Sibeth Ndiaye pensait que les profs se tournaient les pouces pendant le confinement. Une fière soldate de l’Education nationale s’en indigne.


J’étais en train de répondre aux nombreux mails que je reçois quotidiennement depuis la fermeture des écoles, écoutant d’une oreille distraite le pépiement des oiseaux, et de l’autre oreille, tout aussi distraite, le compte rendu du Conseil des ministres tenu ce mercredi 25 mars.

Les voix diffuses des ministres me parvenaient au loin. Je les entendais égrener les nouvelles mesures liées à la crise sanitaire du coronavirus.

Certes, j’ai la télévision en fond sonore…

Je confesse néanmoins que lorsque ce fut le tour de Madame Sibeth Ndiaye de répondre aux questions des journalistes, mes oreilles se firent moins distraites, j’avais fini de correspondre avec mes élèves et leurs parents. Certes, j’avais encore la préparation du prochain cours à faire ; je décidai cependant de m’accorder une pause café, cela faisait environ deux heures que j’étais vissée à mon ordinateur, puis nous étions mercredi après-midi, en temps normal, à cette heure-ci, je m’occupais habituellement de mes enfants.

Ainsi, j’avais accordé ma totale attention à la porte-parole du gouvernement en me demandant quelle allait-être sa prochaine sortie, et je ne fus pas déçue…

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Les premières minutes, en sirotant mon café, je trouvais qu’elle s’en sortait plutôt bien, puis j’ai manqué de m’étrangler ; Sibeth Ndiaye venait d’affirmer :

 « Je ne vais pas demander à un enseignant qui ne travaille pas, compte tenu de la fermeture des écoles, d’aller cueillir des fraises gariguettes à l’autre bout de la France ».

… mais il y a bien continuité pédagogique!

Mon sang ne fit qu’un tour, ce n’était pas possible, la porte-parole du gouvernement n’avait pas pu dire devant des millions de personnes que les enseignants ne travaillaient pas !

Je n’en revenais pas, en sa qualité de ministre, elle ne pouvait pas ignorer le concept de « continuité pédagogique », elle devrait forcément savoir que les profs non seulement travaillent, mais qu’ils travaillent beaucoup plus que d’habitude, du moins en ce qui me concerne et les nombreux collègues avec qui je suis en contact.

Du jour au lendemain, nous apprenions la fermeture des écoles, mais on ne cessait de nous marteler partout que nous n’étions pas en vacances, que l’école se poursuivait, que nous devions absolument assurer nos cours à distance, et qu’il était crucial de maintenir le lien avec les élèves. Nous faisons tous de notre mieux pour exécuter ces consignes, et ce n’est pas chose aisée, surtout pour ceux qui sont le moins à l’aise avec les outils numériques.

Je travaille deux fois plus!

Pour ma part, face aux difficultés pour se connecter à la plate-forme de l’Éducation Nationale, j’ai créé en urgence une adresse Gmail dédiée aux cours et j’en ai informé les élèves. Certains ont compris la consigne, tandis que d’autres continuent de m’écrire sur l’ENT, qui fonctionne tant bien que mal, je me retrouve à jongler quotidiennement entre les deux interfaces, répondant aux nombreux mails, traitant les devoirs reçus, et par dessus-tout, j’ai dû revoir la programmation et les plans de cours initialement prévus, la situation nous impose une totale réorganisation, il s’agit de remettre en question notre manière de travailler. 

Ma charge de travail est multipliée par deux, voire plus, et la plupart de mes collègues sont logés à la même enseigne que moi, certains déploient des trésors d’ingéniosité pour intéresser leurs élèves, et ne comptent pas leurs heures, malgré tout, nous nous estimons chanceux d’être à l’abri chez nous, contrairement à d’autres professions.

Plus je pensais à ces déclarations plus je fulminais, je les trouvais injustes, offensantes, affligeantes,  irresponsables, voire « stigmatisantes », moi qui déteste ce mot, pour une fois, il me parait approprié, déjà que la moitié de la France est convaincue que les enseignants sont des branleurs, et voilà que le gouvernement venait d’en remettre une couche, c’était à peine croyable !

La drôle de guerre de Sibeth Ndiaye

Devant le tollé provoqué par ses déclarations, la porte-parole du gouvernement a finalement présenté publiquement ses excuses : «  Mon exemple n’était vraiment pas le bon. Je suis la première à mesurer combien l’engagement quotidien des professeurs est exceptionnel » a-t-elle écrit sur Twitter. 

À titre personnel j’accepte ses excuses, errare humanum est, et puis tout le monde est sous pression en ce moment.

En revanche, en réécoutant attentivement cette intervention, j’ai pu relever une autre aberration, un tantinet plus subtile. Les propos qui provoquèrent mon ire furent prononcées en réponse à une question posée par un journaliste qui soulignait les contradictions du gouvernement, notamment au sujet des récentes déclarations du ministre de l’agriculture, Didier Guillaume, qui, en plein confinement sanitaire, a appelé les gens qui n’avaient plus d’activité à prêter main forte aux agriculteurs.

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La porte-parole du gouvernement annonce qu’elle va apporter une double réponse, puis commence à dérouler une série d’arguments, plus ou moins convaincants, allant même jusqu’à utiliser les termes « injonction paradoxale ». Elle a rappelé que nous « étions en guerre sanitaire », que plusieurs «  bataillons différents » étaient « au front », et que chacun jouait un rôle « important pour pouvoir gagner cette guerre ».

Elle a ensuite classé les « forces vives » de la nation en trois catégories : le personnel soignant en « ligne de front », au second plan, les professions nécessaires au bon fonctionnement du pays, qualifiés « d’autres bataillons » et en troisième lieu, la catégorie des citoyens contraints de garder leurs enfants ou de travailler chez eux, tout aussi importante dans la guerre sanitaire, puisqu’elle aide à « ralentir la chaine de propagation de l’épidémie ».

Madame Ndiaye ajoute que les propos du ministre de l’agriculture « s’illustrent parfaitement dans la bataille que nous menons avec ces différents bataillons ». Cependant, celle-ci se garde bien de donner la moindre indication sur la catégorie de la population concernée par l’appel de Monsieur Didier Guillaume, entretenant ainsi un flou plus opaque, et sous entendant au passage que les profs étaient tous des tires-au-flanc… En matière de messages contradictoires, en voilà une abyssale, vertigineuse et non moins triste mise en abyme. 

Mon cœur se pinça, la pensée obsédante selon laquelle ces nombreuses maladresses étaient inquiétantes ne me quitta plus.

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