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Bulletin de guerre pragmatique – de l’art de vivre entre deux alertes

En Israël, le moral est indéniablement plus maussade ces derniers jours


Bulletin de guerre pragmatique – de l’art de vivre entre deux alertes
Huit personnes, dont des nourrissons, ont été blessées à la suite d’une frappe de missile iranien le 31 mars 2026 à Bnei Brak, Israël © Paulina Patimer/ZUMA/SIPA

Iran: un mois de guerre


Un mois vient de s’écouler depuis le début de la guerre israélo-américaine contre la République islamique d’Iran. Certains l’auront peut-être oublié, mais les semaines avaient été longues, lourdes et pesantes depuis le début du mois de janvier :

« Bon ça y est, l’Iran va enfin nous attaquer ? »

« Là c’est sûr, c’est pour ce Shabbat. »

« Bibi voudra d’abord tondre la pelouse au Liban Sud avant de s’en prendre à l’Iran. »

Toutes ces incertitudes ont été levées le 28 février, avec l’opération supermassive de deux cents avions israéliens, auxquels emboitaient le pas les chasseurs et bombardiers américains, et l’élimination éclair de Khamenei.

La résolution tant attendue nous était livrée dès les premières minutes du conflit. Anticlimactic diraient les anglophones. Le tyran sanguinaire qui avait régné pendant trente-sept ans sur l’Iran, juré d’éradiquer le purulent cancer sioniste qui gangrénait le monde, disparaissait comme un second couteau médiocre dont l’arc narratif aurait été amputé faute de budget.

De façon assez paradoxale, cette disparition prématurée est d’ailleurs probablement une cause de la poursuite volontariste de la guerre par les Iraniens. S’effondrer deux heures après le début des hostilités ? Inconcevable, même si la vieille barbe gît désormais six pieds sous terre.

Depuis lors, la population israélienne est passée par de multiples phases ; excitation, empressement d’en finir, résilience – ce mot est partout depuis un mois -, déception, lassitude, fatigue extrême, langueur, exaspération, voire découragement.

Les bombes continuent de pleuvoir à intervalles irréguliers et souvent, à des heures insupportables. Un léger redoux dans la fréquence de lancement des projectiles mortels avait pu être observé il y a deux semaines, pour que leur ballet reprenne finalement de plus belle.

Les vidéos humoristiques qui avaient fleuri sur Instagram comme des champignons après la pluie dès le lendemain de l’attaque se sont faites plus rares. L’explication du manque d’inspiration devant un quotidien somme toute monotone n’est certes pas à ignorer, mais le moral des uns et des autres est aujourd’hui indéniablement plus maussade.

Toutes les raisons du monde peuvent être légitimement invoquées pour justifier pareil retournement ; Israël est en état de guerre ouverte depuis deux ans et demi. Mais notre situation ici a évolué, et très largement dans la bonne direction.

Si le Hamas n’a pas été éradiqué et continue de vivoter sporadiquement ici et là à Gaza, il est largement maté. Depuis le 26 janvier dernier, plus un seul otage, vivant ou mort, n’est prisonnier de cet enfer. La Syrie d’Assad, alliée de Téhéran, est tombée. Et avec elle le corridor terrestre indispensable qui reliait l’Iran au Liban. Les Libanais ont d’ailleurs repris suffisamment de forces pour expulser l’ambassadeur des mollahs et marquer une opposition, au moins de façade, au Hezbollah. Les Houthis, trop éloignés pour représenter une menace imminente et existentielle, ont perdu nombre de leurs terminaux pétroliers.

C’est aujourd’hui avec la dernière tête de l’hydre qu’Israël en découd. Une situation absolument inconcevable il y a deux ans.

Il suffit donc de dézoomer temporellement pour se ragaillardir. Que signifie finalement un petit mois de lassitude et d’attentes irrésolues ?

En matière de temps long, l’État hébreu dispose dans son histoire d’une banque fourmillante d’épisodes qui permettent à votre serviteur de relativiser infiniment la situation actuelle.

Regardons par exemple la première guerre du Golfe. Après l’invasion du Koweït, Saddam menace de « brûler la moitié d’Israël » (ce qui le rend deux fois moins ambitieux que les mollahs) à l’aide d’armes chimiques. On distribue à tour de bras des masques à gaz à la population. Une chambre étanche doit être aménagée dans tous les foyers du pays. Les Israéliens doivent s’y rendre à chaque alerte, enfiler leurs masques, calfeutrer la porte avec des serpillères imprégnées de Javel pour neutraliser chimiquement le gaz. Et attendre que le temps passe, le caoutchouc détrempé sur le visage et la buée dans les yeux, parfois pendant des heures.

Si la situation actuelle n’est pas une embellie, alors qu’est-ce ?

A lire aussi, Nathalie Ohana: La dissociation israélienne, arme suprême en temps de guerre

Nous vivons une guerre à l’ère des smartphones et de l’intelligence artificielle.

Un missile est lancé depuis l’Iran ? Des satellites le détectent et déclenchent une pré-notification de bombardement au son tout à fait charmant sur votre téléphone. De là, ne vous reste qu’à prendre vos dispositions pendant quelques minutes avant que le projectile zélé n’arrive à portée du pas de votre porte.

Si l’ubérisation des services de restauration relève de l’infamie, celle des livraisons de missiles constitue un don véritablement divin.

« There will be an app for everything » disait Steve Jobs. Cet homme ne pouvait se douter de son degré de prescience.

Et enfin il y a les abris. Ces quelques mètres carrés où se pressent, le temps d’une alerte, des Israéliens de toutes extractions et provenances. C’est là que le conflit réserve ses meilleurs moments de grâce. Des rencontres impromptues, insolites et heureuses.

Vendredi soir, une famille orthodoxe qui, sans préambule ni formalité d’aucune sorte, vous dispense rapidement un petit cours d’histoire juive comme si vous faisiez partie des meubles depuis Mathusalem. La veille, des Argentins fraîchement montés en Israël depuis deux mois à peine, vous invitent après la fin de l’alerte à déguster à l’étage des empanadas dorés tout juste sortis du four., La semaine précédente, des Russes acromégaux, couverts de tatouages jusqu’aux phalanges qui, ayant pris les devants en installant un congélateur dédié dans leur abri, vous font boire de la vodka la plus pure que vous ayez jamais portée à vos lèvres.

Alors certes, la mort rôde, un Israélien de plus a été fauché hier à Tel Aviv par un fragment de missile. Doit-on pour autant sombrer dans la désolation en s’apitoyant sans fin sur notre sort ? Se morfondre, ronger son frein, broyer du noir ? Rien de tout cela n’a jamais propulsé quiconque hors de l’abîme. « Quand je me regarde, je me désole ; quand je me compare, je me console » déclarait Talleyrand.

Au fond, de quoi pourrait-on se plaindre ? Nous avons en Israël un toit, des abris, de multiples couches de défense anti-missiles, une armée qui frappe juste, des alliés qui, pour l’instant, tiennent parole, et des voisins de palier qui vous ouvrent leur table entre deux alertes. D’autres avant nous ont eu infiniment moins de chance et de confort ; et s’en sont plus que bien sortis. S’en souvenir constituera toujours la meilleure parade face aux désagréments passagers.



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Docteur en Chimie inorganique Twitter: @georjabitbol

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