Un peu plus d’un siècle après sa première parution, le plus grand livre jamais écrit sur Debussy est réédité.

André Suarès signe avec Debussy (Éditions Le Condottiere) un livre inclassable, à rebours des discours critiques établis. Consacré au compositeur, l’ouvrage ne relève ni de l’essai savant ni de la biographie. Suarès y propose une approche intuitive, presque charnelle, de la musique. Il substitue à l’analyse une expérience vécue de l’œuvre, au risque de l’excès. Dans un paysage critique en perte de relief, ce geste retrouve une force inattendue.
Brûler plutôt qu’éclairer
Là où la critique contemporaine avance avec des précautions infinies – situant, contextualisant, entourant ses objets de références comme pour éviter d’avoir à les affronter directement – Suarès, lui, brûle. Comme le souligne Émilie de Fautereau Vassel dans sa préface, il refuse la distance ; son intuition « fonce comme un vautour au cœur de l’objet ». Dès qu’il parle de Claude Debussy, il ne cherche pas à équilibrer son propos. Il affirme : « Il a tout renouvelé ». La sentence est abrupte, brutale, sans l’abri d’aucune nuance. Elle ne s’embarrasse d’aucune réserve car elle revendique un point de vue absolu : celui de la ferveur.
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Le jet d’eau sonore
C’est que là où l’analyse musicologique se perd parfois dans les « tiges de plomb » de la technique, Suarès nous rend la matière même du son. Pour lui, Debussy est le « poète du vent et de l’écume ». Il ne s’agit pas d’une métaphore littéraire, mais d’une compréhension profonde de la révolution harmonique : l’accord n’est plus un système, c’est « le jet d’eau sonore », et la mélodie, « la gerbe qui s’éparpille ». Il admire cette économie du génie où « un seul accent doit tout dire ». Chez Suarès, on ne dissèque pas une partition : on boit un philtre. Il nous rappelle que pour comprendre Debussy, il faut « penser harmoniquement » et rejeter les « vapeurs stagnantes » des traditions stériles.
La décision nue
Certes, cette méthode a ses limites. L’absence de hiérarchie et la répétition des intuitions peuvent donner le sentiment d’un discours qui tourne sur lui-même. Mais ces faiblesses sont inséparables de sa force. Suarès ne corrige pas ses excès : ce sont eux qui rendent possible l’intensité de sa perception. Il accepte de se tromper pour ne pas affadir ce qu’il saisit. Comme le pressentait Jacques Rivière, Suarès finit par « faire chair » avec son sujet : il ne commente plus Debussy, il le recommence sous nos yeux.
Il nous rappelle ainsi une exigence oubliée : juger suppose de s’exposer. Il n’y a pas de critique sans prise de risque, sans possibilité d’erreur, sans engagement personnel. Suarès ne se dérobe jamais à cette « décision nue ». Face aux consensus mous, il nous offre ce qui manque le plus à notre siècle : une conscience en feu capable de reconnaître le divin dans l’éphémère.
198 pages
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