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Ukraine: l’opération Vivaldi et le retour du brouillard de guerre

L’analyse militaire et géopolitique de Gil Mihaely


Ukraine: l’opération Vivaldi et le retour du brouillard de guerre
Sloviansk, est de l'Ukraine, 16 septembre 2026 © Cameron Jones-Manley/ZUMA/SIPA

Si les drones et capteurs militaires variés ont rendu le champ de bataille largement transparent dans la guerre en Ukraine, cela ne signifie pas que les intentions de l’adversaire sont transparentes, analyse Gil Mihaely.


Depuis quatre ans, la guerre en Ukraine semblait avoir consacré deux formes de transparence, celle du champ de bataille, quadrillé par les drones, et celle de l’information, alimentée en permanence par les satellites et les réseaux sociaux. La contre-offensive menée par le 3ᵉ corps d’armée d’Andriy Biletsky autour de Lyman oblige à nuancer ces deux certitudes.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, s’est progressivement imposée la conclusion que le champ de bataille moderne serait devenu transparent. Les drones surveillent les routes, repèrent les concentrations de troupes et suivent les véhicules jusqu’à leurs positions. Les satellites photographient les bases et les dépôts. Les interceptions électroniques révèlent les mouvements des états-majors.

Dès qu’une unité importante se rassemble, elle s’expose aux drones FPV, à l’artillerie guidée et aux missiles. Dans ces conditions, les grandes colonnes blindées et les concentrations de forces caractéristiques des guerres du XXᵉ siècle semblaient condamnées. L’échec russe devant Kiev en 2022, puis les difficultés de la contre-offensive ukrainienne de 2023, avaient nourri cette conviction : il serait désormais presque impossible de préparer et d’exécuter une manœuvre importante sans être repéré, puis frappé.

Une seconde transparence paraissait tout aussi solidement établie. Les images satellitaires commerciales, les vidéos géolocalisées, les messages publiés par les soldats et l’activité des analystes en sources ouvertes – l’OSINT, Open Source INTelligence – permettraient de suivre presque en temps réel l’évolution du front. Les armées pourraient encore dissimuler leurs intentions, mais non leurs opérations pendant plusieurs semaines. Les cartes de DeepState, de l’Institute for the Study of War et de dizaines de comptes spécialisés semblaient avoir relégué le vieux « brouillard de guerre » au passé. L’opération Vivaldi, conduite dans le nord de l’oblast de Donetsk par le 3ᵉ corps d’armée ukrainien du général Andriy Biletsky, remet en cause ces deux certitudes.

La bataille du saillant de Lyman

Des Ukrainiens inspectent des véhicules russes abandonnés, région de Kharkiv, 7 mars 2022 © Marienko Andrew/AP/SIPA

Depuis plusieurs mois, les forces russes avaient constitué au nord de Lyman une vaste zone d’infiltration. Le front n’y formait plus une ligne continue, mais un enchevêtrement de positions, de petits groupes d’assaut et de zones grises. En progressant autour de Yarova, Serednie, Novoselivka, Oleksandrivka et Korovii Yar, les Russes menaçaient les approches de Lyman et, au-delà, l’ensemble formé par Sloviansk et Kramatorsk, la fameuse « ceinture fortifiée » qui protège encore le cœur du Donbass ukrainien.

Ce saillant, présentait pour les Russes l’avantage de rapprocher leurs unités de Lyman, mais aussi une faiblesse classique car plus une avancée forme une poche étroite, plus ses flancs et ses voies logistiques deviennent vulnérables. C’est cette vulnérabilité que le 3ᵉ corps d’armée de l’Ukraine commandé par le général Biletsky a exploitée.

L’opération, baptisée Vivaldi, aurait commencé dès le mois de mai 2026. Pendant près de quatre mois, les Ukrainiens ont attaqué les réseaux logistiques russes, réduit les poches d’infiltration reprenant progressivement les positions permettant de tenir le saillant. Mais ce n’est que le 15 septembre que Biletsky a officiellement reconnu l’existence de l’offensive.

Selon le bilan officiel communiqué par le 3ᵉ corps, les forces ukrainiennes ont nettoyé 75 kilomètres carrés de zones infiltrées et repris 10 kilomètres carrés supplémentaires. Serednie a été libérée, tandis que Novoselivka, Oleksandrivka, Yarova et les abords de Korovii Yar ont été débarrassés des groupes russes. Biletsky affirme également que l’opération a durement frappé les 20ᵉ et 25ᵉ armées russes.

L’un des résultats les plus importants aurait été obtenu contre la logistique russe. Les frappes ukrainiennes auraient détruit des dépôts et contraint les Russes à démonter une partie de leur dispositif d’approvisionnement en carburant, désormais repoussé jusque dans la région de Voronej. La ville de Voronej se trouve à environ 320 kilomètres à vol d’oiseau du front de Lyman, et probablement entre 400 et 450 kilomètres par la route, soit un trajet aller-retour de 800 à 900 kilomètres. Un camion-citerne ne peut donc guère effectuer plus d’une rotation tous les deux jours. À titre d’exemple, acheminer 500 mètres cubes de carburant par jour exigerait 25 livraisons quotidiennes par des citernes de 20 mètres cubes et une flotte d’au moins 50 camions. Il ne s’agissait donc pas seulement de reprendre des villages, mais de rendre le saillant progressivement intenable.

Une manœuvre reste possible

Vivaldi montre d’abord que la transparence du champ de bataille n’interdit pas toute manœuvre. Le 3ᵉ corps a réussi à coordonner, sur plusieurs mois et sur un secteur relativement étendu, des unités d’assaut, des moyens mécanisés, de l’artillerie, des drones et des capacités de guerre électronique. Il a concentré suffisamment de forces et de moyens pour reprendre l’initiative à deux armées russes et réduire un saillant menaçant.

Il faut néanmoins être précis. Les informations actuellement disponibles ne permettent pas d’affirmer que Biletsky a rassemblé une grande masse de blindés, puis lancé une percée mécanisée comparable aux offensives du XXᵉ siècle. Aucun ordre de bataille fiable ni aucun décompte des chars et véhicules ukrainiens engagés n’a encore été publié.

Sa véritable nouveauté est peut-être ailleurs. Les Ukrainiens ont réussi à produire une concentration des effets sans nécessairement créer une concentration durable et visible des plateformes. Les unités peuvent être dispersées, puis agir de manière coordonnée sur un secteur choisi. Les drones frappent les positions et les voies logistiques ? la guerre électronique dégrade les moyens d’observation adverses ? l’artillerie isole le champ de bataille ; de petits groupes d’assaut s’infiltrent et enfin les blindés interviennent ponctuellement pour transporter, protéger ou appuyer l’infanterie.

La masse n’a donc pas disparu, mais elle change de forme. Ce que l’on concentre n’est plus forcément une colonne de dizaines de chars stationnée à proximité du front. Ce sont des renseignements, des feux, des drones, des brouillages, des équipes d’assaut et des véhicules blindés réunis pendant une durée limitée autour d’un même objectif. Le champ de bataille reste transparent, mais cette transparence n’est ni permanente ni uniforme. Chaque camp cherche à aveugler l’autre, à détruire ses drones, à brouiller leurs fréquences et à créer localement une fenêtre pendant laquelle il peut agir. À l’image du combat aérien, l’enjeu n’est plus nécessairement de devenir invisible, mais de voir l’adversaire quelques minutes avant qu’il ne vous voie.

Quatre mois sous le radar de l’OSINT

La seconde leçon de Vivaldi est peut-être encore plus frappante. L’opération aurait duré près de quatre mois sans que son ampleur soit comprise par les médias et les observateurs extérieurs. Des combats avaient été signalés, certaines images étaient disponibles et les cartes faisaient apparaître des changements locaux. Pourtant, ces éléments n’avaient pas été assemblés en une image cohérente révélant l’existence d’une contre-offensive organisée à l’échelle d’un corps d’armée.

Le secret n’a donc pas consisté à rendre chaque mouvement invisible. Il a consisté à empêcher l’adversaire et les observateurs de comprendre ce que signifiaient les mouvements visibles.

C’est une distinction essentielle. L’OSINT permet souvent d’établir qu’une unité combat dans une zone, qu’un véhicule a été détruit ou qu’un village a changé de mains. Il peine davantage à déterminer l’intention du commandement, le calendrier de l’opération et le lien entre plusieurs actions apparemment distinctes. Des centaines de fragments d’information peuvent être publics sans que le plan qu’ils composent le soit.

Le 3ᵉ corps semble également avoir imposé une discipline de communication inhabituelle. Peu d’images ont été publiées pendant les phases critiques. Les unités engagées n’ont pas revendiqué immédiatement leurs avancées et le commandement a attendu que les gains soient consolidés avant de révéler l’existence de Vivaldi. C’est ce que les militaires appellent l’OpSec, contraction d’Operational Security, ou sécurité opérationnelle, cet ensemble des mesures destinées à empêcher l’adversaire de reconstituer un plan à partir d’informations apparemment anodines (photographies, vidéos, géolocalisations, mouvements d’unités ou messages de soldats). Cette discipline a d’autant mieux fonctionné que l’attention des observateurs restait fixée sur d’autres secteurs du front.

Biletsky continue d’ailleurs d’entretenir l’incertitude. En annonçant que Vivaldi comporte « quatre saisons » et que seule la première a été révélée, il laisse entendre que l’opération se poursuit ou qu’elle comprend plusieurs phases distinctes. Son appel au silence informationnel confirme que la communication publique fait désormais partie intégrante de la manœuvre.

Le brouillard n’avait jamais disparu

Vivaldi ne signifie pas que les drones sont devenus inutiles, que les blindés peuvent de nouveau circuler librement ou que l’OSINT est incapable de suivre une guerre. L’opération ne renverse pas les enseignements des quatre dernières années. Elle en révèle plutôt les limites.

La transparence tactique n’entraîne pas automatiquement la transparence opérationnelle. On peut voir un char sans comprendre pourquoi il est là. On peut géolocaliser une attaque sans savoir qu’elle constitue une phase d’un plan engagé trois mois auparavant. On peut observer chaque arbre sans distinguer la forêt.

La réussite de Biletsky ne consiste donc pas à avoir fait disparaître les capteurs adverses ni à avoir restauré les grandes concentrations blindées d’autrefois. Elle consiste à avoir retrouvé une liberté de manœuvre à l’intérieur même d’un champ de bataille saturé de capteurs. Son corps a dispersé ses moyens, concentré leurs effets et contrôlé la circulation de l’information assez longtemps pour surprendre aussi bien l’adversaire que les observateurs. Bref, un Vivaldi ne fait pas le Printemps !




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est historien et directeur de la publication de Causeur. Dernière publication, "La culture du combat en Israël" (Valeurs Ajoutées Éditions, 2026).

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