À l’occasion du 150ème anniversaire de la naissance de Léon-Paul Fargue (1876-1947), Monsieur Nostalgie nous parle de ce marieur de mots dans une rentrée littéraire qui privilégie toujours autant la narration d’une froideur blanche…
Les meilleures chroniques naissent sur les terrasses, à l’ombre des boulevards. Entre le Picon bière et le ballon de sauvignon, les idées prennent forme, elles se font la courte échelle, elles fusent sur le zinc dépoli, elles galopent, elles rincent l’horizon. Bientôt, on ne les arrêtera plus et on y verra enfin plus clair dans la nuit. Avant l’été, je conversais avec Emmanuel Domont, l’un des jeunes critiques les plus talentueux de Paris, le verbe juteux, la phrase gourmande, l’esprit agile, l’homme n’a pas peur des mots, de leur assemblage courtois ou provocant, de cette alchimie si mystérieuse qui fait qu’un texte s’envolera ou restera désespérément à terre. Plat et pédagogique. Sans marchepied vers un plaisir physique donc cérébral, la littérature est une supercherie professorale. Emmanuel aime mettre le feu à une chronique par des saillies, des digressions, des sons particuliers, des percussions douces ou grinçantes à l’oreille, il ne cherche pas à raconter une histoire, il met en musique sa pensée. Il arpège. C’est toute la différence avec un rédacteur-constructeur qui briquette un roman laborieusement, à la sueur de sa plume, au terme de centaines de pages. Nos amis qui édifient des œuvres sur le long terme diront que le véritable roman est un monde en soi, perfusé de personnages et d’interactions, d’opinions et d’alertes sur l’humanité fragile, qu’il porte un message sur notre réalité intangible. Ce roman serait, à la fois catéchèse et profession de foi. La littérature serait la seule à pouvoir approcher cette étrange vérité et les écrivains feraient alors office de missionnaires translucides. Et le style, dans tout ça ? Anecdotique, illusoire, draperie factice, mensongère, masque bourgeois, gâteux. Et le travail sur la langue, son ornementation et sa chorégraphie, son punch et ses arabesques, la main experte de l’artisan qui ne va pas sans la grâce de l’artiste ? Vieille lune. Vieux monde. Boomer ! Au cachot ! Le roman est aujourd’hui projection, déclaration, confession, dégueuloir, instrumentation, il n’a pas vocation à procurer une jouissance par les mots. Il est accablement, soumission et dévotion. De toute façon, les mots sont superfétatoires, le roman a dépassé depuis longtemps le stade de la phrase accordée. Il n’a plus besoin de mots ou de lettres pour s’éditer. Il sera prochainement oralité trafiquée par l’IA ou tattoos imprimés. En discutant avec Emmanuel résistant, orfèvre à sa manière, j’ai compris pourquoi Léon-Paul Fargue, momifié dans son Piéton de Paris, n’avait que peu d’héritiers dans la presse écrite. Son 150ème anniversaire n’a pas suscité un grand intérêt dans les universités et les pages culturelles de notre pays. Depuis la biographie de Jean-Paul Goujon parue chez Gallimard en 1997, le poète natif de la rue Coquillière, proche de Larbaud et de Satie, ami d’Anna de Noailles et de la Princesse de Bassiano, Grand Prix de la ville de Paris pour Méandres n’intéresse que les onanistes de la chronique et les rétameurs du Vieux-Paris. Dans ce silence désolant, soulignons toutefois la sortie cette année, en septembre, d’une anthologie poétique titrée Le jongleur de mots, préface et textes choisis par Michel-Marie Zanotti-Sorkine aux éditions Saint-Léger. Pourquoi cette désaffection pour un styliste aussi enfiévré, mélancolique et badin ? Parce que la poésie de Fargue est oubliée (elle date d’avant l’art déco) et qu’il n’a pas écrit un roman grossium, plâtreux, à thèses, d’un bloc aussi indivisible que notre République vacillante. Et pourtant, il aura écrit toute sa vie, des milliers de papiers, c’était son gagne-pain, il passait cependant pour un flâneur génial selon la formule célèbre de Kessel, un mondain-poulbot, ne se déplaçant qu’en taxi, errant, entre les salons à dorures et les bistrots picaresques ; il y a un côté folklo et chromo célinien qui discrédite cet enlumineur auprès des autorités compétentes, eux seuls décident ce qui est ou pas grande littérature certifiée. Adoubée. Autorisée. Fargue qui s’est inventé sa propre jeunesse estudiantine, a inventé une prose délicieuse car elle chemine entre sensualité et tristesse. Un lecteur avide ne peut être qu’embarqué, emberlificoté par ses mots enchâssés, cette forme d’envoûtement dans sa phrase ; l’image, la musique, les entrechats ; tout y est, chaque phrase puise sa source en elle-même et nous laisse ébahi par tant de virtuosité. Il faut lire son « Plaidoyer pour le désordre » dans Haute solitude. « L’ordre, c’est l’orange fermée, le sommeil de la vierge, le silence des grands fonds, le cœur inutile » écrivait-il.
Léon-Paul Fargue (Poète et piéton de Paris)
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