Victoire du Parti québécois (PQ) indépendantiste aux législatives provinciales. Mais pas de l’indépendance.
Le 5 octobre, le parti gouvernemental, la Coalition avenir Québec, est passé de 90 sièges au néant, avec 13,35 % des voix. C’est la Bérézina. Le premier ministre confédéral Mark Carney perd sa femme de… chambre, on peut même dire sa pouliche, Christine Fréchette. Le PQ rate de peu la majorité des sièges, qui est de 64. Avec un maigre 28% des voix, il compte 59 députés sur 127. Les coalitions ne faisant pas partie de la culture politique canadienne, M. Paul Saint-Pierre Plamondon dirigera un gouvernement minoritaire et devra donc trouver des alliés à la pièce dans l’opposition.
Frustrations
On verra ce qu’il en sera de sa promesse de tenir un référendum sur l’indépendance après le départ de Donald Trump. A court terme, il compte débarrasser le Québec de la monarchie britannique. Difficile selon les textes constitutionnels, mais on peut y voir un intéressant engagement de désobéissance civile.
[Un reproche : ce juriste s’obstine à déclarer son opposition à la couronne « britannique » alors que le Canada (y compris ses provinces), est soumis à la couronne « canadienne », ce qui n’est évidemment pas plus réjouissant].
Qu’en est-il de celle-ci? (Les chiffres qui suivent constituent la meilleure illustration de l’absurdité du système électoral uninominal à un tour, hérité, comme de juste, de l’ancienne puissance coloniale, le Royaume-Uni.)
Le parti conservateur du Québec (PCQ), surfant sur les frustrations légitimes de la population, est, en substance, un parti de droite poujadiste dont le chef, Eric Duhaime, a réussi à attirer les ploucs (semblables aux rednecks américains) par ses promesses loufoques; il passe de 0 à 19 députés. Avec 20,66 % des voix. Statistiquement, les gouvernements minoritaires ont une durée moyenne de 18-24 mois, mais, en l’occurrence, l’on peut conjecturer que si le PQ joue bien ses cartes, le PCQ, qui est en position d’arbitre, sera son plus fidèle allié dans la durée. Les culs-terreux ont cet avantage sur les intellos idéologues qu’ils ont les deux pieds dans la glaise. Ils savent compter et comprennent parfaitement qu’ils ne formeront jamais un gouvernement : ils ont gagné une forme de loterie le 5 octobre. Renverser le gouvernement, c’est risquer de perdre leur traitement prématurément. Ce serait tuer la poule aux œufs d’or.
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Québec solidaire, théoriquement indépendantiste aussi, aux effluves islamo-gauchistes, cousins de LFI en France, et également en position d’arbitre, limite la casse; sa porte-parole, Ruba Ghazal, a efficacement soulevé des enjeux sociaux réels. Il avait 12 sièges depuis 2022, il n’en perd « que » trois. Avec 12,42 % des voix. Là encore, on peut penser qu’il sera réticent à faire chuter le gouvernement.
Last but not the least, le parti libéral du Québec, qui formera l’opposition officielle. Il affiche une croissance apparemment impressionnante depuis 2022 : son groupe parlementaire passe de 18 députés à 40. Avec 24,23 % des voix.
En dépit d’une présentation correcte, mais terne de son chef, Charles Milliard, son parti lui en attribue le mérite. C’est de bonne guerre, mais l’explication est plus prosaïque. Il n’est probablement plus en mesure d’aspirer à diriger le Québec vu sa grande faiblesse dans l’électorat francophone. Son rôle consiste désormais essentiellement à représenter la minorité anglophone, bloc auquel s’agglutine, outre des « de souche » qui s’imaginent que Mark Carney protège leurs intérêts, une forte proportion d’électeurs issus de l’immigration, qui votent de manière soviétique pour lui (un contraste avec la gauloise fragmentation du vote francophone). Alors que, en 2022, le PLQ était géographiquement plus ou moins confiné à la partie ouest de l’île de Montréal, en dépit de multiples scandales, il fait désormais tache d’huile (rance) notamment dans la banlieue nord; ce basculement de plusieurs circonscriptions a pour cause leur évolution démographique due aux arrivants par définition hostiles à la francophonie dans laquelle ils voient une barrière à l’accès au rêve américain : ceux-ci ont pour slogan « je ne suis pas venu au Québec, mais au Canada » (prix de consolation quand on ne peut aller aux Etats-Unis), sorte version septentrionale de l’Australie. Sans oublier l’effet amplificateur du mode de scrutin, qui va dans les deux sens.
Les députés prêteront serment le 15 octobre
Les avancées du parti libéral sont le corrélat du recul du français.
Dans une certaine mesure, l’indulgence est de mise : s’installer dans un nouveau pays à la recherche d’une vie meilleure n’est jamais chose facile et nul n’a envie d’atteindre, au mieux, le statut de citoyen de seconde zone; il est humain de vouloir se mettre au service du groupe dominant et cela vaut aussi souvent pour la population « de souche ». Chose plus troublante, cependant, en milieu de travail anglophone/allophone, ne sont pas rares les chuchotements haineux visant la population francophone.
[Note historique. Rien de changé en matière de déplacements de population et de prises de possession de territoire au cours des 5000 dernières années : le grand rhéteur romain Augustin d’Hipponeétait berbère; plus récemment, les élites belges comptaient franciser l’intégralité du plat pays qui était le leur, mais elles ont dû se contenter de Bruxelles. D’ailleurs, dès la conquête de l’Angleterre par Guillaume le bâtard en 1066, les Saxons subirent le mépris qu’ont souvent les conquérants aristocratiques envers les populations soumises. Si leur langue germanique a théoriquement survécu, c’est dans une forme considérablement « abâtardie » par le français. Les Anglais d’aujourd’hui peuvent être reconnaissants envers les envahisseurs normands qui ont extirpé leurs ancêtres de leur glèbe et leur ont donné accès à un minimum de civilisation].
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Pendant la campagne électorale, M. Millard, excipant de la qualité d’enseignante de français de sa mère, a joué les vierges effarouchées contre les ceusses qui osent contester son attachement à sa langue maternelle. [A noter que son français n’est pourtant pas exempt d’anglicismes, même s’il est supérieur à celui du Jules actuel de Katy Perry, ce qui n’a rien d’un exploit; ces impairs lui ont certainement valu les foudres de l’autrice de ses jours]. Mais il reconnaît volontiers que la terre n’est pas plate, et, du même souffle, admet la fragilité de la langue d’André Gide au Québec et concède que la langue d’Oscar Wilde exerce un pouvoir d’attraction excessif chez les néo-Canadiens résidant dans sa petite province.
Sa solution? Simple, mais il fallait y penser : il faut amener ceux-ci à « aimer le français ». Texto. Dit-il du ton geignard de femme battue.
Manifestement, il ne sait pas que, à Rome on fait comme les Romains. A Varsovie, seul le polonais a droit de cité. Si l’on s’établit à Anvers, on adopte le néerlandais et le français à Liège. Dans la confédération helvétique, l’allemand est incontestablement la langue dominante; pour autant, le seul français va de soi dans l’administration genevoise; mieux, dans l’unique canton italophone, le Tessin, tout se passe intégralement en italien, y compris la procédure de naturalisation et nul néo-Helvète n’aurait l’insolence de revendiquer l’utilisation de la langue de Thomas Mann sous prétexte qu’« il est venu en Suisse, pas au Tessin ». Ni parade nuptiale ni danse du ventre ne sont nécessaires pour défendre la langue de Pier Paolo Pasolini à Bellinzona. On ne peut même pas parler de coercition puisque la question ne se pose même pas.
M. Milliard, apothicaire dans une vie antérieure, ne prétend pas être en mesure d’offrir une potion magique aux Québécois, mais il veut leur faire gober qu’il peut produire un philtre d’amour linguistique.
L’assermentation des députés est fixée au jeudi 15 octobre.
PS. Précisions linguistiques pour les lecteurs européens tentés de creuser le sujet en consultant des médias québécois. Au Québec, les médias utilisent le pénible anglicisme « balance du pouvoir » au lieu de « position d’arbitre » lorsqu’il y a gouvernement minoritaire. En outre, ils persistent à parler de « caucus » alors que l’expression consacrée par la loi est « groupe parlementaire ».




