Le dernier livre de Constance Debré fait d’elle une véritable infréquentable. Donc un véritable écrivain.


Dans la famille Debré, je demande Constance, la petite-fille de Michel, inspirateur de la Ve République, taillée sur mesure pour le costard du général de Gaulle. Pourquoi ? Parce qu’elle a choisi de larguer les amarres, de tourner le dos à sa famille, de divorcer, de ne plus faire l’amour qu’avec des femmes, d’assumer son homosexualité, de quitter son métier, avocate, de faire tout cela pour enfin vivre en harmonie avec elle-même. C’est si rare. Elle a décidé de se dépouiller de soi, d’habiter dans 9m2, la surface d’une cellule de prison. Elle n’a plus le moindre revenu, elle vole pour manger, totalement dans la dèche, elle décide de traverser les jours, pour reprendre son expression.

 « J’écrivais mon livre. On n’a de place pour personne quand on écrit » confesse encore Constance Debré. Elle est infréquentable. Comme tous les vrais écrivains

Mais surtout, elle a tenté l’aventure du grand dépouillement pour écrire. Lors d’une interview télévisée, elle a dit sans ambiguïté : « Ecrire, c’est plus important que tout ». C’est une révolution intérieure absolue.

La guerre totale est déclarée

Constance Debré a publié son premier roman, Play boy, en 2018. Il a été salué par la critique, a reçu un prix littéraire. Le style était sec, la formule claquait, secouait le lecteur, on sentait que l’affaire était grave. Elle écrivait dans l’urgence, cernée par les moralisateurs devenus légion.  On apprenait, avec la sortie de Play boy, que Constance Debré était la fille de François, « fils maudit » dans l’illustre famille, grand reporter, alcoolique et héroïnomane, auteur d’un puissant roman impudique, Trente ans avec sursis, et de Maylis, envoûtante aristo fauchée, emportée par la came, en 1988.

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Avec un succès de librairie, on aurait pu croire que Constance Debré aurait adouci le propos. Mais elle est une guerrière. Son stylo est une kalachnikov. Elle défouraille, avant les sommations. Sa guerre est une guerre civile. Les pires à mener. Les plus cruelles, avec trahisons, abandons, déshonneur. Son grand-père en savait quelque chose.

Constance Debré a encore dégraissé le style. Épure totale, proche de celle de la vie monastique, avec la recherche, non pas du temps perdu, elle s’en moque, mais de la monade(1).

Mais pourquoi cette guerre totale ?

Constance Debré a un fils, Paul. Et son père refuse que sa mère le voie. « On peut être père sans mère », selon Eschyle. Exit la mère, donc. Le père met le paquet. Constance Debré : « Il m’accuse d’inceste, de pédophilie sur mon fils de huit ans, directement ou par tiers interposés ». Elle ne peut le voir qu’une heure de temps en temps, au sein d’une association familiale, avec des scribouillards qui notent le face à face entre Constance et son fils.

Un deuxième roman sans aucune concession

Le corps de Constance se transforme pour gagner la guerre. Elle nage tous les jours, deux kilomètres de crawl en quarante minutes. Les muscles s’allongent, durcissent. Le dos peut tout encaisser. Ses cheveux sont courts, elle est tatouée, sur le bras gauche, le détail d’un Caravage, et sur le ventre, un « Fils de Pute », comme pour faire écho à la phrase inscrite au fronton du Panthéon. Elle a 47 ans, en paraît dix de moins, porte des jeans, un vieux blouson de cuir, des Converse, mais pas de soutif… La guerre l’exige.

Mais le plus important dans ce deuxième roman âpre, cinglant, sans concession aucune, c’est la dénonciation des simulacres. Exemple : « Dehors, c’est Me Too et le mariage pour tous, mais c’est de faux. En vrai un juge m’oblige à être une mère sous bracelet électronique à la demande de celui qui est encore un mari. En vrai un juge dit à un petit garçon qui sera encore un homme mon fils que sa mère est coupable parce que son père tout-puissant le décide ».

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Constance Debré reconnaît honnêtement que ne plus avoir son fils l’arrange. Sa guerre n’est pas celle-là, sa guerre, c’est ça : « Ça m’arrange parce que je n’ai pas fini de m’occuper de moi, que c’est la seule affaire qui me passionne ». Ou encore, à propos de l’amour que la société nous impose à fêter à date fixe : « Ça m’arrange parce que c’est effrayant l’amour. Toutes les formes d’amour, y compris pour un enfant, encore plus peut-être ». La Française la plus connue dans le monde, Brigitte Bardot, avec son franc-parler, avait dit la même chose après son accouchement, en 1960. Elle avait été la femme la plus insultée de France.

Des conquêtes « généralement » majeures

« Je ne vois pas pourquoi l’amour entre une mère et un fils ne serait pas exactement comme les autres amours, écrit-elle au début du roman. Pourquoi on ne pourrait pas cesser de s’aimer. Pourquoi on ne pourrait pas rompre ». Mais les sentiments maternels, paternels, filiaux, sont indéfectibles, voyons. Bien sûr, dormez tranquille.

Constance Debré, un don Juan moderne dans une époque sous surveillance renforcée. Elle n’en a que plus de mérite. Le risque est grand. À propos de ses conquêtes féminines, dont on ignore les prénoms, elle avoue : « Généralement elles sont majeures ».

Alors puisqu’il s’agit d’un roman, on se demande si Constance est la narratrice du roman. Balayons cette interrogation. Elle s’adresse à nous tous et, en cela, son texte est universel, comme les tragédies grecques où le pire advient.

« J’écrivais mon livre. On n’a de place pour personne quand on écrit » confesse encore Constance Debré. Elle est infréquentable. Comme tous les vrais écrivains.

Constance Debré, Love Me Tender, Flammarion.

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Pascal Louvrier
est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu. Il a également un site Internet.
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