Accueil Culture Bonheur, mode d’emploi

Bonheur, mode d’emploi

La rentrée littéraire de Pascal Louvrier (5)


Bonheur, mode d’emploi
Jean-Paul Enthoven © JF PAGA

Et si le bonheur était devenu une idée subversive? Dans son Dictionnaire amoureux du bonheur, Jean-Paul Enthoven part en guerre contre le nihilisme, les passions tristes et les professionnels de la mélancolie. De Stendhal à Sagan, de Camus à Sollers, il convoque ses écrivains préférés pour défendre une vertu aussi désuète que nécessaire: le goût de vivre.


Jean-Paul Enthoven est un résistant. On le connaissait dandy, en pantalon blanc et chemise de lin, le visage toujours hâlé, lunettes aux verres bleutés, masquant un regard aux mille tempêtes indomptées, esthète écrivant dans un luxueux appartement en bordure d’un jardin abritant quelques œuvres célèbres de Rodin, dont la Porte de l’Enfer, pour surveiller les allers-retours – nombreux, paraît-il – de Satan, protégé par une bibliothèque où seuls les écrivains au style original et à la pensée puissante ont droit de cité.

Le défaitisme, cette autre mort

Avec son nouvel ouvrage, le Dictionnaire amoureux du bonheur, un régal d’érudition et de sagesse, disons-le d’emblée, Jean-Paul Enthoven prend les armes. Il monte au front, et l’ennemi se nomme le nihilisme. L’auteur de l’émouvant Si le soleil s’en souvient, où il racontait son enfance détestée sur l’autre rive de la Méditerranée, quand l’Algérie était encore française, attaque frontalement, laissant au passage la flatterie au vestiaire de l’arrivisme : « Depuis que l’époque, chahutée par des vents mauvais, a choisi de se prosterner devant l’envie, la mélancolie, le ressentiment, qui composent sa Nouvelle Trinité, le bonheur est devenu un idéal suspect chez les Modernes. » Ajoutons hors-la-loi. 

A lire aussi: Victor Hugo et François Cheng, compagnons d’éternité

Les passions tristes mènent le bal tragique des spectres shakespeariens trimballant leur sacoche de fioles aux poisons. Il poursuit : « Comme si, pour de mystérieuses raisons, l’esprit du temps s’était fait le serment de devenir allergique au miraculeux privilège d’exister et d’en jouir par-delà toutes les raisons que l’on aurait de s’y lamenter… » Le soleil des nihilistes est un soleil noir, et il n’a même pas l’élégance de la mélancolie. Je me souviens d’une question existentielle de Perken dans La Voie royale, de Malraux – que Jean-Paul Enthoven n’apprécie guère, à la différence de son ami BHL. La voici : « Et l’autre mort, celle qui est en nous ? » Cette autre mort, c’est celle qui nous empêche de vivre pleinement la vie, de la saisir par le col et d’en jouir malgré les cruelles épreuves. Cette autre mort s’appelle le défaitisme, le renoncement, l’oubli de ce que fut notre histoire, du courage de nos ancêtres, de la jouissance dans le dépassement de soi. Cette tiédeur de mort, Jean-Paul Enthoven la balaie avec force tout au long de son volumineux, et pourtant si léger, dictionnaire.

Le bonheur contre les passions tristes 

Dans son roman Soumission, Houellebecq ose cette phrase : « Le bonheur réside dans la soumission absolue. » Enthoven ne loupe pas le recordman du monde « du dégoût de vivre ». Il épouse tellement l’air du temps qu’il lui prédit le prix Nobel. L’attaque est directe, à la hussarde : « Sa recette, sa martingale, son assurance succès : style froid couleur béton serti d’obscénité. Des imparfaits du subjonctif et des points-virgules disposés en guirlande autour d’un décor hivernal humide. Une métaphysique urbaine très asphalt jungle, avec des trouées poétiques crachées en contretemps. » Il n’épargne pas non plus son physique, cette allure proche de la clochardisation, que je pense savamment entretenue. Mais n’allez pas croire que ce dictionnaire donne la recette miracle du bonheur. Pour cela, il faut aller voir un coach en bien-être, en relaxation, en détox. 

A lire aussi: Ambroise Thomas chez les fous

Ici, c’est l’érudition élégante qui prime. C’est une presque leçon de vie sans professeur. Parce qu’au fond, le bonheur, c’est bizarre. Le bonheur des écrivains si présents dans le livre, c’est tout aussi bizarre. Il faut les écouter, c’est-à-dire les lire, les écrivains, parce que, comme le disait Hemingway, « sans bonheur, c’est inspiration zéro ». Sollers, que j’ai beaucoup pratiqué, jouait Venise contre les institutions expertes en spleen. Le désir avant tout, l’ironie nécessaire, l’esquive quand l’encerclement hystérique est total. Enthoven résume : « L’essentiel, pour Sollers, était ailleurs, dans ce parti pris d’allégresse dont il avait fait son credo, tout en abandonnant les positions en vogue aux spécialistes de la tristesse et du peine-à-jouir. » Allégresse, désir, que ces mots ravivent la flamme intérieure ! Ajoutons-y le rire. Le rire pour contrecarrer les faux maudits, comme don Juan pourfendait les faux dévots.

La littérature comme art de vivre 

Dans cette recherche naturelle, surtout pas contrainte, du bonheur, le corps reste le meilleur allié. Il faut l’entretenir avec douceur et compréhension. Pas courir par 40 degrés sur le bitume pisseux de la grande ville. Un peu de nage, comme le préconise Paul Morand, très présent dans l’ouvrage, même si Enthoven précise qu’il admire toujours l’écrivain mais qu’il ne l’aime plus, quelques parties de tennis, de la mesure, de l’équilibre, surtout pour le désir, de la compagnie, mais choisie, de l’amour bien sûr, la « meilleure raison de vivre, d’être heureux de respirer, de trouver un sens à l’absurdité de l’univers, d’aller et venir dans une existence sans saveur quand l’amour n’y souffle pas ». Il arrive qu’on en souffre, qu’il nous jette hors de nous-mêmes, mais qu’importe, le poignard dans le cœur prouve qu’on est encore vivant. Enthoven se souvient de son premier baiser à Brighton : « Mais rien ne dira le bonheur mêlé de stupéfaction, de ravissement, d’angoisse et de panique que procure le premier baiser… » Qui se souvient de son premier baiser connaît la richesse du mot bonheur.

A lire du même auteur: Vive le jazz !

Avec un dictionnaire, on peut ouvrir les pages au hasard. À chaque fois, la prose de Jean-Paul Enthoven chasse les aigreurs et les acidités, comme le chante Charles Trenet. Sagan, tiens, elle l’a expérimenté, le bonheur. À toute vitesse, sur la route, la page blanche, devant la roulette du casino de Deauville. Le 8, à la répétition. Une fois couché, il indique l’infini, l’échappée libre, la liberté. Sagan prend son bolide, rejoint en Allemagne l’héritière de la marque Mercedes-Benz, le coup de foudre puis le coup de blues, retour sous la pluie. Elle en fait un roman, Des bleus à l’âme. Ça pique. Pas grave, on est vivant. Enthoven, à propos du cas Sagan : « Tenter, chaque fois, de croire que le pire peut être évité – ce qui n’est pas la plus mauvaise des tentatives. » Enthoven continue de citer ses fidèles compagnons de route : Voltaire, Stendhal, Casanova, Camus, etc. Fitzgerald, il en parle comme d’un cocktail à prendre au bar de la Closerie, ou ailleurs, « à base de littérature, de filles sexy, de Riviera, de luxe, de jolis spiders carrossés comme des insectes rutilants, de joies essentiellement provisoires ». Le cocktail bonheur-Enthoven n’est guère éloigné. Peut-être convient-il d’y ajouter du curaçao pour imiter le bleu du ciel de Capri, l’île aux bonheurs…

A lire aussi: Et la lumière fuit

Et puis, si vous ne pouvez pas voyager, sachez que le bonheur est également en soi. C’est sûrement l’une des plus belles révélations nées de la contemplation d’un crépuscule d’hiver. Enthoven ne résiste pas à lister ses bonheurs du matin. Je vous laisse les découvrir. À chacun les siens, l’essentiel étant de pouvoir en dresser la liste, à n’importe quel âge. Bien sûr, Enthoven met en garde contre les fausses exaltations, les fausses idoles – Sartre, par exemple –, les personnages littéraires révérés avec lesquels on ne peut rivaliser, les mirages idéologiques. Il prend l’exemple de la tombe de Casanova, ensevelie sous une dalle de béton par un gouvernement tchèque communiste trop occupé à museler le peuple.

Les bonheurs d’un antimoderne

Les pages se tournent et le portrait d’Enthoven se précise au fil de ses choix et de ses réflexions. Il y a belle lurette que l’écrivain a tourné le dos à ses « saisons progressistes », lui, l’admirateur de Marie-Antoinette, ulcéré par son destin tragique. Il prend ses gélules Stendhal, comme Jacques Laurent, qu’il a la délicatesse de nommer, relit Camus, en particulier Noces à Tipasa. Cet antimoderne – « être absolument moderne, c’est être l’allié de ses fossoyeurs » (Kundera) – ne se lasse pas de réciter par cœur ces quelques lignes du Nobel 1957 : « Nous marchons à la rencontre de l’amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l’amère philosophie qu’on demande à la grandeur. » Et cette conclusion – provisoire – si peu partagée : « Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile… »

Jean-Paul Enthoven, Dictionnaire amoureux du bonheur, Plon, 560 pages.

Dictionnaire amoureux du bonheur

Prix: 27,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 19,78 €




Article précédent En l’honneur de nos alliés australiens et néo-zélandais
Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération