Pascal Louvrier, auteur d’une biographie de Fanny Ardant, n’est pas étonné par l’élégance de la grande actrice. Elle a sauvé l’honneur vendredi dernier.


On a tout dit ou presque sur la calamiteuse cérémonie des « César ». Le mauvais goût était le patron, du début à la fin. Il fallait en fait régler son compte au cinéaste Roman Polanski, dont la mère, enceinte, mourut à Auschwitz et dont l’épouse, la diaphane Sharon Tate, enceinte elle aussi, fut assassinée par des dégénérés sous l’emprise du criminel Charles Manson, fan inconditionnel de Hitler. Ces deux traumatismes ont fait de Polanski l’un des plus grands réalisateurs de tous les temps. C’est une œuvre au noir qu’il nous offre, sans cesse renouvelée. Le pianiste est un film inoubliable, qui glace le sang. Comme le dit Dutronc dans Van Gogh, de Maurice Pialat, un autre infréquentable : « La tristesse durera toujours. »

Quand on a une cause à défendre, on ne part pas, on ne quitte pas son poste, théâtralement. On ne se « barre » pas, pour parler comme Despentes, atteinte de misandrie incurable

Cette cérémonie s’est transformée en tribunal de l’Inquisition. Polanski n’était plus Polanski, mais le nain Atchoum. Pour moquer son physique ? Son nez ? On a même été jusqu’à ne plus le nommer du tout. Un instant, on a cru que c’était Darquier de Pellepoix, Commissaire général aux questions juives durant l’Occupation, qui était assis au premier rang.

Fidèle en amitié et pas soumise à la doxa

Peut-être faut-il rappeler que Roman Polanski fut président du jury du festival de Cannes en 1991, Palme d’Or à Cannes et Oscar du meilleur réalisateur pour Le pianiste en 2003. Et en 2020, boycotté pour un délit commis en 1977…

Une seule femme se montra digne durant la soirée : Fanny Ardant. Fidèle à la liberté d’expression et à l’ami qu’est Polanski, elle monta sur scène pour recevoir le « César du meilleur second rôle féminin », et évoqua la Bible, Abel et Cain, une histoire de rivalité devant Dieu qui se termine mal. « Etait-ce pour nous faire comprendre que dans tout jugement, il y a une condamnation ? », demanda-t-elle, diction parfaite, au public. « Et qu’une condamnation, c’est toujours dangereux », ajouta-t-elle. Elle parla avec calme et détermination, regard de braise, voix suave, légèrement rauque, voix qui rappelle les débordements de la passion, ses excès parfois coupables, les envolées de la vie. Il n’y eut aucune hésitation. Les mots tombaient justes. La grâce de Fanny Ardant imposa le silence. Elle était le « Navire night » de Duras, au milieu de la tempête shakespearienne.

A ne pas manquer, J-P Brighelli sur Virginie Despentes: Le degré zéro de la littérature et du cinéma

Peu après, face à la presse, elle prit la défense de Polanski, visé par plusieurs accusations de viol. Elle dit : « Quand j’aime quelqu’un, je l’aime passionnément. Moi, je suivrais quelqu’un jusqu’à la guillotine. » Puis elle dit encore : « Je n’aime pas la condamnation. » Comme un personnage de Duras, Duras qu’elle a tant de fois jouée sur scène, elle dit, exaltée, car Fanny Ardant aime les être exaltés : « Les gens qu’on aime, c’est comme votre famille. Même contre la police, vous les défendriez. »

Une femme entière

Revoyez La Femme d’à côté, pour comprendre ce feu qui consume Fanny Ardant. La femme d’à côté, un film de Truffaut, son compagnon mort en 1984.

Fanny, brûlante, brûlée ; écartelée, entière ; indignée, digne.

A lire aussi: Fanny et César

Quand j’écrivais mon livre sur elle, j’ai eu la chance de la rencontrer à plusieurs reprises. C’était des instants volés au temps. Souvent nous nous retrouvions place de la Sorbonne, à L’Écritoire. Un jour, devant un thé vert, elle m’a dit : « La semaine dernière un ami me raconte qu’il a participé à un dîner où un convive a affirmé qu’il était fasciste. Je lui dis, bon, très bien, et qu’as-tu fait ? Il me répond qu’il a quitté la table. Voilà ! Pas de confrontation d’idées. Moi, je serais restée et je lui aurais dit : tu es fasciste, ok, eh bien parlons de tes convictions ! Moi, j’adore la confrontation. Il faut de l’échange, que ça frotte, cogne, pète ! » Voilà Fanny Ardant.

Quand on a une cause à défendre, on ne part pas, on ne quitte pas son poste, théâtralement. On ne se « barre » pas, pour parler comme Despentes, atteinte de misandrie incurable.

Ardant mystère, de Pascal Louvrier, Éditions du Moment.

Lire la suite