Jusque dans les années quatre-vingt-dix, l’entame des journées était régie par un rituel immuable pour les écoliers : aux salutations d’usage suivies des appels au calme succédait la dictée matutinale, torture pour les uns, plaisir inavouable pour les autres. Ainsi sont nées des générations aguerries aux difficultés du français et déflorées au contact des charmes de la langue de Molière.
C’était mieux avant
L’époque n’était déjà plus celle des hussards noirs, selon l’expression de Charles Péguy ; les professeurs ne portaient plus la blouse, mais étaient toujours vêtus avec élégance et sans impudeur. Ils dictaient le texte du jour avec une scansion qui facilitait la clarté et une prosodie qui trahissait la solennité du moment. Les temps n’étaient plus aux coups de règles sur les doigts coupables, mais il n’était pas question que les maîtres récitassent le texte à la façon de Fernandel dans Topaze : « Les moutons étaient en sûreté dans un parc. Des moutons. Mouton-sss (…) Les monton-s étaie-ent. C’est-à-dire qu’il n’y avait pas qu’un mouton ».
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Et les écoliers, dans leurs uniformes sans pli ni surplis, tentaient de retranscrire sans faute, retenant leur souffle à chaque difficulté. Les plus matois, à moins que ce ne furent les plus tricheurs, jetaient alors un coup d’œil furtif autant que discret sur la copie du voisin, sans savoir si celui-ci était certain de ce qu’il venait de coucher sur le papier. L’enfance avait alors la couleur bleue de l’encre qui s’écoulait telle la rosée sous la plume des stylos. Sur le banc était allongé un buvard de couleur verte dont aucun ne comprenait vraiment l’utilité.
La langue, notre patrie
A l’heure de la remise des copies, chacun portait chaque faute commise comme une honte marquée au fer rouge par le professeur, pire comme une offense faite à une religion séculière, un crime de lèse-majesté, une trahison à la mère-patrie, la langue française. O tempora, o mores. L’orthographe atteint aujourd’hui des niveaux d’indécence frisant avec l’épouvante ; les fautes se multiplient et leurs auteurs ne se pâment plus de gêne ; elles seraient presque « stylées » dans une époque sans stylo – et donc sans goût – ; d’ailleurs, à quoi bon s’en faire puisque nous utiliserons bientôt plus que des émoticônes.
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Pour ses contempteurs, l’obligation sociale d’écrire sans faute condenserait en elle toutes les discriminations dont les sectateurs de l’époque tentent de se défaire à coups de sécateur. Et tant pis si le triomphe de la dysorthographie est une énième manifestation du nivellement par le bas, en réalité le très bas, le fond, les bas-fonds, jusqu’aux tréfonds de l’intelligence. Et cela ne gêne pas grand monde : il suffit de voir la suffisance de ces gens qui insultent sur les réseaux sociaux sans être capables d’aligner trois mots sans faute. On s’amuse d’ailleurs de voir Éric Naulleau s’ériger en redresseur de torts orthographiques et les corriger.
À rebours de ce discours, l’orthographe est certainement la plus belle des discriminations, parce qu’elle porte la marque de l’effort, d’une plongée passionnée et attentive dans les livres, d’une acquisition progressive de règles. On se demande d’ailleurs pourquoi vouloir être multilingue quand on ne maîtrise pas pleinement sa langue maternelle, si ce n’est à vouloir privilégier la quantité sur la qualité.
Bonjour le niveau
Le constat est d’autant plus dramatique que la langue française souffre d’autres maux tout aussi inquiétants. Le premier d’entre eux est la carence en vocabulaire, pourtant la sève qui vient alimenter le discours, écrit ou oral, et à introduire subtilité et nuance dans le langage. Le deuxième est l’incapacité à formuler une phrase en respectant la syntaxe la plus élémentaire : sujet, verbe et, pour les plus audacieux, un ou plusieurs compléments, avec, dans le cas d’une tournure interrogative une inversion du sujet avec le verbe. La troisième des lacunes, et on arrêtera là l’énumération, est l’incapacité à maîtriser les temps par l’utilisation de la concordance idoine.
Rassurons-nous, tant que nous le pouvons : aussi longtemps qu’il y aura des professeurs s’échinant à dicter que des moutons sont en sûreté dans les parcs et des élèves pour le gribouiller, le calligraphier ou simplement l’écrire sans faute, il restera un espoir, celui de ne pas voir la langue française passer à la trappe, victime d’une époque peu exigeante. Dans le cas contraire, il resterait, sur un bout de table, un buvard vert pour absorber nos larmes et nos souvenirs.
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