Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes, un film russe domine nettement les sorties de ce mois d’octobre. Signé Andreï Zviaguintsev, Minotaure s’impose de fait par sa redoutable maîtrise.



En guerre
Minotaure d’Andreï Zviaguintsev
Sortie le 14 octobre
À l’origine, on trouve l’un des chefs-d’œuvre de Claude Chabrol, La Femme infidèle. Réalisé en 1968, il décrit l’irruption du meurtre dans le quotidien glacé d’un couple bourgeois incarné à la perfection par Stéphane Audran et Michel Bouquet, à qui les étincelants Michel Duchaussoy et Maurice Ronet donnent la réplique. Il s’agit d’un bijou aussi noir que fascinant dans lequel Chabrol dissèque les relations humaines, amoureuses et familiales, comme un médecin légiste le ferait avec des cadavres sur sa table à dissection. Tout est feutré, élégant et définitivement cruel, y compris la mise en scène. Chabrol se livre à une critique plus qu’acide de la bourgeoisie pompidolienne qui rangerait le meurtre au rang des impondérables sociaux. C’est avec Juste avant la nuit, Le Boucher ou encore Que la bête meure, le meilleur de Chabrol, celui dont on ne se lasse pas. Celui également dont on ne s’étonne guère qu’il puisse inspirer des cinéastes encore aujourd’hui. C’est le cas du Russe Andreï Zviaguintsev qui, avec son nouveau film Minotaure,signe un remake aussi assumé que stimulant. Ou comment être fidèle à La Femme infidèle sans verser dans la copie pure et vaine. Mais comment s’en étonner ? En seulement cinq films depuis 2003, le cinéaste né en 1964 à Novossibirsk s’est imposé comme un maître. Chacun de ses films est un événement cinématographique de premier plan, à l’instar de Léviathan en 2014, impitoyable portrait d’une Russie gangrénée par l’alcoolisme et la corruption généralisés, s’inspirant du Livre de Job autant que du livre de Thomas Hobbes, dont il reprenait le titre.
A lire aussi: Prisonnier de lui-même
Cette fois, il situe son film dans la Russie de 2022. Gleb vit avec sa femme Galina et leur fils unique dans leur très chic villa d’une ville de province. Il y dirige avec succès une entreprise. Mais sa situation professionnelle se dégrade quand débute l’invasion de l’Ukraine : des collaborateurs importants prennent la tangente vers l’Occident, tandis que le gouvernement réquisitionne plusieurs de ses employés pour la fameuse « opération militaire spéciale » décidée par Poutine. Dans le même temps, il découvre que sa femme le trompe. Mêlant le travail et la vie intime, le mari et chef d’entreprise règle ses problèmes dans la violence et l’efficacité la plus froide… Tout comme Chabrol, Zviaguintsev décrit un monde régi par l’oubli. Dans le cas présent, l’oubli de la guerre : il faut impérativement faire comme si elle n’existait pas, comme si elle ne venait rien troubler, comme si le monde pouvait continuer de tourner à l’identique alors que le chaos menace. On s’autorise cependant à en tirer bénéfice : c’est ce que fait le personnage principal qui profite de ce contexte guerrier pour mener à bien ce qu’il estime être, sinon son bon droit, du moins la seule issue possible pour lui, avec un cynisme et un détachement qui font froid dans le dos. Les dernières scènes achèvent de donner le ton à travers un saisissant retour à la normale. Entre-temps, Zviaguintsev, avec une incroyable maîtrise de l’allusion, de l’ellipse et du non-dit, montre le réel d’un pays en guerre, où la propagande met la société au garde-à-vous. Cependant, aussi critique que soit le cinéaste à l’égard du régime et de la guerre en Ukraine, il dénonce avec force le boycott de la culture russe. Il demeure ainsi, avec bonheur et brio, le cinéaste de la complexité bienfaisante.
2 h 20
En berne

Moulin, de Laszlo Nemes
Sortie le 28 octobre
L’époque de la collaboration s’est rappelée au bon souvenir du dernier Festival de Cannes en proposant notamment le très inspiré film d’Emmanuel Marre, Notre salut, consacré à un collabo « ordinaire ». Comme en regard, le cinéaste hongrois Laszlo Nemes (Le Fils de Saul) était présent avec Moulin dont Gilles Lellouche incarne le rôle-titre. Mais ce biopic, qui démarre quasiment au moment de l’arrestation de Jean Moulin par Klaus Barbie, est un véritable naufrage tant il sombre dans une grandiloquence glaciale hors de propos. Comme on ne sait réellement rien de ce qui est advenu une fois les portes de la prison de Montluc refermées sur le résistant, Nemes invente et brode sans vergogne jusqu’à imaginer une vraie-fausse libération qui n’a jamais existé. La « fiction » cinématographique a bon dos. Comme s’il s’agissait de faire surgir la notion de suspense au cœur du martyre enduré par Moulin. Ce procédé est indigne, et le cautionner serait indécent.
2h 14
En classe

La Gradiva, de Marine Atlan
Sortie le 21 octobre
Voici le premier film très remarqué de Marine Atlan, jusque-là talentueuse directrice de la photographie. La Gradiva est assurément l’acte de naissance d’une nouvelle cinéaste dont on attend déjà le prochain opus. L’argument est simple : un groupe de lycéens français part en voyage scolaire à Naples pour y découvrir le site de Pompéi et ses corps pétrifiés par le Vésuve. La Gradiva pourrait alors prendre les chemins convenus du film d’adolescents en goguette. Mais c’est heureusement tout l’inverse qui se produit. La grandeur et la beauté des ruines visitées, ainsi que leur origine historique dramatique, envahissent littéralement ces esprits juvéniles jusqu’à engendrer chez eux des émotions puissantes et violentes. Le film prend alors toute sa dimension, en faisant avec subtilité le portrait d’une génération. Et au milieu se trouve une enseignante jamais caricaturale ni caricaturée, tenant jusqu’au bout son rôle de pédagogue et de médiatrice.
2h 25




