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Marcel Moreau: hélas, le virus a bon goût

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Marcel Moreau, écrivain sauvage, est mort à 86 ans du coronavirus. Son œuvre, méconnue du grand public et snobée par une république des lettres anémiée, est néanmoins essentielle.


Il ne sera pas la vedette des victimes du Covid-19. Il s’appelait Marcel Moreau, il avait 86 ans. C’était un des très grands écrivains de langue française, et comme beaucoup de très grands écrivains de langue française, comme Simenon ou Michaux, il était Belge même s’il est mort à Bobigny le 4 avril 2020, dans ce 9-3 dévasté par la maladie où certains osent accuser le non-respect du confinement par d’affreux lascars en oubliant que les pauvres toutes couleurs confondues ont cette affreuse manie de s’enfermer à beaucoup dans des superficies réduites. Quel mépris, sans doute, aurait fusé de l’incontrôlable Marcel Moreau, anarchiste total et lyrique, ami de Topor et des situationnistes comme son compatriote Raoul Vaneigem. Vaneigem, auteur d’un Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations où dès 1967, il annonçait très précisément, en même temps que le Debord de La Société du Spectacle, les malheurs qui sont les nôtres.

Marcel Moreau, né en 1933 dans le Borinage, s’était fait connaître par Quintes (1962), un roman publié par Buchet-Chastel, appelé à devenir l’éditeur des situs et par Bannière de bave (1964) chez Gallimard. Il est salué par Simone de Beauvoir et pas mal d’excellences du milieu littéraire du moment. À vrai dire, Marcel Moreau s’en moque. On a vu peu d’écrivains, si ce n’est peut-être Artaud, être saisi à ce point physiquement par une écriture qui devient aussi vitale que la respiration. Moreau ne trichait pas dans un milieu précisément fondé sur la tricherie, où même celui qui est sincère doit intégrer le mensonge pour faire avancer en contrebande la beauté ou la vérité, – c’est souvent la même chose. Employé en robinetterie mis au chômage, aide-comptable puis correcteur dans des journaux, chargé de famille, il s’installe à Paris à l’époque où c’était encore possible, en 1968 pour travailler comme petite main au Figaro. Il peut ainsi écrire des horreurs, en assurant un minimum sa survie alimentaire. Un exemple ? « Le Borinage dont je me souviens nie la transparence. Il a des boursouflures de moricaud rossé.  C’est aussi un emphysémateux. De plus, il attire les suies, les traces de doigts, les dépôts louches. La mine est la comme la partie honteuse de la nuit. Ce que la nuit  dissimule sous ses jupes, sa menstruation sans Tampax, les grelots qu’elle s’enlève du cul, les morves qu’elle tire de son nez et qu’elle collerait comme un gosse chafouin sur le revers de sa veste quand sa mère a le dos tourné ».  Ainsi commence-t-il son Egobiographie tordue, parue chez Bourgois en 1973. On comprend assez vite pourquoi Marcel Moreau ne pouvait pas être digéré, neutralisé, récupéré par une société de plus en plus policée, de plus en plus puritaine derrière ses fausses révolutions sexuelles et ses vraies pulsions de contrôle. Il est heureux que les néo-féministes ne lisent pas et que Moreau n’ait pas été « bankable », sinon, il serait sans doute passé à la moulinette de son vivant. Cet horrible érotomane à l’indécence de croire à un lyrisme incandescent, brutal, sensuel, voluptueux, éruptif pour célébrer la rencontre amoureuse et son potentiel subversif sur la vie de bureau d’un correcteur de revue scientifique dans le magnifique Julie ou la dissolution (Bourgois, 1971).

De toute manière, les chiffres, et particulièrement les chiffres de vente, sont la ruine de l’âme dans un monde où le règne de la quantité est totalitaire : « Les chiffres m’écœuraient, ai-je dit. Un jour, un comptable, socialiste de surcroît, m’interdit de chanter, même juste, pendant le travail ». Si quelque chose caractérise l’œuvre prolifique, méconnue et difficilement trouvable de Marcel Moreau, c’est bien que jusque dans sa moindre ligne, elle chante juste.

Je m’interdis les mauvaises pensées pendant la Semaine Sainte, mais le virus, quitte à prélever son quota d’écrivains, aurait pu en choisir d’autres, des encombrants qui seront oubliés demain. Ou alors, il a un effroyable bon goût, le virus, et ne survivront que… 

Je me tais. Encore une fois, c’est la Semaine Sainte. Il vaut mieux relire Moreau et sa Pensée mongole (rééditée en 96 par L’Ether vague): « Car il ne s’agit pas d’appeler la maladie en soi, il s’agit d’être soi-même la maladie, de l’incarner magnifiquement. Voilà comment je me figure le saboteur, le saboteur esthétique, celui qui oppose la beauté terrible des œuvres à la laideur des oppressions ».

Bannière de bave (Blanche)

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La pensée mongole (0000)

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Aux États-Unis, l’homme blanc se suicide

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Anne Case et Angus Deaton étudient dans Deaths of despair and the future of capitalism, les morts liées à la drogue, l’alcool et aux suicides aux États-Unis. 


 

Les morts de désespoir dont parle ce livre sont celles liées à la drogue, l’alcool et aux suicides qui ont beaucoup augmenté aux Etats-Unis depuis la fin du 20ème siècle parmi les Blancs non hispaniques d’âge moyen qui ne sont pas diplômés du supérieur. Les auteurs sont économistes (Angus Deaton a reçu le prix Nobel d’économie en 2015), mari et femme dans la vie. En 2014, ils ont été frappés par la fréquence inhabituelle de ces décès dans le Comté de Madison où ils passent leurs vacances d’été. Le taux de suicide y est quatre fois plus élevé que dans le New Jersey où ils habitent le reste de l’année. 

La mortalité, qui avait beaucoup régressé pendant le 20ème siècle, a recommencé à  augmenter à la fin du siècle pour les Blancs, alors qu’elle continuait de baisser pour les Hispaniques et les Noirs. La baisse de l’espérance de vie à la naissance pour ces Blancs a fini par se voir sur celle de la population totale. Les auteurs ont calculé que si la tendance à la baisse de la mortalité s’était prolongée, on aurait enregistré 600 000 décès en moins. L’augmentation des taux de mortalité du désespoir à 45-54 ans a commencé à se faire sentir dans les générations nées après la guerre et a été la plus forte dans les États de West-Virginia, Kentucky, Arkansas et Mississipi. Cette épidémie s’est conjuguée à un ralentissement, puis à une stagnation, à partir de 2010, des progrès accomplis pour soigner les maladies cardiaques. Si le nombre de décès liés au désespoir a triplé chez les Blancs âgés de 45-54 ans entre 1990 et 2017, il a également augmenté parmi les plus jeunes.

Epidémie mortelle : drogues, suicides, alcool

Ce sont les décès liés à la drogue (classés dans les morts accidentelles !) qui sont les plus nombreux, puis les suicides, puis ceux des maladies du foie liées à l’alcool, même si ces causes peuvent être liées. Il est évidemment possible que d’autres types de décès soient liés au désespoir, comme l’obésité, mais il est difficile de trancher. C’est pourquoi les auteurs s’en tiennent à ces trois causes. Le taux de mortalité par désespoir était de 30 p. 100 000 en 1990. Il est de 92 p. 100 000 en 2017. Cette année-là, on a dénombré 158 000 morts de désespoir, dont 70 237 overdoses (nombre probablement sous-estimé en raison des cas classés dans la rubrique « indéterminé »), 47 000 suicides et 41 000 de maladies du foie liées à l’alcool. À comparer aux 40 100 décès dans des accidents de la route et 19 510 homicides. 

Les Etats-Unis font partie des pays au plus fort taux de suicide si l’on se limite à ceux ayant un enregistrement fiable. Il y a augmenté alors qu’ailleurs il a baissé. L’épidémie tourne au désastre dans la “Suicide Belt”, le long des Rocky Mountains. Quant aux opioïdes, ils sont impliqués, seuls ou combinés avec d’autres drogues, dans 70 % des décès liés à la drogue. La force des opioïdes est mesurée par rapport à la morphine (MME) : 1milligr d’héroïne = 3milligr de morphine. Le plus courant dans l’épidémie actuelle est l’oxycodone (MME=1,5), vendu sous le nom d’OxyContin, appelé aussi “Hillbilly heroin”, fabriqué par Purdue Pharmaceutical, sans oublier le Vicodin (MME=1) et le Fentanyl (MME=100) approuvé par la Food and Drug Administration en 1968. La famille Sackler et son entreprise Purdue, mais aussi les dealers mexicains vendant la camelote fabriquée en Chine, se sont fait un argent fou et les médecins sont au moins coupables d’avoir prescrit les opioïdes avec négligence. On estime que près d’un tiers des adultes s’en sont vus prescrire en 2015. Mais, aux Etats-Unis, c’est une longue histoire.

L’opium était déjà donné aux soldats de l’Union pendant la guerre civile. L’arrivée de la seringue censée réduire l’addiction a entraîné une dépendance pour environ 100 000 vétérans. À la fin du 19ème siècle, la synthèse de l’héroïne a permis à Bayer de la vendre comme un substitut non addictif de la morphine et l’on en donnait même aux enfants difficiles pour les faire dormir. C’est le Harrison Narcotic Act de 1914 qui mit fin à la 1ère épidémie d’opioïdes et l’héroïne fut interdite dix ans plus tard. Tout ceci fut oublié jusqu’à la campagne des années 1990 menée par l’American Pain Society (fermée en 2019 en raison d’une faillite liée aux frais de justice) en faveur d’un soulagement de la douleur, jugé insuffisant jusque-là, par le recours à la morphine dont on disait qu’elle rendait rarement dépendant. Les décès se sont multipliés avec l’introduction de l’Oxycontin en 1996. Si les décès liés aux prescriptions ont cessé d’augmenter en 2011, en raison d’une reformulation des recommandations d’emploi et une conscientisation des médecins, l’héroïne vendue dans les rues a pris le relais et l’arrivée du Fentanyl, qui peut être mélangé à d’autres drogues, a frappé les Noirs, restés jusque-là à l’écart de cette épidémie. Le Fentanyl est jugé responsable des trois quarts de l’augmentation de leur mortalité après 2012. En 2017, on compte encore 58 prescriptions d’opioïdes (d’une durée moyenne de 18 jours) pour 100 habitants, soit trois fois plus qu’en 1999.

Une mortalité qui touche surtout les Blancs

La mortalité du désespoir frappe surtout ceux qui ne sont pas diplômés de l’Université. C’est le cas des overdoses : deux-tiers des personnes qui en meurent n’ont pas dépassé le lycée. Pour les auteurs, la comparaison avec la situation des pays de l’ancien empire soviétique après la chute du mur n’est pas déplacée : « Il n’est pas excessif de comparer la misère ancienne de ces pays à la vague de désespoir qui a amené suicides, abus d’alcool et de drogue parmi les Américains les moins diplômés. »

A lire aussi: Quand Renault anticipait les suicides du personnel

En 2017, 40 % des Américains âgés d’au moins 25 ans n’avaient pas dépassé le secondaire, 27 % étaient allés un peu à l’Université sans décrocher le Bachelor degree (BA) quand 33 % avaient au moins leur BA. La proportion de ces diplômés est passée d’un quart dans la génération 1945 à un tiers dans celle née en 1970, niveau auquel elle est restée. Le fossé séparant le taux de suicide des diplômés du supérieur de celui des autres, apparu avec les générations de la fin des années 1940, n’a cessé de se creuser. De même s’agissant de l’alcool. On boit de plus en plus à tout âge chez les non diplômés du supérieur des générations les plus récentes.

Ceux nés après la guerre non détenteurs d’un BA risquent plus de mourir de désespoir, à tout âge, que ceux qui sont diplômés du supérieur. Et toujours plus, d’une génération à la suivante, alors que l’évolution a été très faible pour les diplômés du supérieur. Du temps de Durkheim, les plus éduqués étaient ceux qui se suicidaient le plus. C’est l’inverse aujourd’hui. Les Blancs sans BA nés en 1980 ont quatre fois plus de risques de se suicider que leurs homologues diplômés du supérieur. Si l’espérance de vie à la naissance des Noirs reste inférieure à celle des Blancs, les premiers ne sont pas touchés par la même vague de mortalité du désespoir. Leur mortalité a baissé sauf à partir de l’arrivée du Fentanyl en 2013. Ce que connaissent les Blancs peu diplômés, les Noirs l’ont déjà vécu quelques décennies auparavant (crack, HIV, perte d’emplois qualifiés, soulèvements sociaux, désintégration de la vie familiale et communautaire).  Mais ils ont toujours été moins sujets au suicide, ce qui montre que le fait d’être défavorisé n’est pas à lui seul une cause de suicide.

Une morbidité qui touche plus les moins diplômés

La mauvaise santé peut alimenter le désespoir conduisant au décès. Les auteurs analysent, comme ils ont analysé la mortalité, l’évolution de la morbidité, de la souffrance et de l’aptitude au travail, telles qu’elles ont été évaluées dans des enquêtes menées tous les ans et parviennent à des résultats voisins de ceux obtenus sur les causes de décès. Aujourd’hui, les Américains d’âge moyen déclarent plus souvent souffrir que les plus vieux. Le découpage géographique en 1000 aires d’au moins 100 000 habitants indique une forte corrélation entre la proportion de Blancs de 25-64 ans qui disent souffrir, le faible niveau d’études et le vote pour Donald Trump en 2016. L’augmentation des souffrances, en dépit d’un usage croissant des opioïdes, pose la question de l’efficacité de ces derniers, sans parler de leurs effets secondaires.

C’est une catastrophe à évolution lente 

L’écart de revenus s’est considérablement creusé à l’avantage des plus diplômés. Les métiers tels que ceux qu’offrait General Motors n’existent plus ; les nouveaux sont plus mal payés, moins gratifiants et provisoires dans l’attente de robots qui viendront remplacer les employés. La promotion interne de jeunes talentueux non diplômés n’est plus envisageable. Ceux qui travaillent dans les entrepôts d’Amazon ne sont généralement pas employés par Amazon et ne peuvent en tirer aucune fierté. L’externalisation de nombreuses tâches a séparé de plus en plus les mieux dotés des gens ordinaires, avec la tentation de préserver leur avantage pour la génération suivante. Ce que favorise l’homogamie éducative, mais aussi l’influence, comme on l’a vu avec le scandale de 2019 révélant que des parents riches payaient des pots de vin pour faire entrer leur progéniture dans les universités les plus prestigieuses. L’essor de la méritocratie américaine a contribué à ce que “the winner takes all”. La grande récession a aggravé la fracture. Avant, on croyait encore que les élites savaient ce qu’elles faisaient. Quand tant de gens ont perdu leur emploi, leur maison et que les banquiers ont été récompensés et sont restés impunis, protégés par les politiques, le capitalisme est apparu plus comme un racket redistribuant vers le haut qu’un moteur de prospérité. Alors qu’on observait généralement une récupération, même si elle n’était pas totale, après les crises, celle de 2008 a eu un effet plus sévère sur les hommes les moins éduqués dont certains ne sont pas revenus sur le marché du travail. L’affaiblissement des syndicats est lié à la transformation du marché du travail. Patrons et employés sont moins investis. 

Avec la vie ouvrière traditionnelle, s’en sont allés des modes de vie structurants. Pour André  Cherlin, il y a maintenant deux façons différentes de passer à l’âge adulte : 1) chez les plus diplômés on finit ses études, on trouve un travail et on avance sa carrière avant de se marier et d’avoir des enfants ; 2) chez les autres on conjugue cohabitations en série et naissances hors mariage. Si la situation s’est améliorée chez les Noirs, elle s’est considérablement dégradée chez les Blancs peu éduqués qui se sont également détachés du soutien communautaire et religieux. Même s’ils sont moins bien placés que les Blancs, les Noirs ont vu leurs conditions de vie s’améliorer. Leur situation témoigne du fait que l’amélioration non matérielle compte, comme en témoigne l’acceptation des mariages interraciaux (87 % en 2013 contre 4 % en 1958, Gallup). 

Un système de santé hors de prix, inefficace et corrompu

Les auteurs consacrent un chapitre au système de santé américain qui « détruit des vies », malgré son coût : 18 % du PIB en 2017, contre 5 % en 1960 (trois fois ce qui est dépensé pour l’éducation), devant la Suisse (12,3 %) et la France (11,5 %). Ce système est à la fois absurde et tyrannique écrivent les auteurs. Il inflige un mal direct à la santé (opioïdes par exemple) et un mal indirect par ce qu’il prélève sur l’économie. La Suisse dépense 30 % de moins, mais l’espérance de vie à la naissance y est supérieure de 5,1 ans. Dans l’enquête mondiale menée par Gallup en 2005-2010, 19 % seulement des Américains déclaraient avoir confiance dans leur système de santé, ce qui plaçait les États-Unis au 89ème rang sur 130 pays. Le gros de l’insatisfaction porte sur l’accès aux soins et sur l’iniquité du système. Médecins, infirmières, pharmaciens sont plus chers qu’en Europe, sans compter le prix des traitements et des interventions. Par exemple, le remplacement de la hanche par une prothèse coûte 40 000 dollars contre 11 000 en France. Les hôpitaux « aiment » pratiquer les interventions “high margin, high volume”. Autre exemple avec l’insuline. Les trois inventeurs avaient vendu leur découverte pour 1 dollar seulement à l’Université de Toronto afin de garantir son accès gratuit. Les producteurs fignolent le produit afin de conserver leur patente et des patients américains paient aujourd’hui jusqu’à 1000 dollars par mois pour se soigner à l’insuline. Les hôpitaux font monter les prix non en raison des coûts mais de leurs regroupements visant à éliminer la compétition. Ceux qui sont en position de monopoles locaux ont des prix supérieurs de 12 % à ceux qui font face à la compétition et dépensent des sommes folles en publicité (450 millions de dollars en 2017). Ils ont aussi des pratiques peu orthodoxes pour limiter leurs coûts, comme ces hôpitaux du Michigan qui se repassaient les infirmières pour limiter leurs revendications salariales.

Le coût prohibitif de l’assurance santé affecte directement les salaires que les employeurs sont prêts à payer et, comme les plus diplômés et les mieux payés sont les plus enclins à s’assurer, ils influencent les polices d’assurance dans le sens de leurs besoins. Les premiums non soumis à l’impôt ajoutent un manque à gagner à l’Etat alors que celui-ci a déjà dépensé 29, 7 % de son budget dans Medicaid en 2018, contre 20,5 % en 2008. Alors même que les dépenses pour l’école primaire et secondaire ont baissé de 22 % à 19,6 %. 

Le triomphe du Sheriff de Nottingham

Ajoutons les liens incestueux entre les politiques et l’industrie pharmaceutique. C’est celle qui dépense le plus en lobbying. Elle dépêche 2829 lobbyistes à Washington – plus de cinq par membre du congrès – dont plus de la moitié sont d’anciens conseillers ou membres du Congrès et dépense 567 millions de dollars par an, sans compter l’argent apporté en soutien aux candidats. En 2016, le Congrès a voté le Ensuring Patient Access an Effective Drug Enforcement Act empêchant la Drug Enforcement Administration de stopper le flux d’opioïdes. Les représentants actifs pour faire adopter cette loi ont tous un lien avec l’industrie. Mais en août 2019, Johnson & Johnson a dû payer 572 millions à l’État d’Oklahoma pour avoir alimenté l’épidémie. L’entreprise doit faire appel et d’autres procès vont suivre. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, alors que l’armée américaine bombardait les champs de pavot en Afghanistan, l’entreprise avait installé des champs de pavots en Tasmanie. Purdue, qui fait face à des procès, cherche à continuer ailleurs qu’aux Etats-Unis son business à travers sa succursale européenne MundiPharma.  

En dehors de la pharmacie, la plupart des grosses entreprises ont des lobbyistes à Washington, ce que ne peuvent pas se permettre les petites et, comme on a coutume de dire à Washington, « si vous n’avez pas de chaise à la table, c’est que vous êtes sur le menu ! ». Avec l’effacement des syndicats, la gestion s’est éloignée d’un modèle d’entreprise ne servant pas seulement les actionnaires mais aussi les employés, les consommateurs et la communauté. La maximisation du profit des actionnaires est devenue la norme ces dernières années. Les dirigeants eux-mêmes de plus en plus payés en actions ou stock-options ont tendance à aligner leur intérêt sur celui des actionnaires. Les employés les plus éduqués, qui ont des plans de retraite, ont également un intérêt à voir baisser les salaires de ceux qui le sont moins et à voir se développer l’automation. Ce qui rend la redistribution américaine plus proche de celle du Sheriff de Nottingham que celle de Robin des Bois. 

A lire aussi: Etats-Unis: les blancs, une minorité parmi d’autres?

S’agissant de l’immigration, les auteurs s’inspirent de la littérature majoritaire sur le sujet qui s’accorde à lui attribuer un faible rôle dans l’évolution des salaires, même s’ils reconnaissent que les économistes se disputent encore sur le sujet. Ils ne semblent accorder aucun poids aux travaux de George J. Borjas qui a montré à plusieurs reprises le contraire, s’agissant des travailleurs les moins qualifiés (voir http://www.micheletribalat.fr/440197138). Puisque l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, lorsqu’elle s’est produite, n’a pas provoqué la même hostilité, les auteurs en déduisent que l’hostilité à l’égard des immigrants s’explique par leur différence, oubliant ainsi de souligner que le salaire des femmes venait bien souvent s’ajouter à celui du mari.

Les auteurs ne mettent pas en cause le capitalisme en lui-même mais sa tendance à accoucher de chercheurs de rentes à travers la constitution de monopoles. Un exemple, Facebook. Voilà une entreprise qui s’est bâtie sur l’innovation mais qui cherche à tirer l’échelle derrière elle pour éliminer la concurrence lorsqu’elle rachète Instagram et Whatsapp. 

Que faire ?

Les auteurs terminent leur ouvrage sur un chapitre intitulé : Que faire ?

Doter les États-Unis d’une agence chargée d’évaluer les médicaments et capable d’en interdire certains. Mais aussi revoir le système de santé dans son ensemble afin qu’il échappe aux lois du marché, coûte moins cher, soit plus efficace et que tout le monde soit couvert tout en contrôlant les prix. Pour cela, il faudra sans doute verser des compensations aux lobbys médicaux : payer une fois pour ne pas continuer à payer toujours écrivent les auteurs. À la question de savoir comment il avait fait avec le lobby médical en 1946, lorsqu’il créa le NHS au Royaume-Uni, Nye Bevan répondit : “By stuffing their mouths with gold”.

Vérifier que l’externalisation ne sert pas seulement à réduire les prestations ou à réduire les salaires en employant des immigrants irréguliers.

Ne pas surimposer les gens qui vivent de prestations sur ce qu’ils gagnent en plus.

Soutenir les salaires via des subventions ou le relèvement progressif du salaire minimum afin de redistribuer un peu de pouvoir et d’argent vers le travail.

Activer une politique anti-trust de surveillance des fusions afin d’empêcher les grandes entreprises de s’emparer de leurs compétiteurs.

Réduire la recherche de la rente, la spoliation et, donc, les revenus mal acquis, sans trop augmenter les taxes sur l’argent gagné équitablement.

Faire en sorte que plus de jeunes entrent à l’université.

Si les autres pays développés sont pour l’instant épargnés par l’épidémie de mortalité du désespoir qui reflète les politiques et les circonstances américaines, les Etats-Unis peuvent néanmoins leur servir d’avertisseur. Certains pays voient déjà décliner leurs services publics et notamment celui de la santé. Ils sont frappés par la même métamorphose du marché du travail. « Le Sheriff de Nottingham s’est installé à Washington, les flics ont quitté la ville et aucun Robin des bois n’est en vue » écrivent-ils. 

>>> Retrouvez cet article et de nombreuses autres analyses sur le blog de la démographe Michèle Tribalat <<<

Deaths of Despair and the Future of Capitalism

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Jean Echenoz et Philippe Limon, ou le plaisir du jeu


Dans Vie de Gérard Fulmard d’Echenoz et Phallus de Limon, la littérature retrouve des couleurs grâce à l’humour, une denrée devenue rare à l’époque du rire obligatoire.


Il existe, aujourd’hui, une littérature du rire préenregistré. Cette littérature, on la trouve du côté de ce que le marketing éditorial appelle les feel-good books qui trustent les listes des meilleures ventes. Que l’on songe aux romans d’Aurélie Valognes, par exemple, cinquième plus grosse vendeuse de romans en France, dont les titres à eux seuls sont tout un programme : Mémé dans les orties, En voiture Simone, ou Minute, papillon. On peut facilement expliquer le succès des feel-good books : ces romans font rire, il arrive qu’ils soient lisibles, ils divertissent et, après tout, ils ne sont pas si mal fabriqués. Le problème, précisément, est qu’ils sont fabriqués et que la littérature, c’est le contraire de la fabrication. À vrai dire, ils sont de la mécanique plaquée sur du vivant, pour paraphraser Bergson.

Il ne s’agit pas ici de condamner l’humour en littérature. D’ailleurs, les feel-good books en sont radicalement dépourvus. L’humour est une science difficile, un équilibre toujours instable entre la gaudriole grotesque et la dérision aigre. C’est sans doute pour cela que l’humour est une constante chez les grands écrivains : il y a un humour de Rabelais, assez évident, mais il y a aussi un humour de Joyce, de Proust, de Céline ou de Nabokov. L’humour, pour eux, est une manière de ne jamais totalement adhérer à leur vision, de garder une distance qu’il appartient au lecteur d’apprécier, une distance qui crée le plaisir du texte dont Barthes a jadis si bien cerné les contours.

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C’est l’humour qui les immunise, l’humour qui leur permet la satire, la critique sociale, l’expression d’une angoisse métaphysique ou d’un désespoir existentiel sans jamais sombrer dans la noirceur gratuite, le pathos ou la démonstration.

Les gardiens de l’humour

Dieu merci, on trouve encore de tels écrivains sur les tables de nos librairies. Certains sont déjà des valeurs sûres comme Jean Echenoz, qui vient de nous donner Vie de Gérard Fulmard. Comme souvent, chez Echenoz, l’intrigue se résume en quelques lignes. Parodie de roman noir à la façon de Jean-Patrick Manchette qui lui aussi jouait déjà avec les codes de la littérature de genre, Vie de Gérard Fulmard est l’histoire d’un ancien steward en surpoids, viré d’une compagnie aérienne pour des raisons inavouables qu’on peut penser, même si rien n’est dit, liées à sa profonde misère sexuelle. Fulmard est le narrateur de cette histoire qui le verra devenir détective privé avant d’être plongé dans des péripéties violentes et hilarantes, tournant autour d’une intrigue politique avec enlèvements et coups bas pour la prise de contrôle d’un parti populiste qui pourrait bientôt accéder au pouvoir. Toute ressemblance avec des situations existantes sera l’affaire de chaque lecteur. Ce serait malgré tout une approche assez peu pertinente de ce roman que d’y chercher des personnages à clés alors qu’il est avant tout le déploiement d’un style unique en son genre.

Il faudrait étudier la phrase échenozienne. Elle donne envie d’applaudir la virtuosité de cet acrobate des propositions qui s’enchaînent, des subordonnées qui descendent en cascades soigneusement ponctuées vers un point de chute souvent ironique, toujours surprenant, que ce soit pour décrire la chute d’un vieux satellite soviétique sur une supérette du 16e arrondissement ou la séance de natation de Louise Tourneur, la sublime étoile montante du FPI (Fédération populaire indépendante), dans une piscine de résidence sécurisée, alors que deux gardes du corps vietnamiens essaient de s’absorber dans une partie de go pour oublier la nudité de sa plastique impeccable.

Gérard Fulmard, dans cette tradition du détective privé qui est la forme dégradée du chevalier des contes de fées modernes que sont les romans noirs, se révèle incapable de comprendre quoi que ce soit à la situation ou de maîtriser les évènements. Mais cela n’empêche pas une lucidité aiguë quand il parle de lui et tente de se décrire : « Je ressemble à n’importe qui, en moins bien. »

Ce constat est-il aussi celui du narrateur de Phallus, le deuxième roman de Philippe Limon ?  Ce qu’on sait de ce narrateur tient en peu de choses. Il écrit une étude sur La Métamorphose de Kafka et Le Sein de Philippe Roth, deux chefs-d’œuvre qui racontent somme toute la même histoire, celle d’une transformation pour le moins gênante et inattendue d’individus qui n’avaient rien demandé. Cloporte infâme chez Kafka, glande mammaire au téton érectile chez Roth. Est-ce pour cela que le matin de Noël, alors que le narrateur est revenu chez ses parents pour un réveillon pénible entre son frère flic et son beau-frère charcutier, il connaît lui aussi le sort de Grégoire Samsa et de David Kepesh, à ceci près qu’il est devenu, en ce qui le concerne, un grand phallus. Pour quelle raison ? L’étude approfondie de ses deux maîtres aurait-elle eu des effets secondaires surprenants ? Ou bien faudrait-il chercher du côté d’une famille étouffante et méprisée, en particulier d’une mère hystérique et effacée à la fois ?

A lire aussi: Faut-il être de droite pour avoir de l’humour ?

C’est qu’il est tout de même très ennuyeux d’être réduit à un sexe d’homme. Notre époque n’est plus vraiment à la célébration du pénis, devenu le symbole de la masculinité toxique, sans compter que les expressions les plus banales prennent soudain un relief particulier pour peu que le lecteur visualise la scène : « De ce fait, je devais, pour ainsi dire, coûte que coûte, garder la tête froide, et réfléchir activement. » Être réduit à un phallus peut même devenir très immédiatement angoissant alors que le chat de la maison sort ses griffes en découvrant l’étrange créature… Dans l’exploration des névroses familiales, le comique cruel du huis clos dans une chambre d’enfant, la recherche drolatique et délirante d’une faute originelle qui pourrait expliquer la transformation, Philippe Limon n’a pas à rougir de jouer sur le même terrain que Kafka et Roth.

Chez Limon, comme chez Echenoz, l’humour redevient enfin cette marge de manœuvre qui permet d’éviter tous les embrigadements ou les abêtissements. L’humour est ce bonheur enfin retrouvé du jeu, y compris dans le sens donné à cet espace qu’on laisse volontairement pour faire glisser un tiroir ou, ce qui est le cas dans ces deux romans, pour entrouvrir une fenêtre. 

Vie de Gérard Fulmard

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Bill Withers (1938-2020), le dernier penseur de la soul

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Disparition du compositeur et interprète américain, machine à tubes nostalgiques


En deux minutes et quatre secondes, Bill Withers compressait l’atrocité d’une rupture amoureuse. L’indicible abandon qui laisse les mots rouler sur le tapis et cet appel répétitif, écorché, longue mélopée qui ne sert plus à rien, car elle est partie. Tu peux crier dans la nuit, vieux frère, tu vas devoir admettre l’impossible vérité, vivre sans elle, alors oui, ton horizon se voile, seras-tu capable d’accepter cette déchéance-là, une de plus ? Les temps sombres sont arrivés. Tu peux serrer les poings. Ton âme, ce disque dur, vient d’enregistrer sa première griffure, il y a en aura d’autres. Les rayures font les Hommes, c’est ce que nous apprend la musique Soul. Son expression intime se nichelà, dans la nudité de l’Homme misérable, seul, face à son désespoir. La Soul est consubstantielle de notre existence fragile, elle se nourrit de notre amertume. C’est une sorte de confessionnal pour tous les naufragés, on s’y réfugie les jours de grosses tempêtes pour y puiser quoi exactement ? Une réponse, certainement pas. La Soul n’est pas un antibiotique, elle ne guérit pas, elle apaise à peine et pourtant, on doit reconnaître qu’en creusant son sillon, elle nous libère de nos peurs enfantines, elle tangue en nous, comme le souvenir de certaines comptines. La Soul est un miroir qui n’épargne pas celui qui l’écoute. Sans cesse, on revient à elle, y chercher une image perdue, le fruit défendu, le champ de tous nos territoires perdus. Bourreau des cœurs, la Soul n’en finit pas de diffuser le venin de la nostalgie. Et, avouons-le, qu’il est doux et entêtant ce parfum, nous serons à jamais son prisonnier, le passé hante les Hommes ce qui les différencie des animaux. Nous n’arrivons jamais complètement à faire le vide, notre esprit est perpétuellement embrumé par hier. Le futur n’existe pas, on végète dans le présent en refaisant le passé à l’infini. La Soul nous rappelle nos racines et nos meurtrissures. Elle révèle nos rides musicales.

Ancien ouvrier de chez Ford

« Ain’t No Sunshine » entrée dans le Top Five des charts en 1971, reprise par Nancy Wilson, Michael Jackson ou Kenny Rogers, allait faire du compositeur et interprète Bill Withers sa renommée, peut-être aussi sa caricature. Le succès planétaire de ce tube ou de « Just the Two of Us » et de « Grandma’s hands » a placé Bill Withers comme le numéro 1 du slow languissant, le héros des fins de soirées quand les corps commencent à s’aimanter. Mais, contrairement à ses confrères truqueurs, rois du mélo sirupeux et larmoyant, qui jouent trop sur la corde de l’émotion gluante pour être honnête, Bill Withers a toujours conservé une pureté originelle. Chez lui, la douleur n’est jamais feinte. Ses titres sont chargés d’une vérité éclairante, portés par une voix puissamment incarnée.

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« Je ne danse même pas. Je suis un gars assis sur un tabouret qui gratte une petite guitare et essaie de chanter en harmonie », il se définissait ainsi, simplement. Pour cet ancien ouvrier de chez Ford, la mécanique d’une chanson était celle d’un assemblage complexe. « Il y a l’inspiration globale qui vient d’une sorte de grand tout composite, qui condense tout ce que vous avez vu, entendu, expérimenté et qui est stocké dans votre esprit, vos émotions et votre cœur. Une banque de données que vous pouvez consulter comme une bibliothèque à chaque fois qu’une idée vous traverse l’esprit et dont vous devez assembler les pièces pour terminer le processus » disait-il, en accompagnement dans son second opus « Still Bill ». Le biographe David Ritz le qualifiait de profond penseur et de brillant causeur : « Bill Withers me fascine. […] Il affiche des critères métaphysiques communs à de nombreux grands du jazz et du Rhythm and blues, il opère ainsi dans un espace où la relaxation et la stimulation sont magnifiquement équilibrées ».

Ce matin, j’écoute « Rosie » sur l’album Menagerie sorti en 1977 et je ne peux me défaire de cette mélodie. Bill Withers fut notre meilleur éducateur en désenchantement.

Validées ou non, ces élections municipales?


Face à une abstention massive lors du premier tour des élections municipales, les juges administratifs font face à des recours massifs. Stanislas François fait le point sur le difficile équilibre entre continuité de la vie démocratique et nécessité du confinement. 


Le 13 mars 2020, deux jours avant le premier tour des élections municipales, j’affirmais encore dans les colonnes de Causeur que les élections pouvaient et devaient se maintenir. Le maintien de la continuité de la vie démocratique, constitutionnellement garantie, ne pouvait souffrir de dérogation qu’en cas d’extrême nécessité! Et puis, le 14 mars, il y eut les annonces faites par le premier ministre qui amorçait la logique de confinement en indiquant d’une part, l’extrême progression du virus et, d’autre part, le risque de saturation des services de réanimation. S’en est suivi l’arrêté du ministre de la Santé du même jour ordonnant la fermeture des commerces.

Une élection polémique

S’il était ainsi porté atteinte de façon radicale au principe de liberté du commerce et de l’industrie, il aurait donc été cohérent que la décision fût prise à ce moment-là de reporter les deux tours de scrutin. Le maintien du premier tour devenait polémique et surprenant dans la mesure où il n’était plus possible de douter, ce 14 mars, que le second tour n’aurait pas lieu…

Le conseil scientifique avait cependant indiqué qu’il était possible d’aller voter. Et d’ailleurs, il semble qu’il était moins dangereux d’aller voter que d’aller faire ses courses et qu’il était beaucoup plus facile de récupérer le virus en passant 3 heures un samedi après-midi au bord du canal Saint-Martin qu’en allant voter une heure un dimanche matin dans un bureau de vote aménagé à cet effet.

Pourtant, l’expression démocratique ne nécessite pas uniquement l’existence de précautions sanitaires. Voter doit avant tout se faire dans des conditions sereines et dans un climat de confiance. Le dimanche 15 mars, ces conditions n’étaient manifestement pas réunies.

Le report du vote ne concernera que 5000 communes

La décision de maintenir le scrutin peut se comprendre car elle a permis de mettre en place 30 000 conseils municipaux et le report n’en concerne donc aujourd’hui que 5 000.

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Depuis le samedi soir, la confiance était altérée de façon significative. L’organisation du premier tour le 15 mars, en tant qu’elle était précédée d’annonces radicales et anxiogènes, devenait polémique et a entraîné une forte abstention. Cette abstention donne aujourd’hui prise à de multiples contestations. C’est un déluge de recours qui s’est abattu sur les tribunaux administratifs à l’issue du premier tour du scrutin. L’abstention devenant ainsi un prétexte pour remettre en cause, partout en France, la sincérité des opérations électorales.

Oui, on peut considérer que la sincérité du scrutin est altérée, ce n’est pas une « abstention ordinaire »

L’abstention en tant que telle n’est pas condamnable. En démocratie, un électeur a le choix de se déplacer ou non, la liberté étant la règle. L’abstention ne fausse l’élection que si elle est contrainte.

L’abstention ne fausse l’élection que si elle est contrainte

Par le passé, des tribunaux administratifs ont déjà pu annuler des élections constatant des absentions importantes, notamment lorsqu’il avait été observé que certains électeurs s’étaient abstenus parce qu’ils avaient été empêchés de voter en raison de la fermeture anticipée et irrégulière des bureaux de vote bien avant l’heure réglementaire.

Dans le contexte coronavirus, l’abstention s’explique nécessairement, en partie, par l’empêchement de certains électeurs qui auraient voulu voter mais qui ne l’ont pas fait par crainte d’être contaminés ou de transmettre le virus. L’abstention a nécessairement altéré la sincérité du scrutin.

Pour certains mauvais perdants, l’abstention peut constituer un prétexte pour remettre en cause le résultat sorti des urnes. Ainsi, dans une commune de Lorraine, où l’abstention a été particulièrement importante, le candidat arrivé deuxième, à une dizaine de voix, a attaqué le résultat issu des élections du 15 mars en alléguant l’abstention importante. Effectivement, elle était de 40% dans la commune.

Pourtant, des scores d’abstention plus importants avaient été relevés en 2008 et 2014 et, dans ce cas, il est compliqué d’expliquer à un juge que le contexte lié à la crise du coronavirus a pu avoir une incidence sur le résultat. Sauf peut-être si le candidat arrivé deuxième arrive à produire, en nombre suffisant, des attestations sur l’honneur de personnes n’étant pas allées voter par crainte du contexte sanitaire.

Dans une commune de Gironde, 60 voix d’écart séparaient les deux listes et, par rapport aux élections de 2014, une abstention en hausse de 450 électeurs a été constatée. Dans ce cas, il apparaît particulièrement évident que l’abstention a été un facteur déterminant sur les résultats de l’élection et que, s’il est démontré qu’elle est liée directement au climat sanitaire, la sincérité du scrutin peut être remise en cause par le juge administratif.

On souhaite bien du plaisir aux juges administratifs

Dans d’autres communes, la situation pourrait s’avérer bien plus compliquée, notamment en raison des effets conjugués du taux d’abstention et des écarts de voix.

Dans une commune de la région lyonnaise, il a été relevé un taux de participation qui était passé de 65% à 45% entre 2014 et 2020. Pour autant, la liste arrivée en tête a obtenu 57% des suffrages et la seconde 43%. Ainsi, pour le candidat arrivé second, il faudrait qu’il apporte la démonstration selon laquelle d’une part, la hausse constatée du niveau d’abstention est due au contexte coronavirus (et non à autre chose comme le désintérêt des électeurs) et, d’autre part, un taux de participation identique à celui de 2014 aurait été de nature à renverser l’équilibre sorti des urnes. Cela supposerait donc qu’il démontre qu’au moins trois quart des abstentionnistes contrains auraient pu voter pour lui. Et rien ne dit que si les abstentionnistes contraints avaient voté, l’écart ne se serait pas creusé.

Dans de tels cas de figure, il y a fort à parier que la décision du juge ne sera pas facile à prendre. S’il prononce l’annulation, elle serait contestable au regard de l’écart de voix conséquent ; s’il la maintient, nul doute que le conseil municipal élu verra pendant 6 ans sa légitimité perpétuellement remise en cause.

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Les opérations électorales comprennent un ensemble formé de la campagne et des deux tours du scrutin. La question du report s’est posée à la fin de la campagne et avant le vote. Dans beaucoup de communes de France dont les conseils municipaux ont été formés au premier tour, ce maintien a pu être opportun dans la mesure où il a permis d’obtenir un résultat définitif et d’éviter des tas de complications pratiques liées notamment au remboursement des frais de campagne.

Il reste à savoir maintenant, dans les 30.000 communes pourvues d’un nouveau conseil municipal, combien d’entre elles verront leur résultat annulé ou réformé par le juge administratif, en raison notamment de l’abstention liée au contexte sanitaire. Nous avons cependant un risque important aujourd’hui, s’agissant des conseils municipaux, que leur élection soit légale mais qu’elle paraisse illégitime.

Deux solutions envisagées pour les communes où il y a de toute façon deuxième tour

Pour les autres communes de France, deux options apparaissent envisageables. Soit le deuxième tour a lieu en juin, cette hypothèse semblait privilégiée jusqu’à récemment, en particulier à la lecture de l’ordonnance du 1er avril 2020. Soit, s’il n’est pas possible d’organiser le second tour en juin, alors les élections municipales seront reportées à une date ultérieure (vraisemblablement en octobre) et les électeurs seront convoqués pour les deux tours de scrutin, comme le prévoit l’article 19 de la loi du 23 mars 2020.

Si un report des deux tours s’explique pour des raisons liées au respect du principe de sincérité du scrutin (principe qui impose normalement la tenue des deux tours à des dates rapprochées), il ne manquerait pas de faire particulièrement polémique en tant qu’il signifierait que nombre d’électeurs qui ont pris un risque pour se déplacer, seraient aller voter pour rien.

Devenir centenaire n’est pas un droit de l’homme

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Cette terrible crise sanitaire souligne le changement total qui est survenu dans nos conceptions de la vie et de la mort. Désormais, atteindre un âge canonique est perçu comme un droit de l’homme.


Que l’on me comprenne bien : il ne s’agit pas une seconde de critiquer la déclaration de guerre faite par la France au coronavirus, encore moins l’importance titanesque des moyens jetés dans la bataille. Il ne s’agit pas une seconde de refuser d’applaudir à 20 heures l’héroïsme des soignants et de tous ceux qui les secondent en continuant à faire rouler les camions, en scannant les paquets de nouilles dans les supermarchés ou en conduisant leurs tracteurs à travers les champs de France. Alain Finkielkraut a raison de dire au Figaro du 27 mars que “le nihilisme n’a pas encore vaincu, nous demeurons une civilisation” puisque les médecins luttent aussi farouchement pour sauver les personnes âgées que les jeunes. Il n’en reste pas moins que cette crise terrible souligne le changement total qui est survenu dans nos conceptions de la vie et de la mort.

Le paradis ici et maintenant ?

Entrée des philosophes, car c’est vers eux qu’il faut se tourner à l’heure des questions fondamentales. Robert Redeker a écrit un texte lumineux à propos d’une des nombreuses batailles sur les retraites qui ont précédé celle qui vient de se terminer en queue de poisson. Les immenses foules qui ont manifesté avec acharnement pour le départ à 60 ans imaginaient le temps de la retraite comme une hypostase du paradis, une période bénie qu’il fallait conserver la plus longue possible pour rejeter la mort dans les ténèbres d’un lointain avenir. Montaigne intitule l’un des chapitres des Essais “Que philosopher c’est apprendre à mourir”, et Philippe Ariès nous apprend dans son Essai sur l’histoire de la mort en Occident qu’il existait au Moye Âge des Ars moriendi, ouvrages qui donnaient des conseils sur la bonne façon de mourir : il fallait se confesser, prendre congé de ses proches et se tourner vers le mur pour mourir dignement. Tout ça est devenu lettre morte, fini de chez fini : à soixante ans on n’apprend plus à mourir, on apprend la zumba et à soixante-dix on apprend à découper des origamis. Ce n’est un scoop pour personne, les sociétés occidentales ont fait de la mort un tabou, chacun rejette la pensée de sa propre mort, les funérailles sont expédiées, les rites de deuil oubliés et les cimetières sont aussi vides que la lune sauf autour de la Toussaint. Ma grand-mère emmenait le dimanche ses petits-enfants en balade sur des tombes de famille et nous demandait avec une tendresse mêlée de sérieux : “Petits, vous viendrez me rendre visite après ma mort ?”

Quoi qu’il en coûte, vraiment ? 

La réaction des Français et de leur gouvernement au coronavirus est généreuse, mais n’est-elle pas aussi téméraire ? “Quoi qu’il en coûte” a dit le jeune homme présidentiel au milieu d’une des longues phrases soporifiques dont il a le secret. Quoi qu’il en coûte, vraiment ? Au prix de sacrifier l’économie française, la justice et l’éducation qui sont elles aussi très malades depuis longtemps ? Même si ça a l’air mesquin, il faut pourtant se poser ces questions essentielles. Le philosophe André Comte-Sponville, dans un article publié par Challenges le 28 mars a eu le courage de briser le  consensus national sur le soutien total à la vieillesse et à la grande vieillesse. Dans “Face à la crise du coronavirus, gare au pan-médicalisme”, il écrit : “Le pan-médicalisme, c’est tout demander à la médecine, non plus seulement notre santé, mais le bonheur lui-même”, et : “La médecine coûte cher, et de plus en plus. Comment pourrait-elle abolir les exigences de l’économie, qui permet seule de la financer ?”

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Emmanuel Macron n’a choqué personne en disant “quoi qu’il en coûte”, parce que se développe obscurément dans l’esprit de nos contemporains l’idée que la vieillesse et encore plus la grande vieillesse est un droit, un nouveau droit de l’homme et du citoyen à conquérir. Avantage énorme, la volonté de vivre très vieux en mobilisant les ressources de la médecine repousse dans les brumes d’un avenir lointain la confrontation de chacun avec sa propre mort. La crise du coronavirus ne dévoilerait-elle pas une certaine ehpadisation de la société française ? Dans l’élan magnifique des jeunes médecins, de tous les jeunes soignants et de tous ceux qui leur viennent en aide, n’y a-t-il pas cet obscur sentiment qu’un jour aussi ils seront vieux, puis très vieux et qu’ils seront ravis de voir la jeunesse leur venir en aide ? J’ai l’impression que le recul indéfini de la mort est la dernière frontière de l’Occident, le dernier défi qu’il veut relever, la dernière valeur pour laquelle on est capable de lutter de toutes ses forces, voire, suprême paradoxe, de sacrifier sa vie.

L’amour de la vie dure cent ans

Camus dit dans La Peste que le pire des scandales est la mort de l’enfant innocent. Est-il blasphématoire d’écrire qu’aujourd’hui, dans la tempête coronavirale, le pire scandale est devenu, allez, laissons-nous aller à faire ce très mauvais jeu de mots, la mort du soixante-huitard de soixante-huit ans et plus ?

Non. L’avenir rêvé de la société française et des sociétés occidentales ne doit pas être des hordes de joyeux centenaires remplissant les avions chaque hiver pour aller jouir des soleils tropicaux, tout en redoutant l’âge de cent-vingt ans où il leur faudra quand même se résigner à l’Ehpad, de préférence dans une région maritime et méridionale. Non, le seul avenir d’une société, c’est sa jeunesse. Sauf que les enfants, on a souvent oublié de les faire, ce n’est pas la fille de Macron ou le petit-fils d’Angela Merkel qui viendra vous border le soir dans votre maison de retraite. Le dernier président de la République a détruit ce qui demeurait de la politique nataliste élaborée à la Libération. Affirmons-le, la haute vieillesse ne doit pas devenir un droit à exiger de l’Etat. Il faut savoir passer la main, prendre congé sans faire de drame et de fracas, et se tourner vers les philosophies et les religions qui peuvent nous réapprendre à mourir.

La sortie du confinement sera difficile, tant sur le plan médical que sur le plan politique. La crise économique inévitable obligera à des choix et il ne faudrait pas que le pouvoir, poussé par le vote des retraités, se résigne au projet d’une société du troisième, voire du quatrième ou cinquième âge. Les enfants à naître et ceux de moins de dix-huit ans ne votent pas, mais il serait catastrophique qu’une politique court-termiste insulte l’avenir  en ne les mettant pas au centre de ses préoccupations.


Car l’amour est plus fort que la mort

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Dieu est mort (The Fugitive, 1947), adaptation de La puissance et la gloire de Graham Greene, est un film sur la foi contre le totalitarisme.


Continuant, dans mon confinement, mon exploration de la figure du prêtre au cinéma, je viens de revoir Dieu est mort un film qui compte très peu de défenseurs et beaucoup de contempteurs. John Ford, l’aimait beaucoup. Il déclare, dans un entretien: « J’ai eu exactement le résultat que je voulais. Voilà pourquoi c’est l’un de mes films préférés. Pour moi, il est parfait. Malheureusement, il n’a pas eu de succès. Les critiques se sont jetés dessus et le public n’a pas suivi. Malgré cela, j’étais très fier de mon travail. » [tooltips content= »John Ford de Peter Bogdanovich, , Edilig, Paris, 1968. »][1][/tooltips]

Foi, nation et peuple

Le film, adapté du roman de Graham Greene, La Puissance et la gloire (1940) par John Ford et son scénariste Dudley Nichols est une œuvre d’une grande richesse artistique et spirituelle. Film moral et humaniste, c’est aussi une fable politique et une parabole spirituelle, empreinte d’un sens aigu de la mise en scène et d’une beauté formelle. Elle est en accord parfait avec la pensée républicaine de Ford sur la foi, l’idée de Nation et de Peuple.  On retrouve ici une philosophie humaniste – hantée par la lutte du bien et du mal – qui pense que la lente et dure édification de la Nation et de la communauté humaine doit se bâtir sur la connaissance et la culture, la foi, le sens des valeurs de la famille et la défense des pauvres et des opprimés.

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Les évènements se déroulent dans un pays imaginaire sous le joug d’un régime totalitaire qui veut éradiquer la religion catholique. Cette situation politique rappelle à la fois le nazisme et son côté néo-païen – John Ford, patriote convaincu sort de ses années d’engagement  comme cinéaste des armées et a connu de près l’horreur de la guerre contre le fascisme [tooltips content= »Il y tournera December 7th et The Battle of Midway. »][2][/tooltips] – et les dictatures communistes anticléricales. Tourné en 1946-1947, le film rappelle aussi les persécutions terribles que subirent les catholiques au Mexique de 1858 à 1861, et à partir de 1926. [tooltips content= »En 1926, le gouvernement du président Plutarco Elías Calles prend la décision de supprimer le catholicisme. Il veut ouvrir son pays à la modernité et entreprend une féroce persécution contre l’église catholique en supprimant le culte. Cette mesure est insupportable pour des millions de Mexicains. Pour défendre la liberté de culte, des milliers de paysans et rancheros se révoltent  pour la última cruzada (dernière croisade). Cette haine envers les chrétiens causa plus de trente mille morts au Mexique entre 1857 et 1937. « ][3][/tooltips]

Parabole christique

La parabole christique est inscrite dans le récit dès le début. Le prêtre (Henry Fonda, excellent), gravit à dos d’âne une colline où se découpe une église rayonnante de lumière. Il se dirige vers les portes. Puis, nous sommes à l’intérieur de l’édifice sombre, les portes s’ouvrent, et la silhouette du prêtre, les bras en croix, poussant les battants, se découpe dans la lumière vive venant de l’extérieur. La figure christique est clairement annoncée. Nous allons assister au calvaire d’un homme. Le curé s’agenouille, à la fois  humble serviteur du Christ et prêtre orgueilleux investi d’une mission, et pénètre dans le chœur de l’édifice, s’approchant d’une fenêtre ovale au vitrail brisé d’où jaillit la lumière qui le désigne comme envoyé de Dieu. Alors apparaît une femme. Elle porte un enfant dans ses bras, sorte de Vierge Marie. Le dialogue entre les deux personnages confirme que les catholiques sont persécutés, qu’il n’y a plus ni prêtres ni églises dans le pays, que les nouveau-nés n’ont pas été baptisés. La jeune femme, Maria Dolores (sublime Dolores del Rio), endosse leurs souffrances, comme Marie. Mais très vite, par son comportement (elle s’agenouille et baise la main du prêtre), et par les propos échangés, nous comprenons qu’elle représente aussi la figure biblique de Marie-Madeleine, pécheresse et Sainte.

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La lumière du chef-opérateur Gabriel Figueroa, jouant sur la confrontation de noirs et blancs très contrastés et la musique de Richard Hageman, composée comme un véritable oratorio d’une grande force opératique amplifient le sentiment de puissance et de gloire  qui se dégage de toute la scène.

Critique antitotalitaire

La fable politique s’inscrit lors de la première apparition du lieutenant de police (l’impressionnant Pedro Armendariz), dans la caserne de Puerto Grande, où de pauvres paysans et ouvriers, arrêtés, tremblent de peur devant le représentant du pouvoir.  Jamais, au cours du film, John Ford n’indique s’il s’agit d’une dictature fasciste ou communiste .Le sigle du régime figurant sur la casquette ou les brassards des policiers représente un poing tenant une flèche  qui n’est pas sans rappeler le poing tenant le fléau qui soufflette le Christ dans les peintures et fresques religieuses comme celles de Fra Angelico.

Le cinéaste laisse planer le doute, renforçant ainsi sa critique de tout régime totalitaire, à l’inverse du roman de Graham Greene, où la présence de chemises rouges servant le régime est très significative. La séquence de l’arrivée de la police à la recherche du dernier curé, dans le village de Maria Dolores, est d’une violence inouïe, les cavaliers arrivent au galop en hurlant, piétinent les champs, renversent et détruisent les étals des paysans et artisans sur le marché. Le peuple violenté et dominé, la civilisation et la Nation sont niées, bafouées par la barbarie. 

La dernière séquence de The Fugitive conclut cette parabole biblique et politique. Le prêtre, ayant reçu un crucifix en bois des mains de Marie-Madeleine/Maria Dolores, gravit des escaliers, entouré par ses gardes, pour atteindre le sommet de la ville où il sera fusillé. Alternant ces plans avec ceux d’une foule en prière dans une église et ceux du lieutenant rongé par la culpabilité lorsqu’il entend les coups de feu de la mise à mort, le cinéaste donne à voir la grandeur humaine de la mort du prêtre et la force spirituelle de rachat, de rédemption de ce sacrifice. La condamnation totalitaire a frappé, mais le courage de la résistance et la foi en Dieu peuvent vaincre. Dans le dernier plan, le peuple priant, réuni dans l’église, voit les portes s’ouvrir et un nouveau prêtre entrer. 

L’amour est plus fort que la mort.

Quitter la Crimée, c’est compliqué…


Les aventures d’un écrivain-traducteur dans l’ex-URSS (Dernier épisode)


« Moi aussi, j’étais Noir, autrefois — quand j’étais pauvre ».
Larry Holmes, champion du monde des poids lourds.

« Nous autres, fumeurs, nous sommes devenus la population la plus discriminée du monde » m’avait glissé Vladimir Chemtchetko, bon poète et barde — il jouait de la guitare — membre du jury de « La saison intellectuelle » de Saki, tandis que nous absorbions notre dose de nicotine dans un coin prévu pour le vice entre deux séances. Il ne croyait pas si bien dire. Dans l’attente d’un avion pas pressé pour Moscou, après moult incidents et un repas, j’allumais un cigarillo devant le bâtiment de l’aéroport de Simféropol et attirai l’attention de deux pandores en maraude, sous le panneau interdisant de fumer à moins de 15 m.

Pandores en maraude

Repérant ma gueule d’Européen, ils entamèrent tout de suite les pourparlers. Ils parlaient de me ramener au commissariat, d’établir un procès-verbal et des formalités traînant en longueur. Je les voyais venir, vétéran de Moscou 1999, je comprenais la direction prise par l’entretien. L’un d’entre eux me suggéra de traverser la voie taxi pour fumer à mon aise. Il précisa qu’il allait me rejoindre et qu’en guise d’amende, je n’avais qu’à glisser mille roubles dans le passeport que je lui tendrai.

Je marchandai : « Cinq cents ». À l’appui, je lui présentai l’invitation de l’Union des Écrivains de Crimée que je portais sur moi par miracle. L’argument porta et nous conclûmes l’affaire. Il me rejoignit en allumant une cigarette, prit le passeport, empocha le billet avant de me rendre la pièce d’identité et de s’éclipser. C’était le dernier incident avant mon envol.

Une république sous embargo

Dans la matinée, le taxi était arrivé bien tard aux portes de l’enclave balnéaire, le chauffeur cherchait à me distraire dans les embouteillages qui faisaient grimper ma nervosité, en me persuadant qu’un jour ou l’autre le monde devrait se rendre compte que la Crimée était russe. En débarquant à l’aéroport, à l’enregistrement, on me fit savoir que mon vol n’était plus accessible et que le billet n’était pas remboursable. Ni ma correspondance pour l’Oural.

Il régnait une pagaille indescriptible dans cet aéroport où toute la Russie allait et venait débarquant ou quittant la zone de vacances. Je parvins au guichet d’une ligne aérienne à prix modérés pour acheter un nouveau billet pour Moscou. La jeune employée d’un air pincé, où je reconnaissais un certain ressentiment à l’encontre des Européens, me fit savoir que ma carte de crédit ne me servait à rien dans une République sous embargo. Mon air consterné finit par l’attendrir, elle appela Moscou. 

Nous fîmes deux tentatives pour que le paiement soit enregistré là-bas que je puisse enfin me tirer de ce trou, pas mèche. Je tentai tout aussi infructueusement de tirer du pognon au distributeur. Il fallait prendre une décision rapide. Je me servis de mes derniers roubles pour retourner à l’enclave balnéaire de Saki, où j’expliquais ma situation aux organisateurs de La Saison Intellectuelle. Le bruit se répandit comme une traînée de poudre dans l’hôtel, les participants et jurés vinrent me rassurer avec chaleur. La belle Margarita m’embrassa sur la joue en disant : «  Thierry chéri on te sortira de là. » La présidente du jury me proposa de monter à Moscou en voiture avec son fils qui partait le lendemain. Une douzaine d’heures en véhicule par une chaleur de plomb pour me larguer en fin de course à l’aéroport où tout était à recommencer n’avait rien pour séduire. 

Une collecte pour un billet

Et on m’attendait, dans l’Oural ! Le président du festival et sa fidèle secrétaire organisèrent donc une collecte pour me payer le billet et chacun y alla de son écot. Sauvé. De combien de situations désespérées cette générosité spontanée des Russes ne m’avait-elle pas déjà tiré à diverses époques !… Même largué dans des trous de province, j’étais toujours arrivé à bon port. Toujours une bonne âme se penchait sur mon sort… 

En débarquant à Moscou, où l’on accepte les cartes européennes car il faut bien que l’industrie pétrochimique allemande puisse traiter avec le diabolique Gazprom au mépris des sanctions, je n’avais qu’une douzaine d’heures à attendre pour rejoindre l’Oural. Il fallait prévenir mes amis. Mais la Wi-Fi de l’aéroport ne passait pas. Je me dirigeai vers l’information l’ordinateur à la main pour expliquer mon cas à une jolie jeune femme. Je m’aperçus alors que j’avais récemment changé mon fond d’écran pour une pin-up fort peu vêtue. Elle resta flegmatique tandis que je piquai un fard… Je parvins à prévenir les gens qui m’attendaient dans l’Oural, changeant mon fond d’écran pour un tableau représentant la bataille de Poltava au XVIIIe siècle.

Une douzaine d’heures plus tard, après trois changements de porte d’embarquement, enfin l’heure de l’avion. Dans la foule des passagers, j’aperçus un homme, l’air plus paumé que les autres, hésitant, très soucieux. Il avait quelque chose de très inhabituel pour un passager vers la Russie profonde : il était Noir. Je m’approchais, entamant la conversation en anglais, mais il ne réagissait pas. Je passai au français et il s’éclaira. Il allait au même endroit que moi. Je le rassurai à mon tour, je le guiderai. Je remarquais alors une seconde caractéristique inhabituelle : sur l’épaule droite, il portait une ceinture incrustée de champion du monde de boxe poids lourd-léger. Il était vieux d’une quarantaine d’années, au-delà de la limite d’âge. De stature moyenne, il était poids welter à tout casser. Ne possédant ni l’anglais ni le russe, il était largué. Il n’y a pas d’annonces en français vers l’Oural.

— Je suis entraîneur. Je viens du Congo. Mon poulain combat samedi soir. C’est la première défense de son titre.

Puis il me montra la vidéo où le lourd-léger Makabu, bâti à la Tyson, 1,80 m pour 92 kgs sans graisse, pilonnait un géant russe quelques mois plus tôt pour conquérir le titre. Court, compact, rapide, puissant.

— C’est un gaucher, remarquai-je.

Nous échangeâmes des histoires de boxe.

Je commençai à comprendre. Son élève congolais s’était délocalisé à Johannesburg, Afrique du Sud, pour gagner du fric. Ses nouveaux managers, blancs et anglo-saxons, ne tenaient pas spécialement à ce que l’entraîneur de Kinshasa reste dans l’équipe. Alors mon nouvel ami voyageait tout seul en classe bétail et au dernier moment.

En arrivant dans l’Oural, je sortis avant lui, précisant à mes amis russes — on reste là, j’ai charge d’âme. Ils n’avaient aucune objection. Lorsque l’entraîneur sortit à son tour, il avait à nouveau l’air inquiet. Personne pour l’accueillir.

— Je ne te laisse pas tomber, lui dis-je. Au pire, tu ne dormiras pas dehors.

Ensuite, il n’avait qu’une maîtrise très approximative de son smartphone, et ignorait totalement les indicatifs internationaux. Mais il se sentait mieux, avec nous. Mes amis russes parvinrent à joindre son poulain. Au bout d’un long moment, une voiture vint le chercher. À l’africaine, ils étaient en retard. Mon ami le poète noir américain Darius James, m’avait dit un jour : Ils arriveraient en retard à leur propre enterrement. 

Et là, ma récompense : une accolade fraternelle.

Le samedi suivant, son poulain garda son titre en dominant largement un jeune géant russe encore inexpérimenté, avec un crochet droit de gaucher évoquant la détente d’un crotale. Mon ami l’entraîneur était en retrait, derrière les Sud-Africains.

Le lendemain, j’appris que la population noire de plusieurs villes d’Afrique du Sud s’était livrée à des pogroms contre Congolais et Ghanéens immigrés. La boxe me donnait une leçon de géopolitique en terre inconnue, l’Afrique australe…

Lorsque je voulus rembourser les gens de Saki, ils refusèrent.

La nuit où j’ai cru être fou

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Le billet du vaurien


C’était par une nuit glaciale à la montagne, à Verbier précisément où mes parents possédaient un chalet qu’ils avaient baptisé « Peter Pan ». J’avais invité une quinzaine de copains et de copines de mon âge. Nous formions une joyeuse bande d’adolescents. Le jour, nous dévalions les pistes. Le soir, nous draguions au Bar des Alpes ou au Farinet. Et la nuit, nous tenions d’interminables conciliabules à propos de tout et de rien. L’idée me vint alors de leur poser une question, une question dont la réponse me semblait évidente. 

Mais j’étais curieux de connaître leur réaction. La question, la voici : «  Que feriez-vous si on vous demandait de ressortir dans le froid, de marcher pendant deux heures sous la neige jusqu’à une cabine où est installé un bouton en sachant que si vous pressez sur ce bouton, l’humanité sera sauvée ? Si vous vous abstenez et restez calfeutrés sous votre couette, ce sera la fin du monde. Rien ne subsistera ». Ils me regardèrent interloqués. Je ne le fus pas moins, lorsque tous se déclarèrent prêts à presser sur ce bouton, quoi qu’il leur en coûte. J’étais donc le seul à désirer l’extinction de l’humanité.

Du même auteur: Coronavirus, Mourir à Minsk

Je crus devenir fou. Seul contre tous. Seul à ne pas désirer patauger plus longtemps dans ce bourbier. Seul à penser, alors même que je comptais parmi les privilégiés, que nos vies n’avaient qu’une piètre valeur et que les inconvénients de toutes sortes l’emportaient largement sur les plaisirs que nous pouvions en tirer. Je précise que j’avais alors quinze ans, que je n’étais pas dépressif et que je n’avais pas encore lu Schopenhauer ou Cioran.

Ma question parut tellement incongrue à mes amis que nous passâmes rapidement à des sujets plus frivoles. Je jouai le jeu et ne laissai rien paraître du choc que j’avais éprouvé. Plus tard, avant de m’endormir, je me demandai si j’étais vraiment taré pour tenir en si piètre estime ce que chacun considérait comme le plus précieux des cadeaux : la vie. Plutôt que de pourrir dans une geôle, je préférais m’en évader. Quelque chose clochait en moi. Et d’ailleurs cloche encore. Freud disait qu’à New York, il avait été enchanté par cette publicité pour une entreprise de pompes funèbres : « À quoi bon vivre, quand on peut être enterré pour cinquante dollars ? » Ce qui m’a ravi chez lui, c’est son pessimisme radical, tout comme j’ai aimé le nihilisme joyeux de mon ami Cioran. Ils m’ont aidé à me considérer comme désespérément normal et à narguer ceux et celles qui s’obstinent à perpétuer l’espèce, sans avoir conscience que l’humanité n’est qu’une vaste usine assez délabrée, mais toujours en mesure de fonctionner pour produire le meilleur comme le pire. 

Viendra le jour où elle s’arrêtera d’elle-même… sans que nous ayons à presser sur ce bouton magique. Pour être franc, je ne regrette pas d’avoir participé à cette expérience digne d’un film de Frankenstein. Mais je m’en serais volontiers passé. Et je ne la renouvellerai en aucun cas. Une fois, ça suffit !

Confession d'un gentil garçon

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The box

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Nous nous étions couchés démiurges…


Crise sanitaire. Le retour des cavaliers de l’apocalypse a saisi le peuple français dans son sommeil. Face à la nuit, pour battre les loups, le troupeau a intérêt à investir sur le berger et son chien.


Nous nous sommes couchés démiurges, rêvant de transhumanisme, de réaliser tout ce que désiraient nos individualités. Nos élites rêvaient d’un homme sans ancrage, ni attaches, ni appartenances, indéfini pour être omnipotent, indéterminé pour être adaptable, inconsistant parce que remplaçable… La référence à la frontière, à la quête d’intériorité et à l’identité était ramenée à la xénophobie, au racisme et au nationalisme. La loi ne cherchait plus le compromis fécond, mais devenait la reconnaissance du particularisme, l’affichage d’un progressisme d’autant plus virulent qu’il n’offrait plus d’horizon. L’avenir était au mouvement, à la mondialisation et aux échanges. Être c’était avant tout changer.

Retour sur terre

Nous nous sommes réveillés créatures, faibles et dominées par la peur. Nous voulions soumettre la nature et poursuivre un rêve d’immortalité. Et nous voilà face à l’inconnu. Vulnérables. Seuls. Repliés. Démunis face à un péril inconnu, qui fauche les vies et sépare pour le combattre les amis, les amants, les familles, stoppant la production, arrêtant les échanges, réinstallant les frontières au seuil des portes, immobilisant chacun en son for intérieur.

A lire aussi Elisabeth Lévy: Et mes libertés c’est du poulet?

Un péril inconnu et pourtant si familier. Le retour d’un cauchemar récurrent de l’humanité : la chevauchée du cavalier de l’apocalypse à la pâle monture. L’histoire nous ramène ainsi aux légendes sombres et aux germes de nos terreurs enfouies. Elle nous rappelle à notre condition de mortel et aux hécatombes qui parsèment notre route, tributs rendus à la nature ou à la folie de domination des hommes. Les cavaliers de l’apocalypse vont par quatre, la guerre et la famine accompagnent la maladie, et la mort recueille la moisson. Le fantôme des grandes pestes nous regarde au-delà du temps et réveille la mémoire de ces jours où la maladie chevauchait la même monture que la mort.

Face à la crise sanitaire, l’Europe a réagi de façon purement idéologique

Alors que notre esprit peine encore à penser cette nouvelle condition, alors que notre corps est encore empreint d’un monde routinier, familier, rassurant, que l’homme dominait sans partage et dont il rêvait d’échapper aux contingences en devenant son propre créateur, le voilà ramené à sa nudité première. Déjà ce que nous peinons encore à imaginer est là. Des hôpitaux débordés, des situations tragiques où l’on trie les malades, le décompte macabre qui commence. Des gens meurent seuls, loin des leurs, en détresse. La mort s’est invitée au banquet et a même dressé la table, balayant nos vanités et réinvitant nos peurs ataviques. « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » se demande le poète. « Eh bien c’est pourtant ainsi qu’ils ont le plus souvent vécu » répond la Nature. La question étant de savoir si le constat vaut prédiction. C’est là que se pose la question de l’après.

La France, cette puissance mondiale du passé

Hier nous nous vivions en puissance mondiale, aujourd’hui nous constatons notre dépendance extérieure. Médicaments, matériel de protections, tests, tout cela est produit majoritairement ailleurs qu’en Europe. Et quand sous la vague, nos systèmes de santé rompent et finissent par plier, comme en Italie ou dans l’est de la France, ce n’est pas l’Europe qui vient à notre aide, mais l’Asie. Nous étions des enfants-rois, nous voilà des porteurs de sébiles, mais ce n’est pas le hasard ni la nécessité qui nous ont mené à cette impasse, mais bien une accumulation de mauvais choix politiques portés par des hommes médiocres et des partis sans substance. Trente ans de fermetures d’hôpitaux, de tribunaux, de création de déserts humains, sociaux et médicaux. Trente ans à concentrer les hommes dans des environnements inadaptés où la première violence est la promiscuité, trente ans de destruction industrielle au bénéfice de la financiarisation de l’économie et d’une tertiarisation qui a remis à l’honneur le concept de travailleur pauvre. Et là où l’Europe était censée traduire l’union des peuples via un projet commun, elle ne s’est révélée apte à terme qu’à organiser une concurrence délétère. Les grands projets qui lui ont pourtant donné ses lettres de noblesse, comme la CECA (communauté européenne du charbon et de l’acier) ou la PAC ont été abandonnés. Notre incapacité collective à mettre en œuvre des projets communs a fait naître une Europe purement idéologique, un idéal technocratique totalement déconnecté du réel.

A lire aussi, Renée Fregosi: La technocratie, les médecins et les politiques

Ainsi, tandis que dans le monde se réveille le vieil esprit impérialiste -liant conquête territoriale et domination économique comme idéologique ; tandis que sous les coups de l’islamisme, du réveil de la Russie, du retrait des Américains et de la menace du frère musulman Erdogan, les périls ne cessent de monter, l’Europe continue de faire comme si le monde était un grand atelier et la politique, son service de relation client. Paupières cousues et cerveaux en berne, tandis qu’autour d’elle la course à la puissance redémarre, l’Europe se lance dans un programme de rééducation des peuples, sommés de se convertir au multiculturalisme et de renoncer à leurs identités. Elle fait comme si on pouvait créer un peuple ex nihilo, par le miracle de la bureaucratie, par la grâce des autorisations de déficits budgétaires et des amendes pour déviance idéologique de sa cour de justice ! Pour le technocrate, la politique n’a rien à voir avec les hommes mais avec la création de modèles théoriques mathématiques qu’il suffit d’appliquer. Les hommes ne sont que les grains de sable qui freinent cet avènement.

Investir dans un meilleur berger

Face à la crise sanitaire, l’Europe a réagi de façon purement idéologique en s’opposant à la fermeture des frontières entre les pays. Un choix qui témoigne du refus viscéral de souveraineté qui semble être la seule préoccupation de notre classe politique. Au point que le gouvernement français a rabâché ad nauseam que le virus n’avait pas de passeport. Idée stupide s’il en est puisque qu’en revanche tous ceux qui le transportent en ont un. Il y a dans ce refus véhément, un idéal de financier. De ceux qui ne comprennent ni les liens, ni les projets communs, ni les partenariats, ni les alliances, uniquement les fusions-acquisitions, où savoir qui mangera l’autre et bien plus important que définir un projet susceptible de créer une union. 

Le coronavirus nous ramène au tragique de la condition humaine. Une réalité qui est la substance même du politique. Nous sommes isolés, confinés, séparés, mais jamais nous ne nous sommes sentis autant liés que sous la menace commune, autant soucieux les uns des autres, autant désireux de nous retrouver. C’est le propre de la survie : elle réunit et nous connecte à l’essentiel mais elle n’est pas promesse d’avenir. Elle est la chaleur du troupeau face à la nuit, mais pour battre les loups, mieux vaut investir sur le berger et son chien.

Après cette crise sanitaire, rien ne sera plus comme avant, mais seulement si nous le choisissons et si nous agissons pour. Si nous continuons à laisser faire ceux qui ont failli, nous le paierons dans notre chair. C’est la dure loi de la politique.

Marcel Moreau: hélas, le virus a bon goût

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L'écrivain Marcel Moreau chez lui en 2008 © PHILIPPE MATSAS / Opale / Leemage via AFP

Marcel Moreau, écrivain sauvage, est mort à 86 ans du coronavirus. Son œuvre, méconnue du grand public et snobée par une république des lettres anémiée, est néanmoins essentielle.


Il ne sera pas la vedette des victimes du Covid-19. Il s’appelait Marcel Moreau, il avait 86 ans. C’était un des très grands écrivains de langue française, et comme beaucoup de très grands écrivains de langue française, comme Simenon ou Michaux, il était Belge même s’il est mort à Bobigny le 4 avril 2020, dans ce 9-3 dévasté par la maladie où certains osent accuser le non-respect du confinement par d’affreux lascars en oubliant que les pauvres toutes couleurs confondues ont cette affreuse manie de s’enfermer à beaucoup dans des superficies réduites. Quel mépris, sans doute, aurait fusé de l’incontrôlable Marcel Moreau, anarchiste total et lyrique, ami de Topor et des situationnistes comme son compatriote Raoul Vaneigem. Vaneigem, auteur d’un Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations où dès 1967, il annonçait très précisément, en même temps que le Debord de La Société du Spectacle, les malheurs qui sont les nôtres.

Marcel Moreau, né en 1933 dans le Borinage, s’était fait connaître par Quintes (1962), un roman publié par Buchet-Chastel, appelé à devenir l’éditeur des situs et par Bannière de bave (1964) chez Gallimard. Il est salué par Simone de Beauvoir et pas mal d’excellences du milieu littéraire du moment. À vrai dire, Marcel Moreau s’en moque. On a vu peu d’écrivains, si ce n’est peut-être Artaud, être saisi à ce point physiquement par une écriture qui devient aussi vitale que la respiration. Moreau ne trichait pas dans un milieu précisément fondé sur la tricherie, où même celui qui est sincère doit intégrer le mensonge pour faire avancer en contrebande la beauté ou la vérité, – c’est souvent la même chose. Employé en robinetterie mis au chômage, aide-comptable puis correcteur dans des journaux, chargé de famille, il s’installe à Paris à l’époque où c’était encore possible, en 1968 pour travailler comme petite main au Figaro. Il peut ainsi écrire des horreurs, en assurant un minimum sa survie alimentaire. Un exemple ? « Le Borinage dont je me souviens nie la transparence. Il a des boursouflures de moricaud rossé.  C’est aussi un emphysémateux. De plus, il attire les suies, les traces de doigts, les dépôts louches. La mine est la comme la partie honteuse de la nuit. Ce que la nuit  dissimule sous ses jupes, sa menstruation sans Tampax, les grelots qu’elle s’enlève du cul, les morves qu’elle tire de son nez et qu’elle collerait comme un gosse chafouin sur le revers de sa veste quand sa mère a le dos tourné ».  Ainsi commence-t-il son Egobiographie tordue, parue chez Bourgois en 1973. On comprend assez vite pourquoi Marcel Moreau ne pouvait pas être digéré, neutralisé, récupéré par une société de plus en plus policée, de plus en plus puritaine derrière ses fausses révolutions sexuelles et ses vraies pulsions de contrôle. Il est heureux que les néo-féministes ne lisent pas et que Moreau n’ait pas été « bankable », sinon, il serait sans doute passé à la moulinette de son vivant. Cet horrible érotomane à l’indécence de croire à un lyrisme incandescent, brutal, sensuel, voluptueux, éruptif pour célébrer la rencontre amoureuse et son potentiel subversif sur la vie de bureau d’un correcteur de revue scientifique dans le magnifique Julie ou la dissolution (Bourgois, 1971).

De toute manière, les chiffres, et particulièrement les chiffres de vente, sont la ruine de l’âme dans un monde où le règne de la quantité est totalitaire : « Les chiffres m’écœuraient, ai-je dit. Un jour, un comptable, socialiste de surcroît, m’interdit de chanter, même juste, pendant le travail ». Si quelque chose caractérise l’œuvre prolifique, méconnue et difficilement trouvable de Marcel Moreau, c’est bien que jusque dans sa moindre ligne, elle chante juste.

Je m’interdis les mauvaises pensées pendant la Semaine Sainte, mais le virus, quitte à prélever son quota d’écrivains, aurait pu en choisir d’autres, des encombrants qui seront oubliés demain. Ou alors, il a un effroyable bon goût, le virus, et ne survivront que… 

Je me tais. Encore une fois, c’est la Semaine Sainte. Il vaut mieux relire Moreau et sa Pensée mongole (rééditée en 96 par L’Ether vague): « Car il ne s’agit pas d’appeler la maladie en soi, il s’agit d’être soi-même la maladie, de l’incarner magnifiquement. Voilà comment je me figure le saboteur, le saboteur esthétique, celui qui oppose la beauté terrible des œuvres à la laideur des oppressions ».

Bannière de bave (Blanche)

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Aux États-Unis, l’homme blanc se suicide

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© Unsplash

Anne Case et Angus Deaton étudient dans Deaths of despair and the future of capitalism, les morts liées à la drogue, l’alcool et aux suicides aux États-Unis. 


 

Les morts de désespoir dont parle ce livre sont celles liées à la drogue, l’alcool et aux suicides qui ont beaucoup augmenté aux Etats-Unis depuis la fin du 20ème siècle parmi les Blancs non hispaniques d’âge moyen qui ne sont pas diplômés du supérieur. Les auteurs sont économistes (Angus Deaton a reçu le prix Nobel d’économie en 2015), mari et femme dans la vie. En 2014, ils ont été frappés par la fréquence inhabituelle de ces décès dans le Comté de Madison où ils passent leurs vacances d’été. Le taux de suicide y est quatre fois plus élevé que dans le New Jersey où ils habitent le reste de l’année. 

La mortalité, qui avait beaucoup régressé pendant le 20ème siècle, a recommencé à  augmenter à la fin du siècle pour les Blancs, alors qu’elle continuait de baisser pour les Hispaniques et les Noirs. La baisse de l’espérance de vie à la naissance pour ces Blancs a fini par se voir sur celle de la population totale. Les auteurs ont calculé que si la tendance à la baisse de la mortalité s’était prolongée, on aurait enregistré 600 000 décès en moins. L’augmentation des taux de mortalité du désespoir à 45-54 ans a commencé à se faire sentir dans les générations nées après la guerre et a été la plus forte dans les États de West-Virginia, Kentucky, Arkansas et Mississipi. Cette épidémie s’est conjuguée à un ralentissement, puis à une stagnation, à partir de 2010, des progrès accomplis pour soigner les maladies cardiaques. Si le nombre de décès liés au désespoir a triplé chez les Blancs âgés de 45-54 ans entre 1990 et 2017, il a également augmenté parmi les plus jeunes.

Epidémie mortelle : drogues, suicides, alcool

Ce sont les décès liés à la drogue (classés dans les morts accidentelles !) qui sont les plus nombreux, puis les suicides, puis ceux des maladies du foie liées à l’alcool, même si ces causes peuvent être liées. Il est évidemment possible que d’autres types de décès soient liés au désespoir, comme l’obésité, mais il est difficile de trancher. C’est pourquoi les auteurs s’en tiennent à ces trois causes. Le taux de mortalité par désespoir était de 30 p. 100 000 en 1990. Il est de 92 p. 100 000 en 2017. Cette année-là, on a dénombré 158 000 morts de désespoir, dont 70 237 overdoses (nombre probablement sous-estimé en raison des cas classés dans la rubrique « indéterminé »), 47 000 suicides et 41 000 de maladies du foie liées à l’alcool. À comparer aux 40 100 décès dans des accidents de la route et 19 510 homicides. 

Les Etats-Unis font partie des pays au plus fort taux de suicide si l’on se limite à ceux ayant un enregistrement fiable. Il y a augmenté alors qu’ailleurs il a baissé. L’épidémie tourne au désastre dans la “Suicide Belt”, le long des Rocky Mountains. Quant aux opioïdes, ils sont impliqués, seuls ou combinés avec d’autres drogues, dans 70 % des décès liés à la drogue. La force des opioïdes est mesurée par rapport à la morphine (MME) : 1milligr d’héroïne = 3milligr de morphine. Le plus courant dans l’épidémie actuelle est l’oxycodone (MME=1,5), vendu sous le nom d’OxyContin, appelé aussi “Hillbilly heroin”, fabriqué par Purdue Pharmaceutical, sans oublier le Vicodin (MME=1) et le Fentanyl (MME=100) approuvé par la Food and Drug Administration en 1968. La famille Sackler et son entreprise Purdue, mais aussi les dealers mexicains vendant la camelote fabriquée en Chine, se sont fait un argent fou et les médecins sont au moins coupables d’avoir prescrit les opioïdes avec négligence. On estime que près d’un tiers des adultes s’en sont vus prescrire en 2015. Mais, aux Etats-Unis, c’est une longue histoire.

L’opium était déjà donné aux soldats de l’Union pendant la guerre civile. L’arrivée de la seringue censée réduire l’addiction a entraîné une dépendance pour environ 100 000 vétérans. À la fin du 19ème siècle, la synthèse de l’héroïne a permis à Bayer de la vendre comme un substitut non addictif de la morphine et l’on en donnait même aux enfants difficiles pour les faire dormir. C’est le Harrison Narcotic Act de 1914 qui mit fin à la 1ère épidémie d’opioïdes et l’héroïne fut interdite dix ans plus tard. Tout ceci fut oublié jusqu’à la campagne des années 1990 menée par l’American Pain Society (fermée en 2019 en raison d’une faillite liée aux frais de justice) en faveur d’un soulagement de la douleur, jugé insuffisant jusque-là, par le recours à la morphine dont on disait qu’elle rendait rarement dépendant. Les décès se sont multipliés avec l’introduction de l’Oxycontin en 1996. Si les décès liés aux prescriptions ont cessé d’augmenter en 2011, en raison d’une reformulation des recommandations d’emploi et une conscientisation des médecins, l’héroïne vendue dans les rues a pris le relais et l’arrivée du Fentanyl, qui peut être mélangé à d’autres drogues, a frappé les Noirs, restés jusque-là à l’écart de cette épidémie. Le Fentanyl est jugé responsable des trois quarts de l’augmentation de leur mortalité après 2012. En 2017, on compte encore 58 prescriptions d’opioïdes (d’une durée moyenne de 18 jours) pour 100 habitants, soit trois fois plus qu’en 1999.

Une mortalité qui touche surtout les Blancs

La mortalité du désespoir frappe surtout ceux qui ne sont pas diplômés de l’Université. C’est le cas des overdoses : deux-tiers des personnes qui en meurent n’ont pas dépassé le lycée. Pour les auteurs, la comparaison avec la situation des pays de l’ancien empire soviétique après la chute du mur n’est pas déplacée : « Il n’est pas excessif de comparer la misère ancienne de ces pays à la vague de désespoir qui a amené suicides, abus d’alcool et de drogue parmi les Américains les moins diplômés. »

A lire aussi: Quand Renault anticipait les suicides du personnel

En 2017, 40 % des Américains âgés d’au moins 25 ans n’avaient pas dépassé le secondaire, 27 % étaient allés un peu à l’Université sans décrocher le Bachelor degree (BA) quand 33 % avaient au moins leur BA. La proportion de ces diplômés est passée d’un quart dans la génération 1945 à un tiers dans celle née en 1970, niveau auquel elle est restée. Le fossé séparant le taux de suicide des diplômés du supérieur de celui des autres, apparu avec les générations de la fin des années 1940, n’a cessé de se creuser. De même s’agissant de l’alcool. On boit de plus en plus à tout âge chez les non diplômés du supérieur des générations les plus récentes.

Ceux nés après la guerre non détenteurs d’un BA risquent plus de mourir de désespoir, à tout âge, que ceux qui sont diplômés du supérieur. Et toujours plus, d’une génération à la suivante, alors que l’évolution a été très faible pour les diplômés du supérieur. Du temps de Durkheim, les plus éduqués étaient ceux qui se suicidaient le plus. C’est l’inverse aujourd’hui. Les Blancs sans BA nés en 1980 ont quatre fois plus de risques de se suicider que leurs homologues diplômés du supérieur. Si l’espérance de vie à la naissance des Noirs reste inférieure à celle des Blancs, les premiers ne sont pas touchés par la même vague de mortalité du désespoir. Leur mortalité a baissé sauf à partir de l’arrivée du Fentanyl en 2013. Ce que connaissent les Blancs peu diplômés, les Noirs l’ont déjà vécu quelques décennies auparavant (crack, HIV, perte d’emplois qualifiés, soulèvements sociaux, désintégration de la vie familiale et communautaire).  Mais ils ont toujours été moins sujets au suicide, ce qui montre que le fait d’être défavorisé n’est pas à lui seul une cause de suicide.

Une morbidité qui touche plus les moins diplômés

La mauvaise santé peut alimenter le désespoir conduisant au décès. Les auteurs analysent, comme ils ont analysé la mortalité, l’évolution de la morbidité, de la souffrance et de l’aptitude au travail, telles qu’elles ont été évaluées dans des enquêtes menées tous les ans et parviennent à des résultats voisins de ceux obtenus sur les causes de décès. Aujourd’hui, les Américains d’âge moyen déclarent plus souvent souffrir que les plus vieux. Le découpage géographique en 1000 aires d’au moins 100 000 habitants indique une forte corrélation entre la proportion de Blancs de 25-64 ans qui disent souffrir, le faible niveau d’études et le vote pour Donald Trump en 2016. L’augmentation des souffrances, en dépit d’un usage croissant des opioïdes, pose la question de l’efficacité de ces derniers, sans parler de leurs effets secondaires.

C’est une catastrophe à évolution lente 

L’écart de revenus s’est considérablement creusé à l’avantage des plus diplômés. Les métiers tels que ceux qu’offrait General Motors n’existent plus ; les nouveaux sont plus mal payés, moins gratifiants et provisoires dans l’attente de robots qui viendront remplacer les employés. La promotion interne de jeunes talentueux non diplômés n’est plus envisageable. Ceux qui travaillent dans les entrepôts d’Amazon ne sont généralement pas employés par Amazon et ne peuvent en tirer aucune fierté. L’externalisation de nombreuses tâches a séparé de plus en plus les mieux dotés des gens ordinaires, avec la tentation de préserver leur avantage pour la génération suivante. Ce que favorise l’homogamie éducative, mais aussi l’influence, comme on l’a vu avec le scandale de 2019 révélant que des parents riches payaient des pots de vin pour faire entrer leur progéniture dans les universités les plus prestigieuses. L’essor de la méritocratie américaine a contribué à ce que “the winner takes all”. La grande récession a aggravé la fracture. Avant, on croyait encore que les élites savaient ce qu’elles faisaient. Quand tant de gens ont perdu leur emploi, leur maison et que les banquiers ont été récompensés et sont restés impunis, protégés par les politiques, le capitalisme est apparu plus comme un racket redistribuant vers le haut qu’un moteur de prospérité. Alors qu’on observait généralement une récupération, même si elle n’était pas totale, après les crises, celle de 2008 a eu un effet plus sévère sur les hommes les moins éduqués dont certains ne sont pas revenus sur le marché du travail. L’affaiblissement des syndicats est lié à la transformation du marché du travail. Patrons et employés sont moins investis. 

Avec la vie ouvrière traditionnelle, s’en sont allés des modes de vie structurants. Pour André  Cherlin, il y a maintenant deux façons différentes de passer à l’âge adulte : 1) chez les plus diplômés on finit ses études, on trouve un travail et on avance sa carrière avant de se marier et d’avoir des enfants ; 2) chez les autres on conjugue cohabitations en série et naissances hors mariage. Si la situation s’est améliorée chez les Noirs, elle s’est considérablement dégradée chez les Blancs peu éduqués qui se sont également détachés du soutien communautaire et religieux. Même s’ils sont moins bien placés que les Blancs, les Noirs ont vu leurs conditions de vie s’améliorer. Leur situation témoigne du fait que l’amélioration non matérielle compte, comme en témoigne l’acceptation des mariages interraciaux (87 % en 2013 contre 4 % en 1958, Gallup). 

Un système de santé hors de prix, inefficace et corrompu

Les auteurs consacrent un chapitre au système de santé américain qui « détruit des vies », malgré son coût : 18 % du PIB en 2017, contre 5 % en 1960 (trois fois ce qui est dépensé pour l’éducation), devant la Suisse (12,3 %) et la France (11,5 %). Ce système est à la fois absurde et tyrannique écrivent les auteurs. Il inflige un mal direct à la santé (opioïdes par exemple) et un mal indirect par ce qu’il prélève sur l’économie. La Suisse dépense 30 % de moins, mais l’espérance de vie à la naissance y est supérieure de 5,1 ans. Dans l’enquête mondiale menée par Gallup en 2005-2010, 19 % seulement des Américains déclaraient avoir confiance dans leur système de santé, ce qui plaçait les États-Unis au 89ème rang sur 130 pays. Le gros de l’insatisfaction porte sur l’accès aux soins et sur l’iniquité du système. Médecins, infirmières, pharmaciens sont plus chers qu’en Europe, sans compter le prix des traitements et des interventions. Par exemple, le remplacement de la hanche par une prothèse coûte 40 000 dollars contre 11 000 en France. Les hôpitaux « aiment » pratiquer les interventions “high margin, high volume”. Autre exemple avec l’insuline. Les trois inventeurs avaient vendu leur découverte pour 1 dollar seulement à l’Université de Toronto afin de garantir son accès gratuit. Les producteurs fignolent le produit afin de conserver leur patente et des patients américains paient aujourd’hui jusqu’à 1000 dollars par mois pour se soigner à l’insuline. Les hôpitaux font monter les prix non en raison des coûts mais de leurs regroupements visant à éliminer la compétition. Ceux qui sont en position de monopoles locaux ont des prix supérieurs de 12 % à ceux qui font face à la compétition et dépensent des sommes folles en publicité (450 millions de dollars en 2017). Ils ont aussi des pratiques peu orthodoxes pour limiter leurs coûts, comme ces hôpitaux du Michigan qui se repassaient les infirmières pour limiter leurs revendications salariales.

Le coût prohibitif de l’assurance santé affecte directement les salaires que les employeurs sont prêts à payer et, comme les plus diplômés et les mieux payés sont les plus enclins à s’assurer, ils influencent les polices d’assurance dans le sens de leurs besoins. Les premiums non soumis à l’impôt ajoutent un manque à gagner à l’Etat alors que celui-ci a déjà dépensé 29, 7 % de son budget dans Medicaid en 2018, contre 20,5 % en 2008. Alors même que les dépenses pour l’école primaire et secondaire ont baissé de 22 % à 19,6 %. 

Le triomphe du Sheriff de Nottingham

Ajoutons les liens incestueux entre les politiques et l’industrie pharmaceutique. C’est celle qui dépense le plus en lobbying. Elle dépêche 2829 lobbyistes à Washington – plus de cinq par membre du congrès – dont plus de la moitié sont d’anciens conseillers ou membres du Congrès et dépense 567 millions de dollars par an, sans compter l’argent apporté en soutien aux candidats. En 2016, le Congrès a voté le Ensuring Patient Access an Effective Drug Enforcement Act empêchant la Drug Enforcement Administration de stopper le flux d’opioïdes. Les représentants actifs pour faire adopter cette loi ont tous un lien avec l’industrie. Mais en août 2019, Johnson & Johnson a dû payer 572 millions à l’État d’Oklahoma pour avoir alimenté l’épidémie. L’entreprise doit faire appel et d’autres procès vont suivre. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, alors que l’armée américaine bombardait les champs de pavot en Afghanistan, l’entreprise avait installé des champs de pavots en Tasmanie. Purdue, qui fait face à des procès, cherche à continuer ailleurs qu’aux Etats-Unis son business à travers sa succursale européenne MundiPharma.  

En dehors de la pharmacie, la plupart des grosses entreprises ont des lobbyistes à Washington, ce que ne peuvent pas se permettre les petites et, comme on a coutume de dire à Washington, « si vous n’avez pas de chaise à la table, c’est que vous êtes sur le menu ! ». Avec l’effacement des syndicats, la gestion s’est éloignée d’un modèle d’entreprise ne servant pas seulement les actionnaires mais aussi les employés, les consommateurs et la communauté. La maximisation du profit des actionnaires est devenue la norme ces dernières années. Les dirigeants eux-mêmes de plus en plus payés en actions ou stock-options ont tendance à aligner leur intérêt sur celui des actionnaires. Les employés les plus éduqués, qui ont des plans de retraite, ont également un intérêt à voir baisser les salaires de ceux qui le sont moins et à voir se développer l’automation. Ce qui rend la redistribution américaine plus proche de celle du Sheriff de Nottingham que celle de Robin des Bois. 

A lire aussi: Etats-Unis: les blancs, une minorité parmi d’autres?

S’agissant de l’immigration, les auteurs s’inspirent de la littérature majoritaire sur le sujet qui s’accorde à lui attribuer un faible rôle dans l’évolution des salaires, même s’ils reconnaissent que les économistes se disputent encore sur le sujet. Ils ne semblent accorder aucun poids aux travaux de George J. Borjas qui a montré à plusieurs reprises le contraire, s’agissant des travailleurs les moins qualifiés (voir http://www.micheletribalat.fr/440197138). Puisque l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, lorsqu’elle s’est produite, n’a pas provoqué la même hostilité, les auteurs en déduisent que l’hostilité à l’égard des immigrants s’explique par leur différence, oubliant ainsi de souligner que le salaire des femmes venait bien souvent s’ajouter à celui du mari.

Les auteurs ne mettent pas en cause le capitalisme en lui-même mais sa tendance à accoucher de chercheurs de rentes à travers la constitution de monopoles. Un exemple, Facebook. Voilà une entreprise qui s’est bâtie sur l’innovation mais qui cherche à tirer l’échelle derrière elle pour éliminer la concurrence lorsqu’elle rachète Instagram et Whatsapp. 

Que faire ?

Les auteurs terminent leur ouvrage sur un chapitre intitulé : Que faire ?

Doter les États-Unis d’une agence chargée d’évaluer les médicaments et capable d’en interdire certains. Mais aussi revoir le système de santé dans son ensemble afin qu’il échappe aux lois du marché, coûte moins cher, soit plus efficace et que tout le monde soit couvert tout en contrôlant les prix. Pour cela, il faudra sans doute verser des compensations aux lobbys médicaux : payer une fois pour ne pas continuer à payer toujours écrivent les auteurs. À la question de savoir comment il avait fait avec le lobby médical en 1946, lorsqu’il créa le NHS au Royaume-Uni, Nye Bevan répondit : “By stuffing their mouths with gold”.

Vérifier que l’externalisation ne sert pas seulement à réduire les prestations ou à réduire les salaires en employant des immigrants irréguliers.

Ne pas surimposer les gens qui vivent de prestations sur ce qu’ils gagnent en plus.

Soutenir les salaires via des subventions ou le relèvement progressif du salaire minimum afin de redistribuer un peu de pouvoir et d’argent vers le travail.

Activer une politique anti-trust de surveillance des fusions afin d’empêcher les grandes entreprises de s’emparer de leurs compétiteurs.

Réduire la recherche de la rente, la spoliation et, donc, les revenus mal acquis, sans trop augmenter les taxes sur l’argent gagné équitablement.

Faire en sorte que plus de jeunes entrent à l’université.

Si les autres pays développés sont pour l’instant épargnés par l’épidémie de mortalité du désespoir qui reflète les politiques et les circonstances américaines, les Etats-Unis peuvent néanmoins leur servir d’avertisseur. Certains pays voient déjà décliner leurs services publics et notamment celui de la santé. Ils sont frappés par la même métamorphose du marché du travail. « Le Sheriff de Nottingham s’est installé à Washington, les flics ont quitté la ville et aucun Robin des bois n’est en vue » écrivent-ils. 

>>> Retrouvez cet article et de nombreuses autres analyses sur le blog de la démographe Michèle Tribalat <<<

Deaths of Despair and the Future of Capitalism

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Jean Echenoz et Philippe Limon, ou le plaisir du jeu

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Jean Echenoz Numéro de reportage : 00799309_000002 © ALEJANDRO GARCÍA/SIPA

Dans Vie de Gérard Fulmard d’Echenoz et Phallus de Limon, la littérature retrouve des couleurs grâce à l’humour, une denrée devenue rare à l’époque du rire obligatoire.


Il existe, aujourd’hui, une littérature du rire préenregistré. Cette littérature, on la trouve du côté de ce que le marketing éditorial appelle les feel-good books qui trustent les listes des meilleures ventes. Que l’on songe aux romans d’Aurélie Valognes, par exemple, cinquième plus grosse vendeuse de romans en France, dont les titres à eux seuls sont tout un programme : Mémé dans les orties, En voiture Simone, ou Minute, papillon. On peut facilement expliquer le succès des feel-good books : ces romans font rire, il arrive qu’ils soient lisibles, ils divertissent et, après tout, ils ne sont pas si mal fabriqués. Le problème, précisément, est qu’ils sont fabriqués et que la littérature, c’est le contraire de la fabrication. À vrai dire, ils sont de la mécanique plaquée sur du vivant, pour paraphraser Bergson.

Il ne s’agit pas ici de condamner l’humour en littérature. D’ailleurs, les feel-good books en sont radicalement dépourvus. L’humour est une science difficile, un équilibre toujours instable entre la gaudriole grotesque et la dérision aigre. C’est sans doute pour cela que l’humour est une constante chez les grands écrivains : il y a un humour de Rabelais, assez évident, mais il y a aussi un humour de Joyce, de Proust, de Céline ou de Nabokov. L’humour, pour eux, est une manière de ne jamais totalement adhérer à leur vision, de garder une distance qu’il appartient au lecteur d’apprécier, une distance qui crée le plaisir du texte dont Barthes a jadis si bien cerné les contours.

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C’est l’humour qui les immunise, l’humour qui leur permet la satire, la critique sociale, l’expression d’une angoisse métaphysique ou d’un désespoir existentiel sans jamais sombrer dans la noirceur gratuite, le pathos ou la démonstration.

Les gardiens de l’humour

Dieu merci, on trouve encore de tels écrivains sur les tables de nos librairies. Certains sont déjà des valeurs sûres comme Jean Echenoz, qui vient de nous donner Vie de Gérard Fulmard. Comme souvent, chez Echenoz, l’intrigue se résume en quelques lignes. Parodie de roman noir à la façon de Jean-Patrick Manchette qui lui aussi jouait déjà avec les codes de la littérature de genre, Vie de Gérard Fulmard est l’histoire d’un ancien steward en surpoids, viré d’une compagnie aérienne pour des raisons inavouables qu’on peut penser, même si rien n’est dit, liées à sa profonde misère sexuelle. Fulmard est le narrateur de cette histoire qui le verra devenir détective privé avant d’être plongé dans des péripéties violentes et hilarantes, tournant autour d’une intrigue politique avec enlèvements et coups bas pour la prise de contrôle d’un parti populiste qui pourrait bientôt accéder au pouvoir. Toute ressemblance avec des situations existantes sera l’affaire de chaque lecteur. Ce serait malgré tout une approche assez peu pertinente de ce roman que d’y chercher des personnages à clés alors qu’il est avant tout le déploiement d’un style unique en son genre.

Il faudrait étudier la phrase échenozienne. Elle donne envie d’applaudir la virtuosité de cet acrobate des propositions qui s’enchaînent, des subordonnées qui descendent en cascades soigneusement ponctuées vers un point de chute souvent ironique, toujours surprenant, que ce soit pour décrire la chute d’un vieux satellite soviétique sur une supérette du 16e arrondissement ou la séance de natation de Louise Tourneur, la sublime étoile montante du FPI (Fédération populaire indépendante), dans une piscine de résidence sécurisée, alors que deux gardes du corps vietnamiens essaient de s’absorber dans une partie de go pour oublier la nudité de sa plastique impeccable.

Gérard Fulmard, dans cette tradition du détective privé qui est la forme dégradée du chevalier des contes de fées modernes que sont les romans noirs, se révèle incapable de comprendre quoi que ce soit à la situation ou de maîtriser les évènements. Mais cela n’empêche pas une lucidité aiguë quand il parle de lui et tente de se décrire : « Je ressemble à n’importe qui, en moins bien. »

Ce constat est-il aussi celui du narrateur de Phallus, le deuxième roman de Philippe Limon ?  Ce qu’on sait de ce narrateur tient en peu de choses. Il écrit une étude sur La Métamorphose de Kafka et Le Sein de Philippe Roth, deux chefs-d’œuvre qui racontent somme toute la même histoire, celle d’une transformation pour le moins gênante et inattendue d’individus qui n’avaient rien demandé. Cloporte infâme chez Kafka, glande mammaire au téton érectile chez Roth. Est-ce pour cela que le matin de Noël, alors que le narrateur est revenu chez ses parents pour un réveillon pénible entre son frère flic et son beau-frère charcutier, il connaît lui aussi le sort de Grégoire Samsa et de David Kepesh, à ceci près qu’il est devenu, en ce qui le concerne, un grand phallus. Pour quelle raison ? L’étude approfondie de ses deux maîtres aurait-elle eu des effets secondaires surprenants ? Ou bien faudrait-il chercher du côté d’une famille étouffante et méprisée, en particulier d’une mère hystérique et effacée à la fois ?

A lire aussi: Faut-il être de droite pour avoir de l’humour ?

C’est qu’il est tout de même très ennuyeux d’être réduit à un sexe d’homme. Notre époque n’est plus vraiment à la célébration du pénis, devenu le symbole de la masculinité toxique, sans compter que les expressions les plus banales prennent soudain un relief particulier pour peu que le lecteur visualise la scène : « De ce fait, je devais, pour ainsi dire, coûte que coûte, garder la tête froide, et réfléchir activement. » Être réduit à un phallus peut même devenir très immédiatement angoissant alors que le chat de la maison sort ses griffes en découvrant l’étrange créature… Dans l’exploration des névroses familiales, le comique cruel du huis clos dans une chambre d’enfant, la recherche drolatique et délirante d’une faute originelle qui pourrait expliquer la transformation, Philippe Limon n’a pas à rougir de jouer sur le même terrain que Kafka et Roth.

Chez Limon, comme chez Echenoz, l’humour redevient enfin cette marge de manœuvre qui permet d’éviter tous les embrigadements ou les abêtissements. L’humour est ce bonheur enfin retrouvé du jeu, y compris dans le sens donné à cet espace qu’on laisse volontairement pour faire glisser un tiroir ou, ce qui est le cas dans ces deux romans, pour entrouvrir une fenêtre. 

Vie de Gérard Fulmard

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Bill Withers (1938-2020), le dernier penseur de la soul

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Bill Withers en 1975 © Alan Messer/REX/SIPA Numéro de reportage: Shutterstock40758262_000001

Disparition du compositeur et interprète américain, machine à tubes nostalgiques


En deux minutes et quatre secondes, Bill Withers compressait l’atrocité d’une rupture amoureuse. L’indicible abandon qui laisse les mots rouler sur le tapis et cet appel répétitif, écorché, longue mélopée qui ne sert plus à rien, car elle est partie. Tu peux crier dans la nuit, vieux frère, tu vas devoir admettre l’impossible vérité, vivre sans elle, alors oui, ton horizon se voile, seras-tu capable d’accepter cette déchéance-là, une de plus ? Les temps sombres sont arrivés. Tu peux serrer les poings. Ton âme, ce disque dur, vient d’enregistrer sa première griffure, il y a en aura d’autres. Les rayures font les Hommes, c’est ce que nous apprend la musique Soul. Son expression intime se nichelà, dans la nudité de l’Homme misérable, seul, face à son désespoir. La Soul est consubstantielle de notre existence fragile, elle se nourrit de notre amertume. C’est une sorte de confessionnal pour tous les naufragés, on s’y réfugie les jours de grosses tempêtes pour y puiser quoi exactement ? Une réponse, certainement pas. La Soul n’est pas un antibiotique, elle ne guérit pas, elle apaise à peine et pourtant, on doit reconnaître qu’en creusant son sillon, elle nous libère de nos peurs enfantines, elle tangue en nous, comme le souvenir de certaines comptines. La Soul est un miroir qui n’épargne pas celui qui l’écoute. Sans cesse, on revient à elle, y chercher une image perdue, le fruit défendu, le champ de tous nos territoires perdus. Bourreau des cœurs, la Soul n’en finit pas de diffuser le venin de la nostalgie. Et, avouons-le, qu’il est doux et entêtant ce parfum, nous serons à jamais son prisonnier, le passé hante les Hommes ce qui les différencie des animaux. Nous n’arrivons jamais complètement à faire le vide, notre esprit est perpétuellement embrumé par hier. Le futur n’existe pas, on végète dans le présent en refaisant le passé à l’infini. La Soul nous rappelle nos racines et nos meurtrissures. Elle révèle nos rides musicales.

Ancien ouvrier de chez Ford

« Ain’t No Sunshine » entrée dans le Top Five des charts en 1971, reprise par Nancy Wilson, Michael Jackson ou Kenny Rogers, allait faire du compositeur et interprète Bill Withers sa renommée, peut-être aussi sa caricature. Le succès planétaire de ce tube ou de « Just the Two of Us » et de « Grandma’s hands » a placé Bill Withers comme le numéro 1 du slow languissant, le héros des fins de soirées quand les corps commencent à s’aimanter. Mais, contrairement à ses confrères truqueurs, rois du mélo sirupeux et larmoyant, qui jouent trop sur la corde de l’émotion gluante pour être honnête, Bill Withers a toujours conservé une pureté originelle. Chez lui, la douleur n’est jamais feinte. Ses titres sont chargés d’une vérité éclairante, portés par une voix puissamment incarnée.

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« Je ne danse même pas. Je suis un gars assis sur un tabouret qui gratte une petite guitare et essaie de chanter en harmonie », il se définissait ainsi, simplement. Pour cet ancien ouvrier de chez Ford, la mécanique d’une chanson était celle d’un assemblage complexe. « Il y a l’inspiration globale qui vient d’une sorte de grand tout composite, qui condense tout ce que vous avez vu, entendu, expérimenté et qui est stocké dans votre esprit, vos émotions et votre cœur. Une banque de données que vous pouvez consulter comme une bibliothèque à chaque fois qu’une idée vous traverse l’esprit et dont vous devez assembler les pièces pour terminer le processus » disait-il, en accompagnement dans son second opus « Still Bill ». Le biographe David Ritz le qualifiait de profond penseur et de brillant causeur : « Bill Withers me fascine. […] Il affiche des critères métaphysiques communs à de nombreux grands du jazz et du Rhythm and blues, il opère ainsi dans un espace où la relaxation et la stimulation sont magnifiquement équilibrées ».

Ce matin, j’écoute « Rosie » sur l’album Menagerie sorti en 1977 et je ne peux me défaire de cette mélodie. Bill Withers fut notre meilleur éducateur en désenchantement.

Validées ou non, ces élections municipales?

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Dépouillement des bulletins de votes à Rouen le 15 mars 2020 © Robin Letellier/SIPA Numéro de reportage : 00950175_000036

Face à une abstention massive lors du premier tour des élections municipales, les juges administratifs font face à des recours massifs. Stanislas François fait le point sur le difficile équilibre entre continuité de la vie démocratique et nécessité du confinement. 


Le 13 mars 2020, deux jours avant le premier tour des élections municipales, j’affirmais encore dans les colonnes de Causeur que les élections pouvaient et devaient se maintenir. Le maintien de la continuité de la vie démocratique, constitutionnellement garantie, ne pouvait souffrir de dérogation qu’en cas d’extrême nécessité! Et puis, le 14 mars, il y eut les annonces faites par le premier ministre qui amorçait la logique de confinement en indiquant d’une part, l’extrême progression du virus et, d’autre part, le risque de saturation des services de réanimation. S’en est suivi l’arrêté du ministre de la Santé du même jour ordonnant la fermeture des commerces.

Une élection polémique

S’il était ainsi porté atteinte de façon radicale au principe de liberté du commerce et de l’industrie, il aurait donc été cohérent que la décision fût prise à ce moment-là de reporter les deux tours de scrutin. Le maintien du premier tour devenait polémique et surprenant dans la mesure où il n’était plus possible de douter, ce 14 mars, que le second tour n’aurait pas lieu…

Le conseil scientifique avait cependant indiqué qu’il était possible d’aller voter. Et d’ailleurs, il semble qu’il était moins dangereux d’aller voter que d’aller faire ses courses et qu’il était beaucoup plus facile de récupérer le virus en passant 3 heures un samedi après-midi au bord du canal Saint-Martin qu’en allant voter une heure un dimanche matin dans un bureau de vote aménagé à cet effet.

Pourtant, l’expression démocratique ne nécessite pas uniquement l’existence de précautions sanitaires. Voter doit avant tout se faire dans des conditions sereines et dans un climat de confiance. Le dimanche 15 mars, ces conditions n’étaient manifestement pas réunies.

Le report du vote ne concernera que 5000 communes

La décision de maintenir le scrutin peut se comprendre car elle a permis de mettre en place 30 000 conseils municipaux et le report n’en concerne donc aujourd’hui que 5 000.

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Depuis le samedi soir, la confiance était altérée de façon significative. L’organisation du premier tour le 15 mars, en tant qu’elle était précédée d’annonces radicales et anxiogènes, devenait polémique et a entraîné une forte abstention. Cette abstention donne aujourd’hui prise à de multiples contestations. C’est un déluge de recours qui s’est abattu sur les tribunaux administratifs à l’issue du premier tour du scrutin. L’abstention devenant ainsi un prétexte pour remettre en cause, partout en France, la sincérité des opérations électorales.

Oui, on peut considérer que la sincérité du scrutin est altérée, ce n’est pas une « abstention ordinaire »

L’abstention en tant que telle n’est pas condamnable. En démocratie, un électeur a le choix de se déplacer ou non, la liberté étant la règle. L’abstention ne fausse l’élection que si elle est contrainte.

L’abstention ne fausse l’élection que si elle est contrainte

Par le passé, des tribunaux administratifs ont déjà pu annuler des élections constatant des absentions importantes, notamment lorsqu’il avait été observé que certains électeurs s’étaient abstenus parce qu’ils avaient été empêchés de voter en raison de la fermeture anticipée et irrégulière des bureaux de vote bien avant l’heure réglementaire.

Dans le contexte coronavirus, l’abstention s’explique nécessairement, en partie, par l’empêchement de certains électeurs qui auraient voulu voter mais qui ne l’ont pas fait par crainte d’être contaminés ou de transmettre le virus. L’abstention a nécessairement altéré la sincérité du scrutin.

Pour certains mauvais perdants, l’abstention peut constituer un prétexte pour remettre en cause le résultat sorti des urnes. Ainsi, dans une commune de Lorraine, où l’abstention a été particulièrement importante, le candidat arrivé deuxième, à une dizaine de voix, a attaqué le résultat issu des élections du 15 mars en alléguant l’abstention importante. Effectivement, elle était de 40% dans la commune.

Pourtant, des scores d’abstention plus importants avaient été relevés en 2008 et 2014 et, dans ce cas, il est compliqué d’expliquer à un juge que le contexte lié à la crise du coronavirus a pu avoir une incidence sur le résultat. Sauf peut-être si le candidat arrivé deuxième arrive à produire, en nombre suffisant, des attestations sur l’honneur de personnes n’étant pas allées voter par crainte du contexte sanitaire.

Dans une commune de Gironde, 60 voix d’écart séparaient les deux listes et, par rapport aux élections de 2014, une abstention en hausse de 450 électeurs a été constatée. Dans ce cas, il apparaît particulièrement évident que l’abstention a été un facteur déterminant sur les résultats de l’élection et que, s’il est démontré qu’elle est liée directement au climat sanitaire, la sincérité du scrutin peut être remise en cause par le juge administratif.

On souhaite bien du plaisir aux juges administratifs

Dans d’autres communes, la situation pourrait s’avérer bien plus compliquée, notamment en raison des effets conjugués du taux d’abstention et des écarts de voix.

Dans une commune de la région lyonnaise, il a été relevé un taux de participation qui était passé de 65% à 45% entre 2014 et 2020. Pour autant, la liste arrivée en tête a obtenu 57% des suffrages et la seconde 43%. Ainsi, pour le candidat arrivé second, il faudrait qu’il apporte la démonstration selon laquelle d’une part, la hausse constatée du niveau d’abstention est due au contexte coronavirus (et non à autre chose comme le désintérêt des électeurs) et, d’autre part, un taux de participation identique à celui de 2014 aurait été de nature à renverser l’équilibre sorti des urnes. Cela supposerait donc qu’il démontre qu’au moins trois quart des abstentionnistes contrains auraient pu voter pour lui. Et rien ne dit que si les abstentionnistes contraints avaient voté, l’écart ne se serait pas creusé.

Dans de tels cas de figure, il y a fort à parier que la décision du juge ne sera pas facile à prendre. S’il prononce l’annulation, elle serait contestable au regard de l’écart de voix conséquent ; s’il la maintient, nul doute que le conseil municipal élu verra pendant 6 ans sa légitimité perpétuellement remise en cause.

A lire aussi, Julien Aubert: « Après le coronavirus, il faudra repenser la France »

Les opérations électorales comprennent un ensemble formé de la campagne et des deux tours du scrutin. La question du report s’est posée à la fin de la campagne et avant le vote. Dans beaucoup de communes de France dont les conseils municipaux ont été formés au premier tour, ce maintien a pu être opportun dans la mesure où il a permis d’obtenir un résultat définitif et d’éviter des tas de complications pratiques liées notamment au remboursement des frais de campagne.

Il reste à savoir maintenant, dans les 30.000 communes pourvues d’un nouveau conseil municipal, combien d’entre elles verront leur résultat annulé ou réformé par le juge administratif, en raison notamment de l’abstention liée au contexte sanitaire. Nous avons cependant un risque important aujourd’hui, s’agissant des conseils municipaux, que leur élection soit légale mais qu’elle paraisse illégitime.

Deux solutions envisagées pour les communes où il y a de toute façon deuxième tour

Pour les autres communes de France, deux options apparaissent envisageables. Soit le deuxième tour a lieu en juin, cette hypothèse semblait privilégiée jusqu’à récemment, en particulier à la lecture de l’ordonnance du 1er avril 2020. Soit, s’il n’est pas possible d’organiser le second tour en juin, alors les élections municipales seront reportées à une date ultérieure (vraisemblablement en octobre) et les électeurs seront convoqués pour les deux tours de scrutin, comme le prévoit l’article 19 de la loi du 23 mars 2020.

Si un report des deux tours s’explique pour des raisons liées au respect du principe de sincérité du scrutin (principe qui impose normalement la tenue des deux tours à des dates rapprochées), il ne manquerait pas de faire particulièrement polémique en tant qu’il signifierait que nombre d’électeurs qui ont pris un risque pour se déplacer, seraient aller voter pour rien.

Devenir centenaire n’est pas un droit de l’homme

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ehpad redeker centenaire corona
"Le Viager", un film de Pierre Tchernia. Authors: RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA. Feature Reference: 51423873_000001

Cette terrible crise sanitaire souligne le changement total qui est survenu dans nos conceptions de la vie et de la mort. Désormais, atteindre un âge canonique est perçu comme un droit de l’homme.


Que l’on me comprenne bien : il ne s’agit pas une seconde de critiquer la déclaration de guerre faite par la France au coronavirus, encore moins l’importance titanesque des moyens jetés dans la bataille. Il ne s’agit pas une seconde de refuser d’applaudir à 20 heures l’héroïsme des soignants et de tous ceux qui les secondent en continuant à faire rouler les camions, en scannant les paquets de nouilles dans les supermarchés ou en conduisant leurs tracteurs à travers les champs de France. Alain Finkielkraut a raison de dire au Figaro du 27 mars que “le nihilisme n’a pas encore vaincu, nous demeurons une civilisation” puisque les médecins luttent aussi farouchement pour sauver les personnes âgées que les jeunes. Il n’en reste pas moins que cette crise terrible souligne le changement total qui est survenu dans nos conceptions de la vie et de la mort.

Le paradis ici et maintenant ?

Entrée des philosophes, car c’est vers eux qu’il faut se tourner à l’heure des questions fondamentales. Robert Redeker a écrit un texte lumineux à propos d’une des nombreuses batailles sur les retraites qui ont précédé celle qui vient de se terminer en queue de poisson. Les immenses foules qui ont manifesté avec acharnement pour le départ à 60 ans imaginaient le temps de la retraite comme une hypostase du paradis, une période bénie qu’il fallait conserver la plus longue possible pour rejeter la mort dans les ténèbres d’un lointain avenir. Montaigne intitule l’un des chapitres des Essais “Que philosopher c’est apprendre à mourir”, et Philippe Ariès nous apprend dans son Essai sur l’histoire de la mort en Occident qu’il existait au Moye Âge des Ars moriendi, ouvrages qui donnaient des conseils sur la bonne façon de mourir : il fallait se confesser, prendre congé de ses proches et se tourner vers le mur pour mourir dignement. Tout ça est devenu lettre morte, fini de chez fini : à soixante ans on n’apprend plus à mourir, on apprend la zumba et à soixante-dix on apprend à découper des origamis. Ce n’est un scoop pour personne, les sociétés occidentales ont fait de la mort un tabou, chacun rejette la pensée de sa propre mort, les funérailles sont expédiées, les rites de deuil oubliés et les cimetières sont aussi vides que la lune sauf autour de la Toussaint. Ma grand-mère emmenait le dimanche ses petits-enfants en balade sur des tombes de famille et nous demandait avec une tendresse mêlée de sérieux : “Petits, vous viendrez me rendre visite après ma mort ?”

Quoi qu’il en coûte, vraiment ? 

La réaction des Français et de leur gouvernement au coronavirus est généreuse, mais n’est-elle pas aussi téméraire ? “Quoi qu’il en coûte” a dit le jeune homme présidentiel au milieu d’une des longues phrases soporifiques dont il a le secret. Quoi qu’il en coûte, vraiment ? Au prix de sacrifier l’économie française, la justice et l’éducation qui sont elles aussi très malades depuis longtemps ? Même si ça a l’air mesquin, il faut pourtant se poser ces questions essentielles. Le philosophe André Comte-Sponville, dans un article publié par Challenges le 28 mars a eu le courage de briser le  consensus national sur le soutien total à la vieillesse et à la grande vieillesse. Dans “Face à la crise du coronavirus, gare au pan-médicalisme”, il écrit : “Le pan-médicalisme, c’est tout demander à la médecine, non plus seulement notre santé, mais le bonheur lui-même”, et : “La médecine coûte cher, et de plus en plus. Comment pourrait-elle abolir les exigences de l’économie, qui permet seule de la financer ?”

A lrie aussi: Quand le drame du Covid se précise: le Syndrome de Détresse Respiratoire Aigu (SDRA)

Emmanuel Macron n’a choqué personne en disant “quoi qu’il en coûte”, parce que se développe obscurément dans l’esprit de nos contemporains l’idée que la vieillesse et encore plus la grande vieillesse est un droit, un nouveau droit de l’homme et du citoyen à conquérir. Avantage énorme, la volonté de vivre très vieux en mobilisant les ressources de la médecine repousse dans les brumes d’un avenir lointain la confrontation de chacun avec sa propre mort. La crise du coronavirus ne dévoilerait-elle pas une certaine ehpadisation de la société française ? Dans l’élan magnifique des jeunes médecins, de tous les jeunes soignants et de tous ceux qui leur viennent en aide, n’y a-t-il pas cet obscur sentiment qu’un jour aussi ils seront vieux, puis très vieux et qu’ils seront ravis de voir la jeunesse leur venir en aide ? J’ai l’impression que le recul indéfini de la mort est la dernière frontière de l’Occident, le dernier défi qu’il veut relever, la dernière valeur pour laquelle on est capable de lutter de toutes ses forces, voire, suprême paradoxe, de sacrifier sa vie.

L’amour de la vie dure cent ans

Camus dit dans La Peste que le pire des scandales est la mort de l’enfant innocent. Est-il blasphématoire d’écrire qu’aujourd’hui, dans la tempête coronavirale, le pire scandale est devenu, allez, laissons-nous aller à faire ce très mauvais jeu de mots, la mort du soixante-huitard de soixante-huit ans et plus ?

Non. L’avenir rêvé de la société française et des sociétés occidentales ne doit pas être des hordes de joyeux centenaires remplissant les avions chaque hiver pour aller jouir des soleils tropicaux, tout en redoutant l’âge de cent-vingt ans où il leur faudra quand même se résigner à l’Ehpad, de préférence dans une région maritime et méridionale. Non, le seul avenir d’une société, c’est sa jeunesse. Sauf que les enfants, on a souvent oublié de les faire, ce n’est pas la fille de Macron ou le petit-fils d’Angela Merkel qui viendra vous border le soir dans votre maison de retraite. Le dernier président de la République a détruit ce qui demeurait de la politique nataliste élaborée à la Libération. Affirmons-le, la haute vieillesse ne doit pas devenir un droit à exiger de l’Etat. Il faut savoir passer la main, prendre congé sans faire de drame et de fracas, et se tourner vers les philosophies et les religions qui peuvent nous réapprendre à mourir.

La sortie du confinement sera difficile, tant sur le plan médical que sur le plan politique. La crise économique inévitable obligera à des choix et il ne faudrait pas que le pouvoir, poussé par le vote des retraités, se résigne au projet d’une société du troisième, voire du quatrième ou cinquième âge. Les enfants à naître et ceux de moins de dix-huit ans ne votent pas, mais il serait catastrophique qu’une politique court-termiste insulte l’avenir  en ne les mettant pas au centre de ses préoccupations.


Car l’amour est plus fort que la mort

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© MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage : 51367388_000003

Dieu est mort (The Fugitive, 1947), adaptation de La puissance et la gloire de Graham Greene, est un film sur la foi contre le totalitarisme.


Continuant, dans mon confinement, mon exploration de la figure du prêtre au cinéma, je viens de revoir Dieu est mort un film qui compte très peu de défenseurs et beaucoup de contempteurs. John Ford, l’aimait beaucoup. Il déclare, dans un entretien: « J’ai eu exactement le résultat que je voulais. Voilà pourquoi c’est l’un de mes films préférés. Pour moi, il est parfait. Malheureusement, il n’a pas eu de succès. Les critiques se sont jetés dessus et le public n’a pas suivi. Malgré cela, j’étais très fier de mon travail. » [tooltips content= »John Ford de Peter Bogdanovich, , Edilig, Paris, 1968. »][1][/tooltips]

Foi, nation et peuple

Le film, adapté du roman de Graham Greene, La Puissance et la gloire (1940) par John Ford et son scénariste Dudley Nichols est une œuvre d’une grande richesse artistique et spirituelle. Film moral et humaniste, c’est aussi une fable politique et une parabole spirituelle, empreinte d’un sens aigu de la mise en scène et d’une beauté formelle. Elle est en accord parfait avec la pensée républicaine de Ford sur la foi, l’idée de Nation et de Peuple.  On retrouve ici une philosophie humaniste – hantée par la lutte du bien et du mal – qui pense que la lente et dure édification de la Nation et de la communauté humaine doit se bâtir sur la connaissance et la culture, la foi, le sens des valeurs de la famille et la défense des pauvres et des opprimés.

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Les évènements se déroulent dans un pays imaginaire sous le joug d’un régime totalitaire qui veut éradiquer la religion catholique. Cette situation politique rappelle à la fois le nazisme et son côté néo-païen – John Ford, patriote convaincu sort de ses années d’engagement  comme cinéaste des armées et a connu de près l’horreur de la guerre contre le fascisme [tooltips content= »Il y tournera December 7th et The Battle of Midway. »][2][/tooltips] – et les dictatures communistes anticléricales. Tourné en 1946-1947, le film rappelle aussi les persécutions terribles que subirent les catholiques au Mexique de 1858 à 1861, et à partir de 1926. [tooltips content= »En 1926, le gouvernement du président Plutarco Elías Calles prend la décision de supprimer le catholicisme. Il veut ouvrir son pays à la modernité et entreprend une féroce persécution contre l’église catholique en supprimant le culte. Cette mesure est insupportable pour des millions de Mexicains. Pour défendre la liberté de culte, des milliers de paysans et rancheros se révoltent  pour la última cruzada (dernière croisade). Cette haine envers les chrétiens causa plus de trente mille morts au Mexique entre 1857 et 1937. « ][3][/tooltips]

Parabole christique

La parabole christique est inscrite dans le récit dès le début. Le prêtre (Henry Fonda, excellent), gravit à dos d’âne une colline où se découpe une église rayonnante de lumière. Il se dirige vers les portes. Puis, nous sommes à l’intérieur de l’édifice sombre, les portes s’ouvrent, et la silhouette du prêtre, les bras en croix, poussant les battants, se découpe dans la lumière vive venant de l’extérieur. La figure christique est clairement annoncée. Nous allons assister au calvaire d’un homme. Le curé s’agenouille, à la fois  humble serviteur du Christ et prêtre orgueilleux investi d’une mission, et pénètre dans le chœur de l’édifice, s’approchant d’une fenêtre ovale au vitrail brisé d’où jaillit la lumière qui le désigne comme envoyé de Dieu. Alors apparaît une femme. Elle porte un enfant dans ses bras, sorte de Vierge Marie. Le dialogue entre les deux personnages confirme que les catholiques sont persécutés, qu’il n’y a plus ni prêtres ni églises dans le pays, que les nouveau-nés n’ont pas été baptisés. La jeune femme, Maria Dolores (sublime Dolores del Rio), endosse leurs souffrances, comme Marie. Mais très vite, par son comportement (elle s’agenouille et baise la main du prêtre), et par les propos échangés, nous comprenons qu’elle représente aussi la figure biblique de Marie-Madeleine, pécheresse et Sainte.

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La lumière du chef-opérateur Gabriel Figueroa, jouant sur la confrontation de noirs et blancs très contrastés et la musique de Richard Hageman, composée comme un véritable oratorio d’une grande force opératique amplifient le sentiment de puissance et de gloire  qui se dégage de toute la scène.

Critique antitotalitaire

La fable politique s’inscrit lors de la première apparition du lieutenant de police (l’impressionnant Pedro Armendariz), dans la caserne de Puerto Grande, où de pauvres paysans et ouvriers, arrêtés, tremblent de peur devant le représentant du pouvoir.  Jamais, au cours du film, John Ford n’indique s’il s’agit d’une dictature fasciste ou communiste .Le sigle du régime figurant sur la casquette ou les brassards des policiers représente un poing tenant une flèche  qui n’est pas sans rappeler le poing tenant le fléau qui soufflette le Christ dans les peintures et fresques religieuses comme celles de Fra Angelico.

Le cinéaste laisse planer le doute, renforçant ainsi sa critique de tout régime totalitaire, à l’inverse du roman de Graham Greene, où la présence de chemises rouges servant le régime est très significative. La séquence de l’arrivée de la police à la recherche du dernier curé, dans le village de Maria Dolores, est d’une violence inouïe, les cavaliers arrivent au galop en hurlant, piétinent les champs, renversent et détruisent les étals des paysans et artisans sur le marché. Le peuple violenté et dominé, la civilisation et la Nation sont niées, bafouées par la barbarie. 

La dernière séquence de The Fugitive conclut cette parabole biblique et politique. Le prêtre, ayant reçu un crucifix en bois des mains de Marie-Madeleine/Maria Dolores, gravit des escaliers, entouré par ses gardes, pour atteindre le sommet de la ville où il sera fusillé. Alternant ces plans avec ceux d’une foule en prière dans une église et ceux du lieutenant rongé par la culpabilité lorsqu’il entend les coups de feu de la mise à mort, le cinéaste donne à voir la grandeur humaine de la mort du prêtre et la force spirituelle de rachat, de rédemption de ce sacrifice. La condamnation totalitaire a frappé, mais le courage de la résistance et la foi en Dieu peuvent vaincre. Dans le dernier plan, le peuple priant, réuni dans l’église, voit les portes s’ouvrir et un nouveau prêtre entrer. 

L’amour est plus fort que la mort.

Quitter la Crimée, c’est compliqué…

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Aéroport de Simferopol, la capitale de la République de Crimée © Sergei Malgavko/TASS/Sipa USA/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA30207447_000001

Les aventures d’un écrivain-traducteur dans l’ex-URSS (Dernier épisode)


« Moi aussi, j’étais Noir, autrefois — quand j’étais pauvre ».
Larry Holmes, champion du monde des poids lourds.

« Nous autres, fumeurs, nous sommes devenus la population la plus discriminée du monde » m’avait glissé Vladimir Chemtchetko, bon poète et barde — il jouait de la guitare — membre du jury de « La saison intellectuelle » de Saki, tandis que nous absorbions notre dose de nicotine dans un coin prévu pour le vice entre deux séances. Il ne croyait pas si bien dire. Dans l’attente d’un avion pas pressé pour Moscou, après moult incidents et un repas, j’allumais un cigarillo devant le bâtiment de l’aéroport de Simféropol et attirai l’attention de deux pandores en maraude, sous le panneau interdisant de fumer à moins de 15 m.

Pandores en maraude

Repérant ma gueule d’Européen, ils entamèrent tout de suite les pourparlers. Ils parlaient de me ramener au commissariat, d’établir un procès-verbal et des formalités traînant en longueur. Je les voyais venir, vétéran de Moscou 1999, je comprenais la direction prise par l’entretien. L’un d’entre eux me suggéra de traverser la voie taxi pour fumer à mon aise. Il précisa qu’il allait me rejoindre et qu’en guise d’amende, je n’avais qu’à glisser mille roubles dans le passeport que je lui tendrai.

Je marchandai : « Cinq cents ». À l’appui, je lui présentai l’invitation de l’Union des Écrivains de Crimée que je portais sur moi par miracle. L’argument porta et nous conclûmes l’affaire. Il me rejoignit en allumant une cigarette, prit le passeport, empocha le billet avant de me rendre la pièce d’identité et de s’éclipser. C’était le dernier incident avant mon envol.

Une république sous embargo

Dans la matinée, le taxi était arrivé bien tard aux portes de l’enclave balnéaire, le chauffeur cherchait à me distraire dans les embouteillages qui faisaient grimper ma nervosité, en me persuadant qu’un jour ou l’autre le monde devrait se rendre compte que la Crimée était russe. En débarquant à l’aéroport, à l’enregistrement, on me fit savoir que mon vol n’était plus accessible et que le billet n’était pas remboursable. Ni ma correspondance pour l’Oural.

Il régnait une pagaille indescriptible dans cet aéroport où toute la Russie allait et venait débarquant ou quittant la zone de vacances. Je parvins au guichet d’une ligne aérienne à prix modérés pour acheter un nouveau billet pour Moscou. La jeune employée d’un air pincé, où je reconnaissais un certain ressentiment à l’encontre des Européens, me fit savoir que ma carte de crédit ne me servait à rien dans une République sous embargo. Mon air consterné finit par l’attendrir, elle appela Moscou. 

Nous fîmes deux tentatives pour que le paiement soit enregistré là-bas que je puisse enfin me tirer de ce trou, pas mèche. Je tentai tout aussi infructueusement de tirer du pognon au distributeur. Il fallait prendre une décision rapide. Je me servis de mes derniers roubles pour retourner à l’enclave balnéaire de Saki, où j’expliquais ma situation aux organisateurs de La Saison Intellectuelle. Le bruit se répandit comme une traînée de poudre dans l’hôtel, les participants et jurés vinrent me rassurer avec chaleur. La belle Margarita m’embrassa sur la joue en disant : «  Thierry chéri on te sortira de là. » La présidente du jury me proposa de monter à Moscou en voiture avec son fils qui partait le lendemain. Une douzaine d’heures en véhicule par une chaleur de plomb pour me larguer en fin de course à l’aéroport où tout était à recommencer n’avait rien pour séduire. 

Une collecte pour un billet

Et on m’attendait, dans l’Oural ! Le président du festival et sa fidèle secrétaire organisèrent donc une collecte pour me payer le billet et chacun y alla de son écot. Sauvé. De combien de situations désespérées cette générosité spontanée des Russes ne m’avait-elle pas déjà tiré à diverses époques !… Même largué dans des trous de province, j’étais toujours arrivé à bon port. Toujours une bonne âme se penchait sur mon sort… 

En débarquant à Moscou, où l’on accepte les cartes européennes car il faut bien que l’industrie pétrochimique allemande puisse traiter avec le diabolique Gazprom au mépris des sanctions, je n’avais qu’une douzaine d’heures à attendre pour rejoindre l’Oural. Il fallait prévenir mes amis. Mais la Wi-Fi de l’aéroport ne passait pas. Je me dirigeai vers l’information l’ordinateur à la main pour expliquer mon cas à une jolie jeune femme. Je m’aperçus alors que j’avais récemment changé mon fond d’écran pour une pin-up fort peu vêtue. Elle resta flegmatique tandis que je piquai un fard… Je parvins à prévenir les gens qui m’attendaient dans l’Oural, changeant mon fond d’écran pour un tableau représentant la bataille de Poltava au XVIIIe siècle.

Une douzaine d’heures plus tard, après trois changements de porte d’embarquement, enfin l’heure de l’avion. Dans la foule des passagers, j’aperçus un homme, l’air plus paumé que les autres, hésitant, très soucieux. Il avait quelque chose de très inhabituel pour un passager vers la Russie profonde : il était Noir. Je m’approchais, entamant la conversation en anglais, mais il ne réagissait pas. Je passai au français et il s’éclaira. Il allait au même endroit que moi. Je le rassurai à mon tour, je le guiderai. Je remarquais alors une seconde caractéristique inhabituelle : sur l’épaule droite, il portait une ceinture incrustée de champion du monde de boxe poids lourd-léger. Il était vieux d’une quarantaine d’années, au-delà de la limite d’âge. De stature moyenne, il était poids welter à tout casser. Ne possédant ni l’anglais ni le russe, il était largué. Il n’y a pas d’annonces en français vers l’Oural.

— Je suis entraîneur. Je viens du Congo. Mon poulain combat samedi soir. C’est la première défense de son titre.

Puis il me montra la vidéo où le lourd-léger Makabu, bâti à la Tyson, 1,80 m pour 92 kgs sans graisse, pilonnait un géant russe quelques mois plus tôt pour conquérir le titre. Court, compact, rapide, puissant.

— C’est un gaucher, remarquai-je.

Nous échangeâmes des histoires de boxe.

Je commençai à comprendre. Son élève congolais s’était délocalisé à Johannesburg, Afrique du Sud, pour gagner du fric. Ses nouveaux managers, blancs et anglo-saxons, ne tenaient pas spécialement à ce que l’entraîneur de Kinshasa reste dans l’équipe. Alors mon nouvel ami voyageait tout seul en classe bétail et au dernier moment.

En arrivant dans l’Oural, je sortis avant lui, précisant à mes amis russes — on reste là, j’ai charge d’âme. Ils n’avaient aucune objection. Lorsque l’entraîneur sortit à son tour, il avait à nouveau l’air inquiet. Personne pour l’accueillir.

— Je ne te laisse pas tomber, lui dis-je. Au pire, tu ne dormiras pas dehors.

Ensuite, il n’avait qu’une maîtrise très approximative de son smartphone, et ignorait totalement les indicatifs internationaux. Mais il se sentait mieux, avec nous. Mes amis russes parvinrent à joindre son poulain. Au bout d’un long moment, une voiture vint le chercher. À l’africaine, ils étaient en retard. Mon ami le poète noir américain Darius James, m’avait dit un jour : Ils arriveraient en retard à leur propre enterrement. 

Et là, ma récompense : une accolade fraternelle.

Le samedi suivant, son poulain garda son titre en dominant largement un jeune géant russe encore inexpérimenté, avec un crochet droit de gaucher évoquant la détente d’un crotale. Mon ami l’entraîneur était en retrait, derrière les Sud-Africains.

Le lendemain, j’appris que la population noire de plusieurs villes d’Afrique du Sud s’était livrée à des pogroms contre Congolais et Ghanéens immigrés. La boxe me donnait une leçon de géopolitique en terre inconnue, l’Afrique australe…

Lorsque je voulus rembourser les gens de Saki, ils refusèrent.

La nuit où j’ai cru être fou

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Image d'illustration Unsplash

Le billet du vaurien


C’était par une nuit glaciale à la montagne, à Verbier précisément où mes parents possédaient un chalet qu’ils avaient baptisé « Peter Pan ». J’avais invité une quinzaine de copains et de copines de mon âge. Nous formions une joyeuse bande d’adolescents. Le jour, nous dévalions les pistes. Le soir, nous draguions au Bar des Alpes ou au Farinet. Et la nuit, nous tenions d’interminables conciliabules à propos de tout et de rien. L’idée me vint alors de leur poser une question, une question dont la réponse me semblait évidente. 

Mais j’étais curieux de connaître leur réaction. La question, la voici : «  Que feriez-vous si on vous demandait de ressortir dans le froid, de marcher pendant deux heures sous la neige jusqu’à une cabine où est installé un bouton en sachant que si vous pressez sur ce bouton, l’humanité sera sauvée ? Si vous vous abstenez et restez calfeutrés sous votre couette, ce sera la fin du monde. Rien ne subsistera ». Ils me regardèrent interloqués. Je ne le fus pas moins, lorsque tous se déclarèrent prêts à presser sur ce bouton, quoi qu’il leur en coûte. J’étais donc le seul à désirer l’extinction de l’humanité.

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Je crus devenir fou. Seul contre tous. Seul à ne pas désirer patauger plus longtemps dans ce bourbier. Seul à penser, alors même que je comptais parmi les privilégiés, que nos vies n’avaient qu’une piètre valeur et que les inconvénients de toutes sortes l’emportaient largement sur les plaisirs que nous pouvions en tirer. Je précise que j’avais alors quinze ans, que je n’étais pas dépressif et que je n’avais pas encore lu Schopenhauer ou Cioran.

Ma question parut tellement incongrue à mes amis que nous passâmes rapidement à des sujets plus frivoles. Je jouai le jeu et ne laissai rien paraître du choc que j’avais éprouvé. Plus tard, avant de m’endormir, je me demandai si j’étais vraiment taré pour tenir en si piètre estime ce que chacun considérait comme le plus précieux des cadeaux : la vie. Plutôt que de pourrir dans une geôle, je préférais m’en évader. Quelque chose clochait en moi. Et d’ailleurs cloche encore. Freud disait qu’à New York, il avait été enchanté par cette publicité pour une entreprise de pompes funèbres : « À quoi bon vivre, quand on peut être enterré pour cinquante dollars ? » Ce qui m’a ravi chez lui, c’est son pessimisme radical, tout comme j’ai aimé le nihilisme joyeux de mon ami Cioran. Ils m’ont aidé à me considérer comme désespérément normal et à narguer ceux et celles qui s’obstinent à perpétuer l’espèce, sans avoir conscience que l’humanité n’est qu’une vaste usine assez délabrée, mais toujours en mesure de fonctionner pour produire le meilleur comme le pire. 

Viendra le jour où elle s’arrêtera d’elle-même… sans que nous ayons à presser sur ce bouton magique. Pour être franc, je ne regrette pas d’avoir participé à cette expérience digne d’un film de Frankenstein. Mais je m’en serais volontiers passé. Et je ne la renouvellerai en aucun cas. Une fois, ça suffit !

Confession d'un gentil garçon

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Nous nous étions couchés démiurges…

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Covid 19. Fusion Medical Animation / Unsplash

Crise sanitaire. Le retour des cavaliers de l’apocalypse a saisi le peuple français dans son sommeil. Face à la nuit, pour battre les loups, le troupeau a intérêt à investir sur le berger et son chien.


Nous nous sommes couchés démiurges, rêvant de transhumanisme, de réaliser tout ce que désiraient nos individualités. Nos élites rêvaient d’un homme sans ancrage, ni attaches, ni appartenances, indéfini pour être omnipotent, indéterminé pour être adaptable, inconsistant parce que remplaçable… La référence à la frontière, à la quête d’intériorité et à l’identité était ramenée à la xénophobie, au racisme et au nationalisme. La loi ne cherchait plus le compromis fécond, mais devenait la reconnaissance du particularisme, l’affichage d’un progressisme d’autant plus virulent qu’il n’offrait plus d’horizon. L’avenir était au mouvement, à la mondialisation et aux échanges. Être c’était avant tout changer.

Retour sur terre

Nous nous sommes réveillés créatures, faibles et dominées par la peur. Nous voulions soumettre la nature et poursuivre un rêve d’immortalité. Et nous voilà face à l’inconnu. Vulnérables. Seuls. Repliés. Démunis face à un péril inconnu, qui fauche les vies et sépare pour le combattre les amis, les amants, les familles, stoppant la production, arrêtant les échanges, réinstallant les frontières au seuil des portes, immobilisant chacun en son for intérieur.

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Un péril inconnu et pourtant si familier. Le retour d’un cauchemar récurrent de l’humanité : la chevauchée du cavalier de l’apocalypse à la pâle monture. L’histoire nous ramène ainsi aux légendes sombres et aux germes de nos terreurs enfouies. Elle nous rappelle à notre condition de mortel et aux hécatombes qui parsèment notre route, tributs rendus à la nature ou à la folie de domination des hommes. Les cavaliers de l’apocalypse vont par quatre, la guerre et la famine accompagnent la maladie, et la mort recueille la moisson. Le fantôme des grandes pestes nous regarde au-delà du temps et réveille la mémoire de ces jours où la maladie chevauchait la même monture que la mort.

Face à la crise sanitaire, l’Europe a réagi de façon purement idéologique

Alors que notre esprit peine encore à penser cette nouvelle condition, alors que notre corps est encore empreint d’un monde routinier, familier, rassurant, que l’homme dominait sans partage et dont il rêvait d’échapper aux contingences en devenant son propre créateur, le voilà ramené à sa nudité première. Déjà ce que nous peinons encore à imaginer est là. Des hôpitaux débordés, des situations tragiques où l’on trie les malades, le décompte macabre qui commence. Des gens meurent seuls, loin des leurs, en détresse. La mort s’est invitée au banquet et a même dressé la table, balayant nos vanités et réinvitant nos peurs ataviques. « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » se demande le poète. « Eh bien c’est pourtant ainsi qu’ils ont le plus souvent vécu » répond la Nature. La question étant de savoir si le constat vaut prédiction. C’est là que se pose la question de l’après.

La France, cette puissance mondiale du passé

Hier nous nous vivions en puissance mondiale, aujourd’hui nous constatons notre dépendance extérieure. Médicaments, matériel de protections, tests, tout cela est produit majoritairement ailleurs qu’en Europe. Et quand sous la vague, nos systèmes de santé rompent et finissent par plier, comme en Italie ou dans l’est de la France, ce n’est pas l’Europe qui vient à notre aide, mais l’Asie. Nous étions des enfants-rois, nous voilà des porteurs de sébiles, mais ce n’est pas le hasard ni la nécessité qui nous ont mené à cette impasse, mais bien une accumulation de mauvais choix politiques portés par des hommes médiocres et des partis sans substance. Trente ans de fermetures d’hôpitaux, de tribunaux, de création de déserts humains, sociaux et médicaux. Trente ans à concentrer les hommes dans des environnements inadaptés où la première violence est la promiscuité, trente ans de destruction industrielle au bénéfice de la financiarisation de l’économie et d’une tertiarisation qui a remis à l’honneur le concept de travailleur pauvre. Et là où l’Europe était censée traduire l’union des peuples via un projet commun, elle ne s’est révélée apte à terme qu’à organiser une concurrence délétère. Les grands projets qui lui ont pourtant donné ses lettres de noblesse, comme la CECA (communauté européenne du charbon et de l’acier) ou la PAC ont été abandonnés. Notre incapacité collective à mettre en œuvre des projets communs a fait naître une Europe purement idéologique, un idéal technocratique totalement déconnecté du réel.

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Ainsi, tandis que dans le monde se réveille le vieil esprit impérialiste -liant conquête territoriale et domination économique comme idéologique ; tandis que sous les coups de l’islamisme, du réveil de la Russie, du retrait des Américains et de la menace du frère musulman Erdogan, les périls ne cessent de monter, l’Europe continue de faire comme si le monde était un grand atelier et la politique, son service de relation client. Paupières cousues et cerveaux en berne, tandis qu’autour d’elle la course à la puissance redémarre, l’Europe se lance dans un programme de rééducation des peuples, sommés de se convertir au multiculturalisme et de renoncer à leurs identités. Elle fait comme si on pouvait créer un peuple ex nihilo, par le miracle de la bureaucratie, par la grâce des autorisations de déficits budgétaires et des amendes pour déviance idéologique de sa cour de justice ! Pour le technocrate, la politique n’a rien à voir avec les hommes mais avec la création de modèles théoriques mathématiques qu’il suffit d’appliquer. Les hommes ne sont que les grains de sable qui freinent cet avènement.

Investir dans un meilleur berger

Face à la crise sanitaire, l’Europe a réagi de façon purement idéologique en s’opposant à la fermeture des frontières entre les pays. Un choix qui témoigne du refus viscéral de souveraineté qui semble être la seule préoccupation de notre classe politique. Au point que le gouvernement français a rabâché ad nauseam que le virus n’avait pas de passeport. Idée stupide s’il en est puisque qu’en revanche tous ceux qui le transportent en ont un. Il y a dans ce refus véhément, un idéal de financier. De ceux qui ne comprennent ni les liens, ni les projets communs, ni les partenariats, ni les alliances, uniquement les fusions-acquisitions, où savoir qui mangera l’autre et bien plus important que définir un projet susceptible de créer une union. 

Le coronavirus nous ramène au tragique de la condition humaine. Une réalité qui est la substance même du politique. Nous sommes isolés, confinés, séparés, mais jamais nous ne nous sommes sentis autant liés que sous la menace commune, autant soucieux les uns des autres, autant désireux de nous retrouver. C’est le propre de la survie : elle réunit et nous connecte à l’essentiel mais elle n’est pas promesse d’avenir. Elle est la chaleur du troupeau face à la nuit, mais pour battre les loups, mieux vaut investir sur le berger et son chien.

Après cette crise sanitaire, rien ne sera plus comme avant, mais seulement si nous le choisissons et si nous agissons pour. Si nous continuons à laisser faire ceux qui ont failli, nous le paierons dans notre chair. C’est la dure loi de la politique.