Malgré la mort de leurs créateurs respectifs Edgar P. Jacobs et Jacques Martin, Blake et Mortimer et Lefranc connaissent une nouvelle vie grâce à des auteurs de talent.


Dans un monde avide de nouveautés, peu de figures résistent à la désagrégation générale de notre société. En politique comme dans la mode, c’est la valse des étiquettes. Les élections européennes tout juste achevées, on a déjà zappé leurs éphémères têtes de listes. Dommage, certaines nous ont fait rire, le temps d’un sketch. Les longues carrières seront bientôt le signe des temps heureux. Le digital aura tué la nostalgie et le numérique aura réduit notre capacité d’attention à peau de chagrin. Nous assimilons tout et ne retenons rien. La mondialisation vaporise ses marchandises sans laisser de traces dans notre esprit. Ce redoutable diffuseur d’ambiance annihile toutes nos pensées et nos constructions intimes. Il fut une époque pas si lointaine où certains chanteurs nés dans la kermesse des yéyés parvinrent à tenir le haut des charts durant quarante ou cinquante ans.

Blake et Mortimer ont usé plus d’auteurs que de lecteurs

Aujourd’hui, une telle longévité est inimaginable pour le public et contre-productive pour les imprésarios. Un artiste a la consistance d’œufs à la neige, aussitôt avalé, aussitôt oublié. La date de péremption sur un film, un disque ou un livre arrive plus vite qu’un chauffeur VTC dans un quartier sensible. On nous bassine avec les légendes, mais le système médiatique ne jure que par le friable et l’évanescent, si possible, un peu sentencieux sur les bords. La moraline et le jetable, voilà à quoi se résume notre avenir en suspension. Excepté dans le 9ème art : la bande dessinée s’accroche à ces délicieuses vieilles badernes. Des personnages que l’on n’arrive pas à quitter de notre mémoire comme un amour de jeunesse. Malgré la mort de leur créateur, ils continuent à lentement infuser en nous. Nous les lisions au début de l’adolescence, à la quarantaine vermoulue, ils agissent toujours comme des capsules de jouvence. C’est le cas de Blake et Mortimer, le duo créé par Edgar P. Jacobs qui a usé plus d’auteurs que de lecteurs.

 Chats errants, hiéroglyphes et belle égyptienne

Vient de paraître Le dernier pharaon, une nouvelle aventure avec au scénario Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig et François Schuiten (au dessin également), la couleur étant la chasse gardée de Laurent Durieux. Certainement la meilleure BD de l’année, nous prenons le risque de l’annoncer avant la fin du premier semestre. Il y a tout pour réveiller nos sens, le plaisir charnel de feuilleter, l’atmosphère égypto-fantastique, la beauté naturelle des planches, un halo de mystères qui se propage à chaque page et l’intrigue n’est pas comme souvent un cache-sexe, elle nourrit intérieurement la psychologie, notamment celle du professeur Mortimer. Le rouquin barbu à l’inamovible nœud papillon puise dans ses souvenirs et ses voyages. Quelle idée splendide et ténébreuse d’installer au cœur du Palais de Justice de Bruxelles, le décor de cette troisième dimension.

 2019- éditions Blake et Mortimer / Studio Jacobs (Dargaud – Lombard s.a)
2019- éditions Blake et Mortimer / Studio Jacobs (Dargaud – Lombard s.a)

Une œuvre d’art ne se résume pas. On peut seulement dire que vous rencontrerez durant cette quête mystico-tellurique, des chats errants, des hiéroglyphes, la menace d’un chaos général et le visage d’une égyptienne au pouvoir onirique. By jove, c’est une belle réussite.

 2019- éditions Blake et Mortimer / Studio Jacobs (Dargaud – Lombard s.a)
2019- éditions Blake et Mortimer / Studio Jacobs (Dargaud – Lombard s.a)

Au-delà des messages subliminaux voulus par les auteurs, la maîtrise graphique et la perception des mondes engloutis fascinent. « Leurs images nous reviennent avec la même force qu’à la première lecture, et on ne peut s’empêcher d’y revenir, inlassablement, comme pour percer à jour le secret de leur envoûtement » avertit Schuiten pour expliquer la force des histoires d’E. P. Jacobs. Cette analyse vaut également pour son propre album. Dans un autre registre, vintage of course, Lefranc imaginé par Jacques Martin joue les prolongations.

En 1959, la cravate n’était pas un signe de soumission

Le trentième album Lune rouge débarque avec, aux manettes déjà depuis deux épisodes  Christophe Alvès et François Corteggiani. Quant aux couleurs, elles reviennent à Bonaventure. Lefranc est le seul journaliste qui n’est pas honni des Français. Il roule en Alfa Giulietta rouge. Il est tiré à quatre épingles. Il porte un costume. En 1959, la cravate n’était pas un signe de soumission, seulement d’élégance. Evidemment, il trouve toujours sur son chemin le maléfique Alex Borg. La conquête spatiale entre les Russes, les Chinois, les Nord-Coréens face au monde libre tient toutes ses promesses. On ne s’en lasse pas comme d’un bon Rocky III. Soulignons également en ce cinquantième anniversaire de la mission Apollo 11, la ressortie d’un album double de Tintin contenant Objectif Lune et On a marché sur la lune » chez Casterman. Tant que les héros veillent sur nous, il est permis d’espérer un monde meilleur.

Le dernier pharaon, Schuiten, Van Dormael, Gunzig et Durieux – Blake et Mortimer.

Lune rouge, Alvès et Corteggiani – Casterman


Objectif lune et On a marché sur la lune, Hergé – Casterman.

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