Accueil Édition Abonné Quand l’IA scie la branche sur laquelle sont assis les artistes

Quand l’IA scie la branche sur laquelle sont assis les artistes


Quand l’IA scie la branche sur laquelle sont assis les artistes
La journaliste Sonia Devillers présente une vidéo bidon de l'acteur Robin Williams, décédé, générée avec l'intelligence artificielle, dans son émission "Le dessous des images" / Capture Arte.

Le danger de l’intelligence artificielle n’est pas vraiment qu’elle devienne plus intelligente que nous.


Voici un orchestre symphonique qui, d’une certaine manière, scie la branche sur laquelle sont assis ses propres musiciens. Créées en collaboration avec le Budapest Art Orchestra, les sections de cordes virtuelles d’ACE Studio AI transforment de simples fichiers MIDI en interprétations d’ensemble expressives, avec phrasé, nuances, dynamisme et articulations d’un réalisme saisissant. Votre serviteur les a entendues : c’est bluffant ! Bluffant, certes. Mais aussi vertigineux.

Le grand remplacement était bien réel !

Car voici un exemple parmi tant d’autres de ce qui est en train de se produire : des années d’études, puis une vie entière consacrée à perfectionner un geste, une technique, une sensibilité, peuvent désormais être imitées en quelques secondes par une machine.

Ces nouvelles technologies qui ont « IA » pour nom de famille remplacent progressivement — et à une vitesse exponentielle — les artistes de toutes disciplines, après s’être nourries de quantités gigantesques d’œuvres produites par ces mêmes artistes. Textes, dessins, photographies, musiques, voix, films : rien ou presque n’échappe à cette immense ingestion de données.

La littérature elle-même n’est plus à l’abri. Nous l’avons constaté récemment avec l’affaire Thélyson Orélien. Cet auteur, encensé par une partie de la critique et présent dans la sélection du prix Goncourt, a été accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour écrire son œuvre. Il a contesté ces accusations. Mais, au-delà de son cas particulier, la polémique pose une question qui aurait paru absurde il y a encore quelques années : lorsque nous lisons un roman, pouvons-nous encore être certains qu’un être humain l’a écrit ? Et cela va bien au-delà de l’écriture.

On peut désormais scanner un objet, une personne ou un animal, en produire une réplique en cire grâce à l’impression 3D, puis la couler en bronze avec un réalisme stupéfiant. Que devient alors le travail du sculpteur ?

A lire aussi: Habemus datam

Quel dessinateur reçoit encore des commandes d’affiches ? Quel compositeur écrit encore les quelques mesures destinées à accompagner une publicité, lorsque quelques instructions suffisent à une machine pour générer un dessin ou une musique en quelques secondes ?

Et, par extension, que deviennent les rédacteurs, traducteurs, graphistes, photographes, doubleurs, journalistes ? Des communiqués de presse aux plaidoiries d’avocats, aucun domaine fondé sur la production de textes, d’images ou de sons ne semble totalement à l’abri.

Humanité zombie

Mais la disparition possible de certains métiers n’est peut-être même pas le problème le plus grave. Car l’IA ne menace pas seulement notre rapport au travail et à la création. Elle bouleverse notre rapport au réel. Peut-on encore se fier à une photographie ? À une vidéo ? À un enregistrement sonore ? Comment savoir si les images qui circulent sur les réseaux sociaux sont authentiques, lorsque l’on peut désormais faire dire à peu près n’importe quoi à n’importe qui ? Le cas de Zelda Williams est particulièrement révélateur. La fille de Robin Williams a demandé à plusieurs reprises que l’on cesse d’envoyer des vidéos générées par IA mettant en scène son père disparu : « Please, just stop sending me AI videos of Dad. » Elle dénonçait cette manière de transformer les morts en « marionnettes » numériques.

En septembre 2026, elle est de nouveau intervenue après la diffusion d’une fausse vidéo dans laquelle une version artificielle de Robin Williams tenait des propos complotistes. Elle demandait simplement qu’on laisse son père en dehors de tout cela, qu’on le « laisse reposer en paix ». Faire prononcer artificiellement à un mort des paroles qu’il n’a jamais dites afin de donner du poids à une opinion constitue une forme particulièrement troublante de manipulation.

Cet exemple est révélateur d’un problème beaucoup plus vaste. Notre société entretenait déjà un rapport fragile avec le réel. Sur les réseaux sociaux comme dans le débat public, l’émotion, l’indignation et le slogan prennent trop souvent le pas sur l’argument fondé sur des faits. Or voici qu’arrivent des technologies capables non seulement de déformer la réalité, mais d’en fabriquer une autre, parfaitement vraisemblable.

Nous entrons ainsi dans une époque paradoxale : jamais nous n’aurons disposé d’autant d’informations, et jamais il n’aura été aussi facile de fabriquer de toutes pièces les preuves de quelque chose qui n’a jamais existé.

Le danger de l’intelligence artificielle n’est donc peut-être pas qu’elle devienne plus intelligente que nous. Il est que nous finissions par ne plus savoir distinguer ce qui vient d’un être humain de ce qui vient d’une machine, ce qui a réellement eu lieu de ce qui a été généré, ce qui a réellement été dit de ce qu’on fait dire à quelqu’un. Et lorsqu’une société ne peut plus s’accorder sur la réalité des faits, ce ne sont plus seulement les artistes qui voient la branche se rompre sous leurs pieds.

Nous sommes tous assis dessus.




Article précédent Il était mince, il était beau
est Scénariste-dessinateur

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération