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Covid-19 rhabille les femmes!


Les premières victimes collatérales du coronavirus sont les mannequins du calendrier Pirelli, les playmates et les hôtesses des salons auto


Le Covid-19 ne renvoie pas seulement les femmes au foyer, il les empêche de poser ! S’exposer, leur est désormais formellement interdit. Le port de la blouse sera la nouvelle norme vestimentaire de l’été. Nous allons devoir nous habituer à croiser des individus gantés et masqués dans les stations balnéaires de France. Le téton libre et le bikini ravageur ne seront bientôt plus que des souvenirs comme la promiscuité du slow et le bol de cacahouètes en commun, symboles évidents d’une civilisation avancée.

Calendrier Pirelli annulé, la fin d’u(n) monde

Les intégristes de tout poil rêvaient de la combinaison intégrale, c’est un virus qui va exaucer leur phobie des corps. À la contrainte de circuler librement, s’ajoute celle de pouvoir regarder les femmes (gonflées de désir) sur la plage. Nos vacances ne ressembleront plus jamais à un tube solaire de Patrick Coutin. La notion même de congés payés n’a plus aucun intérêt. Elle perd toute sa symbolique historique. Dans ces conditions-là, nous préférons travailler soixante-dix heures par semaine et mourir au bureau. Le MEDEF a gagné la partie. En plus, il y a rupture de capotes. À quoi bon sortir couvert ? L’espoir fugace et délicieux où le dénudement chaste accompagne les premiers rayons de soleil justifiait la société du travail dans son ensemble. Il en était sa matrice. Nous acceptions d’usiner de longs mois, en serrant les dents, pour avoir enfin le droit d’observer cette lumière-là. L’érotisme était un art de vivre à la française. Il venait souvent du Sud, de Saint-Tropez à Palavas. Sur le sable, devant ce ballet enjôleur, nous oubliions, un instant, les petits chefs, les ordres contradictoires et l’absurdité de notre existence professionnelle. Ces cinq semaines arrachées au système nous permettaient de ne pas trop nous haïr. Nous étions encore des Hommes debout. Nos enfants avaient un peu d’estime pour nous. Cette année, l’été est mort au printemps. Notre tourisme et notre industrie du maillot de bain s’en remettront-ils ? 

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Ce grand mouvement de l’habillement forcé et oppresseur, vient de faire d’autres victimes, les mannequins lingerie qui se déplient d’habitude en trois volets dans les magazines. Les belles filles qui n’ont pas peur de se montrer subissent une double peine : la colère des féministes et aujourd’hui, la perte de leur emploi. Le calendrier Pirelli a annoncé l’abandon de sa prochaine édition. Depuis 1964, cet objet de tous les fantasmes n’est pas vendu dans le commerce mais envoyé gratuitement à quelques privilégiés. J’ai connu d’heureux bénéficiaires qui en étaient aussi fiers que de leur diplôme de chirurgien ou d’HEC. Mon père me disait souvent, l’humanité se partage en deux, ceux qui reçoivent le calendrier et les autres. Et dans sa voix, tous ces autres représentaient une population abandonnée à son triste sort, comme si elle n’avait pas accès à l’eau potable. L’idée d’offrir un portfolio en édition limitée revient à la succursale britannique Pirelli UK Limited qui charge Robert Freeman, le photographe des Beatles, « de réaliser le premier calendrier aux Baléares ». Que les libidineux ne se méprennent surtout pas, nous sommes assez loin de « l’esprit camionneur », gros seins et pince monseigneur à l’arrière des cabines, bien qu’un jour, il faudra écrire un essai sur cette mythologie des garages, cambouis et hypertrophie mammaire, string et huile de vidange. Le calendrier Pirelli, dans ses premières années, est « soft », on y voit des scènes dignes d’un album de Martine ou Caroline. La nudité arrivera plus tard. 

Les playmates et les hôtesses du Salon de l’auto débauchent

Dans cette longue histoire, stoppée momentanément je l’espère, je retiens deux années particulièrement évocatrices. L’édition 1969 est l’œuvre de Harri Peccinotti qui signe ici un reportage sur la Californie, ses surfeuses blondes, ses buggys et son appétit de vivre en reprenant l’esthétique du découpage en vignettes comme dans un film policier de McQueen. Et l’année suivante, la maestria des peaux perlées par Francis Giacobetti, le prince de la sensualité suffocante, dans un style volontiers plus accrocheur, avec des gros plans sur des maillots ajourés en tricot et des tee-shirts mouillés. Ces derniers jours, les mauvaises nouvelles volent en escadrille. On apprend également que le magazine Playboy profiterait de la crise sanitaire pour mettre un coup de pelle définitif à sa version papier, se recentrant sur la digitalisation et son offre numérique. L’abandon du papier est aussi obscène qu’un ex-ministre en finition manuelle. Je pourrais faire le pédant et vous parler des textes admirables de Ian Fleming ou Woody Allen lus dans les pages de Playboy, des interviews exclusives de Castro, Martin Luther King ou Frank Sinatra et même du soutien de Hugh Hefner aux jazzmen, je resterai sur l’essentiel : l’étrange et pénétrante playmate. Un tel don de soi mérite louanges et un pieux recueillement. Je retiens, là aussi, deux millésimes. 1972 sera, à jamais, marquée par l’apparition en janvier de Marilyn Cole dont la maturité explosive est un exemple de dignité pour toutes les femmes. Et puis 1974, l’année miraculeuse avec Nancy Cameron en janvier, Marylin Lange en mai, Jean Manson en août et Bebe Buell en novembre, qui valide, sans nul doute et sans débat théologique, la main de Dieu sur Terre. 

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Dans notre confinement, une dernière nouvelle nous assomme. Le salon de l’auto à Paris n’aura pas lieu cet automne. Il s’appelait depuis de nombreuses années, Mondial de l’Auto, coquetterie technocratique, je suppose. Que vont devenir toutes les hôtesses ? Elles étaient indispensables à son bon fonctionnement et à sa permanence, elles donnaient à la fadeur de certaines voitures exposées, une dimension sentimentale et une fenêtre d’évasion. Combien d’éditions ont-elles sauvé par leur indispensable présence ? Si vous pensez que je blague, je vous conseille de vous procurer le beau livre de l’allemand Werner Eisele sobrement intitulé Cars and Girls. L’ouvrage débute par des archives prises sur les stands de plusieurs salons européens. Longtemps, je me rappellerai de Turin 1971 et de deux mannequins sur la banquette arrière d’une Alfetta, elles portaient des pulls en maille à col rond et de longs cheveux bouclés. Et puis quand je repense à ces clichés du salon de Paris au tout début des années 1970, chez les Anglais d’Austin/British Leyland, un sosie de Purdey m’extrait de ma léthargie. Elles étaient des phares dans notre nuit, je ne les oublie pas.  

Jean-Luc Gréau: « Les entreprises se décapitalisent tandis que les actionnaires s’engraissent »


Dans son nouveau livre Le Secret néolibéral, notre collaborateur Jean-Luc Gréau dénonce le cours actuel de la mondialisation. Indépendance des banques centrales, privatisation des profits, mutualisation des pertes : le rapport de forces mondial redevient défavorable aux salariés.


Causeur. Depuis la crise de 2008, vous analysez ce que vous avez appelé dans La Grande Récession (2012) la « grande bifurcation historique ». Elle consiste à confier la régulation des marchés financiers à leurs propres acteurs. Aujourd’hui, avec Le Secret néolibéral, vous en décryptez la matrice idéologique. Commençons par le commencement : qu’est-ce que le vocable néolibéralisme et en quoi est-il différent du libéralisme? 

Jean-Luc Gréau. C’est précisément l’autorégulation du marché par ses propres acteurs qui justifie le nouveau vocable. Et dans Le Secret néolibéral, j’ajoute à mon analyse précédente deux éléments essentiels. Le premier est l’indépendance des banques centrales. Comme s’il s’agissait d’une épidémie, les plus grandes banques centrales, en dehors de l’allemande et de l’américaine, ont été soustraites à la tutelle de l’État. Je rappelle au passage la formule éclairante de Bonaparte au moment de la création de la Banque de France, en 1803 : « Il convient que la banque soit dans la main de l’État, mais n’y soit pas trop. » 

Justement, peut-être l’était-elle trop. En quoi l’indépendance des banques centrales est-elle un problème ? N’est-il pas sage d’éloigner la planche à billets des mains des politiciens, surtout quand on se souvient de l’inflation des années 1970-1980 ? 

Vous avez raison : c’est au nom de la lutte contre le risque d’inflation que ce changement a été mené. Or, au moment où il est intervenu, rien ne le justifiait plus ! Partout en Occident, sauf dans l’Allemagne aux prises avec la réunification, le taux d’inflation était tombé à un son plus bas niveau de l’après-guerre – à peine plus de 2% en France en 1994, date du changement. Et tout risque d’inflation par les salaires était écarté par l’entrée progressive dans le libre-échange mondial, issu des accords de l’OMC signés eux aussi en 1994, la célèbre mondialisation ! La vérité est qu’il s’agit d’une privatisation déguisée des banques centrales, un élément décisif de l’autorégulation financière ! Les banques centrales ont été intégrées au jeu des marchés. Pour faire bref, il ne s’agissait plus pour ces nouvelles banques centrales indépendantes de contrôler le crédit et les prix, mais de garantir la valeur de ces dettes. 

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 Et quel est le deuxième élément nouveau ? 

C’est le « quantitative easing » (QE) assouplissement quantitatif dont la logique a été maladroitement interprétée. Il s’agissait non de créer de la monnaie pour venir au secours des banques et des fonds de placement (l’image de l’hélicoptère larguant des billets), mais de retirer une fraction des emprunts qui engorgeaient les marchés pour les placer en réserve dans les bilans des banques centrales ! 

Il convient de souligner, en conclusion, que c’est sous la direction de banques centrales indépendantes qu’ont été semés les germes des crises financières de 2008, venue des États-Unis, et de 2010, issue des entrailles de la zone euro. On cherchera vainement cette remarque dans l’abondance d’analyses suscitées par ces deux crises d’importance historique. Ce seul fait devrait pourtant nous engager àexaminer la bienfaisance présumée de ce statut d’indépendance. 

 Dans ce contexte, le mot « marché » a-t-il toujours un sens ? Sommes-nous toujours dans une logique capitaliste dans le sens donné à ce terme depuis le xviiie siècle ? 

La logique capitaliste demeure dans la mesure où la concurrence est la règle sur les marchés économiques et incite les entreprises à toujours plus d’innovation et de productivité. Mais un élément nouveau issu du libre-échange mondial étend la concurrence au-delà du champ défini par la qualité des produits et l’efficacité des processus de production : désormais, le coût du travail et de la matière grise importe au moins autant que les efforts qualitatifs. 

 C’est ce que vous appelez dans votre livre la « ligue des employeurs » 

Exactement ! Et la mondialisation l’avait reconstituée à l’échelle planétaire sous la pression discrète, mais impitoyable des grands actionnaires qui n’ont d’autre axiome que la création de valeur pour leur propre bénéfice. Avec la mondialisation, le rapport de forces entre les employés et les employeurs est redevenu défavorable aux premiers, dès lors que les seconds peuvent, à tout moment, délocaliser leurs unités de production. 

Nous sommes donc toujours dans un système de marchés, mais où les acteurs prépondérants des marchés des actions pèsent d’une façon décisive sur la stratégie et la gestion des sociétés cotées. Il suffit de lire les annonces périodiques des directions d’entreprise dès que les résultats sont inférieurs aux attentes des boursiers : « Nous allons réduire nos coûts d’exploitation et nos investissements. » Comme si cela ne suffisait pas, les codes de commerce autorisent désormais le rachat des actions de la société, autrefois prohibé, qui dope mécaniquement le rendement par action. Les entreprises se décapitalisent tandis que les actionnaires s’engraissent. Le système de marché fonctionne bel et bien… à l’envers ! Les actionnaires commandent aux managers, ravalés au rang de commis, qui répercutent la pression des actionnaires sur les salariés et les fournisseurs. 

 Mais cette mondialisation version xxie siècle, couplée avec la révolution numérique, a quand même sorti des centaines de millions des personnes dans le tiersmonde d’une misère noire ! 

Vous ne m’entraînerez pas dans le sophisme et le syllogisme qui sont au tréfonds de votre question ! Le sophisme tout d’abord. L’enrichissement très relatif des classes prolétaires dans les pays dits émergents aurait pu être obtenu sans le concours du libre-échange mondial. Les historiens de la Révolution industrielle montrent comment un pays de 6 à 10 millions d’habitants a pu entrer dans l’histoire économique du monde en s’appuyant sur un marché intérieur protégé par des tarifs douaniers. A fortiori, de grands pays émergents tels que la Chine ou l’Inde auraient pu le faire.

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Et je me dois de souligner deux points laissés de côté par les libre-échangistes. Premier point : les pays émergents ont accès aux techniques de production les plus récentes par le biais des sociétés étrangères qui s’installent chez eux. Ils combinent ainsi forte productivité et bas salaires, une contradiction s’il en est. Deuxième point : ils sont d’autant moins incités à revaloriser les salaires qu’ils entendent maintenir leur avantage comparatif. 

Le syllogisme ensuite. Il suffirait que la France se mette au diapason de l’Allemagne pour effacer notre déficit chronique de compétitivité. Mais cela revient à faire abstraction des différences sociologiques, voire anthropologiques. L’Allemagne s’appuie sur un réseau d’entreprises moyennes performantes, à caractère familial, que la France ne peut pas inventer. Pour embrouiller encore la question, certains économistes ont imaginé une société postindustrielle qui relève du fantasme. Enfin, s’agissant de nous, de l’Italie, de l’Espagne ou de la Grèce, bref de pays qui n’ont pas le même tissu d’entreprises et le même tropisme industriel que l’Allemagne ou les PaysBas, la monnaie unique joue un rôle de souricière. En somme, nous sommes les otages de deux tabous, celui du libre-échange mondial et celui de l’euro. 

 

Le secret néolibéral

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Mourir à Minsk

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Le billet du vaurien


Certains pays européens estiment le confinement inutile. C’est le cas de la Suède et de la Hollande qui le jugent préjudiciable à l’économie et dangereux pour la santé psychique de leurs habitants. D’une efficacité douteuse en outre puisque seule une immunité quasi générale de la population peut mettre hors de nuire le coronavirus. Pourquoi pas ? La peur n’a jamais été une bonne conseillère et face à une pandémie mieux vaut peut-être se montrer fataliste et attendre qu’elle passe.

Cette position extrême a été choisie par la Biélorussie dont le président, Alexandre Loukachenko, a proclamé non sans panache qu’il préférait mourir debout plutôt que vivre à genoux. Grand hockeyeur devant l’Éternel, il pense que le sport est le médicament le plus naturel avec la vodka. Il se gausse de la psychose qui a même gagné son voisin russe. Il a décidé que les stades, les restaurants, les cinémas, les théâtres resteront ouverts. Quant aux malades, ils sont bien sûr accueillis à l’hôpital, mais on ne déplorerait jusqu’à présent qu’un mort. Sans doute a-t-il manqué de vodka…

On peut juger cette politique ubuesque et irresponsable. Mais narguer la Faucheuse plutôt que de geindre et accepter des restrictions à la conduite de nos vies n’est pas pour me déplaire. Mourir à Minsk ou être intubé à Paris : pour moi, le choix est vite fait. Et pour vous ?

L’ IA assignée à résidence


L’intelligence artificielle et les merveilleux progrès longtemps promis par les thuriféraires du “transhumanisme” font défaut à une humanité en proie au péril du coronavirus. Toutefois, la géolocalisation offre déjà des perspectives inédites de contrôle des humains récalcitrants…


Au temps du confinement, l’homme étant en cage, la nature a repris ses droits. Ici et là, on assiste à ce délicieux spectacle offert par des animaux qui se réapproprient leurs espaces naturels, comme ces cygnes rivalisant d’adresse pour atterrir sur les lacs du Bois de Boulogne. D’autres, bien plus sauvages, s’aventurent même jusque dans les territoires urbains à présent délaissés par les hommes confinés, comme ce puma entrevu à Santiago. En revanche, une autre espèce qui était, quant à elle, en voie d’apparition, manque à l’appel. 

Sauvons déjà l’humanité

L’Intelligence Artificielle, comme son créateur, a déserté les lieux, à croire qu’elle se serait confinée dans son espace algorithmique. Pourtant, composée de programmes et de datas, elle n’a pas franchement à craindre d’être infectée ! 

Aujourd’hui, on est interpellé par le silence intersidéral de ces thuriféraires technophiles qui vantaient ses prouesses à longueur d’éditos portant sur la 3ème révolution industrielle ? Où sont-ils ces chantres de l’idéologie progressiste qui réunis lors des grandes messes de la Tech voyaient dans l’intelligence artificielle l’avenir de l’homme ? À croire qu’il suffit d’un petit microbe venu de Chine qui infecte la planète entière pour ébranler leur foi dans cette IA qui n’a de puissance que superficielle à défaut d’être thaumaturgique. Il faut dire que l’heure n’est plus à vouloir transhumaniser l’humanité mais bien à la sauver. 

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Pourtant, objets intelligents et autre robotisation sophistiquée seraient bel et bien utiles non seulement pour faire tourner les usines à l’arrêt et quadrupler la cadence de celles destinées à produire masques,  appareils respiratoires et autres produits nécessaires au corps médical mais également pour assurer le turn over de ceux dont le métier est à risque en ce moment : chauffeurs routiers, caissières, éboueurs sans compter les forces de l’ordre et tout le personnel hospitalier… ! Cette technologie ultra pointue n’aurait pas été utilisée pour remplacer mais pour soulager, aider, assister.  

Musk: un prophète passé de mode

Prenons le corps médical. On aurait préféré voir à l’œuvre une armada de Watson et autres robots intelligents prêter leurs mains robotiques et venir renforcer les rangs de ces soignants envoyés sur le front sanitaire, dépourvus de protection anti contagion, ou alors, pour les plus chanceux et les plus ingénieux, équipés de masques de plongée qui leur tuméfient le visage au fil des heures passées au bloc ou auprès des patients en réanimation. La redoutable invulnérabilité et infatigabilité de ces stakhanovistes métalliques, tant louée quand tout va bien, fait cruellement défaut quand tout va mal. 

Au lieu d’être augmenté, le corps médical est finalement anémié. 

Idem pour les routiers, on aurait préféré voir filer sur les routes de France désertées par les automobilistes confinés, une armada de transporteurs 100% autonomes plutôt que des chauffeurs, privés de pauses, faute d’airs de repos, de douches, de restaurants ouverts, devant compter sur le casse-croute préparé la veille par une éventuelle épouse dévouée.  On aurait aimé qu’un Elon Musk mette son hubris technologique au service du collectif au lieu de le voir assouvir ses rêves prométhéens. Au regard du bilan macabre dressé tous les soirs sur les chaines d’info en continu, et qui va être considérablement alourdi par la tragédie qui se profile sur le sol américain, la voiture volante du patron de Telsa et autres gadgets intelligents écoloresponsables nous paraissent infiniment dérisoires.  

Or, si on n’assiste pas au déploiement des innovations issues de cette Intelligence Artificielle dont les épicentres sinoaméricains de la Tech Mondiale nous promettait l’avenir radieux, la technologie ultra connectée n’est pas totalement absente de la crise actuelle. 

L’abominable géolocalisation menace

En effet, face à cette guerre menée contre le Covid-19, l’innovation tech est mise à contribution mais pas franchement de manière altruiste. L’IA n’est pas là pour nous aider, nous guérir, nous pauvres humains, faibles créatures que nous sommes, soumis à une mortalité assurée, causée ou non par le virus chinois, mais bien plutôt pour nous surveiller et nous contrôler. Comment ? Grâce aux données des opérateurs de smartphones qui permettent, entres autres, de pister les allers et venues de la population.

Cette géolocalisation punitive a été utilisée en Chine, en Corée du Sud et dans quelques pays européens les plus touchés par le virus, comme l’Espagne et dans la région italienne la plus sinistrée, la Lombardie. Le but de ce pistage numérique : mesurer l’efficacité du confinement et de traquer le non-respect de ses règles. 

En France, tout est suspendu à l’avis du CARE, de ce comité scientifique, chargé de conseiller le président sur les mesures nécessaires pour enrayer la propagation de l’épidémie. Selon un communiqué de presse de l’Élysée, daté du 24 mars, l’une des mesures à l’examen serait d’établir « une stratégie numérique d’identification des personnes ayant été au contact de personnes infectées ». Traquer pour mieux protéger, telle serait la mission de ce comité qui pourrait honorer, peut-être plus dignement son acronyme anglais, en mettant en place ce « backtraking » là où la responsabilité citoyenne fait cruellement défaut c’est-à-dire dans les territoires perdus de la République. 

Dans Surveiller et punir, Michel Foucault avait analysé comment une épidémie offrait la possibilité d’exercer un pouvoir disciplinaire sur les corps. L’auteur ouvre le chapitre consacré au Panoptique, cette architecture carcérale inventée par le philosophe utilitariste anglais, Jérémy Bentham, en distinguant deux contagions, la peste et la lèpre et en expliquant comment elles ont permis la mise en place d’un gouvernement sur les corps bien distinct, «  deux manières d’exercer le pouvoir sur les hommes, de contrôler leurs rapports, de dénouer leurs dangereux mélange ». Alors que la lèpre induit une pratique d’exclusion, d’exil, la peste, elle, génère une autre logique, celle de la discipline où se met en place un quadrillage, un découpage qui se ramifie de plus en plus. Mais relisons plutôt Michel Foucault : « A la peste, répond l’ordre (…) qui prescrit à chacun sa place, à chacun son corps, à chacun sa maladie et sa mort, à chacun son bien, par l’effet d’un pouvoir omniprésent et omniscient… » 

Remplaçons la peste par le coronavirus, ça marche tout aussi bien !

Surveiller et punir: Naissance de la prison

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De l’antiracisme au djihad


Depuis la fin des années 1980, une partie de la mouvance antiraciste s’est islamisée. De la jonction entre les Frères musulmans et les Indigènes de la République est né un courant syncrétique rejetant la France. Enquête.


Cest une guerre de trente ans. De la Marche des beurs (1983) aux attentats de Charlie Hebdo, de lHyper Cacher et du Bataclan, une partie de la mouvance antiraciste a muté. Elle a commencé à sislamiser dès la fin des années 1980, puis de plus en plus au cours de la décennie suivante sous linfluence des Frères musulmans, avant de converger avec le courant « décolonial » des Indigènes de la République, en 2005, quelques mois avant les émeutes urbaines. Se nourrissant mutuellement, militants décolonialistes et islamistes partagent un même rejet de la France « islamophobe », une rhétorique, une stratégie de mobilisation et peut-être même un projet voisins.

Un processus bien particulier

David Vallat, sympathisant de la Marche des beurs converti à lislam puis au djihadisme du GIA (aujourdhui un repenti qui lutte activement contre lislamisme en France), explique ainsi sa trajectoire : « En 1983, on se disait “enfin, il y a des gens issus de nos milieux qui vont peut-être nous représenter”. On a eu cet espoir-là. Et on a vite déchanté. On a vite vu larnaque avec les socialistes comme Julien Dray et Harlem Désir. Et ce qui nous a le plus choqués, cétait ce slogan, “Touche pas à mon pote”, qui était dune condescendance crasse. Nous, on demandait la protection de lÉtat, légalité des droits, et eux ils nous donnaient la protection de nos concitoyens ! Comme si on était des souscitoyens. Et puis, ce qualificatif de “beur”. Ça na fait quempirer dans les années et décennies qui ont suivi. Cest à partir de là quon a commencé à écouter la doctrine islamiste. »  

Cest ainsi quune frange de lantiracisme, majoritairement universaliste pendant les années 1980, a pris un tournant islamiste au cours des décennies 1990 et 2000. 

Dès la fin des années 1980, le militant Toumi Djaïdja transforme en mosquée le local associatif de la Marche des beurs, dans le quartier des Minguettes (Vénissieux). Par la suite, lUnion des organisations islamiques de France (UOIF), issue des Frères musulmans, déploie son entrisme sur le mouvement, né comme elle en 1983. Les polémiques autour de laffaire du voile au lycée de Creil en 1989 et la fatwa de layatollah Khomeyni contre Salman Rushdie créent un climat idéologique propice à lislamisation des banlieues. Des outils intellectuels et idéologiques sont alors mis à disposition des propagandistes. Ainsi, Yamin Makri et Abdelaziz Chaambi fondent la maison dédition islamique francophone Tawhid en 1989 à Lyon. LUnion des jeunes musulmans sert alors de tribune aux thèses du jeune intellectuel Tariq Ramadan. Ces initiatives mettent lislam à la portée des jeunes enfants dimmigrés. Signe des temps, le chef islamiste tunisien Rached Ghannouchi, annonce lentrée de la France dans le Dar al-Islam (« Terres de lislam ») dès 1990, traduisant les espoirs des militants islamistes vis-à-vis dune jeunesse musulmane française quils jugeaient jusque-là trop francisée et désislamisée. 

Regardons en arrière

Passant sous les radars de lÉtat et des médias, tous ces éléments fermentent au cours des années 1990 pour aboutir à un moment charnière lors des émeutes urbaines de lautomne 2005, début de la décennie sanglante qui aboutira aux attentats de 2015. 

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Rétrospectivement, les émeutes doctobre 2005 donnent une signification particulière à la publication, en janvier de la même année, de l« appel des Indigènes de la République », texte fondateur du mouvement décolonial français. Ce courant idéologique se situe au croisement de plusieurs traditions intellectuelles et politiques : le militantisme propalestinien et antisioniste (Youssef Boussoumah, Sadri Khiari), lislam frériste (Karim Azouz), lantiracisme issu du mouvement beur, et enfin les postcolonial studies et le black feminism américains. Le paradigme décolonial, mêlant grilles de lecture tiers-mondiste et islamiste, sadapte aisément au contexte français. Ses militants postulent lexistence dun « continuum colonial » porté par une « islamophobie dÉtat » structurelle, de la conquête de lAlgérie (1830) à nos jours. Par voie de conséquence, les « indigènes » musulmans continueraient à subir une oppression islamophobe quil conviendrait de renverser en « décolonisant » lÉtat et ses institutions. 

Simultanément, lannée 2005 voit fleurir les études postcoloniales dans les universités françaises et le terme « postcolonial » investir les revues scientifiques dirigées par des universitaires qui sont par ailleurs militants antiracistes. Thèses françaises et anglo-saxonnes se nourrissent mutuellement à partir du rapprochement entre Houria Bouteldja et Ramon Grosfoguel, sociologue portoricain rattaché à luniversité de Berkeley, figure de proue du mouvement décolonial américain. La porte-parole des Indigènes de la République Bouteldja intervient régulièrement à luniversité de Berkeley, qui héberge de nombreux colloques sur lislamophobie en France – son modèle de laïcité, perçu comme restrictif, fournissant une illustration contemporaine de la «colonialité du pouvoir ». 

Islamisme, indigénisme, altermondialisme

Une nouvelle génération de chercheurs décoloniaux français, souvent formés aux États-Unis, commence alors à essaimer. On ne compte pas moins de 1108 thèses de doctorat sinscrivant dans le champ des études postcoloniales, toutes disciplines confondues, soutenues ou en préparation depuis le début des années 2000. La montée de ce champ détudes précipite une confusion déjà existante entre le milieu universitaire et le militantisme politique. Les Frères musulmans français sengouffrent dans la brèche, à travers diverses structures, comme le Collectif contre lislamophobie en France (CCIF, fondé en 2003), qui dénoncent une islamophobie dÉtat héritée de la colonisation. 

Lhybridation du tiers-mondisme, de lislamisme et du marxisme est symbolisée par linvitation de Tariq Ramadan au Forum social européen en 2003, qui suscite une polémique. Une question divise alors les altermondialistes : faut-il inclure les partisans de lislam politique dans des combats de gauche ? Les tenants de la « théologie musulmane de la libération », incarnée par Ramadan, saisissent loccasion pour introduire la question du « racisme antimusulman » et de l« islamophobie » dans le logiciel antiraciste de gauche. Lémulsion prend au sein du groupe trotskiste français Socialisme par en bas, mais aussi à Attac. Les militants indigénistes, comme Danièle Obono, membre de SPEB au cours des années 2000, puis de la LCR, aujourdhui députée Insoumise, ou Sadri Khiari, responsable dAttac Tunisie et véritable plume de lappel des Indigènes en 2005, représentent cette tendance spécifique au sein du trotskisme. 

Inversement, de plus en plus de prédicateurs et de penseurs salafo-fréristes mobilisent les thématiques décoloniales. Dans le monde francophone, une des figures principales de cette tendance est Aïssam Aït-Yahya. Dans un entretien accordé au collectif djihadiste français Ana Muslim, ce Franco-Marocain déclare: « Oui, cest toujours le même problème, cest toujours la même politique colonialiste et jai énormément travaillé dans le livre sur lhistoire algérienne. Pourquoi? Parce que lhistoire algérienne, cest une histoire fondamentale pour comprendre ce que le système en fait souhaite de ces musulmans. » Le cousinage idéologique permet parfois la transition de lune à lautre mouvance. En Belgique, au sein dun groupe fondé à lUniversité libre de Bruxelles (ULB) par le militant Souhail Chichah, certains étudiants sont ainsi progressivement passés du décolonialisme au djihadisme. On pourrait aussi citer lexemple dAbdellah Boudami. En 2012, il proteste, avec des militantes en burqa, contre la tenue dune conférence de Caroline Fourest (jugée islamophobe) à lULB. Quelques mois plus tard, il quitte la Belgique pour la Syrie, afin dapporter son soutien à « lémergence [] dune résistance islamique solide et cohérente, héritage dune méthode et dune pensée qui se sont construites en réponse aux agissements des États occidentaux sur les décennies précédentes ». La boucle indigéno-djihadiste est bouclée. 

Sur les réseaux sociaux, les militants islamistes tentent de séduire les sympathisants décoloniaux en invoquant la colonisation de lAlgérie pour inciter les musulmans au repli communautaire ou à la hijra (l’exil dans un pays musulman). À chaque nouvelle affaire de voile en France, des chercheurs et militants rappellent lexistence de la campagne de « dévoilement forcé » utilisée par la France durant lépoque coloniale. 

Cependant, linfluence du mouvement décolonial français ne se réduit pas à celle dun vivier de recrutement jihadiste. Cette nébuleuse a réussi à se structurer durablement au sein des partis de gauche, de luniversité, du militantisme islamiste, voire de certaines institutions républicaines – la quasi-totalité des militants décoloniaux acceptant de travailler avec les institutions publiques, ce qui permet dobtenir des subventions, tout en fustigeant le racisme intrinsèque de lÉtat français. Pour autant, quelques failles stratégiques et idéologiques fracturent cette grande famille. 

La première ligne de faille qui traverse les collectifs décoloniaux se joue autour de lalliance ou de lautonomie vis-à-vis de la France insoumise. À la suite dun débat qui sest tenu en décembre 2017 à La Colonie, intitulé « Mélenchon est-il notre pote? », certains militants ont affirmé leur velléité dentrer au sein du parti dextrême gauche. Ce fut le cas de Danièle Obono, devenue depuis députée LFI. Dautres, comme les militants du PIR, ou encore le candidat de la liste Français et Musulmans, Jimmy Parat, ont incité leurs pairs à demeurer autonomes, pour ne pas répéter les erreurs commises dans le passé avec le Parti socialiste. 

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La question du militantisme LGBT constitue une autre source importante de conflit au sein du mouvement décolonial: les homosexuels sont-ils les représentants dun « impérialisme gay et oppresseur », comme on le pense au PIR ou bien dun « groupe minoritaire opprimé », comme le défend le collectif Justice pour Adama)? 

Amar Lasfar, recteur de la mosquée de Lille, et Tariq Ramadan participent à une réunion de soutien à la Palestine, Lille, 7 janvier 2009. © Baziz Chibane / Sipa
Amar Lasfar, recteur de la mosquée de Lille, et Tariq Ramadan participent à une réunion de soutien à la Palestine, Lille, 7 janvier 2009. © Baziz Chibane / Sipa

Enfin, le rapport à lislam divise profondément les collectifs. À la création des Indigènes de la République, le mouvement na pas de connotation religieuse, mais au début des années 2010, certains collectifs séloignent du PIR et commencent à utiliser un langage religieux plus affirmé. Cependant, cette dimension « islamique » demeure minoritaire au sein du mouvement décolonial et la tentative de rapprochement entre Houria Bouteldja et les Frères musulmans, initiée à la fin des années 2000, sest soldée par un échec. 

Les mouvements issus des collectifs « Indigènes » ont donc globalement réussi à imposer une « vision décoloniale » des sociétés occidentales (xixe, xxe, xxie siècles, même combat !) dans les partis de gauche, au sein de la recherche scientifique, du tissu associatif islamiste ou de quartier. Malgré un nombre réduit de militants et une représentation politique faible, le décolonialisme a su profiter des échecs de lantiracisme. Quil sagisse de faire converger les luttes de tous les « damnés de la terre » ou de rassembler loumma mondiale, décolonialistes et salafo-fréristes critiquent et déconstruisent radicalement les épistèmês dun Occident qui, selon eux, na fait que changer. Pour ces deux types de pensée, une décolonisation complète nécessiterait dimposer les systèmes de pensée du « Sud » aux sociétés du « Nord ». Nest-ce pas lune des voies de lislamisation ? 

Si les décoloniaux demeurent flous quant à la définition exacte des « systèmes de pensées du Sud », les militants islamistes, eux, prônent ouvertement ladoption de systèmes juridiques, sociaux et politiques à caractère islamique. Autrement dit, coloniser les anciens colonisateurs.

« The English Game »: football et lutte des classes

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Une série Netflix en six épisodes pour raconter en 1879, à travers la naissance du football moderne, les contradictions de l’Angleterre victorienne.


L’Euro 2020 étant reporté d’un an pour cause de virus, le supporter pourra se consoler avec une excellente série anglaise en six épisodes sur les débuts du football : The English Game que vient de proposer Netflix.  Pour ceux qui douteraient encore que la série est devenue un des modes privilégiés de la fiction en ayant inventé sa propre grammaire narrative, The English Game réunit tous les ingrédients du seul art réellement nouveau que nous ait apporté ce siècle. En six fois cinquante minutes, c’est un univers qui se déploie, celui de l’Angleterre de l’ère victorienne avec sa campagne inimitable qui se mélange aux villes champignon de la révolution industrielle comme dans Les temps difficiles de Dickens. 

La série du scénariste de Gosford Park et Downtown Abbey

Tout est ici soigné : les décors, les costumes, la réalisation de Julian Fellowes qui a été le scénariste de Gosford Park de Altman ainsi que de Downtown Abbey. Rien n’est cheap, rien n’est non plus hyperbolique dans la description de la misère comme dans celle de la fortune pour montrer en cette année 1879 comment le football qui existe de manière codifiée seulement depuis une quinzaine d’années est aussi le vecteur de la lutte des classes. Ce sport inventé pour le pur plaisir du jeu par des aristocrates et des élèves des grandes écoles britanniques  est devenu un divertissement de masse pour une classe ouvrière qui commence à prendre conscience d’elle-même, notamment grâce à des petits patrons issus de ses rangs, bien décidés à ne pas oublier leurs origines. On l’aura compris : si The English Game parle du football, et en parle bien, c’est aussi pour s’en servir comme fil conducteur afin d’explorer les contradictions d’une époque qui oppose les classes, les sexes, les modes de vie et même la géographie, l’Angleterre du Sud bon chic bon genre et celle du Nord industriel dans le bourdonnement des usines où la colère se transforme vite en émeute.

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D’un côté, nous avons l’élégant et séducteur lord Kinaird, ancien d’Eton qui travaille dans la banque paternelle et sa femme Margaret qui se remet difficilement d’une fausse couche. Kinaird est en plus un des très grands joueurs de son temps, capitaine des Old Etonians, régulièrement champions d’Angleterre.

De l’autre, deux ouvriers-footballeurs venus d’Ecosse pour travailler dans une filature du Lancashire, à Darwen : Fergus Sutter et Jimmy Love. Travailler ? Rien n’est moins sûr. Ils sont en fait embauchés comme joueurs rémunérés par un patron du textile qui veut absolument voir une équipe composée d’ouvriers gagner la coupe pour briser le monopole des équipes patronales. 

On n’a pas le même maillot mais on a la même passion

Ces gens se croisent sans se voir dans la vie comme le montrent des plans très révélateurs quand l’action se déroule dans de grands hôtels ou des institutions philanthropiques pour filles-mère. Le seul endroit où ils  peuvent se rencontrer à tous les sens du terme, c’est le terrain. Et évidemment, cela ne se passe pas très bien. Là où The English Game montre, en plus de sa virtuosité, son intelligence d’une époque, c’est dans l’absence de manichéisme. L’aristocratie est sincèrement indignée par la brutalité et l’arrivée de l’argent dans ce qui devait rester un vrai divertissement tandis que du côté ouvrier, payer les joueurs est devenu une nécessité puisque leurs équipes, composées d’hommes qui s’usaient douze heures par jour six jours sur sept, n’arrivaient évidemment pas avec les mêmes chances pour jouer. 

Parfaite métaphore de ce qui se joue sur le front social, The English Game est aussi ce jeu où Fergus Sutter et Jimmy Love – qui ont réellement existé tout comme Lord Kinaird-  inventent le football moderne en multipliant les passes et, comme on dit chez les commentateurs, en se créant des espaces. 

Le ballon circule, et l’Histoire aussi.

The English Game Depuis le 20 mars sur Netflix, six épisodes, avec :Edward Holcroft, Kevin Guthrie, Charlotte Hope. Créateurs :Julian Fellowes, Tony Charles, Oliver Cotton

Epidémie: à quoi a donc servi le rapport sénatorial de 2010 ?


Après la séance des questions de contrôle du gouvernement qui s’est tenue mercredi 25 mars au Sénat et à laquelle assistaient quatre ou cinq sénateursles autres pouvaient suivre cette séance sur la chaîne parlementairele Président Gérard Larcher a demandé à ses collègues de profiter de la suspension des travaux parlementaires pour poser des questions écrites au gouvernement. 


Alors qu’ils ont des élections sénatoriales en septembre prochain, comment les sénateurs pourraient-ils se dispenser de montrer à leurs grands électeurs qu’ils sont en alerte ? Puisque le cafouillage gouvernemental inquiète nos concitoyens, feignons d’en être la solution ! C’est la sempiternelle petite comédie politique, à mille lieues des préoccupations des Français.  

En face du nombre de morts que les Français découvrent chaque soir sur leurs écrans de télévision, cet appel de Gérard Larcher est choquant. Comme si les ministres n’avaient rien de mieux à faire aujourd’hui que de se laisser accaparer par des questions qui n’ont qu’un intérêt électoraliste.

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Le Président du Sénat devrait plutôt recommander à ses collègues la lecture du rapport de la commission d’enquête sénatoriale qui lui fut remis le 29 juillet 2010. Cette enquête concernait la gestion par le Gouvernement de la grippe H1N1. Etant donné les informations qui se trouvent dans ce rapport, on se demande à quoi ce travail a bien pu servir. Et à qui ? Sûrement pas aux Français qui ne comprennent toujours pas la pénurie de masques à laquelle le pays se trouve confronté. 

Une absence de réaction

L’Organisation Mondiale de la Santé s’était-elle trompée en 2009 au sujet de l’importance de l’épidémie de grippe H1N1 et avait-elle, par des décisions trop alarmistes, conduit Roselyne Bachelot, ministre de la santé et des sports, à engager des dépenses excessives ? En prévision de l’épidémie, celle-ci avait notamment constitué un stock d’un milliard de masques chirurgicaux et de 700 millions de masques FFP2.  

A la lecture de ce rapport sénatorial qui rappelle ce que furent les recommandations de l’OMS en matière de prévention des risques épidémiologiques, on ne peut être qu’abasourdi par l’absence de réaction du gouvernement face à l’épidémie de Covid-19. Comment le ministère des Solidarités et de la Santé a-t-il pu être aussi imprévoyant, aussi négligentces dernières semaines, ces derniers mois mais également ces dernières années ? Et l’opposition, qu’a-t-elle fait, qu’a-t-elle dit ? Et, de manière plus générale, le Parlement, dont un des rôles essentiels est de contrôler l’activité du Gouvernement, qu’a-t-il contrôlé ? 

C’était écrit

Dans le Plan mondial OMS de préparation à une pandémie de grippe, document qui fut adressé en 2005 aux États et auquel il est fait référence dans ce rapport sénatorial, on lit ceci : « Les voyages aériens pourraient accélérer la propagation d’un nouveau virus et diminuer le temps disponible pour préparer les interventions. Les systèmes de soins de santé pourraient être rapidement surchargés, les économies mises à rude épreuve et l’ordre social ébranlé. Si l’on estime qu’il est quasiment impossible d’arrêter la propagation d’un virus pandémique, il devrait être possible d’en réduire les conséquences au minimum en se préparant à l’avance à relever le défi ».  

Comment le président du Sénat, a-t-il pu déclarer le 12 mars dernier au micro d’Europe 1 : « Je ne crois pas beaucoup aux barrières des douaniers » ? Et le Président Macron, le même jour, à la télévision : « Nous devons éviter le repli nationaliste. Ce virus, il n’a pas de passeport »? 

La surdité de nos responsables politiques à ce que dit l’OMS sur la propagation du virus par les voyages aériens n’a d’autre cause que l’idéologie libre-échangiste qui est la leur. Cette conception des échanges s’efforce, depuis des années, de dépouiller l’homme de sa citoyenneté pour en faire un sujet économique sans saveur et sans frontière. Ce projet est le leur depuis si longtemps que, malgré les dégâts économiques qui s’annoncent, ils peinent, aujourd’hui encore, à en voir la folle absurdité. « Notre esprit, expliquait très justement Bergson, a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l’idée qui lui sert le plus souvent. » Cette « irrésistible tendance » à croire à la « mondialisation heureuse » caractérise le politiquement correct qui sévit jusque sur les bancs des grandes écoles où leshumanités, et la liberté d’esprit qu’elles garantissaient, ont été depuis longtemps passées au karcher. 

Le rapport sénatorial rappelle ce à quoi les pays membres sont tenus : « Chaque pays est instamment prié d’élaborer ou de mettre à jour un plan national de préparation à la grippe conformément aux recommandations figurant dans ce document ». Il précise ensuite que le plan français de 2009 préconisait notamment « la constitution de stocks nationaux de produits de santé et de matériels de protection et le renforcement des capacités de production de masques par l’industrie française ». De même que les raisins étaient trop verts pour le renard de la fable qui ne pouvait les attraper, de même les masques étaient inutiles aux yeux du Gouvernement et de ceux qui ne voulaient pas l’embarrasser. Or, le rapport précise non seulement le rôle et l’importance des masques mais également quels sont les personnels qui doivent impérativement en être équipés. 

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On n’entend pas beaucoup le sénateur (LR) Alain Milon depuis le début de la crise du Covid-19. C’est pourtant lui qui fut le rapporteur de la commission d’enquête sur le H1N1. Médecin de profession, il préside la commission des Affaires sociales du Sénat. Sans doute ce partisan de la PMA et de la GPA fut-il plus préoccupé par les problèmes sociétaux que par celui de la sécurité sanitaire des Français. 

Si les sénateurs voulaient à tout prix interroger le gouvernement, leurs questions gagneraient à s’appuyer sur ce rapport dont personne ne parle, sur ses conclusions et ses préconisations. Depuis 2009 que sont devenues ces dernières ? Ont-elles eu un début de réalisation ? 

« Il est inutile, écrivait Montesquieu, d’attaquer directement la politique en faisant valoir combien elle répugne à la morale, à la raison, à la justice. Ces sortes de discours persuadent tout le monde et ne touchent personne ». Si Montesquieu a raison, cette raison n’est certainement pas suffisante pour baisser les bras. C’est ce que nous montrent tous les jours les personnels soignants, les pompiers, les salariés chargés des transports et du ravitaillement, les policiers et les militaires. 

Le choc pétrolier à l’envers


Alors que la pandémie installe le chaos un peu partout, quel est le paramètre le plus inquiétant du tableau de bord économique mondial? La chute des cours du pétrole liée au Covid-19 peut effrayer, d’autant que Moscou, Riyad et Washington ne parviennent pas à s’entendre…


Quel est le paramètre le plus inquiétant du tableau de bord économique mondial? Nous n’avons que l’embarras du choix. La chute des bourses est anecdotique au regard de menaces en voie de réalisation.

Que faut-il craindre le plus ? Le surendettement des entreprises en Chine mais plus encore aux États-Unis, enfin avoué par Janet Yellen, l’ancienne présidente de le Réserve Fédérale qui incrimine, mais un peu tard, les pratiques dolosives des rachats d’actions et de versements de dividendes imposées par les grands actionnaires ? Le surendettement de maints États émergents endettés en dollars dont la faillite émerge comme un serpent de mer à chaque épisode difficile ? Ou le surendettement des États dits sûrs mais dont on ne voit pas comment ils vont pouvoir résorber leurs dettes, tout spécialement dans la zone euro ?

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Mais c’est peut-être la chute des prix du pétrole et, dans son sillage, des prix des matières premières, qui pourrait être le facteur le plus déstabilisant. Nous assistons en effet à un choc pétrolier à l’envers au regard des deux grands chocs pétroliers de 1974 et 1984.

Nous disons bien choc à l’envers et non contre-choc, comme ces réajustements du marché intervenus au lendemain des chocs proprement dits. Alors, en 1976 et 1983, la baisse des prix du brut avait soulagé les économies consommatrices d’Europe, des États-Unis et du Japon accablées par la récession économique.

Car le chaos qui s’est installé sur les marchés pétroliers et gaziers est porteur d’effets collatéraux massifs. Premièrement, sur les pays producteurs qui s’appuient sur cette ressource principale, dans le Golfe Persique, en Afrique et en Russie qui devraient être contraints à des coupes claires dans leurs dépenses publiques, au détriment de leurs productions intérieures mais aussi de leurs grands fournisseurs étrangers. Deuxièmement, sur les grandes compagnies productrices projetées vers la faillite : songeons à l’Aramco, tout juste introduite en bourse, et aux producteurs de gaz et de pétrole de schiste américains. Troisièmement, sur les créanciers de ces États et de ces compagnies.

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Il faut comprendre que la situation n’offre pas de symétrie avec les chocs de 74 et 80. Alors, les ressources en dollars des pays producteurs avaient été recyclées par le système bancaire occidental qui en avait fait ses choux gras. Alors, les pays enrichis par le profit d’aubaine issus de la hausse des prix avaient multiplié leurs dépenses sociales et leurs dépenses d’infrastructure au profit des entreprises occidentales. Tandis que la baisse des prix des carburants, d’effet marginal sur des économies européennes et américaines paralysées par la pandémie, sera facteur de déflation générale des prix…

Par dessus tout, cette baisse réduit les disponibilités en dollars, lubrifiant du système économique mondial, alimentées par les marchés pétrolier et gazier : les injections de monnaie de la Réserve Fédérale, orientées vers les acteurs financiers, n’y changeront rien.

Sans remontée des prix pétroliers et gaziers, nous courons à la déflation mondiale.

Le Maghreb malade du coronavirus

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Maroc, Algérie et Tunisie réagissent différemment à la crise sanitaire. Si Rabat s’affirme progressivement comme la grande puissance régionale, Alger souffre plus que jamais d’une gouvernance défaillante. Et Tunis reste dans l’incertitude. 


La vidéo a fait le tour de Youtube. On y voit un gendarme marocain au physique de lutteur asséner une énorme gifle à un sujet du Roi n’ayant pas respecté le couvre-feu.

Le Covid-19 a traversé la Méditerranée

Contrairement aux propos surréalistes du gouvernement français en janvier, qui rappelle la gestion du nuage de Tchernobyl, un virus passe les frontières. Même la mer. La peste noire était arrivée par le port de Marseille, le virus du pangolin par les aéroports. Question d’époque. Et les pays du Maghreb n’échappent pas à ce drame mondial. Ils font avec les moyens du bord, faute de moyens techniques et humains suffisants puisque nombre de leurs médecins officient en dehors de leurs frontières. Selon l’Ordre des médecins, près de 20 000 médecins maghrébins travaillent en France, ce qui représente un tiers des praticiens étrangers : 25% sont nés en Algérie, 11% au Maroc et 7% en Tunisie.

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Au royaume chérifien, on a rapidement pris les choses très au sérieux. Et on ne rigole pas avec les ordres. Le territoire marocain est extrêmement mal pourvu en services hospitaliers, particulièrement dans les zones rurales et montagneuses. Les lits de réanimation et les tests manquent. On s’en remet donc à la discipline et à la solidarité nationale. Le confinement obligatoire est jusqu’à présent respecté par sa population qui fait preuve de civisme. Les lieux publics ont été déclarés interdits sous peine de sanctions pénales. Seuls quelques groupes islamistes ont fait entendre une voix dissonante en organisant à Tanger et à Fès des rassemblements pour contester la fermeture des mosquées. Mais ils ont été rapidement mis au pas, Rabat les contrôlant avec une main de fer depuis les attentats de Casablanca (2003).

Maroc : les ministres milliardaires philanthropes

Afin d’éviter une catastrophe économique et une situation sanitaire à l’iranienne, le roi a créé le 15 mars un Fond spécial pour la gestion de la pandémie. Doté de 10 milliards, il doit servir à la « mise au niveau du système de santé afin de contenir la pandémie, mais aussi au soutien à l’économie nationale, à la sauvegarde de l’emploi et à la réduction de l’impact social occasionné par cette situation ». Un grand élan de solidarité s’organise dans un pays où 345 cas ont été diagnostiqués et 25 personnes décédées. Les ministres et parlementaires font don d’un mois de salaire au profit du fond contre le coronavirus. Plusieurs milliardaires ont également mis la main à la poche, comme le ministre de l’agriculture Aziz Akhannouch, première fortune du pays, ou celui de l’Industrie, le richissime Moulay Hafid Elalamy.

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Le Maroc devient bel et bien la puissance montante dans la région. Sa stabilité lui a permis de réagir rapidement tout en s’appuyant sur une solidarité ancestrale pour pallier les problèmes structurels du pays.

Chaos algérien

En Algérie, ce n’est pas le même topo. Longtemps, le pays a eu une médecine performante. Les gouvernements de Ben Bella, de Boumediene et consorts avaient à cœur de développer une médecine efficace sur l’ensemble du territoire. À partir de 1962, des coopérants français, dont certains issus des Réseaux Jeanson, des Bulgares et les éternels cubains, que l’on retrouve aujourd’hui en Italie, ont formé des générations de médecins compétents. Les années 80 ont marqué un tournant. Au fil des ans, les effectifs se sont amenuisés et nombre de médecins ont fui en France le Front Islamiste du Salut. Tout le monde se souvient des multiples hospitalisations de Bouteflika dans l’hexagone. En plus de ces lacunes, Alger souffre évidemment de difficultés politiques, se montrant pour le moment incapable de délivrer des consignes claires.

Le président Tebboune peut cyniquement remercier le virus de lui avoir épargné un énième hirak. La population est pour le moment contrainte de rester de 7 heures à 19 heures à la maison. Les wilayas de Batna, Tizi-Ouzou, Sétif, Tipasa, Constantine, Médéa, El Oued, Boumerdès et Oran se trouvent déjà d’ores déjà en voie de confinement. La nuit peut être folle à Alger mais tout le monde s’attend à un confinement général. Seulement, personne ne sait quand la décision tombera. Le gouvernement a peu de marge de manœuvre. Avec des journalistes d’opposition encore en prison, la transparence n’est pas garantie.

Officiellement, au 28 mars, on déplorait 454 malades et 29 morts.

Flou tunisien

La Tunisie est confinée. Comme au Maroc, un plan d’aide en urgence a été voté. Dans un pays en rémission politique et économique, le virus tombe vraiment mal. Le 21 mars, le Premier ministre Elyes Fakhfakh a débloqué 800 millions d’euros afin de protéger entreprises et chômeurs. 158 millions seront consacrés aux personnes mises au chômage technique et aux 285 000 familles les plus démunies. Mais dans un pays où 40% de l’économie reste informelle, beaucoup de Tunisiens doutent de pouvoir bénéficier de cette aide. Les artisans, essentiels à l’économie du pays, mais déjà exemptés de charges, ne pourront pas y compter. Quant aux anciens étudiants, majoritairement acquis à l’actuel président mais souvent en travail partiel, rien n’indique qu’ils en bénéficient,

C’est le flou artistique à Tunis. Qui paiera l’aide ? On parle d’une demande au Front monétaire International.

Bref, le Maghreb semble parfois naviguer à vue, comme la rive nord de la Méditerranée. Sans parler de la Libye. Jusqu’où ira la crise ? Nul ne le sait mais une chose est sûre : les conséquences peuvent être encore plus graves que prévu. Et certains pourraient encore en profiter.

« Beau-père », un film comme on n’en fera plus


Servi par Patrick Dewaere, Maurice Ronet, Nicole Garcia et la jeune Ariel Besse, Bertrand Blier raconte dans Beau-père (1981) la relation trouble et délicate entre un trentenaire et sa belle-fille adolescente. Dérangeant et déchirant.


En ces temps confinés, la distance sociale et la claustration forcée oppressent les faux misanthropes, les rendant soudain conscients de leur dépendance aux autres. Mais notre condition de Gregor Samsa 2.0 n’a pas que des mauvais côtés : à défaut de s’empiffrer à longueur de journée ou de relire Vie et destin, chacun peut enrichir sa vidéothèque personnelle.

Tombeau pour la mère

Pour les estropiés virtuels qui se sont arrêtés à la fin du XXe siècle, foin de Netflix, Canal vidéo et autres sites de streaming bien trop pointus pour leur petit encéphale, Youtube offre une fonctionnalité toute simple : louer un film en un clic. Je me suis ainsi résolu à (re)voir la filmographie de Patrick Dewaere en commençant par un film qui me faisait de l’œil depuis longtemps : Beau-père (1981).

Devant la caméra de Bertrand Blier, Dewaere s’affranchit de son compère Depardieu le temps d’un drame familial. Venons-en au synopsis, adapté comme Les Valseuses d’un roman de Blier. Après des années de passion éperdue, Rémi (Patrick Dewaere) et Martine (Nicole Garcia) cohabitent tant bien que mal dans un grand appartement – autres temps… – qu’ils partagent avec Marion, 14 ans, née du précédent lit de Martine. A force de tirer le diable par la queue, lui jouant du piano dans le restaurant d’un grand hôtel, elle achevant une carrière ratée de mannequin, leur couple bat de l’aile. Un jour, après une énième dispute sur l’argent, Martine prend l’auto du couple et se tue au volant.

Lorsqu’il apprend la nouvelle, Rémi, 30 ans, est abattu. Il ne sait même pas comment en informer Marion, certes mûre pour son âge mais fragile comme la lycéenne qu’elle est. En désespoir de cause, il griffonne quelques mots sur une feuille. Tout s’effondre pour Marion, sinon l’affection qu’elle porte à Rémi, son beau-père depuis huit ans. C’est décidé, la jeune fille ne veut pas le quitter. Tant pis pour son père biologique, Charly que Maurice Ronet campe avec le teint cireux de ses dernières années rongées par le crabe. Patron de boîte de nuit alcoolique que Martine avait quitté pour Rémi, Charly prend sa revanche en décidant d’héberger sa fille. Inconsolable, Marion fugue pour revenir chez Rémi et impose son choix à toute la famille.

 « Qu’est-ce qu’elle penserait si elle nous voyait ? » 

Car l’orpheline n’éprouve pas seulement la tendresse filiale d’une fille envers son beau-père. Là est toute l’audace du film : à quatorze ans, Marion se croit et se dit une femme. Une femme amoureuse de son beau-père. De retour chez lui, elle le poursuit de ses avances, le presse de l’initier et dépérit aussi longtemps qu’il la repousse. Loin d’édifier le spectateur, Bertrand Blier filme sans pathos ce que la vie a d’ontologiquement amoral au grand dam des chaisières de tout poil. Il faut avoir l’esprit de système d’Eric Zemmour pour dénoncer dans Les Valseuses un hymne au nihilisme soixante-huitard. Et pourquoi ne pas voir dans Beau-père un éloge éhonté de l’amour libre ? Absurde. D’aucuns pourfendent un Blier réactionnaire, misogyne et antiféministe dont le sublime nanar Calmos révélerait les penchants inavouables. Mais pourquoi diable mêler art et politique ?

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Toute la beauté de Beau-père réside dans son absence de jugement. Ni apologue matznévien ni fable à la morale obligatoire, l’œuvre dépasse son créateur et ses acteurs. Les tempêtes sous un crâne n’y reflètent pas l’opposition entre le bien et le mal, le licite et l’illicite mais les contradictions de chacun. Lors d’une des nombreuses scènes d’alcôve, Rémi confie ainsi à Marion se sentir continuellement épié et observé par le fantôme de Martine. « Qu’est-ce qu’elle penserait si elle nous voyait ? » Avec l’aplomb et l’ingénuité de ses quatorze printemps, Marion répond tout à trac : « Elle penserait que j’ai beaucoup de chance ! » Du sourire aux larmes, la géniale Ariel Besse interprète avec une facilité déconcertante les atermoiements œdipiens de son personnage. Comment comprendre l’amour d’une adolescente pour son beau-père. Hommage à sa défunte mère ? Profanation de sépulture ? « Je suis une femme », répète inlassablement Marion à Rémi, sans doute autant pour le convaincre qu’afin de s’en persuader elle-même.

Ronet au crépuscule

L’un des ressorts cachés du film tient à la présence de Maurice Ronet. Diminué, usé, fatigué, il n’est plus que l’ombre du Feu follet. Le télescopage entre le père de fiction démissionnaire et le comédien à l’hiver de sa vie exacerbe la sensibilité du film. Sur la pellicule, Charly nourrit quelques soupçons mais préfère se voiler la face jusqu’au bout.

Contre toute morale, le spectateur se surprend à épouser le point de vue de Marion. Lorsque Rémi se refuse à elle, voire envisage une nouvelle vie, l’ado éplorée exprime toute la pureté et l’intransigeance de ses vertes années. L’épilogue de Beau-père, dont je ne dévoilerai rien, montre une déchirante rédemption sentimentale. Comme dirait Blier, préparez vos mouchoirs !

Covid-19 rhabille les femmes!

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"Regardez-moi dans les yeux!" Garin Chadwick / Unsplash

Les premières victimes collatérales du coronavirus sont les mannequins du calendrier Pirelli, les playmates et les hôtesses des salons auto


Le Covid-19 ne renvoie pas seulement les femmes au foyer, il les empêche de poser ! S’exposer, leur est désormais formellement interdit. Le port de la blouse sera la nouvelle norme vestimentaire de l’été. Nous allons devoir nous habituer à croiser des individus gantés et masqués dans les stations balnéaires de France. Le téton libre et le bikini ravageur ne seront bientôt plus que des souvenirs comme la promiscuité du slow et le bol de cacahouètes en commun, symboles évidents d’une civilisation avancée.

Calendrier Pirelli annulé, la fin d’u(n) monde

Les intégristes de tout poil rêvaient de la combinaison intégrale, c’est un virus qui va exaucer leur phobie des corps. À la contrainte de circuler librement, s’ajoute celle de pouvoir regarder les femmes (gonflées de désir) sur la plage. Nos vacances ne ressembleront plus jamais à un tube solaire de Patrick Coutin. La notion même de congés payés n’a plus aucun intérêt. Elle perd toute sa symbolique historique. Dans ces conditions-là, nous préférons travailler soixante-dix heures par semaine et mourir au bureau. Le MEDEF a gagné la partie. En plus, il y a rupture de capotes. À quoi bon sortir couvert ? L’espoir fugace et délicieux où le dénudement chaste accompagne les premiers rayons de soleil justifiait la société du travail dans son ensemble. Il en était sa matrice. Nous acceptions d’usiner de longs mois, en serrant les dents, pour avoir enfin le droit d’observer cette lumière-là. L’érotisme était un art de vivre à la française. Il venait souvent du Sud, de Saint-Tropez à Palavas. Sur le sable, devant ce ballet enjôleur, nous oubliions, un instant, les petits chefs, les ordres contradictoires et l’absurdité de notre existence professionnelle. Ces cinq semaines arrachées au système nous permettaient de ne pas trop nous haïr. Nous étions encore des Hommes debout. Nos enfants avaient un peu d’estime pour nous. Cette année, l’été est mort au printemps. Notre tourisme et notre industrie du maillot de bain s’en remettront-ils ? 

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Ce grand mouvement de l’habillement forcé et oppresseur, vient de faire d’autres victimes, les mannequins lingerie qui se déplient d’habitude en trois volets dans les magazines. Les belles filles qui n’ont pas peur de se montrer subissent une double peine : la colère des féministes et aujourd’hui, la perte de leur emploi. Le calendrier Pirelli a annoncé l’abandon de sa prochaine édition. Depuis 1964, cet objet de tous les fantasmes n’est pas vendu dans le commerce mais envoyé gratuitement à quelques privilégiés. J’ai connu d’heureux bénéficiaires qui en étaient aussi fiers que de leur diplôme de chirurgien ou d’HEC. Mon père me disait souvent, l’humanité se partage en deux, ceux qui reçoivent le calendrier et les autres. Et dans sa voix, tous ces autres représentaient une population abandonnée à son triste sort, comme si elle n’avait pas accès à l’eau potable. L’idée d’offrir un portfolio en édition limitée revient à la succursale britannique Pirelli UK Limited qui charge Robert Freeman, le photographe des Beatles, « de réaliser le premier calendrier aux Baléares ». Que les libidineux ne se méprennent surtout pas, nous sommes assez loin de « l’esprit camionneur », gros seins et pince monseigneur à l’arrière des cabines, bien qu’un jour, il faudra écrire un essai sur cette mythologie des garages, cambouis et hypertrophie mammaire, string et huile de vidange. Le calendrier Pirelli, dans ses premières années, est « soft », on y voit des scènes dignes d’un album de Martine ou Caroline. La nudité arrivera plus tard. 

Les playmates et les hôtesses du Salon de l’auto débauchent

Dans cette longue histoire, stoppée momentanément je l’espère, je retiens deux années particulièrement évocatrices. L’édition 1969 est l’œuvre de Harri Peccinotti qui signe ici un reportage sur la Californie, ses surfeuses blondes, ses buggys et son appétit de vivre en reprenant l’esthétique du découpage en vignettes comme dans un film policier de McQueen. Et l’année suivante, la maestria des peaux perlées par Francis Giacobetti, le prince de la sensualité suffocante, dans un style volontiers plus accrocheur, avec des gros plans sur des maillots ajourés en tricot et des tee-shirts mouillés. Ces derniers jours, les mauvaises nouvelles volent en escadrille. On apprend également que le magazine Playboy profiterait de la crise sanitaire pour mettre un coup de pelle définitif à sa version papier, se recentrant sur la digitalisation et son offre numérique. L’abandon du papier est aussi obscène qu’un ex-ministre en finition manuelle. Je pourrais faire le pédant et vous parler des textes admirables de Ian Fleming ou Woody Allen lus dans les pages de Playboy, des interviews exclusives de Castro, Martin Luther King ou Frank Sinatra et même du soutien de Hugh Hefner aux jazzmen, je resterai sur l’essentiel : l’étrange et pénétrante playmate. Un tel don de soi mérite louanges et un pieux recueillement. Je retiens, là aussi, deux millésimes. 1972 sera, à jamais, marquée par l’apparition en janvier de Marilyn Cole dont la maturité explosive est un exemple de dignité pour toutes les femmes. Et puis 1974, l’année miraculeuse avec Nancy Cameron en janvier, Marylin Lange en mai, Jean Manson en août et Bebe Buell en novembre, qui valide, sans nul doute et sans débat théologique, la main de Dieu sur Terre. 

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Dans notre confinement, une dernière nouvelle nous assomme. Le salon de l’auto à Paris n’aura pas lieu cet automne. Il s’appelait depuis de nombreuses années, Mondial de l’Auto, coquetterie technocratique, je suppose. Que vont devenir toutes les hôtesses ? Elles étaient indispensables à son bon fonctionnement et à sa permanence, elles donnaient à la fadeur de certaines voitures exposées, une dimension sentimentale et une fenêtre d’évasion. Combien d’éditions ont-elles sauvé par leur indispensable présence ? Si vous pensez que je blague, je vous conseille de vous procurer le beau livre de l’allemand Werner Eisele sobrement intitulé Cars and Girls. L’ouvrage débute par des archives prises sur les stands de plusieurs salons européens. Longtemps, je me rappellerai de Turin 1971 et de deux mannequins sur la banquette arrière d’une Alfetta, elles portaient des pulls en maille à col rond et de longs cheveux bouclés. Et puis quand je repense à ces clichés du salon de Paris au tout début des années 1970, chez les Anglais d’Austin/British Leyland, un sosie de Purdey m’extrait de ma léthargie. Elles étaient des phares dans notre nuit, je ne les oublie pas.  

Cars and Girls

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Jean-Luc Gréau: « Les entreprises se décapitalisent tandis que les actionnaires s’engraissent »

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© Soleil

Dans son nouveau livre Le Secret néolibéral, notre collaborateur Jean-Luc Gréau dénonce le cours actuel de la mondialisation. Indépendance des banques centrales, privatisation des profits, mutualisation des pertes : le rapport de forces mondial redevient défavorable aux salariés.


Causeur. Depuis la crise de 2008, vous analysez ce que vous avez appelé dans La Grande Récession (2012) la « grande bifurcation historique ». Elle consiste à confier la régulation des marchés financiers à leurs propres acteurs. Aujourd’hui, avec Le Secret néolibéral, vous en décryptez la matrice idéologique. Commençons par le commencement : qu’est-ce que le vocable néolibéralisme et en quoi est-il différent du libéralisme? 

Jean-Luc Gréau. C’est précisément l’autorégulation du marché par ses propres acteurs qui justifie le nouveau vocable. Et dans Le Secret néolibéral, j’ajoute à mon analyse précédente deux éléments essentiels. Le premier est l’indépendance des banques centrales. Comme s’il s’agissait d’une épidémie, les plus grandes banques centrales, en dehors de l’allemande et de l’américaine, ont été soustraites à la tutelle de l’État. Je rappelle au passage la formule éclairante de Bonaparte au moment de la création de la Banque de France, en 1803 : « Il convient que la banque soit dans la main de l’État, mais n’y soit pas trop. » 

Justement, peut-être l’était-elle trop. En quoi l’indépendance des banques centrales est-elle un problème ? N’est-il pas sage d’éloigner la planche à billets des mains des politiciens, surtout quand on se souvient de l’inflation des années 1970-1980 ? 

Vous avez raison : c’est au nom de la lutte contre le risque d’inflation que ce changement a été mené. Or, au moment où il est intervenu, rien ne le justifiait plus ! Partout en Occident, sauf dans l’Allemagne aux prises avec la réunification, le taux d’inflation était tombé à un son plus bas niveau de l’après-guerre – à peine plus de 2% en France en 1994, date du changement. Et tout risque d’inflation par les salaires était écarté par l’entrée progressive dans le libre-échange mondial, issu des accords de l’OMC signés eux aussi en 1994, la célèbre mondialisation ! La vérité est qu’il s’agit d’une privatisation déguisée des banques centrales, un élément décisif de l’autorégulation financière ! Les banques centrales ont été intégrées au jeu des marchés. Pour faire bref, il ne s’agissait plus pour ces nouvelles banques centrales indépendantes de contrôler le crédit et les prix, mais de garantir la valeur de ces dettes. 

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 Et quel est le deuxième élément nouveau ? 

C’est le « quantitative easing » (QE) assouplissement quantitatif dont la logique a été maladroitement interprétée. Il s’agissait non de créer de la monnaie pour venir au secours des banques et des fonds de placement (l’image de l’hélicoptère larguant des billets), mais de retirer une fraction des emprunts qui engorgeaient les marchés pour les placer en réserve dans les bilans des banques centrales ! 

Il convient de souligner, en conclusion, que c’est sous la direction de banques centrales indépendantes qu’ont été semés les germes des crises financières de 2008, venue des États-Unis, et de 2010, issue des entrailles de la zone euro. On cherchera vainement cette remarque dans l’abondance d’analyses suscitées par ces deux crises d’importance historique. Ce seul fait devrait pourtant nous engager àexaminer la bienfaisance présumée de ce statut d’indépendance. 

 Dans ce contexte, le mot « marché » a-t-il toujours un sens ? Sommes-nous toujours dans une logique capitaliste dans le sens donné à ce terme depuis le xviiie siècle ? 

La logique capitaliste demeure dans la mesure où la concurrence est la règle sur les marchés économiques et incite les entreprises à toujours plus d’innovation et de productivité. Mais un élément nouveau issu du libre-échange mondial étend la concurrence au-delà du champ défini par la qualité des produits et l’efficacité des processus de production : désormais, le coût du travail et de la matière grise importe au moins autant que les efforts qualitatifs. 

 C’est ce que vous appelez dans votre livre la « ligue des employeurs » 

Exactement ! Et la mondialisation l’avait reconstituée à l’échelle planétaire sous la pression discrète, mais impitoyable des grands actionnaires qui n’ont d’autre axiome que la création de valeur pour leur propre bénéfice. Avec la mondialisation, le rapport de forces entre les employés et les employeurs est redevenu défavorable aux premiers, dès lors que les seconds peuvent, à tout moment, délocaliser leurs unités de production. 

Nous sommes donc toujours dans un système de marchés, mais où les acteurs prépondérants des marchés des actions pèsent d’une façon décisive sur la stratégie et la gestion des sociétés cotées. Il suffit de lire les annonces périodiques des directions d’entreprise dès que les résultats sont inférieurs aux attentes des boursiers : « Nous allons réduire nos coûts d’exploitation et nos investissements. » Comme si cela ne suffisait pas, les codes de commerce autorisent désormais le rachat des actions de la société, autrefois prohibé, qui dope mécaniquement le rendement par action. Les entreprises se décapitalisent tandis que les actionnaires s’engraissent. Le système de marché fonctionne bel et bien… à l’envers ! Les actionnaires commandent aux managers, ravalés au rang de commis, qui répercutent la pression des actionnaires sur les salariés et les fournisseurs. 

 Mais cette mondialisation version xxie siècle, couplée avec la révolution numérique, a quand même sorti des centaines de millions des personnes dans le tiersmonde d’une misère noire ! 

Vous ne m’entraînerez pas dans le sophisme et le syllogisme qui sont au tréfonds de votre question ! Le sophisme tout d’abord. L’enrichissement très relatif des classes prolétaires dans les pays dits émergents aurait pu être obtenu sans le concours du libre-échange mondial. Les historiens de la Révolution industrielle montrent comment un pays de 6 à 10 millions d’habitants a pu entrer dans l’histoire économique du monde en s’appuyant sur un marché intérieur protégé par des tarifs douaniers. A fortiori, de grands pays émergents tels que la Chine ou l’Inde auraient pu le faire.

A lire aussi: Coronavirus, Waterloo de la mondialisation?

Et je me dois de souligner deux points laissés de côté par les libre-échangistes. Premier point : les pays émergents ont accès aux techniques de production les plus récentes par le biais des sociétés étrangères qui s’installent chez eux. Ils combinent ainsi forte productivité et bas salaires, une contradiction s’il en est. Deuxième point : ils sont d’autant moins incités à revaloriser les salaires qu’ils entendent maintenir leur avantage comparatif. 

Le syllogisme ensuite. Il suffirait que la France se mette au diapason de l’Allemagne pour effacer notre déficit chronique de compétitivité. Mais cela revient à faire abstraction des différences sociologiques, voire anthropologiques. L’Allemagne s’appuie sur un réseau d’entreprises moyennes performantes, à caractère familial, que la France ne peut pas inventer. Pour embrouiller encore la question, certains économistes ont imaginé une société postindustrielle qui relève du fantasme. Enfin, s’agissant de nous, de l’Italie, de l’Espagne ou de la Grèce, bref de pays qui n’ont pas le même tissu d’entreprises et le même tropisme industriel que l’Allemagne ou les PaysBas, la monnaie unique joue un rôle de souricière. En somme, nous sommes les otages de deux tabous, celui du libre-échange mondial et celui de l’euro. 

 

Le secret néolibéral

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Mourir à Minsk

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Timbre biélorusse de 1996 à l'effigie du président Loukachenko. Photo: DR

Le billet du vaurien


Certains pays européens estiment le confinement inutile. C’est le cas de la Suède et de la Hollande qui le jugent préjudiciable à l’économie et dangereux pour la santé psychique de leurs habitants. D’une efficacité douteuse en outre puisque seule une immunité quasi générale de la population peut mettre hors de nuire le coronavirus. Pourquoi pas ? La peur n’a jamais été une bonne conseillère et face à une pandémie mieux vaut peut-être se montrer fataliste et attendre qu’elle passe.

Cette position extrême a été choisie par la Biélorussie dont le président, Alexandre Loukachenko, a proclamé non sans panache qu’il préférait mourir debout plutôt que vivre à genoux. Grand hockeyeur devant l’Éternel, il pense que le sport est le médicament le plus naturel avec la vodka. Il se gausse de la psychose qui a même gagné son voisin russe. Il a décidé que les stades, les restaurants, les cinémas, les théâtres resteront ouverts. Quant aux malades, ils sont bien sûr accueillis à l’hôpital, mais on ne déplorerait jusqu’à présent qu’un mort. Sans doute a-t-il manqué de vodka…

On peut juger cette politique ubuesque et irresponsable. Mais narguer la Faucheuse plutôt que de geindre et accepter des restrictions à la conduite de nos vies n’est pas pour me déplaire. Mourir à Minsk ou être intubé à Paris : pour moi, le choix est vite fait. Et pour vous ?

L’ IA assignée à résidence

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"Ex machina" , film de Alex Garland (2015) © DNA Films / Film4 DNA Films / Film4 / Collection ChristopheL via AFP

L’intelligence artificielle et les merveilleux progrès longtemps promis par les thuriféraires du “transhumanisme” font défaut à une humanité en proie au péril du coronavirus. Toutefois, la géolocalisation offre déjà des perspectives inédites de contrôle des humains récalcitrants…


Au temps du confinement, l’homme étant en cage, la nature a repris ses droits. Ici et là, on assiste à ce délicieux spectacle offert par des animaux qui se réapproprient leurs espaces naturels, comme ces cygnes rivalisant d’adresse pour atterrir sur les lacs du Bois de Boulogne. D’autres, bien plus sauvages, s’aventurent même jusque dans les territoires urbains à présent délaissés par les hommes confinés, comme ce puma entrevu à Santiago. En revanche, une autre espèce qui était, quant à elle, en voie d’apparition, manque à l’appel. 

Sauvons déjà l’humanité

L’Intelligence Artificielle, comme son créateur, a déserté les lieux, à croire qu’elle se serait confinée dans son espace algorithmique. Pourtant, composée de programmes et de datas, elle n’a pas franchement à craindre d’être infectée ! 

Aujourd’hui, on est interpellé par le silence intersidéral de ces thuriféraires technophiles qui vantaient ses prouesses à longueur d’éditos portant sur la 3ème révolution industrielle ? Où sont-ils ces chantres de l’idéologie progressiste qui réunis lors des grandes messes de la Tech voyaient dans l’intelligence artificielle l’avenir de l’homme ? À croire qu’il suffit d’un petit microbe venu de Chine qui infecte la planète entière pour ébranler leur foi dans cette IA qui n’a de puissance que superficielle à défaut d’être thaumaturgique. Il faut dire que l’heure n’est plus à vouloir transhumaniser l’humanité mais bien à la sauver. 

A lire aussi, Drieu Godefridi: Renaissance des frontières

Pourtant, objets intelligents et autre robotisation sophistiquée seraient bel et bien utiles non seulement pour faire tourner les usines à l’arrêt et quadrupler la cadence de celles destinées à produire masques,  appareils respiratoires et autres produits nécessaires au corps médical mais également pour assurer le turn over de ceux dont le métier est à risque en ce moment : chauffeurs routiers, caissières, éboueurs sans compter les forces de l’ordre et tout le personnel hospitalier… ! Cette technologie ultra pointue n’aurait pas été utilisée pour remplacer mais pour soulager, aider, assister.  

Musk: un prophète passé de mode

Prenons le corps médical. On aurait préféré voir à l’œuvre une armada de Watson et autres robots intelligents prêter leurs mains robotiques et venir renforcer les rangs de ces soignants envoyés sur le front sanitaire, dépourvus de protection anti contagion, ou alors, pour les plus chanceux et les plus ingénieux, équipés de masques de plongée qui leur tuméfient le visage au fil des heures passées au bloc ou auprès des patients en réanimation. La redoutable invulnérabilité et infatigabilité de ces stakhanovistes métalliques, tant louée quand tout va bien, fait cruellement défaut quand tout va mal. 

Au lieu d’être augmenté, le corps médical est finalement anémié. 

Idem pour les routiers, on aurait préféré voir filer sur les routes de France désertées par les automobilistes confinés, une armada de transporteurs 100% autonomes plutôt que des chauffeurs, privés de pauses, faute d’airs de repos, de douches, de restaurants ouverts, devant compter sur le casse-croute préparé la veille par une éventuelle épouse dévouée.  On aurait aimé qu’un Elon Musk mette son hubris technologique au service du collectif au lieu de le voir assouvir ses rêves prométhéens. Au regard du bilan macabre dressé tous les soirs sur les chaines d’info en continu, et qui va être considérablement alourdi par la tragédie qui se profile sur le sol américain, la voiture volante du patron de Telsa et autres gadgets intelligents écoloresponsables nous paraissent infiniment dérisoires.  

Or, si on n’assiste pas au déploiement des innovations issues de cette Intelligence Artificielle dont les épicentres sinoaméricains de la Tech Mondiale nous promettait l’avenir radieux, la technologie ultra connectée n’est pas totalement absente de la crise actuelle. 

L’abominable géolocalisation menace

En effet, face à cette guerre menée contre le Covid-19, l’innovation tech est mise à contribution mais pas franchement de manière altruiste. L’IA n’est pas là pour nous aider, nous guérir, nous pauvres humains, faibles créatures que nous sommes, soumis à une mortalité assurée, causée ou non par le virus chinois, mais bien plutôt pour nous surveiller et nous contrôler. Comment ? Grâce aux données des opérateurs de smartphones qui permettent, entres autres, de pister les allers et venues de la population.

Cette géolocalisation punitive a été utilisée en Chine, en Corée du Sud et dans quelques pays européens les plus touchés par le virus, comme l’Espagne et dans la région italienne la plus sinistrée, la Lombardie. Le but de ce pistage numérique : mesurer l’efficacité du confinement et de traquer le non-respect de ses règles. 

En France, tout est suspendu à l’avis du CARE, de ce comité scientifique, chargé de conseiller le président sur les mesures nécessaires pour enrayer la propagation de l’épidémie. Selon un communiqué de presse de l’Élysée, daté du 24 mars, l’une des mesures à l’examen serait d’établir « une stratégie numérique d’identification des personnes ayant été au contact de personnes infectées ». Traquer pour mieux protéger, telle serait la mission de ce comité qui pourrait honorer, peut-être plus dignement son acronyme anglais, en mettant en place ce « backtraking » là où la responsabilité citoyenne fait cruellement défaut c’est-à-dire dans les territoires perdus de la République. 

Dans Surveiller et punir, Michel Foucault avait analysé comment une épidémie offrait la possibilité d’exercer un pouvoir disciplinaire sur les corps. L’auteur ouvre le chapitre consacré au Panoptique, cette architecture carcérale inventée par le philosophe utilitariste anglais, Jérémy Bentham, en distinguant deux contagions, la peste et la lèpre et en expliquant comment elles ont permis la mise en place d’un gouvernement sur les corps bien distinct, «  deux manières d’exercer le pouvoir sur les hommes, de contrôler leurs rapports, de dénouer leurs dangereux mélange ». Alors que la lèpre induit une pratique d’exclusion, d’exil, la peste, elle, génère une autre logique, celle de la discipline où se met en place un quadrillage, un découpage qui se ramifie de plus en plus. Mais relisons plutôt Michel Foucault : « A la peste, répond l’ordre (…) qui prescrit à chacun sa place, à chacun son corps, à chacun sa maladie et sa mort, à chacun son bien, par l’effet d’un pouvoir omniprésent et omniscient… » 

Remplaçons la peste par le coronavirus, ça marche tout aussi bien !

Surveiller et punir: Naissance de la prison

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De l’antiracisme au djihad

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Les "marcheurs pour l'égalité et contre le racisme" arrivent devant l'Assemblée nationale, Paris, le 2 décembre 1984 © Dominique Faget / AFP

Depuis la fin des années 1980, une partie de la mouvance antiraciste s’est islamisée. De la jonction entre les Frères musulmans et les Indigènes de la République est né un courant syncrétique rejetant la France. Enquête.


Cest une guerre de trente ans. De la Marche des beurs (1983) aux attentats de Charlie Hebdo, de lHyper Cacher et du Bataclan, une partie de la mouvance antiraciste a muté. Elle a commencé à sislamiser dès la fin des années 1980, puis de plus en plus au cours de la décennie suivante sous linfluence des Frères musulmans, avant de converger avec le courant « décolonial » des Indigènes de la République, en 2005, quelques mois avant les émeutes urbaines. Se nourrissant mutuellement, militants décolonialistes et islamistes partagent un même rejet de la France « islamophobe », une rhétorique, une stratégie de mobilisation et peut-être même un projet voisins.

Un processus bien particulier

David Vallat, sympathisant de la Marche des beurs converti à lislam puis au djihadisme du GIA (aujourdhui un repenti qui lutte activement contre lislamisme en France), explique ainsi sa trajectoire : « En 1983, on se disait “enfin, il y a des gens issus de nos milieux qui vont peut-être nous représenter”. On a eu cet espoir-là. Et on a vite déchanté. On a vite vu larnaque avec les socialistes comme Julien Dray et Harlem Désir. Et ce qui nous a le plus choqués, cétait ce slogan, “Touche pas à mon pote”, qui était dune condescendance crasse. Nous, on demandait la protection de lÉtat, légalité des droits, et eux ils nous donnaient la protection de nos concitoyens ! Comme si on était des souscitoyens. Et puis, ce qualificatif de “beur”. Ça na fait quempirer dans les années et décennies qui ont suivi. Cest à partir de là quon a commencé à écouter la doctrine islamiste. »  

Cest ainsi quune frange de lantiracisme, majoritairement universaliste pendant les années 1980, a pris un tournant islamiste au cours des décennies 1990 et 2000. 

Dès la fin des années 1980, le militant Toumi Djaïdja transforme en mosquée le local associatif de la Marche des beurs, dans le quartier des Minguettes (Vénissieux). Par la suite, lUnion des organisations islamiques de France (UOIF), issue des Frères musulmans, déploie son entrisme sur le mouvement, né comme elle en 1983. Les polémiques autour de laffaire du voile au lycée de Creil en 1989 et la fatwa de layatollah Khomeyni contre Salman Rushdie créent un climat idéologique propice à lislamisation des banlieues. Des outils intellectuels et idéologiques sont alors mis à disposition des propagandistes. Ainsi, Yamin Makri et Abdelaziz Chaambi fondent la maison dédition islamique francophone Tawhid en 1989 à Lyon. LUnion des jeunes musulmans sert alors de tribune aux thèses du jeune intellectuel Tariq Ramadan. Ces initiatives mettent lislam à la portée des jeunes enfants dimmigrés. Signe des temps, le chef islamiste tunisien Rached Ghannouchi, annonce lentrée de la France dans le Dar al-Islam (« Terres de lislam ») dès 1990, traduisant les espoirs des militants islamistes vis-à-vis dune jeunesse musulmane française quils jugeaient jusque-là trop francisée et désislamisée. 

Regardons en arrière

Passant sous les radars de lÉtat et des médias, tous ces éléments fermentent au cours des années 1990 pour aboutir à un moment charnière lors des émeutes urbaines de lautomne 2005, début de la décennie sanglante qui aboutira aux attentats de 2015. 

A lire aussi: “Séparatisme”, “communautarisme”: Et si on parlait simplement d’islamisme?

Rétrospectivement, les émeutes doctobre 2005 donnent une signification particulière à la publication, en janvier de la même année, de l« appel des Indigènes de la République », texte fondateur du mouvement décolonial français. Ce courant idéologique se situe au croisement de plusieurs traditions intellectuelles et politiques : le militantisme propalestinien et antisioniste (Youssef Boussoumah, Sadri Khiari), lislam frériste (Karim Azouz), lantiracisme issu du mouvement beur, et enfin les postcolonial studies et le black feminism américains. Le paradigme décolonial, mêlant grilles de lecture tiers-mondiste et islamiste, sadapte aisément au contexte français. Ses militants postulent lexistence dun « continuum colonial » porté par une « islamophobie dÉtat » structurelle, de la conquête de lAlgérie (1830) à nos jours. Par voie de conséquence, les « indigènes » musulmans continueraient à subir une oppression islamophobe quil conviendrait de renverser en « décolonisant » lÉtat et ses institutions. 

Simultanément, lannée 2005 voit fleurir les études postcoloniales dans les universités françaises et le terme « postcolonial » investir les revues scientifiques dirigées par des universitaires qui sont par ailleurs militants antiracistes. Thèses françaises et anglo-saxonnes se nourrissent mutuellement à partir du rapprochement entre Houria Bouteldja et Ramon Grosfoguel, sociologue portoricain rattaché à luniversité de Berkeley, figure de proue du mouvement décolonial américain. La porte-parole des Indigènes de la République Bouteldja intervient régulièrement à luniversité de Berkeley, qui héberge de nombreux colloques sur lislamophobie en France – son modèle de laïcité, perçu comme restrictif, fournissant une illustration contemporaine de la «colonialité du pouvoir ». 

Islamisme, indigénisme, altermondialisme

Une nouvelle génération de chercheurs décoloniaux français, souvent formés aux États-Unis, commence alors à essaimer. On ne compte pas moins de 1108 thèses de doctorat sinscrivant dans le champ des études postcoloniales, toutes disciplines confondues, soutenues ou en préparation depuis le début des années 2000. La montée de ce champ détudes précipite une confusion déjà existante entre le milieu universitaire et le militantisme politique. Les Frères musulmans français sengouffrent dans la brèche, à travers diverses structures, comme le Collectif contre lislamophobie en France (CCIF, fondé en 2003), qui dénoncent une islamophobie dÉtat héritée de la colonisation. 

Lhybridation du tiers-mondisme, de lislamisme et du marxisme est symbolisée par linvitation de Tariq Ramadan au Forum social européen en 2003, qui suscite une polémique. Une question divise alors les altermondialistes : faut-il inclure les partisans de lislam politique dans des combats de gauche ? Les tenants de la « théologie musulmane de la libération », incarnée par Ramadan, saisissent loccasion pour introduire la question du « racisme antimusulman » et de l« islamophobie » dans le logiciel antiraciste de gauche. Lémulsion prend au sein du groupe trotskiste français Socialisme par en bas, mais aussi à Attac. Les militants indigénistes, comme Danièle Obono, membre de SPEB au cours des années 2000, puis de la LCR, aujourdhui députée Insoumise, ou Sadri Khiari, responsable dAttac Tunisie et véritable plume de lappel des Indigènes en 2005, représentent cette tendance spécifique au sein du trotskisme. 

Inversement, de plus en plus de prédicateurs et de penseurs salafo-fréristes mobilisent les thématiques décoloniales. Dans le monde francophone, une des figures principales de cette tendance est Aïssam Aït-Yahya. Dans un entretien accordé au collectif djihadiste français Ana Muslim, ce Franco-Marocain déclare: « Oui, cest toujours le même problème, cest toujours la même politique colonialiste et jai énormément travaillé dans le livre sur lhistoire algérienne. Pourquoi? Parce que lhistoire algérienne, cest une histoire fondamentale pour comprendre ce que le système en fait souhaite de ces musulmans. » Le cousinage idéologique permet parfois la transition de lune à lautre mouvance. En Belgique, au sein dun groupe fondé à lUniversité libre de Bruxelles (ULB) par le militant Souhail Chichah, certains étudiants sont ainsi progressivement passés du décolonialisme au djihadisme. On pourrait aussi citer lexemple dAbdellah Boudami. En 2012, il proteste, avec des militantes en burqa, contre la tenue dune conférence de Caroline Fourest (jugée islamophobe) à lULB. Quelques mois plus tard, il quitte la Belgique pour la Syrie, afin dapporter son soutien à « lémergence [] dune résistance islamique solide et cohérente, héritage dune méthode et dune pensée qui se sont construites en réponse aux agissements des États occidentaux sur les décennies précédentes ». La boucle indigéno-djihadiste est bouclée. 

Sur les réseaux sociaux, les militants islamistes tentent de séduire les sympathisants décoloniaux en invoquant la colonisation de lAlgérie pour inciter les musulmans au repli communautaire ou à la hijra (l’exil dans un pays musulman). À chaque nouvelle affaire de voile en France, des chercheurs et militants rappellent lexistence de la campagne de « dévoilement forcé » utilisée par la France durant lépoque coloniale. 

Cependant, linfluence du mouvement décolonial français ne se réduit pas à celle dun vivier de recrutement jihadiste. Cette nébuleuse a réussi à se structurer durablement au sein des partis de gauche, de luniversité, du militantisme islamiste, voire de certaines institutions républicaines – la quasi-totalité des militants décoloniaux acceptant de travailler avec les institutions publiques, ce qui permet dobtenir des subventions, tout en fustigeant le racisme intrinsèque de lÉtat français. Pour autant, quelques failles stratégiques et idéologiques fracturent cette grande famille. 

La première ligne de faille qui traverse les collectifs décoloniaux se joue autour de lalliance ou de lautonomie vis-à-vis de la France insoumise. À la suite dun débat qui sest tenu en décembre 2017 à La Colonie, intitulé « Mélenchon est-il notre pote? », certains militants ont affirmé leur velléité dentrer au sein du parti dextrême gauche. Ce fut le cas de Danièle Obono, devenue depuis députée LFI. Dautres, comme les militants du PIR, ou encore le candidat de la liste Français et Musulmans, Jimmy Parat, ont incité leurs pairs à demeurer autonomes, pour ne pas répéter les erreurs commises dans le passé avec le Parti socialiste. 

A lire aussi: L’homophobie islamique n’existe pas

La question du militantisme LGBT constitue une autre source importante de conflit au sein du mouvement décolonial: les homosexuels sont-ils les représentants dun « impérialisme gay et oppresseur », comme on le pense au PIR ou bien dun « groupe minoritaire opprimé », comme le défend le collectif Justice pour Adama)? 

Amar Lasfar, recteur de la mosquée de Lille, et Tariq Ramadan participent à une réunion de soutien à la Palestine, Lille, 7 janvier 2009. © Baziz Chibane / Sipa
Amar Lasfar, recteur de la mosquée de Lille, et Tariq Ramadan participent à une réunion de soutien à la Palestine, Lille, 7 janvier 2009. © Baziz Chibane / Sipa

Enfin, le rapport à lislam divise profondément les collectifs. À la création des Indigènes de la République, le mouvement na pas de connotation religieuse, mais au début des années 2010, certains collectifs séloignent du PIR et commencent à utiliser un langage religieux plus affirmé. Cependant, cette dimension « islamique » demeure minoritaire au sein du mouvement décolonial et la tentative de rapprochement entre Houria Bouteldja et les Frères musulmans, initiée à la fin des années 2000, sest soldée par un échec. 

Les mouvements issus des collectifs « Indigènes » ont donc globalement réussi à imposer une « vision décoloniale » des sociétés occidentales (xixe, xxe, xxie siècles, même combat !) dans les partis de gauche, au sein de la recherche scientifique, du tissu associatif islamiste ou de quartier. Malgré un nombre réduit de militants et une représentation politique faible, le décolonialisme a su profiter des échecs de lantiracisme. Quil sagisse de faire converger les luttes de tous les « damnés de la terre » ou de rassembler loumma mondiale, décolonialistes et salafo-fréristes critiquent et déconstruisent radicalement les épistèmês dun Occident qui, selon eux, na fait que changer. Pour ces deux types de pensée, une décolonisation complète nécessiterait dimposer les systèmes de pensée du « Sud » aux sociétés du « Nord ». Nest-ce pas lune des voies de lislamisation ? 

Si les décoloniaux demeurent flous quant à la définition exacte des « systèmes de pensées du Sud », les militants islamistes, eux, prônent ouvertement ladoption de systèmes juridiques, sociaux et politiques à caractère islamique. Autrement dit, coloniser les anciens colonisateurs.

« The English Game »: football et lutte des classes

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© Netflix

 


Une série Netflix en six épisodes pour raconter en 1879, à travers la naissance du football moderne, les contradictions de l’Angleterre victorienne.


L’Euro 2020 étant reporté d’un an pour cause de virus, le supporter pourra se consoler avec une excellente série anglaise en six épisodes sur les débuts du football : The English Game que vient de proposer Netflix.  Pour ceux qui douteraient encore que la série est devenue un des modes privilégiés de la fiction en ayant inventé sa propre grammaire narrative, The English Game réunit tous les ingrédients du seul art réellement nouveau que nous ait apporté ce siècle. En six fois cinquante minutes, c’est un univers qui se déploie, celui de l’Angleterre de l’ère victorienne avec sa campagne inimitable qui se mélange aux villes champignon de la révolution industrielle comme dans Les temps difficiles de Dickens. 

La série du scénariste de Gosford Park et Downtown Abbey

Tout est ici soigné : les décors, les costumes, la réalisation de Julian Fellowes qui a été le scénariste de Gosford Park de Altman ainsi que de Downtown Abbey. Rien n’est cheap, rien n’est non plus hyperbolique dans la description de la misère comme dans celle de la fortune pour montrer en cette année 1879 comment le football qui existe de manière codifiée seulement depuis une quinzaine d’années est aussi le vecteur de la lutte des classes. Ce sport inventé pour le pur plaisir du jeu par des aristocrates et des élèves des grandes écoles britanniques  est devenu un divertissement de masse pour une classe ouvrière qui commence à prendre conscience d’elle-même, notamment grâce à des petits patrons issus de ses rangs, bien décidés à ne pas oublier leurs origines. On l’aura compris : si The English Game parle du football, et en parle bien, c’est aussi pour s’en servir comme fil conducteur afin d’explorer les contradictions d’une époque qui oppose les classes, les sexes, les modes de vie et même la géographie, l’Angleterre du Sud bon chic bon genre et celle du Nord industriel dans le bourdonnement des usines où la colère se transforme vite en émeute.

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D’un côté, nous avons l’élégant et séducteur lord Kinaird, ancien d’Eton qui travaille dans la banque paternelle et sa femme Margaret qui se remet difficilement d’une fausse couche. Kinaird est en plus un des très grands joueurs de son temps, capitaine des Old Etonians, régulièrement champions d’Angleterre.

De l’autre, deux ouvriers-footballeurs venus d’Ecosse pour travailler dans une filature du Lancashire, à Darwen : Fergus Sutter et Jimmy Love. Travailler ? Rien n’est moins sûr. Ils sont en fait embauchés comme joueurs rémunérés par un patron du textile qui veut absolument voir une équipe composée d’ouvriers gagner la coupe pour briser le monopole des équipes patronales. 

On n’a pas le même maillot mais on a la même passion

Ces gens se croisent sans se voir dans la vie comme le montrent des plans très révélateurs quand l’action se déroule dans de grands hôtels ou des institutions philanthropiques pour filles-mère. Le seul endroit où ils  peuvent se rencontrer à tous les sens du terme, c’est le terrain. Et évidemment, cela ne se passe pas très bien. Là où The English Game montre, en plus de sa virtuosité, son intelligence d’une époque, c’est dans l’absence de manichéisme. L’aristocratie est sincèrement indignée par la brutalité et l’arrivée de l’argent dans ce qui devait rester un vrai divertissement tandis que du côté ouvrier, payer les joueurs est devenu une nécessité puisque leurs équipes, composées d’hommes qui s’usaient douze heures par jour six jours sur sept, n’arrivaient évidemment pas avec les mêmes chances pour jouer. 

Parfaite métaphore de ce qui se joue sur le front social, The English Game est aussi ce jeu où Fergus Sutter et Jimmy Love – qui ont réellement existé tout comme Lord Kinaird-  inventent le football moderne en multipliant les passes et, comme on dit chez les commentateurs, en se créant des espaces. 

Le ballon circule, et l’Histoire aussi.

The English Game Depuis le 20 mars sur Netflix, six épisodes, avec :Edward Holcroft, Kevin Guthrie, Charlotte Hope. Créateurs :Julian Fellowes, Tony Charles, Oliver Cotton

Epidémie: à quoi a donc servi le rapport sénatorial de 2010 ?

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Roselyne Bachelot, image d'archive © IBO/SIPA Numéro de reportage: 00544185_000006

Après la séance des questions de contrôle du gouvernement qui s’est tenue mercredi 25 mars au Sénat et à laquelle assistaient quatre ou cinq sénateursles autres pouvaient suivre cette séance sur la chaîne parlementairele Président Gérard Larcher a demandé à ses collègues de profiter de la suspension des travaux parlementaires pour poser des questions écrites au gouvernement. 


Alors qu’ils ont des élections sénatoriales en septembre prochain, comment les sénateurs pourraient-ils se dispenser de montrer à leurs grands électeurs qu’ils sont en alerte ? Puisque le cafouillage gouvernemental inquiète nos concitoyens, feignons d’en être la solution ! C’est la sempiternelle petite comédie politique, à mille lieues des préoccupations des Français.  

En face du nombre de morts que les Français découvrent chaque soir sur leurs écrans de télévision, cet appel de Gérard Larcher est choquant. Comme si les ministres n’avaient rien de mieux à faire aujourd’hui que de se laisser accaparer par des questions qui n’ont qu’un intérêt électoraliste.

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Le Président du Sénat devrait plutôt recommander à ses collègues la lecture du rapport de la commission d’enquête sénatoriale qui lui fut remis le 29 juillet 2010. Cette enquête concernait la gestion par le Gouvernement de la grippe H1N1. Etant donné les informations qui se trouvent dans ce rapport, on se demande à quoi ce travail a bien pu servir. Et à qui ? Sûrement pas aux Français qui ne comprennent toujours pas la pénurie de masques à laquelle le pays se trouve confronté. 

Une absence de réaction

L’Organisation Mondiale de la Santé s’était-elle trompée en 2009 au sujet de l’importance de l’épidémie de grippe H1N1 et avait-elle, par des décisions trop alarmistes, conduit Roselyne Bachelot, ministre de la santé et des sports, à engager des dépenses excessives ? En prévision de l’épidémie, celle-ci avait notamment constitué un stock d’un milliard de masques chirurgicaux et de 700 millions de masques FFP2.  

A la lecture de ce rapport sénatorial qui rappelle ce que furent les recommandations de l’OMS en matière de prévention des risques épidémiologiques, on ne peut être qu’abasourdi par l’absence de réaction du gouvernement face à l’épidémie de Covid-19. Comment le ministère des Solidarités et de la Santé a-t-il pu être aussi imprévoyant, aussi négligentces dernières semaines, ces derniers mois mais également ces dernières années ? Et l’opposition, qu’a-t-elle fait, qu’a-t-elle dit ? Et, de manière plus générale, le Parlement, dont un des rôles essentiels est de contrôler l’activité du Gouvernement, qu’a-t-il contrôlé ? 

C’était écrit

Dans le Plan mondial OMS de préparation à une pandémie de grippe, document qui fut adressé en 2005 aux États et auquel il est fait référence dans ce rapport sénatorial, on lit ceci : « Les voyages aériens pourraient accélérer la propagation d’un nouveau virus et diminuer le temps disponible pour préparer les interventions. Les systèmes de soins de santé pourraient être rapidement surchargés, les économies mises à rude épreuve et l’ordre social ébranlé. Si l’on estime qu’il est quasiment impossible d’arrêter la propagation d’un virus pandémique, il devrait être possible d’en réduire les conséquences au minimum en se préparant à l’avance à relever le défi ».  

Comment le président du Sénat, a-t-il pu déclarer le 12 mars dernier au micro d’Europe 1 : « Je ne crois pas beaucoup aux barrières des douaniers » ? Et le Président Macron, le même jour, à la télévision : « Nous devons éviter le repli nationaliste. Ce virus, il n’a pas de passeport »? 

La surdité de nos responsables politiques à ce que dit l’OMS sur la propagation du virus par les voyages aériens n’a d’autre cause que l’idéologie libre-échangiste qui est la leur. Cette conception des échanges s’efforce, depuis des années, de dépouiller l’homme de sa citoyenneté pour en faire un sujet économique sans saveur et sans frontière. Ce projet est le leur depuis si longtemps que, malgré les dégâts économiques qui s’annoncent, ils peinent, aujourd’hui encore, à en voir la folle absurdité. « Notre esprit, expliquait très justement Bergson, a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l’idée qui lui sert le plus souvent. » Cette « irrésistible tendance » à croire à la « mondialisation heureuse » caractérise le politiquement correct qui sévit jusque sur les bancs des grandes écoles où leshumanités, et la liberté d’esprit qu’elles garantissaient, ont été depuis longtemps passées au karcher. 

Le rapport sénatorial rappelle ce à quoi les pays membres sont tenus : « Chaque pays est instamment prié d’élaborer ou de mettre à jour un plan national de préparation à la grippe conformément aux recommandations figurant dans ce document ». Il précise ensuite que le plan français de 2009 préconisait notamment « la constitution de stocks nationaux de produits de santé et de matériels de protection et le renforcement des capacités de production de masques par l’industrie française ». De même que les raisins étaient trop verts pour le renard de la fable qui ne pouvait les attraper, de même les masques étaient inutiles aux yeux du Gouvernement et de ceux qui ne voulaient pas l’embarrasser. Or, le rapport précise non seulement le rôle et l’importance des masques mais également quels sont les personnels qui doivent impérativement en être équipés. 

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On n’entend pas beaucoup le sénateur (LR) Alain Milon depuis le début de la crise du Covid-19. C’est pourtant lui qui fut le rapporteur de la commission d’enquête sur le H1N1. Médecin de profession, il préside la commission des Affaires sociales du Sénat. Sans doute ce partisan de la PMA et de la GPA fut-il plus préoccupé par les problèmes sociétaux que par celui de la sécurité sanitaire des Français. 

Si les sénateurs voulaient à tout prix interroger le gouvernement, leurs questions gagneraient à s’appuyer sur ce rapport dont personne ne parle, sur ses conclusions et ses préconisations. Depuis 2009 que sont devenues ces dernières ? Ont-elles eu un début de réalisation ? 

« Il est inutile, écrivait Montesquieu, d’attaquer directement la politique en faisant valoir combien elle répugne à la morale, à la raison, à la justice. Ces sortes de discours persuadent tout le monde et ne touchent personne ». Si Montesquieu a raison, cette raison n’est certainement pas suffisante pour baisser les bras. C’est ce que nous montrent tous les jours les personnels soignants, les pompiers, les salariés chargés des transports et du ravitaillement, les policiers et les militaires. 

Le choc pétrolier à l’envers

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Station service à Kazan, en Russie (Tatarstan) © Yegor Aleyev/TASS/Sipa USA/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA30207200_000005

Alors que la pandémie installe le chaos un peu partout, quel est le paramètre le plus inquiétant du tableau de bord économique mondial? La chute des cours du pétrole liée au Covid-19 peut effrayer, d’autant que Moscou, Riyad et Washington ne parviennent pas à s’entendre…


Quel est le paramètre le plus inquiétant du tableau de bord économique mondial? Nous n’avons que l’embarras du choix. La chute des bourses est anecdotique au regard de menaces en voie de réalisation.

Que faut-il craindre le plus ? Le surendettement des entreprises en Chine mais plus encore aux États-Unis, enfin avoué par Janet Yellen, l’ancienne présidente de le Réserve Fédérale qui incrimine, mais un peu tard, les pratiques dolosives des rachats d’actions et de versements de dividendes imposées par les grands actionnaires ? Le surendettement de maints États émergents endettés en dollars dont la faillite émerge comme un serpent de mer à chaque épisode difficile ? Ou le surendettement des États dits sûrs mais dont on ne voit pas comment ils vont pouvoir résorber leurs dettes, tout spécialement dans la zone euro ?

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Mais c’est peut-être la chute des prix du pétrole et, dans son sillage, des prix des matières premières, qui pourrait être le facteur le plus déstabilisant. Nous assistons en effet à un choc pétrolier à l’envers au regard des deux grands chocs pétroliers de 1974 et 1984.

Nous disons bien choc à l’envers et non contre-choc, comme ces réajustements du marché intervenus au lendemain des chocs proprement dits. Alors, en 1976 et 1983, la baisse des prix du brut avait soulagé les économies consommatrices d’Europe, des États-Unis et du Japon accablées par la récession économique.

Car le chaos qui s’est installé sur les marchés pétroliers et gaziers est porteur d’effets collatéraux massifs. Premièrement, sur les pays producteurs qui s’appuient sur cette ressource principale, dans le Golfe Persique, en Afrique et en Russie qui devraient être contraints à des coupes claires dans leurs dépenses publiques, au détriment de leurs productions intérieures mais aussi de leurs grands fournisseurs étrangers. Deuxièmement, sur les grandes compagnies productrices projetées vers la faillite : songeons à l’Aramco, tout juste introduite en bourse, et aux producteurs de gaz et de pétrole de schiste américains. Troisièmement, sur les créanciers de ces États et de ces compagnies.

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Il faut comprendre que la situation n’offre pas de symétrie avec les chocs de 74 et 80. Alors, les ressources en dollars des pays producteurs avaient été recyclées par le système bancaire occidental qui en avait fait ses choux gras. Alors, les pays enrichis par le profit d’aubaine issus de la hausse des prix avaient multiplié leurs dépenses sociales et leurs dépenses d’infrastructure au profit des entreprises occidentales. Tandis que la baisse des prix des carburants, d’effet marginal sur des économies européennes et américaines paralysées par la pandémie, sera facteur de déflation générale des prix…

Par dessus tout, cette baisse réduit les disponibilités en dollars, lubrifiant du système économique mondial, alimentées par les marchés pétrolier et gazier : les injections de monnaie de la Réserve Fédérale, orientées vers les acteurs financiers, n’y changeront rien.

Sans remontée des prix pétroliers et gaziers, nous courons à la déflation mondiale.

Le Maghreb malade du coronavirus

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Contrôle de police à Rabat, 22 mars 2020. SIPA/ Chine nouvelle. Feature Reference: 00951342_000002 Feature Reference: 00951342_000002

 


Maroc, Algérie et Tunisie réagissent différemment à la crise sanitaire. Si Rabat s’affirme progressivement comme la grande puissance régionale, Alger souffre plus que jamais d’une gouvernance défaillante. Et Tunis reste dans l’incertitude. 


La vidéo a fait le tour de Youtube. On y voit un gendarme marocain au physique de lutteur asséner une énorme gifle à un sujet du Roi n’ayant pas respecté le couvre-feu.

Le Covid-19 a traversé la Méditerranée

Contrairement aux propos surréalistes du gouvernement français en janvier, qui rappelle la gestion du nuage de Tchernobyl, un virus passe les frontières. Même la mer. La peste noire était arrivée par le port de Marseille, le virus du pangolin par les aéroports. Question d’époque. Et les pays du Maghreb n’échappent pas à ce drame mondial. Ils font avec les moyens du bord, faute de moyens techniques et humains suffisants puisque nombre de leurs médecins officient en dehors de leurs frontières. Selon l’Ordre des médecins, près de 20 000 médecins maghrébins travaillent en France, ce qui représente un tiers des praticiens étrangers : 25% sont nés en Algérie, 11% au Maroc et 7% en Tunisie.

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Au royaume chérifien, on a rapidement pris les choses très au sérieux. Et on ne rigole pas avec les ordres. Le territoire marocain est extrêmement mal pourvu en services hospitaliers, particulièrement dans les zones rurales et montagneuses. Les lits de réanimation et les tests manquent. On s’en remet donc à la discipline et à la solidarité nationale. Le confinement obligatoire est jusqu’à présent respecté par sa population qui fait preuve de civisme. Les lieux publics ont été déclarés interdits sous peine de sanctions pénales. Seuls quelques groupes islamistes ont fait entendre une voix dissonante en organisant à Tanger et à Fès des rassemblements pour contester la fermeture des mosquées. Mais ils ont été rapidement mis au pas, Rabat les contrôlant avec une main de fer depuis les attentats de Casablanca (2003).

Maroc : les ministres milliardaires philanthropes

Afin d’éviter une catastrophe économique et une situation sanitaire à l’iranienne, le roi a créé le 15 mars un Fond spécial pour la gestion de la pandémie. Doté de 10 milliards, il doit servir à la « mise au niveau du système de santé afin de contenir la pandémie, mais aussi au soutien à l’économie nationale, à la sauvegarde de l’emploi et à la réduction de l’impact social occasionné par cette situation ». Un grand élan de solidarité s’organise dans un pays où 345 cas ont été diagnostiqués et 25 personnes décédées. Les ministres et parlementaires font don d’un mois de salaire au profit du fond contre le coronavirus. Plusieurs milliardaires ont également mis la main à la poche, comme le ministre de l’agriculture Aziz Akhannouch, première fortune du pays, ou celui de l’Industrie, le richissime Moulay Hafid Elalamy.

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Le Maroc devient bel et bien la puissance montante dans la région. Sa stabilité lui a permis de réagir rapidement tout en s’appuyant sur une solidarité ancestrale pour pallier les problèmes structurels du pays.

Chaos algérien

En Algérie, ce n’est pas le même topo. Longtemps, le pays a eu une médecine performante. Les gouvernements de Ben Bella, de Boumediene et consorts avaient à cœur de développer une médecine efficace sur l’ensemble du territoire. À partir de 1962, des coopérants français, dont certains issus des Réseaux Jeanson, des Bulgares et les éternels cubains, que l’on retrouve aujourd’hui en Italie, ont formé des générations de médecins compétents. Les années 80 ont marqué un tournant. Au fil des ans, les effectifs se sont amenuisés et nombre de médecins ont fui en France le Front Islamiste du Salut. Tout le monde se souvient des multiples hospitalisations de Bouteflika dans l’hexagone. En plus de ces lacunes, Alger souffre évidemment de difficultés politiques, se montrant pour le moment incapable de délivrer des consignes claires.

Le président Tebboune peut cyniquement remercier le virus de lui avoir épargné un énième hirak. La population est pour le moment contrainte de rester de 7 heures à 19 heures à la maison. Les wilayas de Batna, Tizi-Ouzou, Sétif, Tipasa, Constantine, Médéa, El Oued, Boumerdès et Oran se trouvent déjà d’ores déjà en voie de confinement. La nuit peut être folle à Alger mais tout le monde s’attend à un confinement général. Seulement, personne ne sait quand la décision tombera. Le gouvernement a peu de marge de manœuvre. Avec des journalistes d’opposition encore en prison, la transparence n’est pas garantie.

Officiellement, au 28 mars, on déplorait 454 malades et 29 morts.

Flou tunisien

La Tunisie est confinée. Comme au Maroc, un plan d’aide en urgence a été voté. Dans un pays en rémission politique et économique, le virus tombe vraiment mal. Le 21 mars, le Premier ministre Elyes Fakhfakh a débloqué 800 millions d’euros afin de protéger entreprises et chômeurs. 158 millions seront consacrés aux personnes mises au chômage technique et aux 285 000 familles les plus démunies. Mais dans un pays où 40% de l’économie reste informelle, beaucoup de Tunisiens doutent de pouvoir bénéficier de cette aide. Les artisans, essentiels à l’économie du pays, mais déjà exemptés de charges, ne pourront pas y compter. Quant aux anciens étudiants, majoritairement acquis à l’actuel président mais souvent en travail partiel, rien n’indique qu’ils en bénéficient,

C’est le flou artistique à Tunis. Qui paiera l’aide ? On parle d’une demande au Front monétaire International.

Bref, le Maghreb semble parfois naviguer à vue, comme la rive nord de la Méditerranée. Sans parler de la Libye. Jusqu’où ira la crise ? Nul ne le sait mais une chose est sûre : les conséquences peuvent être encore plus graves que prévu. Et certains pourraient encore en profiter.

« Beau-père », un film comme on n’en fera plus

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Patrick Dewaere et Ariel Besse dans "Beau-père" de Bertrand Blier (1981). AFP. 076_CHL_016730 Byline / Source / Credit Sara Films / France 2 / Collection ChristopheL via AFP

Servi par Patrick Dewaere, Maurice Ronet, Nicole Garcia et la jeune Ariel Besse, Bertrand Blier raconte dans Beau-père (1981) la relation trouble et délicate entre un trentenaire et sa belle-fille adolescente. Dérangeant et déchirant.


En ces temps confinés, la distance sociale et la claustration forcée oppressent les faux misanthropes, les rendant soudain conscients de leur dépendance aux autres. Mais notre condition de Gregor Samsa 2.0 n’a pas que des mauvais côtés : à défaut de s’empiffrer à longueur de journée ou de relire Vie et destin, chacun peut enrichir sa vidéothèque personnelle.

Tombeau pour la mère

Pour les estropiés virtuels qui se sont arrêtés à la fin du XXe siècle, foin de Netflix, Canal vidéo et autres sites de streaming bien trop pointus pour leur petit encéphale, Youtube offre une fonctionnalité toute simple : louer un film en un clic. Je me suis ainsi résolu à (re)voir la filmographie de Patrick Dewaere en commençant par un film qui me faisait de l’œil depuis longtemps : Beau-père (1981).

Devant la caméra de Bertrand Blier, Dewaere s’affranchit de son compère Depardieu le temps d’un drame familial. Venons-en au synopsis, adapté comme Les Valseuses d’un roman de Blier. Après des années de passion éperdue, Rémi (Patrick Dewaere) et Martine (Nicole Garcia) cohabitent tant bien que mal dans un grand appartement – autres temps… – qu’ils partagent avec Marion, 14 ans, née du précédent lit de Martine. A force de tirer le diable par la queue, lui jouant du piano dans le restaurant d’un grand hôtel, elle achevant une carrière ratée de mannequin, leur couple bat de l’aile. Un jour, après une énième dispute sur l’argent, Martine prend l’auto du couple et se tue au volant.

Lorsqu’il apprend la nouvelle, Rémi, 30 ans, est abattu. Il ne sait même pas comment en informer Marion, certes mûre pour son âge mais fragile comme la lycéenne qu’elle est. En désespoir de cause, il griffonne quelques mots sur une feuille. Tout s’effondre pour Marion, sinon l’affection qu’elle porte à Rémi, son beau-père depuis huit ans. C’est décidé, la jeune fille ne veut pas le quitter. Tant pis pour son père biologique, Charly que Maurice Ronet campe avec le teint cireux de ses dernières années rongées par le crabe. Patron de boîte de nuit alcoolique que Martine avait quitté pour Rémi, Charly prend sa revanche en décidant d’héberger sa fille. Inconsolable, Marion fugue pour revenir chez Rémi et impose son choix à toute la famille.

 « Qu’est-ce qu’elle penserait si elle nous voyait ? » 

Car l’orpheline n’éprouve pas seulement la tendresse filiale d’une fille envers son beau-père. Là est toute l’audace du film : à quatorze ans, Marion se croit et se dit une femme. Une femme amoureuse de son beau-père. De retour chez lui, elle le poursuit de ses avances, le presse de l’initier et dépérit aussi longtemps qu’il la repousse. Loin d’édifier le spectateur, Bertrand Blier filme sans pathos ce que la vie a d’ontologiquement amoral au grand dam des chaisières de tout poil. Il faut avoir l’esprit de système d’Eric Zemmour pour dénoncer dans Les Valseuses un hymne au nihilisme soixante-huitard. Et pourquoi ne pas voir dans Beau-père un éloge éhonté de l’amour libre ? Absurde. D’aucuns pourfendent un Blier réactionnaire, misogyne et antiféministe dont le sublime nanar Calmos révélerait les penchants inavouables. Mais pourquoi diable mêler art et politique ?

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Toute la beauté de Beau-père réside dans son absence de jugement. Ni apologue matznévien ni fable à la morale obligatoire, l’œuvre dépasse son créateur et ses acteurs. Les tempêtes sous un crâne n’y reflètent pas l’opposition entre le bien et le mal, le licite et l’illicite mais les contradictions de chacun. Lors d’une des nombreuses scènes d’alcôve, Rémi confie ainsi à Marion se sentir continuellement épié et observé par le fantôme de Martine. « Qu’est-ce qu’elle penserait si elle nous voyait ? » Avec l’aplomb et l’ingénuité de ses quatorze printemps, Marion répond tout à trac : « Elle penserait que j’ai beaucoup de chance ! » Du sourire aux larmes, la géniale Ariel Besse interprète avec une facilité déconcertante les atermoiements œdipiens de son personnage. Comment comprendre l’amour d’une adolescente pour son beau-père. Hommage à sa défunte mère ? Profanation de sépulture ? « Je suis une femme », répète inlassablement Marion à Rémi, sans doute autant pour le convaincre qu’afin de s’en persuader elle-même.

Ronet au crépuscule

L’un des ressorts cachés du film tient à la présence de Maurice Ronet. Diminué, usé, fatigué, il n’est plus que l’ombre du Feu follet. Le télescopage entre le père de fiction démissionnaire et le comédien à l’hiver de sa vie exacerbe la sensibilité du film. Sur la pellicule, Charly nourrit quelques soupçons mais préfère se voiler la face jusqu’au bout.

Contre toute morale, le spectateur se surprend à épouser le point de vue de Marion. Lorsque Rémi se refuse à elle, voire envisage une nouvelle vie, l’ado éplorée exprime toute la pureté et l’intransigeance de ses vertes années. L’épilogue de Beau-père, dont je ne dévoilerai rien, montre une déchirante rédemption sentimentale. Comme dirait Blier, préparez vos mouchoirs !