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Noces de diamant pour deux légendes

Soixante ans après leurs débuts, McCartney et Jagger affrontent encore la scène


Noces de diamant pour deux légendes
Mick Jagger sur scène à Chicago, 27 juin 2024 © Timothy Hiatt/Shutterstock/SIPA - Paul McCartney sur scène à Glastonbury, 25 juin 2022. © Joel C Ryan/Invision/AP/SIPA

Entre deux morceaux industriels de Taylor Swift ou de Billie Eilish, on trouve encore des nourritures âpres et authentiques. Jagger et McCartney, monstres sacrés de la pop anglaise, refusent la mort. Leurs nouveaux disques sont imparfaits, chevrotants, bruyants: humains, en somme. Une impardonnable faute pour notre époque.


Jadis, la sortie d’une œuvre des Beatles et des Rolling Stones la même année aurait provoqué des émeutes devant les magasins et des débats passionnés. Mais le disque n’est plus cette épiphanie qui devait changer notre vie à jamais, et les poupées en plastique – Taylor Swift, Billie Eilish – règnent sur une musique dématérialisée. Bien sûr, les commentateurs ont couvert largement l’actualité des deux grandes forces musicales anglaises du siècle dernier. Ils ont ressenti un haut-le-cœur en découvrant cet été la pochette hideuse du 25e album des Rolling Stones, Foreign Tongues. Le dessin, signé du peintre Nathaniel Quinn, montre une sorte de Dorian Gray, le visage défiguré par ses débauches passées. Oserions-nous dire, si on était méchant, qu’il représente son leader octogénaire Mick Jagger ? À côté, la couverture du 33 tours (parlons vieux) de l’ancien maître à jouer des Beatles, Paul McCartney, The Boys Of Dungeon Lane, débarqué discrètement au printemps, ressemble à un faire-part élégant. C’est un panneau indiquant une rue de Liverpool, Dungeon Lane, que son neveu Josh a tracé. McCartney et son ami John Lennon ont toujours chanté le quartier de leur enfance, de Penny Lane à l’orphelinat Strawberry Fields, plaçant la rêverie nostalgique au cœur de leur créativité. Ils ciselaient une pop de chambre, ensemencée par les coulées de violons et les trompettes de Bach, quand les Rolling Stones, américanisés, insolents, sous la conduite de leur fondateur Brian Jones, puis de Mick Jagger, fonçaient comme un train à vapeur dans les paysages cotonneux de leur Mississippi imaginaire. La presse monta une rivalité exagérée entre les gentils garçons, auteurs du lustral Here Comes the Sun, et les voyous débraillés, créateurs des ténébreux Gimme Shelter et Sympathy for the Devil. « Entre les Beatles et nous, il y avait une vraie relation d’amitié, écrira le guitariste des Rolling Stones Keith Richards dans son livre Life. On fonctionnait dans l’admiration réciproque. Mick et moi, on était impressionnés par leurs harmonies et leur aisance à composer, tandis qu’eux enviaient notre liberté de mouvement et notre image. » À leurs débuts, les Beatles offrirent à ces crève-la-faim de Stones en panne d’inspiration un morceau, I Wanna Be Your Man, qui sera leur premier succès en 1964. Ces chers ennemis s’accompagnèrent affectueusement dans leurs tragédies, la noyade de Brian Jones le 3 juillet 1969 et l’assassinat de John Lennon le 10 décembre 1980. Finalement, la seule traîtrise que les Beatles infligèrent aux Rolling Stones fut de se saborder en 1970, leur imposant un duel inégal avec l’aura sacrée d’un fantôme. Comment se mesurer à un souvenir magnifique ? Cette interrogation a hanté Mick Jagger et Keith Richards toute leur vie, mais aussi McCartney. « J’espère que je mourrai avant d’être vieux », suppliaient les Who dans My Generation.

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Une course contre le temps

À la lecture des articles, c’est sur Paul McCartney que pèse la principale attente, comme si une forme de regret l’escortait. Les observateurs voient toujours en lui le « plus grand mélodiste vivant depuis le décès de Brian Wilson ». On ne prête qu’aux riches, dit le proverbe. Sa faute ? Avoir composé quelques-unes des plus belles pépites de la pop du XXe siècle, Yesterday, Eleanor Rigby, Hey Jude… et s’être constitué face au chambellan John Lennon une individualité précieuse, (presque) à la hauteur de l’héritage en semant des albums éclatants, Ram et Band on the Run.

Pour les Rolling Stones, que l’on a tout autant aimés (pas question de trancher), c’est différent. Mick Jagger, Keith Richards et Ron Wood ont mené des carrières solos modestes mais dès qu’ils réactivent leur pierre à feu, même fâchés, ils retrouvent leur formidable synergie, courant eux aussi après leurs splendeurs passées et leur dernier chef-d’œuvre cacheté, Exile on Main Street, en 1972. S’ils persévèrent – alors que Mick Jagger a avoué que « vieillir n’avait rien de bon » – c’est pour exister sur ce territoire que les Beatles ont perdu, la scène, ce monde réel contre l’évanescence de la nostalgie, surtout quand ce chamailleur de McCartney remet une pièce dans la machine en déclarant que les « Beatles étaient meilleurs que les Rolling Stones ».

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Il nous est ainsi donné de les comparer peut-être une dernière fois, à l’ombre des tombeaux à venir. Dans The Boys of Dungeon Lane, McCartney offre un récit en noir et blanc de souvenirs. Il raconte ses trajets d’écolier en bus aux côtés de son ami George Harrison, ses parents harassés de travail. Il déploie sa ligne orchestrale, claire et soyeuse, avec une voix chevrotante, à laquelle il est difficile de rester insensible. Peut-être écoute-t-on davantage chez lui la mémoire et l’existence que ses chansons imparfaites ? Certaines nous réveillent : Come Inside et Never Know, écrites avec son producteur Andrew Watt (le même que les Rolling Stones) ; Salesman Saint touche la grâce ; Days We Left Behind, évoquant la fragilité des âges, nous émeut.

À l’inverse du McCartney élégiaque, Mick Jagger se veut un personnage contemporain. On l’a vu cet été à la Coupe du monde de foot. Les Rolling Stones restent un groupe d’aujourd’hui, politique, à l’image de sa diatribe anti-Musk, Mr Charm. Il est aussi plus bling-bling, comme en témoigne sa pléiade d’invités inutiles, Robert Smith des Cure, Stevie Winwood, le « vieux copain » Paul McCartney qui a vitaminé sa basse. Foreign Tongues a été plus violemment éreinté que la complainte proustienne de McCartney. Pourtant, la voix de Mick claque toujours, et son armada, emmenée par les complices Keith Richards et Ron Wood, où résonne depuis l’au-delà la batterie de Charlie Watts, tourne comme une horloge. Les défauts du « plus grand groupe de rock du monde » sont une propension au vacarme, mais leurs qualités (plus insulaires) apparaissent en spectre, cette capacité à dégeler leur ancien son pur, dans la jolie pièce country Ringin’ Hollow, la reprise d’Amy Winehouse, You Know I’m No Good, et la version folk acoustique de Beautiful Delilah de leur idole Chuck Berry. Ce récit d’une séductrice ensorcelante nous renvoie au berceau des Rolling Stones quand, pleins de rêves, ils jouaient du blues, affamés et grelottant de froid dans leur taudis de Chelsea, tandis que les Beatles tutoyaient les étoiles.

The Boys of Dungeon Lane, Paul McCartney, Capitol Records/EMI.

Foreign Tongues, The Rolling Stones, Universal.

Septembre 2026 - #148

Article extrait du Magazine Causeur




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