le français du suisse romand), comment pouvaient-ils continuer d’aller à l’église serbe?

Et maintenant, quoi?

On ne sait pas aujourd’hui sur quoi débouchera la procession sans fin des fidèles du Monténégro. Srdja Trifković, qui en revient, nous écrit: «il n’y a pas de stratégie d’aboutissement. Le régime a d’abord été ébranlé par les manifestations, mais il se prépare maintenant à jouer l’épuisement. L’énergie des participants est incroyable, leur nombre également, mais l’on entend de tous côtés demander “et maintenant, quoi ?”. On craint un “compromis” pourri, un toilettage de la loi sous les indications d’un facteur étranger qui pourrait être présenté comme une concession. Le régime est prêt à étouffer par la violence toute tentative de “maïdanisation”.»

Ce flottement même témoigne du caractère spontané du soulèvement. Vu l’indulgence (tout de même agacée) des Occidentaux pour le Noriega des Bouches de Kotor, l’étouffement du mouvement dans le sang n’est pas exclu. Encore qu’on peut se demander ce que les 6000 policiers dont dispose le régime pourraient faire contre de telles masses humaines.

Quoi qu’il en soit, il paraît évident le «mort qui marche» monténégrin est en train de faire ses derniers pas. A sa suite titube une petite troupe de zombies éparpillés en Europe par un Frankenstein globaliste qui lui-même ne se sent plus très bien.

Tout va bien, c’est Godard qui vous le dit

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Camera en mains, le cinéaste Jean-Luc Godard filme une manifestation à Paris le 06 mai 1968 AFP

Bel objet plastique, ce film vieux d’un petit demi-siècle, nous parle évidemment d’aujourd’hui puisqu’il parle de la lutte des classes


Après le plaisir pris de nouveau avec Le Mépris, on a décidé de voir un Godard qu’on ne connaissait pas. Tout va bien est un film de Jean-Luc Godard beaucoup, et Jean-Pierre Gorin (un peu), sorti en 1972. Il date de l’époque du groupe Dziga Vertov, collectif cinématographique d’obédience maoïste qui tournait des films militants que pas grand monde n’a vu, même dans ces années-là, puisqu’il s’agissait d’éviter tous les circuits de la distribution bourgeoise. Ce n’est pas le cas de Tout va bien, produit par Jean-Pierre Rassam, qui visait « le grand public » tout en gardant un esprit ouvertement politique.

Soyons honnête, on a eu un peu peur, en découvrant Tout va bien, de se retrouver face à un film daté, didactique, démonstratif, caricaturalement engagé. C’est oublier ce qu’il faut bien se résoudre à appeler le génie de Godard. Montage, photographie, couleur: comme dans La Chinoise en 67, Godard est capable de littéralement nous hypnotiser par un long discours théorique sur la plus-value, l’aliénation ou la lutte des classes. Sans doute aussi parce que, quel qu’ait été son sérieux idéologique, il reste chez lui une forme de clownerie surréaliste, de distance comique et d’humour noir qui fait très bien passer tout ça.

A relire: Notes prises en revoyant « Le Mépris »

Tout va bien raconte comment un couple formé par un cinéaste progressiste reconverti dans la publicité en attendant de pouvoir tourner des films vraiment révolutionnaires (Montand) et une journaliste gauchiste américaine (Jane Fonda) sont séquestrés dans une usine en grève. Il serait idiot de dire que Tout va bien est « d’une singulière actualité« . D’abord il se présente ouvertement comme un bilan de 68 quatre ans après sur le mode « Le combat continue et on va bientôt gagner ».  Ensuite, le PCF et la CGT, dans la plus pure tradition Marxiste-Léniniste mao, sont dénoncés comme des forces symétriques et objectivement complices du patronat. Et on sait aujourd’hui que 72-73 marquent davantage le crépuscule du gauchisme que sa victoire tandis que le PCF et la CGT n’ont plus le poids de jadis, c’est le moins qu’on puisse dire et ce, que l’on soit d’accord ou non avec ce qui en est dit dans le film.

Et pourtant, Tout va bien reste éminemment moderne, si l’on entend moderne au sens de Baudelaire, c’est-à-dire comme une capacité à discerner ce qu’il y a de permanent, d’identique à travers différents moments historiques. En l’occurrence, dans Tout va bien,  est parfaitement appréhendée l’emprise absolue du capitalisme sur la réalité qu’il transforme en spectacle. Le capitalisme a beau en être, en 2020, à sa troisième ou quatrième métamorphose, s’appeler désormais néolibéralisme, social-libéralisme,  voire macronisme, Godard avait déjà saisi, il y a presque un demi-siècle,  ce qui faisait l’essence de sa puissance dissolvante: encouragement à la consommation de masse standardisée, modification et altération des rapports amoureux, surveillance généralisée, uniformisation du monde. Tout va bien était une antiphrase colorée, violente et sarcastique  pour parler de la France de 1972, celle du pompidolisme immobilier.

On voit donc quarante ans plus tard que tout a changé pour que rien ne change et que dans la France de 2020 également, Tout va bien. 

Tout va bien, drame 1972, Italie, France, 1h35 

Réalisé par Jean-Luc Godard Avec Jane Fonda, Yves Montand, Vittorio Caprioli, Anne Wiazemsky  (disponible sur la VOD Orange)

Tout Va Bien [Import anglais]

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Une hécatombe universelle

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Sakado au Japon © Kunihiko Miura/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22437545_000045

Le billet du vaurien


Nous ne nous agitons que pour aggraver des situations qui ne feront qu’empirer, incapables que nous sommes d’affronter l’angoisse d’être nous-même, disait Cioran dans un élan taoïste. « Pratique le non-agir et tout restera dans l’ordre » :  Lao Tseu avait tout compris. Qu’est-ce qu’une épidémie, sinon une relaxation démographique dont la planète a parfois besoin, comme le corps humain d’une purge ?

Dans sa jeunesse, Cioran concevait avec volupté l’extermination d’une moitié de ses compatriotes. Avec l’âge, il envisageait comme possible et même souhaitable une hécatombe universelle. Les années passent et j’arrive à la même conclusion. Mais je ne vois toujours rien venir. L’humanité est une usine qui tourne à plein rendement, quoi qu’il arrive.

Wittgenstein disait qu’on pourrait mettre des prix aux pensées. Certaines coûteraient très cher, d’autres seraient vite soldées. Mais quelle serait l’unité de compte pour les pensées ? « Le courage », répondait Wittgenstein.

Le plus étrange, ce sont ces philosophes d’une érudition extrême, mais dont les pensées leur sont étrangères et qui, par manque de courage, resteront toujours à l’écart de ce qu’ils professent, comme s’ils craignaient d’être contaminés par le matériau qu’ils manipulent. L’érudition n’est d’ailleurs jamais qu’une fuite loin de notre propre vie.

Le Moi, pour Schopenhauer, est le point noir de la conscience. Il ne peut pas y avoir d’introspection, faute d’un Moi transcendantal, mais uniquement une analyse bornée, sans fin, inutile, vouée à des explications qui n’expliquent rien. Et pourtant construire des fictions à partir de nos vies n’est pas un passe-temps pire qu’un autre.
Quand nos angoisses sont apaisées, sommes-nous encore capables de les comprendre? J’en doute. Mais même si nous l’étions, nous préférerions les mettre au rancart.

Les théories sont les cimetières de l’âme, soutenait Cioran. Il faut aimer les cimetières, car c’est le seul lieu où nous échappons à nous-même. Mais par un étrange paradoxe, il ne nous déplairait pas de laisser une trace, même infime, de notre passage dans ce tourbillon infernal. Le ridicule atteint là son apothéose. J’en suis parfaitement conscient, mais je n’y échappe pas. L’extinction du désir de paraître n’est pas à notre portée. Même le suicide est grandiloquent. Mais reconnaissons au moins qu’il y a un charme silencieux à continuer à vivre quand chaque jour emporte son lot de victimes.

Face à l’épidémie, le civisme français sera-t-il à la hauteur?

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SIPA Numéro de reportage: AP22429523_000001

Ce samedi soir, l’inquiétude grandit. Le gouvernement implore les citoyens de limiter les contacts et de suivre les consignes sanitaires.


À l’heure où vous lisez ces lignes, il y a environ 4500 cas recensés de contaminations au Covid-19 en France. Dans les artères de la capitale, l’insouciante bohème citadine s’est estompée, la légèreté des premiers jours de « grippe chinoise » a laissé place à des visages plus graves, voire franchement inquiets. Dans un supermarché de la rue de Tolbiac, le samedi 14 au matin, les rayons de pâtes sont vides, dévalisés par celles et ceux qui, en prévision de jours sombres, se sont ravitaillés en vivres, comme on se prépare à affronter un long siège. « Si ça doit m’arriver ça m’arrivera », lance un employé de rayon à sa collègue. À la queue d’une pharmacie, des « seniors » fardés de masques. Sur la devanture d’un kiosque à journaux, la une du nouveau hors-série du magazine Détective : « Coronavirus, êtes-vous prêt ? ». Ces jours-ci, notre quotidien ressemble de plus en plus à un drôle de film d’anticipation.

On est bien peu de chose

Soyons honnête, personne ne l’avait anticipé, ce scénario bien réel. Ou alors, ceux qui l’ont fait n’ont pas parlé assez fort – ou encore, nous ne les avons pas entendus, ce qui est pire. Focalisés comme nous le sommes sur la menace que fait peser l’islamisme en France et le risque d’un avenir à la « Soumission », nous en avons presque oublié une évidence pourtant élémentaire : nous sommes finalement fragiles en ce monde, et un microscopique virus, ennemi invisible, peut nous décimer.

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Inutile de paniquer, nous martèle en substance notre gouvernement. C’est évident. Même dans le pire des scénarios envisagés, tel celui énoncé par Tristan Vey dans les colonnes du Figaro le samedi 14 mars, « des millions de personnes infectées, des centaines de milliers de cas graves », la France s’en remettra, ce n’est pas la fin du monde. Il n’en reste pas moins que la pugnacité du petit virus – qui fait des siennes jusqu’à prison de Fresnes – est beaucoup plus impressionnante que ce que notre gouvernement pensait il y a encore deux semaines. Cependant, ne tirons pas trop vite sur l’équipe d’Édouard Philippe et regardons de l’autre côte de l’Atlantique. Le 10 février dernier, avant de fermer ses frontières au Vieux continent et de proposer des tests gratuits pour tous ses citoyens – puisse-t-il inspirer notre président progressiste – le scientifique Donald Trump prédisait sans une once de second degré que le Covid-19 allait disparaître avec la venue des beaux jours en avril…

Roselyne, reviens

Faut-il maintenant fermer nos frontières ? Difficile de savoir. Israël l’a fait et n’avait « que » cent cas de contamination recensés le jeudi 12 mars. Beaucoup moins que chez nous, mais n’oublions pas qu’Israël compte à peine neuf millions d’habitants. Ce samedi 14 mars, les gilets jaunes ont fait reparler d’eux, marquant leur « acte 70 » à travers une manifestation parisienne de 400 personnes, faisant ainsi un gros doigt d’honneur au civisme et au sens des responsabilités. S’ils avaient voulu passer pour des blaireaux (si certains d’entre-eux lisent ces lignes, qu’ils me pardonnent mais je ne vois pas d’autre qualificatif) aux yeux de leurs concitoyens, ils ne s’y seraient pas pris autrement.

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La Chine a réussi à réduire de façon significative son nombre de contaminations quotidiennes au prix de mesures d’isolement, de citoyens masqués et agents en combinaisons dignes d’un film de science-fiction, de gants en plastique et films plastifiés à tout va jusqu’aux interphones des habitants de Wuhan. De telles mesures pourraient-elles être prises et suivies en France ? Au vu de la mentalité antipatriotique voire nihiliste qui prévaut chez une part de nos concitoyens – tels ces 400 Gilets Jaunes – on peut en douter. C’est pourtant sans doute à ce prix que la France peut éviter de ressembler dans quelques jours au chaos italien.

En attendant, goûtons au plaisir d’aller vers l’inconnu de jour en jour, lavons-nous les mains au gel antibactérien comme nous l’a encore dit notre président jeudi soir – pour ma part, face à la pénurie, j’y ai renoncé et me délecte de savon de Marseille heure après heure – cultivons notre jardin et surtout, allons voter pour ceux qui feront passer notre santé avant des objectifs de rentabilité. Roselyne Bachelot en son temps avait pris les devants, elle. Son intransigeance avec les principes de précaution vient à manquer.

Prénoms: la bataille de Fañch

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© Fred Tanneau/ AFP

La guerre des prénoms fait rage, la Bretagne est l’un de ses champs de bataille.


La Bretagne cultive l’art de la clandestinité jusque dans son calendrier des saints. Quand toute la France fête les Cyrille le 18 mars, la Bretagne célèbre également les Derwell. Cette sainteté parallèle a donné des prénoms locaux tels que Matao (Mathurin), Katell (Catherine) ou Nann (Anne). Certains sont d’ailleurs notés comme prénoms usuels sur les cartes d’identité. C’est ici que commence le drame. Depuis trois ans, le cas d’un petit Fañch né à la maternité de Quimper a entraîné un psychodrame juridico-administratif.

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Ainsi prénommé en raison du nom de son arrière-grand-père, Fañch possède un tilde (~) sur le n qui permet de distinguer le son « âne » du son « dent ». Or, le tilde ne figure pas sur la liste des signes diacritiques reconnus par l’administration française. Cette liste destinée à empêcher des parents sadiques ou farfelus d’appeler leur enfant ĶȑȋƧƫǒǯƩȑ, a tout simplement oublié les langues régionales. Tribunal, cour d’appel, cour de cassation, intervention de députés, d’élus (dont le président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand), tags sur les murs : le petit Fañch est devenu un symbole. Au rayon des mauvais souvenirs, certains rappellent le triste précédent des Goarnig, emprisonnés il y a cinquante ans pour avoir nommé leurs douze enfants avec des prénoms bretons ! Mais de l’eau a coulé depuis l’époque du jacobinisme triomphant. La médiatisation d’un autre Fañch à Morlaix et un Derc’henn à Rennes a fait craindre le spectre d’une guérilla prénommière menée par les chatouilleux Bretons contre le pouvoir parisien. Début février, la ministre de la Justice a donc fini par céder en annonçant la publication prochaine d’un décret légalisant le tilde et nombre de signes diacritiques spécifiques aux langues régionales.

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Alors que j’écris ces lignes, à la caisse d’un supermarché, une maman interpelle sa fille Smiley. Un prénom passé sans problème à travers les mailles du filet administratif.

« L’Affaire Lerouge », polar vintage

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L'écrivain Emile Gaboriau (1832 - 1873) © MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage: 51231277_000001

Plutôt que de lire des thrillers préfabriqués, revenez aux origines du roman policier à la française avec Emile Gaboriau !


Les rayonnages de nos librairies sont continuellement recouverts des oeuvres palpitantes de « la reine du crime » ou du dernier polar sanglant « venu du froid ». Alors qu’on ne distingue plus guère le génie dans ces crimes pléthoriques, quel plaisir de redécouvrir les intrigues du « père du roman policier ». Emile Gaboriau invente le roman policier en plein mouvement naturaliste français. Exemple avec L’Affaire Lerouge, une enquête minutieuse à mi-chemin entre un roman d’Eugène Sue et une enquête du Commissaire Maigret, parue au XIXe siècle.

Le détective français qui inspirera Sherlock Holmes

L’Affaire Lerouge est le premier roman policier d’Emile Gaboriau. C’est dans le journal Le Pays qu’il est d’abord publié en feuilleton, en 1865. Mais c’est en 1866, remanié, qu’il apporte la reconnaissance à son créateur, publiée cette fois dans Le Soleil. Oeuvre majeure du roman policier français, L’Affaire Lerouge introduit sur scène le premier vrai fin limier de la littérature, le détective Lecoq. Ce privé en inspira bien d’autres, en premier lieu Sherlock Holmes. Lecoq interviendra dans cinq autres romans, parmi eux Le Crime d’Orcival ; l’homme enquête avec malice et finesse, une première pour ce type de personnage.

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Lecteur d’Edgar Allan Poe, Gaboriau construit son intrigue à partir d’un sordide fait divers qui s’est déroulé en 1865. Dans une ambiance parisienne et provinciale proche des romans classiques de son époque, le récit met aux prises des personnages que l’on pourrait croire extirpés de La Comédie Humaine et transférés sur une scène de théâtre de boulevard, meurtre en sus. Le crime est on ne peut plus simple : une femme isolée et en retour d’âge, la veuve Lerouge, est assassinée chez elle, emportant dans la tombe le secret de son aisance financière et de ses visiteurs mystérieux.

Sur le banc des accusés : le fils bâtard d’un aristocrate hautain et dur et son frère, légitime et lésé. Dans le rôle des justiciers : un procureur aux prises avec sa conscience par rapport au coupable idéal, un enquêteur affûté et curieux et enfin un limier, portrait croisé de Jean Valjean et Hercule Poirot, tant ses petites cellules grises sont en activité permanente. Tabaret, surnommé Tirauclair, connaît Paris et ses anonymes comme sa poche. Il enquête pour se divertir et affectionne l’exercice intellectuel que représente pour lui l’éclatement de la vérité et de la justice.

Le triomphe des petites cellules grises sans test ADN

L’avantage de toute cette galerie de portraits, c’est qu’aucun d’eux n’est un archétype puisqu’il est le premier de son genre. Dans une ambiance sombre, parfois feutrée, à cheval ou à pied, les enquêteurs sont d’autant plus valeureux qu’ils exercent la méthode déductive de l’enquête criminelle sans connaître l’empreinte digitale, le bornage du smartphone et les giclées de sang sur toute la scène de crime. Gaboriau, ancien journaliste de son état, s’appuie sur les réalités de la médecine légale qui lui sont contemporaines, mais encore balbutiantes. Penché sur plusieurs microcosmes sociaux – ici une étude d’avocat, un appartement bourgeois, une ville de province… Gaboriau est le Zola du crime.

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Notre ancien hussard d’Afrique et clerc de notaire épaissit sans hésiter chacun de ses protagonistes, et les dote d’une intensité psychologique indéniable. Inévitable s’il veut voir son crime résolu ! Pas d’autre choix que l’observation à la loupe, l’intuition et la logique pour confondre le coupable, l’enquête de terrain pour examiner les mobiles. Si le crime est simple, la construction de l’intrigue n’est pas simpliste, elle se paye même le luxe des retournements de situation. Le narrateur omniscient ne s’amuse pas à nous donner toutes les cartes pour jouer au petit détective, mais il nous plonge dans les méandres psychiques et moraux des suspects et des justiciers. La plume d’Emile fera date : son style influencera les « maîtres du suspense » de la première partie du XXe siècle.

Hélas pour le lecteur qui cherche de l’authentique roman noir, Emile Gaboriau n’a pu nous laisser qu’une œuvre légère en quantité : né en 1832, il meurt en 1873 à cause d’une santé fragile. Cet ancien secrétaire de Paul Féval a, selon les mots du critique littéraire spécialiste du roman policier, traducteur et auteur de romans policiers français Michel Lebrun, « lancé le roman policier, et il l’a lancé loin. »

L'Affaire Lerouge

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Placido Domingo: chronique d’un assassinat

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Placido Domingo en 2019

Le ténor Placido Domingo connait une fin de carrière indigne à cause de l’inquisition Metoo.


Certaines personnes sont pour nous des figures tutélaires ayant eu une influence fondamentale sur le cours de notre vie. C’est ce que Placido Domingo représente pour beaucoup.

« Cela se savait dans le milieu », m’a-t-on souvent murmuré 

Dans la lignée du mouvement #metoo, une campagne médiatique calomnieuse basée sur une série d’accusations de harcèlement parfaitement infondées, a tenté de ruiner la réputation d’un homme qui était pour tous les passionnés d’opéra, et même au-delà du monde lyrique, une légende vivante. Mais une légende devenue encombrante… Les témoignages sont innombrables de ceux qui, depuis plus d’un demi-siècle, ont eu la chance de croiser le chemin de Placido Domingo et attestent de son dévouement total à la musique, à la promotion des jeunes artistes, mais aussi de sa gentillesse, son professionnalisme et le fait qu’il ait toujours traité chacun et chacune avec dignité et courtoisie. C’est un homme qui suscite partout une immense admiration et un immense respect. 

C’est une époque bien paradoxale que celle où les scènes de théâtre et d’opéra n’hésitent pas à afficher fièrement les pires obscénités, mais où les femmes sont outragées et horrifiées par le moindre regard appuyé!

Mais « cela se savait dans le milieu », m’a-t-on souvent murmuré d’un ton informé… une expression si elliptique qu’elle peut suggérer les faits les plus horribles… Or la seule chose qui puisse « se savoir » est celle-ci : ce ténor séduisant, au sourire ravageur, à la voix chaleureuse, débordant sur scène d’une énergie communicative est adulé des femmes. Quiconque a assisté à une sortie des coulisses de Domingo pourra témoigner que, s’il y a jamais eu quelqu’un de réellement « harcelé » dans cette histoire, c’est bien lui ! Évidemment, pendant ses 67 ans de carrière, il ne s’est pas privé de faire de très nombreuses avances à celles qui lui plaisaient. C’est à partir de ce redoutable angle d’attaque que les féministes de #metoo ont brodé… En violation flagrante de la présomption d’innocence.

L’inquisition Me too

Menant un combat idéologique et par des méthodes dignes de l’Inquisition ou du KGB, médias et réseaux sociaux ont intimé à tous l’ordre de donner la preuve de leur soutien inconditionnel à la soi-disant « cause des femmes » et de faire un exemple en bannissant immédiatement « le prédateur » de toutes les scènes lyriques, qui (à 79 ans…) représenterait un danger pour le personnel féminin. Les conséquences pour la réputation et la carrière de Domingo ont été dévastatrices. L’une après l’autre, soumises à cette intense pression médiatico-politique, presque toutes les maisons d’opéras annulaient leurs contrats avec le chanteur.

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Tout a commencé le 13 août 2019. L’Associated Press (AP) affirme alors avoir recueilli les témoignages de neuf artistes accusant Domingo de « harcèlement ». On évoque alors une main baladeuse, des « propos abusifs »… Toutes ces personnes, sauf une, s’expriment de manière anonyme par peur de « représailles » de Domingo, la même peur qui les aurait obligées à se taire jusqu’à présent. Patricia Wulff est alors la seule à avoir accepté de communiquer son identité. Soudainement persuadée que son ancienne carrière de cantatrice a volontairement été brisée par Domingo, elle s’est offert les services de Debra Katz, avocate engagée dans le mouvement #Metoo qui avait déjà attaqué le Juge Kavanaugh pour des faits de violences sexuelles remontant aux années 1980. Dans une interview télévisée, on peut voir Patricia Wulff en larmes, raconter « l’horreur » de ce qu’elle aurait vécu… mais elle y confirme aussi explicitement que Domingo ne l’a jamais touchée et a immédiatement cessé de l’appeler après qu’elle lui ait signifié son refus. Et surtout, elle ajoute : « Je n’en ai pas souffert professionnellement, lui et la compagnie continuaient à m’embaucher, c’était super… »  Domingo répond alors par un communiqué parfaitement contreproductif : « Cependant, je dois reconnaître que les règles et les standards par lesquelles nous sommes – et nous devrions- être jugés aujourd’hui sont vraiment différents de ce qui avait cours par le passé ». Que n’avait-il pas dit là ! Un quasi-aveu ! La réaction ne s’est pas fait pas attendre… A partir de ce moment, Domingo est présumé coupable… jusqu’à preuve d’une innocence qui, vu l’éloignement temporel, l’anonymat des victimes et le flou des accusations, est impossible à prouver. Il ne peut organiser sa défense puisqu’il n’a jamais été mis officiellement en accusation devant aucun tribunal. 

Tout le monde le lâche

La réaction des institutions musicales américaines ne se fait pas attendre : le Philadelphia orchestra, les opéras de San Francisco, puis de Dallas annulent leurs engagements. L’Opéra de Los Angeles, institution dont il était le directeur depuis 2003 et qui s’est développée sous son impulsion, le suspend immédiatement. Il allait devoir démissionner quelques semaines après. 

Le 5 septembre 2019, onze nouvelles accusatrices faisaient leur apparition, toutes anonymes une fois encore sauf une ancienne soprano de l’opéra de Washington qui affirme qu’en 1999, Domingo lui aurait caressé la poitrine dans une loge et invitée à dîner. Elle a au passage récemment supprimé de son site la partie de sa biographie où elle affirmait que le grand moment de sa carrière a été le jour où elle a chanté avec Domingo… Horrifiés, quatre employés (anonymes) du Metropolitan Opera de New York où Domingo est en répétitions pour Macbeth, font part de leur désarroi à la presse…. Notons qu’aucun d’eux n’affirme avoir jamais eu personnellement une quelconque expérience négative avec le chanteur… C’était l’idée même de sa présence dans leurs murs qui les dégoûtait. Une musicienne de l’orchestre s’est même fait porter pâle pour ne pas avoir à travailler avec lui… Domingo est forcé de quitter la production… Ainsi s’achevaient honteusement les 50 ans de carrière au Met, célébrés en grande pompe quelques mois auparavant…

On pouvait alors encore croire que cette campagne était le fruit des délires de l’Amérique puritaine car l’Europe avait résisté… Mais un nouveau coup de théâtre allait de nouveau déclencher un raz de marée médiatique anti-Domingo. Le 25 février dernier, le puissant syndicat d’artistes américain AGMA publiait les résultats de son enquête « indépendante » concluant à « un schéma clair d’inconduite sexuelle et d’abus de pouvoir, avec des actions incluant le flirt et les avances sexuelles sur et à l’extérieur du lieu de travail. » (Notons au passage que l’AGMA n’a trouvé aucune preuve de harcèlement, punition professionnelle, humiliation ou manque de respect…) En réponse, le communiqué de Domingo a été, une fois de plus, catastrophique : « Je prends la responsabilité de mes actes. Si j’ai blessé quelqu’un, je le regrette. Je comprends que des femmes aient pu avoir hésité à s’exprimer par peur que cela ait un impact négatif sur leur carrière. Même si cela n’a jamais été mes intentions ». Évidemment, traduction immédiate en langage médiatique : « Domingo avoue », « Domingo reconnaît les faits ». Adieu le soupçon de doute et de présomption d’innocence qui persistait encore chez certains…Immédiatement, l’Espagne, qui soutenait jusqu’ici mordicus l’enfant du pays, « lâche » Domingo et c’est le Ministre de la Culture lui-même qui fait immédiatement annuler sa participation à plusieurs concerts, dans la plus belle tradition de propagande des régimes totalitaires. Plus effrayant encore, on veut aussi faire disparaitre pour la postérité un nom devenu synonyme d’infamie : les programmes pour la promotion des jeunes artistes qu’il avait créés à Valencia et Washington, et qui portaient non nom, sont immédiatement débaptisés. Stupéfait, Domingo publie le lendemain un nouveau communiqué rectificatif : « Je ne me suis jamais comporté de manière agressive envers qui que ce soit, ni n’ai jamais fait quoi que ce soit pour porter atteinte à la carrière de qui que ce soit en aucune manière ».

Les Russes se montrent encore raisonnables

Mais le mal est fait : les autres salles où il est programmé, en Autriche, et Allemagne et en Angleterre, hésitent encore sur la conduite suivre. La pression politique est forte… le Covent Garden de Londres vient tout juste d’y céder, tout en précisant officiellement qu’ils n’ont jamais reçu autre plainte contre lui et qu’ils l’admirent énormément… Seule la Russie accueille aujourd’hui Domingo à bras ouverts.

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Il y aurait beaucoup à dire sur les raisons de ce lynchage : Domingo réunit à lui seul toutes les « tares » possibles : il est riche, puissant dans le milieu lyrique et c’est un « vieux mâle blanc hétérosexuel ». Quelque chose intrigue en particulier : le lien répété qui est fait entre ces accusations de harcèlement et son âge, comme s’il était lui-même responsable de ce lynchage par son simple refus de quitter la scène. En vérité, ce qu’on ne lui pardonne pas au fond, c’est d’être encore là à 79 ans, de continuer à diriger et chanter avec succès mais aussi de rester hermétique à la vague monumentale qui bouleverse le monde lyrique depuis 30 ans : celle du Regieteater. On veut faire partir à tout prix celui qui représente un passé dont il faut faire table rase… et qui ne comprend décidément rien à la sacro-sainte « modernité ». Non, Domingo n’a jamais réussi à chanter dans ces mises en scènes où Cassandre a été violée par Priam et où Don Giovanni fait des partouzes avec des transsexuels… C’est une époque bien paradoxale que celle où les scènes de théâtre et d’opéra n’hésitent pas à afficher fièrement les pires obscénités, mais où les femmes sont outragées et horrifiées par le moindre regard appuyé, le moindre mot doux et la moindre caresse, une époque qui finalement n’a jamais autant été obsédée par le sexe.

Si ces fascistes parviennent à le chasser définitivement des scènes, elles n’auront pas seulement attristé sa fin de carrière, elles auront définitivement terni pour la postérité l’image et la réputation d’un homme qui consacre sa vie à la promotion de l’art et de la Beauté en ce monde, qui en a pourtant bien besoin.