Home Édition Abonné Avril 2021 Andrew Roberts: “Outre-Manche Napoléon reste un grand homme”

Andrew Roberts: “Outre-Manche Napoléon reste un grand homme”

Entretien avec un historien britannique admirateur de Napoléon

Andrew Roberts: “Outre-Manche Napoléon reste un grand homme”
L'historien britannique Andrew Roberts © Graham Jepson/Opale/Leemage

Auteur de best-sellers sur Napoléon et Churchill[1], grand admirateur de l’Empereur, Andrew Roberts analyse l’attitude contradictoire, mais jamais indifférente, des Britanniques à l’égard de Napoléon. Et révèle combien le Premier ministre qui résista au nazisme s’est, tout au long de sa vie, inspiré de Napoléon. Propos recueillis par David Oldroyd-Bolt et traduits par Jeremy Stubbs.


En tant qu’historien britannique, pensez-vous que Napoléon mérite qu’on fête son bicentenaire ?

Tout à fait ! Il a mis fin à l’instabilité provoquée par la Révolution, tout en préservant le meilleur de ses acquis, comme l’égalité devant la loi, la méritocratie ou la tolérance religieuse. À ses propres yeux, il incarnait le despotisme éclairé du siècle des Lumières et c’est à cette aune que nous devrions le comprendre. Selon moi, Napoléon c’est the Enlightenment on horseback, « les Lumières à cheval ». Quand on considère toutes les institutions qu’il a créées et qui existent encore aujourd’hui, on a du mal à penser à un homme d’État britannique – ou à n’importe quel homme d’État – dont les réalisations se soient révélées aussi durables.

En France, on a tendance à penser que les Britanniques ont toujours eu peur de Napoléon et le détestent encore aujourd’hui. Est-ce justifié ?

En partie, mais sa réputation outre-Manche a varié selon les époques et les milieux. Au sommet de sa gloire, vous auriez trouvé autant de partisans intellectuels de Napoléon à Londres qu’à Paris. Des poètes comme Byron et Shelley l’adoraient. Sa défaite a attristé et indigné un grand nombre de penseurs et d’hommes politiques britanniques. Les radicaux du Parti whig, qui se réunissaient chez Brooks’s, leur club de Saint James, étaient effondrés quand ils ont appris la nouvelle de la débâcle de Waterloo.

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Lord John Russell, futur premier ministre whig, puis libéral, est allé s’entretenir avec Napoléon pendant son exil à l’île d’Elbe. Les plus durs, comme Lady Holland, la femme d’un des leaders du parti, sont restés bonapartistes de bout en bout. À cette époque, l’attitude envers l’empereur était l’une des différences entre les whigs et les tories (conservateurs).

Par la suite, le grand adversaire de Napoléon, le duc de Wellington, est devenu Premier ministre et – pour comble – il était tory. Pensez-vous que cela ait influé sur la réputation de Napoléon en Angleterre ?

En fait, après l’accession au pouvoir du neveu de Bonaparte, par le coup d’État de 1851, l’attitude des partis politiques anglais s’est inversée. Les Français étaient nos alliés dans la guerre de Crimée, et la reine Victoria avait de l’amitié pour Napoléon III qu’elle a invité plusieurs fois à Londres. Du coup, les progressistes anglais, à l’instar de leurs homologues français comme Victor Hugo, étaient anti-bonapartistes, tandis que les conservateurs étaient napoléoniens.

Des tories britanniques pro-Napoléon… Vous pouvez en citer un exemple ?

Winston Churchill. Il avait une admiration énorme pour Napoléon. Celui-ci l’inspirait. Il citait Bonaparte très souvent, surtout à propos de l’audace. Quand il était secrétaire d’État aux Colonies, après la guerre de 14, il avait un buste de Napoléon dans son bureau et, pendant tout le reste de sa vie, un autre trôna au beau milieu de sa table de travail dans sa maison personnelle de Chartwell. Il a acquis une vaste collection de livres sur Napoléon. Il en reste 137 dans les archives de Churchill College, à l’université de Cambridge, tous revêtus d’une reliure spéciale en vert et or. Il a même accepté avec enthousiasme un siège dans le comité honoraire pour l’organisation du premier centenaire de la mort de l’Empereur.

En même temps, il y avait des adversaires acharnés de Napoléon…

Tout a basculé avec la Seconde Guerre mondiale et l’identification de Napoléon à Hitler pour les besoins de la propagande antinazie. L’exemple le plus classique est Lady Hamilton, film tourné par Alexander Korda en 1941 avec Vivien Leigh et Laurence Olivier dans les rôles vedettes. Ici, un parallèle direct est établi entre Napoléon et Hitler, présentés tous les deux comme des dictateurs totalitaires. Dans le film, William Pitt, le Premier ministre britannique à l’époque des guerres napoléoniennes, représente Churchill, tandis que la marine dirigée par l’amiral Nelson devient le symbole de la RAF, l’armée de l’air britannique, équipée de ses chasseurs emblématiques, les Spitfire. Pourtant, c’était problématique, notamment à cause de la présence à Londres de Charles de Gaulle, l’allié de Churchill. Celui-ci a vu le film 17 fois, tout en restant napoléonien et francophile. D’ailleurs, chaque fois qu’il parlait de Napoléon en public, c’était de manière positive.

Bureau de Churchill dans son manoir de Chartwell : le buste de Napoléon trône en position centrale © D.R.

Après la guerre, cette propagande était inutile. L’image de Napoléon a-t-elle changé ?

Malheureusement, non. Toute une génération d’historiens britanniques qui a grandi pendant ou juste après la guerre a gardé cette image « hitlérienne » de Napoléon. Paul Johnson, auteur d’une biographie datant de 2002, ou des historiens militaires très en vue outre-Manche, tels que Max Hastings et Antony Beevor, ont continué à présenter Napoléon à travers le prisme de la guerre 1939-1945. Ce sont des amis, mais je crois qu’ils ont tout faux. Le grand historien néerlandais, Pieter Geyl, qui a dit que l’histoire était une dispute sans fin, a publié son Napoléon : pour et contre dans l’historiographie française, juste au lendemain de la guerre, pendant laquelle il avait été emprisonné à Buchenwald[2]. Sans surprise, Geyl aussi voyait en Napoléon un précurseur du nazisme.

Napoléon et Hitler voulaient tous les deux dominer l’Europe, y compris la Russie. Est-ce si erroné de voir des analogies entre eux ?

Napoléon était imprégné des idéaux des Lumières ; il faudrait remonter bien avant le siècle des Lumières pour trouver un phénomène ressemblant à Hitler sur le plan politique. Napoléon portait des valeurs universalistes : il émancipait les juifs chaque fois que ses armées investissaient une capitale dotée d’un ghetto. Par ailleurs, il a fait preuve d’une grande intelligence stratégique et organisationnelle, tandis qu’Hitler ne faisait que des inepties chaque fois qu’il intervenait lui-même dans le cours de la guerre. À la différence d’Hitler, qui ne supportait pas la contradiction, Napoléon était capable de consulter les autres. Si Hitler a fait preuve d’une absence pathologique d’humour, Napoléon était plein de bonhomie et d’esprit. J’ai cité environ 200 de ses plaisanteries dans ma biographie. Churchill disait à juste titre qu’on ne peut pas comparer le misérable assassin nazi au grand empereur des Français.

« Tout au long de ma vie, je suis resté reconnaissant à la France pour la contribution qu’elle a faite à la culture et à la gloire de l’Europe, et surtout pour les principes de liberté personnelle et des droits de l’homme portés par l’âme française. »

La nouvelle génération d’historiens britanniques a-t-elle enfin dépassé cette image d’un Napoléon proto-nazi ?

Certainement. Adam Zamoyski, qui a publié en 2018 une vaste biographie focalisée sur l’homme plutôt que sur le mythe, reste assez critique à l’égard du personnage, mais ne voit pas du tout en lui un tyran sanguinaire[3]. Et les publications sur Napoléon se multiplient.

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Je viens de terminer un compte-rendu pour le Times Literary Supplément du livre très fouillé d’une historienne de Cambridge qui aborde Bonaparte à travers la question du jardinage, les jardins constituant un élément important de la culture européenne de l’époque. Certaines scènes de ses batailles ont eu lieu dans des jardins, et à la fin de sa vie, exilé, il a essayé de maintenir un jardin face aux vents froids de l’Atlantique qui balayaient l’île de Sainte-Hélène.

La gloire de Napoléon appartient-elle aux seuls Français ou à l’Europe entière ?

Je crois que pour beaucoup de ses contemporains européens, Napoléon représentait le moyen de se libérer de l’obscurantisme archaïque, réactionnaire et intolérant. Il a apporté au reste de l’Europe la lumière de la civilisation française, la même qui a inspiré à Churchill les paroles suivantes : « Tout au long de ma vie, je suis resté reconnaissant à la France pour la contribution qu’elle a faite à la culture et à la gloire de l’Europe, et surtout pour les principes de liberté personnelle et des droits de l’homme portés par l’âme française. »


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[1]. Napoleon the Great, Allen Lane, 2014, Churchill: Walking with Destiny, Viking, 2018; édition française : Perrin, 2020.

[2]. Napoleon: voor en tegen in de Franse geschiedschrijving, 1946, traduit en anglais en 1948, mais jamais en français.

[3]. Adam Zamoyski, Napoleon. The Man behind the Myth, Collins, 2018; non traduit en français.

Avril 2021 – Causeur #89

Article extrait du Magazine Causeur


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