Réédition du Carnet d’un secrétaire de rédaction (1924) d’André Baillon


Bientôt, plus personne ne se souviendra de la fabrication d’un journal papier. Jadis, les informations étaient le quotidien d’une poignée de forçats, le plomb et la plume remettaient, chaque nuit, leur titre en jeu. Quand on avait goûté à ce métier ingrat, ses odeurs, ses rancœurs mais aussi ses minuscules bonheurs comme d’avoir réussi à caler une dernière brève en der, toutes les autres professions nous paraissaient tellement fades. Les articles, la titraille, le ballet des colonnes et le charme des entrefilets nous empêchaient de dormir, seule la sortie du canard comptait. Nous vivions dans un casernement volontaire et peinions à nous séparer au petit matin. Cette compagnie-là, de mots et d’encre, tend à disparaître. Déjà, notre vocabulaire a des accents de langue morte. J’ai des frissons quand j’entends les mots « morasse » ou « marbre » prononcés au zinc d’un bistrot. Je salue le bonhomme d’un discret hochement de la tête car lui et moi savons. Cette intimité-là ne s’oublie pas. J’avais une vingtaine d’années la première fois où j’ai posé les pieds dans une rédaction. Ce monde-là avait ses us et coutumes. 

Le journalisme ne s’apprend pas, il se pratique

Pour vous faire adouber par les anciens, il fallait se plier aux règles presque militaires, aux hiérarchies souterraines et surtout rendre une copie propre. J’y ai appris une certaine rigueur et des réflexes professionnels. Le journalisme ne s’apprend pas en réalité, il se pratique dans la confusion et l’excitation. Comme un ex-drogué, l’urgence du quotidien me manque, cette électricité au moment du bouclage aura été autant pour moi une source de béatitude que de désillusions. La presse écrite nous procurait à tous, chaque jour, notre dose d’inconnu. Nous étions réunis telle une confrérie jalouse de ses prérogatives, chacun essayant de voler la vedette à l’autre, mais animée par un même but. L’édition du jour devait tomber à un moment précis et rencontrer inexorablement ses lecteurs. L’horloge était notre ennemi personnel, la panne mécanique d’une rotative, notre hantise. Nous évoluions alors sur un fil. Toute cette aventure qui semble aujourd’hui aussi ancienne et périmée que la Conquête de l’Ouest est admirablement racontée par André Baillon (1875-1932). Cet écrivain flamand de langue française a laissé à la postérité quelques romans follement désespérés et des chroniques sur le vif. Durant, une douzaine d’années, il fut employé au poste délicat de secrétaire de rédaction, notamment à La Dernière Heure. Par fil spécial paru en 1924 aux Éditions Rieder à Paris ressort chez les Suisses de Héros-Limite dans la collection « Tuta Blu ». 

Secrétaire de rédaction, un métier d’avenir

Ce texte au tempo saccadé et aux riffs pénétrants est un témoignage essentiel sur une époque révolue. Il donne à voir et à entendre dans la fraîcheur des dialogues, toute une galerie de personnages, du patron de presse à la dactylo. Il y a du jazz dans ses lignes, avec en arrière-plan, la mélancolie clairvoyante des champs qui seront bientôt dévastés. Le numérique n’était pas né, d’autres menaces pesaient, le poids de la photo et de la publicité grignotait ce qu’on appelait « le gris ». Le texte luttait pour sa survie. La presse semble toujours avoir vécu sous l’effet de la crise et de la valse des actionnaires. Par fil spécial est précédé d’une très belle introduction signée Éric Dussert qui recontextualise sans pontifier. « Dans Par fil spécial, un homme sensible et un observateur doux – un écrivain de race-, André Baillon, trouve à décrire dans l’ironie, le hoquet des rotatives et le heurté de situations bigarrées un métier en pleines mutations technologiques, sociologiques et déontologiques », écrit-il, pour nous mettre en appétit. 

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Avec sa paire de ciseaux et sa colle, le secrétaire de rédaction tentait d’organiser le chaos qu’est un journal. « Informations, articles, écho, prix du beurre, critiques de théâtre, ce qui entre dans notre journal devient de la copie, en passant d’abord sous le crayon du secrétaire. Modeste crayon ! Il met les titres. Il arrange, triture, corrige », voilà comment Baillon résume son sacerdoce et s’imagine en grand ordonnateur de la copie. 

Par touches pointillistes, l’écrivain multiplie les angles et transforme le papier en un organisme vivant et éphémère. Car demain, il faudra tout recommencer. Il se fait parfois grinçant ou tendre lorsqu’il évoque les hommes. Dans une entreprise de presse, il n’y a pas d’ouvriers. « Il y a les hommes des linotypes, les hommes des machines, les hommes de la clicherie. Entre eux, ils sont Camarades ou Compagnons. Ce mot sonne plus vrai qu’entre les journalistes qui s’appellent Confrères, ce qu’ils sont si peu ». On était fier d’appartenir à cette communauté-là.

Par fil spécialCarnet d’un secrétaire de rédaction d’André Baillon – Héros-Limite

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