Rama Duwaji fait entrer la gen Z à la mairie de New York – et on est vivement prié de se réjouir
La plupart des médias ont célébré sans nuance la victoire de Zohran Mamdani à New York.
Ils ont trouvé une nouvelle raison d’euphorie en la personne de son épouse, Rama Duwaji, musulmane comme lui et artiste branchée au service de toutes les causes palestino-wokistes.
Que ce soit outre-Atlantique ou en France, de Marie-Claire à Madame Figaro en passant par Elle, Grazia, France Inter ou Le Point, des articles dithyrambiques prolifèrent. Ou plutôt c’est quasiment un seul article qui se répète à l’identique, recrachant les mêmes hyperboles louangeuses et reproduisant les mêmes éléments biographiques copiés presque tels quels sur le site personnel de cette femme de 28 ans. Elle est belle ! Plutôt quelconque. Une icône de la mode ! Plutôt mal fringuée. Elle est si Gen Z, car elle a rencontré son mari sur une appli, Hinge ! Trivial. Une plasticienne talentueuse ! Elle produit des gribouillis représentant les mêmes têtes de femmes moyen-orientales, dont la plupart ressemblent à la sienne. C’est une artiste engagée ! Elle prétend qu’elle « interroge les nuances de la sororité et des espaces communautaires », parle des obstacles rencontrés par des femmes de couleur dans le domaine du « bien-être mental » et ose aborder les dilemmes de la pilosité corporelle.
Sur Instagram, où elle est suivie par 1,4 million de blancs-becs progressistes, elle dénonce un « génocide » à Gaza et ressasse le lamento victimaire. Un dessin montre une femme de couleur vêtue d’un keffieh sous le genou d’un flic, tout comme George Floyd. Original ! On répète que toutes ses qualités feraient d’elle une nouvelle princesse Diana, sauf qu’elle a un CV plus maigre que celle qui s’est engagée contre le sida et les mines antipersonnel.
Elle proclame qu’elle est syrienne et de Damas. Certes, ses parents le sont, mais elle est née au Texas et, entre 9 et 19 ans, a vécu avec sa famille aux Émirats, avant de revenir en Amérique. Parmi ses « clients », elle cite le prestigieux musée d’avant-garde Tate Modern. En réalité, un de ses dessins a été posté sur la page Facebook de l’association des jeunes amis de l’institution. Peu importe à ses laudateurs. Quand on aime, on ne chipote pas.
Chaque film de Kleber Mendonça Filho est un émerveillement. Depuis Les bruits de Recife (2012), film urbain sur les gates communities dévorant l’espace habité par la classe moyenne brésilienne, jusqu’à Bacurau ( 2018), où un village du Nordeste a mystérieusement disparu des cartes numériques, en passant par Aquarius (2016), où une critique musicale à la retraite affronte un promoteur qui, en vue d’une lucrative opération immobilière, entend la chasser de son appartement, et jusqu’à son documentaire Portraits fantômes (2023) – que votre serviteur confesse n’avoir pas vu, celui-là – , le cinéaste originaire du Pernambouco élabore des fictions qui articulent un ancrage solide dans la réalité sociologique brésilienne à une remarquable virtuosité scénaristique.
Intrigue arachnéenne
C’est vrai plus que jamais de L’Agent secret, son dernier long métrage (pas loin de 3h !), doublement couronné à Cannes cette année, et par un Prix de la mise en scène, et par un Prix d’interprétation masculine attribué à fort juste titre à l’excellent Wagner Moura (cf. en 2012 le s-f Elysium, de Neill Blomkamb, avec Matt Damon et Judie Foster – qu’on peut toujours visionner sur Netflix – ; ou bien, en 2015, Narcos, encore Netflix, série qui en 2015 le voyait camper Pablo Escobar, sans oublier Civil War, d’Alex Garland, l’an passé… et lui encore sous les traits d’un policier, en 2007 et 2010 dans Tropa de elite 1 et 2, double pépite signée José Padilha).
Autant dire que le dernier Kleber Mendonça Filho nous arrive sur les écrans précédé d’une rumeur – d’une aura favorable. Arachnéenne, mémorielle, volcanique, l’intrigue nous ramène au temps de la dictature brésilienne (1964-1985), plus précisément en 1977. En fuite, semble-t-il en raison de ses positions politiques, en tous cas poursuivi comme on le verra par des tueurs à gage qui ne rigolent pas, un universitaire quadragénaire (dans le rôle, Wagner Moura, justement), Armando, ou Marcelo – sur son prénom il laissera planer le doute – au volant d’une de ces « Coccinelles » vintage importées de RFA en grand nombre, regagne Recife, sa ville natale, alors en plein carnaval, pour y retrouver les siens. Entre autres son fils, un garçon élevé par ses beaux-parents (lui, Alexandre, est projectionniste) depuis la mort prématurée de sa femme, et qui ne rêve que de voir Les dents de la mer au cinéma…
Fausses pistes
Non loin du bitume, lors d’un arrêt en rase campagne pour faire le plein d’essence, Armando/ Marcelo avait avisé un essaim de mouches et une meute de chiens errants s’attardant autour d’un cadavre qui pourrissait là, recouvert d’un carton… Suspicieux, deux policiers véhiculés l’avaient laissé reprendre son chemin, non sans empocher leur dîme au passage : voilà pour l’entrée en matière. Plus loin, à la morgue, il y aura cette jambe en décomposition, prise dans la mâchoire d’un requin. Plus tard encore dans le film, on verra même cette jambe s’animer d’une vie propre pour agresser la noria des sodomites qui s’empalent joyeusement dans la moiteur nocturne d’un jardin public : scène surréaliste ! Accueilli chez une pittoresque aïeule plus ou moins anarchiste, le héros en cavale tentera, entre deux bains de sang, de s’en sortir vivant. Ce n’est pas gagné.
L’Agent secret se ramifie ainsi de façon tout à la fois captivante, arachnéenne, énigmatique, sous la forme de trois chapitres, – 1, Le cauchemar du petit garçon ; 2, L’institut d’identification ; 3, Transfusion de sang – lesquels embrassent tour à tour plusieurs époques dans une coulée narrative labyrinthique, la trame multipliant allègrement les fausses pistes, sous les espèces d’un thriller onirique tendu d’un bout à l’autre, par le miracle d’une dextérité scénaristique sans pareil, où passé et présent viennent, in fine, se nouer à travers les enregistrements sur cassettes dans lesquels une jeune chercheuse archiviste, bien des années après ces événements tragi-comiques, reconstitue l’écheveau de ces temps troublés. Mais également, cerise sur le gâteau, à travers l’enfant de Marcelo, dans un dénouement qui nous le montre adulte, devenu médecin d’hôpital… sous les traits du même Wagner Moura, cette fois glabre, rajeuni, la tignasse rasée de près.
Du grand art : la crudité d’un réalisme noir se conjugue aux effluves de la réminiscence, à la parfaite maîtrise de l’ellipse et à un sens aigu du second degré. Ainsi par exemple de la courte séquence (rétrospectivement testamentaire, puisque l’acteur en question est mort le mois dernier) où l’on voit éructer – dans un allemand à couper au couteau ! – le légendaire Udo Kier (1944-1925) à la prunelle lacustre, dans une courte séquence parfaitement gratuite dans l’économie du récit, – impayable !
L’Agent secret. Film de Kleber Mendonça Filho. Avec Wagner Moura, Maria Fernanda Cândido, Udo Kier… Brésil, 2025, couleur.
La publicité de Noël des magasins Intermarché connait un grand succès. Tout le monde nous dit que c’est la preuve que les gens n’aiment pas l’intelligence artificielle, et qu’ils ont envie de manger plus sainement. Mais, on peut aussi voir dans la réussite de ce petit conte une tout autre raison. Quand une publicité n’est pas woke, cela nous change de l’ordinaire et nous ravit…
Le loup végétarien de la publicité Intermarché fait un carton mondial. C’est une publicité qui est devenue le produit, et un conte de Noel devenu un conte de fée pour ses créateurs. Depuis sa sortie le 6 décembre, ce dessin animé de 2’30 a engrangé près d’un milliard de vues dans le monde entier. Et l’engouement est tel que le héros du film, un loup végétarien, sera bientôt commercialisé en peluche, réclamée par nombre de consommateurs.
Panique dans la forêt
Ce loup est d’abord un succès du coq gaulois, puisqu’il a été réalisé sans une once d’IA par Illogic Studio, une société d’animation créée par deux copains d’école à Montpellier qui ont fait travailler 70 artistes pendant six mois. Quant à la bande-son, sans doute essentielle dans le succès, elle est aussi made in France : c’est la chanson de Claude François, le Mal-aimé.
Je vous fais le pitch. Un loup qui débarque dans la forêt sème la panique chez les animaux. Ils détallent tous en le voyant. « Sympa… » pense-t-il amer et sombre, pas content de se retrouver tout seul. Si tu ne mangeais pas les autres, ça ne se passerait pas comme ça, lui lance un petit hérisson. Plus soucieux de relations sociales que de gastronomie, le loup se met promptement aux carottes-champignons. Et comme dans Astérix, tout finit par un banquet où le loup copine avec l’agneau…
Pas un film woke
Cette apologie du véganisme ne serait-elle pas un peu woke ? Pas du tout – c’est là l’interprétation la plus commune. Moi, je vais vous dévoiler le sens caché du film. D’abord, ce loup n’est pas végan : il mange du poisson, animal qui n’a pas la chance de vivre dans la forêt. Ce n’est donc pas la viande que le loup arrête de dévorer, mais ses semblables qui habitent dans la forêt. Et, ensuite, c’est tout le contraire du wokisme. Il y a en réalité dans ce petit conte une apologie de l’assimilation – à Rome fais comme les Romains. Le loup n’exige pas des autres animaux qu’ils fassent un effort d’inclusion et approuvent son mode de vie. Pour s’intégrer à la forêt, le loup en adopte les codes et les mœurs. Et en renonçant à certaines de ses habitudes, il devient un citoyen de la forêt, égal aux autres et accepté par eux.
Et si Intermarché avait retrouvé la recette du vivre ensemble ?
Alors que dans son livre écrit en prison, l’ancien président Nicolas Sarkozy semble céder aux sirènes de l’union des droites et plutôt le négliger, Bruno Retailleau doit vite annoncer aux Français ses intentions pour la présidentielle – et tourner la page de la guéguerre avec Laurent Wauquiez.
Il y a parfois de bonnes nouvelles dans l’actualité et dans les analyses politiques. Par exemple, quand je lis dans La Tribune Dimanche cet article de Ludovic Vigogne nous expliquant « pourquoi Bruno Retailleau va accélérer ».
Il me paraît évident que le président des Républicains n’a pas un arbitrage à opérer, mais un cumul à assumer, qui concerne à la fois le présent et l’avenir. Il a une mission fondamentale à remplir : redonner à la droite une image inventive, courageuse, libre, intègre et intelligente. Nul doute que cette entreprise pourrait déjà suffire à une personnalité ordinaire, mais j’ai la faiblesse de penser que Bruno Retailleau, malgré sa volonté de ne jamais apparaître comme supérieur ou condescendant à l’égard de ses concitoyens, échappe à cette banalisation et qu’il est capable de se préoccuper aussi bien d’aujourd’hui que de demain.
Demain, ce sera l’élection présidentielle de 2027. Quel que soit le mode de désignation qui sera choisi par les adhérents de LR et la qualité de ceux qui participeront probablement à ce débat capital – je songe tout particulièrement à David Lisnard -, comme les plus proches conseillers de Bruno Retailleau, je suis persuadé qu’il est urgent, pour lui, d’annoncer sa candidature aux Français.
J’imagine la richesse intellectuelle et politique qui naîtra d’un parti prêt à toutes les ruptures bienfaisantes qu’appellera un programme de véritable droite, et de sa reprise talentueuse et convaincante lors d’une campagne présidentielle où la sincérité, la constance et l’expérience feront la différence. Essayons d’imaginer en Bruno Retailleau un François Fillon tel qu’il fut lors de sa primaire conquérante, mais qui ne serait pas disqualifié par les sautes de son caractère ni par une imprévisibilité trop solitaire pour la victoire à atteindre.
Il ne faut surtout pas que Retailleau se sente obligé de choisir entre ses responsabilités créatrices de président de parti et son devoir de faire gagner la droite en 2027. Les premières irrigueront le second, et son ambition présidentielle, déclarée au sein du parti, apportera puissance, densité et crédibilité à la révolution qu’il entend mener en son sein.
Ce dessein mené sur un double front sera aussi un moyen d’éradiquer la lutte sournoise ou ostensible que Laurent Wauquiez mène contre lui, déplorable posture de mauvais perdant qui a permis à Sébastien Lecornu de déployer ses manœuvres et ses connivences occultes au détriment de l’intérêt du pays. Laurent Wauquiez, qui dirige le groupe parlementaire, n’a pas le moindre scrupule à faire obstacle, de manière obsessionnelle, au président du parti ; mais j’espère qu’il adoptera une autre attitude face à un Retailleau candidat crédible et respecté à l’élection présidentielle. Rien n’est assuré, mais, sauf à considérer Wauquiez comme totalement irresponsable et cynique jusqu’à l’extrême, on peut encore croire à une embellie au bénéfice de 2027.
Cette annonce faite à la France, attendue par beaucoup, sera d’autant plus nécessaire qu’elle fera justice du reproche d’erreur tactique et de légèreté adressé à Bruno Retailleau, alors même que le défaut de loyauté qu’il a imputé à Sébastien Lecornu révèle bien davantage son authenticité humaine que sa maladresse politique. Lui faire grief de n’avoir pas démissionné à cause de l’Algérie, c’est oublier qu’il n’a cessé de se battre pour durcir la pratique molle d’une diplomatie dite offensive, offensive surtout à proportion de l’absence de risque, mais frileuse lorsque l’adversaire est de taille et fait peur.
Jusqu’à aujourd’hui, Bruno Retailleau a eu l’élégance de ne pas tirer toutes les conséquences de son éclatant triomphe face à Laurent Wauquiez pour la présidence du parti. On frémit à l’idée de ce qu’il aurait pu devenir sous cette autre égide ! Désormais, il doit sortir les griffes et ne plus accepter que l’on abuse de sa tolérance. Il ne s’agit pas seulement de lui, mais de la droite, de son avenir et du besoin qu’a le pays de sortir du macronisme, avec un homme véritablement de confiance.
Bardella : dur d’être favori pour la présidentielle ! En recevant le président du RN, jeudi dernier, le « Forum BFMTV » a établi son record d’audience et dépassé le million de téléspectateurs. Le 11 décembre, lors de l’émission de trois heures qui lui était consacrée sur BFM TV, questionné longuement par une pluralité de citoyens, Jordan Bardella s’est efforcé de leur répondre tant bien que mal. La pertinence de ses répliques et de ses analyses pouvait évidemment être discutée ; mais ce qui m’a frappé – pour moi, c’était la première fois -, c’était l’extrême inconfort et le malaise de sa posture, ainsi que le caractère contraignant du comportement qu’on attendait de lui. Je l’ai trouvé d’une patience infinie ; pourtant, il n’était pas toujours facile de conserver un air souriant et aimable face à la teneur de certaines interrogations, qui relevaient davantage de l’affirmation ou de la pétition de principe que de l’expression d’incertitudes et de doutes susceptibles de justifier les éclaircissements du président du Rassemblement national. Au-delà du ton péremptoire, parfois sommaire et presque condescendant de plusieurs interventions citoyennes, j’ai surtout admiré la résilience médiatique et politique de Jordan Bardella, fréquemment traité comme s’il en savait moins que quiconque par des interlocuteurs persuadés que leur présence sur le plateau légitimait un extrémisme de la forme, nourrissant l’illusion de leur supériorité face à un invité condamné à la retenue, toute réaction brutale pouvant aussitôt être interprétée comme un défaut d’écoute ou de tolérance disqualifiant… J’ai songé – alors qu’en général j’avais plutôt tendance à envier le rôle de l’invité politique qui avait la chance de transmettre ses messages – combien il était presque douloureux d’être un politique aujourd’hui, même si nul ne les contraint à cette épreuve. Dans ces forums, le citoyen a tous les droits et il convient de le traiter avec délicatesse, même quand il est ignare. La démagogie est obligatoire : il faut dire à Dupont ou à Mohamed qu’il a en partie raison, même quand il a tout faux ! Je me suis dit, en considérant Jordan Bardella – pour ses successeurs ce sera la même chose, même si Jean-Luc Mélenchon, j’en suis persuadé, n’aurait pas cette résignation tranquille -, que la politique était vraiment devenue un sale métier, et qu’il fallait rendre grâce aux courageux qui continuaient à l’exercer. Autre chose m’a intéressé dans le questionnement politique adressé à Jordan Bardella ce soir-là : la difficulté manifeste à s’habituer à sa loyauté — pourtant probable — à l’égard de Marine Le Pen. Médias comme citoyens aspirent à de la jalousie et de la concurrence. Il y aurait comme un saisissement indigné si ce duo ne rejouait pas la rivalité Balladur–Chirac, s’il rompait avec cette obligation tacite de trahison selon laquelle une double ambition ne saurait s’exprimer sans rupture ni déchirement • PB
Bécassine se souvient de l’émotion, assez pathétique il faut bien le dire, lorsqu’elle avait ouvert sa boîte aux lettres et avait découvert un courrier publicitaire de La Redoute… qui lui souhaitait son anniversaire !
C’était une première et c’était il y a des années-lumière, disons le siècle dernier. Et comme son fils avait oublié, La Redoute au nom redoutable s’était avérée charitable et avait compensé l’oubli filial. Ils sont doués, tout de même, pensa-t-elle une fois calmée, ils savent y faire ! Et comment connaissent-ils ma date de naissance ?! Aucune idée, mais le fait est qu’ils la connaissaient et s’en servaient, avec en prime, l’usage du prénom devenu obligatoire dans notre société, faussement fraternel. Pareil avec le tutoiement. Par exemple, Bécassine aime des gens qu’elle vouvoie et tutoie des gens qu’elle n’aime pas, tout ça parce que dans l’entreprise où elle travaille, on doit se tutoyer. Mais revenons à La Redoute qu’elle n’a plus de raison de redouter depuis qu’elle a reçu cette jolie carte avec des fleurs et une chemise de nuit à moins cinquante pour cent. Depuis, l’idée s’est propagée et tout le monde s’est mis à lui souhaiter son anniversaire et sa fête : Monoprix, Darty, Boulanger, Yves Rocher etc.
Et comme tout le monde s’y est mis, il a fallu, forcément, trouver autre chose, creuser davantage le filon, se creuser par la même occasion les méninges, et trouver l’astuce, la ruse pour faire durer le commerce et l’existence de chacun. Ainsi, ce matin, Bécassine a reçu deux mails, et quelle ne fut sa surprise lorsqu’elle en découvrit le contenu :
Damart : Joyeux non anniversaire.
Darty : Joyeux demi-anniversaire.
On imagine l’effervescence dans les bureaux marketing de Damart. Quoi inventer ?! Il faut du neuf, du jamais vu, de l’innovant ! Et il y a eu un petit malin pour proposer de fêter un « joyeux non-anniversaire » ! Spectaculaire, il faut bien le dire, et pas forcément bien trouvé. Car cela vous renvoie à une inexistence qui, pour peu que vous soyez d’humeur sombre, peut entraîner de sacrés dégâts. Vous imaginez la résonance d’une telle phrase ?! Toutes les fois où on ne vous l’a pas souhaité ! Et si ça se trouve, mes parents ne voulaient pas de moi ?! Bref, souhaiter un non-anniversaire est une ânerie sans nom, ils manquent d’idées les gars de la publicité !
Quant à ceux d’à côté, qui doivent avoir les mêmes publicistes, ils ont trafiqué le machin de telle sorte que ce soit moins dur à lire et à entendre, mais le résultat n’est pas mieux. Souhaiter un demi-anniversaire, c’est comme offrir un demi-gâteau, un demi-cadeau, une chaussette sur deux ; c’est chiche, c’est mesquin, c’est petit ! Et après, ils vont faire quoi ? Ils vont vous souhaiter un tiers d’anniversaire, un quart, un douzième ? Face à tout cela sans compter tout le reste, Bécassine n’a qu’une seule envie désormais : qu’on lui souhaite bon courage… et pas une « belle » journée.
L’historien Michel Pastoureau explique les raisons de l’incroyable capital sympathie dont jouissent les ânes.
Midas, le roi Midas a des oreilles d’âne ! Ainsi court le bruit, dans la lointaine Phrygie, sur le fils de Gordias, l’inventeur du célèbre nœud. À Rome, L’Âne d’or raconte les aventures d’un jeune aristocrate transformé en âne. Peau d’Ane, l’histoire d’un père dévoré de désir pour sa fille laquelle, pour lui échapper, se revêt de la peau d’un âne qui fait des crottins d’or. Le Roman de Renart met en scène un archiprêtre représenté en âne. Le maître d’école d’une gravure de Van der Heyden a un bonnet d’âne. En Espagne, Sancho Panza chevauche un âne, et son maître, un cheval. Qui ne connaît les ânes de Tristram Shandy et Modestie, l’ânesse de Stevenson parcourant les Cévennes ? Dans La Peau de chagrin un jeune homme, grâce à un talisman en peau d’onagre, obtient ce qu’il veut mais meurt de ses désirs. Dans un long poème qui prend à rebours les idées reçues, Victor Hugo incarne, dans l’âne, la sagesse. Francis Jammes le chante, et Brassens.
Images ambivalentes
Quelle littérature ! Quelles passions, quels vices et rêves, quels fantasmes porte l’âne sur son dos ! Que d’images ambivalentes ! Âne fictif, âne social, littéraire, philosophique, tour à tour loué ou dévalorisé, l’âne est une figure de choix de notre imaginaire. Proverbes, allégories, symboles, gravures, peintures, tout est plein… d’ânes, aurait pu ajouter Hugo. C’est donc toute une histoire culturelle prenant en compte savoirs et croyances, vie réelle et imaginaire que raconte l’historien Michel Pastoureau dans son dernier livre, L’Âne, paru au Seuil. Accompagné par une iconographie de choix, voilà bien un livre à mettre sous le sapin.
Illustration de Walter Crane pour « Voyage avec un âne dans les Cévennes »
Venu du Sud de l’Égypte au quatrième millénaire avant J.C., l’âne gagne le Proche et le Moyen Orient, l’Asie Mineure puis l’Europe comme le montre une frise stylisée d’un troupeau d’ânes foulant le blé sur une tombe pharaonique (environ 2500 av. J.C.). Au IIème siècle de notre ère, l’âne est dans l’empire romain, avant de rejoindre par bateau Christophe Colomb, devenant ainsi le premier âne américain. Au XVIIIème siècle, seulement, il se trouve dans les colonies britanniques. Longtemps dévalorisé par comparaison avec le cheval, c’est Buffon qui lui donnera, grâce à l’introduction de la notion d’espèce, toute sa dignité, en affirmant « L’âne n’est pas… un cheval dégénéré ni un cheval au rabais. » Sauf que, si on lui reconnaît des vertus de frugalité et d’endurance, le portrait physique et moral de l’âne n’est pas fameux. Laid, ridicule, avec de longues oreilles et un braiement affreux, muni d’un appendice sexuel démesuré, il aurait toujours soif et aime le vin. Stupide et entêté, il ne fait pas peur : tout le contraire de l’homme.
Comme toujours dans ses livres, Pastoureau adopte une perspective chronologique.
Âne antique et âne médiéval
L’âne antique, très documenté, est respecté puis méprisé. Bête de somme, il accompagne la vie quotidienne de l’homme auquel il rend tous les services : travailleur, endurant, sobre, il tire. Bâté, il porte. Il fait tourner le pressoir et il foule. Il fournit du crottin et même une urine utile. Son lait fait le délice des femmes comme Poppée, l’épouse de Néron, qui se baignait plusieurs fois par jour dans un lait choisi, tout comme le fera Agnès Sorel, la favorite de Charles VII. Bête respectée, il a droit à deux jours fériés par an. Ensuite, l’âne sera méprisé pour plusieurs raisons : son origine méditerranéenne et sémitique ; l’avènement du cheval, monture noble, chevaleresque et monture des riches alors que l’âne est réservé aux pauvres. L’expression « un âne bâté » datant du XVIème siècle témoigne du mépris dans lequel l’âne sera tenu.
L’âne médiéval, « monture du Christ et attribut du diable », peu documenté, tant il appartient à la vie ordinaire, est très riche de représentations symboliques à travers contes, fables et proverbes. Les bestiaires se multiplient. Mais, là encore, l’ambivalence demeure de la représentation. Dans une encyclopédie latine, on apprend que l’âne a de grandes oreilles et une vue « vagabonde » qui lui permettent de voir et entendre tout. Il éloigne du mal, la foudre l’épargne, ses sabots et ses ruades font peur au diable, il guérit les maladies liées à la surdité, sa croix dorsale, si on la caresse, peut faire des miracles. Mais l’âne exprime également la transgression dans « la messe de l’âne ». En attendant que la Fête des Fous fasse fusionner l’âne et le fou,dont témoignent La Nef des fous de Sébastian Brant ainsi que Le Portrait du fou regardant à travers ses doigts attribué à l’atelier du peintre Frans Verbeeck.
DR
En revanche, l’Histoire Sainte le valorise. C’est sur un âne que Moïse se rend en Egypte. L’ânesse de Balaam voit l’Ange barrer la route que ne voit pas son maître. C’est sur un âne que Giotto représente la Fuite en Egypte. C’est sur un âne que Jésus fait son entrée, le jour des Rameaux, à Jérusalem, comme le représente un splendide vitrail du XIIIème siècle, à Notre-Dame de Chartres. Pourquoi un âne ? Parce que, dans le Proche Orient ancien, et dans l’Ancien Testament, l’âne serait une monture royale pacifique, à la différence du cheval, belliqueux. Dans la crèche, l’âne est toujours là avec le bœuf.
Inversion du regard
« Ignorant et obtus » tel est l’âne moderne. Qui va du XVème siècle au XVIIIème s. Le bonnet d’âne, connu des Romains et apparu au Moyen Age, monte en puissance. En même temps, l’âne est l’objet d’un débat philosophique sur le libre arbitre des animaux. Témoin, l’âne de Buridan, auquel s’oppose l’âne du dominicain Bruno qui voit, lui, dans l’âne ,« l’ignorance savante » et le « gai savoir ». Ainsi va l’inversion des valeurs. Mais si l’âne nouveau grandit avec les encyclopédies, c’est avec le romantisme, que se fait l’inversion du regard.
L’âne contemporain,du XVIIIème au XXIème siècle, suscite compassion et empathie. Il est représenté partout, sur les affiches, au cinéma, alors que sa réalité s’efface dans la vie quotidienne, avec l’urbanisation. Moyen de locomotion avant le vélo et l’auto, passant partout, d’un pas ample et régulier, il sert de facteur, ravitaille au front pendant la guerre de 14. Les ânes rescapés de la guerre deviendront sourds. En politique, il est l’emblème de la Catalogne et des démocrates américains. Et on n’oubliera pas le canular de l’âne Lolo, « peintre génois futuriste excessiviste » et de son pinceau qui fit grand bruit !
La Famille de la Laitière DR.
Au XXème siècle, l’âne entre dans la littérature enfantine avec Cadichon et l’Ane Culotte. Et dans les jouets.Tous les enfants aiment caresser sur son front rêche l’âne placide aux grands yeux. Michel Pastoureau lui-même dit avoir une tendresse particulière pour les ânes qui lui rappellent son enfance au Jardin du Luxembourg, en compagnie de sa grand-mère. Moi-même rend toujours visite aux ânes de la montagne Sainte Victoire, choyés comme des rois, dont la race s’éteindrait si elle n’était protégée. Quant à Paul Cézanne, on sait qu’il se déplaçait à pied et à dos d’âne. Aussi la mairie proposa-t-elle, cette année, à l’occasion de l’exposition Cézanne, pour les moins de 14 ans, une balade culturelle et « enchantée » à dos d’âne sur les sentiers de Sainte Victoire pour mieux s’incorporer le génie du peintre !
Âne ou onagre ? Âne domestique ou âne fougueux ? Âne ou mulet ? Âne ou cheval ? Pas toujours facile à discerner comme le montre la belle mosaïque, datant de 250 après J-C, du musée archéologique d’El Djem, en Tunisie, qui ouvre le livre. Une autre mosaïque, byzantine, trouvée à Constantinople, datant du Vème siècle av. J.C., et qui se trouve à Istanbul, dessine le geste gracieux et bienveillant d’un enfant donnant à manger à un âne. Le livre abonde de peintures et de gravures de toutes sortes. Unetapisserie intitulée l’Automne, située au Palazzo Vecchio de Florence, tissée pour Côme de Médicis, représente un âne participant à la vendange. Une peinture de Le Nain du musée de l’Ermitage La Famille de la Laitière en dit plus que tout discours. De même une gravure de Goya dans Les Caprices qui montre un âne médecin. Sans oublier l’image publicitaire du chocolat Suchard, datant du début de notre siècle, porté par des ânes dans un défilé de montagnes enneigé ! Décidément, ce livre, d’un prix modique, est un trésor !
Une sociologue vénézuélienne, afrodescendante, militante féministe acharnée, voit son travail pionnier totalement nié, effacé, rayé de la carte par un homme blanc européen, écrivain et chercheur couronné du prix Médicis, qui a pourtant consacré l’essentiel de sa carrière académique à dénoncer, avec une vertueuse indignation, l’invisibilisation des femmes.
C’est le nouveau conte de Noël 2025. On hésite pour le titre : Les nouveaux monstres ou L’arroseur arrosé ? C’est selon qu’on aime la satire à l’italienne ou le burlesque intemporel.
Le Père Noël, qui a failli être berné en glissant un livre éthique et responsable dans sa hotte pour l’édification des petits et grands machos, me souffle un choix classique : Tartuffe féministe. Je vous explique.
Une appropriation vraiment pas nécessaire
Dans son dernier essai, La Culture du féminicide (Seuil, août 2025), Ivan Jablonka, historien et professeur reconnu développe la notion de « culture du féminicide » – un imaginaire culturel banalisant la mise à mort des femmes à travers cinéma, peinture, littérature, etc., de la Bible à Netflix.
Il présente explicitement ce concept comme une invention personnelle : dans un entretien accordé à Libération cet été1, il déclare fanfaron qu’il lui « a semblé nécessaire d’inventer cette notion » pour penser des phénomènes jusque-là invisibles, la plaçant aux côtés de la «culture du viol» et de la «culture de l’inceste».
Or, Esther Pineda G, jeune sociologue vénézuélienne, docteure en sciences sociales résidant en Argentine, accuse publiquement Ivan Jablonka de s’être approprié cette expression et cette thèse sans la citer une seule fois !
Elle est en effet l’autrice de Cultura femicida (éditions Prometeo), publié dès 2019 (rééditions en 2022 et mai 2025), dans lequel elle développe exactement la même idée : la banalisation du meurtre patriarcal des femmes par sa diffusion massive dans la production culturelle (cinéma, peinture, littérature, musique). Les féminicides, d’après elle, sont partout déclinés à des fins de spectacle. Esthétisés, parfois glorifiés, souvent normalisés. La possession jalouse, la violence machiste y sont des lieux communs.
C’est aussi le sujet du livre d’Ivan Jablonka. Titre et thèse centrale, concept fondateur, la similarité est troublante.
Ivan Jablonka, dont les livres sont traduits en espagnol, suivait déjà le compte Instagram d’Esther Pineda G (plus de 43 000 abonnés) dès 2021, époque où un club de lecture argentin, La Gente Anda Leyendo, avait promu concomitamment des ouvrages des deux auteurs.
Récemment, alors qu’Ivan Jablonka (45 000 followers sur Instagram) était au Mexique pour promouvoir ses recherches sur le féminisme, Esther Pineda G découvre par hasard un article de lui intitulé « Dark romance et culture du féminicide2 ». Elle contacte alors Ivan Jablonka en messages privés. Ce dernier répond qu’il travaille ce sujet depuis dix ans mais qu’il n’a « pas eu l’occasion » de lire son livre.
« À cette époque, cela faisait déjà deux ans que j’avais publié Cultura femicida et que j’en parlais sur mes réseaux sociaux » affirme la sociologue dont la notoriété est grande.
Face à cette réponse qu’elle juge insuffisante, Esther Pineda G rend finalement l’affaire publique sur X et Instagram, dénonçant un cas d’« appropriation et d’extractivisme intellectuel » (logique néocoloniale où un chercheur du Nord extrait les idées du Sud sans reconnaissance : il faut s’infliger tout ce jargon pour comprendre et je m’en excuse). Elle écrit : « Même titre. Même thèse centrale. Couverture identique à celle de mon livre. Il prétend avoir inventé l’expression « culture du féminicide ». Aucune citation de mon travail. »
Elle affirme ensuite avoir été bloquée par Ivan Jablonka sur Instagram. BLOQUÉE: le mot dit tout.
On a donc un champion auto-proclamé du féminisme, un homme « juste» – c’est le titre d’un de ses livres – qui se fait coincer sur… l’invisibilisation d’une femme. Un grand prêtre qui dénonce partout les privilèges du patriarcat et de la domination masculine mais qui dans les coulisses marcherait sans se poser de questions sur une femme et sur son œuvre…
Mauvais genre
Ivan Jablonka, le grand allié irréprochable, prix Médicis, spécialiste du genre, qui passe sa vie à dénoncer le patriarcat et l’effacement des femmes dans l’histoire… réduirait à néant une chercheuse latino-américaine noire qui a tout dit six ans avant lui ? Lui ?? On n’y croit pas.
C’est comme si un curé prêcheur de chasteté le jour tenait une maison-close la nuit ou qu’un militant vegan ouvrait en cachette un Burger King. Sa stratégie de défense aujourd’hui paraît bien faible : « Je n’avais pas eu l’occasion de lire son livre ». Traduisez : « Moi, grand intellectuel parisien avec 45 000 followers, qui suis les comptes latino-américains sur Instagram depuis 2021, qui voyage au Mexique pour promouvoir mon féminisme, et dont les livres sont traduits en espagnol… ben non, je n’ai jamais entendu parler d’un bouquin pourtant connu en Amérique latine qui porte sur le même sujet. » Le niveau de crédibilité est faible.
Le silence initial, puis la défense minimaliste, font penser qu’Esther Pineda a des raisons solides d’avoir une dent contre le champion parisien de la « justice de genre» (sic). Qui se satisferait de « J’ai cité beaucoup de chercheuses… mais pas celle-là… » ? Oups. Fâcheux pour la « science », surtout celle-là. L’éditeur, Seuil, annonce qu’il est « en train de lire » le livre de Pineda G. en décembre 2025. Comme l’ouvrage de la chercheuse est sorti en 2019, vu le rythme, ils finiront la préface en 2030… On comprend mieux, à ce stade, pourquoi le grand déconstructeur de la masculinité toxique voyait dans la galanterie un geste pervers de domination : sur ce point au moins, il s’est montré parfaitement cohérent. Mais comme c’est Noël et qu’il y a un gâteau, voici venir la cerise:
Les couvertures des deux livres arborent des jaquettes presque jumelles: un squelette inquiétant, façon calaveras mexicaines, rôdant autour d’une femme. Coïncidence ? À ce niveau, ce serait comme voir deux invités débarquer à une soirée costumée en clowns strictement identiques, l’un jurant à l’autre : « Je ne t’ai jamais vu de ma vie. »
Ainsi se clôt cette tragi-comédie académique : notre Tartuffe féministe, après avoir prêché la vertu à la cantonade, se retrouve apparemment démasqué pour un chef-d’œuvre absolu d’hypocrisie dans le registre Faites ce que je dis, pas ce que je fais. Encore un prédicateur qui s’emmêle dans son sermon et dont la vie réelle démasquée livre soudain un abîme. Cette année, le Sapin de la morale bienpensante a perdu quelques aiguilles et son étoile. Quant au père Noël, il a passé le livre de notre compatriote à la broyeuse. Recyclage éthique oblige. Lisez plutôt Esther Pineda, même si c’est en espagnol.
L’Amérique du Sud penche de plus en plus à droite. Sitôt élu dimanche soir, José Antonio Kast, nostalgique de Pinochet, a rappelé qu’il donnait aux quelque 340 000 étrangers illégaux jusqu’au 11 mars, jour de son investiture, pour quitter le pays de leur plein gré…
Comme attendu, le candidat de droite, José Antonio Kast, 59 ans, avocat se réclamant ouvertement de l’ancien dictateur Augusto Pinochet, a très largement remporté, avec une avance de 17 points, dimanche 14 décembre, le second tour de l’élection présidentielle au Chili. Il a recueilli 58,3 % des suffrages contre 41,7 % pour sa rivale, Jeannette Jara, communiste qualifiée par la presse locale de « modérée ». Celle-ci avait été désignée candidate à l’issue d’une primaire de l’ensemble de la gauche, incluant la Démocratie chrétienne.
José Antonio Kast double son score
« C’est le pire résultat qu’a enregistré la gauche depuis le retour de la démocratie en 1990 », a souligné lundi le très conservateur El Mercurio, principal quotidien du pays. De son côté, l’autre grand quotidien, le libéral La Tercera, a estimé qu’il s’agissait d’une « très amère défaite ». Deux seules fois au cours des 35 années qui ont suivi le rétablissement de la démocratie en 1990, période durant laquelle la gauche gouvernait avec le centre au sein de l’alliance dite de la Concertation, elle a été battue : en 2010 et en 2017, par une droite classique qui avait pris ses distances avec Pinochet. Elle avait alors obtenu respectivement 48 % et 46 % des voix.
Entre les deux tours, M. Kast, qui avait recueilli 23,9 % au premier, a plus que doublé son score, tandis que Mme Jara, arrivée en tête avec un très décevant 26,85 %, n’a progressé que d’une quinzaine de points. Le succès de M. Kast était acquis dès le soir du premier tour. Les deux autres candidats de droite, Johannes Kaiser, un peu le pendant chilien de Javier Milei, et Evelyn Matthei, représentante de la droite classique et héritière politique de l’ancien président Sebastián Piñera, ont appelé sans la moindre réserve à voter pour lui. Le candidat populiste Franco Parisi, arrivé troisième, avait pour sa part laissé la liberté de choix à ses électeurs. Une bonne partie d’entre eux s’est reportée sur Kast, qui est ainsi arrivé en tête dans l’ensemble des seize régions et dans 90 % des communes.
Cette victoire écrasante de Kast, qui fait de lui le président le mieux élu depuis le rétablissement de la démocratie, interroge. Elle est en quelque sorte une réhabilitation sur la pointe des pieds de l’ancien dictateur dont le régime, tant sur le plan institutionnel qu’économique, a survécu à sa chute en 1990, à l’issue d’un référendum portant sur son maintien au pouvoir. C’est toujours sa Constitution, datant de 1980, qui est en vigueur. Réformée à la marge en 2005, elle a vu les articles instaurant une forme de tutelle de l’armée sur le pouvoir civil abrogés, mais le reste est demeuré grosso modo inchangé. Quant au système économico-social ultralibéral, inspiré par l’école de Chicago de Milton Friedman, il n’a connu que des corrections cosmétiques.
Finis les artifices !
En conséquence, pour la politologue chilienne Stephanie Alenda, l’élection de M. Kast « clôt en réalité, explique-t-elle au quotidien espagnol El País, un cycle politique qui met fin à la dichotomie entre dictature et démocratie », laquelle prévalait de manière quelque peu artificielle. Elle constitue en somme un aboutissement logique, M. Kast ne proposant pas un rétablissement de la dictature, mais la pérennisation du modèle de société pinochétiste, modèle que, convient-il de le souligner, l’alliance entre le centre et la gauche, qui a exercé un pouvoir hégémonique pendant plus de trois décennies, n’a jamais véritablement remis en cause.
Le président élu s’était présenté une première fois en 2017. Il s’affichait alors clairement comme héritier de Pinochet et faisait figure de candidat folklorique. Il n’avait recueilli que 7 % des suffrages. Il récidive en 2021 et, là, surprise : il accède au second tour. Mais il est battu, 46 % contre 54 %, par le candidat de gauche Gabriel Boric, président sortant qui n’a pas pu se représenter, la Constitution limitant à deux le nombre de mandats présidentiels non consécutifs.
Cette année-là, après des émeutes très violentes de 2019 contre la vie chère, provoquées par une hausse du ticket de métro et bus à Santiago, la capitale, la campagne avait été axée les questions sociales. Cette fois-ci, c’est M. Kast qui a donné le ton en imposant le thème de l’insécurité consécutive à un afflux massif d’immigrés essentiellement vénézuéliens. La candidate de gauche a reconnu son erreur d’avoir négligé cette préoccupation partagée par une majorité d’électeurs des classes populaires, les premiers affectés.
Dimanche soir, M. Kast a rappelé qu’il donnait aux quelque 340 000 étrangers illégaux jusqu’au 11 mars, jour de son investiture, pour quitter le pays de leur plein gré. Quant à ceux qui sont en règle et ont un travail, ils n’ont pas souci à se faire. Ils sont les bienvenus, a-t-il affirmé.
Sa victoire s’inscrit aussi dans un glissement à droite de l’Amérique latine entamé en décembre 2023 par l’élection de Javier Milei en Argentine, puis conforté, à la surprise générale, par son succès aux législatives de mi-mandat. Le 8 novembre, le démocrate-chrétien, Rodrigo Paz Pereira, le candidat qu’on n’avait pas vu venir, était élu à la tête de la Bolivie, mettant fin à deux décennies de régime ethnico-socialiste d’Evo Morales, aujourd’hui retranché dans son fiel du Chapare, région de la culture de la feuille de coca très liée au narcotrafic.
Des élections générales doivent avoir lieu au Pérou en avril prochain et en Colombie en mai. La droite est, d’après les études d’opinion, en position de l’emporter. Au Brésil, le mandat de Lula expire à l’automne 2026. Il a laissé entendre qu’il serait disposé à se succéder. À ce stade, s’il se présente, il apparaît comme favori. Mais au sein de la gauche brésilienne, certains s’interrogent : Lula est-il encore réellement de gauche ou s’est-il mué en cacique se revendiquant de gauche ?
La ministre de l’Agriculture Annie Genevard est en première ligne pour faire comprendre le bien-fondé des procédures actuelles de lutte contre la dermatose nodulaire contagieuse, très critiquées par certains éleveurs. Assurant que la situation est sous contrôle, elle a rappelé que 111 foyers ont été détectés en France entre le 29 juin et le 13 décembre 2025 et a annoncé un déplacement mardi à Toulouse pour échanger avec les éleveurs et lancer une campagne de vaccination d’un million de bêtes. Pendant ce temps, et alors qu’une crainte existentielle plus sourde touche le monde agricole, la France demande à la Commission européenne le report des « échéances » prévues cette semaine concernant le Mercosur…
La révolution d’atmosphère peut éclater à tout instant. Son centre névralgique bouillonne au cœur de la France oubliée, en quête de sa souveraineté perdue. La brutalité des technocrates bruxellois et des dirigeants européistes peut à tout moment enflammer la colère paysanne. Les premières révoltes en sont l’avant-garde. L’indignation des éleveurs, partie vendredi d’une ferme de Bordes-sur-Arize (Ariège) sommée par les autorités d’abattre ses 208 vaches pour prévenir d’une contamination à la dermatose nodulaire contagieuse, risque de se répandre.
D’autant que la ratification du Mercosur (ouverture au marché de l’Amérique du Sud), prévue jeudi par l’Union européenne, importerait de la viande bovine sans contraintes sanitaires. La promesse faite à l’Ukraine d’entrer le 1ᵉʳ janvier 2027 dans l’UE ajouterait à la concurrence déloyale. La Coordination rurale (droite), qui a lancé la protestation le 11 décembre, a été rejointe par la Confédération paysanne (gauche), tandis que la FNSEA avalise les protocoles de « dépeuplement » de l’Autorité européenne de sécurité des aliments. En fait, se dessine la même inhumanité hygiéniste qui, face au Covid, avait imposé au nom de la science un confinement irréfléchi défendu par l’Organisation mondiale de la santé et l’UE.
Une fois de plus les alternatives, qui pourraient être proposées par des vétérinaires après des appréciations sur le terrain, sont décrétées irrecevables par de lointains sachants élevés à l’air climatisé des bureaux. Les répressions, qui ont mobilisé la gendarmerie et des engins militaires, n’ont fait que rajouter l’aigreur à la détresse d’un monde rural qui refuse de disparaître.
Cette crainte existentielle de voir s’effacer une profession, ancrée dans la civilisation, n’est pas propre au monde agricole. Le sort des éleveurs de vaches, qui lentement laissent la place, est plus généralement celui que ressentent les Français attachés à leurs racines, leur territoire, leur mode de vie. Ce que subit la fragile société rurale, jugée inutile par ses maltraitants hauts placés, est le produit d’un demi-siècle d’indifférences élitistes pour le peuple ordinaire. Ce mépris pour les « ploucs » est porté par des dirigeants sans affect, subjugués par le sans-frontiérisme, l’homme nomade, le citoyen déraciné. Leurs violences identitaires, ajoutées à l’envahissement technocratique des fabricants de normes et d’interdits, ont mis bien des Français en état de légitime défense. Nicolas Sarkozy reconnait l’incandescence de la nation quand il explique, dans Le Point cette semaine: « Les conditions d’une explosion ont rarement été à ce point réunies en France ». Le JDD rapportait, hier, que certains gendarmes auraient refusé d’intervenir, vendredi, contre une population qui leur est sociologiquement et culturellement familière. La résistance des paysans pour redonner à la France sa souveraineté alimentaire peut entrainer derrière elle ceux qui, plus généralement, sont devenus sensibles à la défense de la cause nationale. Une goutte d’eau peut être incendiaire.
Pour la première fois, dans un rapport publié le 11 décembre, Amnesty International a accusé le Hamas d’avoir perpétré des crimes contre l’humanité lors des attaques du 7-Octobre. Dans le même temps, hier en Australie, deux islamistes — un homme de 50 ans et son fils de 24 ans — ont ouvert le feu sur une plage où se déroulait une célébration de la fête juive de Hanouka, faisant au moins quinze morts et des dizaines de blessés.
Il aura fallu plus de deux ans à Amnesty International pour finir par dire, dans son rapport du 11 décembre dernier, ce que tout le monde avait déjà compris. Le 7 octobre n’était ni une zone grise ni un chaos mal documenté, mais une attaque programmée contre des civils, avec son immense cortège de morts, de corps profanés, de femmes violées, d’otages malmenés et exhibés. Les faits étaient là. Ce qui manquait, ce n’était pas la lumière, mais le courage de l’allumer.
Ce retard n’est pas un épiphénomène. Il est devenu le symptôme d’un monde qui hésite à nommer certains crimes quand leurs victimes dérangent l’ordre moral dans lequel on s’est installé.
Sipa
Et puis, ce dimanche, il y a eu Sydney. Une plage, des bougies, de la musique, des chants. Des gens réunis, visibles, reconnaissables, paisibles, pour fêter Hanouka face à la mer. C’est précisément ceux-là – qui n’étaient pas là par hasard – qui ont été visés comme des lapins de foire. Shootés, dézingués, butés à la kalachnikov.
Sydney n’est pas le pogrom du 7 octobre, bien sûr. Le théâtre n’est pas le même, ni l’ampleur du massacre – et un courageux dénommé Ahmed a sans doute permis d’épargner des vies. Mais la différence n’est pas de nature, seulement de degré. Dans les deux cas, la violence islamiste obéit à la même logique. On ne frappe pas des individus pour ce qu’ils font, mais un groupe pour ce qu’il est, en l’occurrence des juifs. La mort devient un message, le corps, un argument, la cible, une identité.
C’est exactement ce que le droit international a tenté de penser après 1945. Raphael Lemkin l’avait compris avant tout le monde, le crime commence bien avant les charniers, au moment où un groupe humain est déclaré indésirable. Il ne s’agit pas de quantité de morts, mais de désignation.
On se rassure souvent avec les chiffres. On se dit qu’il faut attendre, comparer, contextualiser. Illusion confortable. Le droit ne demande pas combien sont morts, mais pourquoi ils ont été visés. Le véritable scandale n’est donc pas seulement qu’Amnesty ait mis plus de deux ans à reconnaître l’évidence du crime contre l’humanité perpétré par le Hamas et les autres groupes palestiniens, mais de trouver ce délai acceptable.
Le 7 octobre relevait de cette dynamique génocidaire. Sydney en montre aujourd’hui la version réduite, presque nue, débarrassée de toute excuse géopolitique. Un même crime contre l’humanité derrière lequel, dit-on, la main assassine de l’Iran.
Le crime contre l’humanité n’est pas seulement un crime contre des hommes, selon Hannah Arendt, mais contre l’humanité elle-même, parce qu’il nie à certains le droit d’appartenir au monde commun. C’est cela, précisément, qui se joue quand des hommes, des femmes et des enfants sont attaqués en tant que juifs, que ce soit dans un kibboutz ou sur une plage australienne.
À force de différer les mots, on finit par différer les consciences. On ne nie pas les crimes, certes, mais on les ajourne, on les entoure de précautions, on les contextualise, on attend que le moment soit politiquement respirable pour les qualifier. En français, cela s’appelle de la veulerie.
Et qu’est-ce que la veulerie ? C’est une lâcheté qui a appris à bien s’habiller, qui parle doucement, qui invoque la prudence, et qui se donne des airs de sagesse pour ne pas avoir à risquer l’essentiel.
Rama Duwaji fait entrer la gen Z à la mairie de New York – et on est vivement prié de se réjouir
La plupart des médias ont célébré sans nuance la victoire de Zohran Mamdani à New York.
Ils ont trouvé une nouvelle raison d’euphorie en la personne de son épouse, Rama Duwaji, musulmane comme lui et artiste branchée au service de toutes les causes palestino-wokistes.
Que ce soit outre-Atlantique ou en France, de Marie-Claire à Madame Figaro en passant par Elle, Grazia, France Inter ou Le Point, des articles dithyrambiques prolifèrent. Ou plutôt c’est quasiment un seul article qui se répète à l’identique, recrachant les mêmes hyperboles louangeuses et reproduisant les mêmes éléments biographiques copiés presque tels quels sur le site personnel de cette femme de 28 ans. Elle est belle ! Plutôt quelconque. Une icône de la mode ! Plutôt mal fringuée. Elle est si Gen Z, car elle a rencontré son mari sur une appli, Hinge ! Trivial. Une plasticienne talentueuse ! Elle produit des gribouillis représentant les mêmes têtes de femmes moyen-orientales, dont la plupart ressemblent à la sienne. C’est une artiste engagée ! Elle prétend qu’elle « interroge les nuances de la sororité et des espaces communautaires », parle des obstacles rencontrés par des femmes de couleur dans le domaine du « bien-être mental » et ose aborder les dilemmes de la pilosité corporelle.
Sur Instagram, où elle est suivie par 1,4 million de blancs-becs progressistes, elle dénonce un « génocide » à Gaza et ressasse le lamento victimaire. Un dessin montre une femme de couleur vêtue d’un keffieh sous le genou d’un flic, tout comme George Floyd. Original ! On répète que toutes ses qualités feraient d’elle une nouvelle princesse Diana, sauf qu’elle a un CV plus maigre que celle qui s’est engagée contre le sida et les mines antipersonnel.
Elle proclame qu’elle est syrienne et de Damas. Certes, ses parents le sont, mais elle est née au Texas et, entre 9 et 19 ans, a vécu avec sa famille aux Émirats, avant de revenir en Amérique. Parmi ses « clients », elle cite le prestigieux musée d’avant-garde Tate Modern. En réalité, un de ses dessins a été posté sur la page Facebook de l’association des jeunes amis de l’institution. Peu importe à ses laudateurs. Quand on aime, on ne chipote pas.
Chaque film de Kleber Mendonça Filho est un émerveillement. Depuis Les bruits de Recife (2012), film urbain sur les gates communities dévorant l’espace habité par la classe moyenne brésilienne, jusqu’à Bacurau ( 2018), où un village du Nordeste a mystérieusement disparu des cartes numériques, en passant par Aquarius (2016), où une critique musicale à la retraite affronte un promoteur qui, en vue d’une lucrative opération immobilière, entend la chasser de son appartement, et jusqu’à son documentaire Portraits fantômes (2023) – que votre serviteur confesse n’avoir pas vu, celui-là – , le cinéaste originaire du Pernambouco élabore des fictions qui articulent un ancrage solide dans la réalité sociologique brésilienne à une remarquable virtuosité scénaristique.
Intrigue arachnéenne
C’est vrai plus que jamais de L’Agent secret, son dernier long métrage (pas loin de 3h !), doublement couronné à Cannes cette année, et par un Prix de la mise en scène, et par un Prix d’interprétation masculine attribué à fort juste titre à l’excellent Wagner Moura (cf. en 2012 le s-f Elysium, de Neill Blomkamb, avec Matt Damon et Judie Foster – qu’on peut toujours visionner sur Netflix – ; ou bien, en 2015, Narcos, encore Netflix, série qui en 2015 le voyait camper Pablo Escobar, sans oublier Civil War, d’Alex Garland, l’an passé… et lui encore sous les traits d’un policier, en 2007 et 2010 dans Tropa de elite 1 et 2, double pépite signée José Padilha).
Autant dire que le dernier Kleber Mendonça Filho nous arrive sur les écrans précédé d’une rumeur – d’une aura favorable. Arachnéenne, mémorielle, volcanique, l’intrigue nous ramène au temps de la dictature brésilienne (1964-1985), plus précisément en 1977. En fuite, semble-t-il en raison de ses positions politiques, en tous cas poursuivi comme on le verra par des tueurs à gage qui ne rigolent pas, un universitaire quadragénaire (dans le rôle, Wagner Moura, justement), Armando, ou Marcelo – sur son prénom il laissera planer le doute – au volant d’une de ces « Coccinelles » vintage importées de RFA en grand nombre, regagne Recife, sa ville natale, alors en plein carnaval, pour y retrouver les siens. Entre autres son fils, un garçon élevé par ses beaux-parents (lui, Alexandre, est projectionniste) depuis la mort prématurée de sa femme, et qui ne rêve que de voir Les dents de la mer au cinéma…
Fausses pistes
Non loin du bitume, lors d’un arrêt en rase campagne pour faire le plein d’essence, Armando/ Marcelo avait avisé un essaim de mouches et une meute de chiens errants s’attardant autour d’un cadavre qui pourrissait là, recouvert d’un carton… Suspicieux, deux policiers véhiculés l’avaient laissé reprendre son chemin, non sans empocher leur dîme au passage : voilà pour l’entrée en matière. Plus loin, à la morgue, il y aura cette jambe en décomposition, prise dans la mâchoire d’un requin. Plus tard encore dans le film, on verra même cette jambe s’animer d’une vie propre pour agresser la noria des sodomites qui s’empalent joyeusement dans la moiteur nocturne d’un jardin public : scène surréaliste ! Accueilli chez une pittoresque aïeule plus ou moins anarchiste, le héros en cavale tentera, entre deux bains de sang, de s’en sortir vivant. Ce n’est pas gagné.
L’Agent secret se ramifie ainsi de façon tout à la fois captivante, arachnéenne, énigmatique, sous la forme de trois chapitres, – 1, Le cauchemar du petit garçon ; 2, L’institut d’identification ; 3, Transfusion de sang – lesquels embrassent tour à tour plusieurs époques dans une coulée narrative labyrinthique, la trame multipliant allègrement les fausses pistes, sous les espèces d’un thriller onirique tendu d’un bout à l’autre, par le miracle d’une dextérité scénaristique sans pareil, où passé et présent viennent, in fine, se nouer à travers les enregistrements sur cassettes dans lesquels une jeune chercheuse archiviste, bien des années après ces événements tragi-comiques, reconstitue l’écheveau de ces temps troublés. Mais également, cerise sur le gâteau, à travers l’enfant de Marcelo, dans un dénouement qui nous le montre adulte, devenu médecin d’hôpital… sous les traits du même Wagner Moura, cette fois glabre, rajeuni, la tignasse rasée de près.
Du grand art : la crudité d’un réalisme noir se conjugue aux effluves de la réminiscence, à la parfaite maîtrise de l’ellipse et à un sens aigu du second degré. Ainsi par exemple de la courte séquence (rétrospectivement testamentaire, puisque l’acteur en question est mort le mois dernier) où l’on voit éructer – dans un allemand à couper au couteau ! – le légendaire Udo Kier (1944-1925) à la prunelle lacustre, dans une courte séquence parfaitement gratuite dans l’économie du récit, – impayable !
L’Agent secret. Film de Kleber Mendonça Filho. Avec Wagner Moura, Maria Fernanda Cândido, Udo Kier… Brésil, 2025, couleur.
La publicité de Noël des magasins Intermarché connait un grand succès. Tout le monde nous dit que c’est la preuve que les gens n’aiment pas l’intelligence artificielle, et qu’ils ont envie de manger plus sainement. Mais, on peut aussi voir dans la réussite de ce petit conte une tout autre raison. Quand une publicité n’est pas woke, cela nous change de l’ordinaire et nous ravit…
Le loup végétarien de la publicité Intermarché fait un carton mondial. C’est une publicité qui est devenue le produit, et un conte de Noel devenu un conte de fée pour ses créateurs. Depuis sa sortie le 6 décembre, ce dessin animé de 2’30 a engrangé près d’un milliard de vues dans le monde entier. Et l’engouement est tel que le héros du film, un loup végétarien, sera bientôt commercialisé en peluche, réclamée par nombre de consommateurs.
Panique dans la forêt
Ce loup est d’abord un succès du coq gaulois, puisqu’il a été réalisé sans une once d’IA par Illogic Studio, une société d’animation créée par deux copains d’école à Montpellier qui ont fait travailler 70 artistes pendant six mois. Quant à la bande-son, sans doute essentielle dans le succès, elle est aussi made in France : c’est la chanson de Claude François, le Mal-aimé.
Je vous fais le pitch. Un loup qui débarque dans la forêt sème la panique chez les animaux. Ils détallent tous en le voyant. « Sympa… » pense-t-il amer et sombre, pas content de se retrouver tout seul. Si tu ne mangeais pas les autres, ça ne se passerait pas comme ça, lui lance un petit hérisson. Plus soucieux de relations sociales que de gastronomie, le loup se met promptement aux carottes-champignons. Et comme dans Astérix, tout finit par un banquet où le loup copine avec l’agneau…
Pas un film woke
Cette apologie du véganisme ne serait-elle pas un peu woke ? Pas du tout – c’est là l’interprétation la plus commune. Moi, je vais vous dévoiler le sens caché du film. D’abord, ce loup n’est pas végan : il mange du poisson, animal qui n’a pas la chance de vivre dans la forêt. Ce n’est donc pas la viande que le loup arrête de dévorer, mais ses semblables qui habitent dans la forêt. Et, ensuite, c’est tout le contraire du wokisme. Il y a en réalité dans ce petit conte une apologie de l’assimilation – à Rome fais comme les Romains. Le loup n’exige pas des autres animaux qu’ils fassent un effort d’inclusion et approuvent son mode de vie. Pour s’intégrer à la forêt, le loup en adopte les codes et les mœurs. Et en renonçant à certaines de ses habitudes, il devient un citoyen de la forêt, égal aux autres et accepté par eux.
Et si Intermarché avait retrouvé la recette du vivre ensemble ?
Alors que dans son livre écrit en prison, l’ancien président Nicolas Sarkozy semble céder aux sirènes de l’union des droites et plutôt le négliger, Bruno Retailleau doit vite annoncer aux Français ses intentions pour la présidentielle – et tourner la page de la guéguerre avec Laurent Wauquiez.
Il y a parfois de bonnes nouvelles dans l’actualité et dans les analyses politiques. Par exemple, quand je lis dans La Tribune Dimanche cet article de Ludovic Vigogne nous expliquant « pourquoi Bruno Retailleau va accélérer ».
Il me paraît évident que le président des Républicains n’a pas un arbitrage à opérer, mais un cumul à assumer, qui concerne à la fois le présent et l’avenir. Il a une mission fondamentale à remplir : redonner à la droite une image inventive, courageuse, libre, intègre et intelligente. Nul doute que cette entreprise pourrait déjà suffire à une personnalité ordinaire, mais j’ai la faiblesse de penser que Bruno Retailleau, malgré sa volonté de ne jamais apparaître comme supérieur ou condescendant à l’égard de ses concitoyens, échappe à cette banalisation et qu’il est capable de se préoccuper aussi bien d’aujourd’hui que de demain.
Demain, ce sera l’élection présidentielle de 2027. Quel que soit le mode de désignation qui sera choisi par les adhérents de LR et la qualité de ceux qui participeront probablement à ce débat capital – je songe tout particulièrement à David Lisnard -, comme les plus proches conseillers de Bruno Retailleau, je suis persuadé qu’il est urgent, pour lui, d’annoncer sa candidature aux Français.
J’imagine la richesse intellectuelle et politique qui naîtra d’un parti prêt à toutes les ruptures bienfaisantes qu’appellera un programme de véritable droite, et de sa reprise talentueuse et convaincante lors d’une campagne présidentielle où la sincérité, la constance et l’expérience feront la différence. Essayons d’imaginer en Bruno Retailleau un François Fillon tel qu’il fut lors de sa primaire conquérante, mais qui ne serait pas disqualifié par les sautes de son caractère ni par une imprévisibilité trop solitaire pour la victoire à atteindre.
Il ne faut surtout pas que Retailleau se sente obligé de choisir entre ses responsabilités créatrices de président de parti et son devoir de faire gagner la droite en 2027. Les premières irrigueront le second, et son ambition présidentielle, déclarée au sein du parti, apportera puissance, densité et crédibilité à la révolution qu’il entend mener en son sein.
Ce dessein mené sur un double front sera aussi un moyen d’éradiquer la lutte sournoise ou ostensible que Laurent Wauquiez mène contre lui, déplorable posture de mauvais perdant qui a permis à Sébastien Lecornu de déployer ses manœuvres et ses connivences occultes au détriment de l’intérêt du pays. Laurent Wauquiez, qui dirige le groupe parlementaire, n’a pas le moindre scrupule à faire obstacle, de manière obsessionnelle, au président du parti ; mais j’espère qu’il adoptera une autre attitude face à un Retailleau candidat crédible et respecté à l’élection présidentielle. Rien n’est assuré, mais, sauf à considérer Wauquiez comme totalement irresponsable et cynique jusqu’à l’extrême, on peut encore croire à une embellie au bénéfice de 2027.
Cette annonce faite à la France, attendue par beaucoup, sera d’autant plus nécessaire qu’elle fera justice du reproche d’erreur tactique et de légèreté adressé à Bruno Retailleau, alors même que le défaut de loyauté qu’il a imputé à Sébastien Lecornu révèle bien davantage son authenticité humaine que sa maladresse politique. Lui faire grief de n’avoir pas démissionné à cause de l’Algérie, c’est oublier qu’il n’a cessé de se battre pour durcir la pratique molle d’une diplomatie dite offensive, offensive surtout à proportion de l’absence de risque, mais frileuse lorsque l’adversaire est de taille et fait peur.
Jusqu’à aujourd’hui, Bruno Retailleau a eu l’élégance de ne pas tirer toutes les conséquences de son éclatant triomphe face à Laurent Wauquiez pour la présidence du parti. On frémit à l’idée de ce qu’il aurait pu devenir sous cette autre égide ! Désormais, il doit sortir les griffes et ne plus accepter que l’on abuse de sa tolérance. Il ne s’agit pas seulement de lui, mais de la droite, de son avenir et du besoin qu’a le pays de sortir du macronisme, avec un homme véritablement de confiance.
Bardella : dur d’être favori pour la présidentielle ! En recevant le président du RN, jeudi dernier, le « Forum BFMTV » a établi son record d’audience et dépassé le million de téléspectateurs. Le 11 décembre, lors de l’émission de trois heures qui lui était consacrée sur BFM TV, questionné longuement par une pluralité de citoyens, Jordan Bardella s’est efforcé de leur répondre tant bien que mal. La pertinence de ses répliques et de ses analyses pouvait évidemment être discutée ; mais ce qui m’a frappé – pour moi, c’était la première fois -, c’était l’extrême inconfort et le malaise de sa posture, ainsi que le caractère contraignant du comportement qu’on attendait de lui. Je l’ai trouvé d’une patience infinie ; pourtant, il n’était pas toujours facile de conserver un air souriant et aimable face à la teneur de certaines interrogations, qui relevaient davantage de l’affirmation ou de la pétition de principe que de l’expression d’incertitudes et de doutes susceptibles de justifier les éclaircissements du président du Rassemblement national. Au-delà du ton péremptoire, parfois sommaire et presque condescendant de plusieurs interventions citoyennes, j’ai surtout admiré la résilience médiatique et politique de Jordan Bardella, fréquemment traité comme s’il en savait moins que quiconque par des interlocuteurs persuadés que leur présence sur le plateau légitimait un extrémisme de la forme, nourrissant l’illusion de leur supériorité face à un invité condamné à la retenue, toute réaction brutale pouvant aussitôt être interprétée comme un défaut d’écoute ou de tolérance disqualifiant… J’ai songé – alors qu’en général j’avais plutôt tendance à envier le rôle de l’invité politique qui avait la chance de transmettre ses messages – combien il était presque douloureux d’être un politique aujourd’hui, même si nul ne les contraint à cette épreuve. Dans ces forums, le citoyen a tous les droits et il convient de le traiter avec délicatesse, même quand il est ignare. La démagogie est obligatoire : il faut dire à Dupont ou à Mohamed qu’il a en partie raison, même quand il a tout faux ! Je me suis dit, en considérant Jordan Bardella – pour ses successeurs ce sera la même chose, même si Jean-Luc Mélenchon, j’en suis persuadé, n’aurait pas cette résignation tranquille -, que la politique était vraiment devenue un sale métier, et qu’il fallait rendre grâce aux courageux qui continuaient à l’exercer. Autre chose m’a intéressé dans le questionnement politique adressé à Jordan Bardella ce soir-là : la difficulté manifeste à s’habituer à sa loyauté — pourtant probable — à l’égard de Marine Le Pen. Médias comme citoyens aspirent à de la jalousie et de la concurrence. Il y aurait comme un saisissement indigné si ce duo ne rejouait pas la rivalité Balladur–Chirac, s’il rompait avec cette obligation tacite de trahison selon laquelle une double ambition ne saurait s’exprimer sans rupture ni déchirement • PB
Bécassine se souvient de l’émotion, assez pathétique il faut bien le dire, lorsqu’elle avait ouvert sa boîte aux lettres et avait découvert un courrier publicitaire de La Redoute… qui lui souhaitait son anniversaire !
C’était une première et c’était il y a des années-lumière, disons le siècle dernier. Et comme son fils avait oublié, La Redoute au nom redoutable s’était avérée charitable et avait compensé l’oubli filial. Ils sont doués, tout de même, pensa-t-elle une fois calmée, ils savent y faire ! Et comment connaissent-ils ma date de naissance ?! Aucune idée, mais le fait est qu’ils la connaissaient et s’en servaient, avec en prime, l’usage du prénom devenu obligatoire dans notre société, faussement fraternel. Pareil avec le tutoiement. Par exemple, Bécassine aime des gens qu’elle vouvoie et tutoie des gens qu’elle n’aime pas, tout ça parce que dans l’entreprise où elle travaille, on doit se tutoyer. Mais revenons à La Redoute qu’elle n’a plus de raison de redouter depuis qu’elle a reçu cette jolie carte avec des fleurs et une chemise de nuit à moins cinquante pour cent. Depuis, l’idée s’est propagée et tout le monde s’est mis à lui souhaiter son anniversaire et sa fête : Monoprix, Darty, Boulanger, Yves Rocher etc.
Et comme tout le monde s’y est mis, il a fallu, forcément, trouver autre chose, creuser davantage le filon, se creuser par la même occasion les méninges, et trouver l’astuce, la ruse pour faire durer le commerce et l’existence de chacun. Ainsi, ce matin, Bécassine a reçu deux mails, et quelle ne fut sa surprise lorsqu’elle en découvrit le contenu :
Damart : Joyeux non anniversaire.
Darty : Joyeux demi-anniversaire.
On imagine l’effervescence dans les bureaux marketing de Damart. Quoi inventer ?! Il faut du neuf, du jamais vu, de l’innovant ! Et il y a eu un petit malin pour proposer de fêter un « joyeux non-anniversaire » ! Spectaculaire, il faut bien le dire, et pas forcément bien trouvé. Car cela vous renvoie à une inexistence qui, pour peu que vous soyez d’humeur sombre, peut entraîner de sacrés dégâts. Vous imaginez la résonance d’une telle phrase ?! Toutes les fois où on ne vous l’a pas souhaité ! Et si ça se trouve, mes parents ne voulaient pas de moi ?! Bref, souhaiter un non-anniversaire est une ânerie sans nom, ils manquent d’idées les gars de la publicité !
Quant à ceux d’à côté, qui doivent avoir les mêmes publicistes, ils ont trafiqué le machin de telle sorte que ce soit moins dur à lire et à entendre, mais le résultat n’est pas mieux. Souhaiter un demi-anniversaire, c’est comme offrir un demi-gâteau, un demi-cadeau, une chaussette sur deux ; c’est chiche, c’est mesquin, c’est petit ! Et après, ils vont faire quoi ? Ils vont vous souhaiter un tiers d’anniversaire, un quart, un douzième ? Face à tout cela sans compter tout le reste, Bécassine n’a qu’une seule envie désormais : qu’on lui souhaite bon courage… et pas une « belle » journée.
Catherine Deneuve dans "Peau d'Âne", Jacques Demy, 1970. DR.
L’historien Michel Pastoureau explique les raisons de l’incroyable capital sympathie dont jouissent les ânes.
Midas, le roi Midas a des oreilles d’âne ! Ainsi court le bruit, dans la lointaine Phrygie, sur le fils de Gordias, l’inventeur du célèbre nœud. À Rome, L’Âne d’or raconte les aventures d’un jeune aristocrate transformé en âne. Peau d’Ane, l’histoire d’un père dévoré de désir pour sa fille laquelle, pour lui échapper, se revêt de la peau d’un âne qui fait des crottins d’or. Le Roman de Renart met en scène un archiprêtre représenté en âne. Le maître d’école d’une gravure de Van der Heyden a un bonnet d’âne. En Espagne, Sancho Panza chevauche un âne, et son maître, un cheval. Qui ne connaît les ânes de Tristram Shandy et Modestie, l’ânesse de Stevenson parcourant les Cévennes ? Dans La Peau de chagrin un jeune homme, grâce à un talisman en peau d’onagre, obtient ce qu’il veut mais meurt de ses désirs. Dans un long poème qui prend à rebours les idées reçues, Victor Hugo incarne, dans l’âne, la sagesse. Francis Jammes le chante, et Brassens.
Images ambivalentes
Quelle littérature ! Quelles passions, quels vices et rêves, quels fantasmes porte l’âne sur son dos ! Que d’images ambivalentes ! Âne fictif, âne social, littéraire, philosophique, tour à tour loué ou dévalorisé, l’âne est une figure de choix de notre imaginaire. Proverbes, allégories, symboles, gravures, peintures, tout est plein… d’ânes, aurait pu ajouter Hugo. C’est donc toute une histoire culturelle prenant en compte savoirs et croyances, vie réelle et imaginaire que raconte l’historien Michel Pastoureau dans son dernier livre, L’Âne, paru au Seuil. Accompagné par une iconographie de choix, voilà bien un livre à mettre sous le sapin.
Illustration de Walter Crane pour « Voyage avec un âne dans les Cévennes »
Venu du Sud de l’Égypte au quatrième millénaire avant J.C., l’âne gagne le Proche et le Moyen Orient, l’Asie Mineure puis l’Europe comme le montre une frise stylisée d’un troupeau d’ânes foulant le blé sur une tombe pharaonique (environ 2500 av. J.C.). Au IIème siècle de notre ère, l’âne est dans l’empire romain, avant de rejoindre par bateau Christophe Colomb, devenant ainsi le premier âne américain. Au XVIIIème siècle, seulement, il se trouve dans les colonies britanniques. Longtemps dévalorisé par comparaison avec le cheval, c’est Buffon qui lui donnera, grâce à l’introduction de la notion d’espèce, toute sa dignité, en affirmant « L’âne n’est pas… un cheval dégénéré ni un cheval au rabais. » Sauf que, si on lui reconnaît des vertus de frugalité et d’endurance, le portrait physique et moral de l’âne n’est pas fameux. Laid, ridicule, avec de longues oreilles et un braiement affreux, muni d’un appendice sexuel démesuré, il aurait toujours soif et aime le vin. Stupide et entêté, il ne fait pas peur : tout le contraire de l’homme.
Comme toujours dans ses livres, Pastoureau adopte une perspective chronologique.
Âne antique et âne médiéval
L’âne antique, très documenté, est respecté puis méprisé. Bête de somme, il accompagne la vie quotidienne de l’homme auquel il rend tous les services : travailleur, endurant, sobre, il tire. Bâté, il porte. Il fait tourner le pressoir et il foule. Il fournit du crottin et même une urine utile. Son lait fait le délice des femmes comme Poppée, l’épouse de Néron, qui se baignait plusieurs fois par jour dans un lait choisi, tout comme le fera Agnès Sorel, la favorite de Charles VII. Bête respectée, il a droit à deux jours fériés par an. Ensuite, l’âne sera méprisé pour plusieurs raisons : son origine méditerranéenne et sémitique ; l’avènement du cheval, monture noble, chevaleresque et monture des riches alors que l’âne est réservé aux pauvres. L’expression « un âne bâté » datant du XVIème siècle témoigne du mépris dans lequel l’âne sera tenu.
L’âne médiéval, « monture du Christ et attribut du diable », peu documenté, tant il appartient à la vie ordinaire, est très riche de représentations symboliques à travers contes, fables et proverbes. Les bestiaires se multiplient. Mais, là encore, l’ambivalence demeure de la représentation. Dans une encyclopédie latine, on apprend que l’âne a de grandes oreilles et une vue « vagabonde » qui lui permettent de voir et entendre tout. Il éloigne du mal, la foudre l’épargne, ses sabots et ses ruades font peur au diable, il guérit les maladies liées à la surdité, sa croix dorsale, si on la caresse, peut faire des miracles. Mais l’âne exprime également la transgression dans « la messe de l’âne ». En attendant que la Fête des Fous fasse fusionner l’âne et le fou,dont témoignent La Nef des fous de Sébastian Brant ainsi que Le Portrait du fou regardant à travers ses doigts attribué à l’atelier du peintre Frans Verbeeck.
DR
En revanche, l’Histoire Sainte le valorise. C’est sur un âne que Moïse se rend en Egypte. L’ânesse de Balaam voit l’Ange barrer la route que ne voit pas son maître. C’est sur un âne que Giotto représente la Fuite en Egypte. C’est sur un âne que Jésus fait son entrée, le jour des Rameaux, à Jérusalem, comme le représente un splendide vitrail du XIIIème siècle, à Notre-Dame de Chartres. Pourquoi un âne ? Parce que, dans le Proche Orient ancien, et dans l’Ancien Testament, l’âne serait une monture royale pacifique, à la différence du cheval, belliqueux. Dans la crèche, l’âne est toujours là avec le bœuf.
Inversion du regard
« Ignorant et obtus » tel est l’âne moderne. Qui va du XVème siècle au XVIIIème s. Le bonnet d’âne, connu des Romains et apparu au Moyen Age, monte en puissance. En même temps, l’âne est l’objet d’un débat philosophique sur le libre arbitre des animaux. Témoin, l’âne de Buridan, auquel s’oppose l’âne du dominicain Bruno qui voit, lui, dans l’âne ,« l’ignorance savante » et le « gai savoir ». Ainsi va l’inversion des valeurs. Mais si l’âne nouveau grandit avec les encyclopédies, c’est avec le romantisme, que se fait l’inversion du regard.
L’âne contemporain,du XVIIIème au XXIème siècle, suscite compassion et empathie. Il est représenté partout, sur les affiches, au cinéma, alors que sa réalité s’efface dans la vie quotidienne, avec l’urbanisation. Moyen de locomotion avant le vélo et l’auto, passant partout, d’un pas ample et régulier, il sert de facteur, ravitaille au front pendant la guerre de 14. Les ânes rescapés de la guerre deviendront sourds. En politique, il est l’emblème de la Catalogne et des démocrates américains. Et on n’oubliera pas le canular de l’âne Lolo, « peintre génois futuriste excessiviste » et de son pinceau qui fit grand bruit !
La Famille de la Laitière DR.
Au XXème siècle, l’âne entre dans la littérature enfantine avec Cadichon et l’Ane Culotte. Et dans les jouets.Tous les enfants aiment caresser sur son front rêche l’âne placide aux grands yeux. Michel Pastoureau lui-même dit avoir une tendresse particulière pour les ânes qui lui rappellent son enfance au Jardin du Luxembourg, en compagnie de sa grand-mère. Moi-même rend toujours visite aux ânes de la montagne Sainte Victoire, choyés comme des rois, dont la race s’éteindrait si elle n’était protégée. Quant à Paul Cézanne, on sait qu’il se déplaçait à pied et à dos d’âne. Aussi la mairie proposa-t-elle, cette année, à l’occasion de l’exposition Cézanne, pour les moins de 14 ans, une balade culturelle et « enchantée » à dos d’âne sur les sentiers de Sainte Victoire pour mieux s’incorporer le génie du peintre !
Âne ou onagre ? Âne domestique ou âne fougueux ? Âne ou mulet ? Âne ou cheval ? Pas toujours facile à discerner comme le montre la belle mosaïque, datant de 250 après J-C, du musée archéologique d’El Djem, en Tunisie, qui ouvre le livre. Une autre mosaïque, byzantine, trouvée à Constantinople, datant du Vème siècle av. J.C., et qui se trouve à Istanbul, dessine le geste gracieux et bienveillant d’un enfant donnant à manger à un âne. Le livre abonde de peintures et de gravures de toutes sortes. Unetapisserie intitulée l’Automne, située au Palazzo Vecchio de Florence, tissée pour Côme de Médicis, représente un âne participant à la vendange. Une peinture de Le Nain du musée de l’Ermitage La Famille de la Laitière en dit plus que tout discours. De même une gravure de Goya dans Les Caprices qui montre un âne médecin. Sans oublier l’image publicitaire du chocolat Suchard, datant du début de notre siècle, porté par des ânes dans un défilé de montagnes enneigé ! Décidément, ce livre, d’un prix modique, est un trésor !
La Vénézuelienne Esther Pineda G. accuse le Français Ivan Jablonka de s'être approprié son travail. RS / Sipa.
Une sociologue vénézuélienne, afrodescendante, militante féministe acharnée, voit son travail pionnier totalement nié, effacé, rayé de la carte par un homme blanc européen, écrivain et chercheur couronné du prix Médicis, qui a pourtant consacré l’essentiel de sa carrière académique à dénoncer, avec une vertueuse indignation, l’invisibilisation des femmes.
C’est le nouveau conte de Noël 2025. On hésite pour le titre : Les nouveaux monstres ou L’arroseur arrosé ? C’est selon qu’on aime la satire à l’italienne ou le burlesque intemporel.
Le Père Noël, qui a failli être berné en glissant un livre éthique et responsable dans sa hotte pour l’édification des petits et grands machos, me souffle un choix classique : Tartuffe féministe. Je vous explique.
Une appropriation vraiment pas nécessaire
Dans son dernier essai, La Culture du féminicide (Seuil, août 2025), Ivan Jablonka, historien et professeur reconnu développe la notion de « culture du féminicide » – un imaginaire culturel banalisant la mise à mort des femmes à travers cinéma, peinture, littérature, etc., de la Bible à Netflix.
Il présente explicitement ce concept comme une invention personnelle : dans un entretien accordé à Libération cet été1, il déclare fanfaron qu’il lui « a semblé nécessaire d’inventer cette notion » pour penser des phénomènes jusque-là invisibles, la plaçant aux côtés de la «culture du viol» et de la «culture de l’inceste».
Or, Esther Pineda G, jeune sociologue vénézuélienne, docteure en sciences sociales résidant en Argentine, accuse publiquement Ivan Jablonka de s’être approprié cette expression et cette thèse sans la citer une seule fois !
Elle est en effet l’autrice de Cultura femicida (éditions Prometeo), publié dès 2019 (rééditions en 2022 et mai 2025), dans lequel elle développe exactement la même idée : la banalisation du meurtre patriarcal des femmes par sa diffusion massive dans la production culturelle (cinéma, peinture, littérature, musique). Les féminicides, d’après elle, sont partout déclinés à des fins de spectacle. Esthétisés, parfois glorifiés, souvent normalisés. La possession jalouse, la violence machiste y sont des lieux communs.
C’est aussi le sujet du livre d’Ivan Jablonka. Titre et thèse centrale, concept fondateur, la similarité est troublante.
Ivan Jablonka, dont les livres sont traduits en espagnol, suivait déjà le compte Instagram d’Esther Pineda G (plus de 43 000 abonnés) dès 2021, époque où un club de lecture argentin, La Gente Anda Leyendo, avait promu concomitamment des ouvrages des deux auteurs.
Récemment, alors qu’Ivan Jablonka (45 000 followers sur Instagram) était au Mexique pour promouvoir ses recherches sur le féminisme, Esther Pineda G découvre par hasard un article de lui intitulé « Dark romance et culture du féminicide2 ». Elle contacte alors Ivan Jablonka en messages privés. Ce dernier répond qu’il travaille ce sujet depuis dix ans mais qu’il n’a « pas eu l’occasion » de lire son livre.
« À cette époque, cela faisait déjà deux ans que j’avais publié Cultura femicida et que j’en parlais sur mes réseaux sociaux » affirme la sociologue dont la notoriété est grande.
Face à cette réponse qu’elle juge insuffisante, Esther Pineda G rend finalement l’affaire publique sur X et Instagram, dénonçant un cas d’« appropriation et d’extractivisme intellectuel » (logique néocoloniale où un chercheur du Nord extrait les idées du Sud sans reconnaissance : il faut s’infliger tout ce jargon pour comprendre et je m’en excuse). Elle écrit : « Même titre. Même thèse centrale. Couverture identique à celle de mon livre. Il prétend avoir inventé l’expression « culture du féminicide ». Aucune citation de mon travail. »
Elle affirme ensuite avoir été bloquée par Ivan Jablonka sur Instagram. BLOQUÉE: le mot dit tout.
On a donc un champion auto-proclamé du féminisme, un homme « juste» – c’est le titre d’un de ses livres – qui se fait coincer sur… l’invisibilisation d’une femme. Un grand prêtre qui dénonce partout les privilèges du patriarcat et de la domination masculine mais qui dans les coulisses marcherait sans se poser de questions sur une femme et sur son œuvre…
Mauvais genre
Ivan Jablonka, le grand allié irréprochable, prix Médicis, spécialiste du genre, qui passe sa vie à dénoncer le patriarcat et l’effacement des femmes dans l’histoire… réduirait à néant une chercheuse latino-américaine noire qui a tout dit six ans avant lui ? Lui ?? On n’y croit pas.
C’est comme si un curé prêcheur de chasteté le jour tenait une maison-close la nuit ou qu’un militant vegan ouvrait en cachette un Burger King. Sa stratégie de défense aujourd’hui paraît bien faible : « Je n’avais pas eu l’occasion de lire son livre ». Traduisez : « Moi, grand intellectuel parisien avec 45 000 followers, qui suis les comptes latino-américains sur Instagram depuis 2021, qui voyage au Mexique pour promouvoir mon féminisme, et dont les livres sont traduits en espagnol… ben non, je n’ai jamais entendu parler d’un bouquin pourtant connu en Amérique latine qui porte sur le même sujet. » Le niveau de crédibilité est faible.
Le silence initial, puis la défense minimaliste, font penser qu’Esther Pineda a des raisons solides d’avoir une dent contre le champion parisien de la « justice de genre» (sic). Qui se satisferait de « J’ai cité beaucoup de chercheuses… mais pas celle-là… » ? Oups. Fâcheux pour la « science », surtout celle-là. L’éditeur, Seuil, annonce qu’il est « en train de lire » le livre de Pineda G. en décembre 2025. Comme l’ouvrage de la chercheuse est sorti en 2019, vu le rythme, ils finiront la préface en 2030… On comprend mieux, à ce stade, pourquoi le grand déconstructeur de la masculinité toxique voyait dans la galanterie un geste pervers de domination : sur ce point au moins, il s’est montré parfaitement cohérent. Mais comme c’est Noël et qu’il y a un gâteau, voici venir la cerise:
Les couvertures des deux livres arborent des jaquettes presque jumelles: un squelette inquiétant, façon calaveras mexicaines, rôdant autour d’une femme. Coïncidence ? À ce niveau, ce serait comme voir deux invités débarquer à une soirée costumée en clowns strictement identiques, l’un jurant à l’autre : « Je ne t’ai jamais vu de ma vie. »
Ainsi se clôt cette tragi-comédie académique : notre Tartuffe féministe, après avoir prêché la vertu à la cantonade, se retrouve apparemment démasqué pour un chef-d’œuvre absolu d’hypocrisie dans le registre Faites ce que je dis, pas ce que je fais. Encore un prédicateur qui s’emmêle dans son sermon et dont la vie réelle démasquée livre soudain un abîme. Cette année, le Sapin de la morale bienpensante a perdu quelques aiguilles et son étoile. Quant au père Noël, il a passé le livre de notre compatriote à la broyeuse. Recyclage éthique oblige. Lisez plutôt Esther Pineda, même si c’est en espagnol.
L’Amérique du Sud penche de plus en plus à droite. Sitôt élu dimanche soir, José Antonio Kast, nostalgique de Pinochet, a rappelé qu’il donnait aux quelque 340 000 étrangers illégaux jusqu’au 11 mars, jour de son investiture, pour quitter le pays de leur plein gré…
Comme attendu, le candidat de droite, José Antonio Kast, 59 ans, avocat se réclamant ouvertement de l’ancien dictateur Augusto Pinochet, a très largement remporté, avec une avance de 17 points, dimanche 14 décembre, le second tour de l’élection présidentielle au Chili. Il a recueilli 58,3 % des suffrages contre 41,7 % pour sa rivale, Jeannette Jara, communiste qualifiée par la presse locale de « modérée ». Celle-ci avait été désignée candidate à l’issue d’une primaire de l’ensemble de la gauche, incluant la Démocratie chrétienne.
José Antonio Kast double son score
« C’est le pire résultat qu’a enregistré la gauche depuis le retour de la démocratie en 1990 », a souligné lundi le très conservateur El Mercurio, principal quotidien du pays. De son côté, l’autre grand quotidien, le libéral La Tercera, a estimé qu’il s’agissait d’une « très amère défaite ». Deux seules fois au cours des 35 années qui ont suivi le rétablissement de la démocratie en 1990, période durant laquelle la gauche gouvernait avec le centre au sein de l’alliance dite de la Concertation, elle a été battue : en 2010 et en 2017, par une droite classique qui avait pris ses distances avec Pinochet. Elle avait alors obtenu respectivement 48 % et 46 % des voix.
Entre les deux tours, M. Kast, qui avait recueilli 23,9 % au premier, a plus que doublé son score, tandis que Mme Jara, arrivée en tête avec un très décevant 26,85 %, n’a progressé que d’une quinzaine de points. Le succès de M. Kast était acquis dès le soir du premier tour. Les deux autres candidats de droite, Johannes Kaiser, un peu le pendant chilien de Javier Milei, et Evelyn Matthei, représentante de la droite classique et héritière politique de l’ancien président Sebastián Piñera, ont appelé sans la moindre réserve à voter pour lui. Le candidat populiste Franco Parisi, arrivé troisième, avait pour sa part laissé la liberté de choix à ses électeurs. Une bonne partie d’entre eux s’est reportée sur Kast, qui est ainsi arrivé en tête dans l’ensemble des seize régions et dans 90 % des communes.
Cette victoire écrasante de Kast, qui fait de lui le président le mieux élu depuis le rétablissement de la démocratie, interroge. Elle est en quelque sorte une réhabilitation sur la pointe des pieds de l’ancien dictateur dont le régime, tant sur le plan institutionnel qu’économique, a survécu à sa chute en 1990, à l’issue d’un référendum portant sur son maintien au pouvoir. C’est toujours sa Constitution, datant de 1980, qui est en vigueur. Réformée à la marge en 2005, elle a vu les articles instaurant une forme de tutelle de l’armée sur le pouvoir civil abrogés, mais le reste est demeuré grosso modo inchangé. Quant au système économico-social ultralibéral, inspiré par l’école de Chicago de Milton Friedman, il n’a connu que des corrections cosmétiques.
Finis les artifices !
En conséquence, pour la politologue chilienne Stephanie Alenda, l’élection de M. Kast « clôt en réalité, explique-t-elle au quotidien espagnol El País, un cycle politique qui met fin à la dichotomie entre dictature et démocratie », laquelle prévalait de manière quelque peu artificielle. Elle constitue en somme un aboutissement logique, M. Kast ne proposant pas un rétablissement de la dictature, mais la pérennisation du modèle de société pinochétiste, modèle que, convient-il de le souligner, l’alliance entre le centre et la gauche, qui a exercé un pouvoir hégémonique pendant plus de trois décennies, n’a jamais véritablement remis en cause.
Le président élu s’était présenté une première fois en 2017. Il s’affichait alors clairement comme héritier de Pinochet et faisait figure de candidat folklorique. Il n’avait recueilli que 7 % des suffrages. Il récidive en 2021 et, là, surprise : il accède au second tour. Mais il est battu, 46 % contre 54 %, par le candidat de gauche Gabriel Boric, président sortant qui n’a pas pu se représenter, la Constitution limitant à deux le nombre de mandats présidentiels non consécutifs.
Cette année-là, après des émeutes très violentes de 2019 contre la vie chère, provoquées par une hausse du ticket de métro et bus à Santiago, la capitale, la campagne avait été axée les questions sociales. Cette fois-ci, c’est M. Kast qui a donné le ton en imposant le thème de l’insécurité consécutive à un afflux massif d’immigrés essentiellement vénézuéliens. La candidate de gauche a reconnu son erreur d’avoir négligé cette préoccupation partagée par une majorité d’électeurs des classes populaires, les premiers affectés.
Dimanche soir, M. Kast a rappelé qu’il donnait aux quelque 340 000 étrangers illégaux jusqu’au 11 mars, jour de son investiture, pour quitter le pays de leur plein gré. Quant à ceux qui sont en règle et ont un travail, ils n’ont pas souci à se faire. Ils sont les bienvenus, a-t-il affirmé.
Sa victoire s’inscrit aussi dans un glissement à droite de l’Amérique latine entamé en décembre 2023 par l’élection de Javier Milei en Argentine, puis conforté, à la surprise générale, par son succès aux législatives de mi-mandat. Le 8 novembre, le démocrate-chrétien, Rodrigo Paz Pereira, le candidat qu’on n’avait pas vu venir, était élu à la tête de la Bolivie, mettant fin à deux décennies de régime ethnico-socialiste d’Evo Morales, aujourd’hui retranché dans son fiel du Chapare, région de la culture de la feuille de coca très liée au narcotrafic.
Des élections générales doivent avoir lieu au Pérou en avril prochain et en Colombie en mai. La droite est, d’après les études d’opinion, en position de l’emporter. Au Brésil, le mandat de Lula expire à l’automne 2026. Il a laissé entendre qu’il serait disposé à se succéder. À ce stade, s’il se présente, il apparaît comme favori. Mais au sein de la gauche brésilienne, certains s’interrogent : Lula est-il encore réellement de gauche ou s’est-il mué en cacique se revendiquant de gauche ?
La ministre de l’Agriculture Annie Genevard est en première ligne pour faire comprendre le bien-fondé des procédures actuelles de lutte contre la dermatose nodulaire contagieuse, très critiquées par certains éleveurs. Assurant que la situation est sous contrôle, elle a rappelé que 111 foyers ont été détectés en France entre le 29 juin et le 13 décembre 2025 et a annoncé un déplacement mardi à Toulouse pour échanger avec les éleveurs et lancer une campagne de vaccination d’un million de bêtes. Pendant ce temps, et alors qu’une crainte existentielle plus sourde touche le monde agricole, la France demande à la Commission européenne le report des « échéances » prévues cette semaine concernant le Mercosur…
La révolution d’atmosphère peut éclater à tout instant. Son centre névralgique bouillonne au cœur de la France oubliée, en quête de sa souveraineté perdue. La brutalité des technocrates bruxellois et des dirigeants européistes peut à tout moment enflammer la colère paysanne. Les premières révoltes en sont l’avant-garde. L’indignation des éleveurs, partie vendredi d’une ferme de Bordes-sur-Arize (Ariège) sommée par les autorités d’abattre ses 208 vaches pour prévenir d’une contamination à la dermatose nodulaire contagieuse, risque de se répandre.
D’autant que la ratification du Mercosur (ouverture au marché de l’Amérique du Sud), prévue jeudi par l’Union européenne, importerait de la viande bovine sans contraintes sanitaires. La promesse faite à l’Ukraine d’entrer le 1ᵉʳ janvier 2027 dans l’UE ajouterait à la concurrence déloyale. La Coordination rurale (droite), qui a lancé la protestation le 11 décembre, a été rejointe par la Confédération paysanne (gauche), tandis que la FNSEA avalise les protocoles de « dépeuplement » de l’Autorité européenne de sécurité des aliments. En fait, se dessine la même inhumanité hygiéniste qui, face au Covid, avait imposé au nom de la science un confinement irréfléchi défendu par l’Organisation mondiale de la santé et l’UE.
Une fois de plus les alternatives, qui pourraient être proposées par des vétérinaires après des appréciations sur le terrain, sont décrétées irrecevables par de lointains sachants élevés à l’air climatisé des bureaux. Les répressions, qui ont mobilisé la gendarmerie et des engins militaires, n’ont fait que rajouter l’aigreur à la détresse d’un monde rural qui refuse de disparaître.
Cette crainte existentielle de voir s’effacer une profession, ancrée dans la civilisation, n’est pas propre au monde agricole. Le sort des éleveurs de vaches, qui lentement laissent la place, est plus généralement celui que ressentent les Français attachés à leurs racines, leur territoire, leur mode de vie. Ce que subit la fragile société rurale, jugée inutile par ses maltraitants hauts placés, est le produit d’un demi-siècle d’indifférences élitistes pour le peuple ordinaire. Ce mépris pour les « ploucs » est porté par des dirigeants sans affect, subjugués par le sans-frontiérisme, l’homme nomade, le citoyen déraciné. Leurs violences identitaires, ajoutées à l’envahissement technocratique des fabricants de normes et d’interdits, ont mis bien des Français en état de légitime défense. Nicolas Sarkozy reconnait l’incandescence de la nation quand il explique, dans Le Point cette semaine: « Les conditions d’une explosion ont rarement été à ce point réunies en France ». Le JDD rapportait, hier, que certains gendarmes auraient refusé d’intervenir, vendredi, contre une population qui leur est sociologiquement et culturellement familière. La résistance des paysans pour redonner à la France sa souveraineté alimentaire peut entrainer derrière elle ceux qui, plus généralement, sont devenus sensibles à la défense de la cause nationale. Une goutte d’eau peut être incendiaire.
Pour la première fois, dans un rapport publié le 11 décembre, Amnesty International a accusé le Hamas d’avoir perpétré des crimes contre l’humanité lors des attaques du 7-Octobre. Dans le même temps, hier en Australie, deux islamistes — un homme de 50 ans et son fils de 24 ans — ont ouvert le feu sur une plage où se déroulait une célébration de la fête juive de Hanouka, faisant au moins quinze morts et des dizaines de blessés.
Il aura fallu plus de deux ans à Amnesty International pour finir par dire, dans son rapport du 11 décembre dernier, ce que tout le monde avait déjà compris. Le 7 octobre n’était ni une zone grise ni un chaos mal documenté, mais une attaque programmée contre des civils, avec son immense cortège de morts, de corps profanés, de femmes violées, d’otages malmenés et exhibés. Les faits étaient là. Ce qui manquait, ce n’était pas la lumière, mais le courage de l’allumer.
Ce retard n’est pas un épiphénomène. Il est devenu le symptôme d’un monde qui hésite à nommer certains crimes quand leurs victimes dérangent l’ordre moral dans lequel on s’est installé.
Sipa
Et puis, ce dimanche, il y a eu Sydney. Une plage, des bougies, de la musique, des chants. Des gens réunis, visibles, reconnaissables, paisibles, pour fêter Hanouka face à la mer. C’est précisément ceux-là – qui n’étaient pas là par hasard – qui ont été visés comme des lapins de foire. Shootés, dézingués, butés à la kalachnikov.
Sydney n’est pas le pogrom du 7 octobre, bien sûr. Le théâtre n’est pas le même, ni l’ampleur du massacre – et un courageux dénommé Ahmed a sans doute permis d’épargner des vies. Mais la différence n’est pas de nature, seulement de degré. Dans les deux cas, la violence islamiste obéit à la même logique. On ne frappe pas des individus pour ce qu’ils font, mais un groupe pour ce qu’il est, en l’occurrence des juifs. La mort devient un message, le corps, un argument, la cible, une identité.
C’est exactement ce que le droit international a tenté de penser après 1945. Raphael Lemkin l’avait compris avant tout le monde, le crime commence bien avant les charniers, au moment où un groupe humain est déclaré indésirable. Il ne s’agit pas de quantité de morts, mais de désignation.
On se rassure souvent avec les chiffres. On se dit qu’il faut attendre, comparer, contextualiser. Illusion confortable. Le droit ne demande pas combien sont morts, mais pourquoi ils ont été visés. Le véritable scandale n’est donc pas seulement qu’Amnesty ait mis plus de deux ans à reconnaître l’évidence du crime contre l’humanité perpétré par le Hamas et les autres groupes palestiniens, mais de trouver ce délai acceptable.
Le 7 octobre relevait de cette dynamique génocidaire. Sydney en montre aujourd’hui la version réduite, presque nue, débarrassée de toute excuse géopolitique. Un même crime contre l’humanité derrière lequel, dit-on, la main assassine de l’Iran.
Le crime contre l’humanité n’est pas seulement un crime contre des hommes, selon Hannah Arendt, mais contre l’humanité elle-même, parce qu’il nie à certains le droit d’appartenir au monde commun. C’est cela, précisément, qui se joue quand des hommes, des femmes et des enfants sont attaqués en tant que juifs, que ce soit dans un kibboutz ou sur une plage australienne.
À force de différer les mots, on finit par différer les consciences. On ne nie pas les crimes, certes, mais on les ajourne, on les entoure de précautions, on les contextualise, on attend que le moment soit politiquement respirable pour les qualifier. En français, cela s’appelle de la veulerie.
Et qu’est-ce que la veulerie ? C’est une lâcheté qui a appris à bien s’habiller, qui parle doucement, qui invoque la prudence, et qui se donne des airs de sagesse pour ne pas avoir à risquer l’essentiel.