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Roger Vailland : « Il était une plume »

Récit au jour le jour de la conquête de l’Allemagne nazie


Roger Vailland : « Il était une plume »
Marie-Noël Rio. Août 2026. D.R.

En tant que détentrice du droit moral de Roger Vailland, Marie-Noël Rio a pour mission de veiller à ce que l’œuvre littéraire l’écrivain soit accessible jusqu’en 2035, année où elle tombera dans le domaine public. 2026 a vu la parution, chez Grasset, des Ruines de Berchtesgaden, volume qui rassemble ses reportages de guerre. Elle s’est confiée à Philippe Lacoche.


« Il était une plume ». Voilà ce que pense Marie-Noël Rio (*), détentrice du droit moral de Roger Vailland, à son propos. Elle a conçu, réalisé, annoté et préfacé Les Ruines de Berchtesgaden, recueil d’articles (presque) inédits de l’auteur de La Loi. Un livre magnifique, exemplaire, dans lequel, de la bataille d’Alsace en novembre 1944 à la fête de la victoire dans les ruines de Berchtesgaden, le nid d’aigle de Hitler, le 12 mai 1945, Vailland accompagne les armées alliées à la conquête de l’Allemagne nazie. On le retrouve correspondant de guerre pour les journaux Action et Libération. « Autour de ce long reportage, cœur du présent ouvrage, quelques articles, de 1933 à 1950, en éclairent l’avant et l’après », commente Marie-Noël Rio. « Le tout dans le style Vailland : une écriture sèche, élégante, virtuose, un humour féroce, un regard aigu, cherchant le sens des choses et des hommes » Elle a bien voulu répondre à nos questions.

«  […] très proches de Nicky et Jean-Claude Fasquelle »

Causeur : Marie-Noël Rio, qui êtes-vous ?

Marie-Noël Rio : Père militaire, démobilisé en 1940, mère institutrice, Bretons, catholiques. Je suis née en 1944 en Loire-Atlantique, où mes parents étaient réfugiés. Enfance à Madagascar, colonie française dévastée par la répression atroce de l’insurrection malgache de 1947. Pas scolarisée, pas socialisée, ce qui a rendu difficiles mes premières années en France. Bac de justesse, aucune vocation, Université de Caen, rien qui m’intéresse. Au bout d’un an, j’ai fondé le Théâtre Universitaire de Caen et monté Les Cenci, d’Antonin Artaud, sans la moindre expérience théâtrale et sans savoir où je mettais les pieds. C’était sans doute très maladroit mais ça m’a ouvert de nouveaux horizons. Où j’ai sauté. [N.D.L.R. : modeste, elle ne dit pas tout : elle est par ailleurs héritière de l’œuvre de Roger Vailland, dont l’épouse Élisabeth lui a confié le droit moral. Elle est aussi écrivain, essayiste et dramaturge].

Comment et dans quelles conditions avez-vous découvert Roger Vailland ?

Par hasard, comme tout et toujours dans ma vie.

Comment avez-vous été amenée à connaître Elisabeth Vailland ?

A la fin des années 60, l’ORTF m’avait engagée pour faire le montage d’une série documentaire sur l’histoire de la révolution chinoise, dont le grand reporter Lucien Bodard était la colonne vertébrale. Nous sommes devenus amis, lui, son amour d’alors Marie Cardinal et moi. Ils étaient très proches de Nicky et Jean-Claude Fasquelle, que j’ai connus par eux. Jean-Claude, l’un des éditeurs de Vailland (mort quelques années plus tôt, en 1965), s’est mis en tête de nous faire rencontrer, sa veuve Elisabeth et moi, parce que nous étions communistes, chose assez rare dans son proche entourage. Je n’avais pas lu une ligne de Roger, mais j’ai aimé Elisabeth pour elle-même. Je n’ai lu Vailland que peu à peu, dans les années qui ont suivi, au fil de ma relation avec elle.

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Comment définiriez-vous l’écrivain Vailland ?

 « Bon qu’à ça », comme l’a sobrement déclaré Samuel Beckett en réponse à la question « Pourquoi écrivez-vous ? ».

 Comment définiriez-vous le journaliste Vailland ?

Le journalisme, que Vailland a pratiqué dès l’âge de 21 ans, fut son école : il y a appris à observer la réalité, à la décrire avec précision, rigueur, esprit, et le rare talent de trouver l’anecdote qui ait valeur symbolique. Il était une « plume », comme on dit dans la presse.

Vous détenez le droit moral sur son œuvre : en quoi consiste cette mission ?

J’ai promis à Elisabeth, qui m’a confié cette responsabilité, de faire en sorte que l’œuvre littéraire de Roger soit accessible jusqu’à ce qu’elle tombe dans le domaine public, 70 ans après sa mort. Soit en 2035. Trois personnes m’ont beaucoup aidée : l’avocat Henri Choukroun, les agents littéraires Robert Fouques-Duparc et Boris Hoffman. Aujourd’hui, les titres de Roger sont répartis entre trois grands éditeurs historiques (Gallimard, Grasset, Buchet-Chastel absorbé par Libella) et quelques éditeurs indépendants comme les éditions du Sonneur ou Delga. Ce n’est pas simple. Il y a aussi les films, le théâtre, les écrits journalistiques… Le droit moral me permet de m’opposer à des productions que je jugerais contraires à son œuvre.

Ce sont les éditions Grasset qui publient Les ruines de Berchtesgaden. Le rachat de la célèbre maison d’édition par Vincent Bolloré ne risque-t-il pas de compromettre d’éventuelles prochaines rééditions ?

Vincent Bolloré a mis la main sur Grasset en 2023. J’avais d’excellents rapports avec Olivier Nora, fidèle à l’admiration que portait Jean-Claude Fasquelle à Roger. Je n’ai jamais eu besoin de réclamer à Nora la réimpression d’un titre de Vailland épuisé, contrairement à ses autres éditeurs historiques. Son éviction brutale change la donne. Nous verrons.

« […] ces millions d’Allemands qui criaient « Heil Hitler ! » […] »

Parlez-nous du livre. Est-ce un inédit ?

Oui et non. J’avais publié au Temps des Cerises, en 2015, un fort volume intitulé Sacré métier ! Roger Vailland journaliste. J’en ai repris les droits et je l’ai proposé à Olivier Nora. Nous sommes tombés d’accord sur l’édition d’un volume plus modeste dans la collection « Les Cahiers Rouges », que dirige Charles Dantzig. Et notre choix s’est porté sur la série de reportages de Roger décrivant jour après jour la conquête de l’Allemagne par les forces alliées.

N’est-ce pas, selon vous, un constat lucide de l’horreur qu’est le nazisme ?

C’est un reportage de guerre, très précis, très net, non sans humour ni férocité, heureusement dépourvu de toute considération moraliste ou sentimentale. Introduit par deux articles précédant la guerre proprement dite et suivi de deux autres concernant Céline et Desnos, le collaborateur et le résistant, qui incarnent les deux extrémités du spectre idéologique dans la France de Vichy.

Il est également lucide par rapport à l’Allemagne et aux Allemands de cette génération qu’il ne ménage pas. Qu’en pensez-vous ?

C’est comique et sinistre à la fois : tout au long de la conquête des villes allemandes, Vailland décrit ses rencontres avec les vaincus : pas un qui ait été nazi, pas un qui n’ait été un « résistant de l’intérieur », pas un qui ne se décrive comme une victime du fascisme. Alors qui étaient-ils donc, ces millions d’Allemands qui criaient « Heil Hitler ! » ? Il n’y a pas eu de dénazification, et l’Allemagne en montre aujourd’hui encore les terribles conséquences.

A propos du projet d’attentat contre Céline, peut-on dire que l’ami de Vailland, Jacques-Francis Rolland, a sauvé la peau du créateur de Voyage au bout de la nuit ?

Je ne sais pas. Vailland n’évoque pas un projet d’attentat, mais la conversation, le jeu d’un soir entre résistants : tuer Céline et les collabos qui se réunissent chez lui, à l’étage au-dessus de celui qui les héberge. Jacques-Francis Rolland est membre du réseau de résistance Mithridate, où son responsable est Vailland. Il est contre, à cause de l’admiration qu’il porte au fameux roman de Céline. De là à dire qu’il lui a sauvé la peau…

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En quoi, selon vous, est-il nécessaire de lire et/ou de relire Roger Vailland aujourd’hui ?

C’est une drôle de question ! Homme de plaisir et d’engagement, Vailland porte sur son temps un regard aigu, à travers une écriture, un style singuliers. Il est de ceux qui comptent dans l’histoire littéraire française de la seconde moitié du XXe siècle. Un classique, en somme !

Comment expliquez-vous que ni le village d’Acy-en-Multien, dans l’Oise (son lieu de naissance), ni la ville de Reims, dans la Marne (lieu de son adolescence, la maison de ses parents, avenue de Laon, existe toujours) ne rendent hommage à ce très grand styliste français. Serait-il un écrivain encombrant ? Et pourquoi ?

C’est aux édiles qu’il faut poser la question.

Existe-t-il encore des textes inédits de Vailland ou, en tout cas, matière à édition ou à réédition ?

Non. Pour les chercheurs, les archives Vailland sont à Bourg-en-Bresse ; ses innombrables articles à la Bibliothèque nationale. Je ne crois pas utile de transformer en livres des textes inachevés.

Quels sont vos projets en tant qu’écrivain, dramaturge, etc. ?

Aucun. Je n’ai jamais eu le moindre plan de carrière. Je ne fais que ce que me dicte ma nécessité intérieure. Pour l’instant, je suis occupée à vivre avec l’homme que j’aime entre Paris et la Hollande où je suis désormais résidente, à voir mes amis, à jouer avec mon petit chien dans les dunes, à lire, à tenter de comprendre l’étrange réalité.

Les Ruines de Berchtesgaden, Roger Vailland ; préface, sélection et annotations de Marie-Noël Rio ; Grasset (coll. Les Cahiers Rouges) ; 113 p. ; 12 €.

(*) Le dimanche 22 novembre à 14 heures, dans le cadre du Salon du livre de Creil (Oise) aura lieu un entretien avec Marie-Noël Rio, animé par Philippe Lacoche, auteur de Vailland, drôle de vie, drôle de jeu (éd. La Thébaïde), en présence de Flavienne Rolland, veuve de l’écrivain Jacques-Francis Rolland, Grand prix du roman de l’Académie française, grand résistant, ami très proche de Roger Vailland, l’un des personnages du présent recueil d’articles et personnage central de Drôle de Jeu, sous le nom de Rodrigue.

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Il a publié une vingtaine de livres dont "Des Petits bals sans importance, HLM (Prix Populiste 2000) et Tendre Rock chez Mille et Une Nuits. Ses deux derniers livres sont : Au Fil de Creil (Castor astral) et Les matins translucides (Ecriture). Journaliste au Courrier Picard et critique à Service littéraire, il vit et écrit à Amiens, en Picardie. En 2018, il est récompensé du prix des Hussards pour "Le Chemin des fugues".

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