Le problème n’est pas qu’Adèle Haenel puisse dénoncer Israël comme «génocidaire», mais que le service public laisse ces accusations graves sans contradiction journalistique et supprime stupidement le replay, permettant aux «antisionistes» de dénoncer la soi-disant intervention du lobby de qui vous savez.
La comédienne Adèle Haenel était donc invitée à La Grande Librairie la semaine dernière. À la fin de l’émission, Augustin Trapenard lui offre son « Droit dans les yeux », cette carte blanche face caméra qui permet à l’invité de dire ce qu’il a sur le cœur.
Haenel choisit Gaza et déclame, en militante hallucinée qu’elle semble devenue: « L’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. » Puis elle appelle à « sanctionner Israël » et à « libérer la Palestine ».
Vous pouvez répéter ?
Adèle Haenel peut bien penser ce qu’elle veut et dire ce qu’elle veut. Ce n’est certainement pas moi qui vais réclamer qu’on coupe le micro à ceux dont les opinions me déplaisent. Je trouve qu’on pratique déjà beaucoup trop cet exercice en France.
Mais enfin, en face d’elle, il y avait un journaliste, et ce journaliste ne lui a rien demandé. Génocide ? La France « complice » ? Complice comment ? Par ses livraisons d’armes ? Par sa participation aux opérations militaires de Tsahal ? Par son soutien diplomatique à Israël ? De quoi parle-t-on exactement ?
Il n’a rien demandé. Le public a écouté religieusement ces assertions puisées dans le lexique du Hamas et de ses idiots utiles, applaudi Haenel, et on est passé au générique.
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Beaucoup plus que les opinions d’un astre dérivant, c’est bien cela qui provoque le malaise. Le mot génocide n’est pas un superlatif destiné à dire qu’une guerre est atroce et fait beaucoup de morts chez les civils. C’est une qualification juridique qui suppose notamment – rappelons-le pour la énième fois – une intention spécifique de destruction d’un groupe comme tel. Son application à l’affaire de Gaza fait l’objet d’une bataille juridique, historique et politique considérable et, à ce jour, aucune juridiction internationale – aucune – n’a condamné Israël pour génocide.
On peut toujours soutenir, malgré la faiblesse des preuves, qu’il s’agit d’un génocide, comme le font principalement les militants de la gauche radicale, mondialiste, anticoloniale, wokiste, etc., y compris bien sûr en infiltrant des ONG comme Amnesty International ou une commission d’enquête de l’ONU. Mais d’autres – juristes, historiens et spécialistes du génocide – contestent totalement cette qualification. Puisqu’il y a débat, il y avait donc de quoi poser une question.
France Télévisions s’est d’ailleurs aperçue du problème après coup. Le replay a été retiré, le groupe invoquant des saisines de l’Arcom et son obligation de respecter, sur les sujets controversés, une certaine diversité des points de vue. Étrange façon de faire du journalisme, tout de même. On ne pose pas la question quand l’invitée est là, puis on supprime l’émission quand elle est partie. Il fallait faire exactement l’inverse.
Effet Streisand
Comme on pouvait s’y attendre, l’affaire a immédiatement produit son petit supplément de poison. La députée LFI Ersilia Soudais a aussitôt expliqué sur les réseaux la disparition du replay par l’intervention de Caroline Yadan, autrement dit du « lobby ».
Le lobby. On ne saura pas lequel, qui aurait téléphoné, à qui, et pour demander quoi. Mais le mot suffit. Avec Israël, il possède même cet avantage formidable de rendre la preuve inutile. Un lobby agit dans l’ombre, son invisibilité même prouve son existence.
Nous voilà donc avec Israël génocidaire, la France complice et le lobby à la manœuvre. Tout cela dans un pays où les actes antisémites demeurent à un niveau historiquement élevé depuis le 7-Octobre. C’est là que les choses cessent d’être seulement ridicules car les mots finissent par fabriquer leur propre réalité. À force de répéter qu’Israël commet un génocide, ceux qui le défendent deviennent les défenseurs d’un génocide, et les juifs qui refusent de souscrire à cette accusation deviennent suspects de complaisance. Quant à la France, si elle est elle-même « complice », nous changeons de registre : elle devient partie prenante du crime.
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On devrait peut-être y réfléchir à deux fois avant de jeter ce genre de mots dans la chaudière médiatique. Surtout lorsqu’au même moment notre bon ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, en réponse à l’interpellation d’une étudiante militante, explique tranquillement dans un amphi dopé par les effluves du palestinisme ambiant : « De tous les pays du monde, je n’en connais pas d’autres qui aient fait autant pour la cause palestinienne que la France depuis le 7-Octobre. »
Depuis le 7-Octobre, a-t-il dit ! Comme l’a écrit Raphaël Enthoven, il y avait pourtant quelques autres manières de dater l’intérêt de la France pour la cause palestinienne. Il a choisi celle-là. Le lendemain du massacre ? Non. Le jour même du méga-massacre antijuif. Comme si le 7-Octobre était devenu le point zéro d’une mobilisation dont il conviendrait de dresser fièrement le bilan. Cette phrase est honteuse. Et si M. Barrot n’en a pas pris la mesure, c’est presque pire.
Pendant ce temps, des artistes, des militants, des élus répètent que la France est complice d’un génocide. Ils ne sont évidemment responsables ni d’un attentat, ni du jihadisme, mais ces bonnes âmes alimentent, bon gré mal gré, parfois avec un chalumeau, un climat dont on connaît les ravages. L’antisémitisme n’a pas attendu Adèle Haenel, et le terrorisme islamiste non plus, mais il faut être singulièrement aveugle pour ne pas comprendre ce que peut produire, dans certaines têtes déjà travaillées par la haine, l’idée répétée à satiété que la France aide à exterminer un peuple. Car si la France est réellement complice d’un génocide, que devient-elle dans l’imaginaire du fanatique ? Un pays innocent, ou un pays coupable ?
Les mots ne comptent pas pour des prunes. C’est pourquoi le service public ne devrait pas se contenter de les enregistrer comme un magnétophone.
Il ne fallait pas censurer Adèle Haenel, il fallait lui poser des questions. C’était plus simple, et c’était surtout le métier du journaliste animateur. Mais qui sait encore ce qu’est vraiment le journalisme?
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