Home Édition Abonné Avril 2021 L’enfance d’un chef

L’enfance d’un chef

L'amorce d'une destinée grandiose

L’enfance d’un chef
"À Valence, mis aux arrêts forcés, il en profite pour étudier le Digeste et devenir très fort en droit." Lithographie de Jacques Onfroy de Breville, dit "Job", tirée du livre "Le Grand Napoléon des petits enfants", 1893 © Bianchetti/Leemage

Après les victoires d’Italie, Bonaparte parvint à s’imposer à la France comme le seul recours dans un jeu de rôles fourbu – rien n’eût été possible sans la guerre, véritable moteur de l’épopée napoléonienne.

Si la jeunesse est une forme d’impatience amoureuse envers la mort, les hommes de la Révolution française ont adoré cette ivresse-là – ils ont proscrit les vieillards ! Cette dure loi n’a pas épargné le plus célèbre et le plus controversé de ses enfants : Bonaparte. Là où la révolution américaine met en scène des patriarches – une assemblée de sages méditant sous des magnolias et des colonnes repeintes à l’antique –, la Révolution française a recruté et séduit des hommes dans la fleur de l’âge avant de les éliminer tour à tour par une surenchère macabre – ou de transformer les plus chanceux en notables. Bonaparte n’est pas Washington – c’est un chef de 30 ans. Dix ans plus tard, il est empereur des Français. Encore une décennie, la messe est dite, sa destinée est close faute d’être accomplie. No country for old men.

Rien ne semblait prédisposer Bonaparte à une telle destinée

Les historiens échouent encore à comprendre : d’où lui vient ce don d’incarner subitement la nation nouvelle, puis d’en personnifier les triomphes et la chute ? Lui-même s’interroge à Sainte-Hélène autant pour ériger sa stèle posthume que pour se remémorer les péripéties d’une « vie extraordinaire » – et ce qu’elle recèle d’insensé. Staline a failli devenir prêtre, puis brigand de grands chemins, Hitler est un peintre raté. Rien dans leurs débuts ne permet d’entrevoir leur carrière. Pareillement, chez Bonaparte, rien ne se distingue d’emblée d’une ambition précoce, d’un orgueil prémonitoire ou d’un grand dessein, rien dans sa jeunesse ne l’y prédispose. Longtemps, il paraît frêle, indécis, poussé par les circonstances. Médiocre à maints égards – il est classé 42e sur une promotion de 58 élèves à l’École militaire –, l’aigle tarde à affirmer son génie d’abeille.

Puis à l’été 1793, subitement, comme si s’ouvrait une porte dans la mitraille, tout change, quelque chose en lui s’émeut, se soulève. Mais quoi ? Par quelle instigation des choses et de soi devient-on celui qu’on est, celui qu’on prend pour vous ou bien un autre ? Tandis que sa famiglia – sa mère, ses cinq frères et ses trois sœurs, chassés de Corse par l’insurrection victorieuse de Paoli – débarque à Marseille, Bonaparte se découvre soudain : français, montagnard, robespierriste ! À 24 ans, il est sans préjugés, il n’est d’aucune paroisse, d’aucun parti sinon le sien ; il n’a rien à perdre et tout à gagner.

Un opportuniste ?

La Révolution s’accorde à ses penchants et à ses intérêts : comment ne pas entrevoir les promesses de l’égalité dans une profession encore encombrée de préférences de caste et de particules ? Il est capitaine d’artillerie ; Toulon reprise aux Anglais grâce à lui, le 17 décembre, le voici promu général de brigade, et en février 1794, commandant de l’artillerie de l’armée d’Italie. Grâce à Carnot qui le protège et l’adoube. Mais après, quoi ?… Rien n’est écrit. Après sa brève disgrâce en Thermidor, Barras lui met le pied à l’étrier en parrainant sa jeune carrière politique et mondaine. Le pacte du pouvoir, des plaisirs et de l’argent dont Barras, ci-devant vicomte et régicide, est l’emblème – c’est lui qui met Joséphine dans son lit – s’est substitué à l’utopie de la République vertueuse.

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À Paris, une jeunesse dorée exorcise ses peurs et affiche ses dédains ; les muscadins du Directoire avec leurs cheveux mauves coiffés en « oreilles de chien » et leur gourdin torsadé, tiennent le haut du pavé. En épousant une femme légère et à demi-ruinée, Bonaparte se montre un peu nigaud ; il croit s’élever mais, au-delà d’un arrivisme vulgaire, il est mû par la passion. Ses lettres à Joséphine le montrent. Le roman d’amour intitulé Clisson et Eugénie qu’il écrit en 1795 puise une inspiration un peu mièvre dans les best-sellers de l’époque – La Nouvelle Héloïse de Rousseau et le Werther de Goethe, entre autres. Ce qui berce les nuits de « Napoleone », ce jeune César aux tempes pâles, ce sont les ballades d’Ossian plutôt que les manuels de stratégie.

Un sentimental ?

Hum ! En octobre 1795, il fait tirer sur la foule sur ordre de Barras, il devient le « général Vendémiaire » de sinistre renom pour les Parisiens – en majorité royalistes ou modérés. Mallet du Pan, un émigré, qui ne l’aime pas, le traite de « terroriste » – un « petit bamboche à cheveux éparpillés, bâtard de Mandrin » ! Bonaparte, quoique austère de mœurs, a respiré dans l’arrière-saison d’un siècle faisandé, repu de secousses, grisé de ses refus et de ses vices, et qui a tant aimé s’émouvoir – faire couler des larmes et rouler des têtes en buvant du chocolat. Puis il a changé son fusil d’épaule… Que serait-il advenu sans la guerre en Europe à laquelle la Révolution, assiégée par les rois, ne put échapper ?

Ce qu’il murmure à l’oreille de son frère aîné le jour du sacre à Notre-Dame : « Ah, Joseph ! Si notre père nous voyait ! » – tinte comme l’aveu d’un petit parvenu balzacien qui s’émerveille non pas de s’être enrichi, mais de succéder à Charlemagne ! Après les victoires d’Italie (1796-1797) – idéalisées par Stendhal dans La Chartreuse et par le peintre Gros dans son Bonaparte au pont d’Arcole imprimé jadis sur les billets de dix francs –, Bonaparte s’impose comme le seul recours dans un jeu de rôles fourbu. Ses dépêches d’alors illustrent son génie de la publicité : il a compris que le règne de l’opinion prime désormais sur la naissance – et que le « sort » ne résiste pas à la « volonté ».

Au soir de la bataille de Lodi, largement vantée par la propagande – ce n’est qu’un coup de main contre une petite arrière-garde autrichienne –, Bonaparte se sent pousser des ailes : « Je me regardai pour la première fois non plus comme un simple général, mais comme un homme appelé à influer sur le sort d’un peuple. Je me vis dans l’Histoire. » Peu après, il confie à Marmont, un proche (qui le trahira en 1814) : « Mon Cher, ils n’ont encore rien vu… De nos jours, personne n’a rien conçu de grand : c’est à moi d’en montrer l’exemple. » Avec cela, il se fait déjà une certaine idée de la France.

Il s’en explique sans fard depuis sa résidence de Montebello : « Croyez-vous que ce soit pour faire la grandeur des avocats du Directoire, des Carnot, des Barras, que je triomphe en Italie ? Croyez-vous que ce soit aussi pour fonder une République ? Quelle idée ! Une république de trente millions d’hommes ! Avec nos mœurs, nos vices ! C’est une chimère dont les Français sont engoués, mais qui passera comme tant d’autres. Il leur faut de la gloire, les satisfactions de la vanité. Mais de la liberté, ils n’y entendent rien. »

Un cynique ?

Devenu Premier consul, Bonaparte précise son ambition sommaire – et grandiose : « Trente millions d’hommes réunis par les Lumières, la propriété et le commerce » ! C’est à peu de choses près celle de Necker et de Pinay, de Raymond Barre et de Bruno Le Maire… Le temps de coiffer un turban pour la gloriole – l’expédition d’Égypte est une parodie de conquête qui ne sert qu’à préparer son retour triomphal, à Fréjus – les Français seront prêts à gober le 18-Brumaire en rêvant de coupoles d’or et de minarets faute d’avoir pique-niqué à l’ombre des Pyramides ! Car de quoi s’agit-il alors sinon de clore le « roman de la Révolution », de tourner la page, d’accueillir les temps nouveaux ?

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Ce que Mirabeau, dès 1790, dans sa correspondance secrète avec Louis XVI, avait déjà compris : « Au lieu de regretter la société aristocratique, cette noblesse, ces parlements, ces corps privilégiés qui ne cessaient d’entraver votre autorité, prenez acte, au contraire, de sa disparition pour enraciner la société dans la monarchie nouvelle, en devenant le chef de la nation. » C’était sans compter avec ce démon que Bonaparte saura flatter sans le vaincre – cette vanité que Stendhal dénonce et que Chateaubriand résume : « Les Français vont instinctivement au pouvoir : ils n’aiment point la liberté, l’égalité seule est leur idole. » L’Empereur saura flatter leur zèle égalitaire qui est la forme nationale de l’envie tout en les comblant de  petites distinctions – grades, honneurs, baccalauréat, etc.

Si la gloire rêvée de Napoléon et ses faits d’armes sont les siens, sa névrose de grandeur et ses illusions sont toujours les nôtres. À maints égards, sa lourde empreinte dans l’imaginaire national ne s’est pas effacée, la preuve, ses pires détracteurs parlent de lui comme s’il était vivant.

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Avril 2021 – Causeur #89

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain, essayiste et journaliste littéraire

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