Bel objet plastique, ce film vieux d’un petit demi-siècle, nous parle évidemment d’aujourd’hui puisqu’il parle de la lutte des classes


Après le plaisir pris de nouveau avec Le Mépris, on a décidé de voir un Godard qu’on ne connaissait pas. Tout va bien est un film de Jean-Luc Godard beaucoup, et Jean-Pierre Gorin (un peu), sorti en 1972. Il date de l’époque du groupe Dziga Vertov, collectif cinématographique d’obédience maoïste qui tournait des films militants que pas grand monde n’a vu, même dans ces années-là, puisqu’il s’agissait d’éviter tous les circuits de la distribution bourgeoise. Ce n’est pas le cas de Tout va bien, produit par Jean-Pierre Rassam, qui visait « le grand public » tout en gardant un esprit ouvertement politique.

Soyons honnête, on a eu un peu peur, en découvrant Tout va bien, de se retrouver face à un film daté, didactique, démonstratif, caricaturalement engagé. C’est oublier ce qu’il faut bien se résoudre à appeler le génie de Godard. Montage, photographie, couleur: comme dans La Chinoise en 67, Godard est capable de littéralement nous hypnotiser par un long discours théorique sur la plus-value, l’aliénation ou la lutte des classes. Sans doute aussi parce que, quel qu’ait été son sérieux idéologique, il reste chez lui une forme de clownerie surréaliste, de distance comique et d’humour noir qui fait très bien passer tout ça.

A relire: Notes prises en revoyant « Le Mépris »

Tout va bien raconte comment un couple formé par un cinéaste progressiste reconverti dans la publicité en attendant de pouvoir tourner des films vraiment révolutionnaires (Montand) et une journaliste gauchiste américaine (Jane Fonda) sont séquestrés dans une usine en grève. Il serait idiot de dire que Tout va bien est « d’une singulière actualité« . D’abord il se présente ouvertement comme un bilan de 68 quatre ans après sur le mode « Le combat continue et on va bientôt gagner ».  Ensuite, le PCF et la CGT, dans la plus pure tradition Marxiste-Léniniste mao, sont dénoncés comme des forces symétriques et objectivement complices du patronat. Et on sait aujourd’hui que 72-73 marquent davantage le crépuscule du gauchisme que sa victoire tandis que le PCF et la CGT n’ont plus le poids de jadis, c’est le moins qu’on puisse dire et ce, que l’on soit d’accord ou non avec ce qui en est dit dans le film.

Et pourtant, Tout va bien reste éminemment moderne, si l’on entend moderne au sens de Baudelaire, c’est-à-dire comme une capacité à discerner ce qu’il y a de permanent, d’identique à travers différents moments historiques. En l’occurrence, dans Tout va bien,  est parfaitement appréhendée l’emprise absolue du capitalisme sur la réalité qu’il transforme en spectacle. Le capitalisme a beau en être, en 2020, à sa troisième ou quatrième métamorphose, s’appeler désormais néolibéralisme, social-libéralisme,  voire macronisme, Godard avait déjà saisi, il y a presque un demi-siècle,  ce qui faisait l’essence de sa puissance dissolvante: encouragement à la consommation de masse standardisée, modification et altération des rapports amoureux, surveillance généralisée, uniformisation du monde. Tout va bien était une antiphrase colorée, violente et sarcastique  pour parler de la France de 1972, celle du pompidolisme immobilier.

On voit donc quarante ans plus tard que tout a changé pour que rien ne change et que dans la France de 2020 également, Tout va bien. 

Tout va bien, drame 1972, Italie, France, 1h35 

Réalisé par Jean-Luc Godard Avec Jane Fonda, Yves Montand, Vittorio Caprioli, Anne Wiazemsky  (disponible sur la VOD Orange)

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