Plutôt que de lire des thrillers préfabriqués, revenez aux origines du roman policier à la française avec Emile Gaboriau !


Les rayonnages de nos librairies sont continuellement recouverts des oeuvres palpitantes de « la reine du crime » ou du dernier polar sanglant « venu du froid ». Alors qu’on ne distingue plus guère le génie dans ces crimes pléthoriques, quel plaisir de redécouvrir les intrigues du « père du roman policier ». Emile Gaboriau invente le roman policier en plein mouvement naturaliste français. Exemple avec L’Affaire Lerouge, une enquête minutieuse à mi-chemin entre un roman d’Eugène Sue et une enquête du Commissaire Maigret, parue au XIXe siècle.

Le détective français qui inspirera Sherlock Holmes

L’Affaire Lerouge est le premier roman policier d’Emile Gaboriau. C’est dans le journal Le Pays qu’il est d’abord publié en feuilleton, en 1865. Mais c’est en 1866, remanié, qu’il apporte la reconnaissance à son créateur, publiée cette fois dans Le Soleil. Oeuvre majeure du roman policier français, L’Affaire Lerouge introduit sur scène le premier vrai fin limier de la littérature, le détective Lecoq. Ce privé en inspira bien d’autres, en premier lieu Sherlock Holmes. Lecoq interviendra dans cinq autres romans, parmi eux Le Crime d’Orcival ; l’homme enquête avec malice et finesse, une première pour ce type de personnage.

A lire aussi: Fanny Ardant, la femme d’à côté

Lecteur d’Edgar Allan Poe, Gaboriau construit son intrigue à partir d’un sordide fait divers qui s’est déroulé en 1865. Dans une ambiance parisienne et provinciale proche des romans classiques de son époque, le récit met aux prises des personnages que l’on pourrait croire extirpés de La Comédie Humaine et transférés sur une scène de théâtre de boulevard, meurtre en sus. Le crime est on ne peut plus simple : une femme isolée et en retour d’âge, la veuve Lerouge, est assassinée chez elle, emportant dans la tombe le secret de son aisance financière et de ses visiteurs mystérieux.

Sur le banc des accusés : le fils bâtard d’un aristocrate hautain et dur et son frère, légitime et lésé. Dans le rôle des justiciers : un procureur aux prises avec sa conscience par rapport au coupable idéal, un enquêteur affûté et curieux et enfin un limier, portrait croisé de Jean Valjean et Hercule Poirot, tant ses petites cellules grises sont en activité permanente. Tabaret, surnommé Tirauclair, connaît Paris et ses anonymes comme sa poche. Il enquête pour se divertir et affectionne l’exercice intellectuel que représente pour lui l’éclatement de la vérité et de la justice.

Le triomphe des petites cellules grises sans test ADN

L’avantage de toute cette galerie de portraits, c’est qu’aucun d’eux n’est un archétype puisqu’il est le premier de son genre. Dans une ambiance sombre, parfois feutrée, à cheval ou à pied, les enquêteurs sont d’autant plus valeureux qu’ils exercent la méthode déductive de l’enquête criminelle sans connaître l’empreinte digitale, le bornage du smartphone et les giclées de sang sur toute la scène de crime. Gaboriau, ancien journaliste de son état, s’appuie sur les réalités de la médecine légale qui lui sont contemporaines, mais encore balbutiantes. Penché sur plusieurs microcosmes sociaux – ici une étude d’avocat, un appartement bourgeois, une ville de province… Gaboriau est le Zola du crime.

A lire ensuite: Constance Debré: une bad girl dans 9 m2

Notre ancien hussard d’Afrique et clerc de notaire épaissit sans hésiter chacun de ses protagonistes, et les dote d’une intensité psychologique indéniable. Inévitable s’il veut voir son crime résolu ! Pas d’autre choix que l’observation à la loupe, l’intuition et la logique pour confondre le coupable, l’enquête de terrain pour examiner les mobiles. Si le crime est simple, la construction de l’intrigue n’est pas simpliste, elle se paye même le luxe des retournements de situation. Le narrateur omniscient ne s’amuse pas à nous donner toutes les cartes pour jouer au petit détective, mais il nous plonge dans les méandres psychiques et moraux des suspects et des justiciers. La plume d’Emile fera date : son style influencera les « maîtres du suspense » de la première partie du XXe siècle.

Hélas pour le lecteur qui cherche de l’authentique roman noir, Emile Gaboriau n’a pu nous laisser qu’une œuvre légère en quantité : né en 1832, il meurt en 1873 à cause d’une santé fragile. Cet ancien secrétaire de Paul Féval a, selon les mots du critique littéraire spécialiste du roman policier, traducteur et auteur de romans policiers français Michel Lebrun, « lancé le roman policier, et il l’a lancé loin. »

Lire la suite