Causeur a le grand plaisir d’annoncer l’arrivée dans son équipe de Louis Sarkozy – n’oubliez pas ce prénom. L’auteur de Napoléon Bonaparte : L’Empire des livres (Passés composés) interviendra comme chroniqueur au long cours sur notre site et dans notre mensuel. Pour son premier reportage, Louis est parti en Louisiane, où il a rencontré Richard Lipsey, 87 ans, le plus grand marchand d’armes d’Amérique. Un monument de poudre et de bonnes manières.
À Bâton-Rouge, en Louisiane, l’extrême pauvreté et l’opulence se mêlent de rue en rue. En sortant d’un quartier pauvre, nous franchissons la grille neuve de Lipsey’s, le plus grand distributeur indépendant d’armes à feu des États-Unis. C’est une forteresse des temps modernes. Les grandes portes vitrées blindées s’ouvrent, et une aimable dame nous reçoit. Derrière elle s’élève un ours blanc empaillé, dressé sur ses pattes arrière, qui doit mesurer deux mètres cinquante. À ses pieds, une Gatling, l’une des premières mitrailleuses de l’Ouest américain, pointe son canon sur l’entrée des visiteurs. Le ton est donné.


Southern gentleman
Nous avons rendez-vous avec Richard Lipsey, le bourreau d’ours et le président de la maison, icône du monde des armes à feu. Cela ne change rien au protocole : la réceptionniste nous demande nos pièces d’identité et nous prend en photo. Derrière la deuxième vitre blindée, elle nous annonce fièrement : « Même si Donald Trump venait, je lui demanderais son permis de conduire. »
On comprend pourquoi. L’entrepôt dans lequel nous entrons abrite en permanence entre 95 000 et 100 000 armes à feu. À l’arrière, les camions américains, ces mastodontes de cinquante-cinq tonnes à la calandre d’éléphant, s’accumulent le long des gigantesques quais de chargement et se succèdent chaque jour pour disséminer ces armes dans tout le pays.
À 87 ans, Richard est un fleuron de ce qu’on appelle encore, et de ce qui se fait de plus en plus rare, le southern gentleman. Chemise à carreaux à manches courtes rentrée dans un pantalon beige, montre noire et or, et ces baskets chics devenues indispensables à tout Américain d’importance qui veut à la fois tenir son rang et ne plus avoir mal aux genoux. Parce qu’il est du Sud et parce qu’il est de son temps, il parle lentement. Toutes les deux ou trois phrases, on a l’impression qu’il perd le fil de sa pensée. Mais ce n’est qu’une impression. Il incarne encore cette culture dont Tocqueville s’étonnait : en passant d’une rive de l’Ohio à l’autre, écrivait-il, on a le sentiment d’avoir changé de monde. Ici, tout va lentement. On prend son temps, parce qu’on a l’éternité avec soi.
A lire aussi: À Venise, vingt-cinq minutes pour applaudir Israël coupable
C’est aussi un homme à l’histoire légendaire. Jeune lieutenant de l’armée américaine, aide de camp du général commandant le district militaire de Washington, il est chargé de veiller sur la dépouille du président Kennedy pendant son autopsie, et c’est lui qui ferme le cercueil, devenant ainsi la dernière personne à avoir vu le visage du président.
Il nous raconte l’histoire de sa compagnie. Son père, revenu de la guerre dans les années 1940, propriétaire d’une petite société d’importation de fourrures, découvre deux immenses navires abandonnés par la marine américaine sur le fleuve Mississippi, ce géant sinueux, véritable colonne vertébrale du pays et du Sud. Son nom indien signifie « le père des fleuves », et il suffit de regarder la carte de ses affluents pour comprendre que le Mississippi est au Sud ce que le Nil est à l’Égypte.
Son père achète les navires et les vide aussitôt de tout ce qu’ils contiennent d’intéressant : compas, chaises, jumelles, lampes, puis transforme son magasin en surplus de l’armée et de la marine. C’est un succès. Quelques années plus tard, un ami parvient à le convaincre d’acheter une dizaine d’armes à feu. C’est le début du plus grand distributeur indépendant d’armes à feu du monde.
Un ancien monde
Il nous fait visiter ses locaux. Tout est neuf, brillant, moderne. Lui représente l’ancien monde. De sorte qu’on dirait qu’une faille s’est ouverte dans l’espace-temps. Cet immense entrepôt, qui regorge de mouvements et d’employés, est peuplé de robots automatisés clignotants qui sillonnent à une vitesse surprenante les autoroutes internes, transportant armes, lunettes, chargeurs et accessoires en tout genre d’un point à un autre. L’un de ces robots, clignotant en orange — ce qui indique qu’il est en train de livrer un paquet prioritaire —, lui heurte le bras pendant qu’il nous parle. Richard se retourne, donne une petite gifle au robot, incrédule, pointe le doigt sur son capteur et lui dit, avec son drawl sudiste : « Be careful now. » Bataille d’arrière-garde.
Malgré les tueries de masse, la bataille politique autour des armes à feu et un climat de plus en plus hostile, l’industrie cartonne. Richard, qui a laissé les rênes à sa fille Laurie, inaugurera l’an prochain de nouveaux locaux deux fois plus grands : un bâtiment administratif de trois étages, deux cents employés et un entrepôt encore plus immense. C’est elle qui commande désormais, et c’est à elle que l’on doit l’essor récent de la maison. Lui n’est plus que président d’honneur, guidant d’une main lente mais sûre, par l’expérience du passé.
A lire aussi: 25 ans après, l’héritage du 11-Septembre
Richard Lipsey ne craint pas que son industrie soit un jour régulée par le politique. Chaque fois qu’une administration démocrate a essayé, les ventes ont explosé. Dès qu’une tuerie de masse survient, le réflexe américain est d’acheter le plus d’armes et de munitions possible, par crainte d’une nouvelle tentative politique de leur soustraire leur précieux bien. « Ici, même les gens de gauche vous disent : vous n’enlèverez mes armes que de mes mains froides et mortes. »
Sa collection personnelle d’armes à feu est l’une des plus impressionnantes du monde. Il en compte à peu près un millier, parmi les plus belles et les plus rares. La plupart sont gravées à son nom, offertes par les géants de la manufacture (Glock, Ruger, Browning, Smith & Wesson) et portent son chiffre fétiche, le numéro 14. Il se désole que sa fille, pourtant véritable génie du business, mère des armes à feu américaines, ne les collectionne pas. Ses petits-enfants non plus. Il les regarde d’un œil attristé, sachant sa fin proche et contemplant le déclin annoncé de cet ordre si difficilement bâti.
A lire aussi: Affaire Guillaume Pley: l’animateur de Legend est-il la cible d’une vengeance des milieux d’affaires?
Alors qu’il nous reconduit à la sortie, je suis frappé par ce qu’il incarne : un aristocrate sudiste de la première moitié du XXe siècle qui donne des leçons de politesse à l’intelligence artificielle. Les changements du monde depuis sa naissance donnent le vertige, et pourtant il nage sur les deux rives à la fois, avec grâce. Il montre aussi que, malgré ce qu’on peut lire ou entendre, les armes américaines ne sont pas un caprice constitutionnel arriéré, mais restent ancrées dans la fibre sociale et culturelle du pays : plus de quatorze millions d’armes y ont encore été vendues l’an dernier. L’industrie a réussi sa modernisation et adapte ses arguments pour affronter les défis politiques et commerciaux de demain. Malgré les robots, c’est l’ancien monde qui perdure à Bâton-Rouge.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




