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“Un pays qui se tient sage”: la violence policière en cliché

Tant qu'il y aura des films

“Un pays qui se tient sage”: la violence policière en cliché
© Le Bureau / Jour2fête

À sermon attendu de David Dufresne sur la violence policière (Un pays qui se tient sage) préférons un classique du film d’espionnage (Les Trois jours du Condor) et une comédie française (Adieu les cons)


 

Un pays qui se tient sage, de David Dufresne
En salles depuis le 30 septembre

 

Comme David Dufresne le dit très modestement : « Ceux qui s’intéressent à mon point de vue le connaissent : pas la peine de faire un film pour ça. » On peut pourtant parfaitement vivre sans connaître David Dufresne et vivre bien. Les « Allo @Place-Beauvau » durant le mouvement des Gilets jaunes, c’était lui, soit le signalement méticuleux et sous forme dramatisée de chaque « violence policière » et de ses effets. Dufresne se rêve manifestement en correspondant de guerre tendance Malraux, mais Macron n’étant pas Franco, il fait avec ce qu’il a. Ce qu’il a, c’est l’époque : réseaux sociaux et téléphones portables, tous délateurs, tous filmés, tous « cinéastes ». Le buzz d’abord, la pensée ensuite, s’il reste du temps. Après avoir écrit en 2012 un livre à décharge sur l’affaire de Tarnac (« un petit chef-d’œuvre », selon Mediapart), le journaliste fut candidat à Paris pour le « Parti pirate », lequel prône « la transparence numérique pour redonner du pouvoir aux citoyens » : le NGC (nouveau gauchisme chic) est comme on le voit d’une audace folle, Bill Gates and co peuvent trembler…

Avant de réaliser le documentaire dont il est ici question, David Dufresne, plus Malraux que jamais, publia évidemment un roman, Dernière sommation, autour de ces mêmes violences policières. Disons simplement que n’est pas romancier qui veut. Il est vrai que Caroline Fourest a réalisé un film de fiction, alors tout est permis, n’est-ce pas ?

Avec Un pays qui se tient sage, Dufresne aborde une forme qu’il connaît mieux, celle du documentaire soi-disant documenté. Il croit tellement aux images qu’il nourrit son film d’extraits de ces petites vidéos prises avec des téléphones et qui font désormais foi de tout et de rien, alpha et oméga de toute réflexion sur l’état du monde. Qui filme, où, quand, comment, pourquoi, qui ? Toutes ces questions n’ont aucun sens puisqu’il s’agit ici d’asséner et non de s’interroger. À telle enseigne que l’auteur est véritablement persuadé que montrer ces images sur grand écran leur donnera plus de force. Plus de flou et de grain, c’est certain. Plus de force, c’est littéralement à voir. À moins de considérer que Dufresne tire un but contre son camp : ce qui ressort de ces images grand format, c’est d’abord la peur et des uns et des autres. Oui, la peur, celle des policiers autant que celle des manifestants et comment pourrait-il en être autrement ? Ainsi est mise à mal la prétendue question existentielle que le film voudrait véhiculer sur la violence d’État et sa légitimité forcément contestable et au bout de laquelle il y aurait fort naturellement la dictature… Vieille rengaine qui fait semblant de croire que l’usage de la force publique est toujours la préfiguration d’un coup d’État policier. Mais alors que dire des CRS ou des gendarmes qui naguère encore délogeaient manu militari, sans excès de tendresse et à très juste titre légal et légitime, les manifestants anti-IVG et de ce fait hors-la-loi ? Quant à s’intéresser de près aux violences subies par les policiers, c’est le cadet des soucis de Dufresne, à l’exception d’une séquence qui sent son alibi à plein nez. Depuis le répugnant « CRS=SS », certains sont persuadés qu’une manifestation dans un pays démocratique est la rencontre fracassante d’anges vertueux et de hordes policières fascistes.

Pour corser un peu plus l’ensemble, Dufresne invente le documentaire-devinette. Jusqu’au générique de fin, tenez-vous bien, on ignore absolument le nom et la qualité de chacun des 24 intervenants qu’il a sollicités et qui se succèdent à l’écran dans des duos dès lors désincarnés et artificiels. L’important n’est pas qui parle, mais « d’où parles-tu camarade ? ». Et dans le dossier de presse, Dufresne de s’étonner, sans rire, qu’un policier syndicaliste puisse citer Pasolini à bon escient, ce qui est faire injure et à Pasolini et à ce témoin. Allo ? Place Beauvau ? C’est pour un flagrant délit de clichés en tout genre et sur grand écran !

affiche-pays-sage-david-dufresne

Les Trois jours du Condor (1975), de Sidney Pollack

Sortie le 30 septembre 2020

Comment ne pas se réjouir de la ressortie en salle de ce formidable film réalisé en 1975 par Sidney Pollack ? Adapté d’un roman intitulé Les Six Jours du Condor (oui, le temps est forcément plus court au cinéma qu’en littérature : le grand écran est le Jivaro du livre !), c’est un suspense digne d’Hitchcock où l’on finit par ne plus rien comprendre et c’est très bien ainsi. Le beau Redford est au centre de cette histoire invraisemblable, mais dans laquelle on a forcément envie de se perdre avec lui. Espions, CIA, massacre, pièges, poursuites, tout y est, sans oublier la presse américaine forcément vertueuse ! D’une efficacité redoutable, le film se déguste comme on tourne les pages d’un livre de Le Carré : avec frénésie et, en même temps, avec l’envie de ralentir devant la certitude qu’arrivera la fin, hélas. Il serait injuste de passer sous silence la présence au générique de Faye Dunaway et de Max von Sydow, autres atouts de charme d’un film qui les a tous ou presque.

© Studiocanal
© Studiocanal

LES-TROIS-JOURS-DU-CONDOR

Adieu les cons, d’Albert Dupontel

Sortie le 21 octobre

Depuis 9 mois ferme, en 2013, on sait qu’Albert Dupontel est capable de réussir une comédie digne de ce nom dans le paysage pourtant très contrasté du cinéma français en la matière. Son nouveau film joue avec bonheur dans la même catégorie. Cette fois, il incarne un cadre suicidaire rejeté par ses pairs, qui croise sur sa route une autre désenchantée d’un monde moderne forcément cruel. Comme à son habitude, Dupontel plonge ses héros (et donc lui-même) dans un réjouissant bain de catastrophes successives, rejoint qui plus est par un aveugle sans peur ni reproche. Bricoleur informatique de génie, son personnage parvient à transformer une tour sans âme en un vaste terrain de jeu pour grand gamin attardé en manque d’amour. Étrangement, la séquence finale du film, que l’on se gardera bien de raconter ici, rompt radicalement avec le ton employé jusque-là. Comme si Dupontel avait envie de sonner la fin de la récré et de son récit, mais peut-être plus profondément de son cinéma tel qu’on le connaît…

Jérôme Prébois / ADCB Films
Jérôme Prébois / ADCB Films
« Adieu les cons » d’Albert Dupontel Jérôme Prébois / ADCB Films
« Adieu les cons » d’Albert Dupontel Jérôme Prébois / ADCB Films

Octobre 2020 – Causeur #83

Article extrait du Magazine Causeur


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Critique de cinéma. Il propose la rubrique "Tant qu'il y aura des films" chaque mois, dans le magazine

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