Accueil Site Page 1368

Le bon (Karim Benzema) et le raciste (Matt Pokora)


Sur les réseaux sociaux, la nouvelle génération accuse le chanteur de racisme, mais passe tout au footballeur du Real Madrid.


Ce serait un bon titre pour un western spaghetti. Mais ce film là est simplement français. 

Matt Pokora est chanteur de son métier. Il lui arrive aussi de rigoler. Ainsi il a posté une vidéo où on le voit se moquer de la chevelure noire et crépue de sa belle-fille Violet, dix ans : « C’est comme le COVID-19 ». La gamine sourit et sa mère s’en amuse. Aussitôt sur les réseaux sociaux, on hurle au racisme.

capture1

Karim Benzema est footballeur. Il lui arrive aussi de rigoler. Il a traité un de ses contacts qui a la même couleur de peau que la petite Violet, de King Kong. Immédiatement, il a été félicité pour cette charmante plaisanterie. 

Pourquoi cette différence de traitement ?

A lire aussi: Antoine Griezmann n’est pas raciste, lui

Un rapide coup d’œil sur les fiches d’état civil des deux hommes vous permettra de comprendre. Pokora est né à Strasbourg, ville quelconque et ordinaire, d’un père polonais et d’une mère alsacienne. Une origine on ne peut plus douteuse… Enfant il a été scolarisé dans un établissement nommé « La doctrine chrétienne ». C’est définitivement accablant. En plus il porte un prénom, Matt, emprunté à une affligeante série américaine.

Karim Benzema est né dans une banlieue de Lyon, ce qui est évidemment beaucoup plus chic que Strasbourg. Ses parents sont algériens : ça atteste de son origine aristocratique. Il porte un prénom rare et raffiné. S’appeler Karim vaut tous les quartiers de noblesse. Sa vie est riche et animée contrairement à celle, d’une platitude consternante, de Pokora. Courageux et fier il avait pour principe de ne jamais chanter la Marseillaise avant un match. Il a bien le droit d’être patriote, Karim, et de préférer l’hymne algérien non ? Le footballeur est, et c’est tout à son avantage, doté d’un caractère primesautier. Il a titillé un de ses camarades de l’équipe de France avec une sex tape. Il a bien le droit de se détendre et de faire mumuse après un match épuisant. La justice française, raciste et islamophobe, n’a pas été de cet avis et l’a mis en examen.

Voilà qui est clair maintenant ? Pas tout à fait car il manque un détail. Matt Pokora est affligé d’une maladie de la peau qui le rend encore plus repoussant : il est leucoderme !

La fièvre du samedi soir

0

Si la musique pouvait adoucir les censeurs de l’écrit, juste le temps d’une soirée…


Le journaliste confiné subit une double peine. Il est bloqué chez lui, et on lui interdit d’écrire. Du moins, on le met en garde, on le prévient qu’il ferait mieux de se taire, bientôt, on lui demandera de faire les moissons, puis les vendanges, la rééducation paysanne est en marche. Ce travailleur indépendant qui ne vit que de sa plume, souvent sans aucun filet, doit prendre des gants pour s’exprimer. Que peut-il bien connaître de la souffrance qui secoue notre pays ? L’intellectuel précaire vit sous cloche, sa prose est perçue comme une insulte nationale. Une faute de goût impardonnable. Alors que l’hôpital explose, lui, cet inconscient, ce pisseur de copie, ce planqué des écritoires, ce barbouilleur de mots, continue de faire des lignes. Inlassablement, ce professionnel écrit comme le pâtissier pâtisse. Il n’a pas le sens des responsabilités. Ces gens-là, des lettres et de la presse, inutiles et sourcilleux, pigistes surnuméraires, ne savent pas se tenir en société. Ils n’ont même pas la peur du ridicule quand ils débarquent en province.

A lire aussi, du même auteur: Le Grand Chemin de la copie

Au pays de la liberté d’expression, les censeurs Mao-compatibles, chassent en meute, ces derniers jours. Ils ne critiquent pas le contenu des journaux de ces confinés, ils ne moquent ni leurs âneries, ni leurs petites compromissions, ni leur style imbitable, fondamentalement, ils leur dénient le droit de pratiquer leur métier. Avec eux, nos libertés individuelles seront, soyez-en sûrs, bien surveillées. Ils penseront toujours avec une muselière à la gueule, ils ont l’emprisonnement dans le sang. Que vous soyez un auteur inconnu, un écrivain célèbre ou un rédacteur coefficient 105 (vieille blague des salles de rédaction), vous n’avez qu’à la fermer et ranger vos crayons durant toute la crise sanitaire ! La fin de l’écrit est inscrite dans vos gênes. La soupe populaire en septembre, votre terminus des prétentieux. Si l’on avait interdit, un jour, à nos hommes politiques de dire des conneries, nos hémicycles seraient vides. Ici, je défendrai toujours un confrère, même une star des libraires dont le papier est truffé d’inepties et les prises de position sont involontairement comiques, car j’ai horreur des leçons de morale. L’écrit est, peut-être, le dernier espace où les passions futiles et contradictoires, le génie et la bêtise, la beauté et les souillures luttent dans un combat inégal. Car, à la fin, c’est le lecteur qui juge, qui décide si la chronique lui a été ou non profitable, s’il a été amusé, blessé, agacé ou conquis. Dans cette opération de séduction à deux, il n’y a pas de place pour le triolisme. Tout se joue entre l’auteur et celui qui reçoit son texte. Ce couple improbable, exclusif sans sexe apparent, encore que l’échange de mots soit plus impudique que les flux corporels, résiste à toutes les infidélités. J’ai connu des couples « auteur-lecteur » d’une longévité surhumaine qui défiaient les lois du temps.

A lire aussi, Patrick Eudeline: Dites 33 !

Avant que l’on nous impose d’écrire avec une autorisation signée par la préfecture, pouvons-nous, au moins danser, chaque samedi soir ? Ou, là aussi, faut-il une dérogation spéciale de déplacement dans nos salons ? Les spécialistes de la mobilité vont pouvoir réviser leur logiciel, car le mouvement n’est pas seulement contraint dans les rayons des supermarchés et sur les routes de France, la circulation sera réglementée aussi dans nos appartements. Je le pressens. Alors, une bonne « playlist », c’est comme un bon polar. Il faut une ligne de tension qui dure toute une soirée, au moins pendant cinq heures, des plages de slow, des pics d’érotisme, des moments où la sueur exulte sur le visage, et puis des standards « Soul » qui se sirotent à la manière de ces cocktails caribéens. Derrière leur suavité estivale, ces tubes sont d’une âpreté assassine. Une bonne « playlist » doit surprendre, et, en même temps, ne pas négliger les classiques. Tous les DJ vous le diront, c’est la base du métier. Ne pas désarçonner le danseur, réussir à lui insuffler des sons nouveaux, tout en l’accompagnant sur la piste. Une bonne « playlist », c’est un travail d’alchimiste, oser s’aventurer sur des terres dangereuses comme l’Italo Disco des années 80, ne pas refuser un Sheila par principe de précaution, abuser sans modération de Pino d’Angio, d’Adriano Celentano et de Drupi, ne pas s’interdire un Line Renaud, son « Copacabana » est aussi doucereux que celui de Barry Manilow, ne pas snober les Donna Summer, Diana Ross, Gloria Gaynor et Minnie Riperton et encore moins une Sabrina ou Ricchi e Poveri. Et puis, toujours mettre un Nicoletta en exergue, « Fio Maravilla », par exemple car « Le reste de l’humanité descend des singes, les rousses, elles, descendent du chat » comme l’écrivait Marc Twain. Je suis partisan également de toujours placer un Julio Iglésias en apesanteur. Le crooner madrilène permet de reprendre ses esprits en milieu de soirée. Je préconise, par contre, d’ouvrir par « J’aime regarder les filles » de Patrick Coutin, certains trouveront cette introduction un peu cavalière mais elle a fait ses preuves. Et terminer la nuit avec un Teddy Pendergrass ou un Peter Skellern, à la limite un Roy Ayers et pourquoi pas un Nino Ferrer.

A lire aussi: Confinés et cons finis

Playlist d’un confiné berrichon : 

J’aime regarder les filles de Patrick Courtin/Brigitte Bardot de Dario Moreno/Copacabana de Line Renaud/Fio Maravilla de Nicoletta/Gibraltar de Marc Chantereau/ País Tropical suivi de Taj Mahal de Jorge Ben/Mas que Nada de Sergio Mendes & Brasil 66/Lady from Amsterdam de Catherine Deneuve/Boys Boys Boys de Sabrina/Leçon d’érotisme de Jacques Morali/Feel Like Makin Love de Dann Finnerty/Ouvrier de l’amour de Guy Marchand/Un sogno  di televizione de Bertrand Burgalat/Ma Quale Idea de Pino d’Angio/Sara Perche Ti Amo de Ricchi e Poveri/Susanna de Adriano Celentano/Vento di Maggio de Drupi/C’est toujours comme ça l’amour de Toulouse/Germaine de Serge Delisle/Don’t Think Twice de Blizzard/Stomp de The Brothers Johnson/Everybody Needs Somebody de Ann-Margret/Call Me de Blondie/Don’t You Leave Me This Way de Thelma Houston/Walking On Music de Peter Jacques Band/Ai No Corrida de Quincy Jones/Wishing On a Star de Rose Royce/Tatou strip-tease de Eddie Vartan/Frivole de nuit de Laurie Destal/Vacances j’oublie tout de Elégance/Sunny de Boney M./Can’t Fight The Feelin’ de Gloria Gaynor/Pobre Diablo de Julio Iglesias/Perfect Angel de Minnie Riperton/Street Life de Randy Crawford/Rapper’s Delight de Sugarhill Gang/Heaven Must Be an Angel de Tavares/Love To Love You Baby de Donna Summer/Sometimes You Win de Chic/Got to Love Somebody de Sister Sledge/Perfect Love Affair de Constellation Orchestra/ Disco Inferno de The Trammps/You Should Be Dancing de Bee Gees/Love Hangover de Diana Ross/Fantasy de Earth, Wind & Fire/Love In C Minor de Cerrone/ Give Me the Night de George Benson/Ain’t That Enough For You de John Davis &The Monster Orchestra/Spacer de Sheila/To Know You Is To Love You de B.B.King/Parlez-vous français ? de Baccara/So Many Sides of You de Bobby Womack/One Night In Bangkok de Murray Head/You’re Lady de Peter Skellern/ Off The Wall de Michael Jackson/ Got to Be Real de Cheryl Lynn/On va s’aimer de Gilbert Montagné/Just The Two of Us de Bill Withers/Your Eyes de Cook Da Books/All Night Long de Lionel Richie/Don’t Let Me Be Lonely Tonight de Issac Hayes/Close The Door suivi de Turn Off The Lights de Teddy Pendergrass/Too Young to Die de Jamiroquai/Gogol de Gonzales/Alcina de Jésus de Nino Ferrer 

Il y a trois ans, Sarah Halimi était brutalement assassinée


Dans cette tribune, l’avocat de son frère s’indigne de ce que son assassin se retrouve à l’asile, et ne soit pas jugé.


 

Le confinement n’interdit pas le souvenir. Il y a bientôt trois ans, Sarah Halimi était torturée, battue à coups de poings, de pieds, avec un téléphone et défenestrée du troisième étage par un voisin, K. Traoré, sous ses insultes et aux cris d’« Allah Akbar », ou « sheitan ». S’appuyant sur les conclusions du Dr Zagury, le Parquet de Paris retenait l’altération du discernement et requérait la mise en accusation du meurtrier devant la Cour d’assises. Quelques semaines plus tard, contre les réquisitions du Parquet de Paris et sans la circonstance aggravante d’antisémitisme qu’ils n’avaient d’ailleurs retenue que bien difficilement, les juges d’instruction décidaient, eux, de saisir la chambre de l’instruction afin que celle-ci se prononce sur la responsabilité ou l’irresponsabilité pénale de K. Traoré. 

Le bon sens porté disparu

En novembre 2019, l’audience eut lieu devant la cour d’appel de Paris. Une audience lunaire pendant laquelle l’avocate générale, fait rarissime, s’opposait – elle aussi – aux réquisitions du Parquet de Paris et, s’associant par anticipation aux plaidoiries de la défense, requérait que K. Traoré soit reconnu pénalement irresponsable. Le Parquet Général suivait ainsi les conclusions de la deuxième expertise psychiatrique dont on n’a pas fini de mesurer la dangerosité. Selon ce collège d’experts, la banalisation de l’image du cannabis auprès des jeunes leur interdirait d’en comprendre les dangers. En outre, et au cas particulier, ils rappelaient que K. Traoré était « addict » au cannabis et précisaient que « addiction » est un terme juridique très ancien signifiant « contrainte par corps » pour souligner que Traoré ne pouvait pas faire autrement que consommer puisqu’il était dépendant. Conclusion : K. Traoré, toxicomane de longue date, « contraint » de fumer du cannabis et n’ayant jamais expérimenté de bouffée délirante aigüe, ne pouvait pas imaginer en subir une le soir du meurtre. Il ne pouvait donc pas être tenu pénalement responsable de son état ni, par conséquent, du meurtre commis. 
Et si nous faisions preuve d’un peu de bon sens ? Consommer de la drogue est non seulement interdit mais aussi et surtout dangereux pour la santé, notamment psychique, ce que tout le monde sait, K. Traoré plus que les autres. Il a pourtant continué à fumer, toujours plus, avec les conséquences que l’on connaît. Poussons l’absurdité du raisonnement jusqu’au bout. Que répondra-t-on au pédocriminel qui explique que son attirance pour les enfants est, pour lui, comme une drogue. Estimera-t-on qu’il était « contraint » lors de son passage à l’acte ? Que s’agissant de la première fois, il ne pouvait pas savoir ? En outre, l’addiction désignait, au moyen-âge, une « contrainte par corps » infligée aux débiteurs qui ne pouvaient honorer leur dette autrement, ce qui – dans ce contexte – n’a qu’un rapport très lointain, pour ne pas dire inexistant, avec K. Traoré. 

Tous les experts ont conclu à l’abolition du discernement

C’est également ce deuxième collège d’experts qui, plus d’un an après le drame et après deux entretiens d’expertise, avait conclu que K. Traoré souffrait d’un trouble psychotique chronique, vraisemblablement de type schizophrénique. 18 mois plus tard, devant la chambre de l’instruction, l’un des experts revenait sur sa propre appréciation clinique du meurtrier et reconnaissait s’être trompé sur ce diagnostic. Aucune maladie psychiatrique au long cours. Et contre toute attente, ce revirement essentiel n’a conduit ni le Parquet Général ni les magistrats à relativiser les conclusions du rapport. 

Quant au troisième collège d’experts, il concluait mollement tant dans son rapport qu’à la barre qu’il convenait de « s’orienter plutôt classiquement vers une abolition du discernement ». Pourtant, quelques semaines après le délibéré, l’un de ces experts reviendra à son tour sur ses propres conclusions et déclarera dans L’Express que l’on pouvait aussi pencher en faveur de l’altération du discernement, que c’était « un choix d’interprétation subjective ». On en reste coi. Si ces experts étaient indécis à ce point, il leur fallait reconnaître ne pas savoir, et non écrire une chose et son contraire à quelques semaines d’intervalle.

Le seul point commun des expertises est l’existence d’une bouffée délirante aigüe d’origine exo-toxique. Les divergences ne sont pas cliniques mais médico-légales et donc juridiques. Pour fonder sa décision de déclarer K. Traoré pénalement irresponsable, la chambre de l’instruction a estimé que ce dernier n’avait pas conscience que l’usage de stupéfiants puisse entraîner une bouffée délirante aigüe. Ce faisant, elle a ignoré le fait que K. Traoré avait consciemment changé de fournisseur de cannabis pour trouver des produits plus puissants, consciemment augmenté sa consommation plusieurs semaines avant son passage à l’acte et ce, alors qu’il avait déjà subi des montées d’angoisse, d’agressivité et des épisodes de rage incontrôlée et avait donc, en réalité, parfaitement conscience des effets du cannabis sur son cerveau, quelle que fut la banalisation de cette drogue. 

Toxicomanie, torture et antisémitisme

Elle a également négligé les éléments de conscience de K. Traoré avant, pendant et après la séance de torture infligée à sa victime, et pourtant longuement plaidés à l’audience par les parties civiles.

Dès lors, conscient tant des effets du cannabis que de la chronologie de son crime, K. Traoré conservait, au moment du meurtre, au moins une partie de son discernement qui ne pouvait donc pas être aboli. 

Une conclusion s’impose : s’il ne souffre d’aucune pathologie psychiatrique et qu’il était conscient, fut-ce partiellement, au moment des faits, K. Traoré n’a pas sa place en hôpital psychiatrique et doit être jugé par une cour d’assises. Maintenu en psychiatrie, son internement serait abusif. Abusif pour lui parce qu’on ne psychiatrise pas un sain d’esprit, abusif pour l’institution psychiatrique qui n’a pas vocation à empêcher un individu de fumer du cannabis, abusif pour les parties civiles privées d’un procès.

Compte tenu des contradictions entre les expertises et des revirements des experts, à l’exception notable du Dr Zagury, il convient désormais d’acter les doutes raisonnables quant à la réalité de la « démence » de K. Traoré au moment du passage à l’acte. Or, le doute ne bénéficiant pas à l’accusé en matière de responsabilité pénale, ce dernier devra répondre de ses actes devant un jury populaire. La cour de cassation peut encore montrer la voie.

Agriculteurs et Coronavirus, on ne confine pas la terre


Le monde est en quarantaine, les grandes villes sont désertées, l’activité atone. La France retient son souffle en comptant ses morts au quotidien et tous ses habitants, gantés et masqués, se terrent comme des animaux effrayés par le tonnerre et la foudre d’une épidémie sans précédent. Tous ? Presque. Il existe une rare catégorie de Français pour laquelle la vie n’a guère changé. Les agriculteurs. Reportage en Normandie.


Crise du Covid 19 ou pas, François Guyard, cultivateur ornais, se réveille tous les matins que Dieu fait à six heures. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Il embrasse son épouse Carole, pharmacienne, et saute dans sa Peugeot blanche avec Artus, son fils de 15 ans – en ce moment privé d’école – et Fergie, son fidèle dalmatien. Quinze kilomètres de route plus tard, lorsque le patchwork des prés du bocage normand succède enfin à la plaine, entre Écouché et les contreforts de la Suisse normande, il arrive à la ferme. Ça fait presque trente ans que c’est ainsi. Tous les jours. Avant lui, Maurice son père, cultivait les hectares familiaux à dos de Massey Ferguson sans cabine. Son grand-père André, se cassait le dos sur son araire tiré par des percherons avec famille, frères et épouses. Autant dire qu’à la ferme Guyard on ne sait pas faire autre chose que travailler. «De toute façon, on voudrait arrêter qu’on ne pourrait pas, explique François en souriant ». Avec son frère, Philippe, il gère les trois cents hectares de l’exploitation, aidé d’un unique employé. Chez les Guyard, l’agriculture c’est évidemment une passion intergénérationnelle. Une communion héréditaire. Mais c’est d’abord et surtout un devoir de famille.

Epidémie ou pas…

François a 52 ans. Ce n’est pas une caricature d’agriculteur comme on peut en voir parfois à la télévision, la Gitane maïs vissée au bec et la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles. C’est une belle gueule de passionné. Un paysan 2.0 qui « vit » son sol argilo-limoneux  amoureusement comme les ébénistes adulent leurs essences.  

A lire aussi: Agriculteurs: «L’UE organise la compétition et leur extermination»

La terre ne ment pas. Et la terre n’attend pas. Alors épidémie ou pas, rien ou pas grand-chose n’a donc changé dans son quotidien. « On est juste plus libre dans nos déplacements vous savez, et on ne se fait plus engueuler sur la route en tracteur, rigole-t-il, on peut aussi traiter les cultures au pulvérisateur sans être victime du agri bashing par les ignorants. Plus sérieusement, c’est entre nous qu’ont fait attention et surtout avec nos quelques fournisseurs, mais pour le reste… » Même pour les bêtes tout est comme avant. Car les Guyard exploitent aussi une centaine de vaches. Des Holstein pures, noires et blanches, qu’ils élèvent en stabulation. Une exploitation moderne blottie sous un hangar géant où les bovins naissent, vivent, mangent et dorment. « Les vaches ça nous pousse au cul, plaisante Maurice le père, en maniant la pelle à ensilage de maïs pour nourrir les veaux. Les bêtes, il ne faut jamais les laisser sans soin ». A 85 ans, le patriarche de la famille se lève encore tous les matins à quatre heures pour se rendre à la ferme dans sa Saxo blanche hors d’âge qui sent la bouse. Et ce, malgré les réprimandes de sa femme Odette. La maison – la ferme, la ferme – la maison, le trajet de 800 mètres a usé toute la gamme Citroën. Ça fait soixante-dix ans que ça dure. Alors question courage, il en connaît un rayon. Il a vu les «Boches» dans les bosquets de Neuvy-au-Houlme, le Maurice. Le Général Leclerc et sa deuxième DB libérer les villages en 44.  Il a cassé et rangé des milliers de stères de bois à la scie et au merlin. Moissonné en brassées à la main. Arpenté de son pas lent et triste ses terres ravagées lors de la sécheresse de 76. Ça n’est donc pas une épidémie de grippe, si violente soit-elle, qui va «loger » ce gaillard indestructible de 1 m95.  

700 000 litres de lait par an ne laissent aucun répit. Mais on est désormais bien loin de la traite à la main que Maurice et Odette connurent dans les années 60. « Nous utilisons désormais un robot de traite, explique François, c’est un gain de temps inestimable et plus de contraintes horaires, les vaches n’ont qu’à se présenter devant le robot quand elles le désirent, de jour comme de nuit, pour être prises en charge par la machine ». L’appareil porte le doux nom de Lely Astronaut. Et vu son prix, il aurait pu s’appeler Rolls Royce. « C’est un investissement de 200 000 euros qu’on pense pouvoir amortir sur dix ans ». On est bien au prix de « la meilleure voiture du monde ». À ce tarif, l’engin sait tout faire. Il reconnaît l’animal grâce à un code barre, le place sur une piste, lui nettoie les pis avec des mini brosses et une visée laser, analyse la température du lait (et donc celle de la vache), détermine aussi si elle est en chaleur, ce qui est essentiel pour la reproduction. Il est même capable de détecter une éventuelle mammite, de déterminer les taux de matière grasse et de sélectionner le lait en fonction de sa qualité ; « quand il n’est pas à la hauteur de l’exigence imposée, il est écarté automatiquement du réservoir principal et est donné à boire aux jeunes veaux », explique Philippe, chef des animaux. C’est moins poétique que les vaches au pré, mais c’est plus sain et plus efficace. Et tout ça pour quoi? Un camion-citerne de chez Lactalis qui vient chercher l’or blanc tous les deux jours. 34 centimes du litre pour un nectar « qualité super A », dix heures de travail par jour et presque sept jours sur sept. Et un salaire à la fin du mois pour le moins modeste. 

Le virus du Covid-19 ici, on en a plein les oreilles comme tout le monde

300 hectares de terre à gérer c’est un travail de chaque jour. Avec la nouvelle réglementation sur l’utilisation des produits phytosanitaires, – Francois suit le plan « agriculture raisonnée » et il a donc réduit ses intrants de 50% – il faut donc labourer plus souvent, même avec des socs de charrue « 10 corps » de quatre mètres de travail, tractés par un  John Deer de 250 ch, c’est un boulot énorme. « On peut passer jusqu’à dix fois dans le même champ avoue-t-il, alors multiplié par 300 hectares ça en fait des kilomètres ». Il faut aussi inspecter les champs avec le vieux quad pour démasquer les attaques éventuelles de ravageurs, semer, traiter, tailler des kilomètres de haies, déchaumer, effectuer un travail de « lit de semences», replanter de la moutarde – cette céréale capable de piéger les nitrates  – bref on est sans arrêt sur le pont.

A lire aussi: C’est pas des vacances!

 « Quand les terres ne sont pas inondées… » se plaint François car cet hiver, la pluie est tombée sans discontinuer depuis le mois d’octobre. Les nappes ont débordé. « Notre juge de paix, c’est l’Orne, explique Maurice, la voix cassée à force d’avoir appelé son fuyard de fox terrier, on sait que les nappes sont pleines quand la rivière a débordé trois fois ». 

Il faut enfin jongler avec la météo, alterner les types de culture, observer les cours des céréales, comme lorsqu’ils ont pris dix euros de hausse à la tonne en quatre jours pendant les feux australiens. Et prier le ciel aussi qu’il pleuve de nouveau en mai et en juin pour que l’orge et les blés soient beaux. Alors, bien sûr le virus du Covid-19 ici, on en a plein les oreilles comme tout le monde. On écoute la radio en tracteur. On regarde Jean-Pierre Pernaud à midi. Et quand on rentre à la maison c’est au tour de Carole, l’épouse pharmacienne, de raconter sa journée harassante à servir les clients malades avec son masque. Mais c’est bien d’une autre maladie dont sont atteints les Guyard, il n’y a qu’à voir Artus, le jeune fils de François grimper à l’échelle de son tracteur de 2m50 de haut pour comprendre que cette famille-là n’est pas prête d’être vaccinée contre la passion. 

A lire aussi, du même auteur: Première sortie de crise

La technocratie, les médecins et les politiques


Crise sanitaire. Quand la République des experts montre ses limites, le politique doit impérativement reprendre la main.


 

Aujourd’hui en France, il n’est même plus question d’approvisionnement en gel hydro-alcoolique. Les autorités n’affirment plus que le port du masque est « inutile », mais la pénurie persiste dramatiquement malgré les réquisitions et les commandes annoncées depuis plusieurs semaines. Quant à l’augmentation massive des dépistages qui est absolument essentielle contrairement à ce qui a été dit au début de l’épidémie, la Direction Générale de la Santé a finalement promis de tripler, « dans les semaines à venir », nos capacités de tests recherchant la présence de l’ADN du virus, passant de 9000 à 29 000 dépistages par jour. Mais le pays connaît toujours par ailleurs des pénuries majeures de réactifs et même d’écouvillons pour pratiquer ces tests. 

La pénurie habillée en choix scientifiques délibérés…

Enfin, tandis que les experts du gouvernement persistent dans l’affirmation que la chloroquine est très probablement inefficace, le Haut Conseil de la Santé Publique a accepté d’autoriser sa prescription uniquement « dans les cas les plus sévères » d’hospitalisation, et « à défaut », au risque en fait d’une utilisation devenue forcément sans effet dans ces cas le plus souvent désespérés. Pourtant une autre interprétation du principe de précaution inclinerait à recommander le seul traitement disponible même si son efficacité n’est pas prouvée selon les critères scientifiques, d’autant que le rapport bénéfice/risque est plutôt favorable, étant donnés les effets secondaires relativement limités semble-t-il de l’antipaludéen (utilisé depuis des décennies pour différentes pathologies).

A lire aussi: Gestes barrière: le bon sens près de chez vous

Comment s’étonner alors que 79% des sondés jugent que l’État a trop tardé pour prendre les mesures adéquates contre la propagation du coronavirus (selon l’enquête Ipsos-Sopra Steria réalisée les 20 et 21 mars dernier). L’impréparation à l’épidémie (pourtant prévisible d’un point de vue épidémiologiste probabiliste) est patente, et son constat handicape un soutien massif à l’équipe gouvernementale de la part de la population dans cette épreuve. Certes, étant donné l’état actuel de l’épidémie et des capacités de prises en charge des cas graves dans le circuit hospitalier, le confinement le plus strict de la population est devenu un moyen indispensable pour maîtriser la situation sanitaire du pays. Cela doit être répété, assimilé et respecté scrupuleusement (ce qui hélas n’est pas le cas sur certaines parties du territoire où les contrôles de police sont rendus des plus périlleux). 

Si seule une adhésion massive aux mesures de confinement est susceptible de rendre efficace le dispositif, l’adhésion intellectuelle, politique et médicale à la stratégie globale adoptée en amont par le gouvernement depuis janvier quant à elle, n’a pas à faire l’unanimité. Il ne faut pas confondre incivisme et débat politique, et encore moins assimiler divergences d’analyses épidémiologiques et de choix thérapeutiques, à des attitudes irresponsables voire rebelles. Car il semblerait que la logique du chercheur (rigueur de la méthode), teintée parfois de condescendance à l’égard des « non-scientifiques », prime dans les décisions gouvernementales sur la logique du médecin (soigner et tenter de guérir coûte que coûte). Et lorsque les deux démarches tout aussi légitimes au demeurant, deviennent antagonistes, les gouvernants doivent trancher.

Quand les sachants tombent de leur piédestal, le politique reprend sa place

Mais voilà des décennies que la politique, cet art de la décision, et la démocratie, régime de débat et de libre choix, perdent du terrain face à « l’expertise » et à « l’impératif budgétaire » érigés en totems. Un nouveau pouvoir oligarchique s’est consolidé au fil du temps à travers la « haute » fonction publique : la « technocratie ». Le principe de la solution unique incontestable fondée en expertise, a produit ainsi une uniformisation des politiques publiques par-delà les alternances gouvernementales. Dans un cercle vicieux, les « (ir)responsables politiques » cherchent alors à consolider leur légitimité en déclin, en faisant de plus en plus appel à des experts, à des sages, à des « sachants ». C’est oublier que les connaissances scientifiques solides sont construites à travers la confrontation d’expériences, d’analyses et de conclusions diverses et souvent divergentes. Mais surtout, c’est oublier que si la politique doit se fonder en raison, elle ne repose pas moins sur la liberté de choix des humains pour ce qui est de la gestion de la Cité.

La santé est sans doute le domaine qui touche le plus directement tout un chacun. Aussi, c’est un lieu de rencontre très sensible entre politique et éthique. Car si tout le monde n’est pas médecin ou épidémiologiste, chacun est un malade potentiel qui reste par ailleurs aussi un citoyen susceptible de participer à la décision collective pour les sujets qui touchent à l’intérêt général et aux droits individuels. 

Face à la crise sanitaire du Covid-19, le système bureaucratico-savant de notre mode de gouvernement a atteint son summum et on ne peut plus en ignorer les limites et les béances, avec la République des « responsables politiques amateurs » revendiquée par le Président Macron. A ainsi été créé le 11 mars dernier, un « Comité scientifique » de onze membres présidé par le Pr. Jean-François Delfraissy (par ailleurs président du Comité consultatif national d’éthique) pour « aiguiller le gouvernement dans sa gestion de crise sanitaire ». Et, « en appui » à ce Comité scientifique, le 24 mars l’Élysée a annoncé la création d’un nouveau comité de douze membres, au nom évocateur d’une prise en charge compassionnelle : le « CARE », Comité Analyse Recherche et Expertise, plus spécifiquement consacré « aux diagnostics et aux traitements » et présidé par une femme remarquable, le Pr. Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel 2008 et par ailleurs actuelle présidente de Sidaction.

Les commissions s’ajoutent les unes aux autres

Or, rappelons qu’aux côtés des grands centres de recherches qui travaillent directement sur les agents infectieux et les moyens de lutter contre eux (vaccins et traitements) au premier rang desquels bien sûr l’Institut Pasteur, il existe déjà en France plusieurs institutions en charge des questions de santé publique : le Haut Conseil de la Santé Publique et la Direction générale de la santé ainsi que l’organisme Santé Publique France et la « task force » de l’INSERM, REACTting (REsearch and ACTion targeting emerging infectious diseases) « rassemblant des équipes et laboratoires d’excellence, afin de préparer et coordonner la recherche pour faire face aux crises sanitaires liées aux maladies infectieuses émergentes ». 

A lire aussi: La redoutable « diplomatie du masque » chinoise

On peut donc s’étonner de l’ajout des deux nouveaux comités d’experts auprès du président et du gouvernement, à ces différentes structures. Est-ce pour gérer la crise sanitaire du coronavirus ou bien plutôt pour affronter la crise politique qui couve et se profile au fur et à mesure que l’épidémie se propage, que le nombre de morts se multiplie et que les soignants expriment leurs difficultés et leurs demandes pressantes ? 

Que le gouvernement s’appuie sur des spécialistes et tente d’informer le public dans la plus grande transparence est tout à fait légitime et souhaitable. Mais égrainer soir après soir les « vrais » chiffres ne fait pas une politique. 

Si l’adaptation à l’évolution de la situation est tout à fait nécessaire, nos dirigeants devraient faire preuve de davantage de volontarisme, de courage et d’audace. Même s’ils en ont depuis longtemps perdu et le goût et la manière. Il en va de l’intérêt général et de la dignité de la politique.

La gauche caviar est morte, vive la gauche campagne!

 


La gauche caviar a fait son temps ; laissez rouler la gauche campagne qui déserte les métropoles au temps du corona…


Plus le corona s’étend, plus le confinement s’attarde, plus l’épidémie s’attable au chevet des vieillards et des jeunes plus ou moins jeunes, plus je m’épuise à penser aux amis parisiens partis rejoindre en urgence les jardins ensoleillés de leurs résidences secondaires.

Fermer les frontières, quelle horreur !

Des amis de gauche, souvent. De très très gauche, disons encore. De ceux devant qui il ne faut surtout pas formuler, ni à 5 grammes dans le sang, ni en pleine possession de ses mots, un début d’idée un peu droitière. La dernière en date d’extrême idée, je m’en rappelle, c’était à la veille du confinement. Un dialogue à deux traits, et comme suit :
– Ne faudrait-il pas fermer les frontières, histoire de ne pas laisser se faufiler le virus ?
– Fermer les frontières ? Et quoi encore ! Encore la faute aux méchants immigrés !

La relation de cause à effet est floue, trouble comme une frontière moderne. Mais j’aime mes amis, alors… Motus !

Car les frontières, eux, ils ne connaissent pas. De Bastille à la manche bretonne, de Belleville à la province normande, de Saint-Michel au Pays basque ; Quiberon, Biarritz, Granville, La Baule… De Lutèce à la Gaulle de l’ouest. Au risque de contaminer les foyers encore bien-portants des Français périphériques. De centre-gauche, ils sont allés… Pour s’aérer, c’est leur idée.

L’égalité à la vie à la mort

Le bourge et bohème a ça de poétique qu’il ne transige sur rien. Ni sur sa liberté de circuler hors de sa zone, ni sur l’égalité face à l’expansion du virus. L’égalité à la vie ; l’égalité à la mort. La liberté, l’égalité. Deux valeurs irréconciliables dans l’action collective que le bobo entend confondre dans l’idéal du vivre-ensemble. Avant toute chose. Avant la vie. Avant la solidarité de la Nation, ce concept jadis héroïque qu’aujourd’hui, fièrement, il exècre. Qu’il fait passer à l’arrière-plan du tableau où se dessinent quotidiennement des gentils déjeuners sur l’herbe.

Ce qu’il y a de vertueux dans le chaos, c’est qu’on y démasque les hommes sociaux : patrons, communistes, amerloques, etc. Voici venu le temps du bobo. Mais du bobo d’une certaine race, encore bourgeoise et fils de riche : celle sacrifiée dans le portefeuille des parents soixante-huitards, beaucoup moins aisée, bien plus techno, mais pareillement égalitariste. Et qui récupère ses sous-sous en prenant l’air vivifiant de la demeure familiale. La gauche caviar a fait son temps ; laissez rouler la gauche campagne…

Moi j'suis de la race écrite !

Price: ---

0 used & new available from

Italie: en attendant Draghi


Pour affronter la crise économique qui suivra la crise sanitaire, l’ex-gouverneur de la Banque centrale européenne Mario Draghi est pressenti à la tête d’un cabinet d’union nationale.


« Nous étions déjà vigilants et très prudents, suivant l’évolution de cette situation critique, nous ne nous sommes pas retrouvés au dépourvu. Nous avons fermé le trafic aérien vers et en provenance de la Chine. D’après nos informations, nous sommes le premier pays de l’Union européenne à adopter une mesure préventive de ce genre (…) Tout est sous contrôle. » Le 24 février, le président du conseil italien Giuseppe Conte tenait ces propos rassurants lors d’un point presse aux côtés du ministre de la Santé. A l’époque, la péninsule ne déplorait officiellement que deux cas de voyageurs chinois positifs au coronavirus. Un petit mois plus tard, le 22 mars, Conte signait un décret ordonnant la fermeture de toutes les activités économiques, hors commerces alimentaires et services médicaux, confinant le pays entier. Entre-temps, des milliers de morts avaient endeuillé l’Italie, devenue bien malgré elle l’épicentre européen du Covid-19.

L’État contre les régions

Comme Emmanuel Macron, le chef du gouvernement italien a manifestement navigué à vue, changeant de camp au gré des informations contradictoires que lui faisaient parvenir experts scientifiques, médecins et grands élus locaux. Manque de lits dans les hôpitaux, pénurie de masques et de kits de dépistage, grave sous-estimation de la menace : les autorités transalpines affrontent les mêmes griefs que nos gouvernants. Ceci étant, la quête du bouc émissaire, érigée en sport national au même titre que le calcio, ne saurait ignorer la complexité du système institutionnel italien. C’est là toute la différence avec notre verticale du pouvoir : notre président a comme unique – et modéré – opposant institutionnel le président du Sénat. A contrario, le Premier ministre italien compose avec des gouverneurs de région qui lui sont très majoritairement hostiles, deux partis de gouvernement (Mouvement 5 étoiles et Parti démocrate) minoritaires dans l’opinion et un Parlement puissant.

A lire aussi, du même auteur: Kits de dépistage anti-Corona : l’Italie en exporte… aux Etats-Unis

Dans la crise sanitaire, les régions les plus touchées (Lombardie, Vénétie, Piémont, Emilie-Romagne) et l’Etat central n’ont cessé de se renvoyer la balle. Et pour cause : si la santé est une compétence régionale, son financement reste du ressort de l’Etat. De ce point de vue, Rome a fait coup double : sans réduire ses dépenses de santé, le Leviathan italien est passé de 5.8 lits d’hôpital par citoyen en 1998 à 3.6 en 2017. Aujourd’hui, de nombreuses voix incriminent les politiques d’austérité engagées pour combattre la dette. Pourtant, les subsides publics n’ont pas été coupés mais réorientés, vieillissement démographique oblige, en direction des soins à domicile, laboratoires et autres centres médicaux territoriaux.

La bombe lombarde

D’une certaine manière, l’explosion de la bombe épidémiologique en Lombardie est une bonne nouvelle. Ce poumon industriel de la botte compte certains des meilleurs hôpitaux d’Europe. De l’aveu même de la gouverneure des Pouilles, le Sud, trop déshérité, n’aurait pas eu les moyens d’affronter l’épidémie, ce qui aurait sans doute aggravé l’hécatombe. Connectée à la mondialisation, donc à la Chine, la région de Milan, Bergame, Brescia, Alzano et Codogno a été le foyer des premiers cas de Covid-19 classés en pneumonie fin février, sans pratiquer des dépistages systématique ni isoler les malades. Le « patient zéro » italien est donc pléthore. Des avocats ont d’ailleurs engagé une « class action » en justice contre Conte et le ministre de la Santé pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui.

Sans atteindre de telles extrémités, on peut s’étonner des tours et détours de la politique gouvernementale. Dès janvier, la Lega de Matteo Salvini, à la tête des régions Lombardie, Vénétie, et Frioul-Vénétie Julienne exigeait la mise en quarantaine de tout voyageur de retour de Chine, s’attirant les quolibets de l’exécutif – alarmiste, raciste ! En février, le premier parti italien (34% aux dernières européennes) demandait la fermeture des frontières Schengen. L’Autriche et la Slovénie ont finalement choisi pour elle, lui fermant les postes-frontières au nez. Courant mars, les gouverneurs du Nord objurguaient Rome d’étendre le confinement à l’échelle nationale. Giuseppe Conte a fini par leur donner raison. « Il suit l’opposition… avec quelques jours de retard. Au Conseil européen du 26 mars, on aurait presque dit que nous étions gouvernés par Salvini », commente Giovanni Orsina, professeur de science politique à la Luiss (Rome). Ce jour-là, le très diplomatique professeur de droit a lancé à Angela Merkel : « Tu regardes le monde avec les lunettes d’hier » car la chancelière, soutenue par les Etats-fourmis autrichiens et néerlandais, refuse de mutualiser la dette sanitaire en émettant des « eurobonds ».

La crise renforcera l’autonomisme du Nord

Devant le désastre économique annoncé (une décroissance du PIB estimée entre -6.5% et – 12% !), la classe politique envisage d’appeler super Mario à la rescousse. En réserve de la république, l’ex-gouverneur de la BCE Mario Draghi pourrait en effet constituer un cabinet d’union nationale lorsque l’urgence économique aura succédé à l’urgence sanitaire. En coulisses, des proches de Salvini et Renzi s’emploient à la réalisation de ce scénario, confortés par les dernières déclarations de Draghi, prêt à creuser les déficits pour relancer l’économie.

Bien malin qui saura prophétiser les conséquences politiques de la crise sanitaire. Quelles traces laissera l’inversion momentanée du rapport nord-sud ? Traditionnellement jalouses de leur autonomie, sinon indépendantistes comme la première Lega, les régions septentrionales se plaignent aujourd’hui de leur sous-dotation financière dans le plan de relance étatique. « Après la crise, Lombards et Vénitiens estimeront qu’ils auront été insuffisamment aidés par Rome. Ils répondront en soutenant une plus grande autonomie. C’est un peu le même discours qui vaut pour l’Italie vis-à-vis de l’Europe », analyse Orsina. L’été dernier, Salvini avait ainsi claqué la porte du gouvernement poussé par ses camarades gouverneurs réclamant une réforme en faveur de l’autonomie régionale que Conte rechignait à entreprendre. Dernier épisode, le gouverneur de Lombardie Attilio Fontana (Lega) vient d’attaquer le gouvernement au napalm : « De Rome, ne nous sont pas parvenues que des miettes. La défense civile nous a moins aidés que ce à quoi nous nous attendions. Réponse courroucée du gouvernement, par la voix du ministre des Affaires régionales qui énumère toutes les aides fournies par l’État à la Lombardie, et menace de soustraire la santé des compétences régionales. Contre-riposte de Salvini : dans ces cas-là, ce serait la « guerre » entre Rome et les régions. L’ex-ministre de l’Intérieur défend ainsi les fondamentaux de la Lega, confortant sa base septentrionale dans ses velléités autonomistes, sans édulcorer sa critique souverainiste de l’UE.

L’UE aux abonnés absents

Et l’Union européenne dans tout cela ? Après avoir ignoré les exhortations de Rome à lui fournir tests et masques, sa popularité est plus que jamais en berne. Discrètement soutenu par Macron, l’appel au plus illustre des banquiers italiens permettrait de chevaucher le tigre bruxellois en rassurant les partenaires européens. « Si finalement l’Europe ne venait pas en aide à l’Italie, la Lega pourrait bien dire « je vous avais prévenus ! » et la crise renforcerait le nationalisme », prévoit Orsina. Matteo Salvini a tiré le premier : après le temps de la crise, viendra celui des comptes avec l’UE, voire d’un référendum sur l’Italexit. De la main droite, le Capitano agite le spectre d’une sortie de l’Europe, de la gauche il favorise l’accès au Palazzo Chigi d’un des plus brillants eurocrates que l’Italie ait jamais comptés. Il est temps que Super Mario calme le jeu.

Échange « géo-tracking » contre autorisation de sortie

0

Les Français sont-ils prêts à accepter la géolocalisation pour que le gouvernement desserre leur confinement drastique ?


Geo-tracking. Cet anglicisme est à la mode depuis quelques jours. Alors que nous sommes la plupart d’entre nous assignés à résidence dans les pays occidentaux, ceux qu’on appelait autrefois les Dragons d’Asie impressionnent par leur maîtrise de l’épidémie de Covid-19. Parmi les outils utilisés notamment par la Corée du Sud, Taiwan et Singapour, figurent une véritable maîtrise de leurs frontières, l’utilisation massive de tests et de masques, et enfin ce géo-tracking. Il permet aux autorités gouvernementales de suivre à la trace les porteurs du virus, grâce à leur téléphone portable, de connaître ceux qu’ils auraient pu rencontrer et donc contaminer. Et de pouvoir in fine, éviter de telles rencontres en confinant tous ceux qu’on a détectés comme porteurs, et seulement ceux-là. 

Le déconfinement sera un long chemin de croix

Chez nous, la maîtrise des frontières est assimilée aux « heures sombres » et, mis à part l’Allemagne, on a très peu testé, car on n’avait pas beaucoup de tests. Quant aux masques, on nous a d’abord expliqué qu’ils étaient inutiles au commun des mortels. Nous n’étions pas foutus de le mettre sur notre visage correctement. Maintenant, on nous incite à fabriquer chacun le nôtre grâce à des tutos sur internet. Et les États occidentaux se livrent à une guerre impitoyable et plutôt pathétique, en interceptant des commandes destinées à d’autres sur les tarmacs déserts de leurs aéroports. 

A lire aussi: L’ IA assignée à résidence

S’agissant des frontières, tout de monde comprend désormais qu’un déconfinement ne pourra s’accompagner que d’un contrôle drastique pour éviter l’entrée de porteurs du virus venant de pays qui ont choisi une autre politique (Pays-Bas ou Suède, par exemple) que la nôtre. Notre gouvernement travaille également sur des tests les plus fiables possibles, notamment en sérologie, permettant de savoir qui est immunisé, qui est porteur, et qui est aucun des deux. 

François Sureau nous met en garde

Reste donc le géo-tracking, dont on a dit avec pertinence qu’il ne correspond guère aux valeurs occidentales. La vie privée est considérée chez nous comme un trésor, plus encore dans les pays latins, comme l’a montré encore il y a quelques semaines – même si ça nous paraît un siècle – la pathétique affaire Griveaux. L’idée que nous soyons ainsi géo-localisables par les autorités, voire sur un site internet public, si on est contaminé par un virus, ne nous est pas familière, loin s’en faut. Les amateurs de vaudeville pourraient certes s’en délecter : imaginons que la maréchaussée débarque chez vous au petit matin et explique devant conjoint et enfants que la personne avec laquelle vous avez passé l’après-midi deux jours plus tôt à l’Hôtel de la gare était porteuse du Covid-19. On dit d’ailleurs que beaucoup de couples n’ont pas survécu à ce genre de quiproquos du côté de Séoul. La crainte est légitime que de telles dispositions adoptées pendant cet état d’urgence sanitaire deviennent ensuite définitives dans la loi. François Sureau n’a pas tort de nous mettre en garde sur notre propension collective à abandonner nos libertés fondamentales au profit de la sécurité, en matière de lutte contre le terrorisme ou en matière sanitaire.

Pour autant, Eric Zemmour a-t-il tort quand il explique que le confinement actuel est une des plus grandes atteintes aux libertés fondamentales que nous ayons vécu depuis bien longtemps ? Soyons honnêtes. J’échangerais bien mon traçage contre une randonnée en forêt, cette géolocalisation permettant de garantir aux autorités que je ne rencontre personne. En écrivant cette dernière phrase, je me rends compte du côté flippant de la situation. Et pourtant, en y réfléchissant bien, je suis déjà tracé quand je pars en rando. Car j’utilise mon GPS et Monsieur Google sait à tout moment où je suis.  Pourquoi ferais-je davantage confiance à ce dernier qu’à un État dont j’élis régulièrement les représentants ? Quant à Facebook, qu’on me laisse témoigner une anecdote. L’autre jour, ma progéniture dansait devant un jeu vidéo s’intitulant « Just Dance ». J’étais à quelques mètres en train de surfer avec mon téléphone portable sur le réseau social créé par Zuckerberg. Et que croyez-vous qu’il arriva ? Alors que la télévision et le jeu vidéo ne sont nullement connectés sur internet chez moi, Facebook m’a proposé quelques heures plus tard des publicités sponsorisées pour la nouvelle version de « Just Dance ». Ce qui signifie très clairement que Facebook a perçu – grâce au son – que le jeu intéressait mon foyer. Ce qui signifie encore plus clairement, à moins que je ne verse dans la paranoïa, que Facebook nous écoute, comme nous ne l’accepterions pas de notre gouvernement, surtout si nous avons vu un jour “La vie des autres”. 

Les Français sont mûrs

Edouard Philippe a expliqué mercredi devant la mission parlementaire que le géo-tracking ne pourrait être utilisé dans notre pays, compte tenu de nos traditions rappelées plus haut, que sur la base du volontariat. Loin de moi l’idée de taxer Edouard Philippe d’un cynisme qui consisterait à privilégier l’idée que nous sommes collectivement mûrs pour accepter volontairement ce traçage. Il était sans doute sincère dans son souci de se montrer jaloux de nos libertés fondamentales. Il n’en reste pas moins que nous sommes sans doute collectivement mûrs, malgré tout.

A lire aussi: Coronavirus: la Corée parvient à endiguer l’épidémie sans confinement

Même si je m’inclus dans ce collectif ainsi conditionné, par mes usages numériques quotidiens, cette situation m’inquiète. Si un débat doit avoir lieu pendant l’état d’urgence sur cet outil de géo-tracking, il devra impérativement faire l’objet d’une plus grande réflexion quand nous aurons éliminé Covid-19. Nos sociétés doivent vraiment se poser la question de notre souveraineté, collective et individuelle face aux GAFA. Nous devons impérativement nous interroger collectivement et individuellement sur notre consentement à la surveillance.

« Le jour d’après ne sera pas comme le jour d’avant », explique Emmanuel Macron. À propos d’une certaine idée des frontières, de la mondialisation, de la souveraineté, c’est vrai. Mais il faudra aussi ajouter la thématique de la surveillance numérique. Nous avons à l’évidence déjà trop consenti.

Pénétration ou circlusion: « la bataille est aussi linguistique », nous dit Télérama


L’hebdo télé préféré des profs de gauche vous dit comment baiser


Votre serviteur, dans une chronique du 11 février, avait déjà eu l’occasion de présenter les ouvrages de spécialistes de la sexualité aux titres révélateurs (Sortir du trou, levez la tête ou Lâchez-nous l’utérus !). Le 22 mars 2020, Télérama, qui a définitivement rejoint le camp des ravis de la crèche progressiste, reprend et complète cette liste. Un des auteurs encensés, Martin Page, a écrit un livre au titre nietzschéen : Au-delà de la pénétration. Un autre, Jüne Pla, une sorte de Guide du routard sexuel intitulé Jouissance Club, une cartographie du plaisir. Clara Delente, la journaliste de Télérama, en est encore toute chamboulée.

Le caractère central de la pénétration “remis en question”

« Du côté des grandes enquêtes sur la sexualité, il aura fallu attendre longtemps pour que le caractère central de la pénétration commence à être remis en question », écrit Clara Delente qui attendait ce moment révolutionnaire avec impatience. Selon la sociologue Nathalie Bajos, « la vision “hétéro-pénétrativo-centrée” est dépassée. » Un nouveau « paradigme scientifique » émerge, les « pratiques se diversifient ». Le « script traditionnel construit sur l’enchaînement préliminaires-coït-éjaculation masculine » est battu en brèche, et ça c’est bien !

Une autre sociologue, écrit la journaliste, a démontré que 95% des femmes qui s’adonnent à la masturbation connaissent la jouissance, tandis que seule une femme sur quatre atteint « très facilement » l’orgasme grâce à la seule pénétration vaginale. S’appuyant sur ces données scientifiques indiscutables Martin Page l’affirme : « L’échec de la sexualité hétéro est très ancien » – avec un peu de culture auvergnate il aurait pu aussi dire que « l’échec de la sexualité hétéro remonte à la plus haute antiquité ». Mais ne jetons pas la pierre à cet auteur qui consacre tout son temps à la lecture des documents scientifiques, sociologiques, anthropologiques et ethnologiques de sa consœur en recherches sexuelles, Maïa Mazaurette, « qui rappelle au passage que la vision hétéro-pénétro-centrée prive bon nombre d’hommes “de somptueux orgasmes prostatiques”. »

Convergence des luttes

Afin de cocher toutes les cases à la mode, Martin Page introduit son ouvrage brutalement, si j’ose dire : « La catégorie sociale qui connait le moins bien la sexualité, qui en a une vision la plus caricaturale, est celle qui domine toutes les autres. » Où l’on est bien content d’apprendre que « les hommes » sont une « catégorie sociale ».

A lire aussi: Covid-19 rhabille les femmes!

Grâce à son blog nous apprenons aussi que Martin Page recommande le livre qui comble les nuits d’insomnie de mesdames Diallo et Obono, Un féminisme décolonial de Françoise Vergès. Nous apprenons encore qu’il est végan et a écrit un livre intitulé Les animaux ne sont pas comestibles. [Ma maman à moi s’inscrit immédiatement en faux et me crie, depuis la cuisine, que si, si, les animaux sont parfaitement comestibles « mais, précise-t-elle en hachant le persil et l’ail qui vont accompagner deux superbes tranches de foie de veau, il faut savoir les préparer. »] 

Martin Page nous avoue également qu’il est « anticapitaliste, écologiste, animaliste » ; qu’il veut « interdire les voitures et les jouets genrés » ; qu’il remet « en cause la norme sexuelle » ; qu’il est « pour la fin du nucléaire », « contre les tablettes numériques », « contre les chefs et l’idée même de chef », « pour l’interdiction de la chasse », « pour une réduction du temps de travail (18h par semaine [lui] semble le maximum tolérable) », « pour la fin de l’héritage » et « contre l’industrie ». Il ne comprend pas que cela le mette en « délicatesse avec 99% des personnes » car il trouve « tout cela très raisonnable ». Du coup il a l’intention de se « barrer, dans une ville, ou un pays, avec qui pour une fois [il] partage des valeurs » (sic). Pour le moment il ne peut pas, confinement oblige, mais dès que cela sera possible, nul doute que Martin trouvera un pays avec « des valeurs » et un service psycho-médical à la pointe (« Ô le beau cas ! ») qui l’accueillera les bras ouverts.

“Des millions de femmes et d’hommes vivent sous le joug d’une non-éducation sexuelle”

De son côté Jüne Pla fait des dessins et « expose de multiples pratiques alternatives, sous la forme de chorégraphies de bouches, de langues, de doigts, de paumes, de phalanges. » C’est très prometteur.

Qui a préfacé le livre de Jüne Pla ? Martin Page, bien sûr. Préface écrite, comme les livres de Page et de Pla, en écriture inclusive, comme il se doit. Des sentences inoubliables y tombent comme à Gravelotte : « La sexualité n’est pas innée », « nous ne connaissons pas nos corps », « le plaisir ne peut pas se passer de connaissances », « des millions de femmes et d’hommes vivent sous le joug d’une non-éducation sexuelle », etc, etc.

A lire aussi, du même auteur: Iris Brey, la féministe qui ne nous veut pas de bien

Attention, le double combat de Jüne Pla, féministe et sexuel, n’est pas un combat à deux balles. Elle le dit, l’écrit, le crie : « Toutes les luttes sont importantes. […] je ne veux pas faire partie de celles.ceux qui invisibilisent les minorités. […] on lutte tous.tes contre les mêmes choses : les inégalités. » On sent bien le vent de la révolte qui gronde, le sentiment d’injustice qui taraude, le front de la colère qui submerge les inégalités afin de les engloutir dans l’immaculé respect de l’autre, de l’humain genré ou dégenré, de chaucun.cune. Son livre n’est donc pas qu’un vulgaire livre de cul. D’ailleurs, la sociologue Nathalie Bajos l’indique à la fin de l’article de Télérama : « Ces livres sont le signe d’une visibilité sociale plus importante des questions liées à la sexualité. La sexualité n’a rien de naturel, c’est une pratique sociale ». (sic)

Pour conclure, Martin Page propose d’en finir avec le mot pénétration et de le remplacer par le mot circlusion, mot inventé par une « chercheuse spécialisée sur le queer ». Les abonnés aux clubs d’échangistes, les amateurs de rodéos sexuels, et même les simples couples d’amoureux n’attendaient sûrement que ça. D’ailleurs, Bini Adamczack, la « chercheuse sur le queer » en question, l’écrit sans ambages sur le site GLAD ! : « Le mot circlusion est facile à apprendre et facile à appliquer. Je circlus, tu circlus, iel est circlus·e. Et surtout, il est beaucoup plus pratique que pénétration. Le mot pénétration comporte quatre syllabes, circlusion en a seulement trois. Ainsi son introduction est tout à fait dans l’intérêt de l’économie. Nous gagnons du temps précieux que nous pouvons ensuite investir dans la baise. » Tout ça pour ça !

Au-delà de la pénétration

Price: ---

0 used & new available from

Covid-19 rhabille les femmes!


Les premières victimes collatérales du coronavirus sont les mannequins du calendrier Pirelli, les playmates et les hôtesses des salons auto


Le Covid-19 ne renvoie pas seulement les femmes au foyer, il les empêche de poser ! S’exposer, leur est désormais formellement interdit. Le port de la blouse sera la nouvelle norme vestimentaire de l’été. Nous allons devoir nous habituer à croiser des individus gantés et masqués dans les stations balnéaires de France. Le téton libre et le bikini ravageur ne seront bientôt plus que des souvenirs comme la promiscuité du slow et le bol de cacahouètes en commun, symboles évidents d’une civilisation avancée.

Calendrier Pirelli annulé, la fin d’u(n) monde

Les intégristes de tout poil rêvaient de la combinaison intégrale, c’est un virus qui va exaucer leur phobie des corps. À la contrainte de circuler librement, s’ajoute celle de pouvoir regarder les femmes (gonflées de désir) sur la plage. Nos vacances ne ressembleront plus jamais à un tube solaire de Patrick Coutin. La notion même de congés payés n’a plus aucun intérêt. Elle perd toute sa symbolique historique. Dans ces conditions-là, nous préférons travailler soixante-dix heures par semaine et mourir au bureau. Le MEDEF a gagné la partie. En plus, il y a rupture de capotes. À quoi bon sortir couvert ? L’espoir fugace et délicieux où le dénudement chaste accompagne les premiers rayons de soleil justifiait la société du travail dans son ensemble. Il en était sa matrice. Nous acceptions d’usiner de longs mois, en serrant les dents, pour avoir enfin le droit d’observer cette lumière-là. L’érotisme était un art de vivre à la française. Il venait souvent du Sud, de Saint-Tropez à Palavas. Sur le sable, devant ce ballet enjôleur, nous oubliions, un instant, les petits chefs, les ordres contradictoires et l’absurdité de notre existence professionnelle. Ces cinq semaines arrachées au système nous permettaient de ne pas trop nous haïr. Nous étions encore des Hommes debout. Nos enfants avaient un peu d’estime pour nous. Cette année, l’été est mort au printemps. Notre tourisme et notre industrie du maillot de bain s’en remettront-ils ? 

A lire aussi: Demain j’enlève pas le haut!

Ce grand mouvement de l’habillement forcé et oppresseur, vient de faire d’autres victimes, les mannequins lingerie qui se déplient d’habitude en trois volets dans les magazines. Les belles filles qui n’ont pas peur de se montrer subissent une double peine : la colère des féministes et aujourd’hui, la perte de leur emploi. Le calendrier Pirelli a annoncé l’abandon de sa prochaine édition. Depuis 1964, cet objet de tous les fantasmes n’est pas vendu dans le commerce mais envoyé gratuitement à quelques privilégiés. J’ai connu d’heureux bénéficiaires qui en étaient aussi fiers que de leur diplôme de chirurgien ou d’HEC. Mon père me disait souvent, l’humanité se partage en deux, ceux qui reçoivent le calendrier et les autres. Et dans sa voix, tous ces autres représentaient une population abandonnée à son triste sort, comme si elle n’avait pas accès à l’eau potable. L’idée d’offrir un portfolio en édition limitée revient à la succursale britannique Pirelli UK Limited qui charge Robert Freeman, le photographe des Beatles, « de réaliser le premier calendrier aux Baléares ». Que les libidineux ne se méprennent surtout pas, nous sommes assez loin de « l’esprit camionneur », gros seins et pince monseigneur à l’arrière des cabines, bien qu’un jour, il faudra écrire un essai sur cette mythologie des garages, cambouis et hypertrophie mammaire, string et huile de vidange. Le calendrier Pirelli, dans ses premières années, est « soft », on y voit des scènes dignes d’un album de Martine ou Caroline. La nudité arrivera plus tard. 

Les playmates et les hôtesses du Salon de l’auto débauchent

Dans cette longue histoire, stoppée momentanément je l’espère, je retiens deux années particulièrement évocatrices. L’édition 1969 est l’œuvre de Harri Peccinotti qui signe ici un reportage sur la Californie, ses surfeuses blondes, ses buggys et son appétit de vivre en reprenant l’esthétique du découpage en vignettes comme dans un film policier de McQueen. Et l’année suivante, la maestria des peaux perlées par Francis Giacobetti, le prince de la sensualité suffocante, dans un style volontiers plus accrocheur, avec des gros plans sur des maillots ajourés en tricot et des tee-shirts mouillés. Ces derniers jours, les mauvaises nouvelles volent en escadrille. On apprend également que le magazine Playboy profiterait de la crise sanitaire pour mettre un coup de pelle définitif à sa version papier, se recentrant sur la digitalisation et son offre numérique. L’abandon du papier est aussi obscène qu’un ex-ministre en finition manuelle. Je pourrais faire le pédant et vous parler des textes admirables de Ian Fleming ou Woody Allen lus dans les pages de Playboy, des interviews exclusives de Castro, Martin Luther King ou Frank Sinatra et même du soutien de Hugh Hefner aux jazzmen, je resterai sur l’essentiel : l’étrange et pénétrante playmate. Un tel don de soi mérite louanges et un pieux recueillement. Je retiens, là aussi, deux millésimes. 1972 sera, à jamais, marquée par l’apparition en janvier de Marilyn Cole dont la maturité explosive est un exemple de dignité pour toutes les femmes. Et puis 1974, l’année miraculeuse avec Nancy Cameron en janvier, Marylin Lange en mai, Jean Manson en août et Bebe Buell en novembre, qui valide, sans nul doute et sans débat théologique, la main de Dieu sur Terre. 

A lire aussi: « Beau-père », un film comme on n’en fera plus

Dans notre confinement, une dernière nouvelle nous assomme. Le salon de l’auto à Paris n’aura pas lieu cet automne. Il s’appelait depuis de nombreuses années, Mondial de l’Auto, coquetterie technocratique, je suppose. Que vont devenir toutes les hôtesses ? Elles étaient indispensables à son bon fonctionnement et à sa permanence, elles donnaient à la fadeur de certaines voitures exposées, une dimension sentimentale et une fenêtre d’évasion. Combien d’éditions ont-elles sauvé par leur indispensable présence ? Si vous pensez que je blague, je vous conseille de vous procurer le beau livre de l’allemand Werner Eisele sobrement intitulé Cars and Girls. L’ouvrage débute par des archives prises sur les stands de plusieurs salons européens. Longtemps, je me rappellerai de Turin 1971 et de deux mannequins sur la banquette arrière d’une Alfetta, elles portaient des pulls en maille à col rond et de longs cheveux bouclés. Et puis quand je repense à ces clichés du salon de Paris au tout début des années 1970, chez les Anglais d’Austin/British Leyland, un sosie de Purdey m’extrait de ma léthargie. Elles étaient des phares dans notre nuit, je ne les oublie pas.  

Le bon (Karim Benzema) et le raciste (Matt Pokora)

0
Le chanteur Mat Pokora, injustement accusé de racisme © NMA06/NIVIERE/SIPA Numéro de reportage: 00522187_000105

Sur les réseaux sociaux, la nouvelle génération accuse le chanteur de racisme, mais passe tout au footballeur du Real Madrid.


Ce serait un bon titre pour un western spaghetti. Mais ce film là est simplement français. 

Matt Pokora est chanteur de son métier. Il lui arrive aussi de rigoler. Ainsi il a posté une vidéo où on le voit se moquer de la chevelure noire et crépue de sa belle-fille Violet, dix ans : « C’est comme le COVID-19 ». La gamine sourit et sa mère s’en amuse. Aussitôt sur les réseaux sociaux, on hurle au racisme.

capture1

Karim Benzema est footballeur. Il lui arrive aussi de rigoler. Il a traité un de ses contacts qui a la même couleur de peau que la petite Violet, de King Kong. Immédiatement, il a été félicité pour cette charmante plaisanterie. 

Pourquoi cette différence de traitement ?

A lire aussi: Antoine Griezmann n’est pas raciste, lui

Un rapide coup d’œil sur les fiches d’état civil des deux hommes vous permettra de comprendre. Pokora est né à Strasbourg, ville quelconque et ordinaire, d’un père polonais et d’une mère alsacienne. Une origine on ne peut plus douteuse… Enfant il a été scolarisé dans un établissement nommé « La doctrine chrétienne ». C’est définitivement accablant. En plus il porte un prénom, Matt, emprunté à une affligeante série américaine.

Karim Benzema est né dans une banlieue de Lyon, ce qui est évidemment beaucoup plus chic que Strasbourg. Ses parents sont algériens : ça atteste de son origine aristocratique. Il porte un prénom rare et raffiné. S’appeler Karim vaut tous les quartiers de noblesse. Sa vie est riche et animée contrairement à celle, d’une platitude consternante, de Pokora. Courageux et fier il avait pour principe de ne jamais chanter la Marseillaise avant un match. Il a bien le droit d’être patriote, Karim, et de préférer l’hymne algérien non ? Le footballeur est, et c’est tout à son avantage, doté d’un caractère primesautier. Il a titillé un de ses camarades de l’équipe de France avec une sex tape. Il a bien le droit de se détendre et de faire mumuse après un match épuisant. La justice française, raciste et islamophobe, n’a pas été de cet avis et l’a mis en examen.

Voilà qui est clair maintenant ? Pas tout à fait car il manque un détail. Matt Pokora est affligé d’une maladie de la peau qui le rend encore plus repoussant : il est leucoderme !

La fièvre du samedi soir

0
George Benson, interprète de "Give me the night", ici à Juan les Pins en 2014 © Music Pics/REX/REX/SIPA Numéro de reportage : REX40330954_000004

Si la musique pouvait adoucir les censeurs de l’écrit, juste le temps d’une soirée…


Le journaliste confiné subit une double peine. Il est bloqué chez lui, et on lui interdit d’écrire. Du moins, on le met en garde, on le prévient qu’il ferait mieux de se taire, bientôt, on lui demandera de faire les moissons, puis les vendanges, la rééducation paysanne est en marche. Ce travailleur indépendant qui ne vit que de sa plume, souvent sans aucun filet, doit prendre des gants pour s’exprimer. Que peut-il bien connaître de la souffrance qui secoue notre pays ? L’intellectuel précaire vit sous cloche, sa prose est perçue comme une insulte nationale. Une faute de goût impardonnable. Alors que l’hôpital explose, lui, cet inconscient, ce pisseur de copie, ce planqué des écritoires, ce barbouilleur de mots, continue de faire des lignes. Inlassablement, ce professionnel écrit comme le pâtissier pâtisse. Il n’a pas le sens des responsabilités. Ces gens-là, des lettres et de la presse, inutiles et sourcilleux, pigistes surnuméraires, ne savent pas se tenir en société. Ils n’ont même pas la peur du ridicule quand ils débarquent en province.

A lire aussi, du même auteur: Le Grand Chemin de la copie

Au pays de la liberté d’expression, les censeurs Mao-compatibles, chassent en meute, ces derniers jours. Ils ne critiquent pas le contenu des journaux de ces confinés, ils ne moquent ni leurs âneries, ni leurs petites compromissions, ni leur style imbitable, fondamentalement, ils leur dénient le droit de pratiquer leur métier. Avec eux, nos libertés individuelles seront, soyez-en sûrs, bien surveillées. Ils penseront toujours avec une muselière à la gueule, ils ont l’emprisonnement dans le sang. Que vous soyez un auteur inconnu, un écrivain célèbre ou un rédacteur coefficient 105 (vieille blague des salles de rédaction), vous n’avez qu’à la fermer et ranger vos crayons durant toute la crise sanitaire ! La fin de l’écrit est inscrite dans vos gênes. La soupe populaire en septembre, votre terminus des prétentieux. Si l’on avait interdit, un jour, à nos hommes politiques de dire des conneries, nos hémicycles seraient vides. Ici, je défendrai toujours un confrère, même une star des libraires dont le papier est truffé d’inepties et les prises de position sont involontairement comiques, car j’ai horreur des leçons de morale. L’écrit est, peut-être, le dernier espace où les passions futiles et contradictoires, le génie et la bêtise, la beauté et les souillures luttent dans un combat inégal. Car, à la fin, c’est le lecteur qui juge, qui décide si la chronique lui a été ou non profitable, s’il a été amusé, blessé, agacé ou conquis. Dans cette opération de séduction à deux, il n’y a pas de place pour le triolisme. Tout se joue entre l’auteur et celui qui reçoit son texte. Ce couple improbable, exclusif sans sexe apparent, encore que l’échange de mots soit plus impudique que les flux corporels, résiste à toutes les infidélités. J’ai connu des couples « auteur-lecteur » d’une longévité surhumaine qui défiaient les lois du temps.

A lire aussi, Patrick Eudeline: Dites 33 !

Avant que l’on nous impose d’écrire avec une autorisation signée par la préfecture, pouvons-nous, au moins danser, chaque samedi soir ? Ou, là aussi, faut-il une dérogation spéciale de déplacement dans nos salons ? Les spécialistes de la mobilité vont pouvoir réviser leur logiciel, car le mouvement n’est pas seulement contraint dans les rayons des supermarchés et sur les routes de France, la circulation sera réglementée aussi dans nos appartements. Je le pressens. Alors, une bonne « playlist », c’est comme un bon polar. Il faut une ligne de tension qui dure toute une soirée, au moins pendant cinq heures, des plages de slow, des pics d’érotisme, des moments où la sueur exulte sur le visage, et puis des standards « Soul » qui se sirotent à la manière de ces cocktails caribéens. Derrière leur suavité estivale, ces tubes sont d’une âpreté assassine. Une bonne « playlist » doit surprendre, et, en même temps, ne pas négliger les classiques. Tous les DJ vous le diront, c’est la base du métier. Ne pas désarçonner le danseur, réussir à lui insuffler des sons nouveaux, tout en l’accompagnant sur la piste. Une bonne « playlist », c’est un travail d’alchimiste, oser s’aventurer sur des terres dangereuses comme l’Italo Disco des années 80, ne pas refuser un Sheila par principe de précaution, abuser sans modération de Pino d’Angio, d’Adriano Celentano et de Drupi, ne pas s’interdire un Line Renaud, son « Copacabana » est aussi doucereux que celui de Barry Manilow, ne pas snober les Donna Summer, Diana Ross, Gloria Gaynor et Minnie Riperton et encore moins une Sabrina ou Ricchi e Poveri. Et puis, toujours mettre un Nicoletta en exergue, « Fio Maravilla », par exemple car « Le reste de l’humanité descend des singes, les rousses, elles, descendent du chat » comme l’écrivait Marc Twain. Je suis partisan également de toujours placer un Julio Iglésias en apesanteur. Le crooner madrilène permet de reprendre ses esprits en milieu de soirée. Je préconise, par contre, d’ouvrir par « J’aime regarder les filles » de Patrick Coutin, certains trouveront cette introduction un peu cavalière mais elle a fait ses preuves. Et terminer la nuit avec un Teddy Pendergrass ou un Peter Skellern, à la limite un Roy Ayers et pourquoi pas un Nino Ferrer.

A lire aussi: Confinés et cons finis

Playlist d’un confiné berrichon : 

J’aime regarder les filles de Patrick Courtin/Brigitte Bardot de Dario Moreno/Copacabana de Line Renaud/Fio Maravilla de Nicoletta/Gibraltar de Marc Chantereau/ País Tropical suivi de Taj Mahal de Jorge Ben/Mas que Nada de Sergio Mendes & Brasil 66/Lady from Amsterdam de Catherine Deneuve/Boys Boys Boys de Sabrina/Leçon d’érotisme de Jacques Morali/Feel Like Makin Love de Dann Finnerty/Ouvrier de l’amour de Guy Marchand/Un sogno  di televizione de Bertrand Burgalat/Ma Quale Idea de Pino d’Angio/Sara Perche Ti Amo de Ricchi e Poveri/Susanna de Adriano Celentano/Vento di Maggio de Drupi/C’est toujours comme ça l’amour de Toulouse/Germaine de Serge Delisle/Don’t Think Twice de Blizzard/Stomp de The Brothers Johnson/Everybody Needs Somebody de Ann-Margret/Call Me de Blondie/Don’t You Leave Me This Way de Thelma Houston/Walking On Music de Peter Jacques Band/Ai No Corrida de Quincy Jones/Wishing On a Star de Rose Royce/Tatou strip-tease de Eddie Vartan/Frivole de nuit de Laurie Destal/Vacances j’oublie tout de Elégance/Sunny de Boney M./Can’t Fight The Feelin’ de Gloria Gaynor/Pobre Diablo de Julio Iglesias/Perfect Angel de Minnie Riperton/Street Life de Randy Crawford/Rapper’s Delight de Sugarhill Gang/Heaven Must Be an Angel de Tavares/Love To Love You Baby de Donna Summer/Sometimes You Win de Chic/Got to Love Somebody de Sister Sledge/Perfect Love Affair de Constellation Orchestra/ Disco Inferno de The Trammps/You Should Be Dancing de Bee Gees/Love Hangover de Diana Ross/Fantasy de Earth, Wind & Fire/Love In C Minor de Cerrone/ Give Me the Night de George Benson/Ain’t That Enough For You de John Davis &The Monster Orchestra/Spacer de Sheila/To Know You Is To Love You de B.B.King/Parlez-vous français ? de Baccara/So Many Sides of You de Bobby Womack/One Night In Bangkok de Murray Head/You’re Lady de Peter Skellern/ Off The Wall de Michael Jackson/ Got to Be Real de Cheryl Lynn/On va s’aimer de Gilbert Montagné/Just The Two of Us de Bill Withers/Your Eyes de Cook Da Books/All Night Long de Lionel Richie/Don’t Let Me Be Lonely Tonight de Issac Hayes/Close The Door suivi de Turn Off The Lights de Teddy Pendergrass/Too Young to Die de Jamiroquai/Gogol de Gonzales/Alcina de Jésus de Nino Ferrer 

Il y a trois ans, Sarah Halimi était brutalement assassinée

0
Rassemblement pour Sarah Halimi le 5 janvier 2020 à Paris © Erez Lichtfeld/SIPA Numéro de reportage: 00938863_000006

Dans cette tribune, l’avocat de son frère s’indigne de ce que son assassin se retrouve à l’asile, et ne soit pas jugé.


 

Le confinement n’interdit pas le souvenir. Il y a bientôt trois ans, Sarah Halimi était torturée, battue à coups de poings, de pieds, avec un téléphone et défenestrée du troisième étage par un voisin, K. Traoré, sous ses insultes et aux cris d’« Allah Akbar », ou « sheitan ». S’appuyant sur les conclusions du Dr Zagury, le Parquet de Paris retenait l’altération du discernement et requérait la mise en accusation du meurtrier devant la Cour d’assises. Quelques semaines plus tard, contre les réquisitions du Parquet de Paris et sans la circonstance aggravante d’antisémitisme qu’ils n’avaient d’ailleurs retenue que bien difficilement, les juges d’instruction décidaient, eux, de saisir la chambre de l’instruction afin que celle-ci se prononce sur la responsabilité ou l’irresponsabilité pénale de K. Traoré. 

Le bon sens porté disparu

En novembre 2019, l’audience eut lieu devant la cour d’appel de Paris. Une audience lunaire pendant laquelle l’avocate générale, fait rarissime, s’opposait – elle aussi – aux réquisitions du Parquet de Paris et, s’associant par anticipation aux plaidoiries de la défense, requérait que K. Traoré soit reconnu pénalement irresponsable. Le Parquet Général suivait ainsi les conclusions de la deuxième expertise psychiatrique dont on n’a pas fini de mesurer la dangerosité. Selon ce collège d’experts, la banalisation de l’image du cannabis auprès des jeunes leur interdirait d’en comprendre les dangers. En outre, et au cas particulier, ils rappelaient que K. Traoré était « addict » au cannabis et précisaient que « addiction » est un terme juridique très ancien signifiant « contrainte par corps » pour souligner que Traoré ne pouvait pas faire autrement que consommer puisqu’il était dépendant. Conclusion : K. Traoré, toxicomane de longue date, « contraint » de fumer du cannabis et n’ayant jamais expérimenté de bouffée délirante aigüe, ne pouvait pas imaginer en subir une le soir du meurtre. Il ne pouvait donc pas être tenu pénalement responsable de son état ni, par conséquent, du meurtre commis. 
Et si nous faisions preuve d’un peu de bon sens ? Consommer de la drogue est non seulement interdit mais aussi et surtout dangereux pour la santé, notamment psychique, ce que tout le monde sait, K. Traoré plus que les autres. Il a pourtant continué à fumer, toujours plus, avec les conséquences que l’on connaît. Poussons l’absurdité du raisonnement jusqu’au bout. Que répondra-t-on au pédocriminel qui explique que son attirance pour les enfants est, pour lui, comme une drogue. Estimera-t-on qu’il était « contraint » lors de son passage à l’acte ? Que s’agissant de la première fois, il ne pouvait pas savoir ? En outre, l’addiction désignait, au moyen-âge, une « contrainte par corps » infligée aux débiteurs qui ne pouvaient honorer leur dette autrement, ce qui – dans ce contexte – n’a qu’un rapport très lointain, pour ne pas dire inexistant, avec K. Traoré. 

Tous les experts ont conclu à l’abolition du discernement

C’est également ce deuxième collège d’experts qui, plus d’un an après le drame et après deux entretiens d’expertise, avait conclu que K. Traoré souffrait d’un trouble psychotique chronique, vraisemblablement de type schizophrénique. 18 mois plus tard, devant la chambre de l’instruction, l’un des experts revenait sur sa propre appréciation clinique du meurtrier et reconnaissait s’être trompé sur ce diagnostic. Aucune maladie psychiatrique au long cours. Et contre toute attente, ce revirement essentiel n’a conduit ni le Parquet Général ni les magistrats à relativiser les conclusions du rapport. 

Quant au troisième collège d’experts, il concluait mollement tant dans son rapport qu’à la barre qu’il convenait de « s’orienter plutôt classiquement vers une abolition du discernement ». Pourtant, quelques semaines après le délibéré, l’un de ces experts reviendra à son tour sur ses propres conclusions et déclarera dans L’Express que l’on pouvait aussi pencher en faveur de l’altération du discernement, que c’était « un choix d’interprétation subjective ». On en reste coi. Si ces experts étaient indécis à ce point, il leur fallait reconnaître ne pas savoir, et non écrire une chose et son contraire à quelques semaines d’intervalle.

Le seul point commun des expertises est l’existence d’une bouffée délirante aigüe d’origine exo-toxique. Les divergences ne sont pas cliniques mais médico-légales et donc juridiques. Pour fonder sa décision de déclarer K. Traoré pénalement irresponsable, la chambre de l’instruction a estimé que ce dernier n’avait pas conscience que l’usage de stupéfiants puisse entraîner une bouffée délirante aigüe. Ce faisant, elle a ignoré le fait que K. Traoré avait consciemment changé de fournisseur de cannabis pour trouver des produits plus puissants, consciemment augmenté sa consommation plusieurs semaines avant son passage à l’acte et ce, alors qu’il avait déjà subi des montées d’angoisse, d’agressivité et des épisodes de rage incontrôlée et avait donc, en réalité, parfaitement conscience des effets du cannabis sur son cerveau, quelle que fut la banalisation de cette drogue. 

Toxicomanie, torture et antisémitisme

Elle a également négligé les éléments de conscience de K. Traoré avant, pendant et après la séance de torture infligée à sa victime, et pourtant longuement plaidés à l’audience par les parties civiles.

Dès lors, conscient tant des effets du cannabis que de la chronologie de son crime, K. Traoré conservait, au moment du meurtre, au moins une partie de son discernement qui ne pouvait donc pas être aboli. 

Une conclusion s’impose : s’il ne souffre d’aucune pathologie psychiatrique et qu’il était conscient, fut-ce partiellement, au moment des faits, K. Traoré n’a pas sa place en hôpital psychiatrique et doit être jugé par une cour d’assises. Maintenu en psychiatrie, son internement serait abusif. Abusif pour lui parce qu’on ne psychiatrise pas un sain d’esprit, abusif pour l’institution psychiatrique qui n’a pas vocation à empêcher un individu de fumer du cannabis, abusif pour les parties civiles privées d’un procès.

Compte tenu des contradictions entre les expertises et des revirements des experts, à l’exception notable du Dr Zagury, il convient désormais d’acter les doutes raisonnables quant à la réalité de la « démence » de K. Traoré au moment du passage à l’acte. Or, le doute ne bénéficiant pas à l’accusé en matière de responsabilité pénale, ce dernier devra répondre de ses actes devant un jury populaire. La cour de cassation peut encore montrer la voie.

Agriculteurs et Coronavirus, on ne confine pas la terre

0
Vaches normandes, image d'archive © Thierry Le Fouile/ SIPA

Le monde est en quarantaine, les grandes villes sont désertées, l’activité atone. La France retient son souffle en comptant ses morts au quotidien et tous ses habitants, gantés et masqués, se terrent comme des animaux effrayés par le tonnerre et la foudre d’une épidémie sans précédent. Tous ? Presque. Il existe une rare catégorie de Français pour laquelle la vie n’a guère changé. Les agriculteurs. Reportage en Normandie.


Crise du Covid 19 ou pas, François Guyard, cultivateur ornais, se réveille tous les matins que Dieu fait à six heures. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Il embrasse son épouse Carole, pharmacienne, et saute dans sa Peugeot blanche avec Artus, son fils de 15 ans – en ce moment privé d’école – et Fergie, son fidèle dalmatien. Quinze kilomètres de route plus tard, lorsque le patchwork des prés du bocage normand succède enfin à la plaine, entre Écouché et les contreforts de la Suisse normande, il arrive à la ferme. Ça fait presque trente ans que c’est ainsi. Tous les jours. Avant lui, Maurice son père, cultivait les hectares familiaux à dos de Massey Ferguson sans cabine. Son grand-père André, se cassait le dos sur son araire tiré par des percherons avec famille, frères et épouses. Autant dire qu’à la ferme Guyard on ne sait pas faire autre chose que travailler. «De toute façon, on voudrait arrêter qu’on ne pourrait pas, explique François en souriant ». Avec son frère, Philippe, il gère les trois cents hectares de l’exploitation, aidé d’un unique employé. Chez les Guyard, l’agriculture c’est évidemment une passion intergénérationnelle. Une communion héréditaire. Mais c’est d’abord et surtout un devoir de famille.

Epidémie ou pas…

François a 52 ans. Ce n’est pas une caricature d’agriculteur comme on peut en voir parfois à la télévision, la Gitane maïs vissée au bec et la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles. C’est une belle gueule de passionné. Un paysan 2.0 qui « vit » son sol argilo-limoneux  amoureusement comme les ébénistes adulent leurs essences.  

A lire aussi: Agriculteurs: «L’UE organise la compétition et leur extermination»

La terre ne ment pas. Et la terre n’attend pas. Alors épidémie ou pas, rien ou pas grand-chose n’a donc changé dans son quotidien. « On est juste plus libre dans nos déplacements vous savez, et on ne se fait plus engueuler sur la route en tracteur, rigole-t-il, on peut aussi traiter les cultures au pulvérisateur sans être victime du agri bashing par les ignorants. Plus sérieusement, c’est entre nous qu’ont fait attention et surtout avec nos quelques fournisseurs, mais pour le reste… » Même pour les bêtes tout est comme avant. Car les Guyard exploitent aussi une centaine de vaches. Des Holstein pures, noires et blanches, qu’ils élèvent en stabulation. Une exploitation moderne blottie sous un hangar géant où les bovins naissent, vivent, mangent et dorment. « Les vaches ça nous pousse au cul, plaisante Maurice le père, en maniant la pelle à ensilage de maïs pour nourrir les veaux. Les bêtes, il ne faut jamais les laisser sans soin ». A 85 ans, le patriarche de la famille se lève encore tous les matins à quatre heures pour se rendre à la ferme dans sa Saxo blanche hors d’âge qui sent la bouse. Et ce, malgré les réprimandes de sa femme Odette. La maison – la ferme, la ferme – la maison, le trajet de 800 mètres a usé toute la gamme Citroën. Ça fait soixante-dix ans que ça dure. Alors question courage, il en connaît un rayon. Il a vu les «Boches» dans les bosquets de Neuvy-au-Houlme, le Maurice. Le Général Leclerc et sa deuxième DB libérer les villages en 44.  Il a cassé et rangé des milliers de stères de bois à la scie et au merlin. Moissonné en brassées à la main. Arpenté de son pas lent et triste ses terres ravagées lors de la sécheresse de 76. Ça n’est donc pas une épidémie de grippe, si violente soit-elle, qui va «loger » ce gaillard indestructible de 1 m95.  

700 000 litres de lait par an ne laissent aucun répit. Mais on est désormais bien loin de la traite à la main que Maurice et Odette connurent dans les années 60. « Nous utilisons désormais un robot de traite, explique François, c’est un gain de temps inestimable et plus de contraintes horaires, les vaches n’ont qu’à se présenter devant le robot quand elles le désirent, de jour comme de nuit, pour être prises en charge par la machine ». L’appareil porte le doux nom de Lely Astronaut. Et vu son prix, il aurait pu s’appeler Rolls Royce. « C’est un investissement de 200 000 euros qu’on pense pouvoir amortir sur dix ans ». On est bien au prix de « la meilleure voiture du monde ». À ce tarif, l’engin sait tout faire. Il reconnaît l’animal grâce à un code barre, le place sur une piste, lui nettoie les pis avec des mini brosses et une visée laser, analyse la température du lait (et donc celle de la vache), détermine aussi si elle est en chaleur, ce qui est essentiel pour la reproduction. Il est même capable de détecter une éventuelle mammite, de déterminer les taux de matière grasse et de sélectionner le lait en fonction de sa qualité ; « quand il n’est pas à la hauteur de l’exigence imposée, il est écarté automatiquement du réservoir principal et est donné à boire aux jeunes veaux », explique Philippe, chef des animaux. C’est moins poétique que les vaches au pré, mais c’est plus sain et plus efficace. Et tout ça pour quoi? Un camion-citerne de chez Lactalis qui vient chercher l’or blanc tous les deux jours. 34 centimes du litre pour un nectar « qualité super A », dix heures de travail par jour et presque sept jours sur sept. Et un salaire à la fin du mois pour le moins modeste. 

Le virus du Covid-19 ici, on en a plein les oreilles comme tout le monde

300 hectares de terre à gérer c’est un travail de chaque jour. Avec la nouvelle réglementation sur l’utilisation des produits phytosanitaires, – Francois suit le plan « agriculture raisonnée » et il a donc réduit ses intrants de 50% – il faut donc labourer plus souvent, même avec des socs de charrue « 10 corps » de quatre mètres de travail, tractés par un  John Deer de 250 ch, c’est un boulot énorme. « On peut passer jusqu’à dix fois dans le même champ avoue-t-il, alors multiplié par 300 hectares ça en fait des kilomètres ». Il faut aussi inspecter les champs avec le vieux quad pour démasquer les attaques éventuelles de ravageurs, semer, traiter, tailler des kilomètres de haies, déchaumer, effectuer un travail de « lit de semences», replanter de la moutarde – cette céréale capable de piéger les nitrates  – bref on est sans arrêt sur le pont.

A lire aussi: C’est pas des vacances!

 « Quand les terres ne sont pas inondées… » se plaint François car cet hiver, la pluie est tombée sans discontinuer depuis le mois d’octobre. Les nappes ont débordé. « Notre juge de paix, c’est l’Orne, explique Maurice, la voix cassée à force d’avoir appelé son fuyard de fox terrier, on sait que les nappes sont pleines quand la rivière a débordé trois fois ». 

Il faut enfin jongler avec la météo, alterner les types de culture, observer les cours des céréales, comme lorsqu’ils ont pris dix euros de hausse à la tonne en quatre jours pendant les feux australiens. Et prier le ciel aussi qu’il pleuve de nouveau en mai et en juin pour que l’orge et les blés soient beaux. Alors, bien sûr le virus du Covid-19 ici, on en a plein les oreilles comme tout le monde. On écoute la radio en tracteur. On regarde Jean-Pierre Pernaud à midi. Et quand on rentre à la maison c’est au tour de Carole, l’épouse pharmacienne, de raconter sa journée harassante à servir les clients malades avec son masque. Mais c’est bien d’une autre maladie dont sont atteints les Guyard, il n’y a qu’à voir Artus, le jeune fils de François grimper à l’échelle de son tracteur de 2m50 de haut pour comprendre que cette famille-là n’est pas prête d’être vaccinée contre la passion. 

A lire aussi, du même auteur: Première sortie de crise

La technocratie, les médecins et les politiques

0
Le président du conseil scientifique sur le Covid-19, Jean-François Delfraissy, devant le palais de l’Elysée à Paris, le 5 mars 2020 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00948425_000018

Crise sanitaire. Quand la République des experts montre ses limites, le politique doit impérativement reprendre la main.


 

Aujourd’hui en France, il n’est même plus question d’approvisionnement en gel hydro-alcoolique. Les autorités n’affirment plus que le port du masque est « inutile », mais la pénurie persiste dramatiquement malgré les réquisitions et les commandes annoncées depuis plusieurs semaines. Quant à l’augmentation massive des dépistages qui est absolument essentielle contrairement à ce qui a été dit au début de l’épidémie, la Direction Générale de la Santé a finalement promis de tripler, « dans les semaines à venir », nos capacités de tests recherchant la présence de l’ADN du virus, passant de 9000 à 29 000 dépistages par jour. Mais le pays connaît toujours par ailleurs des pénuries majeures de réactifs et même d’écouvillons pour pratiquer ces tests. 

La pénurie habillée en choix scientifiques délibérés…

Enfin, tandis que les experts du gouvernement persistent dans l’affirmation que la chloroquine est très probablement inefficace, le Haut Conseil de la Santé Publique a accepté d’autoriser sa prescription uniquement « dans les cas les plus sévères » d’hospitalisation, et « à défaut », au risque en fait d’une utilisation devenue forcément sans effet dans ces cas le plus souvent désespérés. Pourtant une autre interprétation du principe de précaution inclinerait à recommander le seul traitement disponible même si son efficacité n’est pas prouvée selon les critères scientifiques, d’autant que le rapport bénéfice/risque est plutôt favorable, étant donnés les effets secondaires relativement limités semble-t-il de l’antipaludéen (utilisé depuis des décennies pour différentes pathologies).

A lire aussi: Gestes barrière: le bon sens près de chez vous

Comment s’étonner alors que 79% des sondés jugent que l’État a trop tardé pour prendre les mesures adéquates contre la propagation du coronavirus (selon l’enquête Ipsos-Sopra Steria réalisée les 20 et 21 mars dernier). L’impréparation à l’épidémie (pourtant prévisible d’un point de vue épidémiologiste probabiliste) est patente, et son constat handicape un soutien massif à l’équipe gouvernementale de la part de la population dans cette épreuve. Certes, étant donné l’état actuel de l’épidémie et des capacités de prises en charge des cas graves dans le circuit hospitalier, le confinement le plus strict de la population est devenu un moyen indispensable pour maîtriser la situation sanitaire du pays. Cela doit être répété, assimilé et respecté scrupuleusement (ce qui hélas n’est pas le cas sur certaines parties du territoire où les contrôles de police sont rendus des plus périlleux). 

Si seule une adhésion massive aux mesures de confinement est susceptible de rendre efficace le dispositif, l’adhésion intellectuelle, politique et médicale à la stratégie globale adoptée en amont par le gouvernement depuis janvier quant à elle, n’a pas à faire l’unanimité. Il ne faut pas confondre incivisme et débat politique, et encore moins assimiler divergences d’analyses épidémiologiques et de choix thérapeutiques, à des attitudes irresponsables voire rebelles. Car il semblerait que la logique du chercheur (rigueur de la méthode), teintée parfois de condescendance à l’égard des « non-scientifiques », prime dans les décisions gouvernementales sur la logique du médecin (soigner et tenter de guérir coûte que coûte). Et lorsque les deux démarches tout aussi légitimes au demeurant, deviennent antagonistes, les gouvernants doivent trancher.

Quand les sachants tombent de leur piédestal, le politique reprend sa place

Mais voilà des décennies que la politique, cet art de la décision, et la démocratie, régime de débat et de libre choix, perdent du terrain face à « l’expertise » et à « l’impératif budgétaire » érigés en totems. Un nouveau pouvoir oligarchique s’est consolidé au fil du temps à travers la « haute » fonction publique : la « technocratie ». Le principe de la solution unique incontestable fondée en expertise, a produit ainsi une uniformisation des politiques publiques par-delà les alternances gouvernementales. Dans un cercle vicieux, les « (ir)responsables politiques » cherchent alors à consolider leur légitimité en déclin, en faisant de plus en plus appel à des experts, à des sages, à des « sachants ». C’est oublier que les connaissances scientifiques solides sont construites à travers la confrontation d’expériences, d’analyses et de conclusions diverses et souvent divergentes. Mais surtout, c’est oublier que si la politique doit se fonder en raison, elle ne repose pas moins sur la liberté de choix des humains pour ce qui est de la gestion de la Cité.

La santé est sans doute le domaine qui touche le plus directement tout un chacun. Aussi, c’est un lieu de rencontre très sensible entre politique et éthique. Car si tout le monde n’est pas médecin ou épidémiologiste, chacun est un malade potentiel qui reste par ailleurs aussi un citoyen susceptible de participer à la décision collective pour les sujets qui touchent à l’intérêt général et aux droits individuels. 

Face à la crise sanitaire du Covid-19, le système bureaucratico-savant de notre mode de gouvernement a atteint son summum et on ne peut plus en ignorer les limites et les béances, avec la République des « responsables politiques amateurs » revendiquée par le Président Macron. A ainsi été créé le 11 mars dernier, un « Comité scientifique » de onze membres présidé par le Pr. Jean-François Delfraissy (par ailleurs président du Comité consultatif national d’éthique) pour « aiguiller le gouvernement dans sa gestion de crise sanitaire ». Et, « en appui » à ce Comité scientifique, le 24 mars l’Élysée a annoncé la création d’un nouveau comité de douze membres, au nom évocateur d’une prise en charge compassionnelle : le « CARE », Comité Analyse Recherche et Expertise, plus spécifiquement consacré « aux diagnostics et aux traitements » et présidé par une femme remarquable, le Pr. Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel 2008 et par ailleurs actuelle présidente de Sidaction.

Les commissions s’ajoutent les unes aux autres

Or, rappelons qu’aux côtés des grands centres de recherches qui travaillent directement sur les agents infectieux et les moyens de lutter contre eux (vaccins et traitements) au premier rang desquels bien sûr l’Institut Pasteur, il existe déjà en France plusieurs institutions en charge des questions de santé publique : le Haut Conseil de la Santé Publique et la Direction générale de la santé ainsi que l’organisme Santé Publique France et la « task force » de l’INSERM, REACTting (REsearch and ACTion targeting emerging infectious diseases) « rassemblant des équipes et laboratoires d’excellence, afin de préparer et coordonner la recherche pour faire face aux crises sanitaires liées aux maladies infectieuses émergentes ». 

A lire aussi: La redoutable « diplomatie du masque » chinoise

On peut donc s’étonner de l’ajout des deux nouveaux comités d’experts auprès du président et du gouvernement, à ces différentes structures. Est-ce pour gérer la crise sanitaire du coronavirus ou bien plutôt pour affronter la crise politique qui couve et se profile au fur et à mesure que l’épidémie se propage, que le nombre de morts se multiplie et que les soignants expriment leurs difficultés et leurs demandes pressantes ? 

Que le gouvernement s’appuie sur des spécialistes et tente d’informer le public dans la plus grande transparence est tout à fait légitime et souhaitable. Mais égrainer soir après soir les « vrais » chiffres ne fait pas une politique. 

Si l’adaptation à l’évolution de la situation est tout à fait nécessaire, nos dirigeants devraient faire preuve de davantage de volontarisme, de courage et d’audace. Même s’ils en ont depuis longtemps perdu et le goût et la manière. Il en va de l’intérêt général et de la dignité de la politique.

La gauche caviar est morte, vive la gauche campagne!

0
gauche corona confinement campagne
Ruffec petit ville rurale de Charente, mars 2020. Authors: Jean Michel Nossant/SIPA. Feature Reference: 00950998_000015.

 


La gauche caviar a fait son temps ; laissez rouler la gauche campagne qui déserte les métropoles au temps du corona…


Plus le corona s’étend, plus le confinement s’attarde, plus l’épidémie s’attable au chevet des vieillards et des jeunes plus ou moins jeunes, plus je m’épuise à penser aux amis parisiens partis rejoindre en urgence les jardins ensoleillés de leurs résidences secondaires.

Fermer les frontières, quelle horreur !

Des amis de gauche, souvent. De très très gauche, disons encore. De ceux devant qui il ne faut surtout pas formuler, ni à 5 grammes dans le sang, ni en pleine possession de ses mots, un début d’idée un peu droitière. La dernière en date d’extrême idée, je m’en rappelle, c’était à la veille du confinement. Un dialogue à deux traits, et comme suit :
– Ne faudrait-il pas fermer les frontières, histoire de ne pas laisser se faufiler le virus ?
– Fermer les frontières ? Et quoi encore ! Encore la faute aux méchants immigrés !

La relation de cause à effet est floue, trouble comme une frontière moderne. Mais j’aime mes amis, alors… Motus !

Car les frontières, eux, ils ne connaissent pas. De Bastille à la manche bretonne, de Belleville à la province normande, de Saint-Michel au Pays basque ; Quiberon, Biarritz, Granville, La Baule… De Lutèce à la Gaulle de l’ouest. Au risque de contaminer les foyers encore bien-portants des Français périphériques. De centre-gauche, ils sont allés… Pour s’aérer, c’est leur idée.

L’égalité à la vie à la mort

Le bourge et bohème a ça de poétique qu’il ne transige sur rien. Ni sur sa liberté de circuler hors de sa zone, ni sur l’égalité face à l’expansion du virus. L’égalité à la vie ; l’égalité à la mort. La liberté, l’égalité. Deux valeurs irréconciliables dans l’action collective que le bobo entend confondre dans l’idéal du vivre-ensemble. Avant toute chose. Avant la vie. Avant la solidarité de la Nation, ce concept jadis héroïque qu’aujourd’hui, fièrement, il exècre. Qu’il fait passer à l’arrière-plan du tableau où se dessinent quotidiennement des gentils déjeuners sur l’herbe.

Ce qu’il y a de vertueux dans le chaos, c’est qu’on y démasque les hommes sociaux : patrons, communistes, amerloques, etc. Voici venu le temps du bobo. Mais du bobo d’une certaine race, encore bourgeoise et fils de riche : celle sacrifiée dans le portefeuille des parents soixante-huitards, beaucoup moins aisée, bien plus techno, mais pareillement égalitariste. Et qui récupère ses sous-sous en prenant l’air vivifiant de la demeure familiale. La gauche caviar a fait son temps ; laissez rouler la gauche campagne…

Moi j'suis de la race écrite !

Price: ---

0 used & new available from

Italie: en attendant Draghi

0
mario draghi covid corona
Christine Lagarde succède à Mario Draghi à la présidence de la BCE. Authors: Hasan Bratic/SIPA. Feature Reference: 00930014_000001

Pour affronter la crise économique qui suivra la crise sanitaire, l’ex-gouverneur de la Banque centrale européenne Mario Draghi est pressenti à la tête d’un cabinet d’union nationale.


« Nous étions déjà vigilants et très prudents, suivant l’évolution de cette situation critique, nous ne nous sommes pas retrouvés au dépourvu. Nous avons fermé le trafic aérien vers et en provenance de la Chine. D’après nos informations, nous sommes le premier pays de l’Union européenne à adopter une mesure préventive de ce genre (…) Tout est sous contrôle. » Le 24 février, le président du conseil italien Giuseppe Conte tenait ces propos rassurants lors d’un point presse aux côtés du ministre de la Santé. A l’époque, la péninsule ne déplorait officiellement que deux cas de voyageurs chinois positifs au coronavirus. Un petit mois plus tard, le 22 mars, Conte signait un décret ordonnant la fermeture de toutes les activités économiques, hors commerces alimentaires et services médicaux, confinant le pays entier. Entre-temps, des milliers de morts avaient endeuillé l’Italie, devenue bien malgré elle l’épicentre européen du Covid-19.

L’État contre les régions

Comme Emmanuel Macron, le chef du gouvernement italien a manifestement navigué à vue, changeant de camp au gré des informations contradictoires que lui faisaient parvenir experts scientifiques, médecins et grands élus locaux. Manque de lits dans les hôpitaux, pénurie de masques et de kits de dépistage, grave sous-estimation de la menace : les autorités transalpines affrontent les mêmes griefs que nos gouvernants. Ceci étant, la quête du bouc émissaire, érigée en sport national au même titre que le calcio, ne saurait ignorer la complexité du système institutionnel italien. C’est là toute la différence avec notre verticale du pouvoir : notre président a comme unique – et modéré – opposant institutionnel le président du Sénat. A contrario, le Premier ministre italien compose avec des gouverneurs de région qui lui sont très majoritairement hostiles, deux partis de gouvernement (Mouvement 5 étoiles et Parti démocrate) minoritaires dans l’opinion et un Parlement puissant.

A lire aussi, du même auteur: Kits de dépistage anti-Corona : l’Italie en exporte… aux Etats-Unis

Dans la crise sanitaire, les régions les plus touchées (Lombardie, Vénétie, Piémont, Emilie-Romagne) et l’Etat central n’ont cessé de se renvoyer la balle. Et pour cause : si la santé est une compétence régionale, son financement reste du ressort de l’Etat. De ce point de vue, Rome a fait coup double : sans réduire ses dépenses de santé, le Leviathan italien est passé de 5.8 lits d’hôpital par citoyen en 1998 à 3.6 en 2017. Aujourd’hui, de nombreuses voix incriminent les politiques d’austérité engagées pour combattre la dette. Pourtant, les subsides publics n’ont pas été coupés mais réorientés, vieillissement démographique oblige, en direction des soins à domicile, laboratoires et autres centres médicaux territoriaux.

La bombe lombarde

D’une certaine manière, l’explosion de la bombe épidémiologique en Lombardie est une bonne nouvelle. Ce poumon industriel de la botte compte certains des meilleurs hôpitaux d’Europe. De l’aveu même de la gouverneure des Pouilles, le Sud, trop déshérité, n’aurait pas eu les moyens d’affronter l’épidémie, ce qui aurait sans doute aggravé l’hécatombe. Connectée à la mondialisation, donc à la Chine, la région de Milan, Bergame, Brescia, Alzano et Codogno a été le foyer des premiers cas de Covid-19 classés en pneumonie fin février, sans pratiquer des dépistages systématique ni isoler les malades. Le « patient zéro » italien est donc pléthore. Des avocats ont d’ailleurs engagé une « class action » en justice contre Conte et le ministre de la Santé pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui.

Sans atteindre de telles extrémités, on peut s’étonner des tours et détours de la politique gouvernementale. Dès janvier, la Lega de Matteo Salvini, à la tête des régions Lombardie, Vénétie, et Frioul-Vénétie Julienne exigeait la mise en quarantaine de tout voyageur de retour de Chine, s’attirant les quolibets de l’exécutif – alarmiste, raciste ! En février, le premier parti italien (34% aux dernières européennes) demandait la fermeture des frontières Schengen. L’Autriche et la Slovénie ont finalement choisi pour elle, lui fermant les postes-frontières au nez. Courant mars, les gouverneurs du Nord objurguaient Rome d’étendre le confinement à l’échelle nationale. Giuseppe Conte a fini par leur donner raison. « Il suit l’opposition… avec quelques jours de retard. Au Conseil européen du 26 mars, on aurait presque dit que nous étions gouvernés par Salvini », commente Giovanni Orsina, professeur de science politique à la Luiss (Rome). Ce jour-là, le très diplomatique professeur de droit a lancé à Angela Merkel : « Tu regardes le monde avec les lunettes d’hier » car la chancelière, soutenue par les Etats-fourmis autrichiens et néerlandais, refuse de mutualiser la dette sanitaire en émettant des « eurobonds ».

La crise renforcera l’autonomisme du Nord

Devant le désastre économique annoncé (une décroissance du PIB estimée entre -6.5% et – 12% !), la classe politique envisage d’appeler super Mario à la rescousse. En réserve de la république, l’ex-gouverneur de la BCE Mario Draghi pourrait en effet constituer un cabinet d’union nationale lorsque l’urgence économique aura succédé à l’urgence sanitaire. En coulisses, des proches de Salvini et Renzi s’emploient à la réalisation de ce scénario, confortés par les dernières déclarations de Draghi, prêt à creuser les déficits pour relancer l’économie.

Bien malin qui saura prophétiser les conséquences politiques de la crise sanitaire. Quelles traces laissera l’inversion momentanée du rapport nord-sud ? Traditionnellement jalouses de leur autonomie, sinon indépendantistes comme la première Lega, les régions septentrionales se plaignent aujourd’hui de leur sous-dotation financière dans le plan de relance étatique. « Après la crise, Lombards et Vénitiens estimeront qu’ils auront été insuffisamment aidés par Rome. Ils répondront en soutenant une plus grande autonomie. C’est un peu le même discours qui vaut pour l’Italie vis-à-vis de l’Europe », analyse Orsina. L’été dernier, Salvini avait ainsi claqué la porte du gouvernement poussé par ses camarades gouverneurs réclamant une réforme en faveur de l’autonomie régionale que Conte rechignait à entreprendre. Dernier épisode, le gouverneur de Lombardie Attilio Fontana (Lega) vient d’attaquer le gouvernement au napalm : « De Rome, ne nous sont pas parvenues que des miettes. La défense civile nous a moins aidés que ce à quoi nous nous attendions. Réponse courroucée du gouvernement, par la voix du ministre des Affaires régionales qui énumère toutes les aides fournies par l’État à la Lombardie, et menace de soustraire la santé des compétences régionales. Contre-riposte de Salvini : dans ces cas-là, ce serait la « guerre » entre Rome et les régions. L’ex-ministre de l’Intérieur défend ainsi les fondamentaux de la Lega, confortant sa base septentrionale dans ses velléités autonomistes, sans édulcorer sa critique souverainiste de l’UE.

L’UE aux abonnés absents

Et l’Union européenne dans tout cela ? Après avoir ignoré les exhortations de Rome à lui fournir tests et masques, sa popularité est plus que jamais en berne. Discrètement soutenu par Macron, l’appel au plus illustre des banquiers italiens permettrait de chevaucher le tigre bruxellois en rassurant les partenaires européens. « Si finalement l’Europe ne venait pas en aide à l’Italie, la Lega pourrait bien dire « je vous avais prévenus ! » et la crise renforcerait le nationalisme », prévoit Orsina. Matteo Salvini a tiré le premier : après le temps de la crise, viendra celui des comptes avec l’UE, voire d’un référendum sur l’Italexit. De la main droite, le Capitano agite le spectre d’une sortie de l’Europe, de la gauche il favorise l’accès au Palazzo Chigi d’un des plus brillants eurocrates que l’Italie ait jamais comptés. Il est temps que Super Mario calme le jeu.

Échange « géo-tracking » contre autorisation de sortie

0
Image d'illustration / Unsplash

Les Français sont-ils prêts à accepter la géolocalisation pour que le gouvernement desserre leur confinement drastique ?


Geo-tracking. Cet anglicisme est à la mode depuis quelques jours. Alors que nous sommes la plupart d’entre nous assignés à résidence dans les pays occidentaux, ceux qu’on appelait autrefois les Dragons d’Asie impressionnent par leur maîtrise de l’épidémie de Covid-19. Parmi les outils utilisés notamment par la Corée du Sud, Taiwan et Singapour, figurent une véritable maîtrise de leurs frontières, l’utilisation massive de tests et de masques, et enfin ce géo-tracking. Il permet aux autorités gouvernementales de suivre à la trace les porteurs du virus, grâce à leur téléphone portable, de connaître ceux qu’ils auraient pu rencontrer et donc contaminer. Et de pouvoir in fine, éviter de telles rencontres en confinant tous ceux qu’on a détectés comme porteurs, et seulement ceux-là. 

Le déconfinement sera un long chemin de croix

Chez nous, la maîtrise des frontières est assimilée aux « heures sombres » et, mis à part l’Allemagne, on a très peu testé, car on n’avait pas beaucoup de tests. Quant aux masques, on nous a d’abord expliqué qu’ils étaient inutiles au commun des mortels. Nous n’étions pas foutus de le mettre sur notre visage correctement. Maintenant, on nous incite à fabriquer chacun le nôtre grâce à des tutos sur internet. Et les États occidentaux se livrent à une guerre impitoyable et plutôt pathétique, en interceptant des commandes destinées à d’autres sur les tarmacs déserts de leurs aéroports. 

A lire aussi: L’ IA assignée à résidence

S’agissant des frontières, tout de monde comprend désormais qu’un déconfinement ne pourra s’accompagner que d’un contrôle drastique pour éviter l’entrée de porteurs du virus venant de pays qui ont choisi une autre politique (Pays-Bas ou Suède, par exemple) que la nôtre. Notre gouvernement travaille également sur des tests les plus fiables possibles, notamment en sérologie, permettant de savoir qui est immunisé, qui est porteur, et qui est aucun des deux. 

François Sureau nous met en garde

Reste donc le géo-tracking, dont on a dit avec pertinence qu’il ne correspond guère aux valeurs occidentales. La vie privée est considérée chez nous comme un trésor, plus encore dans les pays latins, comme l’a montré encore il y a quelques semaines – même si ça nous paraît un siècle – la pathétique affaire Griveaux. L’idée que nous soyons ainsi géo-localisables par les autorités, voire sur un site internet public, si on est contaminé par un virus, ne nous est pas familière, loin s’en faut. Les amateurs de vaudeville pourraient certes s’en délecter : imaginons que la maréchaussée débarque chez vous au petit matin et explique devant conjoint et enfants que la personne avec laquelle vous avez passé l’après-midi deux jours plus tôt à l’Hôtel de la gare était porteuse du Covid-19. On dit d’ailleurs que beaucoup de couples n’ont pas survécu à ce genre de quiproquos du côté de Séoul. La crainte est légitime que de telles dispositions adoptées pendant cet état d’urgence sanitaire deviennent ensuite définitives dans la loi. François Sureau n’a pas tort de nous mettre en garde sur notre propension collective à abandonner nos libertés fondamentales au profit de la sécurité, en matière de lutte contre le terrorisme ou en matière sanitaire.

Pour autant, Eric Zemmour a-t-il tort quand il explique que le confinement actuel est une des plus grandes atteintes aux libertés fondamentales que nous ayons vécu depuis bien longtemps ? Soyons honnêtes. J’échangerais bien mon traçage contre une randonnée en forêt, cette géolocalisation permettant de garantir aux autorités que je ne rencontre personne. En écrivant cette dernière phrase, je me rends compte du côté flippant de la situation. Et pourtant, en y réfléchissant bien, je suis déjà tracé quand je pars en rando. Car j’utilise mon GPS et Monsieur Google sait à tout moment où je suis.  Pourquoi ferais-je davantage confiance à ce dernier qu’à un État dont j’élis régulièrement les représentants ? Quant à Facebook, qu’on me laisse témoigner une anecdote. L’autre jour, ma progéniture dansait devant un jeu vidéo s’intitulant « Just Dance ». J’étais à quelques mètres en train de surfer avec mon téléphone portable sur le réseau social créé par Zuckerberg. Et que croyez-vous qu’il arriva ? Alors que la télévision et le jeu vidéo ne sont nullement connectés sur internet chez moi, Facebook m’a proposé quelques heures plus tard des publicités sponsorisées pour la nouvelle version de « Just Dance ». Ce qui signifie très clairement que Facebook a perçu – grâce au son – que le jeu intéressait mon foyer. Ce qui signifie encore plus clairement, à moins que je ne verse dans la paranoïa, que Facebook nous écoute, comme nous ne l’accepterions pas de notre gouvernement, surtout si nous avons vu un jour “La vie des autres”. 

Les Français sont mûrs

Edouard Philippe a expliqué mercredi devant la mission parlementaire que le géo-tracking ne pourrait être utilisé dans notre pays, compte tenu de nos traditions rappelées plus haut, que sur la base du volontariat. Loin de moi l’idée de taxer Edouard Philippe d’un cynisme qui consisterait à privilégier l’idée que nous sommes collectivement mûrs pour accepter volontairement ce traçage. Il était sans doute sincère dans son souci de se montrer jaloux de nos libertés fondamentales. Il n’en reste pas moins que nous sommes sans doute collectivement mûrs, malgré tout.

A lire aussi: Coronavirus: la Corée parvient à endiguer l’épidémie sans confinement

Même si je m’inclus dans ce collectif ainsi conditionné, par mes usages numériques quotidiens, cette situation m’inquiète. Si un débat doit avoir lieu pendant l’état d’urgence sur cet outil de géo-tracking, il devra impérativement faire l’objet d’une plus grande réflexion quand nous aurons éliminé Covid-19. Nos sociétés doivent vraiment se poser la question de notre souveraineté, collective et individuelle face aux GAFA. Nous devons impérativement nous interroger collectivement et individuellement sur notre consentement à la surveillance.

« Le jour d’après ne sera pas comme le jour d’avant », explique Emmanuel Macron. À propos d’une certaine idée des frontières, de la mondialisation, de la souveraineté, c’est vrai. Mais il faudra aussi ajouter la thématique de la surveillance numérique. Nous avons à l’évidence déjà trop consenti.

Pénétration ou circlusion: « la bataille est aussi linguistique », nous dit Télérama

0
Martin Page, auteur de "Au-delà de la pénétration" Photo: Hannah Assouline

L’hebdo télé préféré des profs de gauche vous dit comment baiser


Votre serviteur, dans une chronique du 11 février, avait déjà eu l’occasion de présenter les ouvrages de spécialistes de la sexualité aux titres révélateurs (Sortir du trou, levez la tête ou Lâchez-nous l’utérus !). Le 22 mars 2020, Télérama, qui a définitivement rejoint le camp des ravis de la crèche progressiste, reprend et complète cette liste. Un des auteurs encensés, Martin Page, a écrit un livre au titre nietzschéen : Au-delà de la pénétration. Un autre, Jüne Pla, une sorte de Guide du routard sexuel intitulé Jouissance Club, une cartographie du plaisir. Clara Delente, la journaliste de Télérama, en est encore toute chamboulée.

Le caractère central de la pénétration “remis en question”

« Du côté des grandes enquêtes sur la sexualité, il aura fallu attendre longtemps pour que le caractère central de la pénétration commence à être remis en question », écrit Clara Delente qui attendait ce moment révolutionnaire avec impatience. Selon la sociologue Nathalie Bajos, « la vision “hétéro-pénétrativo-centrée” est dépassée. » Un nouveau « paradigme scientifique » émerge, les « pratiques se diversifient ». Le « script traditionnel construit sur l’enchaînement préliminaires-coït-éjaculation masculine » est battu en brèche, et ça c’est bien !

Une autre sociologue, écrit la journaliste, a démontré que 95% des femmes qui s’adonnent à la masturbation connaissent la jouissance, tandis que seule une femme sur quatre atteint « très facilement » l’orgasme grâce à la seule pénétration vaginale. S’appuyant sur ces données scientifiques indiscutables Martin Page l’affirme : « L’échec de la sexualité hétéro est très ancien » – avec un peu de culture auvergnate il aurait pu aussi dire que « l’échec de la sexualité hétéro remonte à la plus haute antiquité ». Mais ne jetons pas la pierre à cet auteur qui consacre tout son temps à la lecture des documents scientifiques, sociologiques, anthropologiques et ethnologiques de sa consœur en recherches sexuelles, Maïa Mazaurette, « qui rappelle au passage que la vision hétéro-pénétro-centrée prive bon nombre d’hommes “de somptueux orgasmes prostatiques”. »

Convergence des luttes

Afin de cocher toutes les cases à la mode, Martin Page introduit son ouvrage brutalement, si j’ose dire : « La catégorie sociale qui connait le moins bien la sexualité, qui en a une vision la plus caricaturale, est celle qui domine toutes les autres. » Où l’on est bien content d’apprendre que « les hommes » sont une « catégorie sociale ».

A lire aussi: Covid-19 rhabille les femmes!

Grâce à son blog nous apprenons aussi que Martin Page recommande le livre qui comble les nuits d’insomnie de mesdames Diallo et Obono, Un féminisme décolonial de Françoise Vergès. Nous apprenons encore qu’il est végan et a écrit un livre intitulé Les animaux ne sont pas comestibles. [Ma maman à moi s’inscrit immédiatement en faux et me crie, depuis la cuisine, que si, si, les animaux sont parfaitement comestibles « mais, précise-t-elle en hachant le persil et l’ail qui vont accompagner deux superbes tranches de foie de veau, il faut savoir les préparer. »] 

Martin Page nous avoue également qu’il est « anticapitaliste, écologiste, animaliste » ; qu’il veut « interdire les voitures et les jouets genrés » ; qu’il remet « en cause la norme sexuelle » ; qu’il est « pour la fin du nucléaire », « contre les tablettes numériques », « contre les chefs et l’idée même de chef », « pour l’interdiction de la chasse », « pour une réduction du temps de travail (18h par semaine [lui] semble le maximum tolérable) », « pour la fin de l’héritage » et « contre l’industrie ». Il ne comprend pas que cela le mette en « délicatesse avec 99% des personnes » car il trouve « tout cela très raisonnable ». Du coup il a l’intention de se « barrer, dans une ville, ou un pays, avec qui pour une fois [il] partage des valeurs » (sic). Pour le moment il ne peut pas, confinement oblige, mais dès que cela sera possible, nul doute que Martin trouvera un pays avec « des valeurs » et un service psycho-médical à la pointe (« Ô le beau cas ! ») qui l’accueillera les bras ouverts.

“Des millions de femmes et d’hommes vivent sous le joug d’une non-éducation sexuelle”

De son côté Jüne Pla fait des dessins et « expose de multiples pratiques alternatives, sous la forme de chorégraphies de bouches, de langues, de doigts, de paumes, de phalanges. » C’est très prometteur.

Qui a préfacé le livre de Jüne Pla ? Martin Page, bien sûr. Préface écrite, comme les livres de Page et de Pla, en écriture inclusive, comme il se doit. Des sentences inoubliables y tombent comme à Gravelotte : « La sexualité n’est pas innée », « nous ne connaissons pas nos corps », « le plaisir ne peut pas se passer de connaissances », « des millions de femmes et d’hommes vivent sous le joug d’une non-éducation sexuelle », etc, etc.

A lire aussi, du même auteur: Iris Brey, la féministe qui ne nous veut pas de bien

Attention, le double combat de Jüne Pla, féministe et sexuel, n’est pas un combat à deux balles. Elle le dit, l’écrit, le crie : « Toutes les luttes sont importantes. […] je ne veux pas faire partie de celles.ceux qui invisibilisent les minorités. […] on lutte tous.tes contre les mêmes choses : les inégalités. » On sent bien le vent de la révolte qui gronde, le sentiment d’injustice qui taraude, le front de la colère qui submerge les inégalités afin de les engloutir dans l’immaculé respect de l’autre, de l’humain genré ou dégenré, de chaucun.cune. Son livre n’est donc pas qu’un vulgaire livre de cul. D’ailleurs, la sociologue Nathalie Bajos l’indique à la fin de l’article de Télérama : « Ces livres sont le signe d’une visibilité sociale plus importante des questions liées à la sexualité. La sexualité n’a rien de naturel, c’est une pratique sociale ». (sic)

Pour conclure, Martin Page propose d’en finir avec le mot pénétration et de le remplacer par le mot circlusion, mot inventé par une « chercheuse spécialisée sur le queer ». Les abonnés aux clubs d’échangistes, les amateurs de rodéos sexuels, et même les simples couples d’amoureux n’attendaient sûrement que ça. D’ailleurs, Bini Adamczack, la « chercheuse sur le queer » en question, l’écrit sans ambages sur le site GLAD ! : « Le mot circlusion est facile à apprendre et facile à appliquer. Je circlus, tu circlus, iel est circlus·e. Et surtout, il est beaucoup plus pratique que pénétration. Le mot pénétration comporte quatre syllabes, circlusion en a seulement trois. Ainsi son introduction est tout à fait dans l’intérêt de l’économie. Nous gagnons du temps précieux que nous pouvons ensuite investir dans la baise. » Tout ça pour ça !

Au-delà de la pénétration

Price: ---

0 used & new available from

Covid-19 rhabille les femmes!

0
"Regardez-moi dans les yeux!" Garin Chadwick / Unsplash

Les premières victimes collatérales du coronavirus sont les mannequins du calendrier Pirelli, les playmates et les hôtesses des salons auto


Le Covid-19 ne renvoie pas seulement les femmes au foyer, il les empêche de poser ! S’exposer, leur est désormais formellement interdit. Le port de la blouse sera la nouvelle norme vestimentaire de l’été. Nous allons devoir nous habituer à croiser des individus gantés et masqués dans les stations balnéaires de France. Le téton libre et le bikini ravageur ne seront bientôt plus que des souvenirs comme la promiscuité du slow et le bol de cacahouètes en commun, symboles évidents d’une civilisation avancée.

Calendrier Pirelli annulé, la fin d’u(n) monde

Les intégristes de tout poil rêvaient de la combinaison intégrale, c’est un virus qui va exaucer leur phobie des corps. À la contrainte de circuler librement, s’ajoute celle de pouvoir regarder les femmes (gonflées de désir) sur la plage. Nos vacances ne ressembleront plus jamais à un tube solaire de Patrick Coutin. La notion même de congés payés n’a plus aucun intérêt. Elle perd toute sa symbolique historique. Dans ces conditions-là, nous préférons travailler soixante-dix heures par semaine et mourir au bureau. Le MEDEF a gagné la partie. En plus, il y a rupture de capotes. À quoi bon sortir couvert ? L’espoir fugace et délicieux où le dénudement chaste accompagne les premiers rayons de soleil justifiait la société du travail dans son ensemble. Il en était sa matrice. Nous acceptions d’usiner de longs mois, en serrant les dents, pour avoir enfin le droit d’observer cette lumière-là. L’érotisme était un art de vivre à la française. Il venait souvent du Sud, de Saint-Tropez à Palavas. Sur le sable, devant ce ballet enjôleur, nous oubliions, un instant, les petits chefs, les ordres contradictoires et l’absurdité de notre existence professionnelle. Ces cinq semaines arrachées au système nous permettaient de ne pas trop nous haïr. Nous étions encore des Hommes debout. Nos enfants avaient un peu d’estime pour nous. Cette année, l’été est mort au printemps. Notre tourisme et notre industrie du maillot de bain s’en remettront-ils ? 

A lire aussi: Demain j’enlève pas le haut!

Ce grand mouvement de l’habillement forcé et oppresseur, vient de faire d’autres victimes, les mannequins lingerie qui se déplient d’habitude en trois volets dans les magazines. Les belles filles qui n’ont pas peur de se montrer subissent une double peine : la colère des féministes et aujourd’hui, la perte de leur emploi. Le calendrier Pirelli a annoncé l’abandon de sa prochaine édition. Depuis 1964, cet objet de tous les fantasmes n’est pas vendu dans le commerce mais envoyé gratuitement à quelques privilégiés. J’ai connu d’heureux bénéficiaires qui en étaient aussi fiers que de leur diplôme de chirurgien ou d’HEC. Mon père me disait souvent, l’humanité se partage en deux, ceux qui reçoivent le calendrier et les autres. Et dans sa voix, tous ces autres représentaient une population abandonnée à son triste sort, comme si elle n’avait pas accès à l’eau potable. L’idée d’offrir un portfolio en édition limitée revient à la succursale britannique Pirelli UK Limited qui charge Robert Freeman, le photographe des Beatles, « de réaliser le premier calendrier aux Baléares ». Que les libidineux ne se méprennent surtout pas, nous sommes assez loin de « l’esprit camionneur », gros seins et pince monseigneur à l’arrière des cabines, bien qu’un jour, il faudra écrire un essai sur cette mythologie des garages, cambouis et hypertrophie mammaire, string et huile de vidange. Le calendrier Pirelli, dans ses premières années, est « soft », on y voit des scènes dignes d’un album de Martine ou Caroline. La nudité arrivera plus tard. 

Les playmates et les hôtesses du Salon de l’auto débauchent

Dans cette longue histoire, stoppée momentanément je l’espère, je retiens deux années particulièrement évocatrices. L’édition 1969 est l’œuvre de Harri Peccinotti qui signe ici un reportage sur la Californie, ses surfeuses blondes, ses buggys et son appétit de vivre en reprenant l’esthétique du découpage en vignettes comme dans un film policier de McQueen. Et l’année suivante, la maestria des peaux perlées par Francis Giacobetti, le prince de la sensualité suffocante, dans un style volontiers plus accrocheur, avec des gros plans sur des maillots ajourés en tricot et des tee-shirts mouillés. Ces derniers jours, les mauvaises nouvelles volent en escadrille. On apprend également que le magazine Playboy profiterait de la crise sanitaire pour mettre un coup de pelle définitif à sa version papier, se recentrant sur la digitalisation et son offre numérique. L’abandon du papier est aussi obscène qu’un ex-ministre en finition manuelle. Je pourrais faire le pédant et vous parler des textes admirables de Ian Fleming ou Woody Allen lus dans les pages de Playboy, des interviews exclusives de Castro, Martin Luther King ou Frank Sinatra et même du soutien de Hugh Hefner aux jazzmen, je resterai sur l’essentiel : l’étrange et pénétrante playmate. Un tel don de soi mérite louanges et un pieux recueillement. Je retiens, là aussi, deux millésimes. 1972 sera, à jamais, marquée par l’apparition en janvier de Marilyn Cole dont la maturité explosive est un exemple de dignité pour toutes les femmes. Et puis 1974, l’année miraculeuse avec Nancy Cameron en janvier, Marylin Lange en mai, Jean Manson en août et Bebe Buell en novembre, qui valide, sans nul doute et sans débat théologique, la main de Dieu sur Terre. 

A lire aussi: « Beau-père », un film comme on n’en fera plus

Dans notre confinement, une dernière nouvelle nous assomme. Le salon de l’auto à Paris n’aura pas lieu cet automne. Il s’appelait depuis de nombreuses années, Mondial de l’Auto, coquetterie technocratique, je suppose. Que vont devenir toutes les hôtesses ? Elles étaient indispensables à son bon fonctionnement et à sa permanence, elles donnaient à la fadeur de certaines voitures exposées, une dimension sentimentale et une fenêtre d’évasion. Combien d’éditions ont-elles sauvé par leur indispensable présence ? Si vous pensez que je blague, je vous conseille de vous procurer le beau livre de l’allemand Werner Eisele sobrement intitulé Cars and Girls. L’ouvrage débute par des archives prises sur les stands de plusieurs salons européens. Longtemps, je me rappellerai de Turin 1971 et de deux mannequins sur la banquette arrière d’une Alfetta, elles portaient des pulls en maille à col rond et de longs cheveux bouclés. Et puis quand je repense à ces clichés du salon de Paris au tout début des années 1970, chez les Anglais d’Austin/British Leyland, un sosie de Purdey m’extrait de ma léthargie. Elles étaient des phares dans notre nuit, je ne les oublie pas.