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Massacre à la plage

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« Le mal s’est déchaîné sur la plage de Bondi au-delà de tout entendement (…) Il s’agit d’une attaque ciblée contre les Juifs, un acte malveillant, antisémite et terroriste qui a frappé le cœur de notre nation » a déploré hier le Premier ministre australien Anthony Albanese, après la fusillade survenue sur une plage de Sydney et visant la communauté juive.


Bondi Beach. Du sable propre. Du ciel bleu. Des corps heureux. Une mer indifférente. Et des Juifs qui allument des bougies. Pas des soldats. Pas des colons. Des Juifs. Une fête. Une lumière fragile. La haine est entrée comme un couteau dans un corps nu. Pas d’arguments. Pas de revendication. Pas de frontières. Juste frapper. Juste tuer. Là où c’est possible. Le sang sur le sable a la même couleur qu’à Jérusalem. La distance n’existe plus. La guerre a quitté le désert. Elle voyage légère. Elle s’invite dans les plages, les écoles, les rues tranquilles de l’Occident. Elle n’a qu’une cible : l’existence juive. On parle de conflit. C’est un mensonge confortable. Ce n’est pas un conflit. C’est une fixation. Une rumination. Une rage ancienne qui ne supporte pas que le Juif vive encore, debout, armé, souverain. L’Occident se raconte des histoires pour ne pas voir. Il se fabrique des victimes pures, des bourreaux abstraits. Il pleure le Palestinien idéalisé et crache sur l’Israélien fantasmé. Il confond la compassion avec l’aveuglement. Il appelle cela morale. Mais la réalité est sale. Ramallah pourrit de l’intérieur. Gaza est tenue par une organisation qui parle de mort comme d’un avenir, qui écrit noir sur blanc que l’autre doit disparaître. Pas négocié. Pas contenu. Disparu. On feint de ne pas lire. On feint de ne pas entendre. On feint de croire que les mots n’ont pas de poids. Pourtant les mots tuent avant les balles. Les murs, les armes, les contrôles: ce sont des cicatrices. Pas des caprices. Des réponses laides à une violence plus laide encore. Des réponses imparfaites à une guerre qui vise les bus, les cafés, les enfants. La paix a été proposée. Elle a été rejetée. Encore. Parce que la paix suppose l’acceptation de l’autre. Et que l’autre, ici, est inacceptable. Israël n’est pas haï pour ses frontières. Il est haï pour sa présence. Pourquoi cette obsession ? Pourquoi cette fureur sélective ? Pourquoi cette passion pour ce conflit et ce silence pour les autres massacres ? Parce qu’ici, on peut encore rêver d’effacement. Parce qu’ici, l’ennemi est ancien. Parce qu’ici, le Juif concentre tout : la mémoire, la survie, la réussite, l’insolence d’exister encore. Le mot « génocide » est jeté comme une pierre. Non pour décrire. Mais pour salir. Pour préparer. Pour inverser. Toujours la même mécanique : accuser l’autre de ce que l’on désire. Prêter à la victime l’intention du bourreau. Se blanchir dans l’indignation avant de frapper. Ce procédé a précédé toutes les exterminations. Il est connu. Il est documenté. Il recommence. On éduque à la haine. On enseigne la mort. On glorifie le martyre. On fabrique des enfants qui savent déjà qui ils devront tuer. La souffrance palestinienne est réelle. Mais elle a été confisquée. Instrumentalisée. Transformée en arme. Les réfugiés sont maintenus dans l’attente comme on garde des reliques. Non pour vivre. Mais pour rappeler une promesse de destruction. Si Israël baissait la garde, il disparaîtrait. Pas lentement. Pas symboliquement. Concrètement. Les discours, les images, les slogans ne laissent aucun doute. Ce qui est visé n’est pas une politique. Ce n’est pas une armée. C’est un peuple. Le cœur du conflit n’est pas territorial. Il est existentiel. Il pose une question simple, brutale, sans appel : le Juif a-t-il le droit d’être là ? Bondi Beach a répondu. Par le sang. Par la peur. Par la répétition du même crime, ailleurs, autrement, mais avec la même intention. Israël est là. Et Israël restera. Non parce qu’il est moral. Non parce qu’il est aimé. Mais parce qu’il sait que, dans ce monde, survivre est déjà une faute impardonnable pour ceux qui rêvent de sa disparition. Et tant que cette obsession ne sera pas nommée pour ce qu’elle est — une haine de l’existence — il n’y aura ni paix, ni compromis, ni apaisement. Seulement la survie. Et la force. Encore.

La société malade

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Pékin déchaîne sa fureur contre la Première ministre japonaise

Alors que la Première ministre japonaise Sanae Takaichi continue de refuser de retirer ses propos sur Taïwan, Pékin intensifie ses critiques contre Tokyo et multiplie les déclarations agressives. Mme Takaichi avait déclaré au Parlement japonais que l’usage de la force contre Taïwan pourrait constituer une « situation menaçant l’existence » du Japon. Sur le plan militaire, la semaine dernière, deux bombardiers russes Tu-95, capables de transporter des armes nucléaires, ont traversé la mer du Japon pour rejoindre deux bombardiers stratégiques chinois H-6 en mer de Chine orientale, avant d’effectuer un vol conjoint autour du Japon.


La réaction chinoise aux récents propos de la Première ministre japonaise Sanae Takaichi marque une rupture nette entre les deux pays. Pékin a déchaîné une violence verbale et diplomatique inédite, révélant les lignes de fracture majeures de l’Asie orientale : Taïwan, la mémoire de la guerre et le réveil stratégique du Japon.

Le 7 novembre 2025, répondant aux questions de la Diète (Parlement japonais) à propos d’un conflit possible dans le détroit de Taïwan, la Première ministre japonaise Sanae Takaichi, 64 ans, a prononcé une phrase d’apparence prudente, mais au poids constitutionnel considérable : « Le déploiement de navires de guerre et le recours à la force pourrait constituer une menace pour la survie du Japon. Nous devons envisager le scénario du pire », laissant entrevoir la possibilité d’une entrée en guerre du Japon contre la Chine.

Le dragon chinois voit rouge

Dans le cadre de la Constitution pacifiste japonaise datant de 1947, imposée par les États-Unis qui occupent un Japon défait, cette notion de « mise en péril de la survie nationale » est déterminante : elle constitue l’un des rares fondements juridiques permettant un engagement militaire et défensif, conditionné à une agression chinoise contre Taïwan. Mais Pékin a choisi d’y voir tout autre chose.

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La Chine a immédiatement interprété les propos de cette ultra-monarchiste, fan de Heavy Metal, comme une ingérence directe dans ce qu’elle considère comme une affaire de souveraineté intérieure. Pour le Parti communiste chinois (PCC), Taïwan n’est pas seulement un enjeu géopolitique : c’est un pilier idéologique du régime, un marqueur de légitimité historique et nationale depuis que la République populaire de Chine a été proclamée en 1949 au prix d’une longue guerre civile entre les communistes de Mao Zédong et les nationalistes du Kouomintang du général Tchang Kaï-chek.  

Dans sa fuite, ce dernier s’était replié sur l’île de Formose (autrefois occupée par le Japon entre 1895 et 1945) avec ses troupes et avait profité des troubles pour proclamer une république indépendante, appuyé par Washington. Une hérésie territoriale pour Pékin qui considère toujours Taïwan comme « une simple province séparatiste ».

Une escalade verbale d’une rare violence

La virulence des réactions chinoises a surpris jusqu’aux observateurs les plus aguerris. Le consul général de Chine à Osaka, Xue Jian, a publié — avant de le supprimer — un message glaçant sur le réseau X : « Ce cou immonde qui s’immisce sans permission doit être coupé sans hésitation. Êtes-vous prêt ? »

Les médias d’État ont suivi le mouvement. Le Quotidien de l’Armée populaire de libération a menacé le Japon d’une « riposte cinglante », avertissant que « jouer avec le feu » conduirait à une conflagration incontrôlable. Plus troublant encore, certaines attaques ont pris une tournure ouvertement misogyne. Hu Xijin, ancien rédacteur en chef du Global Times, a qualifié la Première ministre japonaise de « sorcière maléfique », révélant la dimension émotionnelle et décomplexée de la campagne anti-Takaichi.

Dans une mise en scène soigneusement calculée, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Lin Jian, a cité la déclaration de Potsdam de 1945 comme argument de réponse au Soleil levant, rappelant que la souveraineté japonaise serait limitée à certaines îles — sans mentionner Okinawa. Une omission lourde de sens pour Tokyo, où persiste la crainte qu’une annexion de Taïwan ne soit suivie d’une remise en cause des îles Senkaku, voire d’Okinawa elle-même. Au plus fort des tensions, les garde-côtes chinois ont même déployé des navires autour des Senkaku, tandis que Pékin lançait des exercices de tirs réels en mer Jaune afin de démontrer leur puissance, provoquant l’irritation de Tokyo qui n’a jamais caché qu’elle entendait installer une base militaire sur ces îles revendiquées de part et d’autre, agrémentés de missiles américains.

« La Chine ne permettra jamais aux forces d’extrême droite japonaises de faire reculer le cours de l’histoire, jamais à des forces extérieures de s’emparer de Taïwan, et jamais au militarisme japonais de renaître. Le militarisme japonais est l’ennemi des peuples du monde entier », a déclaré Guo Jiakun, autre porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, qui a curieusement accusé les autorités de Taïwan de « blanchir la domination coloniale et l’oppression japonaises [sur l’île] en les qualifiant de « développement » et de « contribution », tournant le dos à la nation chinoise, trahissant Taïwan pour s’attirer les faveurs du Japon ».

L’escalade ne s’est pas limitée au champ militaire ou diplomatique. La Chine a activé ses leviers économiques et sociétaux: avertissements officiels déconseillant les voyages au Japon, remboursements de billets d’avion, alerte du ministère de l’Éducation visant spécifiquement les étudiants chinois au Japon. Objectif avoué de la Chine: créer un climat d’insécurité, tout en signalant au Japon sa vulnérabilité économique. 

Pékin accuse le Japon de révisionnisme

À l’approche du 80ᵉ anniversaire de la « victoire de la guerre de résistance contre l’agression japonaise », selon les propres termes du PCC, les tensions diplomatiques se sont encore accrues entre les deux nations. Le 12 décembre, Guo Jiakun, dans une longue déclaration accusatoire, a profité des festivités qui seront organisées à cette occasion, pour dénoncer le « militarisme japonais », les visites continues au sanctuaire Yasukuni des ministres venus honorer la mémoire des héros de la Seconde Guerre mondiale enterrés dans ce lieu controversé, la réécriture des manuels scolaires japonais et « l’instrumentalisation » du dossier taiwanais par Tokyo. Cette rhétorique n’est d’ailleurs pas improvisée: elle s’inscrit dans une stratégie bien rodée de mobilisation nationaliste de la part de la Chine, où le Japon reste l’ennemi historique idéal.

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Tout au long de sa carrière de députée et de ministre, la Première ministre Sanae Takaichi n’y a pas été avec le dos de la cuillère concernant les différents chapitres inhérents à l’occupation de l’Asie par le Japon, outrageant plus d’une fois la Chine. Elle n’a pas hésité à brandir l’oriflamme du révisionnisme ambiant et à se l’approprier à des fins politiques. Réfutant le terme de « femmes de réconforts » (Chinoises ou Coréennes soumises au bon plaisir des soldats japonais), elle a qualifié l’invasion japonaise de la Mandchourie en 1931 de « guerre d’autodéfense », refusant toute repentance, niant le massacre (« viol ») de Nankin, au cours duquel des centaines de milliers de civils chinois ont été tués entre 1937 et 1938 ou ne se privant pas de réécrire l’histoire à sa sauce, pointant l’invasion de l’Etat du Mandchoukouo (un des nombreux territoires indépendants créés de toute pièce par les Japonais au cours de l’occupation de la Chine, ici en faveur du dernier Empereur de Chine Pu Yi)  comme  une « avancée vers le sud » par un Etat étranger (une annexion par l’Union soviétique – ndlr).

Pékin prisonnier de sa propre propagande

Selon William Yang, analyste principal pour l’Asie du Nord-Est au Crisis Group, la marge de manœuvre de Pékin est cependant réduite: « La Chine instrumentalise depuis longtemps l’exacerbation du sentiment anti-japonais pour rallier l’opinion publique » et donner l’impression d’une Chine unie, prête à se lever comme un seul homme face aux shoguns japonais.

Stephen Nagy souligne que Mme Takaichi parle en réalité et avant tout à son électorat conservateur, désireux de rompre avec ce qu’il perçoit comme une complaisance excessive envers Pékin sous le gouvernement précédent. Elle ne regrette pas ses propos, affirme-t-il, et entend « contrer la tentative chinoise de présenter le Japon comme une puissance militariste — ce qu’il n’est pas », selon ce professeur à l’Université chrétienne internationale de Tokyo. 

Aucune excuse, aucune rétractation : Sanae Takaichi a seulement promis d’éviter à l’avenir des « scénarios trop explicites ». Insuffisant pour Pékin, qui exige un retrait pur et simple de ses propos. Ce que la principale concernée continue de refuser de faire. « La paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan sont essentielles non seulement à la sécurité du Japon mais aussi à la stabilité de la communauté internationale. Nous avons toujours souhaité que les questions relatives à Taïwan soient résolues pacifiquement par le dialogue », a rappelé en guise d’avertissement à peine voilé, de son côté, le porte-parole du gouvernement nippon. Cette crise révèle cependant une vérité plus profonde : la Chine ne tolère plus la moindre ambiguïté stratégique autour de Taïwan. En s’en prenant avec une telle violence au Japon, Pékin cherche autant à dissuader qu’à intimider — Tokyo, mais aussi l’ensemble des démocraties asiatiques. Dans cette partie d’échecs géopolitique, la Chine montre sa force. Mais elle révèle aussi ses peurs : celle d’un Japon qui, enfin, cesse de baisser les yeux.

Sydney: l’Australie accusée d’avoir sous-estimé la menace antisémite

Après la tuerie sur la plage de Bondi, le Premier ministre travailliste australien Anthony Albanese croule sous les reproches. Il lui est reproché d’avoir été flou sur l’antisémitisme en adressant, dans un premier temps, ses « pensées à toutes les personnes touchées » ; son gouvernement aurait ignoré les avertissements de la communauté juive ; et il aurait cédé à la rue en reconnaissant la Palestine cet été. Notre contributrice craint que d’autres pays comme la France puissent également être touchés par des retours de boomerang terribles liés aux concessions faites aux excités de la cause palestinienne.


Le 14 décembre 2025, c’était le premier jour de Hannouka, la fête juive des lumières, rappelant un miracle ancien : la victoire des Maccabées qui, au IIe siècle avant notre ère, ont lutté contre l’Empire grec d’Antiochos IV, afin de conserver leur religion et de restaurer le Temple de Jérusalem vandalisé par les envahisseurs.

Obscurantisme 1, Lumières 0

À Sydney, une grande fête avait été organisée pour l’allumage de la première bougie de Hannouka sur la plage de Bondi Beach, la… Mecque des surfeurs. Cette célébration de la victoire de la capitale des Hébreux sur le colon hellène s’est transformée en une victoire de l’obscurantisme sur la paix et la joie : deux terroristes armés de mitraillettes ont tiré sur des civils australiens, dont le seul crime était d’être nés Juifs. L’un des assaillants a été tué (qui ne figure pas dans le décompte des « victimes » puisqu’il en est le bourreau) et son complice est gravement blessé. La police espère en obtenir des informations sur leur éventuelle meute de loups solitaires et ses éventuels fournisseurs, car des engins explosifs ont été trouvés dans le véhicule d’un des tueurs.

15 victimes (dont un Français de 27 ans), 40 blessés et une indignation modulée

Pour Mme anti-antisémitisme australienne, Jillian Segal, cette attaque « n’était pas sans précédent. (…) Les railleries depuis les marches de l’Opéra, les synagogues incendiées et maintenant les massacres lors d’une célébration forment un schéma clair. » De son côté, le président israélien, Isaac Herzog, a dit avoir « averti à maintes reprises le gouvernement australien de la nécessité d’éradiquer l’antisémitisme criminel et croissant dans leur pays ». Son ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, a vu là les « conséquences du déchaînement antisémite dans les rues australiennes ces deux dernières années, avec les appels à la ’globalisation de l’Intifada’ qui se sont concrétisés aujourd’hui ». En août dernier, la mobilisation propalestinienne avait atteint son niveau de croisière. Selon Josh Lees, de la Socialist Alternative, acteur trotskiste majeur du palestinisme, « avec l’intensification de la politique israélienne de famine à Gaza et le massacre quotidien de civils affamés dans les points d’ »aide » gérés par les mercenaires américains de la Gaza Humanitarian Foundation, un nouveau sentiment d’horreur et d’urgence s’est fait sentir. (…) Le fait que le gouvernement ait annoncé qu’il soutiendrait désormais cette « reconnaissance » (de l’État de Palestine NDLR), alors qu’il l’avait exclue quelques semaines plus tôt, montre qu’il subit une pression importante après l’énorme marche de Sydney. »

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Il n’existe pas d’équivalent australien à LFI, en termes d’hypocrisie et de vénalité électorale, mais l’attentat qui a coûté la vie à plusieurs femmes et à au moins un enfant dimanche ne suscite pas la même horreur chez tous: le Premier ministre australien a d’abord eu des « pensées pour toutes les personnes touchées », en oubliant qui elles étaient et ce qu’elles faisaient à Bondi Beach. Son homologue britannique s’est contenté de son côté de faire savoir qu’il avait reçu « des nouvelles très troublantes d’Australie ». Emmanuel Macron a fait preuve d’une hypocrisie abyssale : il prétend qu’il « continuera[1] de lutter sans faiblesse contre la haine antisémite qui nous meurtrit tous, partout où elle frappe. » Sa lutte sans faiblesse consiste essentiellement à accuser Israël de propager la famine, puis devant des photos d’entrepôts du Hamas pleins de lait maternisé confisqué, à changer de braquet et exiger qu’Israël laisse entrer de quoi l’anéantir : « La France demande également une réduction significative des restrictions portant sur les biens dits à double usage… » Des biens à double usage ? Qu’en termes a minima ces choses-là sont dites ! Un bien à double usage est un produit ou service susceptible d’avoir une utilisation civile autant que militaire : des ULM, de la dynamite, des bulldozers…

Parole parole, parole

Reconnaître un État de Palestine est la dernière posture à la mode des démocraties molles, effrayées par leurs opinions publiques. En effet, aucun chef d’État digne de sa fonction ne peut sérieusement croire que naîtra un État pacifique à partir de deux entités terroristes qui se haïssent autant que les juifs qu’elles veulent exterminer, fût-ce au prix de leurs propres populations. Rappel : lorsque les Israéliens ont conquis ce qui est aujourd’hui revendiqué par les Palestiniens, la bande de Gaza était administrée par l’Égypte et la Judée-Samarie avait été annexée par la Jordanie. Second rappel : dans la première charte de l’OLP rédigée à Moscou en 1964, l’article 24 précisait : « Cette organisation n’exerce aucune souveraineté régionale sur la rive occidentale du royaume hachémite de Jordanie, sur la bande de Gaza ou sur la région de Himmah. » Cet article a été supprimé après la guerre des Six-jours, avec le passage sous administration israélienne des deux seules régions dont l’OLP ne voulait pas : elles sont devenues le lieu exclusif sur lequel se revendique la souveraineté palestinienne.

Le boomerang de l’apaisement palestinophilique

Les dirigeants occidentaux se fichent de la Palestine comme de l’an 48, ou comme de leurs propres électeurs pour certains d’entre eux (suivez mon regard). Mais ils ont peur d’une partie de leur population, aussi lui montrent-ils qu’ils sont du côté des gentils (ceux qui cassent tout à la moindre contradiction) contre les méchants (tous les autres, surtout ceux qui ne cassent rien quand on les attaque). C’est donc dans l’espoir de calmer les plus virulents qu’ils s’aplatissent en reconnaissant un État fantôme constitué de deux bandes rivales, dont la création a été refusée par ses propres dirigeants chaque fois qu’on la leur a proposée. Churchill estimait qu’un: « conciliateur est quelqu’un qui nourrit un crocodile dans l’espoir qu’il le mangera en dernier. »
Ignorant le vainqueur de 1948, nos dirigeants donnent raison à Einstein: « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. » Ils cherchent à se concilier les Palestinolâtres en semant du génocide et de la famine qu’ils savent imaginaires et ils récoltent des attentats contre des synagogues et des assassinats de juifs.
En 2002, les Français juifs étaient 600 000. Aujourd’hui, ils sont moins de 400 000. La population juive diminue, mais le nombre des attaques antisémites augmente. Le Premier ministre australien déplorera probablement le prochain attentat antisémite en France en citant la religion des victimes. Et Macron, lui, aura-t-il des « pensées pour toutes les personnes touchées » ?


[1] Quand a-t-il commencé ?

Et si on jouait à Noël?

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Monsieur Nostalgie, adepte des parallèles audacieux, met sur le même plan en ce mois de décembre l’arrivée d’Olivier Minne sur M6 et la pièce Château en Suède de Sagan au Théâtre de Poche. Quelle mouche a piqué le « paltoquet berrichon » pour oser un tel rapprochement ?


On étouffe. On croit devenir fou. Le conte de Noël tourne à la farce cette année. Le ridicule ne tue pourtant pas. Il y a comme un dérèglement général dans nos actualités, perte des valeurs et digues brisées, aveuglement et obscénité, suintement des égos et absence de raison. Les loups sont lâchés. Nous entrons dans les époques perméables au défoulement. La fin d’un monde où l’on se regardait dans la glace avant d’écrire, avant de parler, avant d’agir, avant de combattre, avant même de vouloir exister. On doutait de soi. Nous avions encore des garde-fous et des pudeurs. La mauvaise éducation et les bas instincts sont les nouvelles règles en société. Plus nous aurons goûté à cette déchéance-là, plus difficile sera le retour à une vie pondérée, respectueuse des autres, convenable et si possible, harmonieuse. Nous assistons quotidiennement à des scènes risibles et affreuses, glaçantes et inappropriées, blessantes. Du mauvais spectacle. Du divertissement frelaté. Sauvagerie à ciel ouvert au pays de Gaston Fébus, incurie politique et débandade du service public. Télé sous camisole chimique, cinéma en PLS et littérature prisonnière. Ricanement et contentement à tous les étages. Où sont passés les farfadets, les drôles, les naïfs, les tendres, les élégants déplumés et les poètes de l’absurde, les déviants de l’écran et les échappés des arts populaires ? Ils ont disparu. Nous vivons au milieu des poseurs et des sermonneurs, brutus qui ont pour arme létale la vulgarité esthétique, la force de la loi et la dialectique folle. Ces colonnes bien formées, en rang serré, avancent des chiffres, des théories et des instructions. Elles nous engloutissent et nous fatiguent. Maintenant, laissez-nous ! Vous avez gagné. Dans ces moments d’abandon, quand tout semble fade et fat, quand nous nous apprêtons à hiberner, à ne plus voir leurs gueules satisfaites ventiler de la fausse joie et de lourdes pensées, une lumière se glisse. Nous nous accrochons à elle. Elle prend des formes diverses en ce début d’hiver. Cette lumière est spirituelle, un peu datée car elle n’a pas l’éclat des outrances actuelles, elle se propage sans tambours, ni trompettes. Cette lumière discrète se tient droite, elle ne marchande pas, elle ne pleurniche pas, elle nous réjouit par sa probité et son intemporalité rieuse. Elle ne porte pas les habits du clash et de la tourmente, elle a d’autres atouts dans sa main, de la grâce, de la mémoire et du savoir-vivre. Cette lumière est joueuse, elle n’est pas dogmatique, elle aime le ping-pong verbal, la nuance des petits matins et le rire en coin, le second degré en esquive et le sens de la fête. L’arrivée d’Olivier Minne sur M6 (Le Maillon faible, Pandore et Quel âge à votre cerveau) est une aubaine pour la chaîne privée. Le jeu est son destin depuis si longtemps. Il sera même le Monsieur Loyal de la soirée du Nouvel An. Ce garçon intelligent et cultivé, ex-speakerin filiforme exfiltré à L.A pour s’épaissir, auteur talentueux qui écrit lui-même ses livres, bon camarade de plateau et professionnel reconnu par tous, aimé des téléspectateurs est le profil-type du service public. Son mètre-étalon. France Télévisions aurait dû le conserver sous cloche pour le montrer en exemple aux visiteurs du monde entier. La manière dont il a été traité tout au long de sa carrière par les différentes directions est symptomatique du mal français. On lui a souvent préféré des bavards, des illusionnistes, d’éphémères rebelles. Des gandins. Quel manque de vista ! Ce Belge de naissance s’exprime dans une langue précise, vocabulaire riche et bienveillance en bandoulière, ni nunuche, ni pétroleur, il apporte à ses programmes une légèreté et un certain standing. Dans un pays où l’on fait la queue pour acheter des livres sur la zonzon et les conseils de beauté, on peut s’inquiéter de notre santé mentale.

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Ne vous y trompez pas, Olivier Minne a un rapport direct avec Françoise Sagan. Une filiation même. Ils ne travaillent pas dans l’aigreur. Ils ont le jeu en commun. Familial et jamais gras chez Minne, féroce et bourgeois chez la petite Quoirez. Le Théâtre de Poche remet en piste Château en Suède sur une mise en scène de Emmanuel Gaury et Véronique Viel du mardi au samedi à 21 heures et le dimanche à 17 heures. Le cycle Sagan bat son plein à Montparnasse, nous avons déjà évoqué ici la performance de Caroline Loeb, tous les lundis. La Compagnie du Colimaçon se démarque par sa vitalité, sa cruauté frivole et son manège endiablé. Elle a tout compris de Sagan, sa profondeur angélique et sa jeunesse phagocytée, sa vitesse innée et l’empreinte de ses songes. Il faut du génie pour restituer cette cavalcade infernale. Son vieux complice, Bernard Frank, perspicace et rosse disait qu’« elle avait la maîtrise de son monde. Elle était foncièrement originale, à l’aise à l’intérieur de ses clichés, de ses imaginaires plutôt factices et de mauvais aloi ». La troupe s’amuse et les spectateurs s’enflamment dans ce huis-clos suédois. Ces jeunes comédiens, les pieds dans la neige, nous épatent. Ils sont singuliers et j’ai cependant vu dans leur allure, leur drôlerie, leur canevas, la trace du passé. Odile Blanchet (Eléonore) est une Christine Pascal, tantôt vamp, tantôt gorgée de sanglots, Bérénice Boccara (Agathe) est une sorte de brune Walkyrie incendiaire, une Stefania Sandrelli explosive, Gaspard Cuillé (Frédéric) a le charme d’un Daniel Gélin, étonné et sentimental, Emmanuel Gaury (Hugo) est un Philippe Noiret, paysan ogre, à moins que ce ne soit un Georges Wilson tempétueux (le rôle est joué en alternance par Arthur Cachia), Sana Puis (Ophélie) est une Geneviève Bujold égaré du cinéma de Philippe de Broca et de Pascal Thomas et Benjamin Romieux (Sébastien) est un Claude Rich phraseur et délicieux parasite. Château en Suède et Olivier Minne même combat !


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Félix Vallotton et l’art du vivre-ensemble

Félix Vallotton est mort il y a cent ans. Le peintre a fait carrière dans le Paris des années 1880-1900, alors capitale de la bourgeoisie, des conflits sociaux, des attentats anarchistes et de l’essor de la presse. La rétrospective que lui offre Lausanne, sa ville natale, révèle un artiste engagé, héritier des maîtres anciens et audacieux coloriste


Autoportrait à l’âge de vingt ans, Félix Vallotton, 1885. MCBA (Lausanne)

Le musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, en Suisse romande, met à l’honneur Félix Vallotton (1865-1925) à l’occasion du centenaire de sa disparition. Peintre, graveur, dessinateur de presse, critique d’art et écrivain, Vallotton quitta Lausanne pour Paris dès l’âge de 16 ans et fut naturalisé français en 1900. Compagnon de route des Nabis (Vuillard, Bonnard, Denis), il créa rapidement un style original, synthétique, hyperréaliste et énigmatique, où le peintre Arnold Böcklin (1827-1901) vit le mélange de « la clarté française si haute » et des « spéculations germaniques si lointaines ».

Sa vie fut, elle aussi, une jolie synthèse : de sensibilité anarchiste, Vallotton épousa en 1899 Gabrielle Rodrigues-Henriques, sœur de célèbres marchands d’art, et alla vivre dans un hôtel particulier du 16e arrondissement ; antimilitariste, il se lamenta de n’avoir pas été envoyé au front en 1914 en raison de son âge ; misogyne selon les standards de son temps, il aima les femmes sans parvenir à être heureux et les peignit avec la ferveur d’un idéaliste sans illusions. Seul son tempérament dépressif semble avoir été tristement constant, rejoignant en cela le portrait littéraire des romans fin-de-siècle qui fourmillent de neurasthéniques à la Octave Mirbeau et de désespérés à la Léon Bloy. Son Autoportrait à l’âge de vingt ans (1885) où il émerge, pâlichon et déprimé, du gouffre de sa veste noire, préfigure celui de 1923 : avec le temps, les rides n’ont pas fait sourire ses yeux. La Grande Guerre paracheva un pessimisme où se côtoyaient son orgueil d’artiste et son cœur d’homme (Maupassant) : il pensait qu’il ne serait célèbre qu’à titre posthume, et n’était que rarement convaincu de la possibilité d’être heureux, sauf peut-être face à la nature, en Normandie ou à Cagnes-sur-Mer pendant les mois d’hiver.

La rétrospective Vallotton se tient à Lausanne mais parle surtout du Paris des années 1880-1900. Capitale de la bourgeoise industrielle, des conflits sociaux croissants, des attentats anarchistes, de l’affaire Dreyfus et de l’essor de la presse, Paris se prête au noir et blanc de la gravure sur bois, ainsi qu’à ses formes modernisées par l’artiste. Illustrateur pour La Revue blanche et Le Cri de Paris, Vallotton dénonce l’ordre établi, la domination de l’État bourgeois et la répression – les « violences policières » et les « discriminations systémiques », dirait-on aujourd’hui. Dans L’Anarchiste (1892), La Charge (1893), La Manifestation (1893), les chapeaux melon valdinguent, la foule tombe et détale au gré des coups assenés par les forces de l’ordre. Au lieu de porter secours à une fillette renversée sur la voie publique, l’un des deux gendarmes prend le temps de saluer l’automobiliste criminel : « Salue d’abord, c’est l’auto de la Préfecture ! »,titre le dessin. Les propriétaires sont des salauds à leurs fenêtres, prêts à tirer un coup de pistolet en cas d’« incivilité » : « Tu y reviendras, cochon, pisser sur mon mur ! » Si des gamins raillent – pardon, « harcèlent » – un ivrogne, c’est par habitude d’« abîmer le vaincu » d’« une morale autoritaire et traditionnelle », selon l’écrivain Paul Adam chargé de commenter la gravure de Vallotton dans les Badauderies parisiennes d’Octave Uzanne (1896). Pendant qu’un ouvrier est repêché dans la Seine, les bourgeoises s’entassent au Bon Marché et se noient au milieu des tissus et des colifichets (1893).

Cocasse : tandis qu’on repêche aujourd’hui des migrants et que d’innommables babioles chinoises font le bonheur des dames et des hommes déconstruits au Bazar de l’Hôtel de Ville, on redécouvre, tout ébaubis, la pertinence de la « polarisation » du débat politique qu’on avait cru reléguée aux marges infréquentables du discours et de l’histoire. Devant la violence sarcastique des dessins de presse de Vallotton, on s’étonne évidemment que la IIIe République, confrontée aux attentats de la gauche utopiste et à l’immobilisme de ses élites bourgeoises, n’ait pas eu l’idée de forger le terme de « vivre-ensemble » pour anesthésier durablement les citoyens.

À partir de 1900, Félix Vallotton se consacra entièrement à la peinture, principalement au nu, aux scènes d’intérieur et au paysage. Jeune homme, il avait abondamment pratiqué la critique d’art, à une époque où le jugement esthétique, poli par le style, n’avait pas vocation à débiter son lot de fadaises consensuelles. Comme Zola dans Mes Haines (1866) ou Huysmans dans L’Art moderne (1883), Vallotton jugea l’art de ses contemporains sans se demander si, en parlant d’« amas de nullités », d’« épouvante de salons », d’« hallucination de morphiné » ou de « choses qui n’ont ni formes ni nom et paraissent émaner d’intelligences malheureuses en détresse absolue de sentiment artistique », il ne risquait pas d’essentialiser sa critique. Inversement, que Paul Signac dise de ses œuvres qu’elles étaient laides et bêtes ne le rendit pas plus dépressif qu’il ne l’était déjà.

L’Affichage moderne (dessin pour le livre Les Rassemblements), Félix Vallotton, 1896. MCBA (Lausanne)

La peinture de Félix Vallotton est une merveille. Comme tous les modernes revendiquant leur héritage (en l’occurrence Holbein et Rembrandt, puis Poussin et Ingres), Vallotton a renouvelé la beauté en lui donnant un peu des contours du passé et beaucoup des couleurs inédites de l’avenir. À la manière des artistes hollandais du xviie siècle, il a peint le silence des scènes d’intérieur et l’intimité du quotidien entrevu entre les battants d’un placard à linge ou à travers la porte d’une chambre à coucher. À la manière du Titien, il a peint le geste de la jeune femme à sa toilette dont les longs cheveux blond roux tombent de chaque côté de ses épaules nues. Ses natures mortes, vases, hortensias, pivoines, citrons, poivrons et verres d’eau, ont un air de vanités de siècles enfuis, mais frappés en pleine matière par une lumière neuve et des couleurs vives, uniformes, sans nuances de ton. Éclatantes, photographiques mais irréelles.

La femme fut pour lui une source inépuisable d’inspiration, à défaut d’avoir pu le combler. Après ses Intimités (1897-1898), série d’estampes impitoyables sur le couple bourgeois, Vallotton met la femme à nu, sensuelle et glaçante, offerte et repoussante, les joues roses mais le corps lisse et la peau froide. On est loin de son Étude de fesses (1884) et du réalisme cellulitique de ses débuts ; désormais, la femme lui file entre les doigts. Endormie dans des décors rouges et verts qui soufflent le chaud et le froid, elle devient ce glacial objet de désir étendu sur les braises de l’imaginaire. La plupart du temps, on la voit seule, souvent par terre et souvent de dos. Elle fait des réussites, s’essuie après le bain, ne s’ennuie jamais. Dans La Salamandre (1900), assise sur un drap bleu faïence qui grise sa peau d’un discret malaise, elle regarde la cheminée rougeoyante. Vallotton joue, sur elle, avec étoffes et drapés qui mettent en valeur les lignes de son corps. Il suffit qu’elle ouvre la bouche et laisse tomber le drap vert qu’elle tient entre ses dents pendant qu’elle refait son chignon, pour que tout bascule (L’Automne, 1908). Et tout bascule en effet, lorsque le couple s’en mêle. Dans son premier roman, Les Soupirs de Cyprien Morus, le peintre exposait déjà sa théorie des sentiments : « On commence par des lieux communs, puis on fait des frais, on s’applique, et c’est l’engrenage. Bientôt, on se revoit, on s’apprécie ; le monsieur finit par trouver que la dame insignifiante n’est pas si mal que ça, la dame, que le monsieur emprunté ou commun a des ressources en profondeur ou de l’esprit. Le temps marche, chacun maintenant tient à son partenaire ; on est totalement ridicule et on croit qu’on s’adore. » On croit qu’on s’adore mais on finit par se haïr. Dans La Haine (1908), l’homme boude, les bras croisés. La femme, elle, montre les dents, les sourcils froncés, les poings serrés. Leur nudité est devenue grotesque.

Le 21 août 1911 eut lieu le vol de La Joconde au musée du Louvre. Félix Vallotton parla de « désastre » et d’« humiliation ». Le poète Guillaume Apollinaire fut d’abord suspecté, en raison d’une histoire antérieure de recel de statuettes, et fit une semaine de prison avant d’être disculpé. Il mourut à quelques jours de l’armistice, en 1918, après avoir fait cette guerre que Vallotton aurait voulu faire, lui aussi. Parti la voir de près, muni des autorisations requises, le peintre écrira dans son Journal : « La guerre oppresse la pensée du monde… elle ne se copie pas comme une pomme. » Le 19 octobre dernier a eu lieu le vol des bijoux du Louvre. Un certain Doudou Cross Bitume est suspecté d’avoir participé au cambriolage. Aux dernières nouvelles, il n’est ni poète ni peintre. Aux commémorations du 11-Novembre, le président de la République a ravivé la flamme du Soldat inconnu qui avait servi, en août, à allumer la cigarette d’un touriste étranger. La rétrospective Félix Vallotton, à quatre heures de Paris, nous ramène vers un monde où la violence, réelle et symbolique, n’avait pas encore eu le cynisme de s’appeler le « vivre-ensemble ».


À voir

« Vallotton Forever. La rétrospective », musée des Beaux-Arts de Lausanne (Suisse), place de la Gare, 16. Accessible par le TGV Lyria depuis la gare de Lyon. Jusqu’au 15 février 2026.

À lire

Félix Vallotton, Romans et Théâtre, Éditions Zoé, 2025.

Romans et Théâtre

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Irène Némirovsky en toutes lettres

L’historienne Dominique Missika nous conte avec maestria la vie éminemment romanesque de l’auteur de Suite fançaise.


D’Irène Némirovsky on ne retient souvent que la mort tragique en 1942 à Auschwitz, oubliant parfois l’immense écrivaine à qui l’on doit entre-autre David Golder, Le bal et Suite Française. La formidable biographie que lui consacre Dominique Missika a le mérite de la remettre sur le devant de la scène. Il aura fallu plus de trente ans à l’historienne pour raconter celle que d’aucuns considèrent comme « la Sagan des années 30 ». En juillet 1942, lorsqu’elle est arrêtée pour être emmenée au camp de Pithiviers, Irène Némirovsky laisse derrière elle son mari et ses deux petites filles, Denise et Elisabeth. Dominique Missika, touchée par leur histoire, leur avait consacré un chapitre du Chagrin des innocents, son premier livre paru en 1998. Elle a ensuite relu l’œuvre de leur mère, fouillé dans les archives, revu les fims adaptés de ses livres, s’est imprégné de son univers puis s’est mise à écrire. « Irène Némirovsky est un vrai personnage de roman – confie-t-elle en préambule – une héroïne complexe, ardente et torturée ». Née en 1903 en Ukraine, Irina quitte son pays avec sa famille pour fuir la Révolution russe et trouve refuge en France. Élevée par sa mère dans le culte de la langue française, elle ne tarde pas à adopter cette dernière. L’histoire de son roman David Golder est saisissante. Elle envoie son manuscrit par la poste aux Editions Grasset mais omet d’écrire son nom et son adresse. Bernard Grasset enquête et finit par retrouver sa trace. La jeune femme n’a que 26 ans mais il décide de la rajeunir de 2 ans. Le livre a un succès retentissant. La carrière d’Irène Némirovsky est lancée.

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Si Dominique Missika raconte avec justesse et sensibilité l’épouse et la mère comblée, elle excelle dès lors qu’il s’agit de l’écrivaine. L’on découvre sous sa plume, une jeune femme nullement déstabilisée par sa célébrité soudaine et qui n’a qu’une obsession : écrire. Elle écrira beaucoup. Peut-être trop. Souvent pour raisons pécuniaires. Puis viendra la guerre. Les époux Epstein se réfugieront avec leurs deux petites filles à Issy-L’Evêque dans le Morvan. Là malgré la peur et les restrictions, Irène composera son chef-d’œuvre Suite française. Pendant cette période, l’écrivaine qui était pourtant au firmament de sa gloire se verra peu à peu délaissée par le monde littéraire du fait de sa judéité. Cela ne l’empêchera pas de poursuivre sa route coûte que coûte. Le jour de son arrestation, son mari fera promettre à leurs filles de ne jamais se séparer de la valise contenant le manuscrit de leur mère, certain qu’elle finira par revenir. Irène Némirovsky mourra du typhus à Auschwitz à l’âge de 39 ans. Des années plus tard, l’aînée ouvrira la fameuse valise et découvrira le roman inachevé de sa mère. En 2004 Suite française se verra décerner le Prix Renaudot à titre posthume. Une consécration qui sortira de l’oubli l’écrivaine au destin tragique. Il fallait tout le talent et toute l’empathie de Dominique Missika pour retracer l’histoire follement romanesque de celle qui fut si tôt adulée, si vite oubliée, et miraculeusement ressuscitée.


Irène Némirovsky, Une vie inachevée de Dominique Missika, Editions Denoël, 288 pages

Irène Némirovsky: Une vie inachevée

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Politique: les passions humaines prennent le dessus!

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Nous vivons une époque et un climat qui conviennent aux immatures en politique comme moi. Non que je sois dépourvu de convictions ou de quelques rares admirations, mais je ne suis pas loin, m’abritant derrière le génie de Friedrich Nietzsche, de penser que « le contraire de la vérité n’est en effet pas le mensonge, mais la conviction ». Dès lors qu’on est presque autant attentif à la réflexion et à l’écoute de l’autre que soucieux de sa propre affirmation, la politique d’aujourd’hui n’est pas faite pour vous.

Nerfs à vif

D’ailleurs, cette dernière prend un tour passionnant sur le plan de la psychologie humaine où, par exemple, on baptise « compromis » des abandons en rase campagne, où l’on cherche à tout prix à sauver sa peau partisane à coups de calculs, de tactiques, de concessions de dernière heure, le tout imprégné d’un cynisme qui n’a plus la moindre honte de lui : au contraire, il s’affiche…

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En même temps, quelle spectaculaire comédie humaine, où les nerfs sont à vif, où les sensibilités s’expriment, où les détestations se montrent à haine ouverte, où les affrontements ne cherchent même plus à s’ennoblir, mais se réduisent à une hostilité nue, une antipathie éclatante, une multitude de combats singuliers. Comme si l’on en avait assez de la poudre aux yeux, des simulacres, des prétextes, de l’humanisme abstrait, et que l’on désirait seulement faire surgir, du fond de soi, la pureté d’une malfaisance sans excuse, la cruauté voluptueuse débarrassée de tous ses voiles prétendument politiques.

Ce n’est pas seulement vrai dans les joutes de l’Assemblée nationale ou au Sénat.

Songeons à Brigitte Macron, dont on découvre avec stupéfaction qu’elle est humaine et qu’elle est capable, pour une bonne cause – celle d’un Ary Abittan qui a bénéficié d’un non-lieu et à qui il convient de « fiche la paix » en le laissant enfin travailler -, de s’abandonner à un verbe cru et grossier qui, en l’occurrence, ne laisse aucune place au doute : elle ne dénonce pas le féminisme, mais certaines de ses odieuses manifestations.

Jean-Luc Mélenchon, malgré la révérence, est probablement détesté par certains de ses inconditionnels apparents ; lui-même n’aime pas Olivier Faure, qui le lui rend au centuple. Ce n’est pas le socialisme qui se bat contre l’extrémisme révolutionnaire et irresponsable, mais un tempérament qui ne supporte pas l’autre, une manière d’exister qui juge lamentable celle de l’autre. Une brutalité satisfaite d’elle-même et assurée de sa propre domination, qui honnit les calculs sournois d’une personnalité équivoque.

Hostilités

Laurent Wauquiez fait tout ce qu’il peut pour s’ériger, lui et son groupe parlementaire, en ennemis irréductibles de Bruno Retailleau. C’est tellement systématique de sa part qu’il n’éprouve même plus le besoin de déguiser son hostilité en considérations politiques.

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La rigueur, la constance et l’intégrité de l’ancien ministre de l’Intérieur et président des Républicains sont tellement aux antipodes de son caractère qu’il s’agit d’une lutte d’homme à homme se servant de prétextes partisans et conjoncturels pour éclater au grand jour.

Il me semble d’ailleurs que le lien entre Bruno Retailleau et Sébastien Lecornu relève de la même méfiance humaine. La transparence honorable du premier n’a pas admis les sinuosités masquées du second. Les personnalités en deçà ou au-delà de la politique sont vouées à se détester.

Que les passions humaines prennent le dessus n’est sans doute pas très progressiste, mais c’est ainsi : il faut bien que les êtres respirent et soient eux-mêmes. On a beau apposer des couches multiples entre soi et le réel, à un certain moment – miraculeux ou déplorable – il n’y a plus que soi !

MeTooMuch ? (Essai)

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Caisse qu’il dessine?

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Peintre éhonté et fort talentueux, ma Sauvageonne n’arrête pas. Dimanche dernier, elle m’a, une fois de plus, emporté dans ses bagages, entre tableaux, toiles, papier bulle, chevalets boisés, et une malle (contenant robes, sous-vêtements affriolants, trousse de maquillage, flacon de parfum Panthère de Cartier, format deux litres, etc.) digne d’une impératrice des Indes ; nous avons fourré le tout dans notre carrosse, aimablement tiré par notre fidèle jument Yvonne, ce afin de nous rendre au siège de la Société d’horticulture, une fort jolie demeure située rue Le Nôtre, à Amiens. Cette dernière organisait une exposition de peintures.

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Une vingtaine d’artistes étaient réunis ; parmi eux : la Sauvageonne avec ses œuvres plus colorées que les soixante-deux pages de Tintin et les Picaros et lestées de titres abracadabrants et carrément hilarants (« Tais-toi, Fernand ! », « On est mieux là qu’ici », « Bain de pieds entre filles », etc.). Cette belle manifestation m’a permis de découvrir et apprécier des artistes, dont Benoît Drouart, peintre et sculpteur de talent installé dans le plus beau département de France : l’Aisne (Contact : 3, ferme de la Forêt, 02300 Ugny-le-Gay ; bdrouart@yahoo.com). Des styles différents dans la salle ? C’est peu dire. Du figuratif, de l’abstrait, du cubisme, de l’impressionnisme, de l’expressionnisme, etc. Il y en avait pour tous les goûts. Mais, je dois le confesser, ce qui m’a le plus surpris et comblé, ce sont les créations de Quentin Geffroy (contact : bonjour@quentiongeffroy.fr). Paysagiste de profession (sa société est basée à Brive-la-Gaillarde, mais il vit aussi à Amiens où il a suivi son amie), il dessine de micros paysages et jardins imaginaires au dos de tickets de caisse.

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« Ma pratique professionnelle consiste à dessiner et concevoir des jardins répartis dans toute la France », explique-t-il. « De ces déplacements récurrents est née une habitude qui s’est progressivement ritualisée : dessiner sur la face non imprimée des tickets de caisse. Ce petit espace laissé vacant devient alors un « échappatoire miniature ». Ces fragments de papier deviennent les symboles du temps qui passe, de la transaction et de l’éphémère. Ce sont des fictions géographiques, des visions oniriques méticuleusement dessinées. Le geste est à la fois méditatif et concentré, transformant le rebut en un territoire précieux et complexe. Les tickets devenus mini tableaux, habituellement transportés dans une petite boîte métallique sont déployés sur le mur, créant une cartographie à double lecture, une superposition d’espaces-temps. En effet, la face cachée des tickets contient des informations factuelles, tangibles liées aux territoires traversés (titres des œuvres présentées), l’autre ouvre sur une géographie de l’imaginaire. La transformation de ce support trivial est à la fois une démarche introspective et une invitation à prendre part aux voyages. » Il reconnaît que sa démarche singulière peut être interprétée comme un pied de nez à la société marchande.  « C’est aussi comme si je récupérais du papier au fur et à mesure et que je devais l’utiliser. J’aime beaucoup dessiner sur des choses que je récupère. » Pour notre plus grand plaisir.

Éloge du temps long

Jean-Paul Rappeneau, le réalisateur entre autres de Cyrano de Bergerac, du Hussard sur le toit ou du Sauvage se raconte avec l’aide de Kéthévane Davrichewy dans Vive Allure aux éditions Grasset. Un cinéma de lente maturation où la construction et les dialogues se répondent dans une exigence peu commune. À l’heure du déconstruit, Rappeneau a cultivé l’art du détail et de l’ellipse.


Rappeneau prend son temps. Sa lenteur est proverbiale dans le métier. Comme si la productivité était le signe d’une créativité foisonnante. Comme s’il fallait ramener une filmographie à une performance vulgairement quantifiée. Les chiffres ont définitivement emporté la bataille de la pellicule dans les mentalités artistiques. Pour un réalisateur né en 1932, ayant passé son enfance sur l’axe Auxerre-Orléans, huit films jusqu’à aujourd’hui est un score tout à fait honorable. Respectable. Enviable même. Quand on sait que ses longs-métrages s’appellent : Cyrano de Bergerac, Les Mariés de l’An II, Le Sauvage, Tout feu, tout flamme ou l’inoubliable La Vie de château. Cette filmographie « réduite » est l’expression de notre exception culturelle, une qualité France qui se dégage dans le soin apporté à la narration, aux costumes, à l’atmosphère, au ping-pong verbal ; le juste équilibre patiemment dosé, longuement réfléchi entre la sincérité et l’émotion. Rappeneau, c’est la France des préfectures décaties, des bâtisses alanguies, des rapports de classe étouffés, de notre belle langue tourangelle, de l’amour courtois et des frisottis du destin. Rappeneau, c’est le contraire des vies réglées en province car l’aventure arrive par la porte de service, la fantaisie vient contrecarrer l’éducation. Qui n’a pas vu Adjani en polytechnicienne sensuelle et désuète ne peut comprendre les élans incertains du cœur. Qui n’a pas vu Deneuve lisant dans un hamac ou allongée dans un champ de blé en mousseline faussement sage ne connaît rien des blondeurs assassines. Rappeneau, élégamment, sans la brusquerie maladroite des habituels révolutionnaires du 7ème art, emprunte ce chemin étroit de la dissidence amusée, de l’intrusion poétique, de l’emballement buissonnier, du plaisir enfantin d’imaginer la vie. Alors que tout semble installé, immuable, la bourgeoisie se repose sur ses lauriers, elle dort tranquille, un élément fantasque, un héros irrégulier, une peine intime vont entraîner une mécanique nouvelle. Chez Rappeneau, le spectateur n’est pas agressé, il n’est pas le punching-ball des idées confuses, il est ce promeneur sensible à la beauté, totalement perméable à l’inattendu.

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Rappeneau, le réalisateur aux fondations solides est paradoxalement le plus à même d’écorner la réalité, de la passer au tamis de la fiction, de la désaxer et de la propulser dans un autre imaginaire. Laissons les comptables à leur cahier de doléances, ils se plaindront toujours, que huit films, c’est trop peu et que l’attente entre chacun n’est pas raisonnable. Dans une profession vouée à l’image, ne pas vouloir s’exposer à tout prix est un sacerdoce. Et puis Rappeneau sait des histoires (comme dans la chanson de Reggiani), il nous les conte dans ces mémoires vagabondes entre secrets de fabrication, souvenirs de tournage et points de vue esthétique. Comment aussi cohabitent la part d’individuel et de collectif dans l’édification d’une œuvre. Ce livre ravira les cinéphiles sur la complicité, la jalousie, l’admiration, tous les rapports ambigus qui ont existé entre Rappeneau et Louis Malle, Rappeneau et Daniel Boulanger, Rappeneau et Claude Sautet, Rappeneau et Roman Polanski. Mais surtout le compagnonnage exclusif avec son frère « ennemi », Philippe de Broca. Rappeneau a participé activement au scénario de L’Homme de Rio, du Magnifique, de Tendre Poulet ou du Cavaleur. Ces deux-là se sont aimés et brouillés en même temps. Une relation particulière qui « se transformera au cours des années en une amitié forte et complexe, faite de rivalité ». Dans ces confidences, il nous explique sa façon de concevoir un film, la patience qu’il faut, les doutes qui assaillent, les nombreuses publicités réalisées durant toute sa carrière entre chaque sortie en salles, l’acharnement nécessaire pour arriver à ses fins. « J’ai vécu une enfance sans cinéma et sans télévision », nous avoue-t-il. Ce fut une bonne base pour oser prendre la caméra. Dans ce voyage, Rappeneau s’amuse des soubresauts de caractère d’un Montand égocentré, il loue le charme et l’intelligence d’Anne Brochet, il n’est pas satisfait de la voix d’Olivier Martinez, il se rappelle son agacement de voir son nom mal orthographié au générique de L’Homme de Rio, il manquait un « p », et puis il nous réconcilie avec un épisode « traumatique ». On sait que l’entente entre Jean-Paul et Marlène Jobert n’a pas été cordiale sur Les Mariés de l’an II. Dans cet éprouvant tournage en Roumanie, Jean-Paul a pu se montrer raide. Rappeneau nous relate des décennies plus tard, leur rencontre chaleureuse, les yeux embués, à la Cinémathèque, ils ne se quittaient plus. Ils parlaient. Ils parlaient. Happy end !

Vive Allure de Jean-Paul Rappeneau avec Kéthévane Davrichewy – Grasset 256 pages

Vive allure: Autobiographie

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Faut-il laisser Orwell tranquille?

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Désinformation. L’éditorialiste Patrick Cohen souhaite qu’on « laisse Orwell tranquille » et comprend l’idée d’une labellisation des médias. Mais, les nouveaux ambassadeurs du « socialisme intellectuel » honni par l’auteur de 1984 l’ont-ils bien lu ?


Le journaliste Patrick Cohen est sur le pied de guerre. Il livre un combat acharné contre la « bollosphère », les réseaux sociaux et les médias alternatifs qui, d’après lui, falsifient l’information et mentent aux Français. Il n’a guère apprécié les critiques faites au président de la République suite à sa décision de favoriser la mise en place d’un système de contrôle de l’information appelé « labellisation des médias ». Il a en revanche fortement goûté la vidéo de l’Élysée accusant CNews de propager de fausses informations. Ce mardi 2 décembre, sur France Inter, le journaliste demeure toutefois très inquiet. Il déplore que la vidéo présidentielle n’ait eu « aucun effet sur les médias Bolloré ». Il regrette que l’opinion publique se montre suspicieuse lorsqu’elle entend parler d’un « label » possiblement octroyé par des organismes « indépendants » soutenus par Reporters sans frontières. D’ailleurs, dit-il, ce « label pour promouvoir une information fiable et vérifiée, des bonnes pratiques et des médias de confiance » existe déjà et est, selon lui, au-dessus de tout soupçon – et d’invoquer la certification JTI (Journalism Trust Initiative) et les cabinets de conseil qui, paraît-il, garantissent la rigueur et l’honnêteté de ce label, Bureau Veritas et Deloitte. Le journaliste est fier d’annoncer que Radio France a obtenu cette certification. Il ne comprend pas le procès qui est fait à Emmanuel Macron: « Si toute vérification devient suspecte, et si la lutte contre la désinformation se voit dénoncée comme une opération de propagande, alors les falsificateurs peuvent se friser les moustaches. » Il est naturellement sous-entendu que Patrick Cohen n’a jamais fait partie de ces « falsificateurs ». Et d’ailleurs, il ne porte pas de moustache. Pourtant, ce chantre d’une information fiable, complète et honnête passe sous silence ou minimise de nombreux détails qui ont leur importance et auraient pu véritablement éclairer les auditeurs france-intériens.

Pas une tête ne doit dépasser

M. Cohen aurait pu, par exemple, insister sur le fait que JTI est né sous l’impulsion de… Reporters sans frontières (RSF), une association qui s’est distinguée ces dernières années par son acharnement à discréditer certains médias, CNews en particulier. Financée à 65 % par des subventions publiques (AFD, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, ministère de la Culture, Commission européenne, etc.), RSF compte parmi ses mécènes privés l’Open Society Foundation de George Soros. Son président, Pierre Haski, ancien de Libé et fondateur du site d’extrême gauche Rue89, a révélé en 2018 avoir travaillé directement pour M. Soros dans le cadre d’une « opération de surveillance du web » dont le but était de mesurer une potentielle « trumpisation » à l’œuvre dans la vie politique française. Le même Pierre Haski commente tous les matins sur France Inter la politique internationale, avec une inclination européiste et atlantiste. Le directeur général de RSF, Thibaut Bruttin, a de son côté mené une vigoureuse campagne contre le RN lors des dernières élections législatives – contrevenant ainsi à la « charte éthique », « apolitique », de l’association. Le JTI initié par RSF est financé par les mêmes organisme publics. Il est soutenu par l’AFP et la BBC, des références, aux yeux de Pierre Haski en tout cas, en ce qui concerne le pluralisme et la neutralité journalistiques. Le but du JTI est d’établir « une norme mondiale et neutre pour des médias dignes de confiance » – en clair, pas une tête médiatique ne doit dépasser. La Commission européenne a entendu le message : le DSA (Digital Services Act – surveillance des plateformes numériques initiée par Thierry Breton, le destructeur d’entreprises françaises à haute valeur technologique devenu conseiller consultatif de… Bank of America), le BDE (Bouclier Démocratique Européen – projet européen de contrôle de l’espace digital ardemment soutenu par… RSF et dirigé par Nathalie Loiseau, membre du Conseil européen pour les relations internationales financé en partie par… George Soros), Chat Control (surveillance des messageries numériques privées fortement critiquée par le chancelier allemand Merz mais… ardemment soutenue par Emmanuel Macron), sont autant de moyens que la technocratie bruxelloise, sans rencontrer beaucoup de résistance au Parlement européen, met ou tente de mettre en place pour éradiquer les opinions dissidentes. Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron sont sur la même longueur d’onde. Leur objectif ? Créer une armada d’argousins politico-médiatiques, de vérificateurs des faits, de signaleurs de confiance et autres labellisateurs eux-mêmes estampillés conformes à l’idéologie dominante.       

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Patrick Cohen aurait pu également s’attarder sur les principes idéologiques qui animent les deux cabinets de conseil chargés de participer à la fabrication d’une norme fiable et neutre dans les médias. Ces cabinets sont à la pointe du progressisme, du wokisme et de l’écologisme. Il y a des mots, des expressions, des éléments de langage qui ne trompent pas. Sur son site, Bureau Veritas assure être « une entreprise de services à vocation sociétale » et accompagner ses clients pour les aider à « atteindre leurs objectifs de développement durable ». De son côté, le cabinet de conseil Deloitte affirme couvrir un large champ de métiers au « service d’une seule finalité : générer un impact réel, durable et responsable ». Sur son site, on peut lire : « Portés par des valeurs fortes, nous nous engageons activement pour un avenir plus durable, plus inclusif et plus juste. À travers nos actions en faveur du climat, de l’égalité des chances, des droits LGBT+ et de l’engagement citoyen, nous mobilisons nos talents pour créer un impact positif, aux côtés de nos clients, de nos communautés et de la société tout entière. » Ces professions de foi semblent sortir tout droit de prospectus wokes, diversitaires et écologistes. Malgré son autoproclamée fiabilité, Deloitte a toutefois récemment été épinglé par les autorités australiennes pour avoir remis à ces dernières un rapport truffé d’erreurs générées par une… IA. Il faudra sans doute prévoir à l’avenir un « label de qualité et de fiabilité » pour les cabinets de conseil qui labellisent les médias.

Contorsions

Deux jours plus tard, toujours sur France Inter, Patrick Cohen revient sur le sujet de la désinformation et se livre à d’invraisemblables contorsions intellectuelles pour expliquer que les personnes qui utilisent certains mots et certains concepts du roman d’Orwell, 1984, sont des ânes bâtés. « Comment invoquer Orwell dans nos démocraties certes imparfaites, mais toujours garantes de nos droits et libertés, pour dénoncer des situations sans commune mesure avec la tyrannie de type soviétique décrite dans 1984 ? », interroge-t-il avant d’assénersur un ton pontifiant l’absurdité suivante: « La tentation d’un Ministère de la Vérité peut exister dans nos démocraties, mais si on lit bien Orwell, ce qui pose problème, ce n’est pas la vérité, c’est le ministère. Dans 1984, le rôle du Ministère de la Vérité n’est pas de contrôler l’information mais de la fabriquer, c’est un ministère du mensonge. » Sans blague ! Pour illustrer son propos et, en même temps, prendre la défense d’Emmanuel Macron, il donne un exemple de ce qu’il considère être une fabrication des faits récente : « Vous prêtez à quelqu’un des propos qu’il n’a pas tenus. Votre cible se récrie : mais c’est faux, je n’ai jamais dit ça. Et là vous dites : voyez, il fait marche arrière, il rétropédale ! » Cet exemple, est-il besoin de le dire, est complètement inepte et ne peut en aucun cas être corrélé à la fonction totalitaire du Ministère de la Vérité imaginé par Orwell et sur laquelle nous allons revenir. Car bien des choses dans 1984, qui justifient peut-être plus que jamais d’en parler aujourd’hui, semblent avoir échappé à Patrick Cohen.

A lire aussi, du même auteur: Chronique d’un scandale politico-médiatique dont France Inter se serait bien passé

L’action de ce roman dystopique se déroule en Océania, partie du monde qui comprend « les Amériques, les îles de l’Atlantique, y compris les îles Britanniques, l’Australie et le Sud de l’Afrique », et dont la capitale est Londres. Les deux autres entités géographiques sont l’Eurasia et l’Estasia. Les conditions de vie y sont sensiblement les mêmes mais, si en Eurasia la philosophie dominante s’appelle « Néo-Bolchevisme », et si, en Estasia, « elle est désignée par un mot chinois habituellement traduit par Culte de la Mort, mais qui serait peut-être mieux rendu par Oblitération du Moi », en Océania elle s’appelle « Angsoc » (Socialisme Anglais). « En vérité, les trois philosophies se distinguent à peine l’une de l’autre et les systèmes sociaux qu’elles supportent ne se distinguent pas du tout », écrit Orwell. La tyrannie décrite dans 1984 n’est donc pas seulement de type soviétique : elle est un agrégat des totalitarismes à l’œuvre à l’époque mais aussi des régimes autoritaires qu’Orwell imagine pouvoir advenir dans le futur sous la férule d’une nouvelle classe dominante, un gouvernement centralisé dirigé par un Parti omnipotent lui-même soutenu par « une nouvelle aristocratie constituée de bureaucrates, de savants, de techniciens, d’organisateurs de syndicats, d’experts en publicité, de sociologues, de professeurs, de journalistes et de politiciens professionnels ». Orwell considère à l’époque que le « socialisme intellectuel » – celui d’une intelligentsia « de gauche » et d’une caste politique « avide de puissance pure » – est en passe de supplanter le « socialisme ouvrier » qu’il appelle de ses vœux, celui des « gens ordinaires » attachés à des valeurs traditionnelles, familiales ou sociales, et à un code moral qu’il appelle common decency. Ce socialisme intellectuel qui effrayait Orwell porte aujourd’hui le nom d’une idéologie qui germait en son sein: Progressisme. Au nom de valeurs abstraites de tolérance, d’égalité ou d’inclusion, cette idéologie a quelques points communs avec celle du Parti unique d’Océania, n’en déplaise à Patrick Cohen. La novlangue est l’un d’entre eux :diminution du vocabulaire, concepts simplifiés, langue atrophiée, littérature caviardée. « Nous taillons le langage jusqu’à l’os », ainsi « nous restreignons les limites de la pensée », se flatte Syme dans 1984. Ce« spécialiste en novlangue »est heureux d’annoncer à Smith que « Shakespeare, Milton, Byron n’existeront bientôt plus qu’en versions novlangue » – voilà qui n’est pas sans rappeler certains délires du wokisme, branche la plus misérable du progressisme, à propos de la langue : son écriture inclusive, ses formules schématiques, ses livres écrits ou réécrits par des sensibility readers hébétés, ses bibliothèques amputées de livres dits « problématiques », sa langue revue, corrigée, triturée à l’aune de son idéologie abrutissante.

La démocratie c’est la surveillance

Quant au Ministère de la Vérité, s’il est, bien entendu, un ministère du mensonge où l’on « contrôle la réalité » via la réécriture de l’histoire, il est également l’endroit où sévit un Commissariat aux Archives dont « l’activité essentielle n’était pas de reconstruire le passé, mais de fournir aux citoyens de lOcéania des journaux, des films, des manuels, des programmes de télécran, des pièces, des romans, des informations, instructions et divertissements de toutes sortes, dun poème lyrique à un traité de biologie en passant par l’abécédaire pour enfants et le nouveau dictionnaire novlangue ». Orwell pressentait qu’un système oligarchique et centralisé, éloigné des préoccupations des gens ordinaires et prêt à mettre à mal les libertés individuelles et la liberté d’expression pour préserver son pouvoir, pourrait voir le jour n’importe où en s’appuyant sur une propagande tentaculaire. Doucement, la réalité rattrape la fiction. Les technocrates de l’UE rêvent d’une Européania entièrement sous contrôle. À cet effet, les Européens sont depuis des décennies abreuvés de journaux remplis d’informations et d’injonctions progressistes, de programmes audiovisuels publics imposant la vision d’un monde nouveau, celui que les « élites » politico-médiatiques et techno-bureaucratiques entendent bâtir sur les décombres des nations démantelées. En France, l’école est depuis longtemps le lieu de toutes les destructions – langue, histoire, culture – en même temps que celui d’une rééducation totale des futurs « citoyens » d’une UE normative et despotique. On y sabote l’apprentissage de la langue et l’histoire de France pour mieux « éduquer » les enfants aux médias, à l’écologie, à la sexualité et à ses dérives wokes, à la diversité, à l’ouverture à l’Autre – il s’agit de former un citoyen européen amnésique, malléable, sans attaches, peu enclin à remettre en question les décisions de la caste autoritaire au pouvoir. Partout en Europe, des gouvernements cherchent à entraver la liberté d’expression. Une Police de la Pensée, plus subtile que celle décrite dans 1984, se met subrepticement en place dans les cabinets ministériels, dans les bureaux bruxellois, dans les médias « labellisés », dans les universités et les écoles de journalisme. Là où les peuples regimbent, le pouvoir montre les dents, remet en cause les résultats électoraux qui ne lui conviennent pas, traque les dissidents sur les réseaux sociaux, invente de nouveaux moyens de contrôler l’information – il hésite encore à inscrire carrément sur les frontons des parlements et du siège de la Commission européenne : LA DÉMOCRATIE C’EST LA SURVEILLANCE – mais on sent que le cœur y est.

A lire aussi, Gil Mihaely: Anne Coffinier, figure de la liberté scolaire, sous le feu de l’extrême gauche

Au contraire de ce que préconise Patrick Cohen – « Laissez Orwell tranquille ! » – il nous faut, plus que jamais, méditer l’œuvre d’Orwell. Plus que jamais et contre la gauche. Le philosophe Jean-Claude Michéa explique en effet que si la gauche et l’extrême gauche continuent de célébrer en Orwell le défenseur de la liberté, « non parfois, d’ailleurs, sans quelque condescendance », et acceptent qu’il ait été un socialiste radical, « car après tout, ce sont des mots qui, de nos jours, n’engagent à rien de précis », voire même un écrivain conservateur, « car c’est toujours un épouvantail commode pour la formation des jeunes consommateurs », elles ne peuvent cependant pas admettre qu’il ait pu l’être simultanément et de façon cohérente ; elle n’admettent pas qu’on puisse être à la fois « un ennemi décidé de l’oppression totalitaire, un homme qui veut changer la vie sans pour autant faire du passé table rase et par-dessus tout un ami fidèle des travailleurs et des humbles[1]». L’on comprend mieux ainsi pourquoi des gens comme Patrick Cohen répugnent à recourir à l’œuvre d’Orwell pour tenter de comprendre ce qui se passe aujourd’hui en France et en Europe.

1984

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Les Gobeurs ne se reposent jamais

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[1] Jean-Claude Michéa, Orwell, Anarchiste Tory, suivi de À propos de 1984, Éditions Climats.

Massacre à la plage

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La police établit un cordon de sécurité près de la plage de Bondi Beach où a eu lieu un attentat antisémite, Sydney, 14 décembre 2025 © Mark Baker/AP/SIPA

« Le mal s’est déchaîné sur la plage de Bondi au-delà de tout entendement (…) Il s’agit d’une attaque ciblée contre les Juifs, un acte malveillant, antisémite et terroriste qui a frappé le cœur de notre nation » a déploré hier le Premier ministre australien Anthony Albanese, après la fusillade survenue sur une plage de Sydney et visant la communauté juive.


Bondi Beach. Du sable propre. Du ciel bleu. Des corps heureux. Une mer indifférente. Et des Juifs qui allument des bougies. Pas des soldats. Pas des colons. Des Juifs. Une fête. Une lumière fragile. La haine est entrée comme un couteau dans un corps nu. Pas d’arguments. Pas de revendication. Pas de frontières. Juste frapper. Juste tuer. Là où c’est possible. Le sang sur le sable a la même couleur qu’à Jérusalem. La distance n’existe plus. La guerre a quitté le désert. Elle voyage légère. Elle s’invite dans les plages, les écoles, les rues tranquilles de l’Occident. Elle n’a qu’une cible : l’existence juive. On parle de conflit. C’est un mensonge confortable. Ce n’est pas un conflit. C’est une fixation. Une rumination. Une rage ancienne qui ne supporte pas que le Juif vive encore, debout, armé, souverain. L’Occident se raconte des histoires pour ne pas voir. Il se fabrique des victimes pures, des bourreaux abstraits. Il pleure le Palestinien idéalisé et crache sur l’Israélien fantasmé. Il confond la compassion avec l’aveuglement. Il appelle cela morale. Mais la réalité est sale. Ramallah pourrit de l’intérieur. Gaza est tenue par une organisation qui parle de mort comme d’un avenir, qui écrit noir sur blanc que l’autre doit disparaître. Pas négocié. Pas contenu. Disparu. On feint de ne pas lire. On feint de ne pas entendre. On feint de croire que les mots n’ont pas de poids. Pourtant les mots tuent avant les balles. Les murs, les armes, les contrôles: ce sont des cicatrices. Pas des caprices. Des réponses laides à une violence plus laide encore. Des réponses imparfaites à une guerre qui vise les bus, les cafés, les enfants. La paix a été proposée. Elle a été rejetée. Encore. Parce que la paix suppose l’acceptation de l’autre. Et que l’autre, ici, est inacceptable. Israël n’est pas haï pour ses frontières. Il est haï pour sa présence. Pourquoi cette obsession ? Pourquoi cette fureur sélective ? Pourquoi cette passion pour ce conflit et ce silence pour les autres massacres ? Parce qu’ici, on peut encore rêver d’effacement. Parce qu’ici, l’ennemi est ancien. Parce qu’ici, le Juif concentre tout : la mémoire, la survie, la réussite, l’insolence d’exister encore. Le mot « génocide » est jeté comme une pierre. Non pour décrire. Mais pour salir. Pour préparer. Pour inverser. Toujours la même mécanique : accuser l’autre de ce que l’on désire. Prêter à la victime l’intention du bourreau. Se blanchir dans l’indignation avant de frapper. Ce procédé a précédé toutes les exterminations. Il est connu. Il est documenté. Il recommence. On éduque à la haine. On enseigne la mort. On glorifie le martyre. On fabrique des enfants qui savent déjà qui ils devront tuer. La souffrance palestinienne est réelle. Mais elle a été confisquée. Instrumentalisée. Transformée en arme. Les réfugiés sont maintenus dans l’attente comme on garde des reliques. Non pour vivre. Mais pour rappeler une promesse de destruction. Si Israël baissait la garde, il disparaîtrait. Pas lentement. Pas symboliquement. Concrètement. Les discours, les images, les slogans ne laissent aucun doute. Ce qui est visé n’est pas une politique. Ce n’est pas une armée. C’est un peuple. Le cœur du conflit n’est pas territorial. Il est existentiel. Il pose une question simple, brutale, sans appel : le Juif a-t-il le droit d’être là ? Bondi Beach a répondu. Par le sang. Par la peur. Par la répétition du même crime, ailleurs, autrement, mais avec la même intention. Israël est là. Et Israël restera. Non parce qu’il est moral. Non parce qu’il est aimé. Mais parce qu’il sait que, dans ce monde, survivre est déjà une faute impardonnable pour ceux qui rêvent de sa disparition. Et tant que cette obsession ne sera pas nommée pour ce qu’elle est — une haine de l’existence — il n’y aura ni paix, ni compromis, ni apaisement. Seulement la survie. Et la force. Encore.

La société malade

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Pékin déchaîne sa fureur contre la Première ministre japonaise

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Le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères de la Chine Guo Jiakun, Pékin, juillet 2025 © Johannes Neudecker/DPA/SIPA

Alors que la Première ministre japonaise Sanae Takaichi continue de refuser de retirer ses propos sur Taïwan, Pékin intensifie ses critiques contre Tokyo et multiplie les déclarations agressives. Mme Takaichi avait déclaré au Parlement japonais que l’usage de la force contre Taïwan pourrait constituer une « situation menaçant l’existence » du Japon. Sur le plan militaire, la semaine dernière, deux bombardiers russes Tu-95, capables de transporter des armes nucléaires, ont traversé la mer du Japon pour rejoindre deux bombardiers stratégiques chinois H-6 en mer de Chine orientale, avant d’effectuer un vol conjoint autour du Japon.


La réaction chinoise aux récents propos de la Première ministre japonaise Sanae Takaichi marque une rupture nette entre les deux pays. Pékin a déchaîné une violence verbale et diplomatique inédite, révélant les lignes de fracture majeures de l’Asie orientale : Taïwan, la mémoire de la guerre et le réveil stratégique du Japon.

Le 7 novembre 2025, répondant aux questions de la Diète (Parlement japonais) à propos d’un conflit possible dans le détroit de Taïwan, la Première ministre japonaise Sanae Takaichi, 64 ans, a prononcé une phrase d’apparence prudente, mais au poids constitutionnel considérable : « Le déploiement de navires de guerre et le recours à la force pourrait constituer une menace pour la survie du Japon. Nous devons envisager le scénario du pire », laissant entrevoir la possibilité d’une entrée en guerre du Japon contre la Chine.

Le dragon chinois voit rouge

Dans le cadre de la Constitution pacifiste japonaise datant de 1947, imposée par les États-Unis qui occupent un Japon défait, cette notion de « mise en péril de la survie nationale » est déterminante : elle constitue l’un des rares fondements juridiques permettant un engagement militaire et défensif, conditionné à une agression chinoise contre Taïwan. Mais Pékin a choisi d’y voir tout autre chose.

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La Chine a immédiatement interprété les propos de cette ultra-monarchiste, fan de Heavy Metal, comme une ingérence directe dans ce qu’elle considère comme une affaire de souveraineté intérieure. Pour le Parti communiste chinois (PCC), Taïwan n’est pas seulement un enjeu géopolitique : c’est un pilier idéologique du régime, un marqueur de légitimité historique et nationale depuis que la République populaire de Chine a été proclamée en 1949 au prix d’une longue guerre civile entre les communistes de Mao Zédong et les nationalistes du Kouomintang du général Tchang Kaï-chek.  

Dans sa fuite, ce dernier s’était replié sur l’île de Formose (autrefois occupée par le Japon entre 1895 et 1945) avec ses troupes et avait profité des troubles pour proclamer une république indépendante, appuyé par Washington. Une hérésie territoriale pour Pékin qui considère toujours Taïwan comme « une simple province séparatiste ».

Une escalade verbale d’une rare violence

La virulence des réactions chinoises a surpris jusqu’aux observateurs les plus aguerris. Le consul général de Chine à Osaka, Xue Jian, a publié — avant de le supprimer — un message glaçant sur le réseau X : « Ce cou immonde qui s’immisce sans permission doit être coupé sans hésitation. Êtes-vous prêt ? »

Les médias d’État ont suivi le mouvement. Le Quotidien de l’Armée populaire de libération a menacé le Japon d’une « riposte cinglante », avertissant que « jouer avec le feu » conduirait à une conflagration incontrôlable. Plus troublant encore, certaines attaques ont pris une tournure ouvertement misogyne. Hu Xijin, ancien rédacteur en chef du Global Times, a qualifié la Première ministre japonaise de « sorcière maléfique », révélant la dimension émotionnelle et décomplexée de la campagne anti-Takaichi.

Dans une mise en scène soigneusement calculée, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Lin Jian, a cité la déclaration de Potsdam de 1945 comme argument de réponse au Soleil levant, rappelant que la souveraineté japonaise serait limitée à certaines îles — sans mentionner Okinawa. Une omission lourde de sens pour Tokyo, où persiste la crainte qu’une annexion de Taïwan ne soit suivie d’une remise en cause des îles Senkaku, voire d’Okinawa elle-même. Au plus fort des tensions, les garde-côtes chinois ont même déployé des navires autour des Senkaku, tandis que Pékin lançait des exercices de tirs réels en mer Jaune afin de démontrer leur puissance, provoquant l’irritation de Tokyo qui n’a jamais caché qu’elle entendait installer une base militaire sur ces îles revendiquées de part et d’autre, agrémentés de missiles américains.

« La Chine ne permettra jamais aux forces d’extrême droite japonaises de faire reculer le cours de l’histoire, jamais à des forces extérieures de s’emparer de Taïwan, et jamais au militarisme japonais de renaître. Le militarisme japonais est l’ennemi des peuples du monde entier », a déclaré Guo Jiakun, autre porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, qui a curieusement accusé les autorités de Taïwan de « blanchir la domination coloniale et l’oppression japonaises [sur l’île] en les qualifiant de « développement » et de « contribution », tournant le dos à la nation chinoise, trahissant Taïwan pour s’attirer les faveurs du Japon ».

L’escalade ne s’est pas limitée au champ militaire ou diplomatique. La Chine a activé ses leviers économiques et sociétaux: avertissements officiels déconseillant les voyages au Japon, remboursements de billets d’avion, alerte du ministère de l’Éducation visant spécifiquement les étudiants chinois au Japon. Objectif avoué de la Chine: créer un climat d’insécurité, tout en signalant au Japon sa vulnérabilité économique. 

Pékin accuse le Japon de révisionnisme

À l’approche du 80ᵉ anniversaire de la « victoire de la guerre de résistance contre l’agression japonaise », selon les propres termes du PCC, les tensions diplomatiques se sont encore accrues entre les deux nations. Le 12 décembre, Guo Jiakun, dans une longue déclaration accusatoire, a profité des festivités qui seront organisées à cette occasion, pour dénoncer le « militarisme japonais », les visites continues au sanctuaire Yasukuni des ministres venus honorer la mémoire des héros de la Seconde Guerre mondiale enterrés dans ce lieu controversé, la réécriture des manuels scolaires japonais et « l’instrumentalisation » du dossier taiwanais par Tokyo. Cette rhétorique n’est d’ailleurs pas improvisée: elle s’inscrit dans une stratégie bien rodée de mobilisation nationaliste de la part de la Chine, où le Japon reste l’ennemi historique idéal.

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Tout au long de sa carrière de députée et de ministre, la Première ministre Sanae Takaichi n’y a pas été avec le dos de la cuillère concernant les différents chapitres inhérents à l’occupation de l’Asie par le Japon, outrageant plus d’une fois la Chine. Elle n’a pas hésité à brandir l’oriflamme du révisionnisme ambiant et à se l’approprier à des fins politiques. Réfutant le terme de « femmes de réconforts » (Chinoises ou Coréennes soumises au bon plaisir des soldats japonais), elle a qualifié l’invasion japonaise de la Mandchourie en 1931 de « guerre d’autodéfense », refusant toute repentance, niant le massacre (« viol ») de Nankin, au cours duquel des centaines de milliers de civils chinois ont été tués entre 1937 et 1938 ou ne se privant pas de réécrire l’histoire à sa sauce, pointant l’invasion de l’Etat du Mandchoukouo (un des nombreux territoires indépendants créés de toute pièce par les Japonais au cours de l’occupation de la Chine, ici en faveur du dernier Empereur de Chine Pu Yi)  comme  une « avancée vers le sud » par un Etat étranger (une annexion par l’Union soviétique – ndlr).

Pékin prisonnier de sa propre propagande

Selon William Yang, analyste principal pour l’Asie du Nord-Est au Crisis Group, la marge de manœuvre de Pékin est cependant réduite: « La Chine instrumentalise depuis longtemps l’exacerbation du sentiment anti-japonais pour rallier l’opinion publique » et donner l’impression d’une Chine unie, prête à se lever comme un seul homme face aux shoguns japonais.

Stephen Nagy souligne que Mme Takaichi parle en réalité et avant tout à son électorat conservateur, désireux de rompre avec ce qu’il perçoit comme une complaisance excessive envers Pékin sous le gouvernement précédent. Elle ne regrette pas ses propos, affirme-t-il, et entend « contrer la tentative chinoise de présenter le Japon comme une puissance militariste — ce qu’il n’est pas », selon ce professeur à l’Université chrétienne internationale de Tokyo. 

Aucune excuse, aucune rétractation : Sanae Takaichi a seulement promis d’éviter à l’avenir des « scénarios trop explicites ». Insuffisant pour Pékin, qui exige un retrait pur et simple de ses propos. Ce que la principale concernée continue de refuser de faire. « La paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan sont essentielles non seulement à la sécurité du Japon mais aussi à la stabilité de la communauté internationale. Nous avons toujours souhaité que les questions relatives à Taïwan soient résolues pacifiquement par le dialogue », a rappelé en guise d’avertissement à peine voilé, de son côté, le porte-parole du gouvernement nippon. Cette crise révèle cependant une vérité plus profonde : la Chine ne tolère plus la moindre ambiguïté stratégique autour de Taïwan. En s’en prenant avec une telle violence au Japon, Pékin cherche autant à dissuader qu’à intimider — Tokyo, mais aussi l’ensemble des démocraties asiatiques. Dans cette partie d’échecs géopolitique, la Chine montre sa force. Mais elle révèle aussi ses peurs : celle d’un Japon qui, enfin, cesse de baisser les yeux.

Sydney: l’Australie accusée d’avoir sous-estimé la menace antisémite

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Le Premier ministre Anthony Albanese entouré de policiers à Sydney, 14 décembre 2025 © DEAN LEWINS/AP/SIPA

Après la tuerie sur la plage de Bondi, le Premier ministre travailliste australien Anthony Albanese croule sous les reproches. Il lui est reproché d’avoir été flou sur l’antisémitisme en adressant, dans un premier temps, ses « pensées à toutes les personnes touchées » ; son gouvernement aurait ignoré les avertissements de la communauté juive ; et il aurait cédé à la rue en reconnaissant la Palestine cet été. Notre contributrice craint que d’autres pays comme la France puissent également être touchés par des retours de boomerang terribles liés aux concessions faites aux excités de la cause palestinienne.


Le 14 décembre 2025, c’était le premier jour de Hannouka, la fête juive des lumières, rappelant un miracle ancien : la victoire des Maccabées qui, au IIe siècle avant notre ère, ont lutté contre l’Empire grec d’Antiochos IV, afin de conserver leur religion et de restaurer le Temple de Jérusalem vandalisé par les envahisseurs.

Obscurantisme 1, Lumières 0

À Sydney, une grande fête avait été organisée pour l’allumage de la première bougie de Hannouka sur la plage de Bondi Beach, la… Mecque des surfeurs. Cette célébration de la victoire de la capitale des Hébreux sur le colon hellène s’est transformée en une victoire de l’obscurantisme sur la paix et la joie : deux terroristes armés de mitraillettes ont tiré sur des civils australiens, dont le seul crime était d’être nés Juifs. L’un des assaillants a été tué (qui ne figure pas dans le décompte des « victimes » puisqu’il en est le bourreau) et son complice est gravement blessé. La police espère en obtenir des informations sur leur éventuelle meute de loups solitaires et ses éventuels fournisseurs, car des engins explosifs ont été trouvés dans le véhicule d’un des tueurs.

15 victimes (dont un Français de 27 ans), 40 blessés et une indignation modulée

Pour Mme anti-antisémitisme australienne, Jillian Segal, cette attaque « n’était pas sans précédent. (…) Les railleries depuis les marches de l’Opéra, les synagogues incendiées et maintenant les massacres lors d’une célébration forment un schéma clair. » De son côté, le président israélien, Isaac Herzog, a dit avoir « averti à maintes reprises le gouvernement australien de la nécessité d’éradiquer l’antisémitisme criminel et croissant dans leur pays ». Son ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, a vu là les « conséquences du déchaînement antisémite dans les rues australiennes ces deux dernières années, avec les appels à la ’globalisation de l’Intifada’ qui se sont concrétisés aujourd’hui ». En août dernier, la mobilisation propalestinienne avait atteint son niveau de croisière. Selon Josh Lees, de la Socialist Alternative, acteur trotskiste majeur du palestinisme, « avec l’intensification de la politique israélienne de famine à Gaza et le massacre quotidien de civils affamés dans les points d’ »aide » gérés par les mercenaires américains de la Gaza Humanitarian Foundation, un nouveau sentiment d’horreur et d’urgence s’est fait sentir. (…) Le fait que le gouvernement ait annoncé qu’il soutiendrait désormais cette « reconnaissance » (de l’État de Palestine NDLR), alors qu’il l’avait exclue quelques semaines plus tôt, montre qu’il subit une pression importante après l’énorme marche de Sydney. »

A lire aussi, Charles Rojzman: Massacre à la plage

Il n’existe pas d’équivalent australien à LFI, en termes d’hypocrisie et de vénalité électorale, mais l’attentat qui a coûté la vie à plusieurs femmes et à au moins un enfant dimanche ne suscite pas la même horreur chez tous: le Premier ministre australien a d’abord eu des « pensées pour toutes les personnes touchées », en oubliant qui elles étaient et ce qu’elles faisaient à Bondi Beach. Son homologue britannique s’est contenté de son côté de faire savoir qu’il avait reçu « des nouvelles très troublantes d’Australie ». Emmanuel Macron a fait preuve d’une hypocrisie abyssale : il prétend qu’il « continuera[1] de lutter sans faiblesse contre la haine antisémite qui nous meurtrit tous, partout où elle frappe. » Sa lutte sans faiblesse consiste essentiellement à accuser Israël de propager la famine, puis devant des photos d’entrepôts du Hamas pleins de lait maternisé confisqué, à changer de braquet et exiger qu’Israël laisse entrer de quoi l’anéantir : « La France demande également une réduction significative des restrictions portant sur les biens dits à double usage… » Des biens à double usage ? Qu’en termes a minima ces choses-là sont dites ! Un bien à double usage est un produit ou service susceptible d’avoir une utilisation civile autant que militaire : des ULM, de la dynamite, des bulldozers…

Parole parole, parole

Reconnaître un État de Palestine est la dernière posture à la mode des démocraties molles, effrayées par leurs opinions publiques. En effet, aucun chef d’État digne de sa fonction ne peut sérieusement croire que naîtra un État pacifique à partir de deux entités terroristes qui se haïssent autant que les juifs qu’elles veulent exterminer, fût-ce au prix de leurs propres populations. Rappel : lorsque les Israéliens ont conquis ce qui est aujourd’hui revendiqué par les Palestiniens, la bande de Gaza était administrée par l’Égypte et la Judée-Samarie avait été annexée par la Jordanie. Second rappel : dans la première charte de l’OLP rédigée à Moscou en 1964, l’article 24 précisait : « Cette organisation n’exerce aucune souveraineté régionale sur la rive occidentale du royaume hachémite de Jordanie, sur la bande de Gaza ou sur la région de Himmah. » Cet article a été supprimé après la guerre des Six-jours, avec le passage sous administration israélienne des deux seules régions dont l’OLP ne voulait pas : elles sont devenues le lieu exclusif sur lequel se revendique la souveraineté palestinienne.

Le boomerang de l’apaisement palestinophilique

Les dirigeants occidentaux se fichent de la Palestine comme de l’an 48, ou comme de leurs propres électeurs pour certains d’entre eux (suivez mon regard). Mais ils ont peur d’une partie de leur population, aussi lui montrent-ils qu’ils sont du côté des gentils (ceux qui cassent tout à la moindre contradiction) contre les méchants (tous les autres, surtout ceux qui ne cassent rien quand on les attaque). C’est donc dans l’espoir de calmer les plus virulents qu’ils s’aplatissent en reconnaissant un État fantôme constitué de deux bandes rivales, dont la création a été refusée par ses propres dirigeants chaque fois qu’on la leur a proposée. Churchill estimait qu’un: « conciliateur est quelqu’un qui nourrit un crocodile dans l’espoir qu’il le mangera en dernier. »
Ignorant le vainqueur de 1948, nos dirigeants donnent raison à Einstein: « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. » Ils cherchent à se concilier les Palestinolâtres en semant du génocide et de la famine qu’ils savent imaginaires et ils récoltent des attentats contre des synagogues et des assassinats de juifs.
En 2002, les Français juifs étaient 600 000. Aujourd’hui, ils sont moins de 400 000. La population juive diminue, mais le nombre des attaques antisémites augmente. Le Premier ministre australien déplorera probablement le prochain attentat antisémite en France en citant la religion des victimes. Et Macron, lui, aura-t-il des « pensées pour toutes les personnes touchées » ?


[1] Quand a-t-il commencé ?

Et si on jouait à Noël?

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© Studio Vanssay

Monsieur Nostalgie, adepte des parallèles audacieux, met sur le même plan en ce mois de décembre l’arrivée d’Olivier Minne sur M6 et la pièce Château en Suède de Sagan au Théâtre de Poche. Quelle mouche a piqué le « paltoquet berrichon » pour oser un tel rapprochement ?


On étouffe. On croit devenir fou. Le conte de Noël tourne à la farce cette année. Le ridicule ne tue pourtant pas. Il y a comme un dérèglement général dans nos actualités, perte des valeurs et digues brisées, aveuglement et obscénité, suintement des égos et absence de raison. Les loups sont lâchés. Nous entrons dans les époques perméables au défoulement. La fin d’un monde où l’on se regardait dans la glace avant d’écrire, avant de parler, avant d’agir, avant de combattre, avant même de vouloir exister. On doutait de soi. Nous avions encore des garde-fous et des pudeurs. La mauvaise éducation et les bas instincts sont les nouvelles règles en société. Plus nous aurons goûté à cette déchéance-là, plus difficile sera le retour à une vie pondérée, respectueuse des autres, convenable et si possible, harmonieuse. Nous assistons quotidiennement à des scènes risibles et affreuses, glaçantes et inappropriées, blessantes. Du mauvais spectacle. Du divertissement frelaté. Sauvagerie à ciel ouvert au pays de Gaston Fébus, incurie politique et débandade du service public. Télé sous camisole chimique, cinéma en PLS et littérature prisonnière. Ricanement et contentement à tous les étages. Où sont passés les farfadets, les drôles, les naïfs, les tendres, les élégants déplumés et les poètes de l’absurde, les déviants de l’écran et les échappés des arts populaires ? Ils ont disparu. Nous vivons au milieu des poseurs et des sermonneurs, brutus qui ont pour arme létale la vulgarité esthétique, la force de la loi et la dialectique folle. Ces colonnes bien formées, en rang serré, avancent des chiffres, des théories et des instructions. Elles nous engloutissent et nous fatiguent. Maintenant, laissez-nous ! Vous avez gagné. Dans ces moments d’abandon, quand tout semble fade et fat, quand nous nous apprêtons à hiberner, à ne plus voir leurs gueules satisfaites ventiler de la fausse joie et de lourdes pensées, une lumière se glisse. Nous nous accrochons à elle. Elle prend des formes diverses en ce début d’hiver. Cette lumière est spirituelle, un peu datée car elle n’a pas l’éclat des outrances actuelles, elle se propage sans tambours, ni trompettes. Cette lumière discrète se tient droite, elle ne marchande pas, elle ne pleurniche pas, elle nous réjouit par sa probité et son intemporalité rieuse. Elle ne porte pas les habits du clash et de la tourmente, elle a d’autres atouts dans sa main, de la grâce, de la mémoire et du savoir-vivre. Cette lumière est joueuse, elle n’est pas dogmatique, elle aime le ping-pong verbal, la nuance des petits matins et le rire en coin, le second degré en esquive et le sens de la fête. L’arrivée d’Olivier Minne sur M6 (Le Maillon faible, Pandore et Quel âge à votre cerveau) est une aubaine pour la chaîne privée. Le jeu est son destin depuis si longtemps. Il sera même le Monsieur Loyal de la soirée du Nouvel An. Ce garçon intelligent et cultivé, ex-speakerin filiforme exfiltré à L.A pour s’épaissir, auteur talentueux qui écrit lui-même ses livres, bon camarade de plateau et professionnel reconnu par tous, aimé des téléspectateurs est le profil-type du service public. Son mètre-étalon. France Télévisions aurait dû le conserver sous cloche pour le montrer en exemple aux visiteurs du monde entier. La manière dont il a été traité tout au long de sa carrière par les différentes directions est symptomatique du mal français. On lui a souvent préféré des bavards, des illusionnistes, d’éphémères rebelles. Des gandins. Quel manque de vista ! Ce Belge de naissance s’exprime dans une langue précise, vocabulaire riche et bienveillance en bandoulière, ni nunuche, ni pétroleur, il apporte à ses programmes une légèreté et un certain standing. Dans un pays où l’on fait la queue pour acheter des livres sur la zonzon et les conseils de beauté, on peut s’inquiéter de notre santé mentale.

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Ne vous y trompez pas, Olivier Minne a un rapport direct avec Françoise Sagan. Une filiation même. Ils ne travaillent pas dans l’aigreur. Ils ont le jeu en commun. Familial et jamais gras chez Minne, féroce et bourgeois chez la petite Quoirez. Le Théâtre de Poche remet en piste Château en Suède sur une mise en scène de Emmanuel Gaury et Véronique Viel du mardi au samedi à 21 heures et le dimanche à 17 heures. Le cycle Sagan bat son plein à Montparnasse, nous avons déjà évoqué ici la performance de Caroline Loeb, tous les lundis. La Compagnie du Colimaçon se démarque par sa vitalité, sa cruauté frivole et son manège endiablé. Elle a tout compris de Sagan, sa profondeur angélique et sa jeunesse phagocytée, sa vitesse innée et l’empreinte de ses songes. Il faut du génie pour restituer cette cavalcade infernale. Son vieux complice, Bernard Frank, perspicace et rosse disait qu’« elle avait la maîtrise de son monde. Elle était foncièrement originale, à l’aise à l’intérieur de ses clichés, de ses imaginaires plutôt factices et de mauvais aloi ». La troupe s’amuse et les spectateurs s’enflamment dans ce huis-clos suédois. Ces jeunes comédiens, les pieds dans la neige, nous épatent. Ils sont singuliers et j’ai cependant vu dans leur allure, leur drôlerie, leur canevas, la trace du passé. Odile Blanchet (Eléonore) est une Christine Pascal, tantôt vamp, tantôt gorgée de sanglots, Bérénice Boccara (Agathe) est une sorte de brune Walkyrie incendiaire, une Stefania Sandrelli explosive, Gaspard Cuillé (Frédéric) a le charme d’un Daniel Gélin, étonné et sentimental, Emmanuel Gaury (Hugo) est un Philippe Noiret, paysan ogre, à moins que ce ne soit un Georges Wilson tempétueux (le rôle est joué en alternance par Arthur Cachia), Sana Puis (Ophélie) est une Geneviève Bujold égaré du cinéma de Philippe de Broca et de Pascal Thomas et Benjamin Romieux (Sébastien) est un Claude Rich phraseur et délicieux parasite. Château en Suède et Olivier Minne même combat !


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Félix Vallotton et l’art du vivre-ensemble

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La Chambre rouge, Félix Vallotton, 1898 © MCBA (Lausanne)

Félix Vallotton est mort il y a cent ans. Le peintre a fait carrière dans le Paris des années 1880-1900, alors capitale de la bourgeoisie, des conflits sociaux, des attentats anarchistes et de l’essor de la presse. La rétrospective que lui offre Lausanne, sa ville natale, révèle un artiste engagé, héritier des maîtres anciens et audacieux coloriste


Autoportrait à l’âge de vingt ans, Félix Vallotton, 1885. MCBA (Lausanne)

Le musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, en Suisse romande, met à l’honneur Félix Vallotton (1865-1925) à l’occasion du centenaire de sa disparition. Peintre, graveur, dessinateur de presse, critique d’art et écrivain, Vallotton quitta Lausanne pour Paris dès l’âge de 16 ans et fut naturalisé français en 1900. Compagnon de route des Nabis (Vuillard, Bonnard, Denis), il créa rapidement un style original, synthétique, hyperréaliste et énigmatique, où le peintre Arnold Böcklin (1827-1901) vit le mélange de « la clarté française si haute » et des « spéculations germaniques si lointaines ».

Sa vie fut, elle aussi, une jolie synthèse : de sensibilité anarchiste, Vallotton épousa en 1899 Gabrielle Rodrigues-Henriques, sœur de célèbres marchands d’art, et alla vivre dans un hôtel particulier du 16e arrondissement ; antimilitariste, il se lamenta de n’avoir pas été envoyé au front en 1914 en raison de son âge ; misogyne selon les standards de son temps, il aima les femmes sans parvenir à être heureux et les peignit avec la ferveur d’un idéaliste sans illusions. Seul son tempérament dépressif semble avoir été tristement constant, rejoignant en cela le portrait littéraire des romans fin-de-siècle qui fourmillent de neurasthéniques à la Octave Mirbeau et de désespérés à la Léon Bloy. Son Autoportrait à l’âge de vingt ans (1885) où il émerge, pâlichon et déprimé, du gouffre de sa veste noire, préfigure celui de 1923 : avec le temps, les rides n’ont pas fait sourire ses yeux. La Grande Guerre paracheva un pessimisme où se côtoyaient son orgueil d’artiste et son cœur d’homme (Maupassant) : il pensait qu’il ne serait célèbre qu’à titre posthume, et n’était que rarement convaincu de la possibilité d’être heureux, sauf peut-être face à la nature, en Normandie ou à Cagnes-sur-Mer pendant les mois d’hiver.

La rétrospective Vallotton se tient à Lausanne mais parle surtout du Paris des années 1880-1900. Capitale de la bourgeoise industrielle, des conflits sociaux croissants, des attentats anarchistes, de l’affaire Dreyfus et de l’essor de la presse, Paris se prête au noir et blanc de la gravure sur bois, ainsi qu’à ses formes modernisées par l’artiste. Illustrateur pour La Revue blanche et Le Cri de Paris, Vallotton dénonce l’ordre établi, la domination de l’État bourgeois et la répression – les « violences policières » et les « discriminations systémiques », dirait-on aujourd’hui. Dans L’Anarchiste (1892), La Charge (1893), La Manifestation (1893), les chapeaux melon valdinguent, la foule tombe et détale au gré des coups assenés par les forces de l’ordre. Au lieu de porter secours à une fillette renversée sur la voie publique, l’un des deux gendarmes prend le temps de saluer l’automobiliste criminel : « Salue d’abord, c’est l’auto de la Préfecture ! »,titre le dessin. Les propriétaires sont des salauds à leurs fenêtres, prêts à tirer un coup de pistolet en cas d’« incivilité » : « Tu y reviendras, cochon, pisser sur mon mur ! » Si des gamins raillent – pardon, « harcèlent » – un ivrogne, c’est par habitude d’« abîmer le vaincu » d’« une morale autoritaire et traditionnelle », selon l’écrivain Paul Adam chargé de commenter la gravure de Vallotton dans les Badauderies parisiennes d’Octave Uzanne (1896). Pendant qu’un ouvrier est repêché dans la Seine, les bourgeoises s’entassent au Bon Marché et se noient au milieu des tissus et des colifichets (1893).

Cocasse : tandis qu’on repêche aujourd’hui des migrants et que d’innommables babioles chinoises font le bonheur des dames et des hommes déconstruits au Bazar de l’Hôtel de Ville, on redécouvre, tout ébaubis, la pertinence de la « polarisation » du débat politique qu’on avait cru reléguée aux marges infréquentables du discours et de l’histoire. Devant la violence sarcastique des dessins de presse de Vallotton, on s’étonne évidemment que la IIIe République, confrontée aux attentats de la gauche utopiste et à l’immobilisme de ses élites bourgeoises, n’ait pas eu l’idée de forger le terme de « vivre-ensemble » pour anesthésier durablement les citoyens.

À partir de 1900, Félix Vallotton se consacra entièrement à la peinture, principalement au nu, aux scènes d’intérieur et au paysage. Jeune homme, il avait abondamment pratiqué la critique d’art, à une époque où le jugement esthétique, poli par le style, n’avait pas vocation à débiter son lot de fadaises consensuelles. Comme Zola dans Mes Haines (1866) ou Huysmans dans L’Art moderne (1883), Vallotton jugea l’art de ses contemporains sans se demander si, en parlant d’« amas de nullités », d’« épouvante de salons », d’« hallucination de morphiné » ou de « choses qui n’ont ni formes ni nom et paraissent émaner d’intelligences malheureuses en détresse absolue de sentiment artistique », il ne risquait pas d’essentialiser sa critique. Inversement, que Paul Signac dise de ses œuvres qu’elles étaient laides et bêtes ne le rendit pas plus dépressif qu’il ne l’était déjà.

L’Affichage moderne (dessin pour le livre Les Rassemblements), Félix Vallotton, 1896. MCBA (Lausanne)

La peinture de Félix Vallotton est une merveille. Comme tous les modernes revendiquant leur héritage (en l’occurrence Holbein et Rembrandt, puis Poussin et Ingres), Vallotton a renouvelé la beauté en lui donnant un peu des contours du passé et beaucoup des couleurs inédites de l’avenir. À la manière des artistes hollandais du xviie siècle, il a peint le silence des scènes d’intérieur et l’intimité du quotidien entrevu entre les battants d’un placard à linge ou à travers la porte d’une chambre à coucher. À la manière du Titien, il a peint le geste de la jeune femme à sa toilette dont les longs cheveux blond roux tombent de chaque côté de ses épaules nues. Ses natures mortes, vases, hortensias, pivoines, citrons, poivrons et verres d’eau, ont un air de vanités de siècles enfuis, mais frappés en pleine matière par une lumière neuve et des couleurs vives, uniformes, sans nuances de ton. Éclatantes, photographiques mais irréelles.

La femme fut pour lui une source inépuisable d’inspiration, à défaut d’avoir pu le combler. Après ses Intimités (1897-1898), série d’estampes impitoyables sur le couple bourgeois, Vallotton met la femme à nu, sensuelle et glaçante, offerte et repoussante, les joues roses mais le corps lisse et la peau froide. On est loin de son Étude de fesses (1884) et du réalisme cellulitique de ses débuts ; désormais, la femme lui file entre les doigts. Endormie dans des décors rouges et verts qui soufflent le chaud et le froid, elle devient ce glacial objet de désir étendu sur les braises de l’imaginaire. La plupart du temps, on la voit seule, souvent par terre et souvent de dos. Elle fait des réussites, s’essuie après le bain, ne s’ennuie jamais. Dans La Salamandre (1900), assise sur un drap bleu faïence qui grise sa peau d’un discret malaise, elle regarde la cheminée rougeoyante. Vallotton joue, sur elle, avec étoffes et drapés qui mettent en valeur les lignes de son corps. Il suffit qu’elle ouvre la bouche et laisse tomber le drap vert qu’elle tient entre ses dents pendant qu’elle refait son chignon, pour que tout bascule (L’Automne, 1908). Et tout bascule en effet, lorsque le couple s’en mêle. Dans son premier roman, Les Soupirs de Cyprien Morus, le peintre exposait déjà sa théorie des sentiments : « On commence par des lieux communs, puis on fait des frais, on s’applique, et c’est l’engrenage. Bientôt, on se revoit, on s’apprécie ; le monsieur finit par trouver que la dame insignifiante n’est pas si mal que ça, la dame, que le monsieur emprunté ou commun a des ressources en profondeur ou de l’esprit. Le temps marche, chacun maintenant tient à son partenaire ; on est totalement ridicule et on croit qu’on s’adore. » On croit qu’on s’adore mais on finit par se haïr. Dans La Haine (1908), l’homme boude, les bras croisés. La femme, elle, montre les dents, les sourcils froncés, les poings serrés. Leur nudité est devenue grotesque.

Le 21 août 1911 eut lieu le vol de La Joconde au musée du Louvre. Félix Vallotton parla de « désastre » et d’« humiliation ». Le poète Guillaume Apollinaire fut d’abord suspecté, en raison d’une histoire antérieure de recel de statuettes, et fit une semaine de prison avant d’être disculpé. Il mourut à quelques jours de l’armistice, en 1918, après avoir fait cette guerre que Vallotton aurait voulu faire, lui aussi. Parti la voir de près, muni des autorisations requises, le peintre écrira dans son Journal : « La guerre oppresse la pensée du monde… elle ne se copie pas comme une pomme. » Le 19 octobre dernier a eu lieu le vol des bijoux du Louvre. Un certain Doudou Cross Bitume est suspecté d’avoir participé au cambriolage. Aux dernières nouvelles, il n’est ni poète ni peintre. Aux commémorations du 11-Novembre, le président de la République a ravivé la flamme du Soldat inconnu qui avait servi, en août, à allumer la cigarette d’un touriste étranger. La rétrospective Félix Vallotton, à quatre heures de Paris, nous ramène vers un monde où la violence, réelle et symbolique, n’avait pas encore eu le cynisme de s’appeler le « vivre-ensemble ».


À voir

« Vallotton Forever. La rétrospective », musée des Beaux-Arts de Lausanne (Suisse), place de la Gare, 16. Accessible par le TGV Lyria depuis la gare de Lyon. Jusqu’au 15 février 2026.

À lire

Félix Vallotton, Romans et Théâtre, Éditions Zoé, 2025.

Romans et Théâtre

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Irène Némirovsky en toutes lettres

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Dominique Missika © Francesca Mantovani / Gallimard

L’historienne Dominique Missika nous conte avec maestria la vie éminemment romanesque de l’auteur de Suite fançaise.


D’Irène Némirovsky on ne retient souvent que la mort tragique en 1942 à Auschwitz, oubliant parfois l’immense écrivaine à qui l’on doit entre-autre David Golder, Le bal et Suite Française. La formidable biographie que lui consacre Dominique Missika a le mérite de la remettre sur le devant de la scène. Il aura fallu plus de trente ans à l’historienne pour raconter celle que d’aucuns considèrent comme « la Sagan des années 30 ». En juillet 1942, lorsqu’elle est arrêtée pour être emmenée au camp de Pithiviers, Irène Némirovsky laisse derrière elle son mari et ses deux petites filles, Denise et Elisabeth. Dominique Missika, touchée par leur histoire, leur avait consacré un chapitre du Chagrin des innocents, son premier livre paru en 1998. Elle a ensuite relu l’œuvre de leur mère, fouillé dans les archives, revu les fims adaptés de ses livres, s’est imprégné de son univers puis s’est mise à écrire. « Irène Némirovsky est un vrai personnage de roman – confie-t-elle en préambule – une héroïne complexe, ardente et torturée ». Née en 1903 en Ukraine, Irina quitte son pays avec sa famille pour fuir la Révolution russe et trouve refuge en France. Élevée par sa mère dans le culte de la langue française, elle ne tarde pas à adopter cette dernière. L’histoire de son roman David Golder est saisissante. Elle envoie son manuscrit par la poste aux Editions Grasset mais omet d’écrire son nom et son adresse. Bernard Grasset enquête et finit par retrouver sa trace. La jeune femme n’a que 26 ans mais il décide de la rajeunir de 2 ans. Le livre a un succès retentissant. La carrière d’Irène Némirovsky est lancée.

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Si Dominique Missika raconte avec justesse et sensibilité l’épouse et la mère comblée, elle excelle dès lors qu’il s’agit de l’écrivaine. L’on découvre sous sa plume, une jeune femme nullement déstabilisée par sa célébrité soudaine et qui n’a qu’une obsession : écrire. Elle écrira beaucoup. Peut-être trop. Souvent pour raisons pécuniaires. Puis viendra la guerre. Les époux Epstein se réfugieront avec leurs deux petites filles à Issy-L’Evêque dans le Morvan. Là malgré la peur et les restrictions, Irène composera son chef-d’œuvre Suite française. Pendant cette période, l’écrivaine qui était pourtant au firmament de sa gloire se verra peu à peu délaissée par le monde littéraire du fait de sa judéité. Cela ne l’empêchera pas de poursuivre sa route coûte que coûte. Le jour de son arrestation, son mari fera promettre à leurs filles de ne jamais se séparer de la valise contenant le manuscrit de leur mère, certain qu’elle finira par revenir. Irène Némirovsky mourra du typhus à Auschwitz à l’âge de 39 ans. Des années plus tard, l’aînée ouvrira la fameuse valise et découvrira le roman inachevé de sa mère. En 2004 Suite française se verra décerner le Prix Renaudot à titre posthume. Une consécration qui sortira de l’oubli l’écrivaine au destin tragique. Il fallait tout le talent et toute l’empathie de Dominique Missika pour retracer l’histoire follement romanesque de celle qui fut si tôt adulée, si vite oubliée, et miraculeusement ressuscitée.


Irène Némirovsky, Une vie inachevée de Dominique Missika, Editions Denoël, 288 pages

Irène Némirovsky: Une vie inachevée

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Politique: les passions humaines prennent le dessus!

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Le Premier ministre Sébastien Lecornu, Paris, 10 décembre © Alfonso Jimenez/Shutterstock/SIPA

Nous vivons une époque et un climat qui conviennent aux immatures en politique comme moi. Non que je sois dépourvu de convictions ou de quelques rares admirations, mais je ne suis pas loin, m’abritant derrière le génie de Friedrich Nietzsche, de penser que « le contraire de la vérité n’est en effet pas le mensonge, mais la conviction ». Dès lors qu’on est presque autant attentif à la réflexion et à l’écoute de l’autre que soucieux de sa propre affirmation, la politique d’aujourd’hui n’est pas faite pour vous.

Nerfs à vif

D’ailleurs, cette dernière prend un tour passionnant sur le plan de la psychologie humaine où, par exemple, on baptise « compromis » des abandons en rase campagne, où l’on cherche à tout prix à sauver sa peau partisane à coups de calculs, de tactiques, de concessions de dernière heure, le tout imprégné d’un cynisme qui n’a plus la moindre honte de lui : au contraire, il s’affiche…

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En même temps, quelle spectaculaire comédie humaine, où les nerfs sont à vif, où les sensibilités s’expriment, où les détestations se montrent à haine ouverte, où les affrontements ne cherchent même plus à s’ennoblir, mais se réduisent à une hostilité nue, une antipathie éclatante, une multitude de combats singuliers. Comme si l’on en avait assez de la poudre aux yeux, des simulacres, des prétextes, de l’humanisme abstrait, et que l’on désirait seulement faire surgir, du fond de soi, la pureté d’une malfaisance sans excuse, la cruauté voluptueuse débarrassée de tous ses voiles prétendument politiques.

Ce n’est pas seulement vrai dans les joutes de l’Assemblée nationale ou au Sénat.

Songeons à Brigitte Macron, dont on découvre avec stupéfaction qu’elle est humaine et qu’elle est capable, pour une bonne cause – celle d’un Ary Abittan qui a bénéficié d’un non-lieu et à qui il convient de « fiche la paix » en le laissant enfin travailler -, de s’abandonner à un verbe cru et grossier qui, en l’occurrence, ne laisse aucune place au doute : elle ne dénonce pas le féminisme, mais certaines de ses odieuses manifestations.

Jean-Luc Mélenchon, malgré la révérence, est probablement détesté par certains de ses inconditionnels apparents ; lui-même n’aime pas Olivier Faure, qui le lui rend au centuple. Ce n’est pas le socialisme qui se bat contre l’extrémisme révolutionnaire et irresponsable, mais un tempérament qui ne supporte pas l’autre, une manière d’exister qui juge lamentable celle de l’autre. Une brutalité satisfaite d’elle-même et assurée de sa propre domination, qui honnit les calculs sournois d’une personnalité équivoque.

Hostilités

Laurent Wauquiez fait tout ce qu’il peut pour s’ériger, lui et son groupe parlementaire, en ennemis irréductibles de Bruno Retailleau. C’est tellement systématique de sa part qu’il n’éprouve même plus le besoin de déguiser son hostilité en considérations politiques.

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La rigueur, la constance et l’intégrité de l’ancien ministre de l’Intérieur et président des Républicains sont tellement aux antipodes de son caractère qu’il s’agit d’une lutte d’homme à homme se servant de prétextes partisans et conjoncturels pour éclater au grand jour.

Il me semble d’ailleurs que le lien entre Bruno Retailleau et Sébastien Lecornu relève de la même méfiance humaine. La transparence honorable du premier n’a pas admis les sinuosités masquées du second. Les personnalités en deçà ou au-delà de la politique sont vouées à se détester.

Que les passions humaines prennent le dessus n’est sans doute pas très progressiste, mais c’est ainsi : il faut bien que les êtres respirent et soient eux-mêmes. On a beau apposer des couches multiples entre soi et le réel, à un certain moment – miraculeux ou déplorable – il n’y a plus que soi !

MeTooMuch ? (Essai)

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Caisse qu’il dessine?

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Le paysagiste et dessinateur Quentin Geffroy © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Peintre éhonté et fort talentueux, ma Sauvageonne n’arrête pas. Dimanche dernier, elle m’a, une fois de plus, emporté dans ses bagages, entre tableaux, toiles, papier bulle, chevalets boisés, et une malle (contenant robes, sous-vêtements affriolants, trousse de maquillage, flacon de parfum Panthère de Cartier, format deux litres, etc.) digne d’une impératrice des Indes ; nous avons fourré le tout dans notre carrosse, aimablement tiré par notre fidèle jument Yvonne, ce afin de nous rendre au siège de la Société d’horticulture, une fort jolie demeure située rue Le Nôtre, à Amiens. Cette dernière organisait une exposition de peintures.

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Une vingtaine d’artistes étaient réunis ; parmi eux : la Sauvageonne avec ses œuvres plus colorées que les soixante-deux pages de Tintin et les Picaros et lestées de titres abracadabrants et carrément hilarants (« Tais-toi, Fernand ! », « On est mieux là qu’ici », « Bain de pieds entre filles », etc.). Cette belle manifestation m’a permis de découvrir et apprécier des artistes, dont Benoît Drouart, peintre et sculpteur de talent installé dans le plus beau département de France : l’Aisne (Contact : 3, ferme de la Forêt, 02300 Ugny-le-Gay ; bdrouart@yahoo.com). Des styles différents dans la salle ? C’est peu dire. Du figuratif, de l’abstrait, du cubisme, de l’impressionnisme, de l’expressionnisme, etc. Il y en avait pour tous les goûts. Mais, je dois le confesser, ce qui m’a le plus surpris et comblé, ce sont les créations de Quentin Geffroy (contact : bonjour@quentiongeffroy.fr). Paysagiste de profession (sa société est basée à Brive-la-Gaillarde, mais il vit aussi à Amiens où il a suivi son amie), il dessine de micros paysages et jardins imaginaires au dos de tickets de caisse.

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« Ma pratique professionnelle consiste à dessiner et concevoir des jardins répartis dans toute la France », explique-t-il. « De ces déplacements récurrents est née une habitude qui s’est progressivement ritualisée : dessiner sur la face non imprimée des tickets de caisse. Ce petit espace laissé vacant devient alors un « échappatoire miniature ». Ces fragments de papier deviennent les symboles du temps qui passe, de la transaction et de l’éphémère. Ce sont des fictions géographiques, des visions oniriques méticuleusement dessinées. Le geste est à la fois méditatif et concentré, transformant le rebut en un territoire précieux et complexe. Les tickets devenus mini tableaux, habituellement transportés dans une petite boîte métallique sont déployés sur le mur, créant une cartographie à double lecture, une superposition d’espaces-temps. En effet, la face cachée des tickets contient des informations factuelles, tangibles liées aux territoires traversés (titres des œuvres présentées), l’autre ouvre sur une géographie de l’imaginaire. La transformation de ce support trivial est à la fois une démarche introspective et une invitation à prendre part aux voyages. » Il reconnaît que sa démarche singulière peut être interprétée comme un pied de nez à la société marchande.  « C’est aussi comme si je récupérais du papier au fur et à mesure et que je devais l’utiliser. J’aime beaucoup dessiner sur des choses que je récupère. » Pour notre plus grand plaisir.

Éloge du temps long

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Catherine Deneuve et Philippe Noiret, "La Vie de Chateau" Jean-Paul Rappeneau (1966) © SIPA

Jean-Paul Rappeneau, le réalisateur entre autres de Cyrano de Bergerac, du Hussard sur le toit ou du Sauvage se raconte avec l’aide de Kéthévane Davrichewy dans Vive Allure aux éditions Grasset. Un cinéma de lente maturation où la construction et les dialogues se répondent dans une exigence peu commune. À l’heure du déconstruit, Rappeneau a cultivé l’art du détail et de l’ellipse.


Rappeneau prend son temps. Sa lenteur est proverbiale dans le métier. Comme si la productivité était le signe d’une créativité foisonnante. Comme s’il fallait ramener une filmographie à une performance vulgairement quantifiée. Les chiffres ont définitivement emporté la bataille de la pellicule dans les mentalités artistiques. Pour un réalisateur né en 1932, ayant passé son enfance sur l’axe Auxerre-Orléans, huit films jusqu’à aujourd’hui est un score tout à fait honorable. Respectable. Enviable même. Quand on sait que ses longs-métrages s’appellent : Cyrano de Bergerac, Les Mariés de l’An II, Le Sauvage, Tout feu, tout flamme ou l’inoubliable La Vie de château. Cette filmographie « réduite » est l’expression de notre exception culturelle, une qualité France qui se dégage dans le soin apporté à la narration, aux costumes, à l’atmosphère, au ping-pong verbal ; le juste équilibre patiemment dosé, longuement réfléchi entre la sincérité et l’émotion. Rappeneau, c’est la France des préfectures décaties, des bâtisses alanguies, des rapports de classe étouffés, de notre belle langue tourangelle, de l’amour courtois et des frisottis du destin. Rappeneau, c’est le contraire des vies réglées en province car l’aventure arrive par la porte de service, la fantaisie vient contrecarrer l’éducation. Qui n’a pas vu Adjani en polytechnicienne sensuelle et désuète ne peut comprendre les élans incertains du cœur. Qui n’a pas vu Deneuve lisant dans un hamac ou allongée dans un champ de blé en mousseline faussement sage ne connaît rien des blondeurs assassines. Rappeneau, élégamment, sans la brusquerie maladroite des habituels révolutionnaires du 7ème art, emprunte ce chemin étroit de la dissidence amusée, de l’intrusion poétique, de l’emballement buissonnier, du plaisir enfantin d’imaginer la vie. Alors que tout semble installé, immuable, la bourgeoisie se repose sur ses lauriers, elle dort tranquille, un élément fantasque, un héros irrégulier, une peine intime vont entraîner une mécanique nouvelle. Chez Rappeneau, le spectateur n’est pas agressé, il n’est pas le punching-ball des idées confuses, il est ce promeneur sensible à la beauté, totalement perméable à l’inattendu.

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Rappeneau, le réalisateur aux fondations solides est paradoxalement le plus à même d’écorner la réalité, de la passer au tamis de la fiction, de la désaxer et de la propulser dans un autre imaginaire. Laissons les comptables à leur cahier de doléances, ils se plaindront toujours, que huit films, c’est trop peu et que l’attente entre chacun n’est pas raisonnable. Dans une profession vouée à l’image, ne pas vouloir s’exposer à tout prix est un sacerdoce. Et puis Rappeneau sait des histoires (comme dans la chanson de Reggiani), il nous les conte dans ces mémoires vagabondes entre secrets de fabrication, souvenirs de tournage et points de vue esthétique. Comment aussi cohabitent la part d’individuel et de collectif dans l’édification d’une œuvre. Ce livre ravira les cinéphiles sur la complicité, la jalousie, l’admiration, tous les rapports ambigus qui ont existé entre Rappeneau et Louis Malle, Rappeneau et Daniel Boulanger, Rappeneau et Claude Sautet, Rappeneau et Roman Polanski. Mais surtout le compagnonnage exclusif avec son frère « ennemi », Philippe de Broca. Rappeneau a participé activement au scénario de L’Homme de Rio, du Magnifique, de Tendre Poulet ou du Cavaleur. Ces deux-là se sont aimés et brouillés en même temps. Une relation particulière qui « se transformera au cours des années en une amitié forte et complexe, faite de rivalité ». Dans ces confidences, il nous explique sa façon de concevoir un film, la patience qu’il faut, les doutes qui assaillent, les nombreuses publicités réalisées durant toute sa carrière entre chaque sortie en salles, l’acharnement nécessaire pour arriver à ses fins. « J’ai vécu une enfance sans cinéma et sans télévision », nous avoue-t-il. Ce fut une bonne base pour oser prendre la caméra. Dans ce voyage, Rappeneau s’amuse des soubresauts de caractère d’un Montand égocentré, il loue le charme et l’intelligence d’Anne Brochet, il n’est pas satisfait de la voix d’Olivier Martinez, il se rappelle son agacement de voir son nom mal orthographié au générique de L’Homme de Rio, il manquait un « p », et puis il nous réconcilie avec un épisode « traumatique ». On sait que l’entente entre Jean-Paul et Marlène Jobert n’a pas été cordiale sur Les Mariés de l’an II. Dans cet éprouvant tournage en Roumanie, Jean-Paul a pu se montrer raide. Rappeneau nous relate des décennies plus tard, leur rencontre chaleureuse, les yeux embués, à la Cinémathèque, ils ne se quittaient plus. Ils parlaient. Ils parlaient. Happy end !

Vive Allure de Jean-Paul Rappeneau avec Kéthévane Davrichewy – Grasset 256 pages

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Faut-il laisser Orwell tranquille?

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L'eurodéputée Nathalie Loiseau, ici photographiée à Paris en mai 2024, a vu sa participation au think tank "Conseil européen pour les relations internationales" être critiquée par les nationalistes © Chang Martin/SIPA

Désinformation. L’éditorialiste Patrick Cohen souhaite qu’on « laisse Orwell tranquille » et comprend l’idée d’une labellisation des médias. Mais, les nouveaux ambassadeurs du « socialisme intellectuel » honni par l’auteur de 1984 l’ont-ils bien lu ?


Le journaliste Patrick Cohen est sur le pied de guerre. Il livre un combat acharné contre la « bollosphère », les réseaux sociaux et les médias alternatifs qui, d’après lui, falsifient l’information et mentent aux Français. Il n’a guère apprécié les critiques faites au président de la République suite à sa décision de favoriser la mise en place d’un système de contrôle de l’information appelé « labellisation des médias ». Il a en revanche fortement goûté la vidéo de l’Élysée accusant CNews de propager de fausses informations. Ce mardi 2 décembre, sur France Inter, le journaliste demeure toutefois très inquiet. Il déplore que la vidéo présidentielle n’ait eu « aucun effet sur les médias Bolloré ». Il regrette que l’opinion publique se montre suspicieuse lorsqu’elle entend parler d’un « label » possiblement octroyé par des organismes « indépendants » soutenus par Reporters sans frontières. D’ailleurs, dit-il, ce « label pour promouvoir une information fiable et vérifiée, des bonnes pratiques et des médias de confiance » existe déjà et est, selon lui, au-dessus de tout soupçon – et d’invoquer la certification JTI (Journalism Trust Initiative) et les cabinets de conseil qui, paraît-il, garantissent la rigueur et l’honnêteté de ce label, Bureau Veritas et Deloitte. Le journaliste est fier d’annoncer que Radio France a obtenu cette certification. Il ne comprend pas le procès qui est fait à Emmanuel Macron: « Si toute vérification devient suspecte, et si la lutte contre la désinformation se voit dénoncée comme une opération de propagande, alors les falsificateurs peuvent se friser les moustaches. » Il est naturellement sous-entendu que Patrick Cohen n’a jamais fait partie de ces « falsificateurs ». Et d’ailleurs, il ne porte pas de moustache. Pourtant, ce chantre d’une information fiable, complète et honnête passe sous silence ou minimise de nombreux détails qui ont leur importance et auraient pu véritablement éclairer les auditeurs france-intériens.

Pas une tête ne doit dépasser

M. Cohen aurait pu, par exemple, insister sur le fait que JTI est né sous l’impulsion de… Reporters sans frontières (RSF), une association qui s’est distinguée ces dernières années par son acharnement à discréditer certains médias, CNews en particulier. Financée à 65 % par des subventions publiques (AFD, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, ministère de la Culture, Commission européenne, etc.), RSF compte parmi ses mécènes privés l’Open Society Foundation de George Soros. Son président, Pierre Haski, ancien de Libé et fondateur du site d’extrême gauche Rue89, a révélé en 2018 avoir travaillé directement pour M. Soros dans le cadre d’une « opération de surveillance du web » dont le but était de mesurer une potentielle « trumpisation » à l’œuvre dans la vie politique française. Le même Pierre Haski commente tous les matins sur France Inter la politique internationale, avec une inclination européiste et atlantiste. Le directeur général de RSF, Thibaut Bruttin, a de son côté mené une vigoureuse campagne contre le RN lors des dernières élections législatives – contrevenant ainsi à la « charte éthique », « apolitique », de l’association. Le JTI initié par RSF est financé par les mêmes organisme publics. Il est soutenu par l’AFP et la BBC, des références, aux yeux de Pierre Haski en tout cas, en ce qui concerne le pluralisme et la neutralité journalistiques. Le but du JTI est d’établir « une norme mondiale et neutre pour des médias dignes de confiance » – en clair, pas une tête médiatique ne doit dépasser. La Commission européenne a entendu le message : le DSA (Digital Services Act – surveillance des plateformes numériques initiée par Thierry Breton, le destructeur d’entreprises françaises à haute valeur technologique devenu conseiller consultatif de… Bank of America), le BDE (Bouclier Démocratique Européen – projet européen de contrôle de l’espace digital ardemment soutenu par… RSF et dirigé par Nathalie Loiseau, membre du Conseil européen pour les relations internationales financé en partie par… George Soros), Chat Control (surveillance des messageries numériques privées fortement critiquée par le chancelier allemand Merz mais… ardemment soutenue par Emmanuel Macron), sont autant de moyens que la technocratie bruxelloise, sans rencontrer beaucoup de résistance au Parlement européen, met ou tente de mettre en place pour éradiquer les opinions dissidentes. Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron sont sur la même longueur d’onde. Leur objectif ? Créer une armada d’argousins politico-médiatiques, de vérificateurs des faits, de signaleurs de confiance et autres labellisateurs eux-mêmes estampillés conformes à l’idéologie dominante.       

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Patrick Cohen aurait pu également s’attarder sur les principes idéologiques qui animent les deux cabinets de conseil chargés de participer à la fabrication d’une norme fiable et neutre dans les médias. Ces cabinets sont à la pointe du progressisme, du wokisme et de l’écologisme. Il y a des mots, des expressions, des éléments de langage qui ne trompent pas. Sur son site, Bureau Veritas assure être « une entreprise de services à vocation sociétale » et accompagner ses clients pour les aider à « atteindre leurs objectifs de développement durable ». De son côté, le cabinet de conseil Deloitte affirme couvrir un large champ de métiers au « service d’une seule finalité : générer un impact réel, durable et responsable ». Sur son site, on peut lire : « Portés par des valeurs fortes, nous nous engageons activement pour un avenir plus durable, plus inclusif et plus juste. À travers nos actions en faveur du climat, de l’égalité des chances, des droits LGBT+ et de l’engagement citoyen, nous mobilisons nos talents pour créer un impact positif, aux côtés de nos clients, de nos communautés et de la société tout entière. » Ces professions de foi semblent sortir tout droit de prospectus wokes, diversitaires et écologistes. Malgré son autoproclamée fiabilité, Deloitte a toutefois récemment été épinglé par les autorités australiennes pour avoir remis à ces dernières un rapport truffé d’erreurs générées par une… IA. Il faudra sans doute prévoir à l’avenir un « label de qualité et de fiabilité » pour les cabinets de conseil qui labellisent les médias.

Contorsions

Deux jours plus tard, toujours sur France Inter, Patrick Cohen revient sur le sujet de la désinformation et se livre à d’invraisemblables contorsions intellectuelles pour expliquer que les personnes qui utilisent certains mots et certains concepts du roman d’Orwell, 1984, sont des ânes bâtés. « Comment invoquer Orwell dans nos démocraties certes imparfaites, mais toujours garantes de nos droits et libertés, pour dénoncer des situations sans commune mesure avec la tyrannie de type soviétique décrite dans 1984 ? », interroge-t-il avant d’assénersur un ton pontifiant l’absurdité suivante: « La tentation d’un Ministère de la Vérité peut exister dans nos démocraties, mais si on lit bien Orwell, ce qui pose problème, ce n’est pas la vérité, c’est le ministère. Dans 1984, le rôle du Ministère de la Vérité n’est pas de contrôler l’information mais de la fabriquer, c’est un ministère du mensonge. » Sans blague ! Pour illustrer son propos et, en même temps, prendre la défense d’Emmanuel Macron, il donne un exemple de ce qu’il considère être une fabrication des faits récente : « Vous prêtez à quelqu’un des propos qu’il n’a pas tenus. Votre cible se récrie : mais c’est faux, je n’ai jamais dit ça. Et là vous dites : voyez, il fait marche arrière, il rétropédale ! » Cet exemple, est-il besoin de le dire, est complètement inepte et ne peut en aucun cas être corrélé à la fonction totalitaire du Ministère de la Vérité imaginé par Orwell et sur laquelle nous allons revenir. Car bien des choses dans 1984, qui justifient peut-être plus que jamais d’en parler aujourd’hui, semblent avoir échappé à Patrick Cohen.

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L’action de ce roman dystopique se déroule en Océania, partie du monde qui comprend « les Amériques, les îles de l’Atlantique, y compris les îles Britanniques, l’Australie et le Sud de l’Afrique », et dont la capitale est Londres. Les deux autres entités géographiques sont l’Eurasia et l’Estasia. Les conditions de vie y sont sensiblement les mêmes mais, si en Eurasia la philosophie dominante s’appelle « Néo-Bolchevisme », et si, en Estasia, « elle est désignée par un mot chinois habituellement traduit par Culte de la Mort, mais qui serait peut-être mieux rendu par Oblitération du Moi », en Océania elle s’appelle « Angsoc » (Socialisme Anglais). « En vérité, les trois philosophies se distinguent à peine l’une de l’autre et les systèmes sociaux qu’elles supportent ne se distinguent pas du tout », écrit Orwell. La tyrannie décrite dans 1984 n’est donc pas seulement de type soviétique : elle est un agrégat des totalitarismes à l’œuvre à l’époque mais aussi des régimes autoritaires qu’Orwell imagine pouvoir advenir dans le futur sous la férule d’une nouvelle classe dominante, un gouvernement centralisé dirigé par un Parti omnipotent lui-même soutenu par « une nouvelle aristocratie constituée de bureaucrates, de savants, de techniciens, d’organisateurs de syndicats, d’experts en publicité, de sociologues, de professeurs, de journalistes et de politiciens professionnels ». Orwell considère à l’époque que le « socialisme intellectuel » – celui d’une intelligentsia « de gauche » et d’une caste politique « avide de puissance pure » – est en passe de supplanter le « socialisme ouvrier » qu’il appelle de ses vœux, celui des « gens ordinaires » attachés à des valeurs traditionnelles, familiales ou sociales, et à un code moral qu’il appelle common decency. Ce socialisme intellectuel qui effrayait Orwell porte aujourd’hui le nom d’une idéologie qui germait en son sein: Progressisme. Au nom de valeurs abstraites de tolérance, d’égalité ou d’inclusion, cette idéologie a quelques points communs avec celle du Parti unique d’Océania, n’en déplaise à Patrick Cohen. La novlangue est l’un d’entre eux :diminution du vocabulaire, concepts simplifiés, langue atrophiée, littérature caviardée. « Nous taillons le langage jusqu’à l’os », ainsi « nous restreignons les limites de la pensée », se flatte Syme dans 1984. Ce« spécialiste en novlangue »est heureux d’annoncer à Smith que « Shakespeare, Milton, Byron n’existeront bientôt plus qu’en versions novlangue » – voilà qui n’est pas sans rappeler certains délires du wokisme, branche la plus misérable du progressisme, à propos de la langue : son écriture inclusive, ses formules schématiques, ses livres écrits ou réécrits par des sensibility readers hébétés, ses bibliothèques amputées de livres dits « problématiques », sa langue revue, corrigée, triturée à l’aune de son idéologie abrutissante.

La démocratie c’est la surveillance

Quant au Ministère de la Vérité, s’il est, bien entendu, un ministère du mensonge où l’on « contrôle la réalité » via la réécriture de l’histoire, il est également l’endroit où sévit un Commissariat aux Archives dont « l’activité essentielle n’était pas de reconstruire le passé, mais de fournir aux citoyens de lOcéania des journaux, des films, des manuels, des programmes de télécran, des pièces, des romans, des informations, instructions et divertissements de toutes sortes, dun poème lyrique à un traité de biologie en passant par l’abécédaire pour enfants et le nouveau dictionnaire novlangue ». Orwell pressentait qu’un système oligarchique et centralisé, éloigné des préoccupations des gens ordinaires et prêt à mettre à mal les libertés individuelles et la liberté d’expression pour préserver son pouvoir, pourrait voir le jour n’importe où en s’appuyant sur une propagande tentaculaire. Doucement, la réalité rattrape la fiction. Les technocrates de l’UE rêvent d’une Européania entièrement sous contrôle. À cet effet, les Européens sont depuis des décennies abreuvés de journaux remplis d’informations et d’injonctions progressistes, de programmes audiovisuels publics imposant la vision d’un monde nouveau, celui que les « élites » politico-médiatiques et techno-bureaucratiques entendent bâtir sur les décombres des nations démantelées. En France, l’école est depuis longtemps le lieu de toutes les destructions – langue, histoire, culture – en même temps que celui d’une rééducation totale des futurs « citoyens » d’une UE normative et despotique. On y sabote l’apprentissage de la langue et l’histoire de France pour mieux « éduquer » les enfants aux médias, à l’écologie, à la sexualité et à ses dérives wokes, à la diversité, à l’ouverture à l’Autre – il s’agit de former un citoyen européen amnésique, malléable, sans attaches, peu enclin à remettre en question les décisions de la caste autoritaire au pouvoir. Partout en Europe, des gouvernements cherchent à entraver la liberté d’expression. Une Police de la Pensée, plus subtile que celle décrite dans 1984, se met subrepticement en place dans les cabinets ministériels, dans les bureaux bruxellois, dans les médias « labellisés », dans les universités et les écoles de journalisme. Là où les peuples regimbent, le pouvoir montre les dents, remet en cause les résultats électoraux qui ne lui conviennent pas, traque les dissidents sur les réseaux sociaux, invente de nouveaux moyens de contrôler l’information – il hésite encore à inscrire carrément sur les frontons des parlements et du siège de la Commission européenne : LA DÉMOCRATIE C’EST LA SURVEILLANCE – mais on sent que le cœur y est.

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Au contraire de ce que préconise Patrick Cohen – « Laissez Orwell tranquille ! » – il nous faut, plus que jamais, méditer l’œuvre d’Orwell. Plus que jamais et contre la gauche. Le philosophe Jean-Claude Michéa explique en effet que si la gauche et l’extrême gauche continuent de célébrer en Orwell le défenseur de la liberté, « non parfois, d’ailleurs, sans quelque condescendance », et acceptent qu’il ait été un socialiste radical, « car après tout, ce sont des mots qui, de nos jours, n’engagent à rien de précis », voire même un écrivain conservateur, « car c’est toujours un épouvantail commode pour la formation des jeunes consommateurs », elles ne peuvent cependant pas admettre qu’il ait pu l’être simultanément et de façon cohérente ; elle n’admettent pas qu’on puisse être à la fois « un ennemi décidé de l’oppression totalitaire, un homme qui veut changer la vie sans pour autant faire du passé table rase et par-dessus tout un ami fidèle des travailleurs et des humbles[1]». L’on comprend mieux ainsi pourquoi des gens comme Patrick Cohen répugnent à recourir à l’œuvre d’Orwell pour tenter de comprendre ce qui se passe aujourd’hui en France et en Europe.

Orwell, anarchiste Tory: Suivi de À propos de 1984

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1984

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Les Gobeurs ne se reposent jamais

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[1] Jean-Claude Michéa, Orwell, Anarchiste Tory, suivi de À propos de 1984, Éditions Climats.