Ma sélection culturelle (livres et DVD) pour les vacances de la Toussaint


 

Le Pion qui cachait l’écrivain

Cette sortie DVD, je l’attendais depuis au moins dix ans. Un film introuvable à part en VHS vintage ! Derrière cette comédie française de 1978 signée Christian Gion (Les diplômés du dernier rang, Pizzaiolo et Mozzarel, etc…) se cache certainement le meilleur film d’apprentissage sur le métier d’écrivain. Tout ceux qui ont eu des prétentions littéraires à un moment de leur vie se reconnaîtront dans le personnage de Bertrand Barabi, pion souffre-douleur dans un lycée de province, maître auxiliaire précaire dont la titularisation s’éloigne à mesure que le chahut s’installe dans son étude. Il est cet homme en apparence transparent qui accepte les brimades de son censeur, la morgue des membres de l’imbécile académie des Belles Lettres locale, le dédain d’une collègue trop séduisante en voie d’agrégation et l’irrespect charmant de ses élèves. Mais Barabi écrit, le soir, le week-end, durant son temps de travail, il est de ces hommes flamboyants et un peu idiots qui pensent que les livres sont des exhausteurs de vie. Tout est élégant dans cette potacherie intimiste, Henri Guybet d’abord incarne un Barabi plus qu’émouvant, Claude Jade, une mère de famille que l’on a envie de serrer dans ses bras, Maureen Kerwin, peut-être l’expression la plus snobe et désirable de l’après-crise du pétrole, Galabru et Piéplu, impériaux de drôlerie avec cette science du rythme qui n’appartenait qu’à eux et puis un Claude Dauphin spectral, dont la voix s’élève, à la nuit tombante, d’un jardin public. Assurément mon coup de cœur de cette fin d’année 2020.

Le Pion, film de Christian Gion – Gaumont découverte DVD

Céline et le cinéma, ce rêve impossible

S’attaque-t-on si impunément à une pièce maîtresse de la littérature française ? A-t-on le droit finalement d’adapter Voyage au bout de la nuit ? Est-ce bien raisonnable, sérieux même ? La mariée était décidément trop belle. Il y a des projets trop grands, trop gros, trop amples, trop chers qui ont même eu raison des velléités des producteurs de cinéma, peu enclins à modérer leurs désirs. Céline a dépiauté le roman en lui redonnant du souffle et du nerf. Ce fossoyeur des lettres académiques a modifié notre façon de lire, sa phrase dansante est venue un jour percuter notre cervelet pour ne plus quitter nos nuits. À quoi bon alors mettre en images ce qui était déjà de la littérature animée, boursouflée, grandiose et misérable, absurde et splendide. Pour comprendre les liens complexes qu’a entretenus l’écrivain avec le monde du cinéma et les multiples échecs de cette impossible adaptation du Voyage à l’écran, il fallait la patte d’un spécialiste. L’auteur et éditeur Émile Brami connaît tout sur l’ermite de Meudon, il a tout lu, tout vu, tout enregistré et tout disséqué. Ses livres sont des références. Son dernier essai limpide et bien balancé Louis-Ferdinand Céline et le cinéma n’est pas réservé aux seuls Célinolâtres, il nous explique pourquoi ça n’a pas marché. Et pourtant, ils ont été nombreux à s’y casser la tête ou leur tirelire, Duvivier, Autant-Lara, Gance, mais aussi Fellini, Audiard, Sergio Leone ou Stevenin. 

Louis-Ferdinand Céline et le cinéma – Voyage au bout de l’écran – Émile Brami – Écriture  

Monsieur Jadis est de retour

Quand un grand livre ressort en poche (la petite vermillon), ne pas l’acheter est plus qu’une faute de goût, c’est carrément impardonnable. C’est passer à côté d’un moment intense et instable comme dans une chanson de Johnny écrite par Goldman. Je vous promets donc « une histoire différente des autres » et « des heures incandescentes ». S’il ne fallait retenir qu’un Blondin dans votre bibliothèque, Monsieur Jadis ou l’école du soir résume le talent et l’amertume de cet écrivain qui n’était pas seulement un observateur vélocipédique accoudé aux comptoirs parisiens. Il y a dans cette œuvre pleine de larmes et de débits de boissons, une promenade chancelante en amitié(s), une stèle au monde d’avant, aux copains, au rugby, au picaresque de l’existence, aux rencontres fantasques et au blues du dimanche soir. Blondin a peur et il crie sa détresse, c’est le bluesman de l’édition française. Ne manquez pas ce chef-d’œuvre joliment préfacé par Christian Authier.

Monsieur Jadis ou l’école du soir – Antoine Blondin – la petite vermillon

Neuhoff, l’archiviste de notre mémoire

Avouons-le, il est l’un des derniers journalistes qu’on lit toujours avec intérêt dans la presse écrite nationale qui a tant baissé en qualité, au fil des années. Sa signature veut dire encore quelque chose pour les quadras usés comme moi, dandys inachevés et persifleurs en charentaises. Son art de la chronique ciné ou littéraire, malgré les années et la lassitude d’écrire, reste intact. Il y a un esprit Neuhoff, dans un feuillet, deux à l’extrême rigueur, il est capable de vous glisser son humeur du moment, taquine souvent, vacharde parfois, marrante toujours. Oui, Neuhoff est drôle en veste de tweed et en mocassins à glands ; ce qui à notre époque percluse de bons sentiments et d’idéologies assassines est assurément perçu comme une tare. Dans un pays qui ne comprend rien à la blague et à la distance, au style et à la légèreté, j’ai bien peur que les écrits de Neuhoff, leur venin comique et leur nostalgie lancinante, ne soient bientôt plus qu’un mirage des Trente Glorieuses. Sur le vif, son dernier recueil, sorte de croquis de mémoire nous parle des gens qu’on aime : Jacques Laurent, Dabadie, Melville, Mastroianni, Stallone ou Frédéric Berthet. Ses papiers collés forment une œuvre dissidente dans la mélasse actuelle. Neuhoff est de notre famille.

Sur le vif – Éric Neuhoff – éditions du Rocher

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