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Dénazification (des mainates)

Jean-Yves Jouannais, "Une forêt", Albin Michel, 2026


Dénazification (des mainates)
Jean-Yves Jouannais © Myriam Tirler

Histoire d’oiseaux


J’ai la chance d’habiter près d’une grande librairie, et chaque jour, à l’heure de ma promenade, mes pas m’y conduisent inexorablement. Je suis attiré par toutes ces piles de livres neufs ou de rééditions, dont le stock se renouvelle à l’envi au fil des saisons. Cela me permet d’en feuilleter en toute tranquillité quelques exemplaires, l’art de feuilleter étant pour moi l’un des plaisirs les plus délicats de l’existence. C’est aussi l’occasion d’échanger avec des libraires, et même d’écouter leurs conseils, quelquefois avisés. Vendre des livres n’est pas un métier facile. Le libraire doit deviner quel lecteur potentiel vous êtes, pour savoir quels ouvrages vous recommander. Un libraire ne doit pas tant servir ses propres goûts, que ceux, souvent cachés, de celui qui, déboursant une petite somme d’argent, espère trouver, dans cette transaction de confiance, rien de moins qu’une raison fiable de vivre.

L’oiseau mainate

C’est ce qui m’est arrivé il y a peu avec une jeune libraire, qui, ce jour-là, m’a déclaré : « Monsieur Miriel, j’ai peut-être un roman pour vous ! » Elle m’a conduit vers la table basse où sont présentées les parutions que les libraires ont lues et recommandent, et elle m’a tendu un exemplaire du roman de Jean-Yves Jouannais, Une forêt, aux éditions Albin Michel. Je ne connaissais pas cet auteur, mais j’avais déjà remarqué ce livre, grâce à son bandeau où est reproduit, peint à l’aquarelle, un oiseau au plumage violet, à la tête noire et au bec jaune. La légende indique qu’il s’agit d’un mainate, communément appelé merle des Indes. Originaire d’Indo-Malaisie, cet oiseau a la particularité d’imiter la voix humaine. On va voir que c’est un détail important pour l’histoire qui nous est racontée par Jean-Yves Jouannais. 

Une belle rencontre

Mais, avant de vous dire quelques mots de l’intrigue fascinante de ce livre, je voudrais relater qu’à quelque temps de là, j’eus la chance d’assister à une rencontre dans cette librairie avec Jean-Yves Jouannais lui-même. J’étais a priori intrigué par cet écrivain discret, spécialiste de l’histoire militaire et organisateur au Centre Pompidou d’un cycle de conférences à succès, L’Encyclopédie des guerres. J’étais heureux de pouvoir l’approcher. Pendant une heure, ce soir-là, Jouannais ne nous parla pas directement de son livre, mais de littérature en général.

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J’aurais dû prendre des notes, car j’ai tout oublié. Puis vint, après les questions du public, la séance finale de dédicaces. J’avais apporté mon exemplaire. J’arrivai devant lui et nous échangeâmes quelques mots au sujet de stratégie, matière qui m’a toujours passionné (c’est mon côté « situationniste »), et il écrivit la phrase suivante sur la page de garde, que j’ai trouvée très intuitive et parfaitement juste : « Pour Jacques-Émile Miriel, Une forêt, une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie. » Une inoubliable dédicace donc, en tout cas pour moi, qui me toucha, car je suis obsédé, comme une poignée d’autres d’ailleurs, par le déclin et la fin des empires, notamment de l’Europe.

L’Europe après la bataille

Revenons brièvement au roman de Jouannais, il en vaut la peine. Nous sommes ici, cela me frappe dès les premières pages, proche de l’univers d’un W. G. Sebald, cet écrivain culte allemand mort en 2001, auteur entre autres du livre essentiel De la destruction (sorti en 2004). Une forêt débute de manière assez simple : un capitaine de réserve de l’armée américaine arrive, en février 1947, dans la ville de Brême, alors en ruine. Jouannais décrit cette sensation d’un monde englouti, deux ans après la fin de la guerre : « La cendre, augmentée des vapeurs échappées des crématoriums — mercure de plombages dentaires —, était le résumé d’un monde qui venait de s’achever. » En attendant de connaître l’objet de sa mission, l’officier va s’immerger à loisir dans cette atmosphère prégnante d’Europe centrale. Le paysage, dévasté lui aussi, ressemble de fait à « une profonde forêt, après la bataille, après la stratégie », pour reprendre les mots de Jouannais dans sa dédicace. La dénazification est alors toujours en œuvre, et l’on se demande si la blafarde Allemagne pourra renaître un jour de ses cendres. Jean-Yves Jouannais fait très bien ressentir cette sensation de désolation irrémédiable, à travers la description presque phénoménologique de la solitude de son personnage principal et des paysages dans lesquels il marche de manière interminable.

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Sa mission de dénazification lui est communiquée. Eh bien, figurez-vous, elle a trait aux oiseaux, et plus précisément aux fameux mainates, dont j’ai parlé plus haut, qui peuplent la forêt. Ils ont appris, par mimétisme, à siffler les chants nazis quand les SS campaient au pied des arbres. On lui précise les faits suivants : « les mainates de la forêt de Hasbruch chantaient ce qu’ils entendaient, sans souci de la saison, ni de l’idéologie. Ils sifflaient à tue-tête le Horst-Wessel-Lied. » Or, une loi de 1945 l’interdisait expressément : « le Horst-Wessel-Lied, était-ilédicté, fait partie des signes d’organisations anticonstitutionnelles dont l’interprétation et la diffusion sont interdites, en raison de leur origine nationale-socialiste ». Je vous laisse découvrir comment la mission du capitaine va évoluer. Avouons que c’est une histoire intrigante, inattendue, sans doute dérisoire, et peut-être en même temps tellement significative de cet instant de l’humanité où tout sombre dans le non-sens et le chaos. C’est donc une histoire parfaitement moderne. Thomas Bernhard aurait pu l’intégrer à son recueil L’Imitateur, collection d’anecdotes étranges à portée philosophique. Je retrouve aussi avec délectation cet esprit-là dans Une forêt.

La conscience de l’insupportable

Une dernière remarque, très importante. Jean-Yves Jouannais a donné un nom particulier à son capitaine américain, dont la famille, comme il le note, émigrée au XIXᵉ siècle aux USA, est justement originaire d’Allemagne : il se nomme Lenz. Et plus précisément : Jacob Michael Lenz. Cela vous rappelle quelque chose ? C’est quasi l’exact homonyme du poète et dramaturge du Sturm und Drang, l’ami de Goethe. Lenz est surtout un texte posthume et inachevé de Georg Büchner, paru en  1839, qui met en scène la folie de ce personnage historique. C’est un classique de la littérature européenne. Il annonce Kafka et tous les autres. Il me semble que Jouannais a voulu nous dire deux choses qui lui tiennent à cœur, à travers cette reprise du nom de Lenz : d’abord, que son récit, Une forêt, est celui de la crise profonde de la culture européenne, qui a continué encore après-guerre. Et puis, il souligne que son personnage incarne lui aussi cette conscience douloureuse, qui finit chez Büchner dans la folie, comme il se concluait chez Heinrich von Kleist (autre incontournable) par le suicide. La folie ou le suicide, seule alternative à notre disposition désormais ? Je voudrais croire que non, mais le grave message d’Une forêt nous remet face aux réalités sérieuses. 

Jean-Yves Jouannais, Une forêt. Éd. Albin Michel, 107 pages.

Une forêt

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W. G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle. Éd. Actes Sud, coll. « Babel », 153 pages. 

De la destruction (Romans)

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Jacques-Emile Miriel, critique littéraire, a collaboré au Magazine littéraire et au Dictionnaire des Auteurs et des Oeuvres des éditions Robert Laffont dans la collection "Bouquins".

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