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Madame Claude, première féministe de France

Le film diffusé par Netflix épouse les idées à la mode

Madame Claude, première féministe de France
Capture Netflix

Revoici la maquerelle en héroïne féministe dans le nouveau film de Sylvie Verheyde. Il fallait y penser, Netflix l’a diffusé. Aberrant et grotesque.


Icône de la fin des trente glorieuses, en a-t-on bien fini avec Madame Claude ?

Covid aidant, les films en attente de sortie se languissent, s’accumulent. La voie de garage dorée qu’offre à certains Netflix vise-t-elle les meilleurs ou les pires ? Considérant Madame Claude de Sylvie Verheyde, on optera pour la seconde éventualité.

Ce nouveau biopic parcellaire sur la maquerelle qui a inventé les call-girls est surtout l’occasion de soulever quelques thèmes à la mode.

Mata-Hari sous traitante

Madame Claude de Sylvie Verheyde n’est pas ostensiblement un remake du film homonyme réalisé par Just Jaeckin en 1977. Mis au goût du jour par le biais d’un inceste grand-bourgeois, on retrouve quelques scènes connues, repensées (la toilette intime et l’« essayage » des aspirantes) ainsi que des répliques éparses (on retrouve par exemple les Visitandines où Madame Claude fut réellement pensionnaire). Et bien sûr l’atmosphère barbouzarde avec notables douteux, chantage politique et espionnage international. La base du contenu est à trouver dans les mémoires de Madame Claude, notoire mythomane, mais les thèmes extraits ne sont plus soumis à l’évidente misogynie du regard jaeckinien.



À l’inverse, Madame Claude agite le chiffon d’un féminisme de propagande, par l’intermédiaire de son personnage principal. D’où l’accent porté sur le lien avec Sidonie, la jeune recrue à la fois bisexuelle, victime des assauts paternels, artiste de la baise et fille putative de Claude, la vraie s’étant détournée d’elle. Ce duo de personnages fait ressortir le contenu féministe décliné selon la vulgate de l’époque : dénonciation des violences faites aux femmes, sororité, empowerment. Dans son gynécée, Madame Claude, véritable Mata-Hari sous-traitante, se désigne même comme la maquerelle de la République : celle-ci tomberait sans l’entregent et l’entrejambe de ses « amies ». Claude est une maîtresse femme qui en a; elle tient tête à tout le monde, même à la pègre qui la traite d’égal à égal.

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Le contenu défini – un féminisme de dessous de plats – il faut l’exprimer de façon clair et sans équivoque. Verheyde a recours à une voix-off rétrospective à la façon de Scorsese. Il suffit d’entendre la première tirade de son interprète, Karole Rocher, où est notamment délivré ce conseil, « faire de nos corps une arme et une armure, ne plus jamais subir », pour comprendre que les personnages ne seront ici que les porte-manteaux d’idées rebattues. L’aspect générique de celles-ci oblige Verheyde à choisir le dire plutôt que le montrer. Ainsi un repas de retrouvailles entre Sidonie (Garance Marillier) et son père diplomate violeur (Philippe Rebbot) sera réduit à quelques plans champ-contrechamp, et à une réplique de la première au second: « J’hésite à te buter ou à porter plainte ». Pour ce qui est de la finesse psychologique, on repassera.

Dialogues anachroniques

La primauté sur le contenu entraîne automatiquement une attention beaucoup plus lâche au contenant. Madame Claude, avec ses plans courts, flottant comme ils peuvent, peinant à faire scène, donne l’impression que la caméra n’est jamais à la bonne place, cherchant l’esprit de l’instant pour ne tomber que sur des détails muets, tel ce plan de gouttes de pluie sur le bolide de Claude.

Le montage accentue cette impression d’ellipses incessantes, hachant des intrigues embrouillées. Les protagonistes échouent à s’élever à hauteur d’archétypes : le malfrat à la Gabin de Roschdy Zem, l’amoureux sous-employé joué par Paul Hamy. Les pauvres acteurs n’ont que des dialogues ridicules débordant d’anachronismes à se mettre sous la dent: « Enjoy, comme on dit », « Tu gères ta merde », etc. Mais le fond du problème réside dans le regard de Verheyde sur le personnage principal: sa Claude est une femme perdue, victime de l’amour, matérialiste par force et maternelle par dépit avec ses filles.

Françoise Fabian, qui avait rencontré avant de l’interpréter Fernande Grudet, selon son état civil, avait parfaitement saisi le goût du lucre et la misogynie en béton armé de son interlocutrice, qu’elle rendit admirablement en salope glaciale dans le film de Jaeckin. Karole Rocher qui n’a de son modèle ni le type physique, ni la distinction acquise de haute lutte, ne se sort pas du contremploi, surtout que la réalisatrice a la mauvaise idée d’intercaler des images d’archives où le spectateur voit et entend fugacement la vraie Claude. 

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Les autres filles sont une masse indistincte de corps chantant, dansant, buvant, papotant en fond. Deux ou trois sont individualisées, Mylène Jampanoï brille dans une scène de bondage avec larmes où Verheyde s’arrange pour tripler les plans sur ses seins. Les hommes, tout aussi mal considérés, sont des fantoches à l’image de Pierre Deladonchamps assez risible en méchant flic de liaison. 

Une hyène de compétition

Cette nullité masculine se retourne contre le film dans la volonté affichée qu’il a de dénoncer le patriarcat. Où gît le patriarcat enfoui dans Madame Claude? A l’exception d’un prolo frappeur de fille éjecté d’un bouge par Rochdy Zem, les exactions masculines sont le fait d’hommes de main anonymes et hors champ, souvent montrées à l’occasion de montages alternés et hoquetants où manque justement leur visage.

La figure la plus toxique du film pour les femmes est Madame Claude elle-même. Faisant fi des tabassages de ses protégées ou les envoyant à la mort avec un sourire, la maquerelle est une hyène de compétition. Cette contradiction tue le peu qui reste du film, s’achevant dans le convenu d’une fin solitaire et tristouille avec flash-back sur la pureté de l’enfance que matérialise une chèvre blanche de compagnie… Si Madame Claude est féministe, ce ne peut-être qu’à la mode contemporaine, vu qu’elle se sert des autres femmes pour parvenir au pouvoir. Ne nous restera à la fin qu’une idée de ce navet filandreux et sans enjeu: si l’Amour, comme dit Céline, est l’infini mis à la portée des caniches, alors le Patriarcat, c’est l’infini mis à la portée des dindes.


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