Antoine Griezmann, l’un des joueurs de foot préférés des français, a publié une photo de son déguisement pour une soirée « 80’s party ». Grimé en basketteur noir, « Grizou » a eu l’audace de revêtir le maillot des Harlem Globetrotters en hommage aux idoles de sa jeunesse. Il n’en a pas fallu davantage pour que les messages d’indignation pleuvent en 280 caractères.

J’ai 23 ans et j’ai grandi avec Les Nuls, les Inconnus, De Caunes et Garcia que me montraient mes parents. Adolescent, j’ai vu le duo du Palmashow caricaturer le chanteur Maitre Gims, une dizaine d’années après que Kamini s’est grimé en blanc pour enchaîner les clichés.

Il serait aujourd’hui impossible de légitimer leurs carrières respectives au regard des réactions contemporaines.

La communautarisation de la pensée

Il ne s’agit pas ici de renier la possible connotation choquante de la photo pour certains d’entre nous. Qui sont ceux qui se sont indignés ? Tout d’abord, les premiers concernés. Les personnes noires – même si ce terme qui essentialise un être humain à sa couleur de peau me déplaît profondément – ont été affectées par ces représentations maladroites. Tous ? Non. Le jugement s’est toujours manifesté de manière individuelle et les soutiens se sont également bousculés contre la vague d’indignation. Ensuite, les plus virulents. Les tenants d’une gauche des réseaux sociaux, urbaine et équitable, se sont emparés du sujet en rappelant la portée historique et raciste de la maladresse : le « blackface », genre théâtral américain dans lequel un acteur blanc incarne grossièrement un personnage noir. Ceux-là ont évolué dans l’entre-soi, relayant volontiers les messages de leurs pairs pour faire enfler la polémique. Quels ont été les arguments ? Mis à part cette pseudo-allusion au « blackface » et l’idée d’une prétendue appropriation culturelle continuatrice de l’oppression occidentale sur d’anciens peuples colonisés, rien. Le débat ne s’est terminé que par cet argument d’autorité : si on n’est pas noir, on ne peut pas parler à la place des noirs. De quoi faire taire leurs contradicteurs. Et c’est bien là que réside la tragédie de cette polémique.

Dans le jugement de ces événements, cette gauche bien-pensante installe une ségrégation ordinaire, un communautarisme d’autorité, dans lequel personne ne peut réagir sur ce qui ne le concerne pas. Chacun est envoyé dans les cordes de sa communauté et il lui est interdit de revendiquer son droit à être un individu qui pense et qui fait valoir sa différence vis-à-vis de ses pairs. Les noirs ne peuvent réagir que sur ce qui concerne les noirs. C’était là le fond tragique de leur argument contre toute contradiction. Si l’on pousse leur logique insensée, les femmes ne pourraient alors que réagir sur les femmes, les homosexuels sur les homosexuels et l’homme blanc, représentant le confort occidental et le patriarcat, devrait lui s’abstenir de s’indigner coupable de ne pas avoir souffert d’être une « minorité » et d’être donc illégitime à l’indignation.

Un acte antiraciste

Dans leur monde, Stéphane Hessel n’aurait pas fait un succès de librairie retentissant. La compassion – au sens le plus pur du terme – serait en elle-même interdite car seule l’indignation communautaire serait bienvenue ; mais sans compassion, comment fonder le vivre-ensemble dont la bien-pensance se propose d’être l’apôtre le plus chevronné ? A l’esprit de communion qui fonde le bien public républicain, laïc et fraternel, ils nous ont renvoyés à l’hermétisme des communautés et à une pensée unique qui, en voulant instaurer le bien absolu, est en fait en train de nous enfermer dans des identités communautaires.

Il est étonnant qu’en France ce communautarisme ait pu s’installer si vite et si bien. Nous ne partageons pas avec l’Amérique du Nord une histoire de la ségrégation organisée et du difficile mais nécessaire mouvement des droits civiques. La République, une et indivisible, a été pensée et construite pour garantir l’égalité des droits des citoyens. Et même si elle fut et reste imparfaite, cet idéal se réalise un peu plus chaque jour. Au prisme communautaire pour exercer sa pensée, je propose le prisme républicain pour entrainer sa raison. Adopter les réflexes américains sur les sujets de société serait une folie. Qu’a fait Griezmann au regard de ce qu’est la France ? Par un déguisement innocent, il ne faisait que réaliser son rêve d’enfant de faire grand, d’être noir et de jouer en NBA. C’était sa part d’ « American dream ». Un joueur de foot blanc et français qui admire des basketteurs afro-américains et décide de les incarner pour un soir constituait pourtant un sérieux revers pour tout raciste ou xénophobe. A l’image des gens qui regardent le monde pour mieux le penser et qui sont profondément antiracistes, « Grizou » a ignoré les barrières communautaires qui sont une évidence pour les bien-pensants. C’était donc un acte profondément anti-communautariste : ensemble, sans disposer de notre couleur de peau, de notre religion, de notre individualité, nous sommes libres d’admirer qui l’on veut, de mimer qui l’on veut, de se déguiser en qui l’on veut.

Le côté obscur d’un certain antiracisme

Dans une République, nous sommes égaux parce que nous renonçons au sein de l’espace public aux déterminismes individuels pour nous rassembler en une communion d’esprits et de volontés. Jugeons de la démarche, de sa profondeur, et non du résultat dans ce qu’il a de plus superficiel : une photo. Plus encore, sachons en sourire : il est étonnant que la France qui était Charlie, c’est-à-dire qui défendait la liberté d’expression, les caricatures aussi choquantes soit-elle et le rire sur des sujets polémiques, soit aujourd’hui celle des procès d’intention et de la censure.

A trop craindre le racisme, il jaillit là où il n’existait pas. Il est d’ailleurs frappant que ce soit des indignés bien blancs qui aient publicisé le sujet avec le plus de véhémence. L’antiracisme est devenu trop extrême, une démarche plus mesurée et plus raisonnée rendrait son combat plus efficace et opérationnel. A trop polémiquer sur le déguisement de Griezmann, le silence a été jeté sur l’immense banane agitée derrière Steve Mandanda lors du dernier déplacement de son club à Lyon. Cet acte vraiment raciste n’a pas suscité le même élan d’indignation. Il méritait pourtant la colère de chacun d’entre nous. Rien, pas un mot n’a été prononcé par les bien-pensants, trop occupés à trouver du sens à une photo qui n’en avait aucun. Antoine Griezmann n’a pas pensé une seconde que son hommage serait pris comme le signe de l’esclavage et de la caricature des personnes noires. C’est en invoquant l’acte raciste que les bien-pensants l’ont attaché à cette photo ; il n’existait pas en soi et il n’aurait pas existé sans eux. Ce qui me fait dire que quelques fois, il ne suffit pas d’être bien-pensant pour bien penser.

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