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Le Piéton de Paris marche encore…

À l’occasion du 150ème anniversaire de la naissance de Léon-Paul Fargue (1876-1947), Monsieur Nostalgie nous parle de ce marieur de mots dans une rentrée littéraire qui privilégie toujours autant la narration d’une froideur blanche…


Les meilleures chroniques naissent sur les terrasses, à l’ombre des boulevards. Entre le Picon bière et le ballon de sauvignon, les idées prennent forme, elles se font la courte échelle, elles fusent sur le zinc dépoli, elles galopent, elles rincent l’horizon. Bientôt, on ne les arrêtera plus et on y verra enfin plus clair dans la nuit. Avant l’été, je conversais avec Emmanuel Domont, l’un des jeunes critiques les plus talentueux de Paris, le verbe juteux, la phrase gourmande, l’esprit agile, l’homme n’a pas peur des mots, de leur assemblage courtois ou provocant, de cette alchimie si mystérieuse qui fait qu’un texte s’envolera ou restera désespérément à terre. Plat et pédagogique. Sans marchepied vers un plaisir physique donc cérébral, la littérature est une supercherie professorale. Emmanuel aime mettre le feu à une chronique par des saillies, des digressions, des sons particuliers, des percussions douces ou grinçantes à l’oreille, il ne cherche pas à raconter une histoire, il met en musique sa pensée. Il arpège. C’est toute la différence avec un rédacteur-constructeur qui briquette un roman laborieusement, à la sueur de sa plume, au terme de centaines de pages. Nos amis qui édifient des œuvres sur le long terme diront que le véritable roman est un monde en soi, perfusé de personnages et d’interactions, d’opinions et d’alertes sur l’humanité fragile, qu’il porte un message sur notre réalité intangible. Ce roman serait, à la fois catéchèse et profession de foi. La littérature serait la seule à pouvoir approcher cette étrange vérité et les écrivains feraient alors office de missionnaires translucides. Et le style, dans tout ça ? Anecdotique, illusoire, draperie factice, mensongère, masque bourgeois, gâteux. Et le travail sur la langue, son ornementation et sa chorégraphie, son punch et ses arabesques, la main experte de l’artisan qui ne va pas sans la grâce de l’artiste ? Vieille lune. Vieux monde. Boomer ! Au cachot ! Le roman est aujourd’hui projection, déclaration, confession, dégueuloir, instrumentation, il n’a pas vocation à procurer une jouissance par les mots. Il est accablement, soumission et dévotion. De toute façon, les mots sont superfétatoires, le roman a dépassé depuis longtemps le stade de la phrase accordée. Il n’a plus besoin de mots ou de lettres pour s’éditer. Il sera prochainement oralité trafiquée par l’IA ou tattoos imprimés. En discutant avec Emmanuel résistant, orfèvre à sa manière, j’ai compris pourquoi Léon-Paul Fargue, momifié dans son Piéton de Paris, n’avait que peu d’héritiers dans la presse écrite. Son 150ème anniversaire n’a pas suscité un grand intérêt dans les universités et les pages culturelles de notre pays. Depuis la biographie de Jean-Paul Goujon parue chez Gallimard en 1997, le poète natif de la rue Coquillière, proche de Larbaud et de Satie, ami d’Anna de Noailles et de la Princesse de Bassiano, Grand Prix de la ville de Paris pour Méandres n’intéresse que les onanistes de la chronique et les rétameurs du Vieux-Paris. Dans ce silence désolant, soulignons toutefois la sortie cette année, en septembre, d’une anthologie poétique titrée Le jongleur de mots, préface et textes choisis par Michel-Marie Zanotti-Sorkine aux éditions Saint-Léger. Pourquoi cette désaffection pour un styliste aussi enfiévré, mélancolique et badin ? Parce que la poésie de Fargue est oubliée (elle date d’avant l’art déco) et qu’il n’a pas écrit un roman grossium, plâtreux, à thèses, d’un bloc aussi indivisible que notre République vacillante. Et pourtant, il aura écrit toute sa vie, des milliers de papiers, c’était son gagne-pain, il passait cependant pour un flâneur génial selon la formule célèbre de Kessel, un mondain-poulbot, ne se déplaçant qu’en taxi, errant, entre les salons à dorures et les bistrots picaresques ; il y a un côté folklo et chromo célinien qui discrédite cet enlumineur auprès des autorités compétentes, eux seuls décident ce qui est ou pas grande littérature certifiée. Adoubée. Autorisée. Fargue qui s’est inventé sa propre jeunesse estudiantine, a inventé une prose délicieuse car elle chemine entre sensualité et tristesse. Un lecteur avide ne peut être qu’embarqué, emberlificoté par ses mots enchâssés, cette forme d’envoûtement dans sa phrase ; l’image, la musique, les entrechats ; tout y est, chaque phrase puise sa source en elle-même et nous laisse ébahi par tant de virtuosité. Il faut lire son « Plaidoyer pour le désordre » dans Haute solitude. « L’ordre, c’est l’orange fermée, le sommeil de la vierge, le silence des grands fonds, le cœur inutile » écrivait-il.

Le Piéton de Paris / D'après Paris

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Ce que la visite de Léon XIV dit du catholicisme français

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Les foules réunies à Paris autour de Léon XIV ont surpris par leur nombre et leur jeunesse. Elles ne signifient pas que la France se rechristianise: la pratique recule, les prêtres sont moins nombreux et la transmission familiale s’est profondément affaiblie. Mais baptêmes d’adultes, pèlerinages, JMJ et nouvelles formes d’engagement dessinent le passage d’un catholicisme reçu en héritage à un catholicisme davantage choisi.


Il y avait quelque chose d’inattendu dans les images de Paris. Depuis des décennies, on s’était habitué à ne voir de tels élans de ferveur que pour le sport ou les stars de la musique : des rues pleines, des chants, des drapeaux, des jeunes attendant pendant des heures pour apercevoir leur idole. Cette fois, il n’y avait au centre de l’attention ni Mbappé ni Céline Dion, mais un homme de 71 ans vêtu de blanc.

Certes, les papes rassemblent. Depuis Jean-Paul II, qui a profondément transformé la fonction et surtout la manière de l’habiter, les évêques de Rome sont passés en quelques années du XIXe à la fin du XXe siècle. Ils voyagent, vont au-devant des foules et s’adressent directement à elles. Il reste cependant surprenant d’observer, au cœur d’une France que l’on dit inexorablement déchristianisée, une telle mobilisation. Au passage de la papamobile, les téléphones se levaient, les acclamations éclataient et chacun se pressait pour apercevoir Léon XIV. À ceci près qu’ici, on chantait aussi des cantiques et que beaucoup de ces jeunes étaient venus pour prier. Autre différence, et non des moindres. Malgré l’ampleur des rassemblements, ni les vitrines des magasins ni le mobilier urbain n’ont souffert. Le maire de Paris, qui a eu l’occasion de rencontrer le pape, n’a certainement pas manqué de l’en féliciter.

Voilà pour les impressions, renforcées par une couverture médiatique exceptionnelle, à la télévision comme sur les réseaux sociaux. Reste à savoir ce qu’elles représentent. Les données disponibles, loin de les démentir, confirment l’importance de la mobilisation.

Le Vatican, citant les autorités françaises, a évalué à environ 300 000 le nombre de personnes présentes le long du parcours parisien de Léon XIV entre l’Unesco et Notre-Dame. Le vendredi soir, près de 80 000 jeunes de 18 à 35 ans ont participé à la veillée au Stade de France. Pour la messe du samedi 26 septembre, les inscriptions approchaient déjà les 600 000 dix jours auparavant, conduisant les organisateurs à étendre le dispositif au-delà des Champs-Élysées, jusqu’à la place de l’Étoile et à l’avenue de la Grande-Armée. Dès le début du mois de septembre, plus de 700 000 inscriptions avaient été enregistrées pour l’ensemble des rassemblements prévus pendant le voyage.

La couverture médiatique, en France comme à l’étranger, mérite également d’être relevée. Quelque 2 500 journalistes ont été accrédités, tandis que télévisions, radios et sites d’information multipliaient les directs. Les réseaux sociaux ont évidemment donné à l’événement une visibilité sans commune mesure avec celle dont pouvait bénéficier une visite pontificale il y a quarante ans. En 1980, Jean-Paul II n’avait ni Instagram ni TikTok, et chaque spectateur ne disposait pas d’une caméra et d’un moyen de diffusion dans sa poche. Cette différence impose de relativiser les comparaisons entre les époques, mais elle ne suffit pas à expliquer la participation. Une jeune femme présente au Stade de France le résumait au Monde d’une formule: « Léon XIV a rempli le Stade de France plus vite que Jul. »

Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter à Jean-Paul II et à l’avènement d’un nouveau modèle de pape. La rupture ne fut pas absolue. Paul VI avait déjà quitté Rome, pris l’avion, parcouru les continents et compris que le pape pouvait s’adresser directement au monde. Mais Jean-Paul II change d’échelle et de rythme. Élu en 1978 à 58 ans, sportif et ancien homme de théâtre, il fait du voyage et du contact direct avec les fidèles une dimension presque ordinaire de la fonction et comprend très vite la relation particulière que cette manière d’exercer la papauté permet d’établir avec les jeunes.

Sa première visite en France, en 1980, n’obtient pourtant pas immédiatement le succès que la mémoire collective en a retenu. Le 1er juin, 350 000 fidèles assistent à la messe du Bourget, résultat considérable mais très inférieur au million de personnes espéré par l’Église de France. Le soir même, quelque 50 000 jeunes remplissent en revanche le Parc des Princes. Le Monde parle alors d’un « triomphe avec les jeunes » et décrit des participants eux-mêmes surpris par l’ampleur de la mobilisation. C’est peut-être là que prend forme l’une des caractéristiques du pontificat : non plus seulement réunir les catholiques autour du pape, mais faire de sa présence un événement auquel les jeunes veulent participer et auquel ils ont le sentiment d’appartenir.

Dix-sept ans plus tard, les Journées mondiales de la jeunesse de Paris en donnent une démonstration d’une tout autre ampleur. Les débuts sont pourtant incertains : à quelques jours de l’ouverture, seulement 70 000 Français sont inscrits, dont 20 000 bénévoles. Le souvenir du Bourget reste présent et les évêques sont invités avec insistance à répéter leurs appels à la mobilisation. Un mois auparavant, Le Monde estimait que ne pas atteindre les 100 000 participants français constituerait « un échec ». Mgr Michel Dubost, président des JMJ, reconnaissait lui-même l’existence d’une crise entre une partie de la jeunesse occidentale et l’Église, tout en posant une question à laquelle les jours suivants allaient apporter une réponse : « Quel parti, quel groupe, quel syndicat en France garde une telle capacité d’attraction ? »

La suite lui donne raison. 300 000 personnes au Champ-de-Mars le 19 août, 500 000 deux jours plus tard, environ 750 000 à la veillée de Longchamp et plus d’un million à la messe de clôture. Ce qui faisait craindre quelques semaines auparavant un relatif échec devient l’une des plus importantes manifestations religieuses organisées en France depuis la guerre.

L’importance des JMJ de 1997 ne se mesure cependant pas seulement à leur fréquentation. Une partie de la jeunesse catholique française vivait jusque-là sa foi dans des cadres relativement discrets (paroisses, aumôneries, communautés et, bien sûr, scoutisme) au sein d’une société où le catholicisme apparaissait de plus en plus comme une affaire de générations précédentes et où l’affirmation publique de la foi pouvait sembler désuète. Cette dispersion entretenait chez certains le sentiment d’appartenir à une minorité plus réduite qu’elle ne l’était réellement. Pendant quelques jours, ceux qui se côtoyaient jusque-là par petits groupes découvrent leur nombre en se retrouvant au même endroit. La joie souvent relevée par les observateurs tient sans doute en partie à cette expérience très simple qui consiste à constater que l’on n’est pas seul. Longchamp ne révèle donc pas seulement la popularité personnelle de Jean-Paul II ou la réussite des JMJ. Il donne à une population dispersée la conscience de son existence collective, et peut-être aussi de sa force.

Benoît XVI confirme en partie le phénomène en 2008, dans un registre plus sobre. Moins charismatique que Jean-Paul II et suscitant moins d’enthousiasme personnel, il bénéficie néanmoins de la dynamique créée par son prédécesseur et l’assistance à sa messe aux Invalides, entre 240 000 et 260 000 personnes, suggère que la capacité de mobilisation observée sous Jean-Paul II avait survécu à sa personne pour s’attacher, au moins en partie, à la fonction.

Léon XIV arrive dix-huit ans plus tard dans une France encore plus sécularisée. Entre les enquêtes de 2008-2009 et celles de 2019-2020, la part des 18-49 ans déclarant n’avoir aucune religion est passée de 45 % à 53 %. Sur l’ensemble des 18-59 ans, 51 % se disent désormais sans religion, contre 29 % catholiques, et parmi ces derniers 8 % seulement fréquentent régulièrement un lieu de culte. Dans le même temps, l’appareil institutionnel de l’Église a continué de se contracter, avec moins de prêtres, de mariages religieux et, sur le temps long, de baptêmes d’enfants.

En constatant le succès de ces journées de septembre 2026 il serait excessif d’en conclure que la France redevient catholique. Mais on peut dire que quelque chose a changé dans la manière même d’être catholique.

Quand on comptait les pascalisants

Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, mesurer le catholicisme français paraissait relativement simple : combien de Français allaient à la messe ? Combien communiaient à Pâques ?

Le second indicateur était particulièrement important. L’Église imposant à ses fidèles de communier au moins une fois par an, à Pâques, on pouvait compter les « pascalisants ». À côté d’eux figuraient les « messalisants », ceux qui assistaient régulièrement à la messe dominicale. Le chanoine Fernand Boulard transforma ensuite ces statistiques en cartes faisant apparaître plusieurs France catholiques, depuis les régions de pratique massive jusqu’aux « pays de mission » où la déchristianisation était déjà très avancée.

Ces instruments correspondaient au catholicisme de leur temps parce que celui-ci était d’abord un catholicisme de transmission. On était baptisé enfant, on faisait sa première communion, on se mariait à l’église et on y était enterré. Entre les deux, on pouvait croire beaucoup, un peu ou pas du tout et l’Église continuait d’accompagner une grande partie de la vie sociale.

Ce monde s’est largement défait pendant l’après-guerre. En 1980, la France comptait encore 38 876 prêtres ; en 2024, ils n’étaient plus que 12 590. Le nombre annuel de baptêmes est passé de 513 501 à 186 165 et celui des mariages religieux de 217 479 à 40 678. Si l’on s’en tient aux instruments de Gabriel Le Bras et de Fernand Boulard, la messe semble dite. Mais ces indicateurs risquent précisément de manquer une partie de ce qui est en train d’apparaître.

Le paradoxe des baptêmes

Le phénomène le plus spectaculaire concerne les baptêmes d’adultes. Ils étaient 4 124 en 2016 et 13 234 en 2026, soit plus de trois fois plus en dix ans, avec une progression de 28 % pour la seule dernière année. Plus significatif encore, les 18-25 ans constituent désormais la première tranche d’âge parmi les nouveaux baptisés, alors qu’en 2020 les 26-40 ans étaient deux fois plus nombreux qu’eux.

Treize mille baptêmes restent évidemment peu de chose et rapportés aux 68 millions de Français ne font pas un réveil religieux national. Mais sociologiquement ils n’ont pas la même signification que 13 000 baptêmes de nourrissons. Alors que le baptême des petits enfants apparaît en sens inverse un mouvement d’adolescents et d’adultes demandant eux-mêmes à devenir chrétiens. On baptise donc beaucoup moins par le choix des parents et, proportionnellement, davantage par celui du baptisé.

D’autres indices vont dans le même sens, même s’il faut se garder de les additionner comme s’ils démontraient tous la même chose. Les pèlerinages, d’abord. Celui de Chartres, marqué par une forte identité traditionaliste et qui ne saurait représenter à lui seul le catholicisme français, a réuni 19 000 marcheurs en 2025, un record, avec une moyenne d’âge de 24 ans et une liste d’attente de 2 000 personnes. La même année, le Frat de Lourdes réunissait 13 500 lycéens d’Île-de-France, également un record, après une augmentation de 55 % des inscriptions en deux ans. Les sensibilités religieuses sont très différentes, mais leur succès simultané suggère précisément que le phénomène dépasse un seul courant ecclésial.

Pélerinage de Chartres, 2000 © JOBARD/SIPA

Il faut sans doute y voir aussi une évolution des manières de pratiquer, notamment chez les jeunes. La paroisse, la messe dominicale et les sacrements demeurent les cadres ordinaires de l’Église, mais ils ne suffisent plus à décrire toutes les formes prises par l’engagement religieux. Les JMJ avaient ouvert la voie à un catholicisme de grands rassemblements et de déplacements. Chartres, le Frat, Medjugorje ou Taizé montrent, dans des registres très différents, la place prise par des expériences plus ponctuelles et plus intenses, où la marche, le voyage, la vie en groupe, le silence, la prière et la rencontre avec des jeunes venus d’ailleurs prennent une importance particulière. Taizé accueille chaque année des dizaines de milliers de jeunes de différentes confessions, tandis que le Festival international des jeunes de Medjugorje relève d’une sensibilité davantage mariale et dévotionnelle, mais participe lui aussi de cette pratique choisie, temporairement intensive et internationale.

À cela s’ajoute une dimension moins visible dans les statistiques, celle du service. Pour une partie de cette jeunesse, l’expérience religieuse prend la forme de quelques semaines, d’une année de césure ou davantage auprès des plus pauvres. Des organisations catholiques proposent à de jeunes Français de travailler dans des écoles, des dispensaires, des foyers ou des quartiers défavorisés. Fidesco envoie par exemple des volontaires auprès des enfants des rues et des familles des bidonvilles de Manille ; la fondation ANAK-Tnk en accueille également auprès des enfants, tandis que d’autres partent dans des missions comparables en Afrique ou dans les favelas brésiliennes. Le jeune catholique ne se définit donc plus seulement par la fréquence avec laquelle il assiste à la messe, mais peut aussi consacrer ses vacances, une année de césure ou le début de sa vie professionnelle à une expérience explicitement religieuse et sociale.

Ces engagements sont trop différents pour être ramenés à une tendance unique et n’expriment pas nécessairement le même rapport à l’Église ou à la foi. Ils ont néanmoins en commun de reposer davantage sur une démarche personnelle que sur le simple prolongement d’un milieu familial. Cette évolution les rend moins faciles à saisir avec les anciens indicateurs de pratique et parfois beaucoup plus visibles lorsqu’ils se manifestent.

D’autres signes, plus périphériques, méritent également d’être observés avec prudence. Halloween, propulsé en France à la fin des années 1990 par une puissante machine commerciale, connaît ainsi un reflux brutal au début des années 2000. En 2002, 27 % des foyers envisageaient encore de le célébrer. Quelques années plus tard, commerçants et médias constataient son essoufflement. La fête a depuis connu un retour, notamment commercial et générationnel, et il serait faux de parler de disparition. Mais elle n’a jamais véritablement remplacé la Toussaint comme certains l’imaginaient alors.

Quelque chose de comparable, quoique difficilement quantifiable, apparaît dans la culture populaire. Une série consacrée à la vie de Jésus comme The Chosen aurait semblé, il y a vingt ans, destinée au seul marché confessionnel américain. Elle a trouvé en France un public sur les plateformes et à la télévision. Son audience télévisée reste modeste (son record en première partie de soirée fut de 486 000 téléspectateurs en 2021) mais son existence même dans l’univers de Netflix et Canal+ témoigne de la possibilité retrouvée de traiter le christianisme comme un récit, avec ses personnages et son imaginaire, et non seulement comme une institution en déclin.

Même remarque pour Bernadette de Lourdes, spectacle musical consacré à Bernadette Soubirous, ensuite porté au cinéma en 2025, qui avait attiré plus de 400 000 spectateurs avant son passage sur grand écran. Rien ne permet d’en déduire quoi que ce soit sur la pratique religieuse de son public et on peut assister à Bernadette de Lourdes comme on visite Vézelay sans croire à la Résurrection. Mais cette disponibilité culturelle au religieux mérite d’être relevée.

Il existe enfin une dimension politique. La mobilisation contre la loi Taubira en 2012-2013 ne fut ni exclusivement catholique ni représentative de tous les catholiques, mais elle révéla la capacité de milieux où les pratiquants étaient fortement représentés à transformer une conviction morale en mobilisation publique. Au-delà de l’interminable bataille des chiffres, son ampleur signalait quelque chose que les statistiques dominicales et pascales ne pouvaient mesurer : une partie des catholiques français n’acceptait plus nécessairement de se penser comme une population résiduelle destinée à disparaître avec le vieillissement des derniers pratiquants.

Il serait tentant de réunir tous ces éléments sous le mot commode de « retour du catholicisme », mais ce serait aller trop vite. La France de 2026 n’est pas celle de 1960 et rien n’indique qu’elle soit en train de le redevenir. La croyance en Dieu reste minoritaire : 41 % des Français déclaraient croire en Dieu en 2025, contre 66 % en 1947. La pratique religieuse demeure très inférieure à celle du milieu du XXᵉ siècle, les vocations sacerdotales sont rares, le nombre de prêtres continue de diminuer et la transmission familiale fonctionne beaucoup moins bien qu’autrefois.

Ce qui change est peut-être ailleurs. Encore largement au XXᵉ siècle, on naissait catholique beaucoup plus qu’on ne le devenait. Celui qui demande aujourd’hui le baptême à 22 ans après deux années de catéchuménat n’accomplit pas le même geste que le nourrisson baptisé parce que ses parents et ses grands-parents l’étaient. Et celle qui marche cent kilomètres jusqu’à Chartres, part aux JMJ ou remplit le Stade de France pour écouter Léon XIV a dû décider de le faire.

Les journées de septembre 2026 ne disent pas que la France est redevenue catholique. Elles montrent plutôt ce que devient le catholicisme français lorsque l’appartenance cesse d’être une évidence sociale. Il produit beaucoup moins de catholiques automatiquement, mais oblige davantage ceux qui restent et ceux qui arrivent à se déterminer eux-mêmes, dans une société qui ne les porte plus naturellement.

Pendant longtemps, les catholiques français furent, en quelque sorte, les sujets d’une Église dont ils héritaient. Ils en deviennent progressivement les citoyens. L’appartenance se choisit, se discute et se manifeste. Ce passage de la transmission au choix ne signifie ni le retour triomphal du catholicisme ni sa disparition annoncée. Il indique simplement qu’une autre histoire commence.

Impostures littéraires: quelle histoire!

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Auteur de plusieurs essais, romans et dictionnaires, Philippe Di Folco a notamment publié des ouvrages sur le plagiat : Les Grandes Impostures littéraires. Supercheries, canulars et autres trafics de textes (L’Archipel, 2006) et Plagiats et impostures littéraires d’hier et d’aujourd’hui (L’Archipel, 2022). Refusant de se prononcer pour l’heure sur l’affaire Thélyson Orélien, il revient avec nous sur cet aspect de l’histoire littéraire.


L’écrivain, scénariste et enseignant Philippe Di Folco. DR.

Causeur. Thélyson Orélien est accusé en cette rentrée littéraire de s’être aidé de l’intelligence artificielle pour écrire son roman. Il lui est reproché également de s’être copieusement servi dans Le Matin des magiciens de Louis Pauwels. Entre l’affaire Gary/Ajar et celle des poèmes d’Ossian, où situez-vous cette imposture littéraire supposée ?

Philippe Di Folco. Les affaires d’Ossian (James Macpherson, 1763) et Gary/Ajar (1975-1981) ne sont pas des impostures littéraires supposées, mais bien réelles, documentées et attestées. La seconde est une mystification d’une grande intelligence, qui associa l’éditrice, l’auteur véritable et son double. Dans le cas de Thélyson Orélien, il s’agit d’une accusation de plagiat venant d’une dénonciation anonyme. J’ai du mal à me prononcer, étant donné qu’à ce jour, nous ne possédons aucun recul critique ni aucun résultat de contre-expertise.

Référence à la Poldévie glissée dans le périodique « Gavroche » du 25 avril 1946. DR.

Pouvez-vous nous rappeler quelques grands canulars ou supercheries littéraires ?

Les supercheries littéraires sont souvent les plus drôles, d’où leur qualification parfois de « canulars ». L’une des plus incroyables reste l’affaire des Poldèves, ourdie par deux proches de l’Action française en 1929 et qui tourna en ridicule une grande partie des députés de l’Assemblée nationale.

L’affaire Thélyson Orélien présente-t-elle quelque chose de réellement nouveau, ou l’intelligence artificielle ne fait-elle que moderniser de très vieilles pratiques d’emprunt et de dissimulation ?

Encore une fois, je ne suis pas certain que l’ouvrage de Thélyson Orélien constitue le fondement d’une « affaire ». Le plagiat entre écrivains est aussi vieux que l’histoire de la chose littéraire. J’ai autrefois rapporté un cas documenté remontant au Vᵉ siècle avant notre ère. Pour ce qui est de la question de l’IA, je retourne la problématique : les outils d’IA ne font que recycler des savoirs numériques qui ont été rédigés par d’autres. Ces outils ne possèdent pas la faculté d’inventer ex nihilo : ils ont besoin de textes à moudre pour « mouliner ».

Jean Giraudoux a écrit : « Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui est d’ailleurs inconnue. » On pourrait dire au moins qu’une bonne partie de l’histoire de la littérature repose sur de libres emprunts, comme Rabelais reprenant des pages entières à Thomas More ou à Érasme. Cette prestigieuse généalogie du plagiat n’atténue-t-elle pas la gravité des faits reprochés à Thélyson Orélien ?

La phrase de Giraudoux que vous tirez de Siegfried m’évoque les réflexions de Borges dans son conte La Bibliothèque de Babel. C’est en tout cas une leçon de modestie que nous devrions nous imposer : tant au niveau du formalisme que des concepts littéraires, qui peut se targuer d’être parfaitement novateur ou inédit ? Vous connaissez le mot de Guitry sortant d’un théâtre à qui l’on demandait « Maître, quoi de neuf ? » Réponse : « Molière, hélas… »

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Hal, open the fucking door!

Vous racontez des impostures qui ont parfois enrichi l’histoire littéraire. Où placez-vous la frontière entre la mystification littéraire, qui peut être créatrice, et le plagiat pur et simple, qui consiste à s’attribuer le texte d’un autre ?

Il y a plagiat et plagiat : de nos jours, nous disposons d’outils éditoriaux capables de scanner des textes afin d’y détecter d’éventuelles traces d’emprunts trop importants. Les éditeurs scientifiques s’en sont équipés depuis fort longtemps. Il y a une marge entre la citation et le copier-coller, entre le pastiche et la paraphrase, entre le centon (ouvrage composé uniquement de courtes citations) et le manuscrit trafiqué, composé de textes empruntés dans sa très grande majorité. J’aimerais rappeler que le regretté Dominique Noguez avait envoyé en son temps le manuscrit d’une traduction de Virginia Woolf, un peu maquillé certes, et que sur 50 éditeurs, 49 l’avaient refusé pour des raisons littéraires, et qu’un seul avait découvert la supercherie.

On serait inquiet pour la suite des aventures de Thélyson Orélien si des accusations équivalentes portées contre Jacques Attali, Alain Minc ou Thierry Ardisson leur avaient valu une condamnation à mort médiatique. Rassurez-nous, nous reverrons bien l’écrivain dans La Grande Librairie ?

Je ne peux pas répondre quant à l’avenir de Thélyson Orélien. Il peut s’agir d’un malentendu. Pour les affaires de plagiat ayant impliqué Jacques Attali, Alain Minc ou Thierry Ardisson, elles ont donné lieu à des procès en faux : les deux derniers cités ont été condamnés, tandis que le premier ne l’a jamais été. De telles affaires nuisent à la chose littéraire, au pacte qui existe entre les lecteurs et les écrivains. Mais, en fin de compte, tout cela ne doit pas nous empêcher de lire des livres, bien au contraire. Nous vivons dans une nouvelle ère du soupçon : gardons confiance, il s’écrira encore des livres pour longtemps, machine à écrire ou pas.

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La photographie, une invention française

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Nous avons inventé la photographie et nous l’avons presque oublié. Avec Nicéphore Niépce, la France a pourtant donné au monde bien davantage qu’une technique: une nouvelle manière de regarder. De la première image de l’histoire aux clichés qui saturent aujourd’hui nos écrans, retour sur une invention qui a changé notre rapport au réel.


En France, nous aimons nous déprécier par rapport aux autres peuples, qui nous semblent meilleurs : aussi bien, nous manquons de confiance en nous. On reconnaît de bon gré que notre histoire est magnifique, de Clovis à Louis XIV, jusqu’à Napoléon et de Gaulle aussi. Et pourtant, dès qu’il s’agit de dire du mal de soi, le Français se distingue. Nous ne savons pas ou refusons de nous mettre en valeur. Autrefois, le ministre-écrivain Alain Peyrefitte, homme pourtant doté d’une grande capacité, avait écrit un best-seller au titre ravageur : Le Mal français. Pour Peyrefitte, tout était à refaire en France. Même Louis XIV en prenait pour son grade, que l’académicien se permettait de remettre en question sévèrement à cause de ses dépenses somptuaires pour les arts. Alain Peyrefitte aurait voulu une meilleure « gouvernance », aurait-il dit de nos jours. Mais une France sans château de Versailles serait-elle encore la France ?

L’inventeur de la photo était français

C’est un peu la même chose avec l’inventeur de la photographie, Nicéphore Niépce. Il est, encore de nos jours, extrêmement peu apprécié ; son nom, en général, ne dit rien à nos contemporains. Et, en tout cas, personne ne sait de manière sûre que, comme les frères Lumière pour le cinéma, l’inventeur de la photo était français. Niépce avait réalisé très précisément une « héliographie » (de hélio, soleil) avec un titre bizarre : Point de vue du Gras. Cela semblerait dater de 1827, d’après les dernières recherches. Cette image a été longtemps perdue, puis retrouvée par un historien en 1952. Elle est conservée aujourd’hui aux États-Unis, à Austin (Texas). On se demande ce qu’elle fait là-bas ! Comme si les pouvoirs publics en France s’étaient complètement désintéressés de cette œuvre essentielle. S’il y a désormais des images partout sur la planète, c’est grâce ou à cause de Nicéphore Niépce, citoyen français, mort trop tôt pour bénéficier réellement des fruits de sa prodigieuse invention.

Nicéphore Niépce (1827). Vue de la fenêtre du domaine du Gras, à Saint-Loup-de-Varennes (Saône-et-Loire, Bourgogne). Première photographie permanente jamais réalisée. DR.

A lire aussi: Rire au pas

Une histoire passionnante

L’histoire de la photographie, il faut le souligner, est d’un très grand intérêt. C’est un peu comme pour le cinéma. Godard l’avait bien montré, en réalisant une admirable série de films, ses Histoire(s) du cinéma, comme pour insister là-dessus de manière hyperbolique. Les considérations historiques nous en disent beaucoup, assurément, même si l’esthétique du cinéaste d’À bout de souffle a pu déstabiliser le spectateur (mais pas moi). La photographie, quant à elle, sert de la même façon à « penser » avec un appareil qui médiatise les apparences. Elle a eu ses historiens, et même ses historiens-philosophes ; ainsi Walter Benjamin, auteur d’un texte intitulé Petite histoire de la photographie (1931). On pourrait aussi parler de la Nouvelle histoire de la photographie de Michel Frizot (1994), mais ce monument a déjà passablement vieilli. L’image est ce qui n’arrête pas d’être en mouvement. On ne fige pas cet art de l’éphémère.

Une technique essentielle

Revenons à Niépce. Il naît à Chalon-sur-Saône en 1765. Il appartient à cette puissante génération de scientifiques qui accompagneront la Révolution puis l’Empire avec un double dessein précis : la recherche scientifique de pair avec l’innovation technique. C’est en 1816 que Niépce commence ses travaux sur la photographie. Il a des intuitions remarquables et obtient un de ses premiers résultats avec son Point de vue du Gras. « Point de vue » signifie « scène photographiée », et le « Gras » était tout simplement le nom de sa propriété. En quelques mots, je vous rappelle le procédé par lequel il est parvenu à faire ce qu’il nomme une « héliographie ». Niépce a étalé sur une plaque d’étain du bitume de Judée et a placé celle-ci à l’intérieur d’une camera obscura munie d’une lentille. Le tout est ensuite exposé à la lumière du soleil, qui durcit les zones éclairées du bitume. Puis, au bout d’un temps assez long, Niépce plonge la plaque dans un bain composé avec du « révélateur », pour dissoudre le bitume resté dans l’ombre et donc mou. Les zones non solubles fixent l’image sur le support. C’est un procédé d’une simplicité essentielle. Lorsqu’on contemple le résultat, une fois l’opération terminée, les yeux perçoivent la plaque elle-même, qui laisse apparaître des reliefs. Cela nécessite qu’elle soit bien éclairée. On est à la fois loin et proche de ce qu’est devenue la photographie de nos jours. Le principe y est, cependant, et c’est Niépce qui l’a découvert.

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Dans une belle collection de poche

Vous trouverez tous ces éléments, et d’autres, dans un livre qui vient d’être édité par Actes Sud dans son excellente petite collection « Photo poche » à moins de 15 €. Ce livre avait déjà paru, mais il était épuisé. Sa réimpression présente a donné l’occasion de le compléter par des textes inédits et des illustrations nouvelles. Notamment, il est passionnant de voir l’intérêt de Niépce pour la gravure. Certaines sont représentées ici et forment une chaîne qui aboutira à l’invention de la photographie. L’intuition de Niépce était que le procédé utilisé dans la gravure pourrait trouver son application quand il s’agirait de reproduire des photographies en grand nombre. Après la mort de Niépce, c’est son associé Daguerre qui mettra au point le procédé.

Une valeur artistique

Plus que les mots peut-être, ce sont les images, très bien choisies, qui, dans ce petit livre, font comprendre l’invention extraordinaire de Niépce. Le Point de vue du Gras, reproduit en couverture, devrait être la photo de chevet de tout photographe. La regarder, ne serait-ce que cinq minutes par jour, vous lave l’œil et l’esprit. Michel Frizot, l’historien que j’évoquais plus haut, défendait l’idée que le Point de vue du Gras était surtout un marqueur de progrès sur le plan technique, mais qu’il était dépourvu de valeur sur le plan artistique. Beaucoup de spécialistes ou de critiques d’art pensent cependant aujourd’hui que l’héliogravure de Niépce a aussi une valeur artistique en tant que telle. Michel Frizot ne ressentait peut-être rien devant cette image, qui nous provient pourtant des limbes du temps, comme un vieux fossile retrouvé…

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L’étude de l’histoire de la photographie, la fascination qu’on peut facilement ressentir pour Niépce, ou pour Daguerre (un autre Français), tout cela nous permet de comprendre la grandeur d’une image, d’une vraie image, d’une icône. Autre chose qu’un cliché de paparazzi. Il y faut du recueillement, indubitablement, comme dans le texte de Samuel Beckett L’Image, qui se termine par : « la langue rentre la bouche se referme elle doit faire une ligne droite à présent c’est fait j’ai fait l’image ». La photographie, ou disons l’image, nous permet cette ligne droite. Nous touchons là au spirituel dans l’art. Godard, encore lui, disait, reprenant un verset de saint Paul (1 Co 15) : « L’image viendra au temps de la résurrection. » C’est la même idée, toujours, avec un enjeu de taille pour les plus exigeants : sauver son âme/image…

Nicéphore Niépce, introduction de Sylvain Besson. Éd. Actes Sud, coll. « Photo Poche » 144 pages

Samuel Beckett, L’Image, Éd. de Minuit, 1988, 18 pages.


À signaler le catalogue de la nouvelle et très attendue exposition « Photographies japonaises » à la BNF, qui débute ces jours-ci. Il couvre la pratique photographique au Japon de 1945 à nos jours. Les photos, choisies dans le fonds très riche de la BNF, sont magnifiques. Il y a aussi quelques textes, à visée sociologique ou historique, que je n’ai pas lus, ainsi que des notices. Éd. BNF, 223 pages.

Macklemore: l’antisémitisme des innocents

Écarté de la première partie des concerts de la tournée de la star anglaise Ed Sheeran, le rappeur américain Macklemore riposte en annonçant une tournée européenne intitulée «Free Palestine Tour». L’intégralité des recettes sera reversée à des organisations de soutien au peuple et au mouvement palestiniens, sans que les bénéficiaires exacts aient été précisés pour l’instant.


Ed Sheeran. DR.

L’affaire Macklemore pose une question qui dépasse largement le personnage. Le rappeur multiplie les prises de position en faveur de Gaza et les « Free Palestine ». Lorsque Robert Kraft, propriétaire du Gillette Stadium près de Boston, refuse de l’accueillir, invoquant des propos et un passé d’images qu’il juge antisémites, d’autres enceintes suivent et Macklemore est finalement écarté de la tournée américaine d’Ed Sheeran. Lui proteste : il n’est pas antisémite, il défend les Palestiniens.

Est-il sincère ? Peut-être. Peut-être pas. Nous n’avons aucun moyen d’entrer dans sa conscience, et c’est justement pourquoi la question est mal posée.

Car en 2014 déjà, pour apparaître incognito sur une scène de Seattle, Macklemore s’était affublé d’une perruque sombre, d’une barbe et d’un énorme nez postiche. Beaucoup reconnurent immédiatement la vieille caricature du Juif. Lui affirma n’avoir jamais pensé aux Juifs et finit par s’excuser.

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L’épisode éclaire singulièrement ce qui se joue aujourd’hui. L’antisémitisme contemporain n’a pas nécessairement besoin de se déclarer antisémite. Il peut changer de vocabulaire, de justification et même de morale. Il peut se réclamer de l’antiracisme, de la défense des opprimés, de l’indignation humanitaire et du combat contre l’injustice. Celui qui le véhicule peut alors se croire d’autant plus étranger à l’antisémitisme qu’il se pense engagé du côté du Bien.

Cela ne signifie évidemment pas que défendre les Palestiniens ou condamner la politique d’Israël soit antisémite. Mais la vertu proclamée n’immunise personne contre les préjugés. « Free Palestine » n’est pas en soi antisémite. Pourtant, dans un stade, repris par une foule, le slogan peut devenir une communion où disparaissent les questions embarrassantes: quelle Palestine veut-on libérer ? Israël a-t-il encore une place dans cette géographie morale ? Que reste-t-il du 7-Octobre lorsque toute l’histoire commence à Gaza le lendemain ?

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M. Kraft a choisi l’exclusion. Je préférerais la confrontation. Non pas demander à Macklemore : « Êtes-vous antisémite ? » Il répondra non et nous n’aurons rien appris. Mais lui demander : que signifient exactement vos mots, quelle histoire transportent-ils et que produisent-ils dans cette foule ?

Car le véritable problème commence peut-être lorsque l’antisémitisme n’ose plus dire son nom — ou, plus inquiétant encore, lorsqu’il se croit devenu antiraciste.

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Flavio, futur président du Brésil?

Si Flavio Bolsonaro brille moins que son père, il dispose néanmoins de plus de pragmatisme et de finesse. Il n’est pas un idéologue. Cependant, il s’est compromis auprès d’un banquier douteux, ce qui réjouit le vieux président sortant Lula…


La famille Bolsonaro semble être abonnée aux retournements de fortune. Le patriarche, Jair Bolsonaro, a mené une carrière politique médiocre (une vingtaine d’années en tant que député) avant de remporter haut la main les élections présidentielles de 2018. Son fils aîné, Flavio, 46 ans, semble suivre le même chemin. Après une carrière morne comme sénateur de Rio de Janeiro, il a aujourd’hui de grandes chances de l’emporter face à Lula. 

Elégance brésilienne

Il y a cela dit une différence majeure entre le père et le fils. L’un a été et demeure encore un phénomène politique et culturel au Brésil. L’autre est un homme politique « normal » qui se retrouve dans un contexte politique et institutionnel complètement hors-norme pour ne pas dire irrationnel.

Flavio Bolsonaro est un bel homme. Il porte des costumes élégants et s’exprime avec aisance. Il prononce des mots compliqués, comme tous les habitués de Brasilia. Il aime les belles choses, il a une jolie femme et une superbe villa, estimée à plus d’un million et demi d’euros. Il fait partie de l’establishment. Il n’a rien du renégat ou du révolté, archétypes incarnés intensément par son père avant et après son élection à la présidence. Il aime la vie alors que Jair Bolsonaro donne l’impression d’être prêt à la sacrifier au nom d’une cause supérieure. La cause du Brésil ou tout simplement celle de son fanatisme car Jair est un fanatique, au sens propre du terme. Ses yeux brillent lorsqu’ils évoquent la patrie, le Christ ou les crimes de la gauche brésilienne. Il est en colère, constamment en colère contre les corrompus et les traitres. Son fils, lui, est calme. A la place de la colère, il a de l’ambition. Il fait un métier alors que son père est en croisade. Jair divise, Flavio rassemble. Jair vomit Brasilia, son fils l’apprécie.

On retrouve chez Flavio les qualités qui manquent si cruellement à son père, à commencer par la capacité à négocier et à arrondir les angles. Il a compris les règles du jeu à Brasilia à savoir que personne, pas même le président, n’a l’intégralité du pouvoir ; que tout se vend et s’achète dans le système politique brésilien ; que les médias sont résolument à gauche et qu’il ne sert à rien de les insulter.

Flavio président, il ne risque pas de répéter les erreurs de son père. Il « articulera » comme on dit au Brésil c’est-à-dire qu’il paiera le prix qu’il faut pour être obéi par le système politique. Ce dernier exige des budgets et des nominations aux postes clefs, là où les sangsues peuvent détourner l’argent public au profit d’un parti ou d’un groupe.  

Erreurs de débutant

Si Flavio brille moins que son père, il dispose néanmoins de plus de pragmatisme et de finesse.

Cependant, il commet des erreurs de débutant. La plus grave est d’avoir demandé de l’argent à Daniel Vorcaro, un banquier véreux, à l’origine d’un scandale retentissant mêlant pyramide de Ponzi et corruption politique. Flavio savait les ennuis judiciaires du banquier et a quand même insisté pour obtenir 24 millions de dollars. Il en aurait reçu 12. Cruel manque de discernement pour un candidat à la présidentielle qui accuse la gauche d’être l’alliée du crime et de l’illégalité.  Le comble de cette affaire est que Daniel Vorcaro est très proche de la gauche brésilienne. Il aurait fréquenté le palais présidentiel et aurait été protégé par l’entourage du président.

Lula, qui n’est pas né de la dernière pluie, s’efforce de coller l’étiquette Vorcaro à son concurrent qui ne parvient pas à se sortir du piège. Il a beau clamer que l’argent a servi à produire un film et non à un enrichissement personnel, le mal est fait.

Pas un idéologue

Sur le plan des idées, Flavio Bolsonaro n’a rien d’un idéologue. Il n’est pas du tout sur la ligne d’un Bukele concernant la lutte contre la criminalité même s’il promet d’en finir avec le crime organisé. Il n’est pas non plus sur la ligne d’un Milei concernant la réforme de l’économie même s’il s’engage à favoriser la libre entreprise. Il fait attention à ne choquer personne au risque donner l’impression qu’il ne travaille pas assez. Il se repose assurément sur son nom de famille qui mobilise facilement un gros tiers de l’électorat.

Il a surtout compris que l’élection ne se joue pas sur les grandes idées. Le combat n’est pas vraiment entre gauche et droite ou entre le Bien et le Mal. Les Brésiliens font face à un Etat qui a complètement perdu la tête. Premièrement, il dépense trop et stimule l’inflation d’où la perte de pouvoir d’achat. Le taux de base de la Banque Centrale est de 13,75%, soit un taux digne d’un pays en guerre. Deuxièmement, il ne respecte plus la séparation des pouvoirs et refuse de lutter contre la mafia. Les juges de la cour suprême malmènent depuis six ans les institutions en faisant les lois à la place du parlement et en changeant de jurisprudence comme on change de chaussettes.  Ils laissent faire la montée du crime organisé qui transforme le pays en un narco-état émergent.

Flavio se pose comme le candidat qui mettra un frein à la folie de l’Etat brésilien. Folie fiscale et folie légale ou judiciaire.

Certains observateurs affirment que Trump veut peser de tout son poids sur cette élection.  Rien n’est moins sûr car Trump s’accommode relativement bien de Lula comme il tolère Delcy Rodrigues au Vénézuéla.  Les deux présidents donnent l’impression d’avoir sympathisé en dépit de leurs divergences idéologiques. Au fond, les Américains se moquent que le Brésil soit à gauche ou à droite, ils veulent garantir certaines choses comme l’accès aux terres rares, la protection de leurs entreprises et la limitation de la présence chinoise dans les secteurs stratégiques. Que de sujets où Lula sait se montrer flexible.  

En tout cas, le résultat de l’élection dépendra de facteurs internes au Brésil. Lula est vieux mais n’a rien perdu en roublardise. Il peut l’emporter car il commet très peu d’erreurs et il promet de raser gratis en ce moment (il veut faire rembourser par la Sécu les injections amincissantes…). Flavio a le capital politique de son père, largement préservé malgré la prison et la maladie. Il a peut-être pour lui la fatigue silencieuse du peuple brésilien qui rêve d’un retour à la normalité après des années de crispation et de radicalité. Flavio a peut-être raison d’être un beau gosse, trop mou aux yeux des radicaux (comme moi). Réponse le 25 octobre au soir du second tour.

Dans la grisaille

Pas besoin de Laval ou de Doriot pour raconter la collaboration: un petit homme ordinaire suffit. Inspiré d’une correspondance familiale, Notre salut d’Emmanuel Marre plonge dans la France de 1940 à hauteur d’un collaborateur convaincu de pouvoir trouver sa place dans le nouveau régime. Un film aussi modeste dans ses moyens que redoutable dans son portrait des petits rouages de Vichy.


Après un été placé sous le signe du général de Gaulle, le cinéma français fait sa rentrée avec le portrait d’un collabo ordinaire : deux belles leçons d’histoire sur grand écran.

Ce fut assurément l’un des chocs du dernier Festival de Cannes, même s’il en est reparti avec seulement le prix du scénario, récompense largement insuffisante au regard de ses très nombreuses qualités cinématographiques. Notre salut, écrit et réalisé par Emmanuel Marre, s’inscrit directement dans la floraison de films français consacrés à l’Occupation – hasard du calendrier ou émergence d’une véritable tendance, il est à la fois trop tôt et trop hasardeux pour le dire. Lancé par le passionnant, mais insatisfaisant film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, ce vrai-faux mouvement s’est poursuivi durant l’été avec la sortie des deux volets du film d’Antonin Baudry, La Bataille de Gaulle, portrait très recommandable du premier des Résistants. Le film d’Emmanuel Marre vient donc en troisième position avant la sortie du beaucoup plus contestable Moulin de Laszlo Nemes, avec Gilles Lellouche dans le rôle-titre.

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Notre salut repose, et c’est sa première force, sur la correspondance inédite qu’ont entretenue durant les années noires le grand-père et la grand-mère du cinéaste. Des lettres qui mêlent en permanence destin intime, parcours professionnel et contexte historique. À 49 ans, en septembre 1940, Henri Marre, père de famille sans le sou, se rend à Vichy avec dans sa valise son nouvel ouvrage intitulé Notre salut, édité à Paris à compte d’auteur, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes de gestion des entreprises et des ressources humaines avec pour credo principal : « gagner en efficacité ». Il voit dans la nouvelle administration pétainiste l’opportunité de trouver enfin la place qu’il pense mériter. De cette séparation volontaire naît donc cette correspondance avec son épouse qui, seule dans la capitale avec ses enfants, doit s’occuper du foyer. À la débâcle ambiante correspond en parallèle celle de ce couple en crise. Ce double récit traverse l’intégralité d’un film dont le second mérite, et non des moindres, consiste en une reconstitution historique fondée sur une économie de moyens inversement proportionnelle à son efficacité visuelle. On est bien loin des millions d’euros de La Bataille de Gaulle revendiqués par la production et, pourtant, nous sommes littéralement immergés dans cette période. Cela tient d’abord à un casting de « gueules » qu’on dirait tout droit sorties des archives photographiques de Vichy.

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Presque sans acteur vedette (à l’exception de Swann Arlaud plus que parfait dans le rôle principal), Notre salut expose des corps et des visages reflétant une époque, du moins telle que nous nous la représentons désormais. Avec, en prime, quelques anachronismes musicaux ou linguistiques dont l’insertion s’impose naturellement et sans artifice. Paradoxalement, le film prend alors toute son épaisseur et sa dimension. On touche ainsi au propos principal : filmer l’histoire comme la vie ordinaire. Henri Marre n’est ni Laval ni Doriot. Il est un « petit gris » de la collaboration active, un rouage parmi d’autres, un maillon dans une chaîne qui met en place une autre société, fondée sur d’autres valeurs que celles de la République. Côté littéraire, M. Marre fait penser à un personnage de roman de Marcel Aymé, d’Emmanuel Bove ou d’Henri Calet. C’est un petit besogneux bureaucratique sans grandeur, capable de toutes les compromissions pour imposer sa toute petite musique sans intérêt véritable. Un homme sans qualités qui compose sans états d’âme avec un régime antisémite et raciste. Là réside donc la réussite essentielle de ce film : rester au niveau des hommes et des femmes qui, au quotidien, façonnent et alimentent une machine étatique totalitaire. Sans jamais verser dans la grandiloquence, l’outrance ou, a contrario, la distance ironique, Notre salut prend toute sa place, et parmi les premières, dans le vaste corpus de films sur l’Occupation.

Zohra Bitan au secours du peuple abandonné

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Grande gueule de la radio et fière « Française de branche », Zohra Bitan n’a jamais eu la langue dans sa poche. Dans Un peuple abandonné, elle met cette liberté de parole au service de ceux que les élites redécouvrent à chaque élection: les Français ordinaires.


Romain Gary disait qu’il n’avait pas une goutte de sang français, mais que la France coulait dans ses veines. C’est exactement ce que décrit, autrement, le dernier livre de Zohra Bitan, Un peuple abandonné, qui paraît le 29 septembre chez Ellipses.

Il y a des gens qui surlignent ce qu’ils lisent : les formules qui ont pris une idée sauvage au lasso de leur précision, les expressions si claires qu’elles en disent plus que mille images, les informations à ne pas oublier, les aphorismes qu’on aurait voulu inventer. Une fois que je l’ai terminé, Un peuple abandonné était presque uniformément jaune. Le sous-titre, Une déclaration d’amour, de colère et de vérité, cite le trio coupable du bandeau qu’a ajouté l’éditeur : « Le livre que les élites vous déconseillent ».

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Celui qui a illustré ainsi la couverture du livre de Zohra Bitan a devancé l’accueil que la critique ne manquera pas de faire, moins pour l’amour et la colère qu’à cause de la vérité. La vérité est devenue un élément du discours comme un autre, un aléa qu’il faut souvent évacuer tant il se fait politiquement incorrect. « Le parti a toujours raison, c’est la vérité qui a tort », disait feu ma tante Isa, qui a vécu trente ans sous le joug soviétique. Elle n’aurait pas été dépaysée dans la France d’aujourd’hui.

La vérité, envers et contre tous

Ceux qui parlent du peuple dans les universités d’été des partis ne l’ont jamais rencontré. Zohra, si : elle parle de ceux « qui vivent dans ce pays sans jamais être vraiment au centre de ce pays », ceux qui possèdent un « radar social et leur capacité à flairer en trois secondes le faux, le condescendant, le bourgeois humanitaire, le militant de confort, le professionnel du sauvetage à distance ». Le peuple, sait Zohra, « habite le réel quand d’autres habitent le commentaire, la posture, l’abstraction. » Elle se sent proche de « ceux qu’on célèbre dans les discours et qu’on oublie dans les arbitrages. Ceux qu’on infantilise, qu’on moralise, qu’on culpabilise, qu’on caricature, puis qu’on redécouvre soudain, un soir d’élection, comme s’il s’agissait d’un mystère anthropologique. »

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Zohra Bitan parcourt la France pour s’adresser aux « djeun’s » en perdition. Elle leur apporte des mots, des « tiroirs de mots » dans lesquels piocher pour exprimer leur colère, leur désarroi, leurs rêves, autrement que dans des passages à l’acte. « Les mots, c’est une force. Les mots, c’est une arme. Les mots, c’est une clé. Les mots, c’est un passeport. » Les mots sont des outils pour « scier les barreaux de leur tête », qui les emprisonnent dans une identité, dans une victimitude, dans une assignation à absence d’avenir.

Les mots pour scier les barreaux

Son livre n’est pas une liste de plaintes ou un catalogue de yaka faukon, c’est un cri d’amour, c’est le bourdonnement d’un colibri qui arrose, goutte après goutte, le feu dans la maison France. Certains ne voient dans le racisme qu’une invention de l’extrême droite. D’autres ont « transformé des blessures réelles en religion politique, en rente de ressentiment ». Zohra est « de cette génération qui a connu les deux vérités à la fois », qui a conquis « le droit d’exister sans demander ». Elle veut aider les enfants perdus à trouver le chemin de l’émancipation : « les voir réussir, s’élever, … leur ouvrir les portes. »

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C’est une déçue de la gauche, qu’elle a quittée, et de ses apparatchiks, qui ne l’ont pas oubliée : elle voulait ouvrir aux immigrés les portes sur la culture et la civilisation, « eux, ils voulaient aménager le couloir. » Elle est née en France, mais porte l’immigration sur le visage et dans la mémoire. Elle aurait pu suivre la route confortable d’une gentille Beurette de service, acceptant cette « industrie de l’indignation sélective, qui choisit ses causes et ses victimes en fonction de leur rentabilité militante. » Mais cette gauche qui « s’est éteinte de l’intérieur » ne l’intéresse plus. Elle a préféré prendre « l’autoroute vers la lumière », un autre nom, dans sa bouche, pour la République.

Après Le casse du siècle, de Sarah Knafo, il faut lire Un peuple abandonné : il raconte LA casse de la France et donne des pistes de réparation, comme autant de pistes d’envol sur un aéroport.

Un peuple abandonné, Zohra Bitan, éditions Ellipses, 160 pages. Le 29 septembre.

Affaire Steve Biko : les fantômes de l’apartheid

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Près d’un demi-siècle après la mort de Steve Biko dans les geôles de l’apartheid, la justice sud-africaine rouvre son dossier. Figure de la « Conscience noire », Steve Biko demeure un symbole majeur de la lutte contre le régime de ségrégation. L’enjeu est désormais de déterminer si les responsables de sa mort peuvent enfin être poursuivis.


C’est une affaire qui hante encore l’Afrique du Sud. Le 12 septembre 1977, l’annonce de la mort de Steve Biko fait l’effet d’un coup de tonnerre et mobilise les rédactions du monde entier. Quelques jours auparavant, elles avaient appris que le leader emblématique du mouvement de la Conscience noire avait été arrêté par la Vlakplaas (police) dans la province du Cap-Oriental, après avoir enfreint l’ordonnance qui lui interdisait de quitter la ville où il était assigné à résidence.

Emprisonné à Port Elizabeth, puis interrogé dans des conditions particulièrement brutales, Steve Biko subit de graves violences physiques. Les coups qu’il reçoit provoquent notamment de sévères lésions cérébrales, suivies d’une hémorragie cérébrale massive. Malgré la dégradation de son état, ses geôliers le contraignent à rester debout, entravé et parfois attaché aux barreaux de sa cellule. Plusieurs médecins sont appelés à l’examiner et finissent par reconnaître la gravité de son état, recommandant son transfert immédiat vers un établissement hospitalier.

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Le 11 septembre, la police transporte alors Steve Biko, nu et menotté, à l’arrière d’un Land Rover sur près de 1 200 kilomètres, jusqu’à Pretoria. Il ne bénéficiera pratiquement d’aucun soin médical approprié. Il meurt le lendemain, à l’âge de 30 ans.

Steve Biko devient ainsi le 21e détenu à mourir dans une prison sud-africaine en l’espace de douze mois, et le 46e détenu politique à mourir au cours d’un interrogatoire depuis l’adoption, en 1963, de lois permettant aux autorités d’emprisonner des personnes sans jugement. Plus de 20 000 personnes assistent à ses funérailles. La très grande majorité des participants sont noirs, mais plusieurs centaines de Blancs sont également présents, parmi lesquels les amis de Biko et des personnalités (anglo-)afrikaners progressistes telles que Helen Suzman, Alex Boraine et Zach de Beer. Treize nations étrangères seront même représentées par leurs diplomates, aux côtés d’une importante délégation anglicane conduite par le charismatique évêque Desmond Tutu.

Un mort encombrant pour Pretoria

Après la mort de Biko, le ministre sud-africain de la Police, Jimmy Kruger, doit faire face à un lot de questions des médias internationaux. Il affirme d’abord publiquement que le militant serait mort à la suite d’une grève de la faim, puis revient sur cette déclaration. Plusieurs proches du leader africain, parmi lesquels le journaliste Donald Woods, contestent fermement cette version des faits. Pretoria tente alors de se défausser face à cet emballement médiatique.

Le gouvernement d’apartheid affirme ensuite que Steve Biko préparait des actions violentes, une accusation largement relayée par la presse favorable au régime. Si, dans un premier temps, le régime sud-africain temporise, deux semaines seulement après les funérailles, le gouvernement franchit un nouveau cap dans la répression en interdisant plusieurs organisations liées au mouvement de la Conscience noire et en saisissant leurs biens. Sous la pression croissante de l’opinion publique sud-africaine et internationale, les autorités finissent toutefois par accepter l’ouverture d’une enquête judiciaire publique destinée à établir les circonstances exactes de la mort de Steve Biko.

Une enquête qui tourne court

L’enquête débute en novembre 1977 au tribunal de l’Old Synagogue de Pretoria et va durer trois semaines. Les forces de sécurité maintiennent fermement leur version : selon elles, Biko aurait adopté un comportement agressif et se serait blessé au cours d’une altercation avec les policiers, en se cognant notamment la tête contre le mur de sa cellule.

Le magistrat chargé de l’enquête retient finalement cette nouvelle version et refuse d’engager des poursuites contre les personnes impliquées. Le verdict suscite immédiatement le scepticisme d’une grande partie de la presse internationale, ainsi que du gouvernement américain du président Jimmy Carter. Le 2 février 1978, le procureur général du Cap-Oriental annonce qu’aucune poursuite ne sera engagée contre les policiers, au regard des éléments recueillis lors de l’enquête. La famille Biko engage alors une action civile contre l’État. Sur les conseils de ses avocats, elle accepte, en juillet 1979, un règlement de 65 000 rands, soit environ 78 000 dollars de l’époque. Une forte somme. Peu après l’enquête, le South African Medical and Dental Council engage des procédures disciplinaires contre les professionnels de santé chargés des soins de Biko. Huit ans plus tard, deux d’entre eux sont reconnus coupables de conduite professionnelle inappropriée. Jimmy Kruger est écarté de son ministère. La mort de Biko l’avait laissé de marbre, selon ses propres commentaires.

La réconciliation plutôt que la justice

Après l’abolition de l’apartheid et l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement démocratique en 1994, l’Afrique du Sud met en place la Commission vérité et réconciliation (TRC), chargée d’enquêter sur les violations des droits humains commises durant les années de ségrégation raciale. La Commission souhaite notamment réexaminer les circonstances entourant la mort de Steve Biko. Sa famille s’y oppose dans un premier temps, craignant que les responsables puissent bénéficier de l’amnistie prévue par le processus de réconciliation et échapper ainsi à des poursuites judiciaires. En 1996, la Cour constitutionnelle sud-africaine rejette les arguments de la famille et autorise la Commission à poursuivre ses investigations.

Cinq anciens policiers comparaissent alors devant la Commission. Ils sollicitent l’amnistie en échange de révélations sur les circonstances ayant entouré la mort de Biko. En décembre 1998, la Commission refuse toutefois de leur accorder cette amnistie. Elle estime que leurs témoignages sont contradictoires et, par conséquent, peu crédibles. Surtout, la Commission considère étrangement que la mort de Biko ne semble pas avoir résulté d’un véritable objectif politique, mais plutôt d’une forme de « malveillance ou de rancœur ». Question de sémantique.

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Pour autant, cette décision ne débouche pas sur un procès. En octobre 2003, le ministère sud-africain de la Justice annonce que les cinq policiers ne seront pas poursuivis. Les autorités invoquent notamment la prescription ainsi que l’insuffisance des preuves permettant d’obtenir une condamnation.

Pendant plus de vingt ans, le dossier Steve Biko semble ainsi définitivement condamné à rester dans les archives de l’histoire de l’apartheid. Mais en 2025, le gouvernement sud-africain décide subitement de rouvrir l’enquête sur les circonstances de son décès, donnant une nouvelle dimension judiciaire à une affaire qui n’a jamais cessé de hanter la mémoire du pays. Il cherche désormais à déterminer si des actes ou des omissions ayant contribué à la mort de Biko pourraient constituer une infraction pénale. Deux personnes considérées comme liées au dossier et toujours en vie ont été identifiées par le parquet.

Biko revient devant les juges 

L’affaire a connu un nouveau développement en août 2026. Les audiences doivent notamment examiner les éléments encore disponibles de l’enquête originelle, les témoignages recueillis à l’époque de la TRC ainsi que de nouveaux éléments susceptibles d’éclairer le rôle des services de sécurité. La famille souhaite désormais que certains témoins soient entendus, parmi lesquels l’espion Craig Williamson, chargé d’infiltrer les mouvements anti-apartheid. Celui-ci pourrait être appelé à expliquer le fonctionnement de la surveillance exercée sur Biko et ce que les services de sécurité savaient de ses activités.

Les difficultés sont toutefois considérables. Plusieurs protagonistes sont décédés et il a fallu l’aide du gouvernement pour assurer les frais de ce procès aux membres de la famille Biko, qui ont refusé de débourser le moindre centime. Les archives sont anciennes. Certains documents de l’enquête originelle sont incomplets ou difficiles à retrouver, voire perdus. Et les souvenirs des témoins, près d’un demi-siècle après les événements, doivent être confrontés aux documents disponibles.

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Mais l’enjeu dépasse largement le seul destin de Steve Biko. Devenu héros national, il est bien plus populaire que ne le fut Nelson Mandela de son vivant, remplacé par la suite par un autre leader tout aussi engagé, Chris Hani, leader du Parti communiste, assassiné en 1993 par un Afrikaner, membre de l’extrême droite.

Le cas de Steve Biko illustre en effet toute la complexité de l’histoire post-apartheid de l’Afrique du Sud démocratique, qui reste aujourd’hui confrontée à une question non résolue : que faire des crimes de l’apartheid jamais véritablement jugés ? La TRC a privilégié la vérité et la réconciliation à la justice pénale, favorisant une transition pacifique, mais laissant aussi de nombreuses familles avec le sentiment que la vérité n’avait pas toujours produit la justice. Tout est le paradoxe de la réconciliation voulue par Nelson Mandela.

De l’Iran au Maroc, l’hostilité envers Israël demeure le meilleur ciment politique

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L’Iran en fait un principe de sa politique régionale, les Houthis un moyen d’affirmer leur pouvoir au Yémen et au-delà, et les islamistes marocains un argument électoral. Derrière l’hostilité commune envers Israël se dessinent des stratégies et des intérêts très différents.


Au Maroc, le contraste est d’autant plus frappant que le rapprochement diplomatique avec Israël venait d’être relancé. Le Parti de la justice et du développement (PJD, islamistes) ne dispose pas des moyens de l’interrompre car la politique étrangère relève avant tout du roi. Mais il peut faire de cette relation un sujet de campagne, donner une expression commune à des mécontentements divers et placer ses concurrents dans une position inconfortable. C’est cette fonction politique de la question israélienne que l’on retrouve, sous d’autres formes, ailleurs dans la région.

En Iran, cette opposition est inscrite dans l’identité de la République islamique depuis 1979. Le soutien aux Palestiniens permet à Téhéran de se présenter comme le défenseur des peuples opprimés et de revendiquer une place centrale dans le monde musulman. Il lui fournit aussi un langage commun avec des mouvements arabes et sunnites qui ne partagent pas sa tradition religieuse. L’idéologie rejoint ici la stratégie et la cause palestinienne aide l’Iran à construire des alliances, à étendre son influence et à contester les rapprochements entre Israël et les États de la région. Elle ne suffit pourtant pas à expliquer chacune de ses décisions, qui répondent aussi aux impératifs de sécurité et aux rapports de force du moment.

Au Maroc, les islamistes se remettent de leur effondrement de 2021

Pour Abdel-Malik al-Houthi, dirigeant des Houthis, l’hostilité envers Israël est devenue un instrument de pouvoir à l’intérieur comme à l’extérieur du Yémen. Depuis la guerre de Gaza, ses forces tirent des missiles et des drones vers Israël et attaquent des navires en mer Rouge au nom de la solidarité avec les Palestiniens. À l’intérieur, cette confrontation lui permet de rallier une population divisée autour d’une cause plus consensuelle que la guerre civile, tout en présentant ses adversaires yéménites comme insuffisamment engagés pour Gaza. À l’extérieur, elle donne aux Houthis une visibilité et une stature qu’ils n’auraient jamais acquises en restant une faction locale. Le mouvement peut ainsi se présenter comme l’un des acteurs de la lutte contre Israël et les États-Unis, malgré le coût des représailles pour le Yémen et les perturbations du commerce maritime.

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Cela ne signifie pas que le soutien aux Palestiniens serait feint, ni qu’il ferait oublier aux Yéménites leurs propres difficultés. Mais une cause largement partagée peut devenir, entre les mains d’un pouvoir, un moyen de mobiliser ses soutiens, de recruter et de faire passer ses adversaires intérieurs pour les alliés d’un ennemi extérieur. La question est donc moins de savoir si les Houthis croient à cette cause que de comprendre ce qu’elle leur permet de faire politiquement.

À l’autre extrémité du monde arabe, le Maroc offre une version électorale du phénomène. Aux législatives du 23 septembre 2026, le Parti de la justice et du développement (PJD), formation islamiste, est passé de 13 à 54 sièges. Ce retour reste loin d’une victoire car c’est le Parti authenticité et modernité (PAM) qui est arrivé en tête avec 97 sièges sur 395, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI) du chef du gouvernement sortant, tombé à 66 sièges, et l’Istiqlal, qui en a obtenu 65. Le PJD redevient néanmoins une force parlementaire après son effondrement de 2021. Sa campagne contre le rapprochement avec Israël lui a donné un thème distinctif au moment même où Rabat et Jérusalem annonçaient une amélioration de leurs relations.

Le PJD appartient à l’islamisme politique marocain. Sa matrice idéologique est le Mouvement de l’unicité et de la réforme (MUR), actif notamment dans la prédication et l’éducation religieuse. Il existe des proximités historiques et intellectuelles avec la mouvance des Frères musulmans, mais il serait inexact de présenter le PJD comme une branche marocaine placée sous l’autorité de la confrérie égyptienne. Le parti a suivi sa propre trajectoire. Il a choisi la participation électorale, reconnu la légitimité religieuse de la monarchie. À partir du milieu des années 2010 il a même pris ses distances avec les Frères musulmans ce qui explique en partie pourquoi il a pu gouverner pendant une décennie dans un cadre largement fixé par le Palais.

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Le scrutin modifie les rapports de force entre partis sans annoncer nécessairement un changement de cap diplomatique. Le PAM, le RNI et l’Istiqlal appartenaient tous trois à la coalition sortante. Leur ordre d’arrivée s’inverse, mais ils totalisent ensemble 228 sièges, davantage que la majorité absolue. Reste à savoir quelle coalition sera effectivement formée et qui la dirigera. En vertu de la Constitution, Mohammed VI doit nommer le chef du gouvernement au sein du PAM, arrivé en tête, sans être tenu d’en choisir la dirigeante. Le roi préside aussi le Conseil des ministres, où sont débattues les orientations stratégiques de l’État. La question des relations avec Israël se dispute dans les urnes mais se décide largement au Palais.

La volte-face d’Abdelilah Benkirane

C’est ce partage du pouvoir qui rend la position du PJD délicate. Le parti dirigeait le gouvernement lorsque le Maroc a rétabli ses relations avec Israël en 2020. Revenu à sa tête, l’ancien Premier ministre Abdelilah Benkirane qualifie aujourd’hui cette décision d’erreur et appelle à la fermeture de l’ambassade d’Israël. Au pouvoir, le PJD avait accompagné une orientation décidée au sommet de l’État mais dans l’opposition, il peut dénoncer cette même orientation et chercher à convertir en voix le rejet de la normalisation. De nouveau au pouvoir et donc face au roi, il serait difficile de tenir les promesses.

Il serait hasardeux d’attribuer le redressement du PJD à la seule question israélienne. Le RNI a subi l’usure du pouvoir dans un pays où le chômage des jeunes, les inégalités et l’état des services publics alimentent la colère. Les manifestations de la « génération Z », notamment autour de l’accès aux soins, ont révélé cette défiance, que traduit aussi la faible participation électorale s’élevant à 38,08 % des inscrits contre 50,86 % en 2021.

Le paradoxe marocain est que le roi conserve la maîtrise d’une diplomatie tournée vers les États-Unis et ouverte à Israël, tandis que le PJD tire profit de son rejet. Le parti peut ainsi se distinguer de la coalition sortante et rassembler des électeurs aux mécontentements divers. Et les mêmes dynamiques sont à l’œuvre ailleurs qu’au Maroc aussi. À Téhéran comme à Sanaa, l’hostilité envers Israël aide un État à fédérer des alliés, une faction armée à renforcer sa légitimité et un parti d’opposition à mobiliser des électeurs. Sa force vient de ce qu’elle s’appuie sur une solidarité avec les Palestiniens réelle et largement partagée. Mais ce ciment politique ne produit ni les mêmes engagements ni les mêmes résultats partout. Entre les discours de Téhéran, les attaques des Houthis et les promesses électorales du PJD, chacun choisit le degré de confrontation que lui permettent ses intérêts et sa position de pouvoir.

La culture du combat en Israël

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Le Piéton de Paris marche encore…

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À l’occasion du 150ème anniversaire de la naissance de Léon-Paul Fargue (1876-1947), Monsieur Nostalgie nous parle de ce marieur de mots dans une rentrée littéraire qui privilégie toujours autant la narration d’une froideur blanche…


Les meilleures chroniques naissent sur les terrasses, à l’ombre des boulevards. Entre le Picon bière et le ballon de sauvignon, les idées prennent forme, elles se font la courte échelle, elles fusent sur le zinc dépoli, elles galopent, elles rincent l’horizon. Bientôt, on ne les arrêtera plus et on y verra enfin plus clair dans la nuit. Avant l’été, je conversais avec Emmanuel Domont, l’un des jeunes critiques les plus talentueux de Paris, le verbe juteux, la phrase gourmande, l’esprit agile, l’homme n’a pas peur des mots, de leur assemblage courtois ou provocant, de cette alchimie si mystérieuse qui fait qu’un texte s’envolera ou restera désespérément à terre. Plat et pédagogique. Sans marchepied vers un plaisir physique donc cérébral, la littérature est une supercherie professorale. Emmanuel aime mettre le feu à une chronique par des saillies, des digressions, des sons particuliers, des percussions douces ou grinçantes à l’oreille, il ne cherche pas à raconter une histoire, il met en musique sa pensée. Il arpège. C’est toute la différence avec un rédacteur-constructeur qui briquette un roman laborieusement, à la sueur de sa plume, au terme de centaines de pages. Nos amis qui édifient des œuvres sur le long terme diront que le véritable roman est un monde en soi, perfusé de personnages et d’interactions, d’opinions et d’alertes sur l’humanité fragile, qu’il porte un message sur notre réalité intangible. Ce roman serait, à la fois catéchèse et profession de foi. La littérature serait la seule à pouvoir approcher cette étrange vérité et les écrivains feraient alors office de missionnaires translucides. Et le style, dans tout ça ? Anecdotique, illusoire, draperie factice, mensongère, masque bourgeois, gâteux. Et le travail sur la langue, son ornementation et sa chorégraphie, son punch et ses arabesques, la main experte de l’artisan qui ne va pas sans la grâce de l’artiste ? Vieille lune. Vieux monde. Boomer ! Au cachot ! Le roman est aujourd’hui projection, déclaration, confession, dégueuloir, instrumentation, il n’a pas vocation à procurer une jouissance par les mots. Il est accablement, soumission et dévotion. De toute façon, les mots sont superfétatoires, le roman a dépassé depuis longtemps le stade de la phrase accordée. Il n’a plus besoin de mots ou de lettres pour s’éditer. Il sera prochainement oralité trafiquée par l’IA ou tattoos imprimés. En discutant avec Emmanuel résistant, orfèvre à sa manière, j’ai compris pourquoi Léon-Paul Fargue, momifié dans son Piéton de Paris, n’avait que peu d’héritiers dans la presse écrite. Son 150ème anniversaire n’a pas suscité un grand intérêt dans les universités et les pages culturelles de notre pays. Depuis la biographie de Jean-Paul Goujon parue chez Gallimard en 1997, le poète natif de la rue Coquillière, proche de Larbaud et de Satie, ami d’Anna de Noailles et de la Princesse de Bassiano, Grand Prix de la ville de Paris pour Méandres n’intéresse que les onanistes de la chronique et les rétameurs du Vieux-Paris. Dans ce silence désolant, soulignons toutefois la sortie cette année, en septembre, d’une anthologie poétique titrée Le jongleur de mots, préface et textes choisis par Michel-Marie Zanotti-Sorkine aux éditions Saint-Léger. Pourquoi cette désaffection pour un styliste aussi enfiévré, mélancolique et badin ? Parce que la poésie de Fargue est oubliée (elle date d’avant l’art déco) et qu’il n’a pas écrit un roman grossium, plâtreux, à thèses, d’un bloc aussi indivisible que notre République vacillante. Et pourtant, il aura écrit toute sa vie, des milliers de papiers, c’était son gagne-pain, il passait cependant pour un flâneur génial selon la formule célèbre de Kessel, un mondain-poulbot, ne se déplaçant qu’en taxi, errant, entre les salons à dorures et les bistrots picaresques ; il y a un côté folklo et chromo célinien qui discrédite cet enlumineur auprès des autorités compétentes, eux seuls décident ce qui est ou pas grande littérature certifiée. Adoubée. Autorisée. Fargue qui s’est inventé sa propre jeunesse estudiantine, a inventé une prose délicieuse car elle chemine entre sensualité et tristesse. Un lecteur avide ne peut être qu’embarqué, emberlificoté par ses mots enchâssés, cette forme d’envoûtement dans sa phrase ; l’image, la musique, les entrechats ; tout y est, chaque phrase puise sa source en elle-même et nous laisse ébahi par tant de virtuosité. Il faut lire son « Plaidoyer pour le désordre » dans Haute solitude. « L’ordre, c’est l’orange fermée, le sommeil de la vierge, le silence des grands fonds, le cœur inutile » écrivait-il.

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Ce que la visite de Léon XIV dit du catholicisme français

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Le Pape dans les rues de Paris, 25 septembre 2026 © Thomas Padilla/AP/SIPA

Les foules réunies à Paris autour de Léon XIV ont surpris par leur nombre et leur jeunesse. Elles ne signifient pas que la France se rechristianise: la pratique recule, les prêtres sont moins nombreux et la transmission familiale s’est profondément affaiblie. Mais baptêmes d’adultes, pèlerinages, JMJ et nouvelles formes d’engagement dessinent le passage d’un catholicisme reçu en héritage à un catholicisme davantage choisi.


Il y avait quelque chose d’inattendu dans les images de Paris. Depuis des décennies, on s’était habitué à ne voir de tels élans de ferveur que pour le sport ou les stars de la musique : des rues pleines, des chants, des drapeaux, des jeunes attendant pendant des heures pour apercevoir leur idole. Cette fois, il n’y avait au centre de l’attention ni Mbappé ni Céline Dion, mais un homme de 71 ans vêtu de blanc.

Certes, les papes rassemblent. Depuis Jean-Paul II, qui a profondément transformé la fonction et surtout la manière de l’habiter, les évêques de Rome sont passés en quelques années du XIXe à la fin du XXe siècle. Ils voyagent, vont au-devant des foules et s’adressent directement à elles. Il reste cependant surprenant d’observer, au cœur d’une France que l’on dit inexorablement déchristianisée, une telle mobilisation. Au passage de la papamobile, les téléphones se levaient, les acclamations éclataient et chacun se pressait pour apercevoir Léon XIV. À ceci près qu’ici, on chantait aussi des cantiques et que beaucoup de ces jeunes étaient venus pour prier. Autre différence, et non des moindres. Malgré l’ampleur des rassemblements, ni les vitrines des magasins ni le mobilier urbain n’ont souffert. Le maire de Paris, qui a eu l’occasion de rencontrer le pape, n’a certainement pas manqué de l’en féliciter.

Voilà pour les impressions, renforcées par une couverture médiatique exceptionnelle, à la télévision comme sur les réseaux sociaux. Reste à savoir ce qu’elles représentent. Les données disponibles, loin de les démentir, confirment l’importance de la mobilisation.

Le Vatican, citant les autorités françaises, a évalué à environ 300 000 le nombre de personnes présentes le long du parcours parisien de Léon XIV entre l’Unesco et Notre-Dame. Le vendredi soir, près de 80 000 jeunes de 18 à 35 ans ont participé à la veillée au Stade de France. Pour la messe du samedi 26 septembre, les inscriptions approchaient déjà les 600 000 dix jours auparavant, conduisant les organisateurs à étendre le dispositif au-delà des Champs-Élysées, jusqu’à la place de l’Étoile et à l’avenue de la Grande-Armée. Dès le début du mois de septembre, plus de 700 000 inscriptions avaient été enregistrées pour l’ensemble des rassemblements prévus pendant le voyage.

La couverture médiatique, en France comme à l’étranger, mérite également d’être relevée. Quelque 2 500 journalistes ont été accrédités, tandis que télévisions, radios et sites d’information multipliaient les directs. Les réseaux sociaux ont évidemment donné à l’événement une visibilité sans commune mesure avec celle dont pouvait bénéficier une visite pontificale il y a quarante ans. En 1980, Jean-Paul II n’avait ni Instagram ni TikTok, et chaque spectateur ne disposait pas d’une caméra et d’un moyen de diffusion dans sa poche. Cette différence impose de relativiser les comparaisons entre les époques, mais elle ne suffit pas à expliquer la participation. Une jeune femme présente au Stade de France le résumait au Monde d’une formule: « Léon XIV a rempli le Stade de France plus vite que Jul. »

Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter à Jean-Paul II et à l’avènement d’un nouveau modèle de pape. La rupture ne fut pas absolue. Paul VI avait déjà quitté Rome, pris l’avion, parcouru les continents et compris que le pape pouvait s’adresser directement au monde. Mais Jean-Paul II change d’échelle et de rythme. Élu en 1978 à 58 ans, sportif et ancien homme de théâtre, il fait du voyage et du contact direct avec les fidèles une dimension presque ordinaire de la fonction et comprend très vite la relation particulière que cette manière d’exercer la papauté permet d’établir avec les jeunes.

Sa première visite en France, en 1980, n’obtient pourtant pas immédiatement le succès que la mémoire collective en a retenu. Le 1er juin, 350 000 fidèles assistent à la messe du Bourget, résultat considérable mais très inférieur au million de personnes espéré par l’Église de France. Le soir même, quelque 50 000 jeunes remplissent en revanche le Parc des Princes. Le Monde parle alors d’un « triomphe avec les jeunes » et décrit des participants eux-mêmes surpris par l’ampleur de la mobilisation. C’est peut-être là que prend forme l’une des caractéristiques du pontificat : non plus seulement réunir les catholiques autour du pape, mais faire de sa présence un événement auquel les jeunes veulent participer et auquel ils ont le sentiment d’appartenir.

Dix-sept ans plus tard, les Journées mondiales de la jeunesse de Paris en donnent une démonstration d’une tout autre ampleur. Les débuts sont pourtant incertains : à quelques jours de l’ouverture, seulement 70 000 Français sont inscrits, dont 20 000 bénévoles. Le souvenir du Bourget reste présent et les évêques sont invités avec insistance à répéter leurs appels à la mobilisation. Un mois auparavant, Le Monde estimait que ne pas atteindre les 100 000 participants français constituerait « un échec ». Mgr Michel Dubost, président des JMJ, reconnaissait lui-même l’existence d’une crise entre une partie de la jeunesse occidentale et l’Église, tout en posant une question à laquelle les jours suivants allaient apporter une réponse : « Quel parti, quel groupe, quel syndicat en France garde une telle capacité d’attraction ? »

La suite lui donne raison. 300 000 personnes au Champ-de-Mars le 19 août, 500 000 deux jours plus tard, environ 750 000 à la veillée de Longchamp et plus d’un million à la messe de clôture. Ce qui faisait craindre quelques semaines auparavant un relatif échec devient l’une des plus importantes manifestations religieuses organisées en France depuis la guerre.

L’importance des JMJ de 1997 ne se mesure cependant pas seulement à leur fréquentation. Une partie de la jeunesse catholique française vivait jusque-là sa foi dans des cadres relativement discrets (paroisses, aumôneries, communautés et, bien sûr, scoutisme) au sein d’une société où le catholicisme apparaissait de plus en plus comme une affaire de générations précédentes et où l’affirmation publique de la foi pouvait sembler désuète. Cette dispersion entretenait chez certains le sentiment d’appartenir à une minorité plus réduite qu’elle ne l’était réellement. Pendant quelques jours, ceux qui se côtoyaient jusque-là par petits groupes découvrent leur nombre en se retrouvant au même endroit. La joie souvent relevée par les observateurs tient sans doute en partie à cette expérience très simple qui consiste à constater que l’on n’est pas seul. Longchamp ne révèle donc pas seulement la popularité personnelle de Jean-Paul II ou la réussite des JMJ. Il donne à une population dispersée la conscience de son existence collective, et peut-être aussi de sa force.

Benoît XVI confirme en partie le phénomène en 2008, dans un registre plus sobre. Moins charismatique que Jean-Paul II et suscitant moins d’enthousiasme personnel, il bénéficie néanmoins de la dynamique créée par son prédécesseur et l’assistance à sa messe aux Invalides, entre 240 000 et 260 000 personnes, suggère que la capacité de mobilisation observée sous Jean-Paul II avait survécu à sa personne pour s’attacher, au moins en partie, à la fonction.

Léon XIV arrive dix-huit ans plus tard dans une France encore plus sécularisée. Entre les enquêtes de 2008-2009 et celles de 2019-2020, la part des 18-49 ans déclarant n’avoir aucune religion est passée de 45 % à 53 %. Sur l’ensemble des 18-59 ans, 51 % se disent désormais sans religion, contre 29 % catholiques, et parmi ces derniers 8 % seulement fréquentent régulièrement un lieu de culte. Dans le même temps, l’appareil institutionnel de l’Église a continué de se contracter, avec moins de prêtres, de mariages religieux et, sur le temps long, de baptêmes d’enfants.

En constatant le succès de ces journées de septembre 2026 il serait excessif d’en conclure que la France redevient catholique. Mais on peut dire que quelque chose a changé dans la manière même d’être catholique.

Quand on comptait les pascalisants

Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, mesurer le catholicisme français paraissait relativement simple : combien de Français allaient à la messe ? Combien communiaient à Pâques ?

Le second indicateur était particulièrement important. L’Église imposant à ses fidèles de communier au moins une fois par an, à Pâques, on pouvait compter les « pascalisants ». À côté d’eux figuraient les « messalisants », ceux qui assistaient régulièrement à la messe dominicale. Le chanoine Fernand Boulard transforma ensuite ces statistiques en cartes faisant apparaître plusieurs France catholiques, depuis les régions de pratique massive jusqu’aux « pays de mission » où la déchristianisation était déjà très avancée.

Ces instruments correspondaient au catholicisme de leur temps parce que celui-ci était d’abord un catholicisme de transmission. On était baptisé enfant, on faisait sa première communion, on se mariait à l’église et on y était enterré. Entre les deux, on pouvait croire beaucoup, un peu ou pas du tout et l’Église continuait d’accompagner une grande partie de la vie sociale.

Ce monde s’est largement défait pendant l’après-guerre. En 1980, la France comptait encore 38 876 prêtres ; en 2024, ils n’étaient plus que 12 590. Le nombre annuel de baptêmes est passé de 513 501 à 186 165 et celui des mariages religieux de 217 479 à 40 678. Si l’on s’en tient aux instruments de Gabriel Le Bras et de Fernand Boulard, la messe semble dite. Mais ces indicateurs risquent précisément de manquer une partie de ce qui est en train d’apparaître.

Le paradoxe des baptêmes

Le phénomène le plus spectaculaire concerne les baptêmes d’adultes. Ils étaient 4 124 en 2016 et 13 234 en 2026, soit plus de trois fois plus en dix ans, avec une progression de 28 % pour la seule dernière année. Plus significatif encore, les 18-25 ans constituent désormais la première tranche d’âge parmi les nouveaux baptisés, alors qu’en 2020 les 26-40 ans étaient deux fois plus nombreux qu’eux.

Treize mille baptêmes restent évidemment peu de chose et rapportés aux 68 millions de Français ne font pas un réveil religieux national. Mais sociologiquement ils n’ont pas la même signification que 13 000 baptêmes de nourrissons. Alors que le baptême des petits enfants apparaît en sens inverse un mouvement d’adolescents et d’adultes demandant eux-mêmes à devenir chrétiens. On baptise donc beaucoup moins par le choix des parents et, proportionnellement, davantage par celui du baptisé.

D’autres indices vont dans le même sens, même s’il faut se garder de les additionner comme s’ils démontraient tous la même chose. Les pèlerinages, d’abord. Celui de Chartres, marqué par une forte identité traditionaliste et qui ne saurait représenter à lui seul le catholicisme français, a réuni 19 000 marcheurs en 2025, un record, avec une moyenne d’âge de 24 ans et une liste d’attente de 2 000 personnes. La même année, le Frat de Lourdes réunissait 13 500 lycéens d’Île-de-France, également un record, après une augmentation de 55 % des inscriptions en deux ans. Les sensibilités religieuses sont très différentes, mais leur succès simultané suggère précisément que le phénomène dépasse un seul courant ecclésial.

Pélerinage de Chartres, 2000 © JOBARD/SIPA

Il faut sans doute y voir aussi une évolution des manières de pratiquer, notamment chez les jeunes. La paroisse, la messe dominicale et les sacrements demeurent les cadres ordinaires de l’Église, mais ils ne suffisent plus à décrire toutes les formes prises par l’engagement religieux. Les JMJ avaient ouvert la voie à un catholicisme de grands rassemblements et de déplacements. Chartres, le Frat, Medjugorje ou Taizé montrent, dans des registres très différents, la place prise par des expériences plus ponctuelles et plus intenses, où la marche, le voyage, la vie en groupe, le silence, la prière et la rencontre avec des jeunes venus d’ailleurs prennent une importance particulière. Taizé accueille chaque année des dizaines de milliers de jeunes de différentes confessions, tandis que le Festival international des jeunes de Medjugorje relève d’une sensibilité davantage mariale et dévotionnelle, mais participe lui aussi de cette pratique choisie, temporairement intensive et internationale.

À cela s’ajoute une dimension moins visible dans les statistiques, celle du service. Pour une partie de cette jeunesse, l’expérience religieuse prend la forme de quelques semaines, d’une année de césure ou davantage auprès des plus pauvres. Des organisations catholiques proposent à de jeunes Français de travailler dans des écoles, des dispensaires, des foyers ou des quartiers défavorisés. Fidesco envoie par exemple des volontaires auprès des enfants des rues et des familles des bidonvilles de Manille ; la fondation ANAK-Tnk en accueille également auprès des enfants, tandis que d’autres partent dans des missions comparables en Afrique ou dans les favelas brésiliennes. Le jeune catholique ne se définit donc plus seulement par la fréquence avec laquelle il assiste à la messe, mais peut aussi consacrer ses vacances, une année de césure ou le début de sa vie professionnelle à une expérience explicitement religieuse et sociale.

Ces engagements sont trop différents pour être ramenés à une tendance unique et n’expriment pas nécessairement le même rapport à l’Église ou à la foi. Ils ont néanmoins en commun de reposer davantage sur une démarche personnelle que sur le simple prolongement d’un milieu familial. Cette évolution les rend moins faciles à saisir avec les anciens indicateurs de pratique et parfois beaucoup plus visibles lorsqu’ils se manifestent.

D’autres signes, plus périphériques, méritent également d’être observés avec prudence. Halloween, propulsé en France à la fin des années 1990 par une puissante machine commerciale, connaît ainsi un reflux brutal au début des années 2000. En 2002, 27 % des foyers envisageaient encore de le célébrer. Quelques années plus tard, commerçants et médias constataient son essoufflement. La fête a depuis connu un retour, notamment commercial et générationnel, et il serait faux de parler de disparition. Mais elle n’a jamais véritablement remplacé la Toussaint comme certains l’imaginaient alors.

Quelque chose de comparable, quoique difficilement quantifiable, apparaît dans la culture populaire. Une série consacrée à la vie de Jésus comme The Chosen aurait semblé, il y a vingt ans, destinée au seul marché confessionnel américain. Elle a trouvé en France un public sur les plateformes et à la télévision. Son audience télévisée reste modeste (son record en première partie de soirée fut de 486 000 téléspectateurs en 2021) mais son existence même dans l’univers de Netflix et Canal+ témoigne de la possibilité retrouvée de traiter le christianisme comme un récit, avec ses personnages et son imaginaire, et non seulement comme une institution en déclin.

Même remarque pour Bernadette de Lourdes, spectacle musical consacré à Bernadette Soubirous, ensuite porté au cinéma en 2025, qui avait attiré plus de 400 000 spectateurs avant son passage sur grand écran. Rien ne permet d’en déduire quoi que ce soit sur la pratique religieuse de son public et on peut assister à Bernadette de Lourdes comme on visite Vézelay sans croire à la Résurrection. Mais cette disponibilité culturelle au religieux mérite d’être relevée.

Il existe enfin une dimension politique. La mobilisation contre la loi Taubira en 2012-2013 ne fut ni exclusivement catholique ni représentative de tous les catholiques, mais elle révéla la capacité de milieux où les pratiquants étaient fortement représentés à transformer une conviction morale en mobilisation publique. Au-delà de l’interminable bataille des chiffres, son ampleur signalait quelque chose que les statistiques dominicales et pascales ne pouvaient mesurer : une partie des catholiques français n’acceptait plus nécessairement de se penser comme une population résiduelle destinée à disparaître avec le vieillissement des derniers pratiquants.

Il serait tentant de réunir tous ces éléments sous le mot commode de « retour du catholicisme », mais ce serait aller trop vite. La France de 2026 n’est pas celle de 1960 et rien n’indique qu’elle soit en train de le redevenir. La croyance en Dieu reste minoritaire : 41 % des Français déclaraient croire en Dieu en 2025, contre 66 % en 1947. La pratique religieuse demeure très inférieure à celle du milieu du XXᵉ siècle, les vocations sacerdotales sont rares, le nombre de prêtres continue de diminuer et la transmission familiale fonctionne beaucoup moins bien qu’autrefois.

Ce qui change est peut-être ailleurs. Encore largement au XXᵉ siècle, on naissait catholique beaucoup plus qu’on ne le devenait. Celui qui demande aujourd’hui le baptême à 22 ans après deux années de catéchuménat n’accomplit pas le même geste que le nourrisson baptisé parce que ses parents et ses grands-parents l’étaient. Et celle qui marche cent kilomètres jusqu’à Chartres, part aux JMJ ou remplit le Stade de France pour écouter Léon XIV a dû décider de le faire.

Les journées de septembre 2026 ne disent pas que la France est redevenue catholique. Elles montrent plutôt ce que devient le catholicisme français lorsque l’appartenance cesse d’être une évidence sociale. Il produit beaucoup moins de catholiques automatiquement, mais oblige davantage ceux qui restent et ceux qui arrivent à se déterminer eux-mêmes, dans une société qui ne les porte plus naturellement.

Pendant longtemps, les catholiques français furent, en quelque sorte, les sujets d’une Église dont ils héritaient. Ils en deviennent progressivement les citoyens. L’appartenance se choisit, se discute et se manifeste. Ce passage de la transmission au choix ne signifie ni le retour triomphal du catholicisme ni sa disparition annoncée. Il indique simplement qu’une autre histoire commence.

Impostures littéraires: quelle histoire!

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Auteur de plusieurs essais, romans et dictionnaires, Philippe Di Folco a notamment publié des ouvrages sur le plagiat : Les Grandes Impostures littéraires. Supercheries, canulars et autres trafics de textes (L’Archipel, 2006) et Plagiats et impostures littéraires d’hier et d’aujourd’hui (L’Archipel, 2022). Refusant de se prononcer pour l’heure sur l’affaire Thélyson Orélien, il revient avec nous sur cet aspect de l’histoire littéraire.


L’écrivain, scénariste et enseignant Philippe Di Folco. DR.

Causeur. Thélyson Orélien est accusé en cette rentrée littéraire de s’être aidé de l’intelligence artificielle pour écrire son roman. Il lui est reproché également de s’être copieusement servi dans Le Matin des magiciens de Louis Pauwels. Entre l’affaire Gary/Ajar et celle des poèmes d’Ossian, où situez-vous cette imposture littéraire supposée ?

Philippe Di Folco. Les affaires d’Ossian (James Macpherson, 1763) et Gary/Ajar (1975-1981) ne sont pas des impostures littéraires supposées, mais bien réelles, documentées et attestées. La seconde est une mystification d’une grande intelligence, qui associa l’éditrice, l’auteur véritable et son double. Dans le cas de Thélyson Orélien, il s’agit d’une accusation de plagiat venant d’une dénonciation anonyme. J’ai du mal à me prononcer, étant donné qu’à ce jour, nous ne possédons aucun recul critique ni aucun résultat de contre-expertise.

Référence à la Poldévie glissée dans le périodique « Gavroche » du 25 avril 1946. DR.

Pouvez-vous nous rappeler quelques grands canulars ou supercheries littéraires ?

Les supercheries littéraires sont souvent les plus drôles, d’où leur qualification parfois de « canulars ». L’une des plus incroyables reste l’affaire des Poldèves, ourdie par deux proches de l’Action française en 1929 et qui tourna en ridicule une grande partie des députés de l’Assemblée nationale.

L’affaire Thélyson Orélien présente-t-elle quelque chose de réellement nouveau, ou l’intelligence artificielle ne fait-elle que moderniser de très vieilles pratiques d’emprunt et de dissimulation ?

Encore une fois, je ne suis pas certain que l’ouvrage de Thélyson Orélien constitue le fondement d’une « affaire ». Le plagiat entre écrivains est aussi vieux que l’histoire de la chose littéraire. J’ai autrefois rapporté un cas documenté remontant au Vᵉ siècle avant notre ère. Pour ce qui est de la question de l’IA, je retourne la problématique : les outils d’IA ne font que recycler des savoirs numériques qui ont été rédigés par d’autres. Ces outils ne possèdent pas la faculté d’inventer ex nihilo : ils ont besoin de textes à moudre pour « mouliner ».

Jean Giraudoux a écrit : « Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui est d’ailleurs inconnue. » On pourrait dire au moins qu’une bonne partie de l’histoire de la littérature repose sur de libres emprunts, comme Rabelais reprenant des pages entières à Thomas More ou à Érasme. Cette prestigieuse généalogie du plagiat n’atténue-t-elle pas la gravité des faits reprochés à Thélyson Orélien ?

La phrase de Giraudoux que vous tirez de Siegfried m’évoque les réflexions de Borges dans son conte La Bibliothèque de Babel. C’est en tout cas une leçon de modestie que nous devrions nous imposer : tant au niveau du formalisme que des concepts littéraires, qui peut se targuer d’être parfaitement novateur ou inédit ? Vous connaissez le mot de Guitry sortant d’un théâtre à qui l’on demandait « Maître, quoi de neuf ? » Réponse : « Molière, hélas… »

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Vous racontez des impostures qui ont parfois enrichi l’histoire littéraire. Où placez-vous la frontière entre la mystification littéraire, qui peut être créatrice, et le plagiat pur et simple, qui consiste à s’attribuer le texte d’un autre ?

Il y a plagiat et plagiat : de nos jours, nous disposons d’outils éditoriaux capables de scanner des textes afin d’y détecter d’éventuelles traces d’emprunts trop importants. Les éditeurs scientifiques s’en sont équipés depuis fort longtemps. Il y a une marge entre la citation et le copier-coller, entre le pastiche et la paraphrase, entre le centon (ouvrage composé uniquement de courtes citations) et le manuscrit trafiqué, composé de textes empruntés dans sa très grande majorité. J’aimerais rappeler que le regretté Dominique Noguez avait envoyé en son temps le manuscrit d’une traduction de Virginia Woolf, un peu maquillé certes, et que sur 50 éditeurs, 49 l’avaient refusé pour des raisons littéraires, et qu’un seul avait découvert la supercherie.

On serait inquiet pour la suite des aventures de Thélyson Orélien si des accusations équivalentes portées contre Jacques Attali, Alain Minc ou Thierry Ardisson leur avaient valu une condamnation à mort médiatique. Rassurez-nous, nous reverrons bien l’écrivain dans La Grande Librairie ?

Je ne peux pas répondre quant à l’avenir de Thélyson Orélien. Il peut s’agir d’un malentendu. Pour les affaires de plagiat ayant impliqué Jacques Attali, Alain Minc ou Thierry Ardisson, elles ont donné lieu à des procès en faux : les deux derniers cités ont été condamnés, tandis que le premier ne l’a jamais été. De telles affaires nuisent à la chose littéraire, au pacte qui existe entre les lecteurs et les écrivains. Mais, en fin de compte, tout cela ne doit pas nous empêcher de lire des livres, bien au contraire. Nous vivons dans une nouvelle ère du soupçon : gardons confiance, il s’écrira encore des livres pour longtemps, machine à écrire ou pas.

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La photographie, une invention française

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Joseph Nicéphore Niépce (1765-1833), physicien français, à qui l'on doit la première photographie au monde (1826). © MARY EVANS/SIPA

Nous avons inventé la photographie et nous l’avons presque oublié. Avec Nicéphore Niépce, la France a pourtant donné au monde bien davantage qu’une technique: une nouvelle manière de regarder. De la première image de l’histoire aux clichés qui saturent aujourd’hui nos écrans, retour sur une invention qui a changé notre rapport au réel.


En France, nous aimons nous déprécier par rapport aux autres peuples, qui nous semblent meilleurs : aussi bien, nous manquons de confiance en nous. On reconnaît de bon gré que notre histoire est magnifique, de Clovis à Louis XIV, jusqu’à Napoléon et de Gaulle aussi. Et pourtant, dès qu’il s’agit de dire du mal de soi, le Français se distingue. Nous ne savons pas ou refusons de nous mettre en valeur. Autrefois, le ministre-écrivain Alain Peyrefitte, homme pourtant doté d’une grande capacité, avait écrit un best-seller au titre ravageur : Le Mal français. Pour Peyrefitte, tout était à refaire en France. Même Louis XIV en prenait pour son grade, que l’académicien se permettait de remettre en question sévèrement à cause de ses dépenses somptuaires pour les arts. Alain Peyrefitte aurait voulu une meilleure « gouvernance », aurait-il dit de nos jours. Mais une France sans château de Versailles serait-elle encore la France ?

L’inventeur de la photo était français

C’est un peu la même chose avec l’inventeur de la photographie, Nicéphore Niépce. Il est, encore de nos jours, extrêmement peu apprécié ; son nom, en général, ne dit rien à nos contemporains. Et, en tout cas, personne ne sait de manière sûre que, comme les frères Lumière pour le cinéma, l’inventeur de la photo était français. Niépce avait réalisé très précisément une « héliographie » (de hélio, soleil) avec un titre bizarre : Point de vue du Gras. Cela semblerait dater de 1827, d’après les dernières recherches. Cette image a été longtemps perdue, puis retrouvée par un historien en 1952. Elle est conservée aujourd’hui aux États-Unis, à Austin (Texas). On se demande ce qu’elle fait là-bas ! Comme si les pouvoirs publics en France s’étaient complètement désintéressés de cette œuvre essentielle. S’il y a désormais des images partout sur la planète, c’est grâce ou à cause de Nicéphore Niépce, citoyen français, mort trop tôt pour bénéficier réellement des fruits de sa prodigieuse invention.

Nicéphore Niépce (1827). Vue de la fenêtre du domaine du Gras, à Saint-Loup-de-Varennes (Saône-et-Loire, Bourgogne). Première photographie permanente jamais réalisée. DR.

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Une histoire passionnante

L’histoire de la photographie, il faut le souligner, est d’un très grand intérêt. C’est un peu comme pour le cinéma. Godard l’avait bien montré, en réalisant une admirable série de films, ses Histoire(s) du cinéma, comme pour insister là-dessus de manière hyperbolique. Les considérations historiques nous en disent beaucoup, assurément, même si l’esthétique du cinéaste d’À bout de souffle a pu déstabiliser le spectateur (mais pas moi). La photographie, quant à elle, sert de la même façon à « penser » avec un appareil qui médiatise les apparences. Elle a eu ses historiens, et même ses historiens-philosophes ; ainsi Walter Benjamin, auteur d’un texte intitulé Petite histoire de la photographie (1931). On pourrait aussi parler de la Nouvelle histoire de la photographie de Michel Frizot (1994), mais ce monument a déjà passablement vieilli. L’image est ce qui n’arrête pas d’être en mouvement. On ne fige pas cet art de l’éphémère.

Une technique essentielle

Revenons à Niépce. Il naît à Chalon-sur-Saône en 1765. Il appartient à cette puissante génération de scientifiques qui accompagneront la Révolution puis l’Empire avec un double dessein précis : la recherche scientifique de pair avec l’innovation technique. C’est en 1816 que Niépce commence ses travaux sur la photographie. Il a des intuitions remarquables et obtient un de ses premiers résultats avec son Point de vue du Gras. « Point de vue » signifie « scène photographiée », et le « Gras » était tout simplement le nom de sa propriété. En quelques mots, je vous rappelle le procédé par lequel il est parvenu à faire ce qu’il nomme une « héliographie ». Niépce a étalé sur une plaque d’étain du bitume de Judée et a placé celle-ci à l’intérieur d’une camera obscura munie d’une lentille. Le tout est ensuite exposé à la lumière du soleil, qui durcit les zones éclairées du bitume. Puis, au bout d’un temps assez long, Niépce plonge la plaque dans un bain composé avec du « révélateur », pour dissoudre le bitume resté dans l’ombre et donc mou. Les zones non solubles fixent l’image sur le support. C’est un procédé d’une simplicité essentielle. Lorsqu’on contemple le résultat, une fois l’opération terminée, les yeux perçoivent la plaque elle-même, qui laisse apparaître des reliefs. Cela nécessite qu’elle soit bien éclairée. On est à la fois loin et proche de ce qu’est devenue la photographie de nos jours. Le principe y est, cependant, et c’est Niépce qui l’a découvert.

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Dans une belle collection de poche

Vous trouverez tous ces éléments, et d’autres, dans un livre qui vient d’être édité par Actes Sud dans son excellente petite collection « Photo poche » à moins de 15 €. Ce livre avait déjà paru, mais il était épuisé. Sa réimpression présente a donné l’occasion de le compléter par des textes inédits et des illustrations nouvelles. Notamment, il est passionnant de voir l’intérêt de Niépce pour la gravure. Certaines sont représentées ici et forment une chaîne qui aboutira à l’invention de la photographie. L’intuition de Niépce était que le procédé utilisé dans la gravure pourrait trouver son application quand il s’agirait de reproduire des photographies en grand nombre. Après la mort de Niépce, c’est son associé Daguerre qui mettra au point le procédé.

Une valeur artistique

Plus que les mots peut-être, ce sont les images, très bien choisies, qui, dans ce petit livre, font comprendre l’invention extraordinaire de Niépce. Le Point de vue du Gras, reproduit en couverture, devrait être la photo de chevet de tout photographe. La regarder, ne serait-ce que cinq minutes par jour, vous lave l’œil et l’esprit. Michel Frizot, l’historien que j’évoquais plus haut, défendait l’idée que le Point de vue du Gras était surtout un marqueur de progrès sur le plan technique, mais qu’il était dépourvu de valeur sur le plan artistique. Beaucoup de spécialistes ou de critiques d’art pensent cependant aujourd’hui que l’héliogravure de Niépce a aussi une valeur artistique en tant que telle. Michel Frizot ne ressentait peut-être rien devant cette image, qui nous provient pourtant des limbes du temps, comme un vieux fossile retrouvé…

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L’étude de l’histoire de la photographie, la fascination qu’on peut facilement ressentir pour Niépce, ou pour Daguerre (un autre Français), tout cela nous permet de comprendre la grandeur d’une image, d’une vraie image, d’une icône. Autre chose qu’un cliché de paparazzi. Il y faut du recueillement, indubitablement, comme dans le texte de Samuel Beckett L’Image, qui se termine par : « la langue rentre la bouche se referme elle doit faire une ligne droite à présent c’est fait j’ai fait l’image ». La photographie, ou disons l’image, nous permet cette ligne droite. Nous touchons là au spirituel dans l’art. Godard, encore lui, disait, reprenant un verset de saint Paul (1 Co 15) : « L’image viendra au temps de la résurrection. » C’est la même idée, toujours, avec un enjeu de taille pour les plus exigeants : sauver son âme/image…

Nicéphore Niépce, introduction de Sylvain Besson. Éd. Actes Sud, coll. « Photo Poche » 144 pages

Samuel Beckett, L’Image, Éd. de Minuit, 1988, 18 pages.


À signaler le catalogue de la nouvelle et très attendue exposition « Photographies japonaises » à la BNF, qui débute ces jours-ci. Il couvre la pratique photographique au Japon de 1945 à nos jours. Les photos, choisies dans le fonds très riche de la BNF, sont magnifiques. Il y a aussi quelques textes, à visée sociologique ou historique, que je n’ai pas lus, ainsi que des notices. Éd. BNF, 223 pages.

Macklemore: l’antisémitisme des innocents

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Le chanteur américain Macklemore en concert sur l'hippodrome de Longchamp à Paris, 19 juillet 2025 © SADAKA EDMOND/SIPA

Écarté de la première partie des concerts de la tournée de la star anglaise Ed Sheeran, le rappeur américain Macklemore riposte en annonçant une tournée européenne intitulée «Free Palestine Tour». L’intégralité des recettes sera reversée à des organisations de soutien au peuple et au mouvement palestiniens, sans que les bénéficiaires exacts aient été précisés pour l’instant.


Ed Sheeran. DR.

L’affaire Macklemore pose une question qui dépasse largement le personnage. Le rappeur multiplie les prises de position en faveur de Gaza et les « Free Palestine ». Lorsque Robert Kraft, propriétaire du Gillette Stadium près de Boston, refuse de l’accueillir, invoquant des propos et un passé d’images qu’il juge antisémites, d’autres enceintes suivent et Macklemore est finalement écarté de la tournée américaine d’Ed Sheeran. Lui proteste : il n’est pas antisémite, il défend les Palestiniens.

Est-il sincère ? Peut-être. Peut-être pas. Nous n’avons aucun moyen d’entrer dans sa conscience, et c’est justement pourquoi la question est mal posée.

Car en 2014 déjà, pour apparaître incognito sur une scène de Seattle, Macklemore s’était affublé d’une perruque sombre, d’une barbe et d’un énorme nez postiche. Beaucoup reconnurent immédiatement la vieille caricature du Juif. Lui affirma n’avoir jamais pensé aux Juifs et finit par s’excuser.

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L’épisode éclaire singulièrement ce qui se joue aujourd’hui. L’antisémitisme contemporain n’a pas nécessairement besoin de se déclarer antisémite. Il peut changer de vocabulaire, de justification et même de morale. Il peut se réclamer de l’antiracisme, de la défense des opprimés, de l’indignation humanitaire et du combat contre l’injustice. Celui qui le véhicule peut alors se croire d’autant plus étranger à l’antisémitisme qu’il se pense engagé du côté du Bien.

Cela ne signifie évidemment pas que défendre les Palestiniens ou condamner la politique d’Israël soit antisémite. Mais la vertu proclamée n’immunise personne contre les préjugés. « Free Palestine » n’est pas en soi antisémite. Pourtant, dans un stade, repris par une foule, le slogan peut devenir une communion où disparaissent les questions embarrassantes: quelle Palestine veut-on libérer ? Israël a-t-il encore une place dans cette géographie morale ? Que reste-t-il du 7-Octobre lorsque toute l’histoire commence à Gaza le lendemain ?

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M. Kraft a choisi l’exclusion. Je préférerais la confrontation. Non pas demander à Macklemore : « Êtes-vous antisémite ? » Il répondra non et nous n’aurons rien appris. Mais lui demander : que signifient exactement vos mots, quelle histoire transportent-ils et que produisent-ils dans cette foule ?

Car le véritable problème commence peut-être lorsque l’antisémitisme n’ose plus dire son nom — ou, plus inquiétant encore, lorsqu’il se croit devenu antiraciste.

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Flavio, futur président du Brésil?

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Accompagné de sa femme Fernanda, le sénateur de droite Flavio Bolsonaro lance sa campagne électorale à Rio de Janeiro, le 16 août 2026 © Bob Karp/ZUMA/SIPA

Si Flavio Bolsonaro brille moins que son père, il dispose néanmoins de plus de pragmatisme et de finesse. Il n’est pas un idéologue. Cependant, il s’est compromis auprès d’un banquier douteux, ce qui réjouit le vieux président sortant Lula…


La famille Bolsonaro semble être abonnée aux retournements de fortune. Le patriarche, Jair Bolsonaro, a mené une carrière politique médiocre (une vingtaine d’années en tant que député) avant de remporter haut la main les élections présidentielles de 2018. Son fils aîné, Flavio, 46 ans, semble suivre le même chemin. Après une carrière morne comme sénateur de Rio de Janeiro, il a aujourd’hui de grandes chances de l’emporter face à Lula. 

Elégance brésilienne

Il y a cela dit une différence majeure entre le père et le fils. L’un a été et demeure encore un phénomène politique et culturel au Brésil. L’autre est un homme politique « normal » qui se retrouve dans un contexte politique et institutionnel complètement hors-norme pour ne pas dire irrationnel.

Flavio Bolsonaro est un bel homme. Il porte des costumes élégants et s’exprime avec aisance. Il prononce des mots compliqués, comme tous les habitués de Brasilia. Il aime les belles choses, il a une jolie femme et une superbe villa, estimée à plus d’un million et demi d’euros. Il fait partie de l’establishment. Il n’a rien du renégat ou du révolté, archétypes incarnés intensément par son père avant et après son élection à la présidence. Il aime la vie alors que Jair Bolsonaro donne l’impression d’être prêt à la sacrifier au nom d’une cause supérieure. La cause du Brésil ou tout simplement celle de son fanatisme car Jair est un fanatique, au sens propre du terme. Ses yeux brillent lorsqu’ils évoquent la patrie, le Christ ou les crimes de la gauche brésilienne. Il est en colère, constamment en colère contre les corrompus et les traitres. Son fils, lui, est calme. A la place de la colère, il a de l’ambition. Il fait un métier alors que son père est en croisade. Jair divise, Flavio rassemble. Jair vomit Brasilia, son fils l’apprécie.

On retrouve chez Flavio les qualités qui manquent si cruellement à son père, à commencer par la capacité à négocier et à arrondir les angles. Il a compris les règles du jeu à Brasilia à savoir que personne, pas même le président, n’a l’intégralité du pouvoir ; que tout se vend et s’achète dans le système politique brésilien ; que les médias sont résolument à gauche et qu’il ne sert à rien de les insulter.

Flavio président, il ne risque pas de répéter les erreurs de son père. Il « articulera » comme on dit au Brésil c’est-à-dire qu’il paiera le prix qu’il faut pour être obéi par le système politique. Ce dernier exige des budgets et des nominations aux postes clefs, là où les sangsues peuvent détourner l’argent public au profit d’un parti ou d’un groupe.  

Erreurs de débutant

Si Flavio brille moins que son père, il dispose néanmoins de plus de pragmatisme et de finesse.

Cependant, il commet des erreurs de débutant. La plus grave est d’avoir demandé de l’argent à Daniel Vorcaro, un banquier véreux, à l’origine d’un scandale retentissant mêlant pyramide de Ponzi et corruption politique. Flavio savait les ennuis judiciaires du banquier et a quand même insisté pour obtenir 24 millions de dollars. Il en aurait reçu 12. Cruel manque de discernement pour un candidat à la présidentielle qui accuse la gauche d’être l’alliée du crime et de l’illégalité.  Le comble de cette affaire est que Daniel Vorcaro est très proche de la gauche brésilienne. Il aurait fréquenté le palais présidentiel et aurait été protégé par l’entourage du président.

Lula, qui n’est pas né de la dernière pluie, s’efforce de coller l’étiquette Vorcaro à son concurrent qui ne parvient pas à se sortir du piège. Il a beau clamer que l’argent a servi à produire un film et non à un enrichissement personnel, le mal est fait.

Pas un idéologue

Sur le plan des idées, Flavio Bolsonaro n’a rien d’un idéologue. Il n’est pas du tout sur la ligne d’un Bukele concernant la lutte contre la criminalité même s’il promet d’en finir avec le crime organisé. Il n’est pas non plus sur la ligne d’un Milei concernant la réforme de l’économie même s’il s’engage à favoriser la libre entreprise. Il fait attention à ne choquer personne au risque donner l’impression qu’il ne travaille pas assez. Il se repose assurément sur son nom de famille qui mobilise facilement un gros tiers de l’électorat.

Il a surtout compris que l’élection ne se joue pas sur les grandes idées. Le combat n’est pas vraiment entre gauche et droite ou entre le Bien et le Mal. Les Brésiliens font face à un Etat qui a complètement perdu la tête. Premièrement, il dépense trop et stimule l’inflation d’où la perte de pouvoir d’achat. Le taux de base de la Banque Centrale est de 13,75%, soit un taux digne d’un pays en guerre. Deuxièmement, il ne respecte plus la séparation des pouvoirs et refuse de lutter contre la mafia. Les juges de la cour suprême malmènent depuis six ans les institutions en faisant les lois à la place du parlement et en changeant de jurisprudence comme on change de chaussettes.  Ils laissent faire la montée du crime organisé qui transforme le pays en un narco-état émergent.

Flavio se pose comme le candidat qui mettra un frein à la folie de l’Etat brésilien. Folie fiscale et folie légale ou judiciaire.

Certains observateurs affirment que Trump veut peser de tout son poids sur cette élection.  Rien n’est moins sûr car Trump s’accommode relativement bien de Lula comme il tolère Delcy Rodrigues au Vénézuéla.  Les deux présidents donnent l’impression d’avoir sympathisé en dépit de leurs divergences idéologiques. Au fond, les Américains se moquent que le Brésil soit à gauche ou à droite, ils veulent garantir certaines choses comme l’accès aux terres rares, la protection de leurs entreprises et la limitation de la présence chinoise dans les secteurs stratégiques. Que de sujets où Lula sait se montrer flexible.  

En tout cas, le résultat de l’élection dépendra de facteurs internes au Brésil. Lula est vieux mais n’a rien perdu en roublardise. Il peut l’emporter car il commet très peu d’erreurs et il promet de raser gratis en ce moment (il veut faire rembourser par la Sécu les injections amincissantes…). Flavio a le capital politique de son père, largement préservé malgré la prison et la maladie. Il a peut-être pour lui la fatigue silencieuse du peuple brésilien qui rêve d’un retour à la normalité après des années de crispation et de radicalité. Flavio a peut-être raison d’être un beau gosse, trop mou aux yeux des radicaux (comme moi). Réponse le 25 octobre au soir du second tour.

Dans la grisaille

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© Michigan Films/Kidam

Pas besoin de Laval ou de Doriot pour raconter la collaboration: un petit homme ordinaire suffit. Inspiré d’une correspondance familiale, Notre salut d’Emmanuel Marre plonge dans la France de 1940 à hauteur d’un collaborateur convaincu de pouvoir trouver sa place dans le nouveau régime. Un film aussi modeste dans ses moyens que redoutable dans son portrait des petits rouages de Vichy.


Après un été placé sous le signe du général de Gaulle, le cinéma français fait sa rentrée avec le portrait d’un collabo ordinaire : deux belles leçons d’histoire sur grand écran.

Ce fut assurément l’un des chocs du dernier Festival de Cannes, même s’il en est reparti avec seulement le prix du scénario, récompense largement insuffisante au regard de ses très nombreuses qualités cinématographiques. Notre salut, écrit et réalisé par Emmanuel Marre, s’inscrit directement dans la floraison de films français consacrés à l’Occupation – hasard du calendrier ou émergence d’une véritable tendance, il est à la fois trop tôt et trop hasardeux pour le dire. Lancé par le passionnant, mais insatisfaisant film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, ce vrai-faux mouvement s’est poursuivi durant l’été avec la sortie des deux volets du film d’Antonin Baudry, La Bataille de Gaulle, portrait très recommandable du premier des Résistants. Le film d’Emmanuel Marre vient donc en troisième position avant la sortie du beaucoup plus contestable Moulin de Laszlo Nemes, avec Gilles Lellouche dans le rôle-titre.

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Notre salut repose, et c’est sa première force, sur la correspondance inédite qu’ont entretenue durant les années noires le grand-père et la grand-mère du cinéaste. Des lettres qui mêlent en permanence destin intime, parcours professionnel et contexte historique. À 49 ans, en septembre 1940, Henri Marre, père de famille sans le sou, se rend à Vichy avec dans sa valise son nouvel ouvrage intitulé Notre salut, édité à Paris à compte d’auteur, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes de gestion des entreprises et des ressources humaines avec pour credo principal : « gagner en efficacité ». Il voit dans la nouvelle administration pétainiste l’opportunité de trouver enfin la place qu’il pense mériter. De cette séparation volontaire naît donc cette correspondance avec son épouse qui, seule dans la capitale avec ses enfants, doit s’occuper du foyer. À la débâcle ambiante correspond en parallèle celle de ce couple en crise. Ce double récit traverse l’intégralité d’un film dont le second mérite, et non des moindres, consiste en une reconstitution historique fondée sur une économie de moyens inversement proportionnelle à son efficacité visuelle. On est bien loin des millions d’euros de La Bataille de Gaulle revendiqués par la production et, pourtant, nous sommes littéralement immergés dans cette période. Cela tient d’abord à un casting de « gueules » qu’on dirait tout droit sorties des archives photographiques de Vichy.

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Presque sans acteur vedette (à l’exception de Swann Arlaud plus que parfait dans le rôle principal), Notre salut expose des corps et des visages reflétant une époque, du moins telle que nous nous la représentons désormais. Avec, en prime, quelques anachronismes musicaux ou linguistiques dont l’insertion s’impose naturellement et sans artifice. Paradoxalement, le film prend alors toute son épaisseur et sa dimension. On touche ainsi au propos principal : filmer l’histoire comme la vie ordinaire. Henri Marre n’est ni Laval ni Doriot. Il est un « petit gris » de la collaboration active, un rouage parmi d’autres, un maillon dans une chaîne qui met en place une autre société, fondée sur d’autres valeurs que celles de la République. Côté littéraire, M. Marre fait penser à un personnage de roman de Marcel Aymé, d’Emmanuel Bove ou d’Henri Calet. C’est un petit besogneux bureaucratique sans grandeur, capable de toutes les compromissions pour imposer sa toute petite musique sans intérêt véritable. Un homme sans qualités qui compose sans états d’âme avec un régime antisémite et raciste. Là réside donc la réussite essentielle de ce film : rester au niveau des hommes et des femmes qui, au quotidien, façonnent et alimentent une machine étatique totalitaire. Sans jamais verser dans la grandiloquence, l’outrance ou, a contrario, la distance ironique, Notre salut prend toute sa place, et parmi les premières, dans le vaste corpus de films sur l’Occupation.

Zohra Bitan au secours du peuple abandonné

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Zohra Bitan, chroniqueuse dans les Grandes Gueules et militante politique française.

Grande gueule de la radio et fière « Française de branche », Zohra Bitan n’a jamais eu la langue dans sa poche. Dans Un peuple abandonné, elle met cette liberté de parole au service de ceux que les élites redécouvrent à chaque élection: les Français ordinaires.


Romain Gary disait qu’il n’avait pas une goutte de sang français, mais que la France coulait dans ses veines. C’est exactement ce que décrit, autrement, le dernier livre de Zohra Bitan, Un peuple abandonné, qui paraît le 29 septembre chez Ellipses.

Il y a des gens qui surlignent ce qu’ils lisent : les formules qui ont pris une idée sauvage au lasso de leur précision, les expressions si claires qu’elles en disent plus que mille images, les informations à ne pas oublier, les aphorismes qu’on aurait voulu inventer. Une fois que je l’ai terminé, Un peuple abandonné était presque uniformément jaune. Le sous-titre, Une déclaration d’amour, de colère et de vérité, cite le trio coupable du bandeau qu’a ajouté l’éditeur : « Le livre que les élites vous déconseillent ».

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Celui qui a illustré ainsi la couverture du livre de Zohra Bitan a devancé l’accueil que la critique ne manquera pas de faire, moins pour l’amour et la colère qu’à cause de la vérité. La vérité est devenue un élément du discours comme un autre, un aléa qu’il faut souvent évacuer tant il se fait politiquement incorrect. « Le parti a toujours raison, c’est la vérité qui a tort », disait feu ma tante Isa, qui a vécu trente ans sous le joug soviétique. Elle n’aurait pas été dépaysée dans la France d’aujourd’hui.

La vérité, envers et contre tous

Ceux qui parlent du peuple dans les universités d’été des partis ne l’ont jamais rencontré. Zohra, si : elle parle de ceux « qui vivent dans ce pays sans jamais être vraiment au centre de ce pays », ceux qui possèdent un « radar social et leur capacité à flairer en trois secondes le faux, le condescendant, le bourgeois humanitaire, le militant de confort, le professionnel du sauvetage à distance ». Le peuple, sait Zohra, « habite le réel quand d’autres habitent le commentaire, la posture, l’abstraction. » Elle se sent proche de « ceux qu’on célèbre dans les discours et qu’on oublie dans les arbitrages. Ceux qu’on infantilise, qu’on moralise, qu’on culpabilise, qu’on caricature, puis qu’on redécouvre soudain, un soir d’élection, comme s’il s’agissait d’un mystère anthropologique. »

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Zohra Bitan parcourt la France pour s’adresser aux « djeun’s » en perdition. Elle leur apporte des mots, des « tiroirs de mots » dans lesquels piocher pour exprimer leur colère, leur désarroi, leurs rêves, autrement que dans des passages à l’acte. « Les mots, c’est une force. Les mots, c’est une arme. Les mots, c’est une clé. Les mots, c’est un passeport. » Les mots sont des outils pour « scier les barreaux de leur tête », qui les emprisonnent dans une identité, dans une victimitude, dans une assignation à absence d’avenir.

Les mots pour scier les barreaux

Son livre n’est pas une liste de plaintes ou un catalogue de yaka faukon, c’est un cri d’amour, c’est le bourdonnement d’un colibri qui arrose, goutte après goutte, le feu dans la maison France. Certains ne voient dans le racisme qu’une invention de l’extrême droite. D’autres ont « transformé des blessures réelles en religion politique, en rente de ressentiment ». Zohra est « de cette génération qui a connu les deux vérités à la fois », qui a conquis « le droit d’exister sans demander ». Elle veut aider les enfants perdus à trouver le chemin de l’émancipation : « les voir réussir, s’élever, … leur ouvrir les portes. »

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C’est une déçue de la gauche, qu’elle a quittée, et de ses apparatchiks, qui ne l’ont pas oubliée : elle voulait ouvrir aux immigrés les portes sur la culture et la civilisation, « eux, ils voulaient aménager le couloir. » Elle est née en France, mais porte l’immigration sur le visage et dans la mémoire. Elle aurait pu suivre la route confortable d’une gentille Beurette de service, acceptant cette « industrie de l’indignation sélective, qui choisit ses causes et ses victimes en fonction de leur rentabilité militante. » Mais cette gauche qui « s’est éteinte de l’intérieur » ne l’intéresse plus. Elle a préféré prendre « l’autoroute vers la lumière », un autre nom, dans sa bouche, pour la République.

Après Le casse du siècle, de Sarah Knafo, il faut lire Un peuple abandonné : il raconte LA casse de la France et donne des pistes de réparation, comme autant de pistes d’envol sur un aéroport.

Un peuple abandonné, Zohra Bitan, éditions Ellipses, 160 pages. Le 29 septembre.

Affaire Steve Biko : les fantômes de l’apartheid

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L'ancien président sud-africain Jacob Zuma s'adresse aux médias à Pretoria, en Afrique du Sud, mardi 12 septembre 2017, à l'occasion du 40e anniversaire de la mort du militant anti-apartheid Steve Biko (à l'arrière-plan). © AP/SIPA

Près d’un demi-siècle après la mort de Steve Biko dans les geôles de l’apartheid, la justice sud-africaine rouvre son dossier. Figure de la « Conscience noire », Steve Biko demeure un symbole majeur de la lutte contre le régime de ségrégation. L’enjeu est désormais de déterminer si les responsables de sa mort peuvent enfin être poursuivis.


C’est une affaire qui hante encore l’Afrique du Sud. Le 12 septembre 1977, l’annonce de la mort de Steve Biko fait l’effet d’un coup de tonnerre et mobilise les rédactions du monde entier. Quelques jours auparavant, elles avaient appris que le leader emblématique du mouvement de la Conscience noire avait été arrêté par la Vlakplaas (police) dans la province du Cap-Oriental, après avoir enfreint l’ordonnance qui lui interdisait de quitter la ville où il était assigné à résidence.

Emprisonné à Port Elizabeth, puis interrogé dans des conditions particulièrement brutales, Steve Biko subit de graves violences physiques. Les coups qu’il reçoit provoquent notamment de sévères lésions cérébrales, suivies d’une hémorragie cérébrale massive. Malgré la dégradation de son état, ses geôliers le contraignent à rester debout, entravé et parfois attaché aux barreaux de sa cellule. Plusieurs médecins sont appelés à l’examiner et finissent par reconnaître la gravité de son état, recommandant son transfert immédiat vers un établissement hospitalier.

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Le 11 septembre, la police transporte alors Steve Biko, nu et menotté, à l’arrière d’un Land Rover sur près de 1 200 kilomètres, jusqu’à Pretoria. Il ne bénéficiera pratiquement d’aucun soin médical approprié. Il meurt le lendemain, à l’âge de 30 ans.

Steve Biko devient ainsi le 21e détenu à mourir dans une prison sud-africaine en l’espace de douze mois, et le 46e détenu politique à mourir au cours d’un interrogatoire depuis l’adoption, en 1963, de lois permettant aux autorités d’emprisonner des personnes sans jugement. Plus de 20 000 personnes assistent à ses funérailles. La très grande majorité des participants sont noirs, mais plusieurs centaines de Blancs sont également présents, parmi lesquels les amis de Biko et des personnalités (anglo-)afrikaners progressistes telles que Helen Suzman, Alex Boraine et Zach de Beer. Treize nations étrangères seront même représentées par leurs diplomates, aux côtés d’une importante délégation anglicane conduite par le charismatique évêque Desmond Tutu.

Un mort encombrant pour Pretoria

Après la mort de Biko, le ministre sud-africain de la Police, Jimmy Kruger, doit faire face à un lot de questions des médias internationaux. Il affirme d’abord publiquement que le militant serait mort à la suite d’une grève de la faim, puis revient sur cette déclaration. Plusieurs proches du leader africain, parmi lesquels le journaliste Donald Woods, contestent fermement cette version des faits. Pretoria tente alors de se défausser face à cet emballement médiatique.

Le gouvernement d’apartheid affirme ensuite que Steve Biko préparait des actions violentes, une accusation largement relayée par la presse favorable au régime. Si, dans un premier temps, le régime sud-africain temporise, deux semaines seulement après les funérailles, le gouvernement franchit un nouveau cap dans la répression en interdisant plusieurs organisations liées au mouvement de la Conscience noire et en saisissant leurs biens. Sous la pression croissante de l’opinion publique sud-africaine et internationale, les autorités finissent toutefois par accepter l’ouverture d’une enquête judiciaire publique destinée à établir les circonstances exactes de la mort de Steve Biko.

Une enquête qui tourne court

L’enquête débute en novembre 1977 au tribunal de l’Old Synagogue de Pretoria et va durer trois semaines. Les forces de sécurité maintiennent fermement leur version : selon elles, Biko aurait adopté un comportement agressif et se serait blessé au cours d’une altercation avec les policiers, en se cognant notamment la tête contre le mur de sa cellule.

Le magistrat chargé de l’enquête retient finalement cette nouvelle version et refuse d’engager des poursuites contre les personnes impliquées. Le verdict suscite immédiatement le scepticisme d’une grande partie de la presse internationale, ainsi que du gouvernement américain du président Jimmy Carter. Le 2 février 1978, le procureur général du Cap-Oriental annonce qu’aucune poursuite ne sera engagée contre les policiers, au regard des éléments recueillis lors de l’enquête. La famille Biko engage alors une action civile contre l’État. Sur les conseils de ses avocats, elle accepte, en juillet 1979, un règlement de 65 000 rands, soit environ 78 000 dollars de l’époque. Une forte somme. Peu après l’enquête, le South African Medical and Dental Council engage des procédures disciplinaires contre les professionnels de santé chargés des soins de Biko. Huit ans plus tard, deux d’entre eux sont reconnus coupables de conduite professionnelle inappropriée. Jimmy Kruger est écarté de son ministère. La mort de Biko l’avait laissé de marbre, selon ses propres commentaires.

La réconciliation plutôt que la justice

Après l’abolition de l’apartheid et l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement démocratique en 1994, l’Afrique du Sud met en place la Commission vérité et réconciliation (TRC), chargée d’enquêter sur les violations des droits humains commises durant les années de ségrégation raciale. La Commission souhaite notamment réexaminer les circonstances entourant la mort de Steve Biko. Sa famille s’y oppose dans un premier temps, craignant que les responsables puissent bénéficier de l’amnistie prévue par le processus de réconciliation et échapper ainsi à des poursuites judiciaires. En 1996, la Cour constitutionnelle sud-africaine rejette les arguments de la famille et autorise la Commission à poursuivre ses investigations.

Cinq anciens policiers comparaissent alors devant la Commission. Ils sollicitent l’amnistie en échange de révélations sur les circonstances ayant entouré la mort de Biko. En décembre 1998, la Commission refuse toutefois de leur accorder cette amnistie. Elle estime que leurs témoignages sont contradictoires et, par conséquent, peu crédibles. Surtout, la Commission considère étrangement que la mort de Biko ne semble pas avoir résulté d’un véritable objectif politique, mais plutôt d’une forme de « malveillance ou de rancœur ». Question de sémantique.

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Pour autant, cette décision ne débouche pas sur un procès. En octobre 2003, le ministère sud-africain de la Justice annonce que les cinq policiers ne seront pas poursuivis. Les autorités invoquent notamment la prescription ainsi que l’insuffisance des preuves permettant d’obtenir une condamnation.

Pendant plus de vingt ans, le dossier Steve Biko semble ainsi définitivement condamné à rester dans les archives de l’histoire de l’apartheid. Mais en 2025, le gouvernement sud-africain décide subitement de rouvrir l’enquête sur les circonstances de son décès, donnant une nouvelle dimension judiciaire à une affaire qui n’a jamais cessé de hanter la mémoire du pays. Il cherche désormais à déterminer si des actes ou des omissions ayant contribué à la mort de Biko pourraient constituer une infraction pénale. Deux personnes considérées comme liées au dossier et toujours en vie ont été identifiées par le parquet.

Biko revient devant les juges 

L’affaire a connu un nouveau développement en août 2026. Les audiences doivent notamment examiner les éléments encore disponibles de l’enquête originelle, les témoignages recueillis à l’époque de la TRC ainsi que de nouveaux éléments susceptibles d’éclairer le rôle des services de sécurité. La famille souhaite désormais que certains témoins soient entendus, parmi lesquels l’espion Craig Williamson, chargé d’infiltrer les mouvements anti-apartheid. Celui-ci pourrait être appelé à expliquer le fonctionnement de la surveillance exercée sur Biko et ce que les services de sécurité savaient de ses activités.

Les difficultés sont toutefois considérables. Plusieurs protagonistes sont décédés et il a fallu l’aide du gouvernement pour assurer les frais de ce procès aux membres de la famille Biko, qui ont refusé de débourser le moindre centime. Les archives sont anciennes. Certains documents de l’enquête originelle sont incomplets ou difficiles à retrouver, voire perdus. Et les souvenirs des témoins, près d’un demi-siècle après les événements, doivent être confrontés aux documents disponibles.

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Mais l’enjeu dépasse largement le seul destin de Steve Biko. Devenu héros national, il est bien plus populaire que ne le fut Nelson Mandela de son vivant, remplacé par la suite par un autre leader tout aussi engagé, Chris Hani, leader du Parti communiste, assassiné en 1993 par un Afrikaner, membre de l’extrême droite.

Le cas de Steve Biko illustre en effet toute la complexité de l’histoire post-apartheid de l’Afrique du Sud démocratique, qui reste aujourd’hui confrontée à une question non résolue : que faire des crimes de l’apartheid jamais véritablement jugés ? La TRC a privilégié la vérité et la réconciliation à la justice pénale, favorisant une transition pacifique, mais laissant aussi de nombreuses familles avec le sentiment que la vérité n’avait pas toujours produit la justice. Tout est le paradoxe de la réconciliation voulue par Nelson Mandela.

De l’Iran au Maroc, l’hostilité envers Israël demeure le meilleur ciment politique

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Bureau de vote à Rabat, Maroc, 23 septembre 2026 © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

L’Iran en fait un principe de sa politique régionale, les Houthis un moyen d’affirmer leur pouvoir au Yémen et au-delà, et les islamistes marocains un argument électoral. Derrière l’hostilité commune envers Israël se dessinent des stratégies et des intérêts très différents.


Au Maroc, le contraste est d’autant plus frappant que le rapprochement diplomatique avec Israël venait d’être relancé. Le Parti de la justice et du développement (PJD, islamistes) ne dispose pas des moyens de l’interrompre car la politique étrangère relève avant tout du roi. Mais il peut faire de cette relation un sujet de campagne, donner une expression commune à des mécontentements divers et placer ses concurrents dans une position inconfortable. C’est cette fonction politique de la question israélienne que l’on retrouve, sous d’autres formes, ailleurs dans la région.

En Iran, cette opposition est inscrite dans l’identité de la République islamique depuis 1979. Le soutien aux Palestiniens permet à Téhéran de se présenter comme le défenseur des peuples opprimés et de revendiquer une place centrale dans le monde musulman. Il lui fournit aussi un langage commun avec des mouvements arabes et sunnites qui ne partagent pas sa tradition religieuse. L’idéologie rejoint ici la stratégie et la cause palestinienne aide l’Iran à construire des alliances, à étendre son influence et à contester les rapprochements entre Israël et les États de la région. Elle ne suffit pourtant pas à expliquer chacune de ses décisions, qui répondent aussi aux impératifs de sécurité et aux rapports de force du moment.

Au Maroc, les islamistes se remettent de leur effondrement de 2021

Pour Abdel-Malik al-Houthi, dirigeant des Houthis, l’hostilité envers Israël est devenue un instrument de pouvoir à l’intérieur comme à l’extérieur du Yémen. Depuis la guerre de Gaza, ses forces tirent des missiles et des drones vers Israël et attaquent des navires en mer Rouge au nom de la solidarité avec les Palestiniens. À l’intérieur, cette confrontation lui permet de rallier une population divisée autour d’une cause plus consensuelle que la guerre civile, tout en présentant ses adversaires yéménites comme insuffisamment engagés pour Gaza. À l’extérieur, elle donne aux Houthis une visibilité et une stature qu’ils n’auraient jamais acquises en restant une faction locale. Le mouvement peut ainsi se présenter comme l’un des acteurs de la lutte contre Israël et les États-Unis, malgré le coût des représailles pour le Yémen et les perturbations du commerce maritime.

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Cela ne signifie pas que le soutien aux Palestiniens serait feint, ni qu’il ferait oublier aux Yéménites leurs propres difficultés. Mais une cause largement partagée peut devenir, entre les mains d’un pouvoir, un moyen de mobiliser ses soutiens, de recruter et de faire passer ses adversaires intérieurs pour les alliés d’un ennemi extérieur. La question est donc moins de savoir si les Houthis croient à cette cause que de comprendre ce qu’elle leur permet de faire politiquement.

À l’autre extrémité du monde arabe, le Maroc offre une version électorale du phénomène. Aux législatives du 23 septembre 2026, le Parti de la justice et du développement (PJD), formation islamiste, est passé de 13 à 54 sièges. Ce retour reste loin d’une victoire car c’est le Parti authenticité et modernité (PAM) qui est arrivé en tête avec 97 sièges sur 395, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI) du chef du gouvernement sortant, tombé à 66 sièges, et l’Istiqlal, qui en a obtenu 65. Le PJD redevient néanmoins une force parlementaire après son effondrement de 2021. Sa campagne contre le rapprochement avec Israël lui a donné un thème distinctif au moment même où Rabat et Jérusalem annonçaient une amélioration de leurs relations.

Le PJD appartient à l’islamisme politique marocain. Sa matrice idéologique est le Mouvement de l’unicité et de la réforme (MUR), actif notamment dans la prédication et l’éducation religieuse. Il existe des proximités historiques et intellectuelles avec la mouvance des Frères musulmans, mais il serait inexact de présenter le PJD comme une branche marocaine placée sous l’autorité de la confrérie égyptienne. Le parti a suivi sa propre trajectoire. Il a choisi la participation électorale, reconnu la légitimité religieuse de la monarchie. À partir du milieu des années 2010 il a même pris ses distances avec les Frères musulmans ce qui explique en partie pourquoi il a pu gouverner pendant une décennie dans un cadre largement fixé par le Palais.

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Le scrutin modifie les rapports de force entre partis sans annoncer nécessairement un changement de cap diplomatique. Le PAM, le RNI et l’Istiqlal appartenaient tous trois à la coalition sortante. Leur ordre d’arrivée s’inverse, mais ils totalisent ensemble 228 sièges, davantage que la majorité absolue. Reste à savoir quelle coalition sera effectivement formée et qui la dirigera. En vertu de la Constitution, Mohammed VI doit nommer le chef du gouvernement au sein du PAM, arrivé en tête, sans être tenu d’en choisir la dirigeante. Le roi préside aussi le Conseil des ministres, où sont débattues les orientations stratégiques de l’État. La question des relations avec Israël se dispute dans les urnes mais se décide largement au Palais.

La volte-face d’Abdelilah Benkirane

C’est ce partage du pouvoir qui rend la position du PJD délicate. Le parti dirigeait le gouvernement lorsque le Maroc a rétabli ses relations avec Israël en 2020. Revenu à sa tête, l’ancien Premier ministre Abdelilah Benkirane qualifie aujourd’hui cette décision d’erreur et appelle à la fermeture de l’ambassade d’Israël. Au pouvoir, le PJD avait accompagné une orientation décidée au sommet de l’État mais dans l’opposition, il peut dénoncer cette même orientation et chercher à convertir en voix le rejet de la normalisation. De nouveau au pouvoir et donc face au roi, il serait difficile de tenir les promesses.

Il serait hasardeux d’attribuer le redressement du PJD à la seule question israélienne. Le RNI a subi l’usure du pouvoir dans un pays où le chômage des jeunes, les inégalités et l’état des services publics alimentent la colère. Les manifestations de la « génération Z », notamment autour de l’accès aux soins, ont révélé cette défiance, que traduit aussi la faible participation électorale s’élevant à 38,08 % des inscrits contre 50,86 % en 2021.

Le paradoxe marocain est que le roi conserve la maîtrise d’une diplomatie tournée vers les États-Unis et ouverte à Israël, tandis que le PJD tire profit de son rejet. Le parti peut ainsi se distinguer de la coalition sortante et rassembler des électeurs aux mécontentements divers. Et les mêmes dynamiques sont à l’œuvre ailleurs qu’au Maroc aussi. À Téhéran comme à Sanaa, l’hostilité envers Israël aide un État à fédérer des alliés, une faction armée à renforcer sa légitimité et un parti d’opposition à mobiliser des électeurs. Sa force vient de ce qu’elle s’appuie sur une solidarité avec les Palestiniens réelle et largement partagée. Mais ce ciment politique ne produit ni les mêmes engagements ni les mêmes résultats partout. Entre les discours de Téhéran, les attaques des Houthis et les promesses électorales du PJD, chacun choisit le degré de confrontation que lui permettent ses intérêts et sa position de pouvoir.

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