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Marengo, une histoire égyptienne

« Memento Marengo » de l’artiste Pascal Convert, reconstitution 3D du cheval de Napoléon, est suspendue au-dessus du tombeau de l’Empereur. L’œuvre suscite la controverse. Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon déplore: « réhumaniser Napoléon en suspendant un squelette de cheval en plastique au-dessus de son tombeau ! On rêve… ». Une pétition « Non à la profanation du tombeau de l’Empereur Napoléon Ier » a également été lancée, demandant le retrait de l’œuvre controversée.


La controverse en France autour du squelette en plastique du cheval Marengo, qu’on a très maladroitement suspendu au-dessus de la tombe de Napoléon aux Invalides, n’a rien à voir avec un prétendu art moderne mais plutôt avec une crise d’identité nationale qui domine le débat public en France. Paradoxalement, le mauvais goût de l’artiste nous a rendu un grand service en nous rappelant la fantastique histoire de ce cheval.

Il s’agit en effet d’un cheval égyptien. L’histoire de la campagne d’Égypte (1798-1801) ne fut pas seulement une histoire d’hommes et de batailles mais aussi une histoire de chameaux et de chevaux. On reviendra un jour sur la place des camélidés dans l’histoire de l’armée d’Orient. On s’intéresse aujourd’hui à leurs cousins les équidés et en particulier à ce cheval, Marengo, qui s’est invité dans la polémique de salon parisien autour du bicentenaire de la mort de Napoléon.

Dans le haras impérial plusieurs chevaux étaient égyptiens et portaient des noms rappelant leur origine : Cléopâtre, Effendi, Suez, Aboukir, Aly, Sultan etc. Seul Marengo est entré dans l’histoire, pourquoi ?

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L’histoire de ce cheval réunit parfaitement les deux visages de l’histoire napoléonienne: le général et l’empereur. Elle réunit aussi les deux mondes dans lesquels se tissait l’épopée du grand homme: l’Orient et l’Occident. Marengo est entré dans la légende dans les derniers jours de Bonaparte en Égypte lors de la bataille terrestre d’Aboukir (alors bourgade alexandrine) le 25 juillet 1799, jour où Bonaparte a écrasé l’armée ottomane. On sait combien Bonaparte avait besoin de cette victoire pour venger le désastre d’Aboukir où toute sa flotte avait été anéantie par Nelson et pour pouvoir rentrer en France la tête haute avec les trophées de cette belle bataille. Ainsi, nous avons aujourd’hui la rue d’Aboukir dans Paris. C’est lors de cette glorieuse journée que le cheval fut capturé et présenté au général en chef. Coup de foudre entre Bonaparte vainqueur et le cheval. Dans les jours suivants, on préparait très discrètement le retour en France de Bonaparte avec les plus fidèles de ses collaborateurs et, surtout, le cheval d’Aboukir.

En route, le cheval qui portait jusqu’à nouvel ordre le nom d’Aboukir, changera de nom pendant la première bataille glorieuse de Bonaparte en Europe, Marengo (14 juin 1800). Il continuera alors de jouer les mascottes aux yeux de Bonaparte qui lui donne alors le nom de Marengo. Une fois devenu empereur, Napoléon fit de Marengo sa monture de guerre préférée. De victoire en victoire, ce cheval qui était capable de galoper à jeun pendant cinq heures, fut un entier. On croyait qu’il sortait des haras du légendaire sultan mamelouk Al-Nasser Qalaoun (le Caire 1285-1341). « Al-Nasser », qui veut dire « le vainqueur » en arabe, a bâti un empire dans tout le Moyen-Orient après avoir écrasé et chassé tour à tour les Mongols, les Croisés, et autres hordes locales en Arabie et au Yémen. Ce grand sultan, dont l’architecture brille encore dans le Vieux Caire, fut un passionné pathétique de chevaux. On raconte qu’il avait un harem de deux mille femmes et un haras de deux mille chevaux. Son historien et vétérinaire Abou Bakr Ibn Beder (1309-1340) a écrit en hommage à son maître Al-Nasser, hippologie et médecine de cheval en terre d’islam qui fut traduit en français par M. Perron en 1852. Ibn Beder appelait le haras du sultan « Al-Nasseria » qui s’est perpétué en Égypte. Les chevaux de haute qualité qui sortaient de ce haras portaient alors la marque Al-Nasseri jusqu’au XVIIIème siècle, d’où la référence des historiens français à Al-Nasseri chaque fois qu’il est question du cheval Marengo.

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Malheureusement, comme dans le monde des humains, les grands chevaux ont souvent des fins tragiques. À Waterloo, Marengo avait déjà 22 ans et portait des stigmates de toutes les guerres napoléoniennes. Il fut capturé par les Anglais, amené en Angleterre avec le même empressement avec lequel ils avaient emmené la pierre de Rosette à Londres. Les Anglais ont mis la précieuse Pierre au British Museum et le cheval de Napoléon a fait l’objet de plusieurs ventes jusqu’à sa mort en 1831. On raconte que Mohamed Ali d’Égypte, en admirateur de Napoléon, a voulu acheter le cheval, mais les Anglais n’ont pas accepté de peur que le cheval ne soit détourné en France. Son squelette est exposé au National Museum de l’Académie royale militaire de Sundhurst à Chelsea.

Dans cette histoire du bicentenaire et cette volonté politique française de commémorer l’Empereur, je me demande si cette histoire de squelette en plastique posé sur la tombe de Napoléon ne serait qu’une dernière estocade anglaise dans la légende napoléonienne.

Andrew Roberts: « Outre-Manche Napoléon reste un grand homme »

Auteur de best-sellers sur Napoléon et Churchill[1], grand admirateur de l’Empereur, Andrew Roberts analyse l’attitude contradictoire, mais jamais indifférente, des Britanniques à l’égard de Napoléon. Et révèle combien le Premier ministre qui résista au nazisme s’est, tout au long de sa vie, inspiré de Napoléon. Propos recueillis par David Oldroyd-Bolt et traduits par Jeremy Stubbs.


En tant qu’historien britannique, pensez-vous que Napoléon mérite qu’on fête son bicentenaire ?

Tout à fait ! Il a mis fin à l’instabilité provoquée par la Révolution, tout en préservant le meilleur de ses acquis, comme l’égalité devant la loi, la méritocratie ou la tolérance religieuse. À ses propres yeux, il incarnait le despotisme éclairé du siècle des Lumières et c’est à cette aune que nous devrions le comprendre. Selon moi, Napoléon c’est the Enlightenment on horseback, « les Lumières à cheval ». Quand on considère toutes les institutions qu’il a créées et qui existent encore aujourd’hui, on a du mal à penser à un homme d’État britannique – ou à n’importe quel homme d’État – dont les réalisations se soient révélées aussi durables.

En France, on a tendance à penser que les Britanniques ont toujours eu peur de Napoléon et le détestent encore aujourd’hui. Est-ce justifié ?

En partie, mais sa réputation outre-Manche a varié selon les époques et les milieux. Au sommet de sa gloire, vous auriez trouvé autant de partisans intellectuels de Napoléon à Londres qu’à Paris. Des poètes comme Byron et Shelley l’adoraient. Sa défaite a attristé et indigné un grand nombre de penseurs et d’hommes politiques britanniques. Les radicaux du Parti whig, qui se réunissaient chez Brooks’s, leur club de Saint James, étaient effondrés quand ils ont appris la nouvelle de la débâcle de Waterloo.

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Lord John Russell, futur premier ministre whig, puis libéral, est allé s’entretenir avec Napoléon pendant son exil à l’île d’Elbe. Les plus durs, comme Lady Holland, la femme d’un des leaders du parti, sont restés bonapartistes de bout en bout. À cette époque, l’attitude envers l’empereur était l’une des différences entre les whigs et les tories (conservateurs).

Par la suite, le grand adversaire de Napoléon, le duc de Wellington, est devenu Premier ministre et – pour comble – il était tory. Pensez-vous que cela ait influé sur la réputation de Napoléon en Angleterre ?

En fait, après l’accession au pouvoir du neveu de Bonaparte, par le coup d’État de 1851, l’attitude des partis politiques anglais s’est inversée. Les Français étaient nos alliés dans la guerre de Crimée, et la reine Victoria avait de l’amitié pour Napoléon III qu’elle a invité plusieurs fois à Londres. Du coup, les progressistes anglais, à l’instar de leurs homologues français comme Victor Hugo, étaient anti-bonapartistes, tandis que les conservateurs étaient napoléoniens.

Des tories britanniques pro-Napoléon… Vous pouvez en citer un exemple ?

Winston Churchill. Il avait une admiration énorme pour Napoléon. Celui-ci l’inspirait. Il citait Bonaparte très souvent, surtout à propos de l’audace. Quand il était secrétaire d’État aux Colonies, après la guerre de 14, il avait un buste de Napoléon dans son bureau et, pendant tout le reste de sa vie, un autre trôna au beau milieu de sa table de travail dans sa maison personnelle de Chartwell. Il a acquis une vaste collection de livres sur Napoléon. Il en reste 137 dans les archives de Churchill College, à l’université de Cambridge, tous revêtus d’une reliure spéciale en vert et or. Il a même accepté avec enthousiasme un siège dans le comité honoraire pour l’organisation du premier centenaire de la mort de l’Empereur.

En même temps, il y avait des adversaires acharnés de Napoléon…

Tout a basculé avec la Seconde Guerre mondiale et l’identification de Napoléon à Hitler pour les besoins de la propagande antinazie. L’exemple le plus classique est Lady Hamilton, film tourné par Alexander Korda en 1941 avec Vivien Leigh et Laurence Olivier dans les rôles vedettes. Ici, un parallèle direct est établi entre Napoléon et Hitler, présentés tous les deux comme des dictateurs totalitaires. Dans le film, William Pitt, le Premier ministre britannique à l’époque des guerres napoléoniennes, représente Churchill, tandis que la marine dirigée par l’amiral Nelson devient le symbole de la RAF, l’armée de l’air britannique, équipée de ses chasseurs emblématiques, les Spitfire. Pourtant, c’était problématique, notamment à cause de la présence à Londres de Charles de Gaulle, l’allié de Churchill. Celui-ci a vu le film 17 fois, tout en restant napoléonien et francophile. D’ailleurs, chaque fois qu’il parlait de Napoléon en public, c’était de manière positive.

Bureau de Churchill dans son manoir de Chartwell : le buste de Napoléon trône en position centrale © D.R.

Après la guerre, cette propagande était inutile. L’image de Napoléon a-t-elle changé ?

Malheureusement, non. Toute une génération d’historiens britanniques qui a grandi pendant ou juste après la guerre a gardé cette image « hitlérienne » de Napoléon. Paul Johnson, auteur d’une biographie datant de 2002, ou des historiens militaires très en vue outre-Manche, tels que Max Hastings et Antony Beevor, ont continué à présenter Napoléon à travers le prisme de la guerre 1939-1945. Ce sont des amis, mais je crois qu’ils ont tout faux. Le grand historien néerlandais, Pieter Geyl, qui a dit que l’histoire était une dispute sans fin, a publié son Napoléon : pour et contre dans l’historiographie française, juste au lendemain de la guerre, pendant laquelle il avait été emprisonné à Buchenwald[2]. Sans surprise, Geyl aussi voyait en Napoléon un précurseur du nazisme.

Napoléon et Hitler voulaient tous les deux dominer l’Europe, y compris la Russie. Est-ce si erroné de voir des analogies entre eux ?

Napoléon était imprégné des idéaux des Lumières ; il faudrait remonter bien avant le siècle des Lumières pour trouver un phénomène ressemblant à Hitler sur le plan politique. Napoléon portait des valeurs universalistes : il émancipait les juifs chaque fois que ses armées investissaient une capitale dotée d’un ghetto. Par ailleurs, il a fait preuve d’une grande intelligence stratégique et organisationnelle, tandis qu’Hitler ne faisait que des inepties chaque fois qu’il intervenait lui-même dans le cours de la guerre. À la différence d’Hitler, qui ne supportait pas la contradiction, Napoléon était capable de consulter les autres. Si Hitler a fait preuve d’une absence pathologique d’humour, Napoléon était plein de bonhomie et d’esprit. J’ai cité environ 200 de ses plaisanteries dans ma biographie. Churchill disait à juste titre qu’on ne peut pas comparer le misérable assassin nazi au grand empereur des Français.

« Tout au long de ma vie, je suis resté reconnaissant à la France pour la contribution qu’elle a faite à la culture et à la gloire de l’Europe, et surtout pour les principes de liberté personnelle et des droits de l’homme portés par l’âme française. »

La nouvelle génération d’historiens britanniques a-t-elle enfin dépassé cette image d’un Napoléon proto-nazi ?

Certainement. Adam Zamoyski, qui a publié en 2018 une vaste biographie focalisée sur l’homme plutôt que sur le mythe, reste assez critique à l’égard du personnage, mais ne voit pas du tout en lui un tyran sanguinaire[3]. Et les publications sur Napoléon se multiplient.

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Je viens de terminer un compte-rendu pour le Times Literary Supplément du livre très fouillé d’une historienne de Cambridge qui aborde Bonaparte à travers la question du jardinage, les jardins constituant un élément important de la culture européenne de l’époque. Certaines scènes de ses batailles ont eu lieu dans des jardins, et à la fin de sa vie, exilé, il a essayé de maintenir un jardin face aux vents froids de l’Atlantique qui balayaient l’île de Sainte-Hélène.

La gloire de Napoléon appartient-elle aux seuls Français ou à l’Europe entière ?

Je crois que pour beaucoup de ses contemporains européens, Napoléon représentait le moyen de se libérer de l’obscurantisme archaïque, réactionnaire et intolérant. Il a apporté au reste de l’Europe la lumière de la civilisation française, la même qui a inspiré à Churchill les paroles suivantes : « Tout au long de ma vie, je suis resté reconnaissant à la France pour la contribution qu’elle a faite à la culture et à la gloire de l’Europe, et surtout pour les principes de liberté personnelle et des droits de l’homme portés par l’âme française. »


[1]. Napoleon the Great, Allen Lane, 2014, Churchill: Walking with Destiny, Viking, 2018; édition française : Perrin, 2020.

[2]. Napoleon: voor en tegen in de Franse geschiedschrijving, 1946, traduit en anglais en 1948, mais jamais en français.

[3]. Adam Zamoyski, Napoleon. The Man behind the Myth, Collins, 2018; non traduit en français.

Jonathan Coe: Billy Wilder au crépuscule

Le romancier Jonathan Coe publie Billy Wilder et moi (Gallimard, avril 2021)


Je venais de revoir, en DVD, Fedora, l’avant-dernier film, crépusculaire, de Billy Wilder, le réalisateur tant célébré de « Certains l’aiment chaud » ou « Sunset Boulevard », quand on m’a offert le dernier roman de Jonathan Coe, qui est certainement l’un des plus grands romanciers britanniques contemporains (comment, vous n’avez pas lu Testament à l’anglaise ? Courez l’acheter !).

Billy Wilder et moi raconte donc le tournage de ce film que j’avais vu à sa sortie en 1978. Pour Wilder, certes, dont j’avais admiré cinq ans auparavant « Avanti ! », chef-d’œuvre absolu conspué par la critique de l’époque, mais aussi pour William Holden (le chef de « la Horde sauvage », de Sam Peckinpah, dont j’ai parlé par ailleurs), et pour Marthe Keller : je n’avais pas la télévision, dans les années 1970 (et toujours pas aujourd’hui), j’avais échappé à « la Demoiselle d’Avignon », mais j’avais vu « Elle court, elle court la banlieue » avec Keller et Higelin, « Marathon Man », où elle tient un rôle secondaire, et surtout « Bobby Deerfield », avec Al Pacino — dont elle devint la compagne pour quelques années.

Non, je ne confonds pas Causeur et Gala : ce couple Keller / Pacino apparaît à plusieurs reprises dans le roman de Coe — où Pacino, Américain jusqu’au bout des dents, s’acharne à commander des hamburgers et des cheeseburgers dans les très bons restaurants où on l’entraîne et où les chefs proposent des plats délectables. Tout le septième art des années 1950 à 1980 est convoqué par l’auteur — qui fut critique de cinéma et a écrit une très belle biographie de Humphrey Bogart.

La narratrice (Ciel ! Une appropriation de la féminité par un auteur mâle blanc de presque 60 ans), compositrice de musiques de films, et à ce titre sommée de regarder et noter les navets en lice pour les BAFTA Awards, se remémore les années 1970, où elle était une jeune quiche ignorante au point de ne pas savoir que « Nobody’s perfect » est l’ultime réplique-culte de « Some like it hot », l’un des onze films que Wilder co-écrivit avec I.A.L. Diamond — qui tient dans le roman une place éminente.

Anglo-Grecque, elle est embauchée par Wilder comme traductrice lors du tournage de « Fedora » à Corfou, et elle suivra la production en Allemagne et à Paris — ce qui lui permet de se livrer à un éloge dithyrambique du Brie de Meaux et de Melun.

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Ce genre de digression vaudra sans doute à Coe les sarcasmes d’Askolovitch, qui a jadis qualifié de « pétainiste » la rubrique d’un gastronome bien connu qui exaltait le camembert au lait cru : parler du terroir c’est, paraît-il, en revenir aux slogans de la Collaboration, du type « la terre ne ment pas » — et d’ailleurs, elle ne ment pas, la terre, et elle sait faire la différence entre un fromage fermier et les objets plâtreux vendus par Lactalis.

En Allemagne justement, lors d’un repas rassemblant des gens de la production, infiltrés de révisionnistes niant la Shoah, Wilder raconte qu’il avait été engagé en 1945 pour bâtir un documentaire sur les camps de concentration à partir des images récoltées par l’armée américaine au fur et à mesure de sa progression en Allemagne. Et qu’il avait regardé des centaines de kilomètres de pellicule, cherchant désespérément à identifier sa mère, disparue dans l’Holocauste, parmi les survivants faméliques ou les victimes entassées à la pelleteuse.

Et vers la fin du livre, regardant « la Liste de Schindler », dont il avait cherché à acheter les droits, il la cherche encore dans le film de Spielberg. « Je ne regardais plus les acteurs. Je regardais toutes ces silhouettes à l’arrière-plan. J’avais l’impression de contempler… la chose elle-même, en train de se produire, et je me suis rendu compte que j’étais toujours en train de la chercher. J’étais toujours en train de guetter son visage. » Ainsi devient-on l’un des cinéastes les plus drôles d’Hollywood : il n’y a pas d’humour sans une profonde tristesse.

Parce que Billy Wilder s’appelait Samuel Wilder, à l’origine, et il était né en Pologne — tout comme I.A.L. Diamond se nommait Itzek Domnici (d’où son surnom de « Iz ») et venait de Roumanie. Nombre des très grands réalisateurs américains des années 1930-1940 étaient des Allemands réfugiés, des Juifs exilés, survivants d’une Europe mise à feu et à sang par qui vous savez. C’est ainsi que Wilder a commencé sa carrière comme co-scénariste de Ernst Lubitsch, pour lequel il a écrit Ninotchka (rappelez-vous : « Garbo rit ! »), autre Allemand parti plus tôt que les autres — avant Fritz Lang par exemple. Comme Manó Kertész Kaminer, devenu Michael Curtiz (Casablanca), Charles Vidor (Gilda) ou Fred Zinneman (le Train sifflera trois fois).

Comme Coe le fait dire à Wilder, « ce sont les pessimistes qui ont atterri à Beverly Hills avec une piscine dans leur jardin, et ce sont les optimistes qui ont fini en camp de concentration. »

« Fedora » est l’un des films testamentaires d’un certain cinéma « civilisé » (c’est le mot de Coe) dont il est de bon ton de se moquer en ces années 1970 — et aujourd’hui alors, je ne vous dis pas.

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Dès le début, en 1976, Wilder se moque des « films à requin » (les Dents de la mer vient de sortir) et des « barbus » (Coppola, Spielberg, Scorsese) qui tiennent désormais le haut du pavé. Il est d’une autre époque. « Fedora » est donc le dernier feu de ce cinéma crépusculaire, qui s’efface alors devant « Taxi Driver » et autres histoires de sang et de sexe. Wilder salue une dernière fois cette civilisation dont il sent bien qu’elle va sur sa fin.

Et Jonathan Coe, via le cinéma, salue cette littérature — la sienne — dont il sent bien qu’elle disparaît sous l’indécence de l’autofiction et autres dégueulis imprimés. Il y a deux ans paraissait Le Cœur de l’Angleterre, où il fustigeait avec une certaine rage les Brexiters soucieux de se séparer de l’Europe — que Coe voit comme une manne culturelle, pas comme un « grand marché ».

C’étaient ses adieux à la France. Billy Wilder et moi, ce sont ses adieux à un monde d’humour, d’amour, de qualités humaines et de common decency, comme disait Orwell. Toutes choses que l’inflation nombriliste, l’indécence du « tout pour ma gueule » et la suffisance du selfie anéantissent très vite, pour les remplacer par une soumission aux diktats de l’instant, du politiquement correct et du prochain totalitarisme.

Tenez, en ces temps de confinement larvé, présent ou à venir, au lieu de vous focaliser sur les « séries » télévisées, voyez ou revoyez « Assurance sur la mort », « le Gouffre aux chimères », « Sabrina » ou « Ariane », des films merveilleusement incorrects alors que sévissait le Code Hays, et qui le sont encore davantage aujourd’hui, où sévit la dictature « woke ».

Jonathan Coe, Billy Wilder et moi, Gallimard, « Du monde entier ».

Billy Wilder, “Fedora”, DVD, Carlotta Films.

Éloge du saucisson

Il y a trois mois, Jean Castex expliquait qu’il fallait «contrer l’effet apéro» en instaurant un couvre-feu à 18 h. La guerre victorieuse contre le Covid, ce «virus social», était à ce prix. Un champion bénéficie paradoxalement de cette mesure: le saucisson !


C’est ainsi, qui dit apéro dit…  saucisson ! Et c’est un fait : les bons fabricants de saucisson ne parviennent plus à répondre à la demande, certains d’entre eux doivent même embaucher. En pleine pandémie, l’apéro deviendrait-il une stratégie de survie ? Le sauciflard, joyau de nos campagnes posé sur la planche, entre le couteau, le fromage, le pain et la bouteille de vin, pourrait nous aider à tenir comme Clemenceau sur sa canne dans les tranchées.

Au village de Zevacu, en plein maquis, la jeune Noellie Andreucci fabrique des saucissons d’exception à partir d’authentiques cochons corses. Comme l’hiver était humide, cette année, elle a dû faire du feu de bois pour les sécher, d’où leur agréable petit goût de fumé… © Noellie Andreucci

C’est Rabelais qui aurait fait entrer le mot, d’origine italienne, dans la langue française, en 1546. Comme pour le vin, il existe une civilisation du saucisson dont les origines remontent aux Grecs et aux Romains. Ils savaient l’art de conserver les viandes grâce au sel. Au fil des siècles, cette civilisation s’est développée en Italie, en France, en Espagne et au Portugal, mais aussi en Suisse, en Pologne, en Hongrie et même, plus récemment, en Australie et en Californie.

Le saucisson a une Académie à son nom

Pour faire rayonner et défendre un savoir-faire ancestral, l’Académie du saucisson a été créée en 2017 par René-Louis Thomas, ancien journaliste au Provençal et au Progrès de Lyon. Plus sympathique que l’Académie des Césars, cette association regroupe d’éminents cuisiniers, vignerons, écrivains et scientifiques, bien décidés à sauver un patrimoine de plus en plus menacé par l’industrie agroalimentaire. Avant la pandémie, cette académie s’était illustrée en organisant à Vanosc, en Ardèche, le premier concours de dégustation des meilleurs saucissons du monde : le « Mondial Rabelais ». Le temps d’un week-end, plus de 13 000 personnes, venues de 12 pays différents, s’y étaient retrouvées et plus d’une centaine de saucissons, préalablement sélectionnés, avaient été dégustés à l’aveugle par un jury d’experts.

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Fruit d’une véritable « initiative citoyenne » (expression ô combien galvaudée) le « Mondial Rabelais » est le seul concours à avoir entrepris en amont, et de façon totalement indépendante, un travail d’enquête extrêmement pointu visant à établir la traçabilité des saucissons : race des cochons, alimentation, élevage, abattage, transformation, maturation, utilisation ou pas d’additifs, etc. Les industriels qui ne répondaient pas à ce cahier des charges ont été mis sur la touche illico presto.

Un produit d’exception…

Le parrain de l’Académie du saucisson n’est autre que Régis Marcon, chef trois étoiles. Pour ce fils de paysans auvergnats, dont le restaurant est situé à Saint-Bonnet-le-Froid, entre l’Auvergne et l’Ardèche, le saucisson est un produit aussi noble que le caviar. Il est, du reste, le seul grand chef français à avoir consacré cette charcuterie en l’intégrant à des plats de facture gastronomique, comme sa lotte rôtie piquée au saucisson de pays, aux fèves fraîches et à la sarriette. Il n’en fait pas mystère : « Quand je pars en voyage, je mets toujours un saucisson de chez moi dans ma valise, pour l’offrir. Je le tranche très fin, ça se déguste comme du chocolat grand cru. »

… avec des savoir-faire bien précis

En France comme ailleurs, il existe deux types de saucissons : le sec et le cuit. Pour le sec, ce qui donne tout son goût, outre, bien sûr, la qualité de la viande, c’est la fleur, ainsi que nous l’explique Gaëtan Duculty, ultime descendant d’une dynastie de charcutiers vivant depuis 1816 à La Terrasse-sur-Dorlay, village du parc régional du Pilat, en Auvergne : « Mes porcs de race Duroc vivent en plein air et dans la forêt. Leur viande est persillée. J’utilise la partie noble, située sur l’épaule. Dans mes saucissons, il y a 84 % de viande et 16 % de gras, alors que dans l’industrie il n’y a que 65 % de viande, car le gras coûte moins cher… Après avoir haché gros, je mets du sel, du sucre, de l’ail et du poivre et j’embosse dans un boyau naturel. Mes saucissons vont maturer seize semaines à l’air froid et sec de la montagne, sur des barres en bois, d’où l’apparition de la fleur, moisissure noble qui les sèche et leur donne tout leur goût. » Inutile de dire que, pour que cette fleur se développe, il faut un milieu sain et naturel, non aseptisé à l’eau de Javel !

Le processus est le même chez la jeune Noellie Andreucci, 27 ans, qui s’est fait connaître en remportant trois médailles d’or pour ses saucissons corses au Mondial Rabelais. Fille d’agriculteurs, elle élève ses porcs noirs autochtones de race nustrale dans la montagne, à quarante-cinq minutes d’Ajaccio. Petits de taille et caractérisés par leur croissance lente, ils atteignent à peine 120 kilos au bout de deux ans et se nourrissent de châtaignes, de glands, d’orge et de luzerne. Leur viande est grasse avec un goût de noisette. Avec son compagnon, ils découpent eux-mêmes leurs cochons après l’abattage et affinent leurs saucissons à l’air libre pendant l’hiver. Tendres et secs, avec une couleur rose foncé, ils ont un goût fleuri, subtil et un peu fumé. Peut-être le meilleur saucisson de France…

Noellie Andreucci

L’ennemi mortel du saucisson, ce sont les bactéries pathogènes du type Clostridium botulinum, Listeria et Salmonella qui sécrètent la toxine botulique très dangereuse. Pour les éliminer, on a toujours eu recours au sel et au salpêtre. Mais depuis un demi-siècle, l’industrie alimentaire emploie des conservateurs autorisés, comme le nitrite de sodium (E250) et le nitrite de potassium (E249) qui sont des « assurances-vie ». Depuis le début des années 1990, des études scientifiques sont menées afin de déterminer si ces additifs ne favoriseraient pas l’apparition du cancer colorectal, d’où l’opprobre qui frappe le saucisson, malgré le fait que les bons charcutiers ont réduit de 40 % les doses d’additifs. Les artisans d’exception s’efforcent pour leur part d’employer uniquement du sel, de l’ail, des épices et même le vin pour enrayer la prolifération des bactéries. Certains chercheurs ont, au cours de leurs travaux, démontré le bien-fondé d’un vieux truc de paysans bretons qui consiste à boire, après avoir mangé de la charcuterie, un verre de lait ribot : ce lait fermenté aiderait à éliminer les résidus de nitrites… À la bonne vôtre !

www.maison-duculty.fr

www.auberge-u-taravu.com

Le Prince et l’hypocrisie mondiale

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Quand il apprend le décès du Prince Philip, Le Monde s’empresse de rappeler ses bourdes et sa prétendue xénophobie. Pourtant, si ses journalistes se plongeaient dans les archives du journal, ils constateraient que le quotidien a pu employer aussi en son temps des termes désormais connotés négativement.


Quelques minutes après la disparition du prince Philip, Le Monde publiait une nécrologie dénigrant le défunt qui aurait « souvent fait montre d’une certaine condescendance aristocratique, voire de xénophobie ou de racisme impérial. »

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L’article, intitulé respectueusement « Philip, prince des bourdes », rappelle notamment qu’il avait demandé à un Aborigène si son peuple se battait toujours à coups de lance. Faut-il sérieusement voir une hiérarchisation des races, du mépris ou de la haine de l’étranger dans une question pas très fine ? Où se trouve la « condescendance aristocratique », surtout chez un homme qui a volontiers accueilli dans sa famille six roturiers comme époux de ses enfants et petits-enfants ? Les nécrologies étant préparées longtemps à l’avance pour être immédiatement publiées, le quotidien avait eu tout le temps d’y réfléchir.

Ce journal, qui s’indigne des petites gaffes et plaisanteries innocentes du Prince, ne devrait-il pas vérifier ses anciennes colonnes ?

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Le Monde a-t-il oublié le temps où il employait les termes « nègres » pour parler des Afro-Américains, par exemple en commentant l’adoption du Civil Rights Act du Président Eisenhower en 1957 ? Certes, le journal le faisait sans malveillance, mais il devrait se juger sévèrement à l’aune de son propre wokisme avant de trouver que Philip ne montrait pas assez patte blanche. On a d’ailleurs connu Le Monde bien moins critique quand, en 1991, il s’est agi de commenter les propos du Premier ministre français, Édith Cresson, qui avait comparé les Japonais à des fourmis, dit sa répulsion pour l’homosexualité, et affirmé qu’un quart des Britanniques, Américains et Allemands étaient homosexuels…

L’impénétrable Mulholland Drive de David Lynch

Le chef-d’œuvre de David Lynch est rediffusé sur Netflix. Et si son sésame était une Origine du Monde floutée ?


– Toi, tu as revu Mulholland Drive…
– A quoi peux-tu dire ça ?
– Tu as les pupilles brillantes, dilatées ; ton souffle est plus long, plus profond ; tu n’es pas vraiment ici, avec moi…
– On ne peut rien te cacher, j’ai succombé à sa rediffusion sur Netflix, un presque rêve pour le revoir dans l’ordre ou le désordre, multiplier les arrêts sur image, pointer les occurrences des objets ou des personnages secondaires. Tu te souviens que Mulholland Drive a d’abord été le pilote d’une série télé refusée par ses commanditaires, puis qu’il s’est gonflé et incarné en film destiné tout naturellement aux salles de cinéma ; le rendu des paysages sonores de Badalamenti ne pouvait qu’aider à l’immersion du spectateur. Le voilà qui renaît sur une plateforme, restauré, parfaitement apte à nourrir l’obsession du passionné qui pourra le décortiquer image par image.

L’actrice porte-t-elle une gaine invisible ?

– Pourquoi ce presque, alors ?
– J’ai failli être abusé devant un plan que j’ai cru retouché, celui où Laura Elena Harring se déshabille dans la pénombre en contrejour avant de rejoindre Naomi Watts au lit. Son pubis retouché a la couleur de la chair ; le sexe n’est pas visible. J’ai un instant pensé que l’actrice portait une gaine invisible qui laisserait curieusement libre les seins, avant de me rappeler les précédents déboires de Splash sur Disney+.
– Mulholland Drive n’est pas n’importe quelle panouille familiale, c’est le plus grand film du XXIème siècle ! Certifié par huissier, ou tout comme. Il est impossible de le défigurer par pudibonderie !!!
– Tu as raison et j’avais tort. Le voile sur le sexe de Rita/Camilla est d’origine, j’ai comparé avec le DVD monochapitré selon la volonté de Lynch. On ne peut s’enfoncer que dans les méandres du récit qu’on ne saurait confondre avec la profondeur de la chair. Ce sexe manquant, occulté, renforce le caractère du double personnage joué par Harring. Pense à sa dernière scène sexuée, la rupture sur canapé avec Betsy/Diane (Naomi Watts). Très prosaïquement, celle-ci pour la retenir se livre à un jeu de mains impliquant la partie préalablement floutée de son amante, cette fois-ci laissée hors champ. A sa moue révulsée, on devine que Rita/Camilla ne consent pas à cette introduction. La génitalité est très contrariante dans Mulholland Drive : par un engrenage étrange, elle mène soit à l’escamotage, soit à la mort. Ses dangers expliquent que l’essence du désir sera mieux représenté par le baiser hollywoodien.  
– Si je te suis, Rita est une page vierge
– Mais Camilla est une page remplie, gribouillée même. Sais-tu pourquoi Lynch a choisi Laura Elena Harring pour le rôle ?
– Parce qu’elle est sublime, parce qu’elle a été Miss États-Unis, parce qu’elle a du sang mexicain ?
– Le sang, tu te rapproches…
– Je donne ma langue au chat ! 
– Je parierais que Lynch a été impressionné par un détail de sa biographie. A douze ans, la voiture des parents Harring a été malencontreusement prise dans une fusillade entre gangs, et Laura Elena a reçu une balle en pleine tête à un millimètre du cerveau.
– Mais alors, elle revient bien des morts !

Comme la Laura de Preminger

– Comme la Laura de Preminger… Lynch aime sonder les têtes au figuré, mais aussi au propre – souviens-toi de Lost Highway, et de sa table base encastrée dans un crâne. Il a dû y voir un signe…
– Quand j’y pense, un filet de sang coule du front de Rita après l’accident en ouverture. Des signes, on en trouve pléthore dans Mulholland Drive. Pontifie sur les détails, tu adores ça !

– Le détail au cinéma, c’est le « punctum » barthien en photographie. Ce qui te « perce » et fait que la photo devient tienne, que tu t’y retrouves.
– Tout le monde se retrouve en Mulholland Drive. C’est d’ailleurs emmerdant d’adorer un film qui plaît à tout le monde.
– Si tout le monde s’y retrouve, c’est que personne n’y comprend rien. Il y a autant d’explications ou de non-explications à Mulholland Drive que de spectateurs. Qui sait si celle qui tient la corde – la première partie rêvée, la deuxième réelle – la tient à bon escient ?
– Et si toutes étaient bonnes et mauvaises à la fois ? Il n’y a pas de réalité une, il n’y a que des réalités autres.
– Je te suis. Lynch est un faux binaire.
– Un non-binaire ?
– Quand même pas ! Choisis un exposant et décline : ternaire, quaternaire, etc. La mise en avant des doubles ou oppositions binaires cache leur démultiplication derrière le rideau par l’intervention des spectateurs, toi, moi, nous. Lynch pousse la direction hitchcockienne du spectateur à ses limites les plus extrêmes. Mulholland Drive est comme le chat de Schrödinger…

Lynch ou la physique quantique

– Un film de Schröndiger ?
– La position d’observateur empêche la pleine connaissance, dont on n’aura que le fumet. Les filles sont vivantes. Mais elles sont aussi mortes. Le rouge triomphe du bleu. Ou le bleu triomphe du rouge. 
– À propos de fumet, pour comprendre Mulholland Drive, pardonne-moi le jeu de mots, il faudrait savoir parler le langage des fumées. Elles sont partout, sortant de la bouche d’Adam Kesher, le metteur en scène dans le film, ou derrière le clochard inquiétant, quand il va libérer, peut-être sans le vouloir, le couple de vieillards-Furies lilliputiens.
– Le paradoxe est que plus on isole de détails, plus le film révèle sa plénitude. Il dégage un sentiment d’unité farouche où le spectateur trouve naturellement sa place. C’est une bulle dans laquelle on peut passer le restant de sa vie à se perdre. Ses arcanes sont profonds comme des divans. 
– Oui… Pourquoi, par exemple, les yeux vairons du tueur sexy deviennent bleus quand il accepte le « contrat » (mais est-ce bien un contrat, d’abord ?)
– Et la première syllabe de la dernière réplique qui est prononcée à l’anglaise, alors que le mot est espagnol : SAÏ-LENCIO ! Une façon de fusionner vocalement les deux femmes dont les langues maternelles sont pour l’une l’espagnol et pour l’autre l’anglais ?
– Qui dit fin dit début, les danseurs de jitterbug s’agitent avant le générique dans un espace pratiquement non-euclidien, ce que soulignent les fondus, superpositions et autres découpes de silhouettes…

– Et le trou de serrure triangulaire de la boîte bleue paraît, selon les plans, changer de place et tourner sur lui même, alors que la serrure est fixe. 
– Un trou noir mouvant…
– Tout ceci n’est déchiffrable qu’après des arrêts sur image, avances ou retours rapide. Mais le streaming ne donnera pas la clé du songe. On ne pénètre dans Mulholland Drive que pour s’y perdre. 

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– C’était post-moderne en 2001, à sa sortie, tu crois ?
– Non, je dirais au-delà du moderne, notamment par son traitement des personnages féminins. Tu retrouves les 3D de la femme dans le cinéma moderne. 
– Les 3D ? 
– Dédoublement (Vertigo), disparition (Psychose, L’Avventura), dissociation (Persona, Cet obscur objet du désir). Et je t’épargne les dizaines de références dont les plus voyantes en cachent d’autres plus secrètes, involontaires ou coïncidences, Dreyer, Chabrol…
– Dreyer ??? Chabrol ???
– Oui, une femme morte et décomposée redevient vivante.
– Ordet !
– Johannes, le faux pasteur fou, devient un cow-boy aux sourcils rasés…
– Et Chabrol, quand j’y pense, a réalisé Les Biches qui raconte peu ou prou la même intrigue : une liaison lesbienne débouchant sur un meurtre par jalousie après apparition d’un homme, le chat dans un jeu de filles.
– Pas un chien, plutôt ?
– Trintignant n’a rien du chien, et tout du chat.
– Pour tout dire, je pensais surtout à un plan : quand Naomi Watts engage le simili-tueur au Winkie’s, un client du comptoir la regarde et elle le regarde en retour. C’est l’homme qui meurt dans la première partie à la révélation du clochard invisible dans l’arrière-cour. Mais à l’instant précis où il échange un regard avec Diane, il représente autre chose, une sorte de conscience externe du personnage joué par Naomi Watts. Dans Juste avant la nuit, après avoir assassiné sa maîtresse, Charles (Michel Bouquet) s’apprête à entrer dans un café, quand un barbu roux à casquette se retourne et le fixe longuement sans dire un mot, derrière la porte vitrée. Charles rebrousse chemin : s’il a reconnu en l’homme sa culpabilité, il en a encore peur, une vitre le sépare de la connaissance. Diane n’en est plus là, elle sait pleinement ce qu’elle fait et peut soutenir le regard du client au comptoir.

Verlaine, critique de Lynch

– On pourrait continuer à en discuter des siècles entiers, tu ne crois pas ? 
– Cela n’aurait aucun sens. Personne n’a aussi bien parlé de Mulholland Drive que Paul Verlaine.
– Verlaine ???
– Écoute plutôt : 
« Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
Éprises de rien et de tout étonnées
Qui s’en vont pâlir sous les chastes charmilles
Sans même savoir qu’elles sont pardonnées. »

– Le pardon serait le silence alors ?
– Chut ! Silencio...

Le système solaire de la vanité

Les aphorismes du vaurien


Seule la mort peut éteindre le « système solaire de la vanité » qui consume l’humain.

Paul Léautaud disait qu’il ne trouvait rien de si plat que la vanité: elle est presque toujours l’indice d’un petit caractère.

Il n’y a pas de génie, il n’y a pas d’inventeurs. Il n’y a que des épigones et des plagiaires, selon Goethe. À son propos, Valéry disait de lui qu’il avait un truc pour paraître profond. Sans ce truc, vous êtes voué à l’oubli. Et d’ailleurs même avec lui….

L’amour de l’échec est un vice pour Sartre. C’est la gloire pour Cioran. D’ailleurs que sommes-nous capables de jouer sur notre orgue de barbarie ? À peine une demi-douzaine de vieilles rengaines. Rien dans la vie ne nous frappe plus que ce simple fait : elle finit. Et tout sera effacé. 

Et pourtant, notait Proust, tout se passe dans nos vies comme si nous y entrions avec le poids d’obligations contractées dans une vie antérieure.

Il n’y a guère qu’une stratégie pour y échapper : adopter une négativité juvénile et dépravée. 

L’idéal pour moi a toujours été de découvrir des auteurs qui disent hardiment leur dessein sur un ton légèrement dépréciatif, Montaigne par exemple, comme le commandaient la discrétion et le négligé élégant – la « sprezzatura » en italien – par lesquels les hommes du monde se distinguaient des pédants.

Il importe également de veiller à rester dans un état d’irrésolution permanente. Ayons l’élégance de ne pas toujours être de notre avis, disait Madame de Sévigné.

Il ne serait peut-être pas mauvais non plus de suivre le conseil de Karl Kraus de rester au lit jusqu’à midi. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a que les dictateurs et les fanatiques qui se lèvent tôt… ce n’est pas d’engagement que nous avons besoin, mais de désengagement. 

Les grands systèmes philosophiques flattent notre vanité. Mais ne sont-ils pas au fond que de brillantes tautologies ? Quel avantage retirons-nous de savoir que la nature de l’être consiste dans la «  volonté de vivre », dans «  l’Idée », dans la fantaisie de Dieu ou de celle d’un mauvais démiurge ? À quelque conclusion que nous aboutissions, nous nous trouvons tout aussi désemparés. À titre personnel, j’ai abouti à la certitude que les hommes ne sont pas faits pour s’aimer. Rien jusqu’à présent n’a démenti ce qui n’est sans doute qu’un reflet de ma nature et un effet de ma vanité. Je suis décidément incorrigible. Mais comme tout un chacun je vieillis : même la longueur des jours devient source de larmes.

Ce week-end, j’ai piscine!

Et si nous faisions des longueurs avec Valère-Marie Marchand, portraitiste de talent et annonciatrice du futur déconfinement?


Au-delà du débat entre enfermistes et rassuristes, il existe une autre césure dans le monde des lettres. Il y a les suivistes et les irréguliers. Les premiers déroulent leur chemin de croix, ils n’ont pas peur de labourer les thèmes du moment, ils ne reculeront devant aucune facilité, ils s’engouffreront dans les sujets sociétaux les plus éculés, les plus rabâchés, les plus démagogiques avec l’air sérieux que prennent parfois les vendeurs de porte à porte pour vous refourguer une encyclopédie médicale ou un sanibroyeur.

Bons soldats de l’économie de marché

D’une certaine façon, je les admire. Ils ne nous déçoivent jamais, ils vont là où le commerce de livres semble le plus prospère. Vous les connaissez tous, ils remplissent les rayonnages des librairies ; une saison, ils sont coachs en béatitude, apprentis-margoulins du bonheur en kit ; une autre, défenseurs des opprimés, migrants et déracinés. La douleur est leur gagne-pain ; la misère, leur muse inspiratrice. Rien de ce qui souffre ne leur est étranger. Ils pratiquent une littérature de l’offre et de la demande. Ces bons soldats de l’économie de marché ont un inconvénient majeur. Leur lecture est assommante à force d’enfoncer les portes ouvertes d’une bienveillance calibrée. Ils sonnent faux.

Valère-Marie Marchand © Sylvie Durand

Les irréguliers du printemps

Et puis, il y a les irréguliers du printemps. Ceux-là, sont plus rares, ils s’expriment dans des maisons parfois moins prestigieuses, s’engagent sur des voies improbables, ne suivent aucune règle. Mauvais coucheurs, atrabilaires au cœur tendre, guidés seulement par leur imaginaire foutraque, ils pratiquent une littérature buissonnière. Hors les murs. Hors les lignes officielles. Hors les conseillers en marketing. Ils se moquent des genres et des modes, ils font glisser la plume au gré de leurs envies sans plan de bataille, sans mobile, sans préméditation. De cette incongruité à laisser leur style s’exprimer pleinement et leur imaginaire mouliner dans le vent naît alors le véritable plaisir de lire. Parmi ces écrivains qui osent s’aventurer dans le grand bain de la fantaisie, Valère-Marie Marchand aspire au déconfinement généralisé. Croisement entre Roald Dahl et Edith Wharton, elle aurait pu être sujette anglaise, tellement le décalage est son royaume. Elle se mouille les pieds sur des territoires non balisés. Elle le prouve avec son nouvel OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) : Le Club des aquarêveurs  aux éditions Héliopoles.

Pull marine

Souvenez-vous, elle fut l’une des premières à écrire sur le facteur Cheval avant que le cinéma ne s’en empare. Dernièrement, elle s’était intéressée à la symbolique des arbres et à Boris Vian. Merveilleuse portraitiste de nos travers contemporains, décelant chez nous, le risible et l’empoté, les artifices et les subterfuges, elle plonge donc sa plume dans le cercle très fermé des nageurs. Le maillot de bain comme sociologie du désespoir urbain. Nouvelle Cioran des bains publics, Valère-Marie ne laisse jamais l’aigreur l’emporter.

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Elle se joue des maux de mer pour nous divertir intelligemment. Personne avant elle, si l’on met de côté Isabelle Adjani dans le clip « Pull marine », n’avait osé classer la population des piscines municipales en catégories désopilantes et oniriques. Du crawleur qu’elle qualifie d’« agité du bocal » à la madone du jacuzzi, cette pinup « apparue de bon matin dans une piscine de l’Ouest parisien » ou du zigoto sous la douche, « ce forcené de l’hygiène à tout prix », elle examine ce drôle de biotope aqueux à la manière d’un Martin Veyron dans les BD des années 1980.

Le taquin ne vire jamais à l’introspection

Experte en environnement chloré, Valère-Marie Marchand nous fait rire par la justesse de son regard, à la fois féroce et léger, chez elle, le taquin ne vire jamais à l’introspection pesante ou à la farce grasse. Son club des aquarêveurs regroupe des nageurs olympiques et des barboteurs d’eau douce, il est le miroir de notre société à bout de souffle où chacun tente de surnager, de bomber le torse ou tout simplement d’oublier le présent par la brasse coulée. Valère-Marie Marchand transforme l’eau en un sujet qui est loin d’être vain, c’est le premier miracle du futur déconfinement. Et on le trouve en librairie !

Le club des aquarêveurs de Valère-Marie Marchand – Héliopoles

L’enfance d’un chef

Après les victoires d’Italie, Bonaparte parvint à s’imposer à la France comme le seul recours dans un jeu de rôles fourbu – rien n’eût été possible sans la guerre, véritable moteur de l’épopée napoléonienne.

Si la jeunesse est une forme d’impatience amoureuse envers la mort, les hommes de la Révolution française ont adoré cette ivresse-là – ils ont proscrit les vieillards ! Cette dure loi n’a pas épargné le plus célèbre et le plus controversé de ses enfants : Bonaparte. Là où la révolution américaine met en scène des patriarches – une assemblée de sages méditant sous des magnolias et des colonnes repeintes à l’antique –, la Révolution française a recruté et séduit des hommes dans la fleur de l’âge avant de les éliminer tour à tour par une surenchère macabre – ou de transformer les plus chanceux en notables. Bonaparte n’est pas Washington – c’est un chef de 30 ans. Dix ans plus tard, il est empereur des Français. Encore une décennie, la messe est dite, sa destinée est close faute d’être accomplie. No country for old men.

Rien ne semblait prédisposer Bonaparte à une telle destinée

Les historiens échouent encore à comprendre : d’où lui vient ce don d’incarner subitement la nation nouvelle, puis d’en personnifier les triomphes et la chute ? Lui-même s’interroge à Sainte-Hélène autant pour ériger sa stèle posthume que pour se remémorer les péripéties d’une « vie extraordinaire » – et ce qu’elle recèle d’insensé. Staline a failli devenir prêtre, puis brigand de grands chemins, Hitler est un peintre raté. Rien dans leurs débuts ne permet d’entrevoir leur carrière. Pareillement, chez Bonaparte, rien ne se distingue d’emblée d’une ambition précoce, d’un orgueil prémonitoire ou d’un grand dessein, rien dans sa jeunesse ne l’y prédispose. Longtemps, il paraît frêle, indécis, poussé par les circonstances. Médiocre à maints égards – il est classé 42e sur une promotion de 58 élèves à l’École militaire –, l’aigle tarde à affirmer son génie d’abeille.

Puis à l’été 1793, subitement, comme si s’ouvrait une porte dans la mitraille, tout change, quelque chose en lui s’émeut, se soulève. Mais quoi ? Par quelle instigation des choses et de soi devient-on celui qu’on est, celui qu’on prend pour vous ou bien un autre ? Tandis que sa famiglia – sa mère, ses cinq frères et ses trois sœurs, chassés de Corse par l’insurrection victorieuse de Paoli – débarque à Marseille, Bonaparte se découvre soudain : français, montagnard, robespierriste ! À 24 ans, il est sans préjugés, il n’est d’aucune paroisse, d’aucun parti sinon le sien ; il n’a rien à perdre et tout à gagner.

Un opportuniste ?

La Révolution s’accorde à ses penchants et à ses intérêts : comment ne pas entrevoir les promesses de l’égalité dans une profession encore encombrée de préférences de caste et de particules ? Il est capitaine d’artillerie ; Toulon reprise aux Anglais grâce à lui, le 17 décembre, le voici promu général de brigade, et en février 1794, commandant de l’artillerie de l’armée d’Italie. Grâce à Carnot qui le protège et l’adoube. Mais après, quoi ?… Rien n’est écrit. Après sa brève disgrâce en Thermidor, Barras lui met le pied à l’étrier en parrainant sa jeune carrière politique et mondaine. Le pacte du pouvoir, des plaisirs et de l’argent dont Barras, ci-devant vicomte et régicide, est l’emblème – c’est lui qui met Joséphine dans son lit – s’est substitué à l’utopie de la République vertueuse.

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À Paris, une jeunesse dorée exorcise ses peurs et affiche ses dédains ; les muscadins du Directoire avec leurs cheveux mauves coiffés en « oreilles de chien » et leur gourdin torsadé, tiennent le haut du pavé. En épousant une femme légère et à demi-ruinée, Bonaparte se montre un peu nigaud ; il croit s’élever mais, au-delà d’un arrivisme vulgaire, il est mû par la passion. Ses lettres à Joséphine le montrent. Le roman d’amour intitulé Clisson et Eugénie qu’il écrit en 1795 puise une inspiration un peu mièvre dans les best-sellers de l’époque – La Nouvelle Héloïse de Rousseau et le Werther de Goethe, entre autres. Ce qui berce les nuits de « Napoleone », ce jeune César aux tempes pâles, ce sont les ballades d’Ossian plutôt que les manuels de stratégie.

Un sentimental ?

Hum ! En octobre 1795, il fait tirer sur la foule sur ordre de Barras, il devient le « général Vendémiaire » de sinistre renom pour les Parisiens – en majorité royalistes ou modérés. Mallet du Pan, un émigré, qui ne l’aime pas, le traite de « terroriste » – un « petit bamboche à cheveux éparpillés, bâtard de Mandrin » ! Bonaparte, quoique austère de mœurs, a respiré dans l’arrière-saison d’un siècle faisandé, repu de secousses, grisé de ses refus et de ses vices, et qui a tant aimé s’émouvoir – faire couler des larmes et rouler des têtes en buvant du chocolat. Puis il a changé son fusil d’épaule… Que serait-il advenu sans la guerre en Europe à laquelle la Révolution, assiégée par les rois, ne put échapper ?

Ce qu’il murmure à l’oreille de son frère aîné le jour du sacre à Notre-Dame : « Ah, Joseph ! Si notre père nous voyait ! » – tinte comme l’aveu d’un petit parvenu balzacien qui s’émerveille non pas de s’être enrichi, mais de succéder à Charlemagne ! Après les victoires d’Italie (1796-1797) – idéalisées par Stendhal dans La Chartreuse et par le peintre Gros dans son Bonaparte au pont d’Arcole imprimé jadis sur les billets de dix francs –, Bonaparte s’impose comme le seul recours dans un jeu de rôles fourbu. Ses dépêches d’alors illustrent son génie de la publicité : il a compris que le règne de l’opinion prime désormais sur la naissance – et que le « sort » ne résiste pas à la « volonté ».

Au soir de la bataille de Lodi, largement vantée par la propagande – ce n’est qu’un coup de main contre une petite arrière-garde autrichienne –, Bonaparte se sent pousser des ailes : « Je me regardai pour la première fois non plus comme un simple général, mais comme un homme appelé à influer sur le sort d’un peuple. Je me vis dans l’Histoire. » Peu après, il confie à Marmont, un proche (qui le trahira en 1814) : « Mon Cher, ils n’ont encore rien vu… De nos jours, personne n’a rien conçu de grand : c’est à moi d’en montrer l’exemple. » Avec cela, il se fait déjà une certaine idée de la France.

Il s’en explique sans fard depuis sa résidence de Montebello : « Croyez-vous que ce soit pour faire la grandeur des avocats du Directoire, des Carnot, des Barras, que je triomphe en Italie ? Croyez-vous que ce soit aussi pour fonder une République ? Quelle idée ! Une république de trente millions d’hommes ! Avec nos mœurs, nos vices ! C’est une chimère dont les Français sont engoués, mais qui passera comme tant d’autres. Il leur faut de la gloire, les satisfactions de la vanité. Mais de la liberté, ils n’y entendent rien. »

Un cynique ?

Devenu Premier consul, Bonaparte précise son ambition sommaire – et grandiose : « Trente millions d’hommes réunis par les Lumières, la propriété et le commerce » ! C’est à peu de choses près celle de Necker et de Pinay, de Raymond Barre et de Bruno Le Maire… Le temps de coiffer un turban pour la gloriole – l’expédition d’Égypte est une parodie de conquête qui ne sert qu’à préparer son retour triomphal, à Fréjus – les Français seront prêts à gober le 18-Brumaire en rêvant de coupoles d’or et de minarets faute d’avoir pique-niqué à l’ombre des Pyramides ! Car de quoi s’agit-il alors sinon de clore le « roman de la Révolution », de tourner la page, d’accueillir les temps nouveaux ?

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Ce que Mirabeau, dès 1790, dans sa correspondance secrète avec Louis XVI, avait déjà compris : « Au lieu de regretter la société aristocratique, cette noblesse, ces parlements, ces corps privilégiés qui ne cessaient d’entraver votre autorité, prenez acte, au contraire, de sa disparition pour enraciner la société dans la monarchie nouvelle, en devenant le chef de la nation. » C’était sans compter avec ce démon que Bonaparte saura flatter sans le vaincre – cette vanité que Stendhal dénonce et que Chateaubriand résume : « Les Français vont instinctivement au pouvoir : ils n’aiment point la liberté, l’égalité seule est leur idole. » L’Empereur saura flatter leur zèle égalitaire qui est la forme nationale de l’envie tout en les comblant de  petites distinctions – grades, honneurs, baccalauréat, etc.

Si la gloire rêvée de Napoléon et ses faits d’armes sont les siens, sa névrose de grandeur et ses illusions sont toujours les nôtres. À maints égards, sa lourde empreinte dans l’imaginaire national ne s’est pas effacée, la preuve, ses pires détracteurs parlent de lui comme s’il était vivant.

Marengo, une histoire égyptienne

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Squelette original de Marengo, cheval de Napoléon, exposé au National Army Museum, 2017, Londres © BNPS/SIPA Numéro de reportage : 00792829_000001

« Memento Marengo » de l’artiste Pascal Convert, reconstitution 3D du cheval de Napoléon, est suspendue au-dessus du tombeau de l’Empereur. L’œuvre suscite la controverse. Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon déplore: « réhumaniser Napoléon en suspendant un squelette de cheval en plastique au-dessus de son tombeau ! On rêve… ». Une pétition « Non à la profanation du tombeau de l’Empereur Napoléon Ier » a également été lancée, demandant le retrait de l’œuvre controversée.


La controverse en France autour du squelette en plastique du cheval Marengo, qu’on a très maladroitement suspendu au-dessus de la tombe de Napoléon aux Invalides, n’a rien à voir avec un prétendu art moderne mais plutôt avec une crise d’identité nationale qui domine le débat public en France. Paradoxalement, le mauvais goût de l’artiste nous a rendu un grand service en nous rappelant la fantastique histoire de ce cheval.

Il s’agit en effet d’un cheval égyptien. L’histoire de la campagne d’Égypte (1798-1801) ne fut pas seulement une histoire d’hommes et de batailles mais aussi une histoire de chameaux et de chevaux. On reviendra un jour sur la place des camélidés dans l’histoire de l’armée d’Orient. On s’intéresse aujourd’hui à leurs cousins les équidés et en particulier à ce cheval, Marengo, qui s’est invité dans la polémique de salon parisien autour du bicentenaire de la mort de Napoléon.

Dans le haras impérial plusieurs chevaux étaient égyptiens et portaient des noms rappelant leur origine : Cléopâtre, Effendi, Suez, Aboukir, Aly, Sultan etc. Seul Marengo est entré dans l’histoire, pourquoi ?

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L’histoire de ce cheval réunit parfaitement les deux visages de l’histoire napoléonienne: le général et l’empereur. Elle réunit aussi les deux mondes dans lesquels se tissait l’épopée du grand homme: l’Orient et l’Occident. Marengo est entré dans la légende dans les derniers jours de Bonaparte en Égypte lors de la bataille terrestre d’Aboukir (alors bourgade alexandrine) le 25 juillet 1799, jour où Bonaparte a écrasé l’armée ottomane. On sait combien Bonaparte avait besoin de cette victoire pour venger le désastre d’Aboukir où toute sa flotte avait été anéantie par Nelson et pour pouvoir rentrer en France la tête haute avec les trophées de cette belle bataille. Ainsi, nous avons aujourd’hui la rue d’Aboukir dans Paris. C’est lors de cette glorieuse journée que le cheval fut capturé et présenté au général en chef. Coup de foudre entre Bonaparte vainqueur et le cheval. Dans les jours suivants, on préparait très discrètement le retour en France de Bonaparte avec les plus fidèles de ses collaborateurs et, surtout, le cheval d’Aboukir.

En route, le cheval qui portait jusqu’à nouvel ordre le nom d’Aboukir, changera de nom pendant la première bataille glorieuse de Bonaparte en Europe, Marengo (14 juin 1800). Il continuera alors de jouer les mascottes aux yeux de Bonaparte qui lui donne alors le nom de Marengo. Une fois devenu empereur, Napoléon fit de Marengo sa monture de guerre préférée. De victoire en victoire, ce cheval qui était capable de galoper à jeun pendant cinq heures, fut un entier. On croyait qu’il sortait des haras du légendaire sultan mamelouk Al-Nasser Qalaoun (le Caire 1285-1341). « Al-Nasser », qui veut dire « le vainqueur » en arabe, a bâti un empire dans tout le Moyen-Orient après avoir écrasé et chassé tour à tour les Mongols, les Croisés, et autres hordes locales en Arabie et au Yémen. Ce grand sultan, dont l’architecture brille encore dans le Vieux Caire, fut un passionné pathétique de chevaux. On raconte qu’il avait un harem de deux mille femmes et un haras de deux mille chevaux. Son historien et vétérinaire Abou Bakr Ibn Beder (1309-1340) a écrit en hommage à son maître Al-Nasser, hippologie et médecine de cheval en terre d’islam qui fut traduit en français par M. Perron en 1852. Ibn Beder appelait le haras du sultan « Al-Nasseria » qui s’est perpétué en Égypte. Les chevaux de haute qualité qui sortaient de ce haras portaient alors la marque Al-Nasseri jusqu’au XVIIIème siècle, d’où la référence des historiens français à Al-Nasseri chaque fois qu’il est question du cheval Marengo.

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Malheureusement, comme dans le monde des humains, les grands chevaux ont souvent des fins tragiques. À Waterloo, Marengo avait déjà 22 ans et portait des stigmates de toutes les guerres napoléoniennes. Il fut capturé par les Anglais, amené en Angleterre avec le même empressement avec lequel ils avaient emmené la pierre de Rosette à Londres. Les Anglais ont mis la précieuse Pierre au British Museum et le cheval de Napoléon a fait l’objet de plusieurs ventes jusqu’à sa mort en 1831. On raconte que Mohamed Ali d’Égypte, en admirateur de Napoléon, a voulu acheter le cheval, mais les Anglais n’ont pas accepté de peur que le cheval ne soit détourné en France. Son squelette est exposé au National Museum de l’Académie royale militaire de Sundhurst à Chelsea.

Dans cette histoire du bicentenaire et cette volonté politique française de commémorer l’Empereur, je me demande si cette histoire de squelette en plastique posé sur la tombe de Napoléon ne serait qu’une dernière estocade anglaise dans la légende napoléonienne.

Andrew Roberts: « Outre-Manche Napoléon reste un grand homme »

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L'historien britannique Andrew Roberts © Graham Jepson/Opale/Leemage

Auteur de best-sellers sur Napoléon et Churchill[1], grand admirateur de l’Empereur, Andrew Roberts analyse l’attitude contradictoire, mais jamais indifférente, des Britanniques à l’égard de Napoléon. Et révèle combien le Premier ministre qui résista au nazisme s’est, tout au long de sa vie, inspiré de Napoléon. Propos recueillis par David Oldroyd-Bolt et traduits par Jeremy Stubbs.


En tant qu’historien britannique, pensez-vous que Napoléon mérite qu’on fête son bicentenaire ?

Tout à fait ! Il a mis fin à l’instabilité provoquée par la Révolution, tout en préservant le meilleur de ses acquis, comme l’égalité devant la loi, la méritocratie ou la tolérance religieuse. À ses propres yeux, il incarnait le despotisme éclairé du siècle des Lumières et c’est à cette aune que nous devrions le comprendre. Selon moi, Napoléon c’est the Enlightenment on horseback, « les Lumières à cheval ». Quand on considère toutes les institutions qu’il a créées et qui existent encore aujourd’hui, on a du mal à penser à un homme d’État britannique – ou à n’importe quel homme d’État – dont les réalisations se soient révélées aussi durables.

En France, on a tendance à penser que les Britanniques ont toujours eu peur de Napoléon et le détestent encore aujourd’hui. Est-ce justifié ?

En partie, mais sa réputation outre-Manche a varié selon les époques et les milieux. Au sommet de sa gloire, vous auriez trouvé autant de partisans intellectuels de Napoléon à Londres qu’à Paris. Des poètes comme Byron et Shelley l’adoraient. Sa défaite a attristé et indigné un grand nombre de penseurs et d’hommes politiques britanniques. Les radicaux du Parti whig, qui se réunissaient chez Brooks’s, leur club de Saint James, étaient effondrés quand ils ont appris la nouvelle de la débâcle de Waterloo.

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Lord John Russell, futur premier ministre whig, puis libéral, est allé s’entretenir avec Napoléon pendant son exil à l’île d’Elbe. Les plus durs, comme Lady Holland, la femme d’un des leaders du parti, sont restés bonapartistes de bout en bout. À cette époque, l’attitude envers l’empereur était l’une des différences entre les whigs et les tories (conservateurs).

Par la suite, le grand adversaire de Napoléon, le duc de Wellington, est devenu Premier ministre et – pour comble – il était tory. Pensez-vous que cela ait influé sur la réputation de Napoléon en Angleterre ?

En fait, après l’accession au pouvoir du neveu de Bonaparte, par le coup d’État de 1851, l’attitude des partis politiques anglais s’est inversée. Les Français étaient nos alliés dans la guerre de Crimée, et la reine Victoria avait de l’amitié pour Napoléon III qu’elle a invité plusieurs fois à Londres. Du coup, les progressistes anglais, à l’instar de leurs homologues français comme Victor Hugo, étaient anti-bonapartistes, tandis que les conservateurs étaient napoléoniens.

Des tories britanniques pro-Napoléon… Vous pouvez en citer un exemple ?

Winston Churchill. Il avait une admiration énorme pour Napoléon. Celui-ci l’inspirait. Il citait Bonaparte très souvent, surtout à propos de l’audace. Quand il était secrétaire d’État aux Colonies, après la guerre de 14, il avait un buste de Napoléon dans son bureau et, pendant tout le reste de sa vie, un autre trôna au beau milieu de sa table de travail dans sa maison personnelle de Chartwell. Il a acquis une vaste collection de livres sur Napoléon. Il en reste 137 dans les archives de Churchill College, à l’université de Cambridge, tous revêtus d’une reliure spéciale en vert et or. Il a même accepté avec enthousiasme un siège dans le comité honoraire pour l’organisation du premier centenaire de la mort de l’Empereur.

En même temps, il y avait des adversaires acharnés de Napoléon…

Tout a basculé avec la Seconde Guerre mondiale et l’identification de Napoléon à Hitler pour les besoins de la propagande antinazie. L’exemple le plus classique est Lady Hamilton, film tourné par Alexander Korda en 1941 avec Vivien Leigh et Laurence Olivier dans les rôles vedettes. Ici, un parallèle direct est établi entre Napoléon et Hitler, présentés tous les deux comme des dictateurs totalitaires. Dans le film, William Pitt, le Premier ministre britannique à l’époque des guerres napoléoniennes, représente Churchill, tandis que la marine dirigée par l’amiral Nelson devient le symbole de la RAF, l’armée de l’air britannique, équipée de ses chasseurs emblématiques, les Spitfire. Pourtant, c’était problématique, notamment à cause de la présence à Londres de Charles de Gaulle, l’allié de Churchill. Celui-ci a vu le film 17 fois, tout en restant napoléonien et francophile. D’ailleurs, chaque fois qu’il parlait de Napoléon en public, c’était de manière positive.

Bureau de Churchill dans son manoir de Chartwell : le buste de Napoléon trône en position centrale © D.R.

Après la guerre, cette propagande était inutile. L’image de Napoléon a-t-elle changé ?

Malheureusement, non. Toute une génération d’historiens britanniques qui a grandi pendant ou juste après la guerre a gardé cette image « hitlérienne » de Napoléon. Paul Johnson, auteur d’une biographie datant de 2002, ou des historiens militaires très en vue outre-Manche, tels que Max Hastings et Antony Beevor, ont continué à présenter Napoléon à travers le prisme de la guerre 1939-1945. Ce sont des amis, mais je crois qu’ils ont tout faux. Le grand historien néerlandais, Pieter Geyl, qui a dit que l’histoire était une dispute sans fin, a publié son Napoléon : pour et contre dans l’historiographie française, juste au lendemain de la guerre, pendant laquelle il avait été emprisonné à Buchenwald[2]. Sans surprise, Geyl aussi voyait en Napoléon un précurseur du nazisme.

Napoléon et Hitler voulaient tous les deux dominer l’Europe, y compris la Russie. Est-ce si erroné de voir des analogies entre eux ?

Napoléon était imprégné des idéaux des Lumières ; il faudrait remonter bien avant le siècle des Lumières pour trouver un phénomène ressemblant à Hitler sur le plan politique. Napoléon portait des valeurs universalistes : il émancipait les juifs chaque fois que ses armées investissaient une capitale dotée d’un ghetto. Par ailleurs, il a fait preuve d’une grande intelligence stratégique et organisationnelle, tandis qu’Hitler ne faisait que des inepties chaque fois qu’il intervenait lui-même dans le cours de la guerre. À la différence d’Hitler, qui ne supportait pas la contradiction, Napoléon était capable de consulter les autres. Si Hitler a fait preuve d’une absence pathologique d’humour, Napoléon était plein de bonhomie et d’esprit. J’ai cité environ 200 de ses plaisanteries dans ma biographie. Churchill disait à juste titre qu’on ne peut pas comparer le misérable assassin nazi au grand empereur des Français.

« Tout au long de ma vie, je suis resté reconnaissant à la France pour la contribution qu’elle a faite à la culture et à la gloire de l’Europe, et surtout pour les principes de liberté personnelle et des droits de l’homme portés par l’âme française. »

La nouvelle génération d’historiens britanniques a-t-elle enfin dépassé cette image d’un Napoléon proto-nazi ?

Certainement. Adam Zamoyski, qui a publié en 2018 une vaste biographie focalisée sur l’homme plutôt que sur le mythe, reste assez critique à l’égard du personnage, mais ne voit pas du tout en lui un tyran sanguinaire[3]. Et les publications sur Napoléon se multiplient.

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Je viens de terminer un compte-rendu pour le Times Literary Supplément du livre très fouillé d’une historienne de Cambridge qui aborde Bonaparte à travers la question du jardinage, les jardins constituant un élément important de la culture européenne de l’époque. Certaines scènes de ses batailles ont eu lieu dans des jardins, et à la fin de sa vie, exilé, il a essayé de maintenir un jardin face aux vents froids de l’Atlantique qui balayaient l’île de Sainte-Hélène.

La gloire de Napoléon appartient-elle aux seuls Français ou à l’Europe entière ?

Je crois que pour beaucoup de ses contemporains européens, Napoléon représentait le moyen de se libérer de l’obscurantisme archaïque, réactionnaire et intolérant. Il a apporté au reste de l’Europe la lumière de la civilisation française, la même qui a inspiré à Churchill les paroles suivantes : « Tout au long de ma vie, je suis resté reconnaissant à la France pour la contribution qu’elle a faite à la culture et à la gloire de l’Europe, et surtout pour les principes de liberté personnelle et des droits de l’homme portés par l’âme française. »


[1]. Napoleon the Great, Allen Lane, 2014, Churchill: Walking with Destiny, Viking, 2018; édition française : Perrin, 2020.

[2]. Napoleon: voor en tegen in de Franse geschiedschrijving, 1946, traduit en anglais en 1948, mais jamais en français.

[3]. Adam Zamoyski, Napoleon. The Man behind the Myth, Collins, 2018; non traduit en français.

Jonathan Coe: Billy Wilder au crépuscule

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Jonathan Coe © Marta Perez/EFE/SIPA Numéro de reportage : 00930095_000001

Le romancier Jonathan Coe publie Billy Wilder et moi (Gallimard, avril 2021)


Je venais de revoir, en DVD, Fedora, l’avant-dernier film, crépusculaire, de Billy Wilder, le réalisateur tant célébré de « Certains l’aiment chaud » ou « Sunset Boulevard », quand on m’a offert le dernier roman de Jonathan Coe, qui est certainement l’un des plus grands romanciers britanniques contemporains (comment, vous n’avez pas lu Testament à l’anglaise ? Courez l’acheter !).

Billy Wilder et moi raconte donc le tournage de ce film que j’avais vu à sa sortie en 1978. Pour Wilder, certes, dont j’avais admiré cinq ans auparavant « Avanti ! », chef-d’œuvre absolu conspué par la critique de l’époque, mais aussi pour William Holden (le chef de « la Horde sauvage », de Sam Peckinpah, dont j’ai parlé par ailleurs), et pour Marthe Keller : je n’avais pas la télévision, dans les années 1970 (et toujours pas aujourd’hui), j’avais échappé à « la Demoiselle d’Avignon », mais j’avais vu « Elle court, elle court la banlieue » avec Keller et Higelin, « Marathon Man », où elle tient un rôle secondaire, et surtout « Bobby Deerfield », avec Al Pacino — dont elle devint la compagne pour quelques années.

Non, je ne confonds pas Causeur et Gala : ce couple Keller / Pacino apparaît à plusieurs reprises dans le roman de Coe — où Pacino, Américain jusqu’au bout des dents, s’acharne à commander des hamburgers et des cheeseburgers dans les très bons restaurants où on l’entraîne et où les chefs proposent des plats délectables. Tout le septième art des années 1950 à 1980 est convoqué par l’auteur — qui fut critique de cinéma et a écrit une très belle biographie de Humphrey Bogart.

La narratrice (Ciel ! Une appropriation de la féminité par un auteur mâle blanc de presque 60 ans), compositrice de musiques de films, et à ce titre sommée de regarder et noter les navets en lice pour les BAFTA Awards, se remémore les années 1970, où elle était une jeune quiche ignorante au point de ne pas savoir que « Nobody’s perfect » est l’ultime réplique-culte de « Some like it hot », l’un des onze films que Wilder co-écrivit avec I.A.L. Diamond — qui tient dans le roman une place éminente.

Anglo-Grecque, elle est embauchée par Wilder comme traductrice lors du tournage de « Fedora » à Corfou, et elle suivra la production en Allemagne et à Paris — ce qui lui permet de se livrer à un éloge dithyrambique du Brie de Meaux et de Melun.

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Ce genre de digression vaudra sans doute à Coe les sarcasmes d’Askolovitch, qui a jadis qualifié de « pétainiste » la rubrique d’un gastronome bien connu qui exaltait le camembert au lait cru : parler du terroir c’est, paraît-il, en revenir aux slogans de la Collaboration, du type « la terre ne ment pas » — et d’ailleurs, elle ne ment pas, la terre, et elle sait faire la différence entre un fromage fermier et les objets plâtreux vendus par Lactalis.

En Allemagne justement, lors d’un repas rassemblant des gens de la production, infiltrés de révisionnistes niant la Shoah, Wilder raconte qu’il avait été engagé en 1945 pour bâtir un documentaire sur les camps de concentration à partir des images récoltées par l’armée américaine au fur et à mesure de sa progression en Allemagne. Et qu’il avait regardé des centaines de kilomètres de pellicule, cherchant désespérément à identifier sa mère, disparue dans l’Holocauste, parmi les survivants faméliques ou les victimes entassées à la pelleteuse.

Et vers la fin du livre, regardant « la Liste de Schindler », dont il avait cherché à acheter les droits, il la cherche encore dans le film de Spielberg. « Je ne regardais plus les acteurs. Je regardais toutes ces silhouettes à l’arrière-plan. J’avais l’impression de contempler… la chose elle-même, en train de se produire, et je me suis rendu compte que j’étais toujours en train de la chercher. J’étais toujours en train de guetter son visage. » Ainsi devient-on l’un des cinéastes les plus drôles d’Hollywood : il n’y a pas d’humour sans une profonde tristesse.

Parce que Billy Wilder s’appelait Samuel Wilder, à l’origine, et il était né en Pologne — tout comme I.A.L. Diamond se nommait Itzek Domnici (d’où son surnom de « Iz ») et venait de Roumanie. Nombre des très grands réalisateurs américains des années 1930-1940 étaient des Allemands réfugiés, des Juifs exilés, survivants d’une Europe mise à feu et à sang par qui vous savez. C’est ainsi que Wilder a commencé sa carrière comme co-scénariste de Ernst Lubitsch, pour lequel il a écrit Ninotchka (rappelez-vous : « Garbo rit ! »), autre Allemand parti plus tôt que les autres — avant Fritz Lang par exemple. Comme Manó Kertész Kaminer, devenu Michael Curtiz (Casablanca), Charles Vidor (Gilda) ou Fred Zinneman (le Train sifflera trois fois).

Comme Coe le fait dire à Wilder, « ce sont les pessimistes qui ont atterri à Beverly Hills avec une piscine dans leur jardin, et ce sont les optimistes qui ont fini en camp de concentration. »

« Fedora » est l’un des films testamentaires d’un certain cinéma « civilisé » (c’est le mot de Coe) dont il est de bon ton de se moquer en ces années 1970 — et aujourd’hui alors, je ne vous dis pas.

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Dès le début, en 1976, Wilder se moque des « films à requin » (les Dents de la mer vient de sortir) et des « barbus » (Coppola, Spielberg, Scorsese) qui tiennent désormais le haut du pavé. Il est d’une autre époque. « Fedora » est donc le dernier feu de ce cinéma crépusculaire, qui s’efface alors devant « Taxi Driver » et autres histoires de sang et de sexe. Wilder salue une dernière fois cette civilisation dont il sent bien qu’elle va sur sa fin.

Et Jonathan Coe, via le cinéma, salue cette littérature — la sienne — dont il sent bien qu’elle disparaît sous l’indécence de l’autofiction et autres dégueulis imprimés. Il y a deux ans paraissait Le Cœur de l’Angleterre, où il fustigeait avec une certaine rage les Brexiters soucieux de se séparer de l’Europe — que Coe voit comme une manne culturelle, pas comme un « grand marché ».

C’étaient ses adieux à la France. Billy Wilder et moi, ce sont ses adieux à un monde d’humour, d’amour, de qualités humaines et de common decency, comme disait Orwell. Toutes choses que l’inflation nombriliste, l’indécence du « tout pour ma gueule » et la suffisance du selfie anéantissent très vite, pour les remplacer par une soumission aux diktats de l’instant, du politiquement correct et du prochain totalitarisme.

Tenez, en ces temps de confinement larvé, présent ou à venir, au lieu de vous focaliser sur les « séries » télévisées, voyez ou revoyez « Assurance sur la mort », « le Gouffre aux chimères », « Sabrina » ou « Ariane », des films merveilleusement incorrects alors que sévissait le Code Hays, et qui le sont encore davantage aujourd’hui, où sévit la dictature « woke ».

Jonathan Coe, Billy Wilder et moi, Gallimard, « Du monde entier ».

Billy Wilder, “Fedora”, DVD, Carlotta Films.

Éloge du saucisson

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Noellie Andreucci, trois médailles d'or pour ses saucissons corses au Mondial Rabelais. © Noellie Andreucci

Il y a trois mois, Jean Castex expliquait qu’il fallait «contrer l’effet apéro» en instaurant un couvre-feu à 18 h. La guerre victorieuse contre le Covid, ce «virus social», était à ce prix. Un champion bénéficie paradoxalement de cette mesure: le saucisson !


C’est ainsi, qui dit apéro dit…  saucisson ! Et c’est un fait : les bons fabricants de saucisson ne parviennent plus à répondre à la demande, certains d’entre eux doivent même embaucher. En pleine pandémie, l’apéro deviendrait-il une stratégie de survie ? Le sauciflard, joyau de nos campagnes posé sur la planche, entre le couteau, le fromage, le pain et la bouteille de vin, pourrait nous aider à tenir comme Clemenceau sur sa canne dans les tranchées.

Au village de Zevacu, en plein maquis, la jeune Noellie Andreucci fabrique des saucissons d’exception à partir d’authentiques cochons corses. Comme l’hiver était humide, cette année, elle a dû faire du feu de bois pour les sécher, d’où leur agréable petit goût de fumé… © Noellie Andreucci

C’est Rabelais qui aurait fait entrer le mot, d’origine italienne, dans la langue française, en 1546. Comme pour le vin, il existe une civilisation du saucisson dont les origines remontent aux Grecs et aux Romains. Ils savaient l’art de conserver les viandes grâce au sel. Au fil des siècles, cette civilisation s’est développée en Italie, en France, en Espagne et au Portugal, mais aussi en Suisse, en Pologne, en Hongrie et même, plus récemment, en Australie et en Californie.

Le saucisson a une Académie à son nom

Pour faire rayonner et défendre un savoir-faire ancestral, l’Académie du saucisson a été créée en 2017 par René-Louis Thomas, ancien journaliste au Provençal et au Progrès de Lyon. Plus sympathique que l’Académie des Césars, cette association regroupe d’éminents cuisiniers, vignerons, écrivains et scientifiques, bien décidés à sauver un patrimoine de plus en plus menacé par l’industrie agroalimentaire. Avant la pandémie, cette académie s’était illustrée en organisant à Vanosc, en Ardèche, le premier concours de dégustation des meilleurs saucissons du monde : le « Mondial Rabelais ». Le temps d’un week-end, plus de 13 000 personnes, venues de 12 pays différents, s’y étaient retrouvées et plus d’une centaine de saucissons, préalablement sélectionnés, avaient été dégustés à l’aveugle par un jury d’experts.

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Fruit d’une véritable « initiative citoyenne » (expression ô combien galvaudée) le « Mondial Rabelais » est le seul concours à avoir entrepris en amont, et de façon totalement indépendante, un travail d’enquête extrêmement pointu visant à établir la traçabilité des saucissons : race des cochons, alimentation, élevage, abattage, transformation, maturation, utilisation ou pas d’additifs, etc. Les industriels qui ne répondaient pas à ce cahier des charges ont été mis sur la touche illico presto.

Un produit d’exception…

Le parrain de l’Académie du saucisson n’est autre que Régis Marcon, chef trois étoiles. Pour ce fils de paysans auvergnats, dont le restaurant est situé à Saint-Bonnet-le-Froid, entre l’Auvergne et l’Ardèche, le saucisson est un produit aussi noble que le caviar. Il est, du reste, le seul grand chef français à avoir consacré cette charcuterie en l’intégrant à des plats de facture gastronomique, comme sa lotte rôtie piquée au saucisson de pays, aux fèves fraîches et à la sarriette. Il n’en fait pas mystère : « Quand je pars en voyage, je mets toujours un saucisson de chez moi dans ma valise, pour l’offrir. Je le tranche très fin, ça se déguste comme du chocolat grand cru. »

… avec des savoir-faire bien précis

En France comme ailleurs, il existe deux types de saucissons : le sec et le cuit. Pour le sec, ce qui donne tout son goût, outre, bien sûr, la qualité de la viande, c’est la fleur, ainsi que nous l’explique Gaëtan Duculty, ultime descendant d’une dynastie de charcutiers vivant depuis 1816 à La Terrasse-sur-Dorlay, village du parc régional du Pilat, en Auvergne : « Mes porcs de race Duroc vivent en plein air et dans la forêt. Leur viande est persillée. J’utilise la partie noble, située sur l’épaule. Dans mes saucissons, il y a 84 % de viande et 16 % de gras, alors que dans l’industrie il n’y a que 65 % de viande, car le gras coûte moins cher… Après avoir haché gros, je mets du sel, du sucre, de l’ail et du poivre et j’embosse dans un boyau naturel. Mes saucissons vont maturer seize semaines à l’air froid et sec de la montagne, sur des barres en bois, d’où l’apparition de la fleur, moisissure noble qui les sèche et leur donne tout leur goût. » Inutile de dire que, pour que cette fleur se développe, il faut un milieu sain et naturel, non aseptisé à l’eau de Javel !

Le processus est le même chez la jeune Noellie Andreucci, 27 ans, qui s’est fait connaître en remportant trois médailles d’or pour ses saucissons corses au Mondial Rabelais. Fille d’agriculteurs, elle élève ses porcs noirs autochtones de race nustrale dans la montagne, à quarante-cinq minutes d’Ajaccio. Petits de taille et caractérisés par leur croissance lente, ils atteignent à peine 120 kilos au bout de deux ans et se nourrissent de châtaignes, de glands, d’orge et de luzerne. Leur viande est grasse avec un goût de noisette. Avec son compagnon, ils découpent eux-mêmes leurs cochons après l’abattage et affinent leurs saucissons à l’air libre pendant l’hiver. Tendres et secs, avec une couleur rose foncé, ils ont un goût fleuri, subtil et un peu fumé. Peut-être le meilleur saucisson de France…

Noellie Andreucci

L’ennemi mortel du saucisson, ce sont les bactéries pathogènes du type Clostridium botulinum, Listeria et Salmonella qui sécrètent la toxine botulique très dangereuse. Pour les éliminer, on a toujours eu recours au sel et au salpêtre. Mais depuis un demi-siècle, l’industrie alimentaire emploie des conservateurs autorisés, comme le nitrite de sodium (E250) et le nitrite de potassium (E249) qui sont des « assurances-vie ». Depuis le début des années 1990, des études scientifiques sont menées afin de déterminer si ces additifs ne favoriseraient pas l’apparition du cancer colorectal, d’où l’opprobre qui frappe le saucisson, malgré le fait que les bons charcutiers ont réduit de 40 % les doses d’additifs. Les artisans d’exception s’efforcent pour leur part d’employer uniquement du sel, de l’ail, des épices et même le vin pour enrayer la prolifération des bactéries. Certains chercheurs ont, au cours de leurs travaux, démontré le bien-fondé d’un vieux truc de paysans bretons qui consiste à boire, après avoir mangé de la charcuterie, un verre de lait ribot : ce lait fermenté aiderait à éliminer les résidus de nitrites… À la bonne vôtre !

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Le Prince et l’hypocrisie mondiale

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© Mark Thomas/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40841044_000001

Quand il apprend le décès du Prince Philip, Le Monde s’empresse de rappeler ses bourdes et sa prétendue xénophobie. Pourtant, si ses journalistes se plongeaient dans les archives du journal, ils constateraient que le quotidien a pu employer aussi en son temps des termes désormais connotés négativement.


Quelques minutes après la disparition du prince Philip, Le Monde publiait une nécrologie dénigrant le défunt qui aurait « souvent fait montre d’une certaine condescendance aristocratique, voire de xénophobie ou de racisme impérial. »

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L’article, intitulé respectueusement « Philip, prince des bourdes », rappelle notamment qu’il avait demandé à un Aborigène si son peuple se battait toujours à coups de lance. Faut-il sérieusement voir une hiérarchisation des races, du mépris ou de la haine de l’étranger dans une question pas très fine ? Où se trouve la « condescendance aristocratique », surtout chez un homme qui a volontiers accueilli dans sa famille six roturiers comme époux de ses enfants et petits-enfants ? Les nécrologies étant préparées longtemps à l’avance pour être immédiatement publiées, le quotidien avait eu tout le temps d’y réfléchir.

Ce journal, qui s’indigne des petites gaffes et plaisanteries innocentes du Prince, ne devrait-il pas vérifier ses anciennes colonnes ?

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Le Monde a-t-il oublié le temps où il employait les termes « nègres » pour parler des Afro-Américains, par exemple en commentant l’adoption du Civil Rights Act du Président Eisenhower en 1957 ? Certes, le journal le faisait sans malveillance, mais il devrait se juger sévèrement à l’aune de son propre wokisme avant de trouver que Philip ne montrait pas assez patte blanche. On a d’ailleurs connu Le Monde bien moins critique quand, en 1991, il s’est agi de commenter les propos du Premier ministre français, Édith Cresson, qui avait comparé les Japonais à des fourmis, dit sa répulsion pour l’homosexualité, et affirmé qu’un quart des Britanniques, Américains et Allemands étaient homosexuels…

L’impénétrable Mulholland Drive de David Lynch

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Capture d'écran du film "Mulholland Drive" © MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage : 51288997_000003

Le chef-d’œuvre de David Lynch est rediffusé sur Netflix. Et si son sésame était une Origine du Monde floutée ?


– Toi, tu as revu Mulholland Drive…
– A quoi peux-tu dire ça ?
– Tu as les pupilles brillantes, dilatées ; ton souffle est plus long, plus profond ; tu n’es pas vraiment ici, avec moi…
– On ne peut rien te cacher, j’ai succombé à sa rediffusion sur Netflix, un presque rêve pour le revoir dans l’ordre ou le désordre, multiplier les arrêts sur image, pointer les occurrences des objets ou des personnages secondaires. Tu te souviens que Mulholland Drive a d’abord été le pilote d’une série télé refusée par ses commanditaires, puis qu’il s’est gonflé et incarné en film destiné tout naturellement aux salles de cinéma ; le rendu des paysages sonores de Badalamenti ne pouvait qu’aider à l’immersion du spectateur. Le voilà qui renaît sur une plateforme, restauré, parfaitement apte à nourrir l’obsession du passionné qui pourra le décortiquer image par image.

L’actrice porte-t-elle une gaine invisible ?

– Pourquoi ce presque, alors ?
– J’ai failli être abusé devant un plan que j’ai cru retouché, celui où Laura Elena Harring se déshabille dans la pénombre en contrejour avant de rejoindre Naomi Watts au lit. Son pubis retouché a la couleur de la chair ; le sexe n’est pas visible. J’ai un instant pensé que l’actrice portait une gaine invisible qui laisserait curieusement libre les seins, avant de me rappeler les précédents déboires de Splash sur Disney+.
– Mulholland Drive n’est pas n’importe quelle panouille familiale, c’est le plus grand film du XXIème siècle ! Certifié par huissier, ou tout comme. Il est impossible de le défigurer par pudibonderie !!!
– Tu as raison et j’avais tort. Le voile sur le sexe de Rita/Camilla est d’origine, j’ai comparé avec le DVD monochapitré selon la volonté de Lynch. On ne peut s’enfoncer que dans les méandres du récit qu’on ne saurait confondre avec la profondeur de la chair. Ce sexe manquant, occulté, renforce le caractère du double personnage joué par Harring. Pense à sa dernière scène sexuée, la rupture sur canapé avec Betsy/Diane (Naomi Watts). Très prosaïquement, celle-ci pour la retenir se livre à un jeu de mains impliquant la partie préalablement floutée de son amante, cette fois-ci laissée hors champ. A sa moue révulsée, on devine que Rita/Camilla ne consent pas à cette introduction. La génitalité est très contrariante dans Mulholland Drive : par un engrenage étrange, elle mène soit à l’escamotage, soit à la mort. Ses dangers expliquent que l’essence du désir sera mieux représenté par le baiser hollywoodien.  
– Si je te suis, Rita est une page vierge
– Mais Camilla est une page remplie, gribouillée même. Sais-tu pourquoi Lynch a choisi Laura Elena Harring pour le rôle ?
– Parce qu’elle est sublime, parce qu’elle a été Miss États-Unis, parce qu’elle a du sang mexicain ?
– Le sang, tu te rapproches…
– Je donne ma langue au chat ! 
– Je parierais que Lynch a été impressionné par un détail de sa biographie. A douze ans, la voiture des parents Harring a été malencontreusement prise dans une fusillade entre gangs, et Laura Elena a reçu une balle en pleine tête à un millimètre du cerveau.
– Mais alors, elle revient bien des morts !

Comme la Laura de Preminger

– Comme la Laura de Preminger… Lynch aime sonder les têtes au figuré, mais aussi au propre – souviens-toi de Lost Highway, et de sa table base encastrée dans un crâne. Il a dû y voir un signe…
– Quand j’y pense, un filet de sang coule du front de Rita après l’accident en ouverture. Des signes, on en trouve pléthore dans Mulholland Drive. Pontifie sur les détails, tu adores ça !

– Le détail au cinéma, c’est le « punctum » barthien en photographie. Ce qui te « perce » et fait que la photo devient tienne, que tu t’y retrouves.
– Tout le monde se retrouve en Mulholland Drive. C’est d’ailleurs emmerdant d’adorer un film qui plaît à tout le monde.
– Si tout le monde s’y retrouve, c’est que personne n’y comprend rien. Il y a autant d’explications ou de non-explications à Mulholland Drive que de spectateurs. Qui sait si celle qui tient la corde – la première partie rêvée, la deuxième réelle – la tient à bon escient ?
– Et si toutes étaient bonnes et mauvaises à la fois ? Il n’y a pas de réalité une, il n’y a que des réalités autres.
– Je te suis. Lynch est un faux binaire.
– Un non-binaire ?
– Quand même pas ! Choisis un exposant et décline : ternaire, quaternaire, etc. La mise en avant des doubles ou oppositions binaires cache leur démultiplication derrière le rideau par l’intervention des spectateurs, toi, moi, nous. Lynch pousse la direction hitchcockienne du spectateur à ses limites les plus extrêmes. Mulholland Drive est comme le chat de Schrödinger…

Lynch ou la physique quantique

– Un film de Schröndiger ?
– La position d’observateur empêche la pleine connaissance, dont on n’aura que le fumet. Les filles sont vivantes. Mais elles sont aussi mortes. Le rouge triomphe du bleu. Ou le bleu triomphe du rouge. 
– À propos de fumet, pour comprendre Mulholland Drive, pardonne-moi le jeu de mots, il faudrait savoir parler le langage des fumées. Elles sont partout, sortant de la bouche d’Adam Kesher, le metteur en scène dans le film, ou derrière le clochard inquiétant, quand il va libérer, peut-être sans le vouloir, le couple de vieillards-Furies lilliputiens.
– Le paradoxe est que plus on isole de détails, plus le film révèle sa plénitude. Il dégage un sentiment d’unité farouche où le spectateur trouve naturellement sa place. C’est une bulle dans laquelle on peut passer le restant de sa vie à se perdre. Ses arcanes sont profonds comme des divans. 
– Oui… Pourquoi, par exemple, les yeux vairons du tueur sexy deviennent bleus quand il accepte le « contrat » (mais est-ce bien un contrat, d’abord ?)
– Et la première syllabe de la dernière réplique qui est prononcée à l’anglaise, alors que le mot est espagnol : SAÏ-LENCIO ! Une façon de fusionner vocalement les deux femmes dont les langues maternelles sont pour l’une l’espagnol et pour l’autre l’anglais ?
– Qui dit fin dit début, les danseurs de jitterbug s’agitent avant le générique dans un espace pratiquement non-euclidien, ce que soulignent les fondus, superpositions et autres découpes de silhouettes…

– Et le trou de serrure triangulaire de la boîte bleue paraît, selon les plans, changer de place et tourner sur lui même, alors que la serrure est fixe. 
– Un trou noir mouvant…
– Tout ceci n’est déchiffrable qu’après des arrêts sur image, avances ou retours rapide. Mais le streaming ne donnera pas la clé du songe. On ne pénètre dans Mulholland Drive que pour s’y perdre. 

À lire aussi : Madame Claude, première féministe de France

– C’était post-moderne en 2001, à sa sortie, tu crois ?
– Non, je dirais au-delà du moderne, notamment par son traitement des personnages féminins. Tu retrouves les 3D de la femme dans le cinéma moderne. 
– Les 3D ? 
– Dédoublement (Vertigo), disparition (Psychose, L’Avventura), dissociation (Persona, Cet obscur objet du désir). Et je t’épargne les dizaines de références dont les plus voyantes en cachent d’autres plus secrètes, involontaires ou coïncidences, Dreyer, Chabrol…
– Dreyer ??? Chabrol ???
– Oui, une femme morte et décomposée redevient vivante.
– Ordet !
– Johannes, le faux pasteur fou, devient un cow-boy aux sourcils rasés…
– Et Chabrol, quand j’y pense, a réalisé Les Biches qui raconte peu ou prou la même intrigue : une liaison lesbienne débouchant sur un meurtre par jalousie après apparition d’un homme, le chat dans un jeu de filles.
– Pas un chien, plutôt ?
– Trintignant n’a rien du chien, et tout du chat.
– Pour tout dire, je pensais surtout à un plan : quand Naomi Watts engage le simili-tueur au Winkie’s, un client du comptoir la regarde et elle le regarde en retour. C’est l’homme qui meurt dans la première partie à la révélation du clochard invisible dans l’arrière-cour. Mais à l’instant précis où il échange un regard avec Diane, il représente autre chose, une sorte de conscience externe du personnage joué par Naomi Watts. Dans Juste avant la nuit, après avoir assassiné sa maîtresse, Charles (Michel Bouquet) s’apprête à entrer dans un café, quand un barbu roux à casquette se retourne et le fixe longuement sans dire un mot, derrière la porte vitrée. Charles rebrousse chemin : s’il a reconnu en l’homme sa culpabilité, il en a encore peur, une vitre le sépare de la connaissance. Diane n’en est plus là, elle sait pleinement ce qu’elle fait et peut soutenir le regard du client au comptoir.

Verlaine, critique de Lynch

– On pourrait continuer à en discuter des siècles entiers, tu ne crois pas ? 
– Cela n’aurait aucun sens. Personne n’a aussi bien parlé de Mulholland Drive que Paul Verlaine.
– Verlaine ???
– Écoute plutôt : 
« Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
Éprises de rien et de tout étonnées
Qui s’en vont pâlir sous les chastes charmilles
Sans même savoir qu’elles sont pardonnées. »

– Le pardon serait le silence alors ?
– Chut ! Silencio...

Le système solaire de la vanité

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Paul Léautaud, 1956 © ECLAIR MONDIAL/SIPA Numéro de reportage : 00006156_000001

Les aphorismes du vaurien


Seule la mort peut éteindre le « système solaire de la vanité » qui consume l’humain.

Paul Léautaud disait qu’il ne trouvait rien de si plat que la vanité: elle est presque toujours l’indice d’un petit caractère.

Il n’y a pas de génie, il n’y a pas d’inventeurs. Il n’y a que des épigones et des plagiaires, selon Goethe. À son propos, Valéry disait de lui qu’il avait un truc pour paraître profond. Sans ce truc, vous êtes voué à l’oubli. Et d’ailleurs même avec lui….

L’amour de l’échec est un vice pour Sartre. C’est la gloire pour Cioran. D’ailleurs que sommes-nous capables de jouer sur notre orgue de barbarie ? À peine une demi-douzaine de vieilles rengaines. Rien dans la vie ne nous frappe plus que ce simple fait : elle finit. Et tout sera effacé. 

Et pourtant, notait Proust, tout se passe dans nos vies comme si nous y entrions avec le poids d’obligations contractées dans une vie antérieure.

Il n’y a guère qu’une stratégie pour y échapper : adopter une négativité juvénile et dépravée. 

L’idéal pour moi a toujours été de découvrir des auteurs qui disent hardiment leur dessein sur un ton légèrement dépréciatif, Montaigne par exemple, comme le commandaient la discrétion et le négligé élégant – la « sprezzatura » en italien – par lesquels les hommes du monde se distinguaient des pédants.

Il importe également de veiller à rester dans un état d’irrésolution permanente. Ayons l’élégance de ne pas toujours être de notre avis, disait Madame de Sévigné.

Il ne serait peut-être pas mauvais non plus de suivre le conseil de Karl Kraus de rester au lit jusqu’à midi. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a que les dictateurs et les fanatiques qui se lèvent tôt… ce n’est pas d’engagement que nous avons besoin, mais de désengagement. 

Les grands systèmes philosophiques flattent notre vanité. Mais ne sont-ils pas au fond que de brillantes tautologies ? Quel avantage retirons-nous de savoir que la nature de l’être consiste dans la «  volonté de vivre », dans «  l’Idée », dans la fantaisie de Dieu ou de celle d’un mauvais démiurge ? À quelque conclusion que nous aboutissions, nous nous trouvons tout aussi désemparés. À titre personnel, j’ai abouti à la certitude que les hommes ne sont pas faits pour s’aimer. Rien jusqu’à présent n’a démenti ce qui n’est sans doute qu’un reflet de ma nature et un effet de ma vanité. Je suis décidément incorrigible. Mais comme tout un chacun je vieillis : même la longueur des jours devient source de larmes.

Ce week-end, j’ai piscine!

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"Le club des aquarêveurs" de Valère-Marie Marchand, détail de la couverture © Héliopoles

Et si nous faisions des longueurs avec Valère-Marie Marchand, portraitiste de talent et annonciatrice du futur déconfinement?


Au-delà du débat entre enfermistes et rassuristes, il existe une autre césure dans le monde des lettres. Il y a les suivistes et les irréguliers. Les premiers déroulent leur chemin de croix, ils n’ont pas peur de labourer les thèmes du moment, ils ne reculeront devant aucune facilité, ils s’engouffreront dans les sujets sociétaux les plus éculés, les plus rabâchés, les plus démagogiques avec l’air sérieux que prennent parfois les vendeurs de porte à porte pour vous refourguer une encyclopédie médicale ou un sanibroyeur.

Bons soldats de l’économie de marché

D’une certaine façon, je les admire. Ils ne nous déçoivent jamais, ils vont là où le commerce de livres semble le plus prospère. Vous les connaissez tous, ils remplissent les rayonnages des librairies ; une saison, ils sont coachs en béatitude, apprentis-margoulins du bonheur en kit ; une autre, défenseurs des opprimés, migrants et déracinés. La douleur est leur gagne-pain ; la misère, leur muse inspiratrice. Rien de ce qui souffre ne leur est étranger. Ils pratiquent une littérature de l’offre et de la demande. Ces bons soldats de l’économie de marché ont un inconvénient majeur. Leur lecture est assommante à force d’enfoncer les portes ouvertes d’une bienveillance calibrée. Ils sonnent faux.

Valère-Marie Marchand © Sylvie Durand

Les irréguliers du printemps

Et puis, il y a les irréguliers du printemps. Ceux-là, sont plus rares, ils s’expriment dans des maisons parfois moins prestigieuses, s’engagent sur des voies improbables, ne suivent aucune règle. Mauvais coucheurs, atrabilaires au cœur tendre, guidés seulement par leur imaginaire foutraque, ils pratiquent une littérature buissonnière. Hors les murs. Hors les lignes officielles. Hors les conseillers en marketing. Ils se moquent des genres et des modes, ils font glisser la plume au gré de leurs envies sans plan de bataille, sans mobile, sans préméditation. De cette incongruité à laisser leur style s’exprimer pleinement et leur imaginaire mouliner dans le vent naît alors le véritable plaisir de lire. Parmi ces écrivains qui osent s’aventurer dans le grand bain de la fantaisie, Valère-Marie Marchand aspire au déconfinement généralisé. Croisement entre Roald Dahl et Edith Wharton, elle aurait pu être sujette anglaise, tellement le décalage est son royaume. Elle se mouille les pieds sur des territoires non balisés. Elle le prouve avec son nouvel OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) : Le Club des aquarêveurs  aux éditions Héliopoles.

Pull marine

Souvenez-vous, elle fut l’une des premières à écrire sur le facteur Cheval avant que le cinéma ne s’en empare. Dernièrement, elle s’était intéressée à la symbolique des arbres et à Boris Vian. Merveilleuse portraitiste de nos travers contemporains, décelant chez nous, le risible et l’empoté, les artifices et les subterfuges, elle plonge donc sa plume dans le cercle très fermé des nageurs. Le maillot de bain comme sociologie du désespoir urbain. Nouvelle Cioran des bains publics, Valère-Marie ne laisse jamais l’aigreur l’emporter.

A lire aussi, du même auteur: Miscellanées d’avril

Elle se joue des maux de mer pour nous divertir intelligemment. Personne avant elle, si l’on met de côté Isabelle Adjani dans le clip « Pull marine », n’avait osé classer la population des piscines municipales en catégories désopilantes et oniriques. Du crawleur qu’elle qualifie d’« agité du bocal » à la madone du jacuzzi, cette pinup « apparue de bon matin dans une piscine de l’Ouest parisien » ou du zigoto sous la douche, « ce forcené de l’hygiène à tout prix », elle examine ce drôle de biotope aqueux à la manière d’un Martin Veyron dans les BD des années 1980.

Le taquin ne vire jamais à l’introspection

Experte en environnement chloré, Valère-Marie Marchand nous fait rire par la justesse de son regard, à la fois féroce et léger, chez elle, le taquin ne vire jamais à l’introspection pesante ou à la farce grasse. Son club des aquarêveurs regroupe des nageurs olympiques et des barboteurs d’eau douce, il est le miroir de notre société à bout de souffle où chacun tente de surnager, de bomber le torse ou tout simplement d’oublier le présent par la brasse coulée. Valère-Marie Marchand transforme l’eau en un sujet qui est loin d’être vain, c’est le premier miracle du futur déconfinement. Et on le trouve en librairie !

Le club des aquarêveurs de Valère-Marie Marchand – Héliopoles

La semaine de Causeur du 2 mai 2021

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Chaque dimanche, la semaine de Causeur revient sur les cinq articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée.


Cette semaine : 

#1 Jamel Gorchane baignait dans un bouillon de culture anti-français

#2 Déconstruire, dit-il

#3 Les Turcs en France: un «isolat» séparatiste?

#4 Zemmour après la relaxe

#5 Des militaires ont-ils le droit de dire qu’ils s’inquiètent pour la France?

L’enfance d’un chef

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"À Valence, mis aux arrêts forcés, il en profite pour étudier le Digeste et devenir très fort en droit." Lithographie de Jacques Onfroy de Breville, dit "Job", tirée du livre "Le Grand Napoléon des petits enfants", 1893 © Bianchetti/Leemage

Après les victoires d’Italie, Bonaparte parvint à s’imposer à la France comme le seul recours dans un jeu de rôles fourbu – rien n’eût été possible sans la guerre, véritable moteur de l’épopée napoléonienne.

Si la jeunesse est une forme d’impatience amoureuse envers la mort, les hommes de la Révolution française ont adoré cette ivresse-là – ils ont proscrit les vieillards ! Cette dure loi n’a pas épargné le plus célèbre et le plus controversé de ses enfants : Bonaparte. Là où la révolution américaine met en scène des patriarches – une assemblée de sages méditant sous des magnolias et des colonnes repeintes à l’antique –, la Révolution française a recruté et séduit des hommes dans la fleur de l’âge avant de les éliminer tour à tour par une surenchère macabre – ou de transformer les plus chanceux en notables. Bonaparte n’est pas Washington – c’est un chef de 30 ans. Dix ans plus tard, il est empereur des Français. Encore une décennie, la messe est dite, sa destinée est close faute d’être accomplie. No country for old men.

Rien ne semblait prédisposer Bonaparte à une telle destinée

Les historiens échouent encore à comprendre : d’où lui vient ce don d’incarner subitement la nation nouvelle, puis d’en personnifier les triomphes et la chute ? Lui-même s’interroge à Sainte-Hélène autant pour ériger sa stèle posthume que pour se remémorer les péripéties d’une « vie extraordinaire » – et ce qu’elle recèle d’insensé. Staline a failli devenir prêtre, puis brigand de grands chemins, Hitler est un peintre raté. Rien dans leurs débuts ne permet d’entrevoir leur carrière. Pareillement, chez Bonaparte, rien ne se distingue d’emblée d’une ambition précoce, d’un orgueil prémonitoire ou d’un grand dessein, rien dans sa jeunesse ne l’y prédispose. Longtemps, il paraît frêle, indécis, poussé par les circonstances. Médiocre à maints égards – il est classé 42e sur une promotion de 58 élèves à l’École militaire –, l’aigle tarde à affirmer son génie d’abeille.

Puis à l’été 1793, subitement, comme si s’ouvrait une porte dans la mitraille, tout change, quelque chose en lui s’émeut, se soulève. Mais quoi ? Par quelle instigation des choses et de soi devient-on celui qu’on est, celui qu’on prend pour vous ou bien un autre ? Tandis que sa famiglia – sa mère, ses cinq frères et ses trois sœurs, chassés de Corse par l’insurrection victorieuse de Paoli – débarque à Marseille, Bonaparte se découvre soudain : français, montagnard, robespierriste ! À 24 ans, il est sans préjugés, il n’est d’aucune paroisse, d’aucun parti sinon le sien ; il n’a rien à perdre et tout à gagner.

Un opportuniste ?

La Révolution s’accorde à ses penchants et à ses intérêts : comment ne pas entrevoir les promesses de l’égalité dans une profession encore encombrée de préférences de caste et de particules ? Il est capitaine d’artillerie ; Toulon reprise aux Anglais grâce à lui, le 17 décembre, le voici promu général de brigade, et en février 1794, commandant de l’artillerie de l’armée d’Italie. Grâce à Carnot qui le protège et l’adoube. Mais après, quoi ?… Rien n’est écrit. Après sa brève disgrâce en Thermidor, Barras lui met le pied à l’étrier en parrainant sa jeune carrière politique et mondaine. Le pacte du pouvoir, des plaisirs et de l’argent dont Barras, ci-devant vicomte et régicide, est l’emblème – c’est lui qui met Joséphine dans son lit – s’est substitué à l’utopie de la République vertueuse.

À lire aussi : “Il y a deux Napoléon: le souverain aime le faste, le soldat s’en détourne”

À Paris, une jeunesse dorée exorcise ses peurs et affiche ses dédains ; les muscadins du Directoire avec leurs cheveux mauves coiffés en « oreilles de chien » et leur gourdin torsadé, tiennent le haut du pavé. En épousant une femme légère et à demi-ruinée, Bonaparte se montre un peu nigaud ; il croit s’élever mais, au-delà d’un arrivisme vulgaire, il est mû par la passion. Ses lettres à Joséphine le montrent. Le roman d’amour intitulé Clisson et Eugénie qu’il écrit en 1795 puise une inspiration un peu mièvre dans les best-sellers de l’époque – La Nouvelle Héloïse de Rousseau et le Werther de Goethe, entre autres. Ce qui berce les nuits de « Napoleone », ce jeune César aux tempes pâles, ce sont les ballades d’Ossian plutôt que les manuels de stratégie.

Un sentimental ?

Hum ! En octobre 1795, il fait tirer sur la foule sur ordre de Barras, il devient le « général Vendémiaire » de sinistre renom pour les Parisiens – en majorité royalistes ou modérés. Mallet du Pan, un émigré, qui ne l’aime pas, le traite de « terroriste » – un « petit bamboche à cheveux éparpillés, bâtard de Mandrin » ! Bonaparte, quoique austère de mœurs, a respiré dans l’arrière-saison d’un siècle faisandé, repu de secousses, grisé de ses refus et de ses vices, et qui a tant aimé s’émouvoir – faire couler des larmes et rouler des têtes en buvant du chocolat. Puis il a changé son fusil d’épaule… Que serait-il advenu sans la guerre en Europe à laquelle la Révolution, assiégée par les rois, ne put échapper ?

Ce qu’il murmure à l’oreille de son frère aîné le jour du sacre à Notre-Dame : « Ah, Joseph ! Si notre père nous voyait ! » – tinte comme l’aveu d’un petit parvenu balzacien qui s’émerveille non pas de s’être enrichi, mais de succéder à Charlemagne ! Après les victoires d’Italie (1796-1797) – idéalisées par Stendhal dans La Chartreuse et par le peintre Gros dans son Bonaparte au pont d’Arcole imprimé jadis sur les billets de dix francs –, Bonaparte s’impose comme le seul recours dans un jeu de rôles fourbu. Ses dépêches d’alors illustrent son génie de la publicité : il a compris que le règne de l’opinion prime désormais sur la naissance – et que le « sort » ne résiste pas à la « volonté ».

Au soir de la bataille de Lodi, largement vantée par la propagande – ce n’est qu’un coup de main contre une petite arrière-garde autrichienne –, Bonaparte se sent pousser des ailes : « Je me regardai pour la première fois non plus comme un simple général, mais comme un homme appelé à influer sur le sort d’un peuple. Je me vis dans l’Histoire. » Peu après, il confie à Marmont, un proche (qui le trahira en 1814) : « Mon Cher, ils n’ont encore rien vu… De nos jours, personne n’a rien conçu de grand : c’est à moi d’en montrer l’exemple. » Avec cela, il se fait déjà une certaine idée de la France.

Il s’en explique sans fard depuis sa résidence de Montebello : « Croyez-vous que ce soit pour faire la grandeur des avocats du Directoire, des Carnot, des Barras, que je triomphe en Italie ? Croyez-vous que ce soit aussi pour fonder une République ? Quelle idée ! Une république de trente millions d’hommes ! Avec nos mœurs, nos vices ! C’est une chimère dont les Français sont engoués, mais qui passera comme tant d’autres. Il leur faut de la gloire, les satisfactions de la vanité. Mais de la liberté, ils n’y entendent rien. »

Un cynique ?

Devenu Premier consul, Bonaparte précise son ambition sommaire – et grandiose : « Trente millions d’hommes réunis par les Lumières, la propriété et le commerce » ! C’est à peu de choses près celle de Necker et de Pinay, de Raymond Barre et de Bruno Le Maire… Le temps de coiffer un turban pour la gloriole – l’expédition d’Égypte est une parodie de conquête qui ne sert qu’à préparer son retour triomphal, à Fréjus – les Français seront prêts à gober le 18-Brumaire en rêvant de coupoles d’or et de minarets faute d’avoir pique-niqué à l’ombre des Pyramides ! Car de quoi s’agit-il alors sinon de clore le « roman de la Révolution », de tourner la page, d’accueillir les temps nouveaux ?

À lire aussi : Éric Zemmour: “Quand la France était grande”

Ce que Mirabeau, dès 1790, dans sa correspondance secrète avec Louis XVI, avait déjà compris : « Au lieu de regretter la société aristocratique, cette noblesse, ces parlements, ces corps privilégiés qui ne cessaient d’entraver votre autorité, prenez acte, au contraire, de sa disparition pour enraciner la société dans la monarchie nouvelle, en devenant le chef de la nation. » C’était sans compter avec ce démon que Bonaparte saura flatter sans le vaincre – cette vanité que Stendhal dénonce et que Chateaubriand résume : « Les Français vont instinctivement au pouvoir : ils n’aiment point la liberté, l’égalité seule est leur idole. » L’Empereur saura flatter leur zèle égalitaire qui est la forme nationale de l’envie tout en les comblant de  petites distinctions – grades, honneurs, baccalauréat, etc.

Si la gloire rêvée de Napoléon et ses faits d’armes sont les siens, sa névrose de grandeur et ses illusions sont toujours les nôtres. À maints égards, sa lourde empreinte dans l’imaginaire national ne s’est pas effacée, la preuve, ses pires détracteurs parlent de lui comme s’il était vivant.