Neuvième art. La ville du Cotentin, théâtre d’une BD et d’étranges phénomènes aquatiques…


Depuis quelques mois, mon beau-frère habite Cherbourg. Pour vous, ça ne veut rien dire, pour moi, ça veut dire beaucoup. C’est le signe évident que la ville est soumise aux influences du fantastique et de la distorsion temporelle ; que là-bas, à la pointe de Querqueville, se passent des événements incompréhensibles pour des esprits trop cartésiens, trop habitués aux raccourcis de l’Histoire. Les ultra-urbains que nous sommes ne peuvent pas comprendre la magie des lieux reculés, où l’actualité est comme amortie, donc sublimée par la population locale. On ne dira jamais assez combien la province est le terreau fertile de la fiction, elle lui donne son décor et sa mélancolie, ses mystères d’antan et les moyens d’échapper à la réalité, en flânant simplement, en osant perdre son temps, folle audace à notre époque où tout est compté. En dehors des capitales régionales, la rêverie est la marque d’une bonne santé mentale. 

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Les villes moyennes sont ces trésors abandonnés, moins elles font parler d’elles, plus elles décuplent l’imagination de leurs habitants. Leur quiétude apparente est trompeuse. Elles demandent une observation attentive et un esprit débarrassé de toute logique marchande pour découvrir leurs secrets intimes. À Nevers, Bourges, Vichy ou Châteauroux, il suffit de gratter un peu l’écorce du pavé pour qu’un monde parallèle apparaisse. Si mon beau-frère a choisi de s’installer dans la Manche, en dépit ou à cause d’un climat volontiers bougon, un détail pour un brestois de naissance, le parapluie étant livré au berceau, j’y vois comme une sorte de déclencheur. Il a toujours eu un don pour se mettre à distance de la modernité. Il fait barrage au progrès sans manifester. Il vit dans une sorte de confusion chronologique, dans une zone grise allant de la fin des années 1950 au milieu des années 1970. 

planche1Il fait admirablement abstraction de son époque en se réfugiant dans un espace-temps dont lui seul a les clés. Il roule en Citroën CX limousine. Il étudie des cartes Michelin périmées avant de s’endormir. Et il écoute Les Frères Jacques et les sketchs de Fernand Raynaud pour s’informer. Cherbourg est donc propice aux songes et aux divagations en eaux profondes. J’en ai eu la confirmation en lisant New Cherbourg Stories du scénariste Pierre Gabus et du dessinateur Romuald Reutimann qui vient de paraître aux éditions Casterman. Les deux épisodes qui sont réunies dans cet album ont paru dans le quotidien La Presse de la Manche à l’été 2018 et 2019. Leurs planches seront exposées jusqu’au 29 mars au Musée Thomas Henry de la ville. Le duo a déjà été primé au Festival d’Angoulême et on leur doit une autre série Cité 14

© Casterman
© Casterman

Une BD audacieuse et pleine de charme

Avec cette bande-dessinée tout public, réussite de ce début d’année, les deux Cherbourgeois ont transformé leur ville en une cité imaginaire des années 30 d’inspiration new-yorkaise par l’architecture tout en conservant les perspectives actuelles. On est, à la fois, dans le vrai Cherbourg avec des repères tels que la Place Napoléon, l’Hôtel de ville, les sculptures des fontaines, mais aussi ailleurs, dans une Amérique d’après la Crise de 1929, entre Prohibition et Jazzmania. Cette confusion dans la forme des bâtiments donne un charme et une patine à cette série qui ne s’interdit aucune audace. 

Depuis longtemps, je n’avais pas éprouvé un tel plaisir gamin de lecture, avec un univers visuellement décalé et se foutant éperdument des cases, voire des niches. La BD est aujourd’hui aussi segmentée que le marché automobile(1). Gabus et Reutimann jouent sur tous les tableaux, la fresque historique, le genre policier, le fantastique, la satire sociale, le roman d’émancipation et d’initiation, et tout ça, avec légèreté et talent. Dans cette cité appelée New Cherbourg, on trouve un dirigeable qui transporte dans les airs les riches clients d’un palace, un tram et un hydravion en plein centre-ville, des monstres aquatiques et des agents du contre-espionnage aux pouvoirs surnaturels, des gamins des rues et des marins barbus, des scientifiques en costumes de tweed et des nageuses en maillots une pièce signé Jean Patou, puis des grondins qui pensent. Les deux auteurs ont distillé l’âme de Cherbourg dans un alambic maison. Ils en ont alors extrait ce qu’elle avait de plus incroyable et féérique. En s’inspirant de faits réels, la Gare Transatlantique, le Surcouf, la présence de Charcot, de Lindbergh ou de cet animal échoué sur la plage en 1934, ils ont donné corps à un autre monde, à la frontière des temporalités, sur une fine ligne de flottaison. On est chez Arsène Lupin et Spirou, chez Rouletabille et Dickens, on flirte avec Jules Verne et « The Avengers », l’ambiance normande m’a même rappelé certains courts romans de Daniel Boulanger. Vivement la suite ! 

New Cherbourg Stories
– Le monstre de Querqueville – de Pierre Gabus et Romuald Reutimann – Casterman

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