Les statues n’échappent pas au nouveau maccarthysme progressiste. Au nom de l’antiracisme et du progrès on déboulonne, à Rouen un maire socialiste veut remplacer Napoléon par Gisèle Halimi…
À intervalles réguliers, on embête les statues. Sans doute parce que, malgré leur majesté, elles sont immuables et ne peuvent pas se défendre. D’abord, on n’arrête pas de les déplacer. Le Penseur de Rodin se trouvait initialement place du Panthéon, à Paris. Il faut maintenant payer un ticket pour le voir dans un musée. Pense-t-il désormais plus sereinement depuis qu’il est à l’abri des éléments ? Ce n’est pas sûr.
Et puis évidemment, on déboulonne, aujourd’hui comme hier. La mode 2020 nous est venue des États-Unis, où des activistes ont pensé que le quotidien des Noirs serait plus agréable si on abattait quelques symboles. En France – au nom d’un antiracisme carnavalesque –, on a maculé Colbert de peinture (ce qui n’a pas dû manquer de le distraire) et on a détruit en Martinique la statue de Joséphine de Beauharnais – qui avait déjà été décapitée il y a trente ans. L’époux de la femme sans tête est aussi dans le collimateur des redresseurs de torts historiques.
Gisèle Halimi pour remplacer Napoléon ?
À Rouen, le nouveau maire socialiste, Nicolas Mayer-Rossignol, a lancé un grand débat autour de la statue équestre de Napoléon érigée devant l’hôtel de ville en 1865. Trop phallique, cette représentation de l’empereur en chef de guerre ? L’édile envisage de l’évincer et de le remplacer par une figure féminine. Naturellement, le processus sera participatif et se fera par le biais d’un débat citoyen ! Le casting s’est porté sur Gisèle Halimi, figure emblématique de la lutte pour les droits des femmes, que certains veulent envoyer au Panthéon et d’autres en orbite autour de la Lune. L’inventeur du Code civil sera déplacé, peut-être vendu au poids, et on lui substituera sur le même socle une nouvelle idole – qu’il sera chaudement recommandé de venir révérer religieusement. Si le maire est consistant, le nouveau monument devrait ressembler au précédent… Je me demande tout de même si le monde est prêt pour une statue de Gisèle Halimi à cheval ?
Conflans-Sainte-Honorine peut-il annoncer l’équivalent de la tragédie de Philippeville?
En août 1955, l’insurrection du FLN s’essoufflait et l’organisation indépendantiste redoutait que les avances faites par Jacques Soustelle, le gouverneur général de l’Algérie, ne rencontrent des échos favorables chez les insurgés. La direction du FLN décida alors de dresser un mur de sang entre pieds-noirs et musulmans.
Plusieurs milliers de paysans munis d’armes blanches et encadrés par des moudjahidin armés de fusils attaquèrent des villages dans la région de Philippeville et égorgèrent des Européens et des notables pro-français. Les conditions des meurtres furent horribles, on fracassa le crâne d’enfants contre des murs, des femmes furent violées avant d’être coupées en morceaux. On tua un gamin devant sa mère et on replaça le petit cadavre dans le ventre de celle-ci après l’avoir éventrée. En représailles, des milices pieds noirs aidées par des unités spéciales de parachutistes et de légionnaires commirent des représailles atroces en exécutant entre 1500 et 3500 musulmans de plus de 14 ans. L’armée et le croiseur Montcalm bombardèrent les zones musulmanes suivant la doctrine de la responsabilité collective, en vigueur alors dans la doctrine coloniale. Ces massacres aveugles et injustifiables focalisèrent l’attention internationale sur le drame de l’Algérie. Le piège du FLN avait fonctionné : aucune paix de compromis n’était désormais possible, tant la haine était forte des deux côtés et les seules solutions étaient l’abandon de l’Algérie ou sa partition.
L’autre radicalisation
La décapitation de Samuel Paty peut rappeler les massacres de Philippeville. D’un côté, une partie des Français, révulsée par cette exécution sauvage, envisage des solutions extrêmes. Jamais les appels pour l’expulsion des musulmans n’ont été aussi nombreux sur les réseaux sociaux. La haine a fait un bond spectaculaire et le slogan « vous n’aurez pas ma haine » semble mièvre et dépassé.
En écho à ces Français radicalisés, on trouve de l’autre côté des islamistes absolument indignés par les caricatures de Mahomet qui, par réaction au drame, fleurissent sur les réseaux sociaux ou seront diffusées prochainement par des enseignants solidaires de la victime. En effet, si une majorité de musulmans se contente de déplorer qu’on mette en avant ces dessins, blâme le professeur et est horrifiée par le meurtre, d’autres plus extrémistes voient dans l’action de M. Paty une véritable déclaration de guerre à l’islam. Représenter Mahomet nu est pour une minorité qu’il est malaisé de mesurer aussi grave (voire plus) que de décapiter un homme. Selon un sondage de 2017, 30% des musulmans sont favorables à l’instauration de la charia, qui prévoit la peine de mort pour blasphème.
C’est dans ce terreau qu’on trouve les laudateurs de l’égorgeur. Il est difficile de dire combien ils sont, mais, comme 20% des moins de dix-huit ans sont musulmans, ils constituent un pourcentage significatif de notre jeunesse. Ils sont moins enclins que leurs aînés à faire des concessions. Ils veulent obliger la France à se plier à leurs coutumes et à tout accepter sans rechigner.
La pente de la soumission
Certes beaucoup de Français sont sur la pente de la soumission comme l’a si bien décrit Michel Houellebecq dans son roman éponyme. Hier ont fleuri nombre de commentaires du genre « Ce professeur l’a bien cherché ». Pourtant, si un catholique avait égorgé Plantu pour son dessin montrant le Pape sodomisant un enfant de chœur, l’indignation aurait vraiment été générale. Pas là ! Un vaste marais est prêt à instaurer de jure ou de facto un délit de blasphème et à céder aux islamistes en France. On le voit bien avec le débat sur les certificats de virginité où circulent des arguments ahurissants : « Il ne faut pas les interdire, car ils donnent lieu à de belles fêtes familiales »…
Néanmoins, une minorité de nos compatriotes veut résister, y compris par la force. Des violences pourraient-elles éclater ? Difficile de le dire, mais il faut espérer que non, car une intifada interminable provoquerait l’effondrement économique de la France sans résoudre aucun problème. Malheureusement, il suffit parfois de peu de choses pour que les événements se précipitent dans un sens ou dans un autre, et il suffit que dans chaque camp une minorité agissante souhaite le conflit pour que le drame éclate.
Ensauvagement. La délinquance en milieu scolaire progresse. La cabale numérique contre Samuel Paty a rappelé que nos enseignants sont confrontés à des difficultés très dures. Si elle représenterait un changement de paradigme énorme pour notre société, l’installation de caméras de surveillance dans les classes (par exemple dans les établissements des “territoires perdus”) est une solution pratique qu’on aurait tort d’écarter immédiatement.
L’indiscipline dans les classes de certains collèges et lycées est un fléau. Elle détruit le moral des profs comme les chances des élèves studieux. Elle sert de marchepied aux revendications communautaristes, comme à la glorification des petits caïds. Elle est le terreau fertile où s’épanouissent, dans un sentiment permanent d’impunité, les vocations des petits comme des grands voyous. Cet abandon, ce renoncement de l’Éducation Nationale à se faire respecter, c’est en cela que des quartiers entiers sont “défavorisés”.
Les enfants doivent pouvoir y étudier en toute sérénité comme tous les autres petits Français qui sont (encore) protégés de ce fléau.
Il y aurait un moyen simple, techniquement facile, et peu onéreux, pour progresser dans la résolution de ce grave problème. Un moyen qui serait protecteur pour les enseignants comme pour les élèves. Un outil indiscutable et à valeur probante qui permettrait de détecter immédiatement les comportements inacceptables, tout en exonérant les enseignants d’avoir à « rapporter » des faits à leur hiérarchie, ce qui n’est parfois pas sans danger. Un moyen qui couperait court à l’interventionnisme des parents. Mais un moyen qui ferait hurler dans les chaumières bien-pensantes de la gauche, comme dans les chapelles de nombreux syndicats d’enseignants. Je veux parler de la captation vidéo de ce qui se passe en classe.
De nombreuses questions
Bien sûr, une telle révolution nécessiterait une réflexion approfondie sur la façon de la mettre en œuvre. Ainsi il ne faudrait pas que cela puisse devenir un outil de surveillance pédagogique de l’enseignant, tant par sa hiérarchie que par l’institution. Il est tout à fait imaginable que l’Éducation Nationale ne puisse pas avoir accès aux enregistrements, sauf dans des situations très spécifiques ou lorsque des faits graves mettraient en cause sa responsabilité. Le stockage et la consultation des enregistrements pourrait revenir à une autorité extérieure, et ne s’effectuer que dans des cas précis. Faudrait-il que ce système soit mis en place dans tous les collèges et lycées, ou dans certaines zones seulement ? Faut-il qu’il se fasse sur la base du volontariat, par établissement ou par enseignant ? Les questions sont nombreuses, mais il ne devrait pas être si difficile d’élaborer une stratégie à la fois efficace, dissuasive, et respectueuse de la liberté des professeurs. Prendre une telle décision ce serait poser un acte audacieux, et vigoureux. Aujourd’hui si l’on n’a pas le courage de prendre des décisions de rupture, et qui ne font pas forcément consensus, l’avenir est sombre.
La vidéo surveillance n’a jamais eu bonne presse chez nombre de nos intellectuels de gauche. On se souvient des levées de bouclier quand certaines villes commencèrent à s’équiper de quelques caméras. Totalitarisme… Société policière… Les sempiternelles références orwelliennes sont connues. Malgré tout, chacun trouve aujourd’hui normal et utile que les caméras de surveillance jouent un rôle déterminant dans l’élucidation et la compréhension de nombreuses affaires. Sans parler des captations par smartphone qui sont permanentes partout où il se passe quelque chose, y compris en classe.
Identifier et sanctionner
La vidéo surveillance permettrait de mieux comprendre les mécanismes qui sont à l’œuvre dans les classes à problème, d’identifier et de sanctionner. La sanction sévère et immédiate par l’autorité judiciaire, si nécessaire, étant bien sûr l’indispensable corollaire de cette surveillance. À ce titre elle jouerait rapidement un rôle préventif d’une redoutable efficacité.
Il faut cesser de se voiler la face, de refuser de voir les choses telles qu’elles sont. Le temps de la compréhension, de l’écoute, de la médiation, de l’excuse est passé, ces concepts sont aujourd’hui vides de sens. Le défi est bien plus sérieux. Nous avons les moyens de travailler efficacement à la construction d’un monde meilleur pour nos jeunes. Utilisons-les sans état d’âme ni culpabilité.
L’île, placée en état d’urgence depuis que le camp de Moria a été volontairement incendié par ses résidents mécontents, se trouve en première ligne face à la menace turque. Ses habitants, confrontés à une invasion de clandestins encouragée par des ONG, se disent abandonnés par leur gouvernement et l’UE. Non sans raisons.
« Ils ont détruit le camp de Moria ! Il ne reste plus rien : les baraquements, les bureaux, même le petit hôpital. Ils ont tout brûlé. » Ce vendredi 11 septembre, Melpomène Atsikbasi est dans tous ses états. Dans l’improbable café Néféli de Kalloni, la deuxième ville de l’île, elle regarde les informations qui passent en boucle sur l’écran de télévision géant. Depuis l’avant-veille au matin, l’inquiétude est palpable partout à Lesbos. Le gouvernement de Kyriakos Mitsotakis vient d’ailleurs de décréter l’île en état d’urgence pour une période de quatre mois. « Cela a commencé mardi soir vers dix heures, dit Melpomène. D’abord, il y a eu trois feux dans la montagne au nord-ouest de l’île. Comme c’était la nuit, les canadairs n’ont pas pu intervenir et seuls les camions de pompiers se sont déplacés. Et puis, à minuit, c’est Moria qui a brûlé, comme par hasard. » Pour elle, comme pour l’ensemble de la population ici, les quatre feux sont liés : « Les trois premiers, simultanés, avaient pour objectif d’éloigner les secours du camp de Moria afin que celui-ci puisse brûler intégralement. Preuve que c’était bien intentionnel, quand enfin les pompiers y sont arrivés, ils ont été accueillis par des jets de pierre ! De plus, mercredi soir et jeudi matin, trois nouveaux incendies ont éclaté dans ce qui restait de Moria. Sept feux en trente-six heures, cela ne peut pas être dû au hasard. » Melpomène rappelle alors que la stratégie de la terre brûlée est une constante chez les migrants à Lesbos : déjà en 2015, ils avaient allumé un incendie sur la route d’Antissa, car ils estimaient que le bus devant les conduire en ville n’arrivait pas assez vite, puis il y eut le premier feu de baraquements à Moria provoqué par des Afghans, afin d’interdire à des familles d’autres nationalités de s’y installer ; enfin, ce sont les locaux du centre d’art-thérapie du camp de Kara Tepe qui sont partis en fumée : les islamistes de Moria avaient découvert qu’il était tenu par une ONG israélienne. Et selon Melpomène, la police de Mytilène enquête sur des SMS reçus par des migrants peu avant le déclenchement des derniers incendies. Les messages invitaient leurs destinataires à se préparer à évacuer le camp. Ils auraient été envoyés par certaines ONG et autres activistes antifascistes autoproclamés.
Un gouvernement qui ne comprend pas la colère populaire sur l’île
Malgré ses 75 ans, Melpomène est de tous les combats. En février dernier, quand le gouvernement voulait installer un deuxième « hot spot » sur l’île de Lesbos, à Karava, elle était des manifestants qui se sont heurtés aux MAT, les CRS grecs. « Notre action, dit-elle, n’avait qu’un but : montrer à Kyriakos (elle continue d’appeler Mitsotakis par son prénom, malgré sa déception) notre ras-le-bol après ces cinq ans d’invasion migratoire. Mais les MAT se sont conduits comme des voyous, ils ont frappé tout le monde : les vieux, les femmes, même Taxiarchis Véros, notre maire ! Le plus invraisemblable, c’est que le gouvernement n’ait pas compris l’immense colère populaire qui s’était exprimée le 22 janvier. Ce jour-là, pourtant, nous étions 30 000 à Mytilène à exiger le désengorgement de Lesbos. Il aura fallu les affrontements des journées de février pour que Kyriakos commence à entendre. Alors, les MAT sont repartis à Athènes, la queue basse et, peu à peu, la situation s’est légèrement améliorée. » Melpomène veut dire par là que le gouvernement a accéléré toutes les procédures (expulsions, accès au droit d’asile) et que de 27 000 en février, les migrants sont passés à 12 700 aujourd’hui. Puis elle s’écrie : « Quand j’entends dire que les Pakistanais, les Africains, etc., sont des réfugiés, ça me révolte ! Ce n’était pas Byzance ce camp, mais quand même, à côté de ce qu’ont vécu nos parents, ils n’avaient pas à se plaindre. »
Les parents en question étaient des réfugiés grecs d’Asie Mineure, les survivants de la « Grande Catastrophe », comme on appelle ici la défaite de l’armée grecque face à Atatürk en 1922. En deux vagues – l’une antérieure, l’autre postérieure au traité de Lausanne –, 1,5 million de réfugiés submergèrent le territoire grec peuplé alors de 4,5 millions d’habitants. À Lesbos même, c’est 40 000 Micrasiates qui prirent racine. Melpomène est la gardienne de cette histoire. Elle préside l’Enosis Mikrasiaton Dimou Kallonis, l’association des descendants de réfugiés d’Asie Mineure dont l’objectif est de transmettre avec exactitude ce qu’était la vie des Grecs d’Orient avant la Grande Catastrophe, d’œuvrer à ce que cet immense traumatisme ne soit pas oublié.
Melpomène rappelle l’histoire douloureuse de son peuple
Melpomène… les dieux ont visé juste en lui donnant ce nom. Qui mieux qu’elle, en effet, pourrait dire la tragédie vécue par ces Grecs d’outre-Égée ? Qui d’autre qu’elle, qui porte le nom d’une fille de Mnémosyne, pourrait davantage faire œuvre de mémoire ? Elle ajoute : « Entre 1923 et 1925, parmi les réfugiés, on comptait trois décès pour une naissance ; au total, ce sont 20 % de nos ancêtres qui sont morts lors de la première année d’exil… La Grande Catastrophe, c’est trois mille ans d’histoire effacés en un clin d’œil. Alors, quand j’entends les métanastès(“migrants”) se plaindre… » Elle n’a pas le temps de finir sa phrase, car Charis, le jeune serveur du café lui coupe poliment la parole : « Vous dites métanastès, moi je dirai plutôt lathrovioi (“clandestins”), parce que les vrais immigrés ont leurs papiers en règle, comme les avaient nos parents quand ils sont partis au Canada, en Australie, aux États-Unis. » Et Charis de rappeler : « À Lesbos, de l’après-guerre à la chute des colonels, une famille sur deux a connu l’émigration. Et aujourd’hui, ce sont les jeunes diplômés qui s’en vont. » Lui n’a pas trouvé d’emploi correspondant à sa formation, un master de marketing, pourtant il a refusé de quitter son île et préféré travailler comme garçon de café. Depuis une table voisine, Yannis, un ami de Melpomène, se mêle à la conversation (peu à peu le café va se transformer en agora) et abonde dans le sens de Charis. Méthodiquement, il affirme qu’il faut distinguer trois catégories : les prosfiguès (les vrais réfugiés, statut qu’il accorde volontiers aux Syriens de 2015), les métanastès, (les immigrés légaux qu’il juge inexistants à Lesbos) et les lathrovioi, les clandestins qu’il considère comme des eisvoléès (“envahisseurs”).
« Les prosfiguès syriens, je les ai bien accueillis en 2015 quand ils passaient devant ma maison pour se rendre à Mytilène, reprend Melpomène, je leur ai offert de l’eau et de la nourriture, même si j’étais surprise de constater qu’il n’y avait presque que des hommes parmi eux. Et jeunes encore ! Les nôtres d’hommes, en 1922, les Turcs les avaient massacrés, il ne restait plus que les femmes, les enfants et les vieillards. Ce n’est pas eux qui auraient mis le feu aux oliviers ! »
Melpomène, 75 ans, habitante de Lesbos. D.R.
L’impression d’un sacrifice des îles de la mer Égée pour répondre aux exigences d’accueil de l’UE
Soudain, tous trois se taisent tandis que tous les clients du café s’approchent de l’écran de télévision. Le patron monte le son. Les images sont celles d’affrontements entre les migrants et la police vers le camp de Kara Tepe, dans les faubourgs de Mytilène. Les nouvelles directives du ministère de l’Immigration, après mille tergiversations, semblent être de rassembler les migrants dans des locaux de l’armée à proximité de Kara Tepe, décision qu’ils contestent avec violence. Les tentes pour les accueillir sont transportées par des hélicoptères Chinook de l’armée, car les routes autour de la zone sont bloquées par la population qui s’efforce d’éviter que les 12 700 migrants, dont un certain nombre sont porteurs du virus du Covid-19, s’éparpillent dans les villages et la capitale. Dans le café survolté, le slogan « Kamia domi pouthéna ! » (« Aucune nouvelle structure ! »), né lors des journées de février, est repris en chœur. « S’ils les installent là, c’est bientôt la ville entière qu’ils vont brûler. Il n’y a qu’une seule solution : exo ! (“dehors !”) » s’exclame l’un des présents. Melpomène saute sur l’occasion pour reprendre la parole : « Pourquoi Kyriakos ne renvoie-t-il pas tout simplement ces gens-là d’où ils viennent ? Ou alors, comme dit notre gouverneur Moutsouris, pourquoi ne les refile-t-il pas à Merkel ? C’est elle qui les a appelés, non ? » Elle tempère son propos en soulignant que le gouvernement Nouvelle Démocratie a fait beaucoup plus pour Lesbos en quelques mois que Tsipras en quatre ans, qu’il a expulsé des dizaines d’ONG indésirables (on en a compté sur l’île jusqu’à 80 avec plus de 2 000 permanents) et que, grâce à lui le nombre de migrants a baissé, même si, conclut-elle, « on est en droit de se demander si tous les hommes politiques grecs, Mitsotakis compris, n’ont pas décidé de sacrifier les îles de la mer Égée, en tout premier lieu Lesbos, aux exigences de l’UE » sur l’autel de la gestion prétendument bien-pensante des flux migratoires.
Les clandestins sont le cheval de Troie d’Erdogan!
Ce choix déconcerte d’autant plus Melpomène que dans la période actuelle, en raison des tensions extrêmes avec la Turquie voisine, Lesbos, fragilisée par le chaos résultant de la destruction de Moria, pourrait aisément devenir le maillon faible du pays face au boutefeu d’Ankara. Pour elle, les migrants de l’île, quasiment tous musulmans, constituent la tête de pont de la guerre asymétrique que l’apprenti sultan mène contre la Grèce. « Les clandestins sont le cheval de Troie d’Erdogan ! » lance Charis, qui a capté sur internet une vidéo diffusée par un migrant ayant filmé le feu destructeur de Moria. « Celui qui a filmé a chanté avec d’autres ‘‘Bye bye Moria !’’ et après, il a dit clairement en turc ‘‘memnun !’’ (“super !”) » commente Charis. Scandalisée, Melpomène s’écrie : « “Bye bye Moria !’’ Quand je pense que les médias ont comparé Moria à un camp de concentration ! Quelle honte ! L’Africain qui est revenu à Moria avec le Covid qu’il avait attrapé à Athènes serait-il retourné dans le camp si c’était Auschwitz ? »
Elle fait référence à ce Somalien ayant obtenu le droit d’asile qui, quelques jours auparavant, est revenu à Moria, car tout compte fait, la vie lui semblait plus douce dans le camp qu’à Athènes où il lui fallait travailler. C’est lui qui a contaminé 35 autres migrants, d’où la mise en quarantaine de Moria… et les incendies volontaires par refus de se soumettre à cette obligation. C’est la thèse la plus retenue, même si d’autres circulent, dont celle d’une allumette craquée plus ou moins directement par Erdogan. « Et ils avaient le soutien des ‘‘antifas’’ et des ONG, dont Médecins sans frontières », ajoute Melpomène qui sort de son sac une traduction en grec des propos tenus par MSF sur son site quelques jours avant les incendies. Elle lit : « Le gouvernement grec applique une quarantaine inconsidérée et potentiellement très dommageable et nuisible au camp de Moria pour les migrants et les demandeurs d’asile de Lesbos. » Un autre client rappelle « la mascarade des 13 000 chaises devant le Bundestag », mise en scène par les ONG Seebrücke, #LeaveNoOneBehind et Campact le lundi 7 septembre 2020.
Les ONG rejetées par les habitants
Les ONG sont unanimement détestées à Lesbos. Certes, beaucoup d’entre elles sont parties depuis février, mais celles qui restent jouent un rôle toujours aussi trouble. On leur reproche d’organiser, de mèche avec les passeurs, les arrivages de migrants et de se comporter, sous couvert d’aide humanitaire, comme un État dans l’État avec la bénédiction de l’UE et des autres instances internationales. C’est ainsi que beaucoup de Lesbiens établissent un lien entre la situation présente et la perquisition opérée par la police locale dans le voilier de l’ONG allemande Sea-Watch, le Mare Liberum, qui se trouvait encore là quelques jours seulement avant les incendies. Le gouverneur de la région, Kostas Moutzouris, a quant à lui porté plainte contre Stand by me Lesvos qui a tweeté cyniquement : « After Moria, Lesvos will go down. Moria finish, Moria destroyed. »
« Quelle année terrible ! dit Melpomène en paraphrasant Victor Hugo sans le savoir, le Covid, Aghia Sophia profanée, les Turcs sur le pied de guerre et maintenant Lesbos qui brûle. »
Mardi 15 septembre, coup de fil affolé de Melpomène : « C’est le chaos ! Le gouverneur exige d’être reçu par Mitsotakis…Les clandestins et les anarchistes se battent avec la police. Dix pays de l’UE acceptent d’en prendre 400, 40 chacun. Il nous en reste 12 300 qui ne veulent pas intégrer le nouveau camp… Des bandes errent en ville. Combien ont le Covid ?… Les blindés des MAT ont investi le port. Les Mytiliniens oscillent entre désespoir et insurrection… » Mais eux n’ont pas le droit à la compassion des ONG, des militants au grand cœur et de l’Union européenne.
Ma sélection culturelle (livres et DVD) pour les vacances de la Toussaint
Le Pion qui cachait l’écrivain
Cette sortie DVD, je l’attendais depuis au moins dix ans. Un film introuvable à part en VHS vintage ! Derrière cette comédie française de 1978 signée Christian Gion (Les diplômés du dernier rang, Pizzaiolo et Mozzarel, etc…) se cache certainement le meilleur film d’apprentissage sur le métier d’écrivain. Tout ceux qui ont eu des prétentions littéraires à un moment de leur vie se reconnaîtront dans le personnage de Bertrand Barabi, pion souffre-douleur dans un lycée de province, maître auxiliaire précaire dont la titularisation s’éloigne à mesure que le chahut s’installe dans son étude. Il est cet homme en apparence transparent qui accepte les brimades de son censeur, la morgue des membres de l’imbécile académie des Belles Lettres locale, le dédain d’une collègue trop séduisante en voie d’agrégation et l’irrespect charmant de ses élèves. Mais Barabi écrit, le soir, le week-end, durant son temps de travail, il est de ces hommes flamboyants et un peu idiots qui pensent que les livres sont des exhausteurs de vie. Tout est élégant dans cette potacherie intimiste, Henri Guybet d’abord incarne un Barabi plus qu’émouvant, Claude Jade, une mère de famille que l’on a envie de serrer dans ses bras, Maureen Kerwin, peut-être l’expression la plus snobe et désirable de l’après-crise du pétrole, Galabru et Piéplu, impériaux de drôlerie avec cette science du rythme qui n’appartenait qu’à eux et puis un Claude Dauphin spectral, dont la voix s’élève, à la nuit tombante, d’un jardin public. Assurément mon coup de cœur de cette fin d’année 2020.
Le Pion, film de Christian Gion – Gaumont découverte DVD
S’attaque-t-on si impunément à une pièce maîtresse de la littérature française ? A-t-on le droit finalement d’adapter Voyage au bout de la nuit ? Est-ce bien raisonnable, sérieux même ? La mariée était décidément trop belle. Il y a des projets trop grands, trop gros, trop amples, trop chers qui ont même eu raison des velléités des producteurs de cinéma, peu enclins à modérer leurs désirs. Céline a dépiauté le roman en lui redonnant du souffle et du nerf. Ce fossoyeur des lettres académiques a modifié notre façon de lire, sa phrase dansante est venue un jour percuter notre cervelet pour ne plus quitter nos nuits. À quoi bon alors mettre en images ce qui était déjà de la littérature animée, boursouflée, grandiose et misérable, absurde et splendide. Pour comprendre les liens complexes qu’a entretenus l’écrivain avec le monde du cinéma et les multiples échecs de cette impossible adaptation du Voyage à l’écran, il fallait la patte d’un spécialiste. L’auteur et éditeur Émile Brami connaît tout sur l’ermite de Meudon, il a tout lu, tout vu, tout enregistré et tout disséqué. Ses livres sont des références. Son dernier essai limpide et bien balancé Louis-Ferdinand Céline et le cinéma n’est pas réservé aux seuls Célinolâtres, il nous explique pourquoi ça n’a pas marché. Et pourtant, ils ont été nombreux à s’y casser la tête ou leur tirelire, Duvivier, Autant-Lara, Gance, mais aussi Fellini, Audiard, Sergio Leone ou Stevenin.
Louis-Ferdinand Céline et le cinéma – Voyage au bout de l’écran – Émile Brami – Écriture
Monsieur Jadis est de retour
Quand un grand livre ressort en poche (la petite vermillon), ne pas l’acheter est plus qu’une faute de goût, c’est carrément impardonnable. C’est passer à côté d’un moment intense et instable comme dans une chanson de Johnny écrite par Goldman. Je vous promets donc « une histoire différente des autres » et « des heures incandescentes ». S’il ne fallait retenir qu’un Blondin dans votre bibliothèque, Monsieur Jadis ou l’école du soir résume le talent et l’amertume de cet écrivain qui n’était pas seulement un observateur vélocipédique accoudé aux comptoirs parisiens. Il y a dans cette œuvre pleine de larmes et de débits de boissons, une promenade chancelante en amitié(s), une stèle au monde d’avant, aux copains, au rugby, au picaresque de l’existence, aux rencontres fantasques et au blues du dimanche soir. Blondin a peur et il crie sa détresse, c’est le bluesman de l’édition française. Ne manquez pas ce chef-d’œuvre joliment préfacé par Christian Authier.
Monsieur Jadis ou l’école du soir – Antoine Blondin – la petite vermillon
Avouons-le, il est l’un des derniers journalistes qu’on lit toujours avec intérêt dans la presse écrite nationale qui a tant baissé en qualité, au fil des années. Sa signature veut dire encore quelque chose pour les quadras usés comme moi, dandys inachevés et persifleurs en charentaises. Son art de la chronique ciné ou littéraire, malgré les années et la lassitude d’écrire, reste intact. Il y a un esprit Neuhoff, dans un feuillet, deux à l’extrême rigueur, il est capable de vous glisser son humeur du moment, taquine souvent, vacharde parfois, marrante toujours. Oui, Neuhoff est drôle en veste de tweed et en mocassins à glands ; ce qui à notre époque percluse de bons sentiments et d’idéologies assassines est assurément perçu comme une tare. Dans un pays qui ne comprend rien à la blague et à la distance, au style et à la légèreté, j’ai bien peur que les écrits de Neuhoff, leur venin comique et leur nostalgie lancinante, ne soient bientôt plus qu’un mirage des Trente Glorieuses. Sur le vif, son dernier recueil, sorte de croquis de mémoire nous parle des gens qu’on aime : Jacques Laurent, Dabadie, Melville, Mastroianni, Stallone ou Frédéric Berthet. Ses papiers collés forment une œuvre dissidente dans la mélasse actuelle. Neuhoff est de notre famille.
Avec Art contemporain. Manipulation et géopolitique, Aude de Kerros s’attaque a un milieu qui souffre aussi bien de l’ingérence de l’État que de l’influence disproportionnée d’un petit nombre de collectionneurs. D’où le désamour du public pour un art devenu un produit financier comme un autre.
Dans les premières décennies de l’après-guerre, Paris, métropole mondiale des arts, est évincée par New York. À la stupéfaction générale. Pour Aude de Kerros, cette évolution/rupture n’est pas le simple résultat du cours naturel des choses, mais le produit du volontarisme américain, ses fondations et ses agences. Dans le contexte de la guerre froide, l’objectif est de contrer l’influence intellectuelle communiste en plaçant au premier plan l’art moderne américain, pourtant encore peu populaire dans son propre pays. Ses formes inédites, qui font figure de marqueurs du monde nouveau, contrastent avantageusement avec la ringardise du réalisme socialiste. La géopolitique artistique dont parle Aude de Kerros ne passe pas par la canonnière, mais elle n’exclut pas l’intervention des États.
Paris joue contre son camp
Le dynamisme du marché de New York suffit bientôt à assurer la prépondérance américaine. C’est alors que la France, dans les années Lang, devient à son tour interventionniste. Malheureusement, la méthode s’avère contre-productive. La raison en est, selon l’auteure, que les fonctionnaires de la Culture sont fascinés par le voyage à New York. Ils sont, en revanche, réservés, voire méprisants à l’égard de nombreux créateurs hexagonaux jugés provinciaux. Les « inspecteurs de la création » jouent les grands mécènes et font entrer dans les collections françaises des œuvres américaines et internationales, contribuant à la cote et au prestige de leurs auteurs. En même temps, les quelques artistes français trouvant grâce aux yeux du ministère et soutenus par ce dernier arborent souvent un hermétisme froid et universitaire qui peine à convaincre à l’international. Le résultat est déplorable. À présent, notre pays se classe loin des États-Unis, mais aussi – et c’est le plus grave – loin derrière les pays auxquels il pourrait se comparer, comme la Grande-Bretagne et l’Allemagne.
Ce n’est pas comme poser des magnets sur son frigo
Dans le domaine du cinéma, du roman ou de la chanson, il suffit de quelques euros pour donner son avis et contribuer à l’opinion. En matière d’art, le ticket d’entrée représente parfois des sommes extravagantes, de sorte qu’un tout petit nombre de collectionneurs mène le jeu. Aude de Kerros brosse leur portrait. On est loin des amateurs désintéressés aimant s’entourer de belles choses, même si ce genre de collectionneurs existe encore. Contrairement aux magnets que monsieur Tout-le-Monde met sur son frigo pour égayer sa cuisine, les trésors de l’art contemporain sommeillent bien souvent dans des stockages ou des zones franches. Les collectionneurs sont, selon l’auteure, avant tout des « influenceurs ». Ils cherchent à crédibiliser un nom d’artiste en portefeuille, un peu comme une marque ou un titre spéculatif. Il y aurait si peu de différence avec la pratique des autres produits financiers qu’Aude de Kerros parle d’« art financier ».
L’instrumentalisation des musées
Parmi les stratégies des collectionneurs, l’une des plus courantes est d’instrumentaliser les musées, en pratiquant une sorte d’entrisme. Ces institutions, aux budgets souvent limités, sont demandeuses d’apports privés. Pour les collectionneurs, la présence de leurs artistes aux cimaises des musées est essentielle : elle fait office de validation, voire de caution officielle. Cela sécurise et valorise leurs propres collections. On ne compte plus les grands mécènes qui participent aux conseils d’administration des musées d’art contemporain. Ils suggèrent des expositions, orientent les collections, font des prêts et des dons. Bref, ils placent leurs artistes en bonne position. Les conservateurs, et parfois les ministres, font des allers-retours chez leurs partenaires privés. Et dans ce domaine, personne ne se scandalise de ces évidents conflits d’intérêts.
La FIAC, foire la « plus soumise »
Les foires internationales ont de plus en plus d’importance. Selon Aude de Kerros, contrairement aux apparences, elles se caractérisent par leur extrême conformisme. Certes, une communication vitaminée met invariablement en scène une ambiance festive, des artistes émergents et des excentricités variées. Cependant, le choix des galeries participantes est très strict et le contrôle s’étend parfois même aux œuvres. Cette sélection ne recherche nullement un éclectisme de bon aloi, mais le respect des standards de l’art contemporain. On retrouve un peu partout les mêmes grandes galeries anglo-saxonnes et peu de galeries des pays hôtes. Les belles affaires tournent principalement autour des artistes les plus célèbres qui sont des valeurs sûres. Les marchands de taille moyenne et les sections « recherche » sont surtout là pour la figuration et perdent généralement de l’argent.
La FIAC est jugée par l’auteure comme la foire « la plus soumise ». Non seulement l’éventail des tendances présentées ne se diversifie pas, mais il se resserre. En témoigne, par exemple, l’éviction sans explications, il y a quelques années, des trois principales galeries figuratives françaises (Claude Bernard, Alain Blondel et Michèle Brouta). En gros, Paris sert de showcase glamour à une noria de collectionneurs étrangers venus rencontrer des galeries étrangères (70 % des participants).
Le public s’intéresse à autre chose
Le tableau d’ensemble brossé par Aude de Kerros est assez déprimant. Le plus triste est que le monde de l’art contemporain puisse parfaitement fonctionner indépendamment de l’intérêt artistique réel des œuvres concernées. Cependant, quelques lézardes sont observables sur l’édifice, qu’elle ne manque pas de pointer. Il y a d’abord, bien sûr, la désaffection du grand public. Tout le monde le sait, mais il est utile de le rappeler. Ensuite, il y a ici et là des signes faibles auxquels on peut réfléchir. Par exemple, certaines années, le marché de l’art se tasse étrangement, sans que la conjoncture soit défavorable par ailleurs. C’était le cas en 2016, où a été enregistré un repli de 20 %. Les analystes parlent de « crise de l’offre ». En clair, les œuvres mises sur le marché ne sont plus suffisamment nouvelles et attractives pour susciter le désir des acheteurs.
Le monde de l’art prétend raffoler de tout ce qui est subversif. Il aime qu’on critique et qu’on déconstruise à tout-va, mais il déteste être critiqué. Il n’en a tout simplement pas l’habitude. Ce livre s’ajoutant à plusieurs autres de la même veine, les thuriféraires de l’art contemporain penseront simplement qu’Aude de Kerros aggrave son cas. Raison de plus pour la lire !
Aude de Kerros, Art contemporain, manipulation et géopolitique : chronique d’une domination économique et culturelle, Eyrolles, 2019.
Un essai biographique de Cédric Meletta, Les Bukoliques, permet de fêter dignement le centenaire du grand poète américain, loin des clichés sur le « vieux dégueulasse ».
Charles Bukowski: cracher dans les yeux des anges
Deux dates, pour commencer. La première, il y a presque cent ans jour pour jour. Le 16 août 1920 naît en Allemagne, Heinrich Karl Bukowski. La seconde, c’est la naissance française de Buk, ou de Hank, ou de Chinaski, bref de tous les surnoms ou doubles littéraires dont il s’est affublé. Nous sommes le vendredi 22 septembre 1978, sur le plateau d’« Apostrophes ». Le grand public découvre ce soir-là un poète américain aux allures de Silène. L’époque n’est pas encore à la culture du clash télévisuel, ce qui n’empêche pas Bernard Pivot de prendre régulièrement des risques en invitant, au milieu de bons vendeurs, des figures nouvelles…
En 1978, s’il n’est pas inconnu, Bukowski est encore relativement confidentiel. Ses découvreurs sont des aventuriers de l’édition, des pirates inspirés comme Gérard Guégan au Sagittaire ou Philippe Garnier aux Humanoïdes Associés. Ils n’ont encore traduit d’une œuvre prolifique que quelques titres l’année précédente, parmi lesquels deux romans, Le Postier et Factotum, et un recueil de poèmes, L’amour est un chien de l’enfer.
Une légende hypocrite
L’émission tourne au désastre. Bukowski est ivre, comme il l’a d’ailleurs été une bonne partie de sa vie. Il boit du sancerre à la bouteille, n’écoute pas la traduction simultanée, commence à tripoter la romancière Catherine Paysan sous les yeux amusés, puis inquiets du psychiatre Gaston Ferdière qui s’occupa d’Antonin Artaud et de Cavanna. Assez vite, Bukowski est exfiltré du plateau. On peut revoir tout ça, pour les jeunes générations, sur le site de l’INA. Une légende est née. Avec ce que les légendes comportent d’hypocrisie : Buk devient une star en France, pas forcément pour de bonnes raisons. On sait qu’avec lui, il y aura de l’alcool, du sexe, de la provocation. On sait, pour reprendre un de ses titres, qu’on aura affaire à « un vieux dégueulasse ». On oublie juste qu’on va aussi rencontrer une très grande tristesse et, si l’on veut bien admettre que la poésie n’est pas simplement un discours ornemental, un très grand poète.
Mais revenons aux origines de cette tristesse. Le père de Buk, un sergent de l’armée d’occupation en Allemagne, épouse une couturière du coin déjà enceinte. Le sergent Bukowski veut rester et tente sa chance dans le bâtiment. Mais l’Allemagne des années 1920 n’est pas une terre promise, elle est plutôt une parenthèse entre deux guerres, une parenthèse ravagée par la crise économique et les prodromes du nazisme. De surcroît, le sergent bat sa femme. Finalement, il décide de retourner aux USA dès 1923 avec elle et son fils qu’il ne va pas tarder à battre aussi.
Autant être malheureux chez soi. À trois ans, quand son père décide de retrouver sa Californie natale, le petit Heinrich devient Henry, puis Charles, tandis que sa mère devient Kate, pour faire plus américain. Kate et Charles vivent à Los Angeles sous la coupe de l’ancien militaire qui continue d’aligner les échecs professionnels. Comme son fils, plus tard, alignera les canettes de bière au point, encore un titre, de « Jouer du piano ivre comme d’un instrument à percussion jusqu’à ce que les doigts saignent un peu ».
Le périmètre du poète
Los Angeles : le décor est planté et il le sera pour longtemps. Le futur Charles Bukowski entretiendra toute sa vie avec cette ville une manière d’amour vache. Il ne quittera jamais vraiment la Cité des Anges, qui ne sera pas pour lui la Mecque d’Hollywood, mais plutôt une succession de chambres payées à la semaine dans des motels ou des appartements miteux au milieu d’une mégalopole qui n’a pas de centre et dont il verra la croissance démographique exponentielle : elle passe d’un à 15 millions d’habitants entre l’enfance de Buk en pleine Grande Dépression et sa mort d’une leucémie en 1994.
Après une jeunesse dévastée par la dyslexie et une acné qui nécessite plusieurs hospitalisations, il y pratique de multiples métiers, dont celui de postier. Mais il fréquentera aussi avec passion les bibliothèques municipales et les champs de courses. Et puis les bars, bien entendu. Dans Les Bukoliques, un essai biographique inspiré, à l’élégance précise, Cédric Meletta délimite le périmètre du poète dans la grande ville, tout au long de son existence, « selon le temps imparti et l’humeur vagabonde » : « Un Lavomatic sur Lexington, un marchand de chiens de garde sur Kenmore, un squat à dealers sur Heliotrope Drive ou le bazar d’un Biélorusse naturalisé sur Normandie Avenue. » C’est un périmètre dépourvu de paillettes, une cour des miracles pour ceux qui ont raté le train du rêve américain. Le misanthrope Buk ne célébrera pas pour autant la bonté des petites gens. Son genre, c’est plutôt l’exclamation de Gabin, dans La Traversée de Paris : « Salauds de pauvres. »
Contre la contre-culture, tout contre
C’est dans ce décor, pourtant, que va naître dans un paradoxe qui n’est qu’apparent la poésie de Charles Bukowski. À sa manière, il invente un nouveau regard sur un monde désenchanté, il fait d’une vie quotidienne plutôt sordide ou, pire encore, banale et répétitive, la matière première d’une œuvre prolifique encore loin d’être totalement traduite en France. Comme ses cadets Richard Brautigan ou Raymond Carver, il sonne le glas du lyrisme d’un Walt Whitman ou de l’objectivisme de William Carlos Williams.
Il ne rejoint pas pour autant, même s’il les connaît bien, les poètes de la Beat Generation qui font de l’errance façon Easy Rider et de la drogue des moyens d’accéder à une autre réalité. On confond souvent Buk avec eux. Cédric Meletta fait bien de remettre les choses au point. Bukowski n’est pas une figure de la contre-culture : « Hank n’en veut pas de ce classement, écarte du bras les typologies comme disent les sociologues. […] Ni héraut, ni agent, ni porte-étendard. Inclassable, presque incassable. Aucun mouvement. Dans la famille coolitude “beat“ et hippie associés, je voudrais l’oncle Hank ? Non, triple non. Je dis “ Foutaises“ Bukowski aime la ville, pas les fleurs, les arbres et les paysages le saoulent, et ce, sans la moindre goutte d’alcool. »
Une question arrive vite quand on regarde la destinée de son œuvre chez nous. Pourquoi Bukowski jouit-il d’une telle popularité en France ? Pourquoi sa description d’une vie typiquement américaine rencontre-t-elle un tel écho ? Un « Apostrophes » vieux de plus de quarante ans ne suffit pas à l’expliquer.
Un homme de cœur qui écrit des histoires de cul
Qu’on nous permette une première hypothèse : Buk a trouvé une nouvelle forme qui touche le lecteur français. Cette forme, c’est la poésie narrative. Il est ainsi parfois difficile, chez Bukowski, Carver ou Brautigan de distinguer la nouvelle du poème. Le romantisme français a déjà testé, à travers le poème en prose, cette possibilité de mélanger les genres. Les textes du Spleen de Paris de Baudelaire sont des poèmes autant que des nouvelles. Ils utilisent les ressources du langage poétique, mais ils ont aussi, comme la nouvelle, une chute surprenante ou émouvante. La poésie de Bukowski fonctionne selon cette même économie. Elle n’est pas, comme une bonne partie de la poésie contemporaine, un exercice d’intimidation, une pratique de l’arrogance hermétique. Non, les poèmes de Buk se donnent avec un prosaïsme déchirant, une fausse évidence très travaillée : « ne déshabillez pas mon amour / vous risqueriez de trouver un mannequin ; / ne déshabillez pas le mannequin / vous risqueriez de trouver / mon amour »
Les mœurs actuelles, singulièrement crispées, n’aimeraient d’ailleurs sans doute pas la manière dont il parle de la sexualité. Évidemment, on trouvera toujours des pièces à charge. C’est ne pas comprendre, comme l’écrit joliment Cédric Meletta, que : « Bukowski est un homme de cœur qui écrit des histoires de cul. C’est de ce petit écart anatomique que provient son talent. »
Buk, anar de droite ?
Autre hypothèse pour expliquer cette popularité, qui tient davantage au tempérament de Buk. Il y a une sensibilité française, de Céline à Blondin, qu’on a appelé, faute de mieux, l’anarchisme de droite : individualisme radical, absence d’illusion sur la nature humaine, mépris des conventions, désillusion politique. Bukowski en donne un écho surprenant dans son oeuvre. On notera, pour étayer cette hypothèse, que Bukowski était un grand lecteur de Céline, dont il a fait un personnage dans le dernier livre publié de son vivant, Pulp : Céline n’est pas mort en 1961, il vit à Los Angeles et un détective privé est chargé par une mystérieuse cliente, qui n’est autre que la Mort, de le retrouver : « Céline était un philosophe qui savait que la philosophie était vaine ; un queutard qui savait que la baise était du vent ; Céline était un ange, il a craché dans les yeux des anges et puis il est descendu dans la rue. »
Alors, Buk, « anar de droite » ? À la fin de sa vie, quand sa situation conjugale et financière est enfin apaisée, Buk devient le copain de Sean Penn. Avec l’acteur, il est invité à un concert de U2 qui lui est dédié, ce qui ne l’empêchera pas d’écrire dans son journal : « Les gens ont besoin de ce discours anti-establishment, antiparents, antitout. Mais un groupe de rockers millionnaires et adulés, quoi qu’ils disent, ce sont eux l’establishment. » Il n’entretient, non plus, aucune illusion sur le progrès. Il a assisté, en spectateur soigneusement désengagé, dans les années 1950, 1960, 1970, aux conflits sociaux et raciaux, à la guerre du Vietnam. C’est qu’il ne faut jamais oublier que Bukowski est l’enfant d’un traumatisme historique majeur, celui de la Grande Dépression de 1929. Il en a gardé la certitude intime que toute vie était placée sous le signe d’une insécurité fondamentale et que boire était le meilleur moyen d’oublier que l’on est toujours assis sur un siège éjectable, dans l’antichambre d’une apocalypse imminente.
C’est peut-être bien, au bout du compte, ce sentiment aigu de l’éphémère qui nous le rend si proche, désormais…
On signalera également la parution de Sur l’alcool (Au Diable Vauvert, 2020), une anthologie d’écrits inédits de Bukowski sur ce qui fut son principal carburant…
Mon père qui était plutôt un intellectuel, avait pour ami Georges Baumgartner, un ancien champion suisse de boxe. Il lui avait demandé de m’entraîner avec l’arrière-pensée que si l’homme n’est pas fait pour la boxe, la boxe est faite pour l’homme. J’avais douze ans et il était temps que je me prépare à monter sur le ring. La vie, après tout, consiste à donner des coups et à en recevoir. Aussi tous les samedis après-midi, j’allais m’entraîner dans la salle de sport du Petit-Chêne où Georges Baumgartner nous préparait au grand combat de l’existence dont je pressentais déjà que nous sortirions tous vaincus. J’amusais beaucoup mon coach en récitant sur un air de rumba les catilinaires de Cicéron en latin. Il se doutait bien que ma carrière de boxeur s’arrêterait vite, mais par sympathie pour mon père, il m’avait pris sous sa protection.
Vint le jour où il fallut monter sur le ring. Je me répétais : tu n’as aucune chance, mais tente de la saisir quand même. En pure perte. Au deuxième round, je fus mis K.O., l’arcade sourcilière en sang et bien décidé à faire du latin plutôt que de la boxe. J’avais également une passion que je partageais avec mon père pour le football, mais là non plus, même comme junior au Lausanne-Sport, je ne brillais pas. Il fallait se rendre à l’évidence : je ne serais jamais ni Mike Tyson, ni une des gloires du football helvétique.
En revanche, j’aimais écouter mon père quand il me racontait la mort d’Al Brown, champion du monde des poids coq que Jean Cocteau avait pris sous sa protection et qu’il considérait tout à la fois comme un mime, un poète et un sorcier. Cocteau aimait cette « poésie active, à la syntaxe mystérieuse » qu’est la boxe. Quand Al Brown mourut le 11 avril 1951 (j’avais dix ans) dans l’oubli le plus total, alcoolique et toxicomane, son cercueil, fixé sur le toit d’une camionnette, sillonna pendant deux nuits les rues de Harlem. Ce fut sa manière à lui de prendre congé de la boxe, de la poésie et de New-York. C’est une histoire qui est restée gravée dans mémoire. À défaut d’avoir été Al Brown ou Mike Tyson, j’aurai lutté avec les mots. Là aussi, en pure perte.
C’est le plus grand acteur du monde. Il sait tout jouer, tout. Du loubard Jean-Claude, dans Les Valseuses, à Robert Taro, maire de Marseille, en passant par Danton, Rodin, Staline, Cyrano, Obélix, Marin Marais, l’abbé Donissan, etc. Plus de 220 films. Vertigineux. Il n’a aucune limite. Une scène est une scène, on la joue, voilà. Il ne faut pas être hanté par le personnage, sinon on va dans le mur. Jouer un suicidé ne signifie pas qu’il faille passer à l’acte. Il doit y avoir une sortie de secours.
Instinctif
Depardieu est un instinctif. Il sent. Il se moque d’analyser. Son corps ne le trahit jamais. Dans son nouveau livre, Ailleurs, il écrit : « Un bon acteur, c’est quelqu’un qui n’a pas peur. La peur a une odeur. Ça pue un acteur qui pense. » La peur qui nous domine, et nous empêche de vivre. Nous y sommes, au cœur de l’époque, avec des dirigeants politiques qui entretiennent au quotidien cette peur paralysante pour mieux nous asservir. C’est pour ça que Depardieu va voir ailleurs, pour échapper à ce qui gâche notre envie de vivre. Il se rend en Éthiopie, découvre un « pays merveilleux », où se résume « toute l’histoire de l’humanité ». Ce pays n’a jamais été colonisé. Les Italiens ont pourtant essayé, en vain. Depardieu : « Aucune greffe n’a pris. » L’acteur recherche un « Ailleurs proche de l’origine. » Il fustige la colonisation qui, sous prétexte de civiliser, a corrompu les hommes. Il s’en prend au passé colonial de la France. Il rappelle les monstruosités perpétrées en Algérie.
Il revient de la ville d’El Djamila, souligne sa beauté, les fruits et les légumes qui se développent sous le ciel bleu, « sans une merde de glyphosate dessus. » Les paysans connaissent tout, ils se souviennent des leçons de la nature. Il les admire. Comme il admire ceux de Tchétchénie, du Kazakhstan, ou encore d’Ouzbékistan. Mais il ne peut oublier que dans sa ville natale, Châteauroux, où il fut voyou, il a vu « des gamins revenir de la guerre avec des colliers d’oreilles d’Arabes ».
En attendant Des hommes de Lucas Belvaux
Depardieu refuse l’amnésie collective de la France. Début novembre sort le film Des hommes, de Lucas Belvaux, sur la guerre d’Algérie. Depardieu incarne Feu-de-Bois, un appelé, devenu sexagénaire raciste. De quoi en déranger plus d’un dans sa petite mort à crédit.
La France est vieille et se veut jeune. C’est terrible
L’acteur envoie un uppercut à la bien-pensance. Il est ami avec Poutine, il aime l’homme, connaît son passé, ses failles, ses douleurs. Il sait que sa mère a failli mourir sous les décombres, à Léningrad, en 1943. Elle fut sauvée in extremis par le courage et l’amour de son mari.Depardieu, bourré, a chassé le lion avec Fidel Castro, il lui a donné la recette des rillettes au lapin. Il a passé des nuits entières à converser avec François Mitterrand, à l’Élysée. Le président lui avait conseillé de lire les mémoires de Casanova. Il n’a de compte à rendre à personne. Cet homme, dont la tête ressemble de plus en plus à l’immense écrivain Joseph Kessel, est furieusementlibre. Il dit ce qu’il pense et ses vérités sont salutaires. Comme ses coups de gueule dans un pays « cassé », proche du chaos, hors de l’Histoire. « La France est vieille. Très vieille, écrit-il. Elle pourrait profiter des leçons de son ancien temps. Mais non. La France est vieille et se veut jeune. C’est terrible. »
Un regard étrangement neuf
Sa curiosité demeure pourtant celle de l’enfant qu’il n’a jamais été. Sa quête est celle des prophètes. Il cherche la façon dont « la vie, la matière et l’énergie » sont liées. Il se méfie en revanche du pouvoir politique et des religions, qui « chacune prêche une idée d’une foi qui toutes les dépasse. » C’est un animal aux aguets dans la jungle des hommes. Il fuit ceux qui veulent dicter leur loi. Il déteste les écolos, par exemple, qui se foutent de sauver la planète. Il tempête : « Ce sont des inquisiteurs, des ayatollahs, des Hitler du bien, les totalitaires de demain. »
Depardieu continue de promener sa silhouette épaissie sur des chemins de hasard. Son regard reste étrangement neuf, son esprit ouvert à l’impossible. Fils d’un père analphabète et alcoolique, le Dédé, il a quitté l’école très jeune, n’est pas baptisé, et possède aujourd’hui une culture encyclopédique. C’est qu’il a été épargné par les radiations idéologiques de l’Éducation nationale. Il a lu seul. « Un livre, note-t-il, c’est une porte sur la vie. » Il aime Michel Houellebecq, « dandy magnifique ». Depardieu : « J’ai passé quelques semaines avec Houellebecq, je l’ai vu amoureux, je l’ai vu pervers, je l’ai vu manipulateur, je l’ai vu insupportable, je l’ai vu engoncé, mais je l’ai toujours vu honnête. Jamais il ne se ment. Sinon tu ne peux pas écrire ce qu’il écrit. »Depardieu a raison, on devient vite un fonctionnaire du culturel. Ils grouillent sur le cadavre du style.
Cet excessif sans surmoi est encore debout à chanter Barbara, il vagabonde dans le désert, pleure devant un troupeau de chevaux sauvages dans la steppe d’Asie centrale. Il a connu le pire drame qu’un père puisse connaître : la mort de son fils, Guillaume. Guillaume, cet écorché vif, détruit d’avoir porté le nom de Depardieu, à qui les juges n’ont laissé aucune chance — trois ans de prison ferme pour deux grammes d’héro. L’acteur est allé le voir en taule. Les prisonniers, dans leur cellule, gueulaient : « On va l’enculer, ton fils ! »
Depardieu continue, malgré tout, d’aimer la vie. Sa mère, la Lilette, a tenté de se débarrasser de lui à l’aiguille à tricoter. Il a survécu, aidé la Lilette à accoucher de ses frères et sœurs. Il a coupé le cordon, tapé sur le corps du nouveau-né pour « ouvrir » les poumons. Comme le font les paysans. Depardieu, c’est un « acteur agricole », a dit un jour Bertrand Blier. Il a pardonné à sa mère, il est passé à autre chose, ne regardant jamais derrière lui. Il y avait un secret de famille : le père de la Lilette avait une liaison avec la mère du Dédé. Lilette, en l’apprenant, avait voulu faire passer celui qui ne s’appelait pas encore Gérard. « Quand je suis arrivé, elle allait se barrer à cause de ça, confie Depardieu. Je lui ai coupé les jambes. » Il a pris, en effet, les jambes de sa mère. Quant à ce lourd secret, il l’a inhibé très longtemps devant les femmes.
Ailleurs, composé de courts chapitres, nerveux, avec des phrases parfois paradoxales, recèle une sagesse solaire. L’Ailleurs doit nous amener à « la beauté de la vie. À ne plus juger. À aimer tout simplement. » Il doit nous inviter à voyager là où personne ne va, sans bagage, la tête vidangée. Il doit nous permettre de rencontrer des hommes qu’on comprendra d’un simple regard.
Un rêve ouzbek
Dans le très beau film d’Arnaud Frilley, Mon rêve ouzbek, Depardieu marche sur le sable blanc de la mer d’Oural asséchée par « un abruti de politique, Khrouchtchev ». Il est au milieu d’immenses épaves de bateaux, rouillées. Il parle. Sa voix grave nous touche. Il suit sa nature de nomade. Les paysages sont grandioses. Le vent souffle comme au premier matin du monde. Plus loin, dans le film, Depardieu se met à prier, lèvres salées, cheveux en désordre, bras tendus vers le ciel. Il dit, de cette façon de dire si particulière : « Désert, il faut tout le silence des mots pour dire ton nom. » À cet instant, l’homme semble en paix avec lui-même.
Face à la barbarie islamiste, les alertes ayant été nombreuses, le ras-le-bol de la politique de la bougie et le désir de mesures fortes pour sauver la France vont grandissant. En leur absence, une décennie noire pourrait débuter.
Allez, c’est reparti pour un tour : « sidération », bougies, proclamations, « bouleversantes » chansonnettes, « tous unis contre la barbarie », manif à Répu, union-sacrée, vous-n’aurez-pas-ma-haine, fleurs, l’imam Chalghoumi, « mesures fortes », peluches, « radicalisation », les-valeurs-de-la-République, l’immense-majorité-des-musulmans, la « résistance » sur Twitter et Facebook, la-guerre-contre-le-terrorisme. C’est reparti et, comme d’habitude, dans quelques jours, on n’en parlera plus. Jusqu’à la prochaine « sidération », les prochaines bougies, etc. Il faut croire que les Français ont pris le pli ; depuis Merah, deux-cent-soixante-sept kouffars sont morts sous les coups de l’islamisme. Mais les pouvoirs publics en sont encore à se demander s’il serait bien convenable d’expulser des étrangers en situation irrégulière qui prônent le djihad…
Le rapport Obin date de… 2004
Cette fois, c’était un professeur d’histoire-géographie. L’autre jour, un Tchétchène de dix-huit ans l’a saigné en pleine rue, et a ensuite exhibé sa tête sur les réseaux sociaux. Il s’appelait Samuel Paty, il avait quarante-sept ans, un enfant de cinq ans. Le 5 octobre, il avait soumis deux de ses classes à la liberté d’expression. Nous connaissons la suite, du moins dans les grandes lignes. On sait déjà que l’institution était « gênée » ; on sait que des « gamins » ont aidé l’assassin à le trouver. Cet engrenage « sidère », paraît-il. Moi, il ne m’étonne en rien.
Les Territoires perdus de la République ont presque vingt ans. Le rapport Obin date de 2004, année de la loi contre le voile à l’école qui devait – dans l’esprit du législateur – clore l’affaire ouverte à Creil en 1989. Nombreux furent, dès le début des années 2000, les « réactionnaires » qui annoncèrent ce qui allait se produire. Dantec, Camus, Finkielkraut l’annonçaient. Il y eut Robert Redeker. Mais non, affirmait le camp du Bien, il n’y avait « aucun problème » avec l’islam. C’était même, ajoutaient les intellectuels organiques, en « stigmatisant » les musulmans que l’on risquait de rater le superbe train du multiculturalisme. Les historiens Olivier Pétré-Grenouilleau et Sylvain Gouguenheim devaient se taire ; Christiane Taubira expliquait qu’il ne fallait pas parler des traites interafricaines afin de donner une image positive de l’Afrique à ceux qui arrivaient ici par peuples entiers du fait de lois scélérates. Certes, pour savoir ce qui se passait quand on ne vivait pas avec la « diversité », il fallait être curieux, ne pas se payer de mots et de bons sentiments, ne pas être de ces « citoyens du monde » pour qui la France n’est qu’une réalité géographique et fiscale. Les alertes n’ont pas manqué.
Ce sont les responsables du désastre qui prétendent le conjurer
Aujourd’hui même la gauche officielle défile. Les principaux responsables du désastre prétendent le conjurer. Ces gens n’ont honte de rien. C’est à se taper la tête contre les murs, non ? Et vous croyez vraiment que ces gus peuvent nous protéger des barbus ? Une fois « l’émotion » passée, ils vous vendront encore plus de « vivrensemble » – ils ont déjà commencé. Certes, les conséquences, ça, je crois qu’ils ont enfin un peu capté. Mais les causes…
J’avais une amie psychologue qui travaillait dans un centre pour réfugiés. Bien sûr, elle était de gauche. Elle s’occupait de « mineurs isolés » venus, pour l’essentiel, du Pakistan. Un jour, impavide, elle me racontait qu’elle devait « expliquer » aux jeunes hommes que non, ce n’était « pas bien » de vouloir brûler une « sœur » parce qu’elle flirtait avec un « mécréant ». On fait quoi avec ça ? Des sorties poney ? L’ironie suprême de la chose, c’est que mon amie était Yougoslave, qu’elle avait vécu les deux guerres, et qu’elle les attribuait fort justement en premier lieu à la volonté de ne pas du tout « vivrensemble » des Bosniens et des Kosovars. L’expérience lui prouvait donc que l’islam ne manifestait pas une « altérité » folle. Elle pensait d’ailleurs que la France risquait le même sort, mais elle restait de gauche : ses « valeurs » lui importaient bien plus que le destin de son pays – d’adoption, en l’occurrence. Partout, depuis l’hégire, les non-musulmans sont, en terre d’islam, au mieux, des citoyens de seconde zone. Le Coran le dit : la communauté des croyants est supérieure aux autres. D’obscurs imams formés dans un kebab, des politiciens sots ou calculateurs, des journalistes jamais revenus de leurs vacances dans un riad de Marrakech peuvent le nier, la lettre est têtue – et pour un musulman conséquent, la lettre est tout.
Désarmés, au propre comme au figuré
Le progressisme refuse catégoriquement de considérer les cultures pour ce qu’elles sont ; plein d’orgueil, il croit que tous les hommes ont envie de le rejoindre. Il a fait et continue de faire preuve vis-à-vis de l’islamisme qu’une légèreté criminelle. Du reste, si les flots d’immigrés – pour la plupart musulmans – qui pénètrent chaque année en Europe étaient faibles, peut-être pourrions-nous les assimiler. Mais c’est par centaines de milliers que, chaque année, nous accueillons des individus qui, majoritairement, ignorent tout voire méprisent notre histoire, notre culture, nos coutumes et nos mœurs. Qu’est-ce qu’une femme en mini-jupe pour un paysan soudanais ? Qu’est-ce que la laïcité pour un clandestin afghan ? Qu’est-ce que la liberté d’expression pour un réfugié tchétchène ?
Le pouvoir macroniste pourra prendre les « mesures » les plus « fermes » – et je ne crois pas un seul instant qu’il le fera –, il devra du reste affronter un autre pouvoir qui, depuis trop longtemps, s’occupe de ce qui ne le regarde pas : la justice. C’est la magistrature française qui, par l’intermédiaire du GISTI, a défendu victorieusement le regroupement familial ; c’est le Conseil d’État qui a consacré le délirant « droit de mener une vie familiale normale ». Dominée intellectuellement par le trotskyste Syndicat de la magistrature, cette dernière s’émeut à chaque fois qu’un ministre évoque la possibilité de réviser le droit des étrangers. Par ailleurs, le droit communautaire va encore plus loin ; le juge européen consolide régulièrement le droit, pour quiconque, de venir s’installer dans l’UE. Plus généralement, c’est toute la machinerie européiste qui promeut l’immigration comme une nécessité et un devoir. En 2017, le commissaire Dimitris Avramopoulos, tout sauf un anar, déclarait : « Nous ne pouvons pas et ne pourrons jamais arrêter l’immigration. Nous devons tous être prêts à accepter l’immigration, la mobilité et la diversité comme nouvelle norme et à adapter nos politiques en conséquence. C’est un impératif moral, mais aussi économique et social pour notre continent vieillissant. » Au fond, rien de nouveau sous le soleil : le gauchisme a toujours été l’idiot utile du capital.
Il conviendrait encore, bien sûr, de parler du « monde de la culture », de l’Université, des médias, des associations, de la loi Avia, de BLM, etc. Mais je dois faire court. Court comme le temps qu’il nous reste avant que la France ne sombre dans la guerre civile. À présent, chacun d’entre nous doit, comme le dirait le préfet Lallement, choisir son camp. Cela n’arrive pas qu’aux autres. Un jour, ce sera peut-être votre mère, votre fils, vous-même ; cela aura lieu dans la rue, le métro, au bureau, au restaurant… C’est parti, et ça va durer. Désarmés, au propre comme au figuré, nous pourrions être rentrés dans une décennie noire.
Les statues n’échappent pas au nouveau maccarthysme progressiste. Au nom de l’antiracisme et du progrès on déboulonne, à Rouen un maire socialiste veut remplacer Napoléon par Gisèle Halimi…
À intervalles réguliers, on embête les statues. Sans doute parce que, malgré leur majesté, elles sont immuables et ne peuvent pas se défendre. D’abord, on n’arrête pas de les déplacer. Le Penseur de Rodin se trouvait initialement place du Panthéon, à Paris. Il faut maintenant payer un ticket pour le voir dans un musée. Pense-t-il désormais plus sereinement depuis qu’il est à l’abri des éléments ? Ce n’est pas sûr.
Et puis évidemment, on déboulonne, aujourd’hui comme hier. La mode 2020 nous est venue des États-Unis, où des activistes ont pensé que le quotidien des Noirs serait plus agréable si on abattait quelques symboles. En France – au nom d’un antiracisme carnavalesque –, on a maculé Colbert de peinture (ce qui n’a pas dû manquer de le distraire) et on a détruit en Martinique la statue de Joséphine de Beauharnais – qui avait déjà été décapitée il y a trente ans. L’époux de la femme sans tête est aussi dans le collimateur des redresseurs de torts historiques.
Gisèle Halimi pour remplacer Napoléon ?
À Rouen, le nouveau maire socialiste, Nicolas Mayer-Rossignol, a lancé un grand débat autour de la statue équestre de Napoléon érigée devant l’hôtel de ville en 1865. Trop phallique, cette représentation de l’empereur en chef de guerre ? L’édile envisage de l’évincer et de le remplacer par une figure féminine. Naturellement, le processus sera participatif et se fera par le biais d’un débat citoyen ! Le casting s’est porté sur Gisèle Halimi, figure emblématique de la lutte pour les droits des femmes, que certains veulent envoyer au Panthéon et d’autres en orbite autour de la Lune. L’inventeur du Code civil sera déplacé, peut-être vendu au poids, et on lui substituera sur le même socle une nouvelle idole – qu’il sera chaudement recommandé de venir révérer religieusement. Si le maire est consistant, le nouveau monument devrait ressembler au précédent… Je me demande tout de même si le monde est prêt pour une statue de Gisèle Halimi à cheval ?
Conflans-Sainte-Honorine peut-il annoncer l’équivalent de la tragédie de Philippeville?
En août 1955, l’insurrection du FLN s’essoufflait et l’organisation indépendantiste redoutait que les avances faites par Jacques Soustelle, le gouverneur général de l’Algérie, ne rencontrent des échos favorables chez les insurgés. La direction du FLN décida alors de dresser un mur de sang entre pieds-noirs et musulmans.
Plusieurs milliers de paysans munis d’armes blanches et encadrés par des moudjahidin armés de fusils attaquèrent des villages dans la région de Philippeville et égorgèrent des Européens et des notables pro-français. Les conditions des meurtres furent horribles, on fracassa le crâne d’enfants contre des murs, des femmes furent violées avant d’être coupées en morceaux. On tua un gamin devant sa mère et on replaça le petit cadavre dans le ventre de celle-ci après l’avoir éventrée. En représailles, des milices pieds noirs aidées par des unités spéciales de parachutistes et de légionnaires commirent des représailles atroces en exécutant entre 1500 et 3500 musulmans de plus de 14 ans. L’armée et le croiseur Montcalm bombardèrent les zones musulmanes suivant la doctrine de la responsabilité collective, en vigueur alors dans la doctrine coloniale. Ces massacres aveugles et injustifiables focalisèrent l’attention internationale sur le drame de l’Algérie. Le piège du FLN avait fonctionné : aucune paix de compromis n’était désormais possible, tant la haine était forte des deux côtés et les seules solutions étaient l’abandon de l’Algérie ou sa partition.
L’autre radicalisation
La décapitation de Samuel Paty peut rappeler les massacres de Philippeville. D’un côté, une partie des Français, révulsée par cette exécution sauvage, envisage des solutions extrêmes. Jamais les appels pour l’expulsion des musulmans n’ont été aussi nombreux sur les réseaux sociaux. La haine a fait un bond spectaculaire et le slogan « vous n’aurez pas ma haine » semble mièvre et dépassé.
En écho à ces Français radicalisés, on trouve de l’autre côté des islamistes absolument indignés par les caricatures de Mahomet qui, par réaction au drame, fleurissent sur les réseaux sociaux ou seront diffusées prochainement par des enseignants solidaires de la victime. En effet, si une majorité de musulmans se contente de déplorer qu’on mette en avant ces dessins, blâme le professeur et est horrifiée par le meurtre, d’autres plus extrémistes voient dans l’action de M. Paty une véritable déclaration de guerre à l’islam. Représenter Mahomet nu est pour une minorité qu’il est malaisé de mesurer aussi grave (voire plus) que de décapiter un homme. Selon un sondage de 2017, 30% des musulmans sont favorables à l’instauration de la charia, qui prévoit la peine de mort pour blasphème.
C’est dans ce terreau qu’on trouve les laudateurs de l’égorgeur. Il est difficile de dire combien ils sont, mais, comme 20% des moins de dix-huit ans sont musulmans, ils constituent un pourcentage significatif de notre jeunesse. Ils sont moins enclins que leurs aînés à faire des concessions. Ils veulent obliger la France à se plier à leurs coutumes et à tout accepter sans rechigner.
La pente de la soumission
Certes beaucoup de Français sont sur la pente de la soumission comme l’a si bien décrit Michel Houellebecq dans son roman éponyme. Hier ont fleuri nombre de commentaires du genre « Ce professeur l’a bien cherché ». Pourtant, si un catholique avait égorgé Plantu pour son dessin montrant le Pape sodomisant un enfant de chœur, l’indignation aurait vraiment été générale. Pas là ! Un vaste marais est prêt à instaurer de jure ou de facto un délit de blasphème et à céder aux islamistes en France. On le voit bien avec le débat sur les certificats de virginité où circulent des arguments ahurissants : « Il ne faut pas les interdire, car ils donnent lieu à de belles fêtes familiales »…
Néanmoins, une minorité de nos compatriotes veut résister, y compris par la force. Des violences pourraient-elles éclater ? Difficile de le dire, mais il faut espérer que non, car une intifada interminable provoquerait l’effondrement économique de la France sans résoudre aucun problème. Malheureusement, il suffit parfois de peu de choses pour que les événements se précipitent dans un sens ou dans un autre, et il suffit que dans chaque camp une minorité agissante souhaite le conflit pour que le drame éclate.
Ensauvagement. La délinquance en milieu scolaire progresse. La cabale numérique contre Samuel Paty a rappelé que nos enseignants sont confrontés à des difficultés très dures. Si elle représenterait un changement de paradigme énorme pour notre société, l’installation de caméras de surveillance dans les classes (par exemple dans les établissements des “territoires perdus”) est une solution pratique qu’on aurait tort d’écarter immédiatement.
L’indiscipline dans les classes de certains collèges et lycées est un fléau. Elle détruit le moral des profs comme les chances des élèves studieux. Elle sert de marchepied aux revendications communautaristes, comme à la glorification des petits caïds. Elle est le terreau fertile où s’épanouissent, dans un sentiment permanent d’impunité, les vocations des petits comme des grands voyous. Cet abandon, ce renoncement de l’Éducation Nationale à se faire respecter, c’est en cela que des quartiers entiers sont “défavorisés”.
Les enfants doivent pouvoir y étudier en toute sérénité comme tous les autres petits Français qui sont (encore) protégés de ce fléau.
Il y aurait un moyen simple, techniquement facile, et peu onéreux, pour progresser dans la résolution de ce grave problème. Un moyen qui serait protecteur pour les enseignants comme pour les élèves. Un outil indiscutable et à valeur probante qui permettrait de détecter immédiatement les comportements inacceptables, tout en exonérant les enseignants d’avoir à « rapporter » des faits à leur hiérarchie, ce qui n’est parfois pas sans danger. Un moyen qui couperait court à l’interventionnisme des parents. Mais un moyen qui ferait hurler dans les chaumières bien-pensantes de la gauche, comme dans les chapelles de nombreux syndicats d’enseignants. Je veux parler de la captation vidéo de ce qui se passe en classe.
De nombreuses questions
Bien sûr, une telle révolution nécessiterait une réflexion approfondie sur la façon de la mettre en œuvre. Ainsi il ne faudrait pas que cela puisse devenir un outil de surveillance pédagogique de l’enseignant, tant par sa hiérarchie que par l’institution. Il est tout à fait imaginable que l’Éducation Nationale ne puisse pas avoir accès aux enregistrements, sauf dans des situations très spécifiques ou lorsque des faits graves mettraient en cause sa responsabilité. Le stockage et la consultation des enregistrements pourrait revenir à une autorité extérieure, et ne s’effectuer que dans des cas précis. Faudrait-il que ce système soit mis en place dans tous les collèges et lycées, ou dans certaines zones seulement ? Faut-il qu’il se fasse sur la base du volontariat, par établissement ou par enseignant ? Les questions sont nombreuses, mais il ne devrait pas être si difficile d’élaborer une stratégie à la fois efficace, dissuasive, et respectueuse de la liberté des professeurs. Prendre une telle décision ce serait poser un acte audacieux, et vigoureux. Aujourd’hui si l’on n’a pas le courage de prendre des décisions de rupture, et qui ne font pas forcément consensus, l’avenir est sombre.
La vidéo surveillance n’a jamais eu bonne presse chez nombre de nos intellectuels de gauche. On se souvient des levées de bouclier quand certaines villes commencèrent à s’équiper de quelques caméras. Totalitarisme… Société policière… Les sempiternelles références orwelliennes sont connues. Malgré tout, chacun trouve aujourd’hui normal et utile que les caméras de surveillance jouent un rôle déterminant dans l’élucidation et la compréhension de nombreuses affaires. Sans parler des captations par smartphone qui sont permanentes partout où il se passe quelque chose, y compris en classe.
Identifier et sanctionner
La vidéo surveillance permettrait de mieux comprendre les mécanismes qui sont à l’œuvre dans les classes à problème, d’identifier et de sanctionner. La sanction sévère et immédiate par l’autorité judiciaire, si nécessaire, étant bien sûr l’indispensable corollaire de cette surveillance. À ce titre elle jouerait rapidement un rôle préventif d’une redoutable efficacité.
Il faut cesser de se voiler la face, de refuser de voir les choses telles qu’elles sont. Le temps de la compréhension, de l’écoute, de la médiation, de l’excuse est passé, ces concepts sont aujourd’hui vides de sens. Le défi est bien plus sérieux. Nous avons les moyens de travailler efficacement à la construction d’un monde meilleur pour nos jeunes. Utilisons-les sans état d’âme ni culpabilité.
L’île, placée en état d’urgence depuis que le camp de Moria a été volontairement incendié par ses résidents mécontents, se trouve en première ligne face à la menace turque. Ses habitants, confrontés à une invasion de clandestins encouragée par des ONG, se disent abandonnés par leur gouvernement et l’UE. Non sans raisons.
« Ils ont détruit le camp de Moria ! Il ne reste plus rien : les baraquements, les bureaux, même le petit hôpital. Ils ont tout brûlé. » Ce vendredi 11 septembre, Melpomène Atsikbasi est dans tous ses états. Dans l’improbable café Néféli de Kalloni, la deuxième ville de l’île, elle regarde les informations qui passent en boucle sur l’écran de télévision géant. Depuis l’avant-veille au matin, l’inquiétude est palpable partout à Lesbos. Le gouvernement de Kyriakos Mitsotakis vient d’ailleurs de décréter l’île en état d’urgence pour une période de quatre mois. « Cela a commencé mardi soir vers dix heures, dit Melpomène. D’abord, il y a eu trois feux dans la montagne au nord-ouest de l’île. Comme c’était la nuit, les canadairs n’ont pas pu intervenir et seuls les camions de pompiers se sont déplacés. Et puis, à minuit, c’est Moria qui a brûlé, comme par hasard. » Pour elle, comme pour l’ensemble de la population ici, les quatre feux sont liés : « Les trois premiers, simultanés, avaient pour objectif d’éloigner les secours du camp de Moria afin que celui-ci puisse brûler intégralement. Preuve que c’était bien intentionnel, quand enfin les pompiers y sont arrivés, ils ont été accueillis par des jets de pierre ! De plus, mercredi soir et jeudi matin, trois nouveaux incendies ont éclaté dans ce qui restait de Moria. Sept feux en trente-six heures, cela ne peut pas être dû au hasard. » Melpomène rappelle alors que la stratégie de la terre brûlée est une constante chez les migrants à Lesbos : déjà en 2015, ils avaient allumé un incendie sur la route d’Antissa, car ils estimaient que le bus devant les conduire en ville n’arrivait pas assez vite, puis il y eut le premier feu de baraquements à Moria provoqué par des Afghans, afin d’interdire à des familles d’autres nationalités de s’y installer ; enfin, ce sont les locaux du centre d’art-thérapie du camp de Kara Tepe qui sont partis en fumée : les islamistes de Moria avaient découvert qu’il était tenu par une ONG israélienne. Et selon Melpomène, la police de Mytilène enquête sur des SMS reçus par des migrants peu avant le déclenchement des derniers incendies. Les messages invitaient leurs destinataires à se préparer à évacuer le camp. Ils auraient été envoyés par certaines ONG et autres activistes antifascistes autoproclamés.
Un gouvernement qui ne comprend pas la colère populaire sur l’île
Malgré ses 75 ans, Melpomène est de tous les combats. En février dernier, quand le gouvernement voulait installer un deuxième « hot spot » sur l’île de Lesbos, à Karava, elle était des manifestants qui se sont heurtés aux MAT, les CRS grecs. « Notre action, dit-elle, n’avait qu’un but : montrer à Kyriakos (elle continue d’appeler Mitsotakis par son prénom, malgré sa déception) notre ras-le-bol après ces cinq ans d’invasion migratoire. Mais les MAT se sont conduits comme des voyous, ils ont frappé tout le monde : les vieux, les femmes, même Taxiarchis Véros, notre maire ! Le plus invraisemblable, c’est que le gouvernement n’ait pas compris l’immense colère populaire qui s’était exprimée le 22 janvier. Ce jour-là, pourtant, nous étions 30 000 à Mytilène à exiger le désengorgement de Lesbos. Il aura fallu les affrontements des journées de février pour que Kyriakos commence à entendre. Alors, les MAT sont repartis à Athènes, la queue basse et, peu à peu, la situation s’est légèrement améliorée. » Melpomène veut dire par là que le gouvernement a accéléré toutes les procédures (expulsions, accès au droit d’asile) et que de 27 000 en février, les migrants sont passés à 12 700 aujourd’hui. Puis elle s’écrie : « Quand j’entends dire que les Pakistanais, les Africains, etc., sont des réfugiés, ça me révolte ! Ce n’était pas Byzance ce camp, mais quand même, à côté de ce qu’ont vécu nos parents, ils n’avaient pas à se plaindre. »
Les parents en question étaient des réfugiés grecs d’Asie Mineure, les survivants de la « Grande Catastrophe », comme on appelle ici la défaite de l’armée grecque face à Atatürk en 1922. En deux vagues – l’une antérieure, l’autre postérieure au traité de Lausanne –, 1,5 million de réfugiés submergèrent le territoire grec peuplé alors de 4,5 millions d’habitants. À Lesbos même, c’est 40 000 Micrasiates qui prirent racine. Melpomène est la gardienne de cette histoire. Elle préside l’Enosis Mikrasiaton Dimou Kallonis, l’association des descendants de réfugiés d’Asie Mineure dont l’objectif est de transmettre avec exactitude ce qu’était la vie des Grecs d’Orient avant la Grande Catastrophe, d’œuvrer à ce que cet immense traumatisme ne soit pas oublié.
Melpomène rappelle l’histoire douloureuse de son peuple
Melpomène… les dieux ont visé juste en lui donnant ce nom. Qui mieux qu’elle, en effet, pourrait dire la tragédie vécue par ces Grecs d’outre-Égée ? Qui d’autre qu’elle, qui porte le nom d’une fille de Mnémosyne, pourrait davantage faire œuvre de mémoire ? Elle ajoute : « Entre 1923 et 1925, parmi les réfugiés, on comptait trois décès pour une naissance ; au total, ce sont 20 % de nos ancêtres qui sont morts lors de la première année d’exil… La Grande Catastrophe, c’est trois mille ans d’histoire effacés en un clin d’œil. Alors, quand j’entends les métanastès(“migrants”) se plaindre… » Elle n’a pas le temps de finir sa phrase, car Charis, le jeune serveur du café lui coupe poliment la parole : « Vous dites métanastès, moi je dirai plutôt lathrovioi (“clandestins”), parce que les vrais immigrés ont leurs papiers en règle, comme les avaient nos parents quand ils sont partis au Canada, en Australie, aux États-Unis. » Et Charis de rappeler : « À Lesbos, de l’après-guerre à la chute des colonels, une famille sur deux a connu l’émigration. Et aujourd’hui, ce sont les jeunes diplômés qui s’en vont. » Lui n’a pas trouvé d’emploi correspondant à sa formation, un master de marketing, pourtant il a refusé de quitter son île et préféré travailler comme garçon de café. Depuis une table voisine, Yannis, un ami de Melpomène, se mêle à la conversation (peu à peu le café va se transformer en agora) et abonde dans le sens de Charis. Méthodiquement, il affirme qu’il faut distinguer trois catégories : les prosfiguès (les vrais réfugiés, statut qu’il accorde volontiers aux Syriens de 2015), les métanastès, (les immigrés légaux qu’il juge inexistants à Lesbos) et les lathrovioi, les clandestins qu’il considère comme des eisvoléès (“envahisseurs”).
« Les prosfiguès syriens, je les ai bien accueillis en 2015 quand ils passaient devant ma maison pour se rendre à Mytilène, reprend Melpomène, je leur ai offert de l’eau et de la nourriture, même si j’étais surprise de constater qu’il n’y avait presque que des hommes parmi eux. Et jeunes encore ! Les nôtres d’hommes, en 1922, les Turcs les avaient massacrés, il ne restait plus que les femmes, les enfants et les vieillards. Ce n’est pas eux qui auraient mis le feu aux oliviers ! »
Melpomène, 75 ans, habitante de Lesbos. D.R.
L’impression d’un sacrifice des îles de la mer Égée pour répondre aux exigences d’accueil de l’UE
Soudain, tous trois se taisent tandis que tous les clients du café s’approchent de l’écran de télévision. Le patron monte le son. Les images sont celles d’affrontements entre les migrants et la police vers le camp de Kara Tepe, dans les faubourgs de Mytilène. Les nouvelles directives du ministère de l’Immigration, après mille tergiversations, semblent être de rassembler les migrants dans des locaux de l’armée à proximité de Kara Tepe, décision qu’ils contestent avec violence. Les tentes pour les accueillir sont transportées par des hélicoptères Chinook de l’armée, car les routes autour de la zone sont bloquées par la population qui s’efforce d’éviter que les 12 700 migrants, dont un certain nombre sont porteurs du virus du Covid-19, s’éparpillent dans les villages et la capitale. Dans le café survolté, le slogan « Kamia domi pouthéna ! » (« Aucune nouvelle structure ! »), né lors des journées de février, est repris en chœur. « S’ils les installent là, c’est bientôt la ville entière qu’ils vont brûler. Il n’y a qu’une seule solution : exo ! (“dehors !”) » s’exclame l’un des présents. Melpomène saute sur l’occasion pour reprendre la parole : « Pourquoi Kyriakos ne renvoie-t-il pas tout simplement ces gens-là d’où ils viennent ? Ou alors, comme dit notre gouverneur Moutsouris, pourquoi ne les refile-t-il pas à Merkel ? C’est elle qui les a appelés, non ? » Elle tempère son propos en soulignant que le gouvernement Nouvelle Démocratie a fait beaucoup plus pour Lesbos en quelques mois que Tsipras en quatre ans, qu’il a expulsé des dizaines d’ONG indésirables (on en a compté sur l’île jusqu’à 80 avec plus de 2 000 permanents) et que, grâce à lui le nombre de migrants a baissé, même si, conclut-elle, « on est en droit de se demander si tous les hommes politiques grecs, Mitsotakis compris, n’ont pas décidé de sacrifier les îles de la mer Égée, en tout premier lieu Lesbos, aux exigences de l’UE » sur l’autel de la gestion prétendument bien-pensante des flux migratoires.
Les clandestins sont le cheval de Troie d’Erdogan!
Ce choix déconcerte d’autant plus Melpomène que dans la période actuelle, en raison des tensions extrêmes avec la Turquie voisine, Lesbos, fragilisée par le chaos résultant de la destruction de Moria, pourrait aisément devenir le maillon faible du pays face au boutefeu d’Ankara. Pour elle, les migrants de l’île, quasiment tous musulmans, constituent la tête de pont de la guerre asymétrique que l’apprenti sultan mène contre la Grèce. « Les clandestins sont le cheval de Troie d’Erdogan ! » lance Charis, qui a capté sur internet une vidéo diffusée par un migrant ayant filmé le feu destructeur de Moria. « Celui qui a filmé a chanté avec d’autres ‘‘Bye bye Moria !’’ et après, il a dit clairement en turc ‘‘memnun !’’ (“super !”) » commente Charis. Scandalisée, Melpomène s’écrie : « “Bye bye Moria !’’ Quand je pense que les médias ont comparé Moria à un camp de concentration ! Quelle honte ! L’Africain qui est revenu à Moria avec le Covid qu’il avait attrapé à Athènes serait-il retourné dans le camp si c’était Auschwitz ? »
Elle fait référence à ce Somalien ayant obtenu le droit d’asile qui, quelques jours auparavant, est revenu à Moria, car tout compte fait, la vie lui semblait plus douce dans le camp qu’à Athènes où il lui fallait travailler. C’est lui qui a contaminé 35 autres migrants, d’où la mise en quarantaine de Moria… et les incendies volontaires par refus de se soumettre à cette obligation. C’est la thèse la plus retenue, même si d’autres circulent, dont celle d’une allumette craquée plus ou moins directement par Erdogan. « Et ils avaient le soutien des ‘‘antifas’’ et des ONG, dont Médecins sans frontières », ajoute Melpomène qui sort de son sac une traduction en grec des propos tenus par MSF sur son site quelques jours avant les incendies. Elle lit : « Le gouvernement grec applique une quarantaine inconsidérée et potentiellement très dommageable et nuisible au camp de Moria pour les migrants et les demandeurs d’asile de Lesbos. » Un autre client rappelle « la mascarade des 13 000 chaises devant le Bundestag », mise en scène par les ONG Seebrücke, #LeaveNoOneBehind et Campact le lundi 7 septembre 2020.
Les ONG rejetées par les habitants
Les ONG sont unanimement détestées à Lesbos. Certes, beaucoup d’entre elles sont parties depuis février, mais celles qui restent jouent un rôle toujours aussi trouble. On leur reproche d’organiser, de mèche avec les passeurs, les arrivages de migrants et de se comporter, sous couvert d’aide humanitaire, comme un État dans l’État avec la bénédiction de l’UE et des autres instances internationales. C’est ainsi que beaucoup de Lesbiens établissent un lien entre la situation présente et la perquisition opérée par la police locale dans le voilier de l’ONG allemande Sea-Watch, le Mare Liberum, qui se trouvait encore là quelques jours seulement avant les incendies. Le gouverneur de la région, Kostas Moutzouris, a quant à lui porté plainte contre Stand by me Lesvos qui a tweeté cyniquement : « After Moria, Lesvos will go down. Moria finish, Moria destroyed. »
« Quelle année terrible ! dit Melpomène en paraphrasant Victor Hugo sans le savoir, le Covid, Aghia Sophia profanée, les Turcs sur le pied de guerre et maintenant Lesbos qui brûle. »
Mardi 15 septembre, coup de fil affolé de Melpomène : « C’est le chaos ! Le gouverneur exige d’être reçu par Mitsotakis…Les clandestins et les anarchistes se battent avec la police. Dix pays de l’UE acceptent d’en prendre 400, 40 chacun. Il nous en reste 12 300 qui ne veulent pas intégrer le nouveau camp… Des bandes errent en ville. Combien ont le Covid ?… Les blindés des MAT ont investi le port. Les Mytiliniens oscillent entre désespoir et insurrection… » Mais eux n’ont pas le droit à la compassion des ONG, des militants au grand cœur et de l’Union européenne.
Ma sélection culturelle (livres et DVD) pour les vacances de la Toussaint
Le Pion qui cachait l’écrivain
Cette sortie DVD, je l’attendais depuis au moins dix ans. Un film introuvable à part en VHS vintage ! Derrière cette comédie française de 1978 signée Christian Gion (Les diplômés du dernier rang, Pizzaiolo et Mozzarel, etc…) se cache certainement le meilleur film d’apprentissage sur le métier d’écrivain. Tout ceux qui ont eu des prétentions littéraires à un moment de leur vie se reconnaîtront dans le personnage de Bertrand Barabi, pion souffre-douleur dans un lycée de province, maître auxiliaire précaire dont la titularisation s’éloigne à mesure que le chahut s’installe dans son étude. Il est cet homme en apparence transparent qui accepte les brimades de son censeur, la morgue des membres de l’imbécile académie des Belles Lettres locale, le dédain d’une collègue trop séduisante en voie d’agrégation et l’irrespect charmant de ses élèves. Mais Barabi écrit, le soir, le week-end, durant son temps de travail, il est de ces hommes flamboyants et un peu idiots qui pensent que les livres sont des exhausteurs de vie. Tout est élégant dans cette potacherie intimiste, Henri Guybet d’abord incarne un Barabi plus qu’émouvant, Claude Jade, une mère de famille que l’on a envie de serrer dans ses bras, Maureen Kerwin, peut-être l’expression la plus snobe et désirable de l’après-crise du pétrole, Galabru et Piéplu, impériaux de drôlerie avec cette science du rythme qui n’appartenait qu’à eux et puis un Claude Dauphin spectral, dont la voix s’élève, à la nuit tombante, d’un jardin public. Assurément mon coup de cœur de cette fin d’année 2020.
Le Pion, film de Christian Gion – Gaumont découverte DVD
S’attaque-t-on si impunément à une pièce maîtresse de la littérature française ? A-t-on le droit finalement d’adapter Voyage au bout de la nuit ? Est-ce bien raisonnable, sérieux même ? La mariée était décidément trop belle. Il y a des projets trop grands, trop gros, trop amples, trop chers qui ont même eu raison des velléités des producteurs de cinéma, peu enclins à modérer leurs désirs. Céline a dépiauté le roman en lui redonnant du souffle et du nerf. Ce fossoyeur des lettres académiques a modifié notre façon de lire, sa phrase dansante est venue un jour percuter notre cervelet pour ne plus quitter nos nuits. À quoi bon alors mettre en images ce qui était déjà de la littérature animée, boursouflée, grandiose et misérable, absurde et splendide. Pour comprendre les liens complexes qu’a entretenus l’écrivain avec le monde du cinéma et les multiples échecs de cette impossible adaptation du Voyage à l’écran, il fallait la patte d’un spécialiste. L’auteur et éditeur Émile Brami connaît tout sur l’ermite de Meudon, il a tout lu, tout vu, tout enregistré et tout disséqué. Ses livres sont des références. Son dernier essai limpide et bien balancé Louis-Ferdinand Céline et le cinéma n’est pas réservé aux seuls Célinolâtres, il nous explique pourquoi ça n’a pas marché. Et pourtant, ils ont été nombreux à s’y casser la tête ou leur tirelire, Duvivier, Autant-Lara, Gance, mais aussi Fellini, Audiard, Sergio Leone ou Stevenin.
Louis-Ferdinand Céline et le cinéma – Voyage au bout de l’écran – Émile Brami – Écriture
Quand un grand livre ressort en poche (la petite vermillon), ne pas l’acheter est plus qu’une faute de goût, c’est carrément impardonnable. C’est passer à côté d’un moment intense et instable comme dans une chanson de Johnny écrite par Goldman. Je vous promets donc « une histoire différente des autres » et « des heures incandescentes ». S’il ne fallait retenir qu’un Blondin dans votre bibliothèque, Monsieur Jadis ou l’école du soir résume le talent et l’amertume de cet écrivain qui n’était pas seulement un observateur vélocipédique accoudé aux comptoirs parisiens. Il y a dans cette œuvre pleine de larmes et de débits de boissons, une promenade chancelante en amitié(s), une stèle au monde d’avant, aux copains, au rugby, au picaresque de l’existence, aux rencontres fantasques et au blues du dimanche soir. Blondin a peur et il crie sa détresse, c’est le bluesman de l’édition française. Ne manquez pas ce chef-d’œuvre joliment préfacé par Christian Authier.
Monsieur Jadis ou l’école du soir – Antoine Blondin – la petite vermillon
Avouons-le, il est l’un des derniers journalistes qu’on lit toujours avec intérêt dans la presse écrite nationale qui a tant baissé en qualité, au fil des années. Sa signature veut dire encore quelque chose pour les quadras usés comme moi, dandys inachevés et persifleurs en charentaises. Son art de la chronique ciné ou littéraire, malgré les années et la lassitude d’écrire, reste intact. Il y a un esprit Neuhoff, dans un feuillet, deux à l’extrême rigueur, il est capable de vous glisser son humeur du moment, taquine souvent, vacharde parfois, marrante toujours. Oui, Neuhoff est drôle en veste de tweed et en mocassins à glands ; ce qui à notre époque percluse de bons sentiments et d’idéologies assassines est assurément perçu comme une tare. Dans un pays qui ne comprend rien à la blague et à la distance, au style et à la légèreté, j’ai bien peur que les écrits de Neuhoff, leur venin comique et leur nostalgie lancinante, ne soient bientôt plus qu’un mirage des Trente Glorieuses. Sur le vif, son dernier recueil, sorte de croquis de mémoire nous parle des gens qu’on aime : Jacques Laurent, Dabadie, Melville, Mastroianni, Stallone ou Frédéric Berthet. Ses papiers collés forment une œuvre dissidente dans la mélasse actuelle. Neuhoff est de notre famille.
Avec Art contemporain. Manipulation et géopolitique, Aude de Kerros s’attaque a un milieu qui souffre aussi bien de l’ingérence de l’État que de l’influence disproportionnée d’un petit nombre de collectionneurs. D’où le désamour du public pour un art devenu un produit financier comme un autre.
Dans les premières décennies de l’après-guerre, Paris, métropole mondiale des arts, est évincée par New York. À la stupéfaction générale. Pour Aude de Kerros, cette évolution/rupture n’est pas le simple résultat du cours naturel des choses, mais le produit du volontarisme américain, ses fondations et ses agences. Dans le contexte de la guerre froide, l’objectif est de contrer l’influence intellectuelle communiste en plaçant au premier plan l’art moderne américain, pourtant encore peu populaire dans son propre pays. Ses formes inédites, qui font figure de marqueurs du monde nouveau, contrastent avantageusement avec la ringardise du réalisme socialiste. La géopolitique artistique dont parle Aude de Kerros ne passe pas par la canonnière, mais elle n’exclut pas l’intervention des États.
Paris joue contre son camp
Le dynamisme du marché de New York suffit bientôt à assurer la prépondérance américaine. C’est alors que la France, dans les années Lang, devient à son tour interventionniste. Malheureusement, la méthode s’avère contre-productive. La raison en est, selon l’auteure, que les fonctionnaires de la Culture sont fascinés par le voyage à New York. Ils sont, en revanche, réservés, voire méprisants à l’égard de nombreux créateurs hexagonaux jugés provinciaux. Les « inspecteurs de la création » jouent les grands mécènes et font entrer dans les collections françaises des œuvres américaines et internationales, contribuant à la cote et au prestige de leurs auteurs. En même temps, les quelques artistes français trouvant grâce aux yeux du ministère et soutenus par ce dernier arborent souvent un hermétisme froid et universitaire qui peine à convaincre à l’international. Le résultat est déplorable. À présent, notre pays se classe loin des États-Unis, mais aussi – et c’est le plus grave – loin derrière les pays auxquels il pourrait se comparer, comme la Grande-Bretagne et l’Allemagne.
Ce n’est pas comme poser des magnets sur son frigo
Dans le domaine du cinéma, du roman ou de la chanson, il suffit de quelques euros pour donner son avis et contribuer à l’opinion. En matière d’art, le ticket d’entrée représente parfois des sommes extravagantes, de sorte qu’un tout petit nombre de collectionneurs mène le jeu. Aude de Kerros brosse leur portrait. On est loin des amateurs désintéressés aimant s’entourer de belles choses, même si ce genre de collectionneurs existe encore. Contrairement aux magnets que monsieur Tout-le-Monde met sur son frigo pour égayer sa cuisine, les trésors de l’art contemporain sommeillent bien souvent dans des stockages ou des zones franches. Les collectionneurs sont, selon l’auteure, avant tout des « influenceurs ». Ils cherchent à crédibiliser un nom d’artiste en portefeuille, un peu comme une marque ou un titre spéculatif. Il y aurait si peu de différence avec la pratique des autres produits financiers qu’Aude de Kerros parle d’« art financier ».
L’instrumentalisation des musées
Parmi les stratégies des collectionneurs, l’une des plus courantes est d’instrumentaliser les musées, en pratiquant une sorte d’entrisme. Ces institutions, aux budgets souvent limités, sont demandeuses d’apports privés. Pour les collectionneurs, la présence de leurs artistes aux cimaises des musées est essentielle : elle fait office de validation, voire de caution officielle. Cela sécurise et valorise leurs propres collections. On ne compte plus les grands mécènes qui participent aux conseils d’administration des musées d’art contemporain. Ils suggèrent des expositions, orientent les collections, font des prêts et des dons. Bref, ils placent leurs artistes en bonne position. Les conservateurs, et parfois les ministres, font des allers-retours chez leurs partenaires privés. Et dans ce domaine, personne ne se scandalise de ces évidents conflits d’intérêts.
La FIAC, foire la « plus soumise »
Les foires internationales ont de plus en plus d’importance. Selon Aude de Kerros, contrairement aux apparences, elles se caractérisent par leur extrême conformisme. Certes, une communication vitaminée met invariablement en scène une ambiance festive, des artistes émergents et des excentricités variées. Cependant, le choix des galeries participantes est très strict et le contrôle s’étend parfois même aux œuvres. Cette sélection ne recherche nullement un éclectisme de bon aloi, mais le respect des standards de l’art contemporain. On retrouve un peu partout les mêmes grandes galeries anglo-saxonnes et peu de galeries des pays hôtes. Les belles affaires tournent principalement autour des artistes les plus célèbres qui sont des valeurs sûres. Les marchands de taille moyenne et les sections « recherche » sont surtout là pour la figuration et perdent généralement de l’argent.
La FIAC est jugée par l’auteure comme la foire « la plus soumise ». Non seulement l’éventail des tendances présentées ne se diversifie pas, mais il se resserre. En témoigne, par exemple, l’éviction sans explications, il y a quelques années, des trois principales galeries figuratives françaises (Claude Bernard, Alain Blondel et Michèle Brouta). En gros, Paris sert de showcase glamour à une noria de collectionneurs étrangers venus rencontrer des galeries étrangères (70 % des participants).
Le public s’intéresse à autre chose
Le tableau d’ensemble brossé par Aude de Kerros est assez déprimant. Le plus triste est que le monde de l’art contemporain puisse parfaitement fonctionner indépendamment de l’intérêt artistique réel des œuvres concernées. Cependant, quelques lézardes sont observables sur l’édifice, qu’elle ne manque pas de pointer. Il y a d’abord, bien sûr, la désaffection du grand public. Tout le monde le sait, mais il est utile de le rappeler. Ensuite, il y a ici et là des signes faibles auxquels on peut réfléchir. Par exemple, certaines années, le marché de l’art se tasse étrangement, sans que la conjoncture soit défavorable par ailleurs. C’était le cas en 2016, où a été enregistré un repli de 20 %. Les analystes parlent de « crise de l’offre ». En clair, les œuvres mises sur le marché ne sont plus suffisamment nouvelles et attractives pour susciter le désir des acheteurs.
Le monde de l’art prétend raffoler de tout ce qui est subversif. Il aime qu’on critique et qu’on déconstruise à tout-va, mais il déteste être critiqué. Il n’en a tout simplement pas l’habitude. Ce livre s’ajoutant à plusieurs autres de la même veine, les thuriféraires de l’art contemporain penseront simplement qu’Aude de Kerros aggrave son cas. Raison de plus pour la lire !
Aude de Kerros, Art contemporain, manipulation et géopolitique : chronique d’une domination économique et culturelle, Eyrolles, 2019.
Un essai biographique de Cédric Meletta, Les Bukoliques, permet de fêter dignement le centenaire du grand poète américain, loin des clichés sur le « vieux dégueulasse ».
Charles Bukowski: cracher dans les yeux des anges
Deux dates, pour commencer. La première, il y a presque cent ans jour pour jour. Le 16 août 1920 naît en Allemagne, Heinrich Karl Bukowski. La seconde, c’est la naissance française de Buk, ou de Hank, ou de Chinaski, bref de tous les surnoms ou doubles littéraires dont il s’est affublé. Nous sommes le vendredi 22 septembre 1978, sur le plateau d’« Apostrophes ». Le grand public découvre ce soir-là un poète américain aux allures de Silène. L’époque n’est pas encore à la culture du clash télévisuel, ce qui n’empêche pas Bernard Pivot de prendre régulièrement des risques en invitant, au milieu de bons vendeurs, des figures nouvelles…
En 1978, s’il n’est pas inconnu, Bukowski est encore relativement confidentiel. Ses découvreurs sont des aventuriers de l’édition, des pirates inspirés comme Gérard Guégan au Sagittaire ou Philippe Garnier aux Humanoïdes Associés. Ils n’ont encore traduit d’une œuvre prolifique que quelques titres l’année précédente, parmi lesquels deux romans, Le Postier et Factotum, et un recueil de poèmes, L’amour est un chien de l’enfer.
Une légende hypocrite
L’émission tourne au désastre. Bukowski est ivre, comme il l’a d’ailleurs été une bonne partie de sa vie. Il boit du sancerre à la bouteille, n’écoute pas la traduction simultanée, commence à tripoter la romancière Catherine Paysan sous les yeux amusés, puis inquiets du psychiatre Gaston Ferdière qui s’occupa d’Antonin Artaud et de Cavanna. Assez vite, Bukowski est exfiltré du plateau. On peut revoir tout ça, pour les jeunes générations, sur le site de l’INA. Une légende est née. Avec ce que les légendes comportent d’hypocrisie : Buk devient une star en France, pas forcément pour de bonnes raisons. On sait qu’avec lui, il y aura de l’alcool, du sexe, de la provocation. On sait, pour reprendre un de ses titres, qu’on aura affaire à « un vieux dégueulasse ». On oublie juste qu’on va aussi rencontrer une très grande tristesse et, si l’on veut bien admettre que la poésie n’est pas simplement un discours ornemental, un très grand poète.
Mais revenons aux origines de cette tristesse. Le père de Buk, un sergent de l’armée d’occupation en Allemagne, épouse une couturière du coin déjà enceinte. Le sergent Bukowski veut rester et tente sa chance dans le bâtiment. Mais l’Allemagne des années 1920 n’est pas une terre promise, elle est plutôt une parenthèse entre deux guerres, une parenthèse ravagée par la crise économique et les prodromes du nazisme. De surcroît, le sergent bat sa femme. Finalement, il décide de retourner aux USA dès 1923 avec elle et son fils qu’il ne va pas tarder à battre aussi.
Autant être malheureux chez soi. À trois ans, quand son père décide de retrouver sa Californie natale, le petit Heinrich devient Henry, puis Charles, tandis que sa mère devient Kate, pour faire plus américain. Kate et Charles vivent à Los Angeles sous la coupe de l’ancien militaire qui continue d’aligner les échecs professionnels. Comme son fils, plus tard, alignera les canettes de bière au point, encore un titre, de « Jouer du piano ivre comme d’un instrument à percussion jusqu’à ce que les doigts saignent un peu ».
Le périmètre du poète
Los Angeles : le décor est planté et il le sera pour longtemps. Le futur Charles Bukowski entretiendra toute sa vie avec cette ville une manière d’amour vache. Il ne quittera jamais vraiment la Cité des Anges, qui ne sera pas pour lui la Mecque d’Hollywood, mais plutôt une succession de chambres payées à la semaine dans des motels ou des appartements miteux au milieu d’une mégalopole qui n’a pas de centre et dont il verra la croissance démographique exponentielle : elle passe d’un à 15 millions d’habitants entre l’enfance de Buk en pleine Grande Dépression et sa mort d’une leucémie en 1994.
Après une jeunesse dévastée par la dyslexie et une acné qui nécessite plusieurs hospitalisations, il y pratique de multiples métiers, dont celui de postier. Mais il fréquentera aussi avec passion les bibliothèques municipales et les champs de courses. Et puis les bars, bien entendu. Dans Les Bukoliques, un essai biographique inspiré, à l’élégance précise, Cédric Meletta délimite le périmètre du poète dans la grande ville, tout au long de son existence, « selon le temps imparti et l’humeur vagabonde » : « Un Lavomatic sur Lexington, un marchand de chiens de garde sur Kenmore, un squat à dealers sur Heliotrope Drive ou le bazar d’un Biélorusse naturalisé sur Normandie Avenue. » C’est un périmètre dépourvu de paillettes, une cour des miracles pour ceux qui ont raté le train du rêve américain. Le misanthrope Buk ne célébrera pas pour autant la bonté des petites gens. Son genre, c’est plutôt l’exclamation de Gabin, dans La Traversée de Paris : « Salauds de pauvres. »
Contre la contre-culture, tout contre
C’est dans ce décor, pourtant, que va naître dans un paradoxe qui n’est qu’apparent la poésie de Charles Bukowski. À sa manière, il invente un nouveau regard sur un monde désenchanté, il fait d’une vie quotidienne plutôt sordide ou, pire encore, banale et répétitive, la matière première d’une œuvre prolifique encore loin d’être totalement traduite en France. Comme ses cadets Richard Brautigan ou Raymond Carver, il sonne le glas du lyrisme d’un Walt Whitman ou de l’objectivisme de William Carlos Williams.
Il ne rejoint pas pour autant, même s’il les connaît bien, les poètes de la Beat Generation qui font de l’errance façon Easy Rider et de la drogue des moyens d’accéder à une autre réalité. On confond souvent Buk avec eux. Cédric Meletta fait bien de remettre les choses au point. Bukowski n’est pas une figure de la contre-culture : « Hank n’en veut pas de ce classement, écarte du bras les typologies comme disent les sociologues. […] Ni héraut, ni agent, ni porte-étendard. Inclassable, presque incassable. Aucun mouvement. Dans la famille coolitude “beat“ et hippie associés, je voudrais l’oncle Hank ? Non, triple non. Je dis “ Foutaises“ Bukowski aime la ville, pas les fleurs, les arbres et les paysages le saoulent, et ce, sans la moindre goutte d’alcool. »
Une question arrive vite quand on regarde la destinée de son œuvre chez nous. Pourquoi Bukowski jouit-il d’une telle popularité en France ? Pourquoi sa description d’une vie typiquement américaine rencontre-t-elle un tel écho ? Un « Apostrophes » vieux de plus de quarante ans ne suffit pas à l’expliquer.
Un homme de cœur qui écrit des histoires de cul
Qu’on nous permette une première hypothèse : Buk a trouvé une nouvelle forme qui touche le lecteur français. Cette forme, c’est la poésie narrative. Il est ainsi parfois difficile, chez Bukowski, Carver ou Brautigan de distinguer la nouvelle du poème. Le romantisme français a déjà testé, à travers le poème en prose, cette possibilité de mélanger les genres. Les textes du Spleen de Paris de Baudelaire sont des poèmes autant que des nouvelles. Ils utilisent les ressources du langage poétique, mais ils ont aussi, comme la nouvelle, une chute surprenante ou émouvante. La poésie de Bukowski fonctionne selon cette même économie. Elle n’est pas, comme une bonne partie de la poésie contemporaine, un exercice d’intimidation, une pratique de l’arrogance hermétique. Non, les poèmes de Buk se donnent avec un prosaïsme déchirant, une fausse évidence très travaillée : « ne déshabillez pas mon amour / vous risqueriez de trouver un mannequin ; / ne déshabillez pas le mannequin / vous risqueriez de trouver / mon amour »
Les mœurs actuelles, singulièrement crispées, n’aimeraient d’ailleurs sans doute pas la manière dont il parle de la sexualité. Évidemment, on trouvera toujours des pièces à charge. C’est ne pas comprendre, comme l’écrit joliment Cédric Meletta, que : « Bukowski est un homme de cœur qui écrit des histoires de cul. C’est de ce petit écart anatomique que provient son talent. »
Buk, anar de droite ?
Autre hypothèse pour expliquer cette popularité, qui tient davantage au tempérament de Buk. Il y a une sensibilité française, de Céline à Blondin, qu’on a appelé, faute de mieux, l’anarchisme de droite : individualisme radical, absence d’illusion sur la nature humaine, mépris des conventions, désillusion politique. Bukowski en donne un écho surprenant dans son oeuvre. On notera, pour étayer cette hypothèse, que Bukowski était un grand lecteur de Céline, dont il a fait un personnage dans le dernier livre publié de son vivant, Pulp : Céline n’est pas mort en 1961, il vit à Los Angeles et un détective privé est chargé par une mystérieuse cliente, qui n’est autre que la Mort, de le retrouver : « Céline était un philosophe qui savait que la philosophie était vaine ; un queutard qui savait que la baise était du vent ; Céline était un ange, il a craché dans les yeux des anges et puis il est descendu dans la rue. »
Alors, Buk, « anar de droite » ? À la fin de sa vie, quand sa situation conjugale et financière est enfin apaisée, Buk devient le copain de Sean Penn. Avec l’acteur, il est invité à un concert de U2 qui lui est dédié, ce qui ne l’empêchera pas d’écrire dans son journal : « Les gens ont besoin de ce discours anti-establishment, antiparents, antitout. Mais un groupe de rockers millionnaires et adulés, quoi qu’ils disent, ce sont eux l’establishment. » Il n’entretient, non plus, aucune illusion sur le progrès. Il a assisté, en spectateur soigneusement désengagé, dans les années 1950, 1960, 1970, aux conflits sociaux et raciaux, à la guerre du Vietnam. C’est qu’il ne faut jamais oublier que Bukowski est l’enfant d’un traumatisme historique majeur, celui de la Grande Dépression de 1929. Il en a gardé la certitude intime que toute vie était placée sous le signe d’une insécurité fondamentale et que boire était le meilleur moyen d’oublier que l’on est toujours assis sur un siège éjectable, dans l’antichambre d’une apocalypse imminente.
C’est peut-être bien, au bout du compte, ce sentiment aigu de l’éphémère qui nous le rend si proche, désormais…
On signalera également la parution de Sur l’alcool (Au Diable Vauvert, 2020), une anthologie d’écrits inédits de Bukowski sur ce qui fut son principal carburant…
Mon père qui était plutôt un intellectuel, avait pour ami Georges Baumgartner, un ancien champion suisse de boxe. Il lui avait demandé de m’entraîner avec l’arrière-pensée que si l’homme n’est pas fait pour la boxe, la boxe est faite pour l’homme. J’avais douze ans et il était temps que je me prépare à monter sur le ring. La vie, après tout, consiste à donner des coups et à en recevoir. Aussi tous les samedis après-midi, j’allais m’entraîner dans la salle de sport du Petit-Chêne où Georges Baumgartner nous préparait au grand combat de l’existence dont je pressentais déjà que nous sortirions tous vaincus. J’amusais beaucoup mon coach en récitant sur un air de rumba les catilinaires de Cicéron en latin. Il se doutait bien que ma carrière de boxeur s’arrêterait vite, mais par sympathie pour mon père, il m’avait pris sous sa protection.
Vint le jour où il fallut monter sur le ring. Je me répétais : tu n’as aucune chance, mais tente de la saisir quand même. En pure perte. Au deuxième round, je fus mis K.O., l’arcade sourcilière en sang et bien décidé à faire du latin plutôt que de la boxe. J’avais également une passion que je partageais avec mon père pour le football, mais là non plus, même comme junior au Lausanne-Sport, je ne brillais pas. Il fallait se rendre à l’évidence : je ne serais jamais ni Mike Tyson, ni une des gloires du football helvétique.
En revanche, j’aimais écouter mon père quand il me racontait la mort d’Al Brown, champion du monde des poids coq que Jean Cocteau avait pris sous sa protection et qu’il considérait tout à la fois comme un mime, un poète et un sorcier. Cocteau aimait cette « poésie active, à la syntaxe mystérieuse » qu’est la boxe. Quand Al Brown mourut le 11 avril 1951 (j’avais dix ans) dans l’oubli le plus total, alcoolique et toxicomane, son cercueil, fixé sur le toit d’une camionnette, sillonna pendant deux nuits les rues de Harlem. Ce fut sa manière à lui de prendre congé de la boxe, de la poésie et de New-York. C’est une histoire qui est restée gravée dans mémoire. À défaut d’avoir été Al Brown ou Mike Tyson, j’aurai lutté avec les mots. Là aussi, en pure perte.
C’est le plus grand acteur du monde. Il sait tout jouer, tout. Du loubard Jean-Claude, dans Les Valseuses, à Robert Taro, maire de Marseille, en passant par Danton, Rodin, Staline, Cyrano, Obélix, Marin Marais, l’abbé Donissan, etc. Plus de 220 films. Vertigineux. Il n’a aucune limite. Une scène est une scène, on la joue, voilà. Il ne faut pas être hanté par le personnage, sinon on va dans le mur. Jouer un suicidé ne signifie pas qu’il faille passer à l’acte. Il doit y avoir une sortie de secours.
Instinctif
Depardieu est un instinctif. Il sent. Il se moque d’analyser. Son corps ne le trahit jamais. Dans son nouveau livre, Ailleurs, il écrit : « Un bon acteur, c’est quelqu’un qui n’a pas peur. La peur a une odeur. Ça pue un acteur qui pense. » La peur qui nous domine, et nous empêche de vivre. Nous y sommes, au cœur de l’époque, avec des dirigeants politiques qui entretiennent au quotidien cette peur paralysante pour mieux nous asservir. C’est pour ça que Depardieu va voir ailleurs, pour échapper à ce qui gâche notre envie de vivre. Il se rend en Éthiopie, découvre un « pays merveilleux », où se résume « toute l’histoire de l’humanité ». Ce pays n’a jamais été colonisé. Les Italiens ont pourtant essayé, en vain. Depardieu : « Aucune greffe n’a pris. » L’acteur recherche un « Ailleurs proche de l’origine. » Il fustige la colonisation qui, sous prétexte de civiliser, a corrompu les hommes. Il s’en prend au passé colonial de la France. Il rappelle les monstruosités perpétrées en Algérie.
Il revient de la ville d’El Djamila, souligne sa beauté, les fruits et les légumes qui se développent sous le ciel bleu, « sans une merde de glyphosate dessus. » Les paysans connaissent tout, ils se souviennent des leçons de la nature. Il les admire. Comme il admire ceux de Tchétchénie, du Kazakhstan, ou encore d’Ouzbékistan. Mais il ne peut oublier que dans sa ville natale, Châteauroux, où il fut voyou, il a vu « des gamins revenir de la guerre avec des colliers d’oreilles d’Arabes ».
En attendant Des hommes de Lucas Belvaux
Depardieu refuse l’amnésie collective de la France. Début novembre sort le film Des hommes, de Lucas Belvaux, sur la guerre d’Algérie. Depardieu incarne Feu-de-Bois, un appelé, devenu sexagénaire raciste. De quoi en déranger plus d’un dans sa petite mort à crédit.
La France est vieille et se veut jeune. C’est terrible
L’acteur envoie un uppercut à la bien-pensance. Il est ami avec Poutine, il aime l’homme, connaît son passé, ses failles, ses douleurs. Il sait que sa mère a failli mourir sous les décombres, à Léningrad, en 1943. Elle fut sauvée in extremis par le courage et l’amour de son mari.Depardieu, bourré, a chassé le lion avec Fidel Castro, il lui a donné la recette des rillettes au lapin. Il a passé des nuits entières à converser avec François Mitterrand, à l’Élysée. Le président lui avait conseillé de lire les mémoires de Casanova. Il n’a de compte à rendre à personne. Cet homme, dont la tête ressemble de plus en plus à l’immense écrivain Joseph Kessel, est furieusementlibre. Il dit ce qu’il pense et ses vérités sont salutaires. Comme ses coups de gueule dans un pays « cassé », proche du chaos, hors de l’Histoire. « La France est vieille. Très vieille, écrit-il. Elle pourrait profiter des leçons de son ancien temps. Mais non. La France est vieille et se veut jeune. C’est terrible. »
Un regard étrangement neuf
Sa curiosité demeure pourtant celle de l’enfant qu’il n’a jamais été. Sa quête est celle des prophètes. Il cherche la façon dont « la vie, la matière et l’énergie » sont liées. Il se méfie en revanche du pouvoir politique et des religions, qui « chacune prêche une idée d’une foi qui toutes les dépasse. » C’est un animal aux aguets dans la jungle des hommes. Il fuit ceux qui veulent dicter leur loi. Il déteste les écolos, par exemple, qui se foutent de sauver la planète. Il tempête : « Ce sont des inquisiteurs, des ayatollahs, des Hitler du bien, les totalitaires de demain. »
Depardieu continue de promener sa silhouette épaissie sur des chemins de hasard. Son regard reste étrangement neuf, son esprit ouvert à l’impossible. Fils d’un père analphabète et alcoolique, le Dédé, il a quitté l’école très jeune, n’est pas baptisé, et possède aujourd’hui une culture encyclopédique. C’est qu’il a été épargné par les radiations idéologiques de l’Éducation nationale. Il a lu seul. « Un livre, note-t-il, c’est une porte sur la vie. » Il aime Michel Houellebecq, « dandy magnifique ». Depardieu : « J’ai passé quelques semaines avec Houellebecq, je l’ai vu amoureux, je l’ai vu pervers, je l’ai vu manipulateur, je l’ai vu insupportable, je l’ai vu engoncé, mais je l’ai toujours vu honnête. Jamais il ne se ment. Sinon tu ne peux pas écrire ce qu’il écrit. »Depardieu a raison, on devient vite un fonctionnaire du culturel. Ils grouillent sur le cadavre du style.
Cet excessif sans surmoi est encore debout à chanter Barbara, il vagabonde dans le désert, pleure devant un troupeau de chevaux sauvages dans la steppe d’Asie centrale. Il a connu le pire drame qu’un père puisse connaître : la mort de son fils, Guillaume. Guillaume, cet écorché vif, détruit d’avoir porté le nom de Depardieu, à qui les juges n’ont laissé aucune chance — trois ans de prison ferme pour deux grammes d’héro. L’acteur est allé le voir en taule. Les prisonniers, dans leur cellule, gueulaient : « On va l’enculer, ton fils ! »
Depardieu continue, malgré tout, d’aimer la vie. Sa mère, la Lilette, a tenté de se débarrasser de lui à l’aiguille à tricoter. Il a survécu, aidé la Lilette à accoucher de ses frères et sœurs. Il a coupé le cordon, tapé sur le corps du nouveau-né pour « ouvrir » les poumons. Comme le font les paysans. Depardieu, c’est un « acteur agricole », a dit un jour Bertrand Blier. Il a pardonné à sa mère, il est passé à autre chose, ne regardant jamais derrière lui. Il y avait un secret de famille : le père de la Lilette avait une liaison avec la mère du Dédé. Lilette, en l’apprenant, avait voulu faire passer celui qui ne s’appelait pas encore Gérard. « Quand je suis arrivé, elle allait se barrer à cause de ça, confie Depardieu. Je lui ai coupé les jambes. » Il a pris, en effet, les jambes de sa mère. Quant à ce lourd secret, il l’a inhibé très longtemps devant les femmes.
Ailleurs, composé de courts chapitres, nerveux, avec des phrases parfois paradoxales, recèle une sagesse solaire. L’Ailleurs doit nous amener à « la beauté de la vie. À ne plus juger. À aimer tout simplement. » Il doit nous inviter à voyager là où personne ne va, sans bagage, la tête vidangée. Il doit nous permettre de rencontrer des hommes qu’on comprendra d’un simple regard.
Un rêve ouzbek
Dans le très beau film d’Arnaud Frilley, Mon rêve ouzbek, Depardieu marche sur le sable blanc de la mer d’Oural asséchée par « un abruti de politique, Khrouchtchev ». Il est au milieu d’immenses épaves de bateaux, rouillées. Il parle. Sa voix grave nous touche. Il suit sa nature de nomade. Les paysages sont grandioses. Le vent souffle comme au premier matin du monde. Plus loin, dans le film, Depardieu se met à prier, lèvres salées, cheveux en désordre, bras tendus vers le ciel. Il dit, de cette façon de dire si particulière : « Désert, il faut tout le silence des mots pour dire ton nom. » À cet instant, l’homme semble en paix avec lui-même.
Face à la barbarie islamiste, les alertes ayant été nombreuses, le ras-le-bol de la politique de la bougie et le désir de mesures fortes pour sauver la France vont grandissant. En leur absence, une décennie noire pourrait débuter.
Allez, c’est reparti pour un tour : « sidération », bougies, proclamations, « bouleversantes » chansonnettes, « tous unis contre la barbarie », manif à Répu, union-sacrée, vous-n’aurez-pas-ma-haine, fleurs, l’imam Chalghoumi, « mesures fortes », peluches, « radicalisation », les-valeurs-de-la-République, l’immense-majorité-des-musulmans, la « résistance » sur Twitter et Facebook, la-guerre-contre-le-terrorisme. C’est reparti et, comme d’habitude, dans quelques jours, on n’en parlera plus. Jusqu’à la prochaine « sidération », les prochaines bougies, etc. Il faut croire que les Français ont pris le pli ; depuis Merah, deux-cent-soixante-sept kouffars sont morts sous les coups de l’islamisme. Mais les pouvoirs publics en sont encore à se demander s’il serait bien convenable d’expulser des étrangers en situation irrégulière qui prônent le djihad…
Le rapport Obin date de… 2004
Cette fois, c’était un professeur d’histoire-géographie. L’autre jour, un Tchétchène de dix-huit ans l’a saigné en pleine rue, et a ensuite exhibé sa tête sur les réseaux sociaux. Il s’appelait Samuel Paty, il avait quarante-sept ans, un enfant de cinq ans. Le 5 octobre, il avait soumis deux de ses classes à la liberté d’expression. Nous connaissons la suite, du moins dans les grandes lignes. On sait déjà que l’institution était « gênée » ; on sait que des « gamins » ont aidé l’assassin à le trouver. Cet engrenage « sidère », paraît-il. Moi, il ne m’étonne en rien.
Les Territoires perdus de la République ont presque vingt ans. Le rapport Obin date de 2004, année de la loi contre le voile à l’école qui devait – dans l’esprit du législateur – clore l’affaire ouverte à Creil en 1989. Nombreux furent, dès le début des années 2000, les « réactionnaires » qui annoncèrent ce qui allait se produire. Dantec, Camus, Finkielkraut l’annonçaient. Il y eut Robert Redeker. Mais non, affirmait le camp du Bien, il n’y avait « aucun problème » avec l’islam. C’était même, ajoutaient les intellectuels organiques, en « stigmatisant » les musulmans que l’on risquait de rater le superbe train du multiculturalisme. Les historiens Olivier Pétré-Grenouilleau et Sylvain Gouguenheim devaient se taire ; Christiane Taubira expliquait qu’il ne fallait pas parler des traites interafricaines afin de donner une image positive de l’Afrique à ceux qui arrivaient ici par peuples entiers du fait de lois scélérates. Certes, pour savoir ce qui se passait quand on ne vivait pas avec la « diversité », il fallait être curieux, ne pas se payer de mots et de bons sentiments, ne pas être de ces « citoyens du monde » pour qui la France n’est qu’une réalité géographique et fiscale. Les alertes n’ont pas manqué.
Ce sont les responsables du désastre qui prétendent le conjurer
Aujourd’hui même la gauche officielle défile. Les principaux responsables du désastre prétendent le conjurer. Ces gens n’ont honte de rien. C’est à se taper la tête contre les murs, non ? Et vous croyez vraiment que ces gus peuvent nous protéger des barbus ? Une fois « l’émotion » passée, ils vous vendront encore plus de « vivrensemble » – ils ont déjà commencé. Certes, les conséquences, ça, je crois qu’ils ont enfin un peu capté. Mais les causes…
J’avais une amie psychologue qui travaillait dans un centre pour réfugiés. Bien sûr, elle était de gauche. Elle s’occupait de « mineurs isolés » venus, pour l’essentiel, du Pakistan. Un jour, impavide, elle me racontait qu’elle devait « expliquer » aux jeunes hommes que non, ce n’était « pas bien » de vouloir brûler une « sœur » parce qu’elle flirtait avec un « mécréant ». On fait quoi avec ça ? Des sorties poney ? L’ironie suprême de la chose, c’est que mon amie était Yougoslave, qu’elle avait vécu les deux guerres, et qu’elle les attribuait fort justement en premier lieu à la volonté de ne pas du tout « vivrensemble » des Bosniens et des Kosovars. L’expérience lui prouvait donc que l’islam ne manifestait pas une « altérité » folle. Elle pensait d’ailleurs que la France risquait le même sort, mais elle restait de gauche : ses « valeurs » lui importaient bien plus que le destin de son pays – d’adoption, en l’occurrence. Partout, depuis l’hégire, les non-musulmans sont, en terre d’islam, au mieux, des citoyens de seconde zone. Le Coran le dit : la communauté des croyants est supérieure aux autres. D’obscurs imams formés dans un kebab, des politiciens sots ou calculateurs, des journalistes jamais revenus de leurs vacances dans un riad de Marrakech peuvent le nier, la lettre est têtue – et pour un musulman conséquent, la lettre est tout.
Désarmés, au propre comme au figuré
Le progressisme refuse catégoriquement de considérer les cultures pour ce qu’elles sont ; plein d’orgueil, il croit que tous les hommes ont envie de le rejoindre. Il a fait et continue de faire preuve vis-à-vis de l’islamisme qu’une légèreté criminelle. Du reste, si les flots d’immigrés – pour la plupart musulmans – qui pénètrent chaque année en Europe étaient faibles, peut-être pourrions-nous les assimiler. Mais c’est par centaines de milliers que, chaque année, nous accueillons des individus qui, majoritairement, ignorent tout voire méprisent notre histoire, notre culture, nos coutumes et nos mœurs. Qu’est-ce qu’une femme en mini-jupe pour un paysan soudanais ? Qu’est-ce que la laïcité pour un clandestin afghan ? Qu’est-ce que la liberté d’expression pour un réfugié tchétchène ?
Le pouvoir macroniste pourra prendre les « mesures » les plus « fermes » – et je ne crois pas un seul instant qu’il le fera –, il devra du reste affronter un autre pouvoir qui, depuis trop longtemps, s’occupe de ce qui ne le regarde pas : la justice. C’est la magistrature française qui, par l’intermédiaire du GISTI, a défendu victorieusement le regroupement familial ; c’est le Conseil d’État qui a consacré le délirant « droit de mener une vie familiale normale ». Dominée intellectuellement par le trotskyste Syndicat de la magistrature, cette dernière s’émeut à chaque fois qu’un ministre évoque la possibilité de réviser le droit des étrangers. Par ailleurs, le droit communautaire va encore plus loin ; le juge européen consolide régulièrement le droit, pour quiconque, de venir s’installer dans l’UE. Plus généralement, c’est toute la machinerie européiste qui promeut l’immigration comme une nécessité et un devoir. En 2017, le commissaire Dimitris Avramopoulos, tout sauf un anar, déclarait : « Nous ne pouvons pas et ne pourrons jamais arrêter l’immigration. Nous devons tous être prêts à accepter l’immigration, la mobilité et la diversité comme nouvelle norme et à adapter nos politiques en conséquence. C’est un impératif moral, mais aussi économique et social pour notre continent vieillissant. » Au fond, rien de nouveau sous le soleil : le gauchisme a toujours été l’idiot utile du capital.
Il conviendrait encore, bien sûr, de parler du « monde de la culture », de l’Université, des médias, des associations, de la loi Avia, de BLM, etc. Mais je dois faire court. Court comme le temps qu’il nous reste avant que la France ne sombre dans la guerre civile. À présent, chacun d’entre nous doit, comme le dirait le préfet Lallement, choisir son camp. Cela n’arrive pas qu’aux autres. Un jour, ce sera peut-être votre mère, votre fils, vous-même ; cela aura lieu dans la rue, le métro, au bureau, au restaurant… C’est parti, et ça va durer. Désarmés, au propre comme au figuré, nous pourrions être rentrés dans une décennie noire.