Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine : Marie de Médicis

L’historiographie du XIXe siècle et du premier XXe siècle n’a pas rendu justice à la mère de Louis XIII. Il revient à l’émérite Jean-Marie Constant – à qui l’on doit déjà, également éditées chez Perrin, des biographies d’Henri IV et de Gaston d’Orléans, son troisième fils – de redonner toute son épaisseur à Marie de Médicis (1575-1642), cette richissime princesse florentine, fille du grand-duc de Toscane, qui devint reine en épousant Henri IV, avant d’assurer la régence pendant sept ans, après l’assassinat du roi en 1610, alors que le dauphin, âgé de 9 ans, est bien trop jeune pour exercer le pouvoir…
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La vie tumultueuse de cette femme, longtemps objet d’une légende noire et durablement condamnée par l’Histoire, se lit comme un feuilleton. Entre complots, intrigues de palais, trahisons et exils, le contexte de l’époque, au sortir des guerres de Religion, dans cet intervalle mouvementé qui précède de peu la prééminence du cardinal de Richelieu dans le fonctionnement de la monarchie, est restitué par le biographe dans une prose à la fois limpide et soignée, qui n’hésite pas, dans un remarquable souci didactique, et quitte à assumer de nombreuses répétitions, à revenir sur le motif pour mieux satisfaire à une relecture propre à clarifier, pour le non-spécialiste, cette suite d’événements ô combien complexe ! Jean-Marie Constant met en outre un soin tout particulier à prévenir les anachronismes qui, trop souvent, font juger de ce temps lointain au prisme de notre propre « outillage mental ». Relativement court, son ouvrage propose, au-delà du récit captivant de cette existence pleine de rebondissements, une magnifique synthèse des enjeux cruciaux qui traversent cette époque.
Une reine mécène et diplomate
L’immense et regretté Marc Fumaroli n’hésitait pas, quant à lui, à titrer un séminaire donné au Collège de France : « Le Siècle de Marie de Médicis ». De fait, à cette femme de haute culture, férue de mathématiques, d’art et de philosophie, elle-même instrumentiste, éprise de littérature (cf. L’Astrée, le roman pastoral à succès d’Honoré d’Urfé), ardente promotrice de la mode du ballet à la française, mêlant chant, musique et poésie dans l’écrin de décors fastueux, ou encore instigatrice de ces « salons » prestigieux, tel celui de Madame de Rambouillet, dont raffolent les gens de cour, infatigable mécène (elle pensionnera généreusement le peintre Simon Vouet), à cette reine tôt déprise du Louvre (en piteux état, il est vrai, au sortir des guerres de Religion), l’on doit la construction du palais du Luxembourg, joyau architectural dû à Salomon de Brosse, qui émerveillera le Bernin – comme chacun sait, il abrite désormais le Sénat. Sans compter la commande des vingt-quatre toiles de Rubens qui en composaient le décor allégorique, chefs-d’œuvre aujourd’hui conservés au musée du Louvre…
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La « grosse banquière » vilipendée par Henriette d’Entragues, la maîtresse d’Henri IV, victime du préjugé contre ce lignage transalpin de gens d’affaires, si méprisé par une turbulente haute noblesse française viscéralement guerrière et duelliste, fut par ailleurs une très subtile diplomate, dont le grand projet aura été de réconcilier la France et l’Espagne, alors en guerre depuis plus d’un siècle, mariant son fils avec Anne d’Autriche, fille de Philippe III d’Espagne et de Marguerite d’Autriche, et sa fille avec le futur Philippe IV.
La régente face aux princes
Certes, la main quelque peu forcée par les princes en révolte, à commencer par Condé, père du futur Grand Condé, à Marie de Médicis revient l’initiative fort risquée de réunir, en 1614, soit l’année même de la majorité de son fils aîné Louis XIII (il a 13 ans), ces états généraux dont jadis l’ultime occurrence, sur convocation de la Ligue, remonte à… 1593 ! Ceux-là s’achèveront le 24 mars 1615 par le triomphe en trompe-l’œil de la régente – et il n’y en aura plus guère avant ceux, désastreux, de 1789 ! Ici, Constant a soin de rappeler « que la société française de l’époque n’est pas acquise aux concepts d’égalité qui prévalent au XXIe siècle dans la civilisation occidentale, mais qu’elle est attachée à une organisation pyramidale et hiérarchique ». Autres mœurs.
La « douceur de vivre de la régence » dont La Rochefoucauld, l’auteur des Maximes, fait état dans ses Mémoires, est-elle un mythe ? Les récoltes sont abondantes, l’économie saine, le climat favorable. Pourtant, la paix franco-espagnole signée, les états généraux achevés, cette « obsession mortifère française », si bien illustrée par la littérature dramatique d’un temps (cf. les pièces jonchées de cadavres du dramaturge Alexandre Hardy) où la pratique du duel, tout autant que la passion guerrière, sèment l’hécatombe chez les gentilshommes, prend la forme d’une opposition de la vieille noblesse d’épée contre la vénalité des offices, acquise à grand frais par ces futurs représentants de la noblesse dite « de robe », contre lesquels se dressent bientôt les princes, Condé à leur tête, lesquels « ne rêvent que de revanche », aspirent à gouverner et veulent en découdre avec la régente : c’est « le piège condéen, annonciateur d’une fin de règne », pour reprendre le titre du chapitre qui décrit finement le conflit en cours.
De la prise de pouvoir de Louis XIII à l’exil
Embastillement du prince de Condé à la suite de l’humiliant traité de Loudun ; remplacement des « barbons » au gouvernement du royaume par une équipe rajeunie… Vaincu politiquement, Condé sort pourtant vainqueur auprès de l’opinion, tandis que l’adolescent Louis XIII, dès 1616 et 1617, tout en chassant et dansant des ballets, a pris lui-même, contre sa mère, « le parti de la guerre ». Aidé du fidèle Charles-Albert de Luynes, il organise minutieusement sa prise de pouvoir, tandis que l’Italien Concini, favori de la régente, haï de longue date tant par les nobles que par le peuple de Paris, est assassiné au cours de son arrestation, son cadavre déterré, émasculé et brûlé par une foule en délire, et sa femme occise comme sorcière !
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Trahie par son propre fils, Marie de Médicis se voit exilée au château de Blois, dont elle s’évadera de façon rocambolesque, pour gagner bientôt Angoulême, avant que le souverain ne l’oblige à résider au château d’Angers. Entre la reine mère et Louis XIII, sous les auspices de Richelieu (qu’elle avait elle-même introduit auprès du roi), la réconciliation attendra 1620, année de la paix d’Angers qui met fin à la guerre civile. Encore dix ans, et ce sera la fameuse journée des Dupes, au cours de laquelle, donnant libre cours à sa fureur contre le prélat, « qu’elle traite de “perfide”, d’“ingrat”, de “fourbe” », Marie de Médicis tente d’obtenir le renvoi de Richelieu – il est cardinal depuis 1622 – par le monarque. Elle signe là sa deuxième mort politique. Les opposants à Richelieu emplissent les geôles de Vincennes et de la Bastille. Animés de bonne volonté, le roi et son ministre chercheront « en vain à négocier avec elle des accommodements afin de maintenir des liens privés ». Elle refuse de se retirer à Moulins, s’enfuit de Compiègne, s’exile volontairement à Bruxelles puis, désormais privée de soutiens dans un contexte de révoltes avortées (Gaston d’Orléans doit s’exiler en Lorraine) et de victoires françaises décisives sur le champ de bataille (Cateau-Cambrésis), Marie de Médicis passe dans la République des Provinces-Unies avant de se fixer en Angleterre, assaillie par des dettes que Richelieu soulage en partie, pour terminer sa vie à Cologne, sans ressources, et mourir d’une infection de la peau compliquée d’une gangrène. Triste fin pour la veuve d’Henri IV, reine de France et de Navarre…
A lire : Marie de Médicis. Une européenne à la mode du XVIIe siècle, par Jean-Marie Constant. 288p., Perrin, 2026, 256 pages.
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