Lyrique: Lucie de Lammermoor en VF, à l’Opéra-Comique. Un spectacle rédimé par la soprano Sabine Devieilhe.

Au tomber de rideau du premier acte, un philistin éructe, depuis un rang du balcon : « Coupez les micros ! c’est une honte ! ». Confondant spectacle lyrique et show de Céline Dion, le gougnafier croyait, de bonne foi, qu’une sono se chargeait de hausser le volume de l’orchestre et des voix – pratique évidemment contraire à tous les usages dans l’opéra, sauf à la rigueur dans le cas d’une production en plein air, – cf. Le trouvère au lac de Bregenz, par exemple. Louis Langrée, le directeur de l’Opéra-Comique, a dû se fendre après l’entracte d’une mise au point propre à rassurer les ignorants, et à rendre justice, au passage, à l’acoustique hors pair de cette petite salle Favart « qui a vu naître Pelléas et Mélisande » : n’en déplaise aux rustres châtrés de l’oreille, nul besoin de décibels augmentés pour faire sonner au naturel la fosse et le plateau de Lucie de Lammermoor.
Il n’en est pas moins vrai que, Speranza Scappucci au pupitre, la phalange Insula Orchestra joue fortissimo, décidément trop articulé, et sur un tempo prisant à l’excès le rubato. Aussi bien le chœur bien nommé accentus impose-t-il aux solistes sa surenchère de décibels, à lointaine distance de l’original en italien Lucia di Lammermoor (livret signé Salvadore Cammarano) pétri de plaintes déchirantes, et dont le legato, l’ample et ductile respiration laissent s’épanouir la mélodie dans une délectable onctuosité romantique.
Trois ans après son triomphe napolitain, le chef d’œuvre, quintessence du génie de Gaetano Donizetti, se voit versifié par les soins du duo Alphonse Royer & Gustave Vaëz, pour correspondre au goût français d’alors, et Lucie de Lammermoor triomphe en VF au Théâtre de la Renaissance. Moins traduite qu’authentiquement réécrite, c’est cette version qui prédominera chez nous au moins jusqu’au second XXème siècle, dans la partition révisée en son temps par Donizetti lui-même. Le spécialiste y repère aujourd’hui sans peine les coupures, les numéros reconfigurés, etc. qui tranchent avec la version transalpine – par exemple la disparition des personnages d’Alisa et de Normanno au profit du rôle de Gilbert, le perfide factotum, un duo du 2ème acte supprimé…
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Il faut souligner surtout – et c’est là l’essentiel – que, remontée d’un ton par le compositeur, la partition de Lucie… se colore très différemment de celle de Lucia… A l’âpreté dramatique se substitue ainsi une légèreté, une suavité presque guillerette par instants, percée d’aigus stridents, en particulier dans les pages confiées au rôle-titre. Dans la présente production, celui-ci se voit magnifié par la soprano Sabine Devieilhe, sylphide gracile toute de blanc vêtue, douée de cette aisance, de ce naturel éblouissant que lui confèrent une maîtrise technique superlative, mariée à une virtuosité sans égal dans les trilles et autres ornements redoutables dont l’écriture est émaillée – jusque dans la fameuse scène de la folie, à l’acte final : au soir de la première, le 30 avril, la salle en restait véritablement pétrifiée. S’ensuivait un tonnerre d’applaudissements et de bravos.
N’était cette réserve quant au surrégime auquel carbure le moteur de la cheffe, et à son volume sonore immodéré, on peut d’ailleurs s’enthousiasmer de l’ensemble de la distribution vocale. A commencer par le baryton Etienne Dupuis, qui campe l’intraitable et sombre frère de Lucie, Henri Ashton, avec une souveraine intensité. Sous les traits du jeune ténor Léo Vermot-Desroches dans cette première prise de rôle, Edgard Raverswood offre une expressivité riche en nuances, dans un phrasé d’une clarté absolue et un vibrato impeccablement tendu. Ténor malgache à la diction parfaite également, Sahy Ratia incarne quant à lui Sir Arthur avec un timbre solidement charpenté. Dans l’emploi du ministre Raymond Bidebent, le baryton-basse franco-irlandais Edwin Crossley-Mercer impose sa finesse et sa roide élégance, jusque dans une gestuelle singulièrement éloquente.
Les partis pris de mise en scène laissent davantage dubitatifs. Né au Kazakhstan en 1980, le Russe Evgeny Titov, également acteur, a choisi de poser sur un plateau tournant, recouvertes du même sinistre papier peint omniprésent, hideusement petit-bourgeois, fichées d’appliques verticales dispensant une violente lumière rouge, les parois d’un château labyrinthique dont se découvrent les pièces tour à tour, à la faveur des changements de tableaux successifs. Epaissement harnachés de cuir noir, les chasseurs écossais (qui forment le chœur) sont montrés ici comme une bande de soudards prédateurs violentant à l’occasion, torse nu voire froc aux chevilles, un double improbable de Lucie, exclave sexuelle évidemment. Signe de l’état de victime régressive à laquelle l’héroïne est assignée, la chambre de Lucie perdure dans son décor puéril, meublée de deux petits lits jumeaux, le sien et celui d’Henri, son frère, mâle dominant comme on l’aura compris. A un moment, on le verra d’ailleurs pousser de la fonte dans sa salle de gym. Cette lecture passablement schématique, mais bien conforme à la doxa du temps, culminera dans un climax sanguinaire empruntant à l’esthétique gore. L’indécision, d’un bout à l’autre, entre comique et tragique, joint à cette désinvolture frappée au coin de l’idéologie, interdit malheureusement au spectacle de trouver son équilibre. Le public d’ailleurs ne s’y trompe pas, qui ovationne à raison les chanteurs, Sabine Devieilhe au premier chef, et réserve ses huées à la régie.
Lucie de Lammermoor, opéra de Gaetano Donizetti. Durée : 2h40. Opéra-Comique, Paris. Les 4, 6, 8 mai à 20h, le 10 mai à 15h.
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