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Damas n’est pas Bagdad

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irak syrie assad

Au fil des mois, le visage du conflit syrien se métamorphose à un rythme effrayant. Comment qualifier une guerre qui a fait au moins cent mille morts en deux ans, et qui déverse des flots de réfugiés dans toute la région, comme une hémorragie incoercible ?
Au milieu de ce concert d’incertitudes, une chose est sûre : comparer cet affrontement armé aux printemps arabes n’a plus aucun sens puisqu’il ne s’agit plus d’une révolution mais d’une guerre civile. On pourrait certes lire la situation syrienne à l’aune des événements qu’a connu l’Irak sous Saddam Hussein : un dictateur baasiste, une minorité religieuse qui accapare le pouvoir, une influence étrangère (Iran, Hezbollah, Qatar, Turquie), l’utilisation d’armes chimiques contre la population civile, des attentats… et des palabres  sans fin du Conseil de sécurité de l’ONU.
Ceci dit, sur bien des points, le conflit syrien se distingue de l’histoire irakienne récente.  D’élément déstabilisateur, l’Iran est devenu soutien du pouvoir en place contre une grande partie de la population. Quant aux attentats et aux enlèvements, ils sont moins la conséquence d’opérations dirigées de l’étranger que les effets collatéraux du pourrissement d’un affrontement politique. Autre différence, le dictateur syrien regagne du terrain là où Saddam Hussein avait été écrasé par les troupes américaines en quelques semaines au printemps 2003.
C’est donc à travers un miroir déformant que la partie syrienne reflète la situation irakienne passée. Ce conflit hybride essaime malheureusement dans toute la région comme si un virus ciblait dans chaque pays les points névralgiques. Au Liban, cela ravive les rancœurs historiques et oblige les partis politiques à poser la question du rôle joué par le Hezbollah  et les salafistes comme relais d’acteurs étrangers.
En Turquie, l’ingérence du gouvernement dans cette crise fait l’objet de vives critiques, ce qui fragilise la position d’Erdogan comme acteur régional incontournable (sans parler de la contestation sociale grandissante…).  À Bagdad, le conflit syrien engendre une recrudescence d’attentats perpétrés par des terroristes libres de circuler entre les deux pays. De l’autre côté du Golan, en Israël, le virus syrien a de fait rouvert la frontière et place le pays dans une situation surréaliste d’aide aux réfugiés syriens. Le seul pays apparemment épargné par la contamination semble la Jordanie mais elle risque de se transformer en un immense camp de réfugiés une fois encore. L’équilibre politique et social de chaque Etat de la région  se trouve donc menacé par les effets  d’un conflit externe.
Face à ce cataclysme à bas bruit, les réponses de la communauté internationale – si tant est que cette notion ait un sens – semblent bien timorées. Les solutions habituelles ne fonctionneront pas dans ce conflit d’un nouveau genre. Il faudrait faire preuve d’imagination et d’audace, autant dire que distribuer des traitements contre les effets du gaz sarin n’en est pas la meilleure illustration. Pis, le moindre début d’accord entre la Russie et les pays occidentaux achoppe sur la question du maintien au pouvoir de Bachar Al-Assad, entraînant le report de la conférence Genève-2 aux calendes grecques ! Contre tous les pronostics, l’ultime mutation de la guerre syrienne pourrait bien contribuer à maintenir le pouvoir actuel en place pour de longues années. Avis aux diplomates : il serait fort utile d’intégrer cette éventualité aux négociations diplomatiques sous peine de voir la Syrie et ses voisins se transformer progressivement en un immense champ de ruines…

*Photo : FreedomHouse2.

Où va la liberté d’expression ?

liberte expression justice

« Un droit que l’on n’exerce pas est un droit qui meurt. Une liberté dont on oublie le prix est une liberté en péril » Benoîte Groult (Ainsi soit-elle)
Il y a une aggravation des atteintes à la liberté d’expression. Un homme s’est élevé contre une exposition humainement controversée au musée du Jeu de Paume. Il y téléphone puis envoie un mail pour manifester sa désapprobation. Dès le lendemain, il est convoqué par la police criminelle, mis en garde à vue, son appartement est perquisitionné ! La garde à vue, devant l’absence de dossier, est levée dans la journée.
Donc envoyer un mail de réprobation serait devenu un délit. Que le musée porte plainte lorsqu’il est menacé est normal mais qu’il alerte les forces de l’ordre pour délit d’opinion, cela s’appelait autrefois dénonciation calomnieuse. D’autant que le mail incriminé ne semble comporter aucune menace physique. Dès lors, comment la police fut-elle avertie ? Il n’y a que deux solutions : soit les autorités françaises agissent comme l’administration américaine et pirate tout le monde, soit le musée fait de la délation. La garde à vue ayant été rapidement levée, j’ai la faiblesse de croire que la police a été instrumentalisée par l’apparence de sérieux d’un musée, et n’a pas analysé les pièces car elle n’a pas pu même imaginer cette dérive. Il reste à espérer qu’elle a porté l’affaire devant le parquet et que celui-ci ne la glissera pas sous ses plinthes…
Bien sûr, il y a la question controversée de la partie « death » de l’exposition présentant en résistants des membres d’organisations paramilitaires violentes  qui s’étaient fait exploser au milieu de passants anonymes dans des bus, des restaurants, des lieux publics. Qu’il y a-t-il de commun avec ces attitudes meurtrières et la guerre de Jean Moulin et les résistants qui, eux, n’avaient pour objectifs que les objectifs militaires d’un ordre assassin prédateur de la liberté d’expression ? Et voilà qu’une philosophe de l’art veut à tout prix cautionner cette assimilation et, ignorant le sort les victimes, couvre le terrorisme à défaut d’en faire l’apologie. Pas d’interrogation pour les foyers des victimes. Finalement, il se trouve que la liberté d’expression n’est pas ici, mais vient de là où ces photos ont été faites, là où les visiteurs de l’exposition savent qui sont les sinistres personnages vedettes de cette artiste arabe israélienne… Une consigne ministérielle enjoignant à apporter l’information manquante n’a pas été respectée. Jeu de paume, jeu de vilain : tout juste y trouve-t-on une note précisant que les légendes sont de l’artiste… une belle façon de se dégager de toute responsabilité.
À Paris, on n’inquiète pas les néo-apologistes irrespectueux des circulaires étatiques, on met en garde à vue les indignés… pardon, ceux qui manifestent leur désapprobation. Le seul martyr mort en opération est la liberté d’expression assassinée au nom d’une prétendue liberté d’expression. Les oignons pleurent-ils aussi quand on les coupe ?
Ceci intervient dans un climat pour le moins curieux autour de la liberté d’expression et de la défense des valeurs de la démocratie. Et le phénomène n’est pas nouveau. En matière de valeurs abandonnées : les Darfouris laissés aux fureurs d’un président poursuivi par la Cour Pénale Internationale, les Tibétains oubliés, les Syriens progressivement englués dans une situation de peste ou de choléra par les tergiversations occidentales, les Touaregs démocrates du MNLA sacrifiés au dogme de l’intangibilité des frontières héritées du colonialisme, colonialisme qu’au demeurant nous haïssons, etc… Le monde est plein du silence brisé par les cris des suppliciés. Laissons en paix les tyrans et les massacreurs, commerçons.
Pour la liberté d’expression, les affaires deviennent nombreuses. Impossible de défendre la laïcité de la crèche Baby Loup installée dans « les quartiers », la justice ayant annulé le licenciement d’une employée qui décide de porter le voile. Un jeune manifestant, Nicolas, pour lequel je n’ai pas de sympathie particulière et parce qu’il se lève contre un projet gouvernemental et refuse, sans violence, la dispersion et un prélèvement ADN, est arrêté puis condamné à deux mois ferme! Des manifestations non autorisées sont légion, des casseurs ne sont pas appréhendés ou condamnés avec sursis voire relaxés. En Tunisie, les Femen sont libérées, en France Nicolas est enfermé.
Sur la contestation d’un reportage pour le moins douteux d’événements qui auraient aboutis à la mort du jeune Al-Dura au carrefour de Netzarim, au terme d’un incroyable marathon judiciaire de treize ans, la Cour de cassation, contre l’avis de son avocat général, « annule la relaxe de Karsenty au motif que la cour d’appel n’avait pas à demander les rushs du reportage, car il appartient au prévenu d’apporter les preuves de sa bonne foi en vertu de ce qu’il savait au moment des accusations proférées ». On ne peut donc demander à ce que la justice s’éclaire… Mais on dit que le cabinet conseil de France Télévisions est celui du compagnon de la Garde des Sceaux, cela fait désordre.
Un nouveau jugement condamne donc Philippe Karsenty pour diffamation à l’encontre de France Télévisions et son reporter (qui n’avait pas plus de preuves dans son reportage puisqu’absent des lieux). La condamnation n’infirme en rien les propos de Karsenty : la télévision publique allemande ARD en 2002 et 2009 affirmait la manipulation, des journalistes indiscutables à la vision des fameux rushs n’ont vu ni agonie insupportable de l’enfant ni marque de sang… les quinze balles alléguées dans le corps devaient être cautérisantes, hémostatiques.
Et il y a l’affaire du « mur des cons » (photos de personnalités politiques, intellectuelles ou journalistiques dites de droite) découvert par hasard et révélée par un journaliste d’abord anonyme. Au Syndicat de la magistrature (SM), on juge avant de juger. L’information est publiée et immédiatement le Syndicat national des journalistes (SNJ) apporte son soutien syndicaliste au SM sans se soucier ni du devoir ni de la liberté d’information… Les faits devraient être très tus. La présidente du SM, Françoise Martres, évoque une action de potaches. Notre liberté dépend donc des jeux de membres potaches d’un syndicat qui avait appelé à voter Hollande au second tour. Mais le scandale est là, la Garde des Sceaux (toujours la même) saisit le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui se déclare incompétent… Evidemment. Il renvoie les uns et les autres à leurs responsabilités. Que croyez-vous qu’il arriva devant ce dévoiement ? Le SNJ-CGT obtient de la direction de France 3 que Clément Weill-Raynal soit entendu par une commission de discipline. Pourtant, aucun des représentants siégeant au sein de ce tribunal d’exception n’a voté pour une mise à pied. La chaîne a interdit de travail celui qui accomplit sa mission d’informer. De fait, celui-là était fondé à diffuser discrètement l’information hors son employeur qui fut le dernier média à la révéler… Il n’y eut à l’annonce de la sanction aucune indignation, le SM a discrètement fait disparaitre son « mur des cons ». Circulez, il n’y a rien à voir et rien à dire.
Dans ces conditions, rien d’étonnant qu’une manifestation contre l’exposition au Jeu de Paume soit, pour « cause de menaces », reportée du 16 au 30 juin.
Il n’est pas pensable que nos responsables élus et ministres aient une tentation despotique, ils ont juste la certitude de détenir la vérité. Mais toutes les tyrannies ont eu cette certitude. La crainte du risque d’un subreptice glissement à la pensée unique par défaut de valeurs et de volonté, par l’abandon du raisonnable est saine, le doute est un courage.

*Photo : brianjmatis.

Le destin final de toute économie liberticide

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Le plus surprenant pour moi, lors de mon dernier séjour à Lausanne, fut de me retrouver dans ma chambre d’hôtel en compagnie d’Ayn Rand. Non pas de son cadavre en putréfaction – elle est décédée en 1982 – mais d’un extrait de son essai : The Capitalism, The Unknow Ideal. Il n’y a guère qu’en Suisse que la direction d’un Palace se soucie de la culture économique de ses hôtes…. Je lus donc scrupuleusement le chapitre qui m’était destiné : « Le destin final de toute économie liberticide » et le résumai en l’actualisant.
Ayn Rand évoque Colbert, le principal conseiller de Louis XIV, souvent désigné comme l’un des premiers étatistes modernes. Il était convaincu que la régulation gouvernementale pouvait engendrer la prospérité nationale. Le résultat fut plus que discutable. Colbert n’était pas plus un ennemi des affaires que ne l’est notre gouvernement actuel. Il interrogea un groupe d’industriels sur ce que l’État pouvait faire de mieux pour l’économie de la France. Un industriel nommé Legendre lui répondit : «  Laissez-nous faire ! «  Il lui expliqua que l’  » aide  » gouvernementale au monde du travail est aussi désastreuse que la persécution politique et que la seule manière pour un gouvernement d’être utile à la prospérité de tous est de ne pas s’en mêler. Ayn Rand ne pouvait qu’approuver cet homme soutenant qu’il n’y a pas de différence dans le destin final de toutes les économies liberticides, quelles que soient les justifications du liberticide. Pour une raison évidente : l’intelligence humaine ne fonctionne pas sous la contrainte. Une arme braquée sur la tempe tue toute initiative.
Je songeai avant de m’endormir que François Hollande, s’il ne voulait pas laisser une trace identique à celle de Colbert dans l’Histoire, serait bien avisé de prendre en compte le point de vue d’un Legendre des temps modernes, s’il en est un, qui pourrait lui donner le même conseil immortel en un seul mot :  » Dérégulez !  » Mais je songeais aussi que ce serait peine perdue, car il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est l’esclavage, surtout si on parvient à les convaincre que c’est au nom de la justice et du respect de leurs droits que l’État va resserrer son étau fiscal, administratif et judiciaire. À la manière de Colbert, manière qu’il définissait lui-même ainsi non sans humour : « L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. » Reconnaissons à François Hollande l’art d’être passé maître dans cet exercice périlleux.

La gauche naïve, c’est fini!

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Causeur. Outre vos mandats électifs, vous êtes depuis longtemps le spécialiste « Justice » du PS – et un candidat naturel au poste de garde des Sceaux.  Que vous a inspiré l’affaire du « mur des cons » ?
André Vallini[1. Avocat de profession, André Vallini est sénateur et président du Conseil général de l’Isère. En 2006, il a remarquablement présidé la commission parlementaire sur  l’affaire d’Outreau (avec son rapporteur l’UMP Philippe HOuillon). Il était en charge de la justice dans la campagne Hollande.]. Audiard aurait répondu que c’est une « affaire à la con »… Plus sérieusement, il faut rappeler que, dans un local syndical, les militants peuvent dire ce qu’ils ont envie de dire et afficher ce qu’ils souhaitent afficher. Certes, pour des magistrats, il y a des façons plus judicieuses de s’exprimer, mais c’est leur liberté ! Ce qui m’a choqué, en fait, c’est la présence de photos de parents dont les enfants ont été violés et assassinés. Ces parents ont certes des positions tranchées qui vont à l’encontre de celles du Syndicat de la magistrature (SM), mais c’est aussi leur liberté et je pense que le Syndicat aurait pu leur exprimer ses regrets. Cela dit, avec 30% des voix lors des élections professionnelles, le SM est loin d’être majoritaire. Et si ses adhérents ont le droit de revendiquer leurs opinions politiques, nous devons faire confiance à leur éthique pour rendre la justice en toute impartialité.

Justement, on dirait que, pour eux, ceux qui ne partagent pas leurs opinions sont des salauds, des cons, ou les deux. Or, cette conception binaire du monde reste celle d’une partie de la gauche….
La gauche a, c’est vrai, souvent tendance à « diaboliser » ses adversaires. Sur le mariage gay, on aurait évité beaucoup de dérapages en respectant les opposants de bonne foi, sans chercher à les ridiculiser, ce qui ne pouvait qu’aboutir à les radicaliser.
Revenons à nos juges et à leur pouvoir. Il est difficile de ne pas penser que le juge Gentil voulait « se faire » Sarkozy…
En l’occurrence, le juge Gentil travaille sur le dossier Bettencourt avec deux autres magistrats. Et en admettant même qu’il ait voulu « se faire »  Sarkozy, comme vous dites, il eut fallu que ses deux collègues fussent dans le même état d’esprit. J’ajoute que l’ancien président a pu user des voies de recours, car au-dessus du juge d’instruction, il y a la chambre de l’instruction de la cour d’appel. En fait, il est très difficile pour un magistrat d’« abattre » un homme politique si le dossier est vide. Et heureusement ![access capability= »lire_inedits »]
Sauf que la chambre de l’instruction invalide très rarement les décisions des juges. Si on en croit Me Kiejman (voir page 50), elle devrait être réformée…
Il faut effectivement lui donner les moyens de consacrer le temps nécessaire aux dossiers, pour éviter qu’elle ne soit qu’une chambre d’enregistrement, comme ce fut le cas dans l’affaire d’Outreau.
La gauche dénonce volontiers les entraves à l’indépendance de la Justice. François Hollande, pour sa part, a déclaré : « Je veux une Justice indépendante, mais pas trop. » Est-ce une bonne formule ?
D’abord, concernant l’indépendance, on pense surtout aux affaires politico-judiciaires, qui défrayent la chronique mais ne représentent qu’une partie marginale de l’activité judiciaire. Ensuite, il faut toujours distinguer les magistrats du siège, qui jugent, de ceux du parquet, qui poursuivent. Les premiers sont statutairement indépendants et inamovibles et personne, sauf de manière ponctuelle et marginale, ne songe à remettre en cause leur indépendance.
Mais c’est l’indépendance du parquet qui est l’objet de toutes les polémiques…
Depuis la Révolution française, le pouvoir a toujours essayé de mettre son nez dans le fonctionnement de la Justice par le biais du parquet. C’est seulement en 1997 que le gouvernement Jospin s’est interdit de donner au parquet des instructions individuelles de nature à dévier, entraver ou ralentir le cours de la Justice. Cette pratique vertueuse était inscrite dans la loi « chancellerie-parquet » dont je fus le rapporteur à l’Assemblée nationale en 1998. Mais Jacques Chirac l’a bloquée car il n’était pas certain de pouvoir faire adopter la révision constitutionnelle nécessaire.
Faut-il, aujourd’hui, remettre cet ouvrage de la gauche sur le métier ?
La loi qui est en discussion interdira les instructions individuelles mais permettra au ministre de la Justice de donner des directives de politique pénale aux magistrats. Chaque procureur devra rendre compte de leur application et, chaque année, le ministre de la Justice devra faire de même devant le Parlement. La République, une et indivisible, doit être administrée, y compris sur le plan pénal, par le gouvernement sous le contrôle du Parlement.
Est-ce une position majoritaire ?
J’espère que oui, même si certains magistrats rêvent d’un parquet totalement livré à lui-même et, qu’à l’inverse, chez les politiques, il y a sans doute des nostalgiques d’un parquet aux ordres…
Le soupçon de politisation n’est pas le seul ingrédient de l’insatisfaction des citoyens. Beaucoup pensent que leur Justice ne les protège pas contre la délinquance et le crime. Pensez-vous qu’il existe un problème de sécurité ou qu’il s’agit simplement d’un « sentiment d’insécurité » ?
Le « sentiment d’insécurité », c’est ce qu’invoquait la gauche il y a vingt ans ! C’est ce que je faisais moi-même en 1993, pendant la campagne pour les législatives, alors que, dans toutes mes réunions, les gens me parlaient de « sécurité ». Ce déni du réel est aujourd’hui révolu : dans une société de plus en plus violente qui génère des problèmes croissants d’insécurité, la gauche doit être d’une clarté et d’une fermeté totales.
Dans ce cas, pourquoi ne pas donner aussi des directives aux juges du siège par le biais des peines-planchers ?
Je sais bien que, dans notre pays, on révère publiquement Montesquieu tout en admirant secrètement Napoléon, mais la séparation des pouvoirs est un principe intangible sur lequel il faut être intransigeant.
Je vous rappelle que les peines-planchers ont été approuvées par le Conseil constitutionnel…
Elles n’ont été approuvées que grâce à la possibilité d’y déroger inscrite dans la loi. Pour autant, les magistrats du siège ont vécu cette réforme comme une marque de défiance et une volonté de limiter leur marge d’appréciation. De fait, quand ils refusent d’appliquer la peine-plancher, les juges doivent motiver ce choix, ce qui alourdit leur travail. Mieux vaut leur faire confiance pour apprécier au cas par cas la peine que mérite celui qui leur est présenté.
Il n’est pas certain que l’opinion apprécie ce signal, alors que seule une faible proportion des délinquants doit répondre de ses actes, qu’une proportion encore plus faible est condamnée, et que nombre de condamnés n’effectuent même pas leur peine !
Il y a, c’est vrai, un « paquet » de 80 000 peines non exécutées. Cet engorgement pose un vrai problème de crédibilité à l’institution judiciaire et alimente le sentiment d’impunité des voyous qui révolte les citoyens honnêtes. À juste titre ![/access]

Voyage dans la jungle du genre

genre judith butler

La « théorie du genre », selon laquelle le masculin et le féminin sont des constructions sociales tenterait d’entrer dans nos manuels scolaires. Dernier épisode : un amendement rejeté par l’Assemblée nationale qui faisait  référence à l’égalité de genre. A-t-on vraiment raison de craindre cette « théorie du genre » ?
Disons-le tout net : la théorie du genre n’existe pas. Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits des femmes, l’affirme avec autorité. Et Libération de malmener copieusement le ministre de l’éducation Vincent Peillon pour avoir parlé de « théories du genre », accréditant par là l’existence d’un « yéti », selon le journal. Peillon est excusable : d’autres personnalités politiques de gauche (Martine Martinel, Marie-George Buffet, Patrick Bloche) évoquaient ce même yéti il y a encore quelques mois. Il y a donc bien quelque chose, mais les termes de « théorie du genre » sont connotés. Quid des gender studies alors ? Les « études sur le genre » consistent à analyser le genre en tant que construction sociale. Voilà une voie a priori prometteuse, appuyée sur la stricte rationalité scientifique.
À la source du mystérieux concept de genre, on trouve l’explorateur Oan Oakley, sociologue et écrivain féministe. Elle fit la première, en 1972, la distinction entre le sexe avec lequel on nait et le genre que l’on acquiert[1. Sex, Gender and Society. London : Temple Smith. Reprinted with new Introduction, London: Gower.]. Le genre est cette convention qui fait qu’en Occident au XXe siècle on identifiera comme « femme » une personne qui porte une robe. Mais le genre est mouvant : un écossais qui porte un kilt n’est pas une femme ! Or, ces conventions ne sont pas anodines. L’Histoire, par la prégnance du patriarcat, suggère que le genre est une invention des hommes occidentaux pour asservir les femmes. L’ethnologie permet d’aller plus loin, puisque non seulement la séparation des taches et des rôles est inventée par la société, mais la réduction du nombre de genres à deux (homme et femme) est aussi sujette à caution. Certains peuples comme les Hijras du sous-continent indien ou les Muxe de l’Oaxaca (Mexique) admettent un « troisième genre », constitué d’eunuques, qui ont un rôle et un genre à part. Pure construction sociale, le genre peut être modelé à l’envie. Cela éclaire les amendements de la députée féministe Julie Sommaruga qui préfère le terme de « genre » à celui de « sexe ».
Paradoxalement, en séparant le genre du sexe, on redonne de la vigueur au second. Le risque est grand de voir émerger une notion de « sexe naturel » qui pourrait fonder de bon droit le genre. Mais le cours tumultueux du relativisme du genre gomme les caractéristiques du sexe. Car enfin, l’union des sexes, mâle et femelle, n’est-elle pas elle-même un schéma construit ? C’est tout à fait clair pour Andrea Dworkin, qui l’assimile à un instrument d’asservissement des femmes par les hommes. « Le coït demeure un moyen ou le moyen d’inférioriser physiologiquement une femme », dit-elle. L’accouplement d’un homme et d’une femme lui-même serait une structure répétée, imposée par la société, pour asservir les femmes. On comprend mieux dès lors le grand intérêt que portent les artisans des études sur le genre aux revendications des homosexuels : ils sont en avance sur leur temps, déjà délivrés des vieilles structures sociales.
Il reste que pour donner naissance à un enfant, il faut un homme et une femme, et c’est toujours la femme qui porte l’enfant. Voilà bien une inégalité naturelle fondamentale ! Mais l’étude du genre est comme une rivière qui amène, si l’on en suit le cours, à des conclusions de plus en plus exotiques. Ainsi une autre féministe, Christine Delphy,  remet en cause le shéma de la procréation hétérosexuelle « [les gens] ont des difficultés à ne pas voir comme une « évidence naturelle » la différence des rôles procréatifs ». Dans la pensée delphynienne, la notion de « mère biologique » est une construction sociale. « Il est évident, en effet, qu’expulser un fœtus de son corps ne fait pas d’une femme une « mère » , continue-t-elle. Le lien biologique n’a pas de rapport avec la filiation. La difficulté qu’une mère pourrait ressentir à abandonner son enfant vient seulement de son éducation « Le problème, c’est qu’on sentimentalise, de façon excessive, des processus physiologiques » conclut avec cohérence Delphy. Inutile donc d’invoquer la biologie pour justifier le rapport maternel d’une mère à son enfant.  « Derrière le masque de la biologie c’est la société qui s’exprime, en ventriloque. ». Limpide !
Puisque chaque concept nous glisse sous les doigts dès que l’on tente de le saisir, que le genre et la procréation hétérosexuelle apparaissent comme de pures constructions sociales, que faire des différences anatomiques entre hommes et femmes ?
Une célèbre féministe a trouvé une solution miraculeuse à ce  problème : ces différences anatomiques n’existent pas. Envers et contre toute évidence, malgré l’existence d’un pénis ou d’un vagin, Judith Butler répond dans son essai Trouble dans le genre (1990) que certains cas cliniques démontrent le contraire. Tel hermaphrodite ou tel eunuque par exemple[2. Elle s’est quelque peu autocritiquée trois ans plus tard dans un essai Ces corps qui comptent, où elle admet sous des ratiocinations alambiquée la matérialité des corps.].
Pas de doute, nous sommes bien en face d’une idéologie qui veut à tout prix gommer l’identité sexuelle. Elle éclaire le sens des amendements visant à placer le terme de « genre » dans les textes de loi.  Libre à chacun de l’appeler « théorie du genre », « relativisme du genre » ou « yéti ».

*Photo : lewishamdreamer.

La musique de film : un art majeur !

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musique film michel legrand

Une activité fait la renommée de notre pays dans le monde entier et ne possède pas encore d’IGP ou d’AOC. Que fait le gouvernement ? Un art français de la composition et de l’orchestration. Le génie du tempo et de la variation. Le chaînon manquant entre l’image et le texte. La musique est au film ce que le style est à l’écriture. Son indispensable corollaire, son agent provocateur pour parodier une célèbre marque de lingerie. Sans bande-originale, un film manquerait d’aspérités et d’émotions. Il deviendrait aussi plat qu’un discours de technocrate bruxellois, mélange d’arrogance et de dogmatisme.
En digne héritière de Georges Méliès et de Camille Saint-Saëns, la France est une terre bénie pour les compositeurs de musiques de films. François de Roubaix, Georges Delerue, Michel Colombier, Philippe Sarde ou Gabriel Yared sont de formidables artistes. Ceux qui ont voulu les cantonner au rôle de simples diffuseurs d’ambiance manquent cruellement de sensibilité et d’oreille ! Car ces compositeurs-là, en plus d’être des virtuoses de la scénarisation, sont les archivistes de notre mémoire intime. Il suffit d’écouter les premières notes cosmiques de La Scoumoune (François de Roubaix) ou Le concerto pour la fin d’un amour (Francis Lai) pour que notre âme divague et rebondisse sur les récifs de notre passé. Cette musique nostalgique et poétique sort enfin des salles obscures. Michel Legrand a donné un concert exceptionnel le 4 décembre dernier au Palais des Congrès avec l’orchestre symphonique Lamoureux. On aime Legrand pour les délicieuses faussetés de sa voix, l’élégance chaotique de sa partition, admirable ligne de crête entre l’emphase américaine et la douleur rentrée de notre Vieille Europe. Hollywood lui doit beaucoup dans la perpétuation de ses mythes. Il nous est impossible d’entendre « The windmills of your mind » sans repenser à Steve McQueen, pilotant son planeur jaune ou déboulant sur une plage déserte au volant de son buggy Meyers Manx. Quel homme n’a pas voulu lui ressembler ?
Lui emprunter, ne serait-ce que quelques secondes, son assurance de héros de cinéma.  Legrand a sublimé nos tristes vies. Sa musique a habillé non seulement la somptueuse Faye Dunaway dans l’Affaire Thomas Crown mais aussi Stefania Sandrelli dans Tendre voyou,  Romy Schneider dans La Piscine, Françoise Dorléac dans Les Demoiselles de Rochefort ou Clio Goldsmith dans Le Cadeau. Ce tailleur pour dames qui a fêté ses 80 ans n’a rien perdu de sa fougue et de son swing frénétique. Un autre monstre sacré de la musique de film s’est produit les 23 et 24 mars au Grand Rex accompagné lui aussi d’un grand orchestre philarmonique. Il s’agit de Vladimir Cosma, le plus français des roumains. L’homme aux 300 bandes-originales. Le chef d’orchestre des dimanches soirs de notre enfance a inventé des mélodies intemporelles. De géniales trouvailles comme le bruit évanescent des vagues dans Un éléphant ça trompe énormément, la flûte de pan entêtante du Grand Blond ou l’allégresse dansante de Rabbi Jacob. A cause ou grâce à lui, nous avons cru naïvement que toutes les agrégées de lettres ressemblaient à Sophie Marceau dans L’Etudiante. Vladimir Cosma a également produit de véritables petits chefs d’œuvre pour la télévision, de la BO funky de Sam et Sally à la mélopée déchirante des roses de Dublin, du très grand art.
Pour mieux appréhender le travail de ces entremetteurs du son et de l’image, allez faire un tour à la Cité de la Musique qui rend hommage à tous ces compositeurs français et étrangers jusqu’au 18 août. Une exposition de très grande qualité, bien construite et animée, réellement interactive qui revient sur un siècle de cinéma mondial. Des extraits de films, des bandes-son, des témoignages inédits, des documents exceptionnels (partitions, story-boards, affiches, etc…) pour comprendre que, sans musique, la pellicule ne projette rien !

Exposition Musique & Cinéma – Le mariage du siècle ? – Jusqu’au 18 août – Cité de la Musique –  221, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris

Métro – Tram : Porte de Pantin

*Photo:  Les Demoiselles de Rochefort.

Soif de vérité

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bacchus caravage vin

« Les détracteurs accusent les vins naturels d’être déviants. Ils croient être blessants, ils sont flatteurs. Dans ce monde de perfection technologique simplifié, stérilisé et surveillé, c’est un honneur d’être déviant », écrivait Sébastien Lapaque, en 2006, dans son Petit Lapaque des vins de copains[1. Sébastien Lapaque, Le petit Lapaque des vins de copains, Actes Sud, Arles, réed. 2009, première ed. 2006, p. 19.].
Les auteurs de l’anti-guide Tronches de vin, le guide des vins qu’ont d’la gueule, entendent bien mériter cet honneur. Les vins qu’ils aiment détonnent, choquent, inquiètent. Ce ne sont pas des journalistes fréquentables, mais cinq blogueurs, bien connus dans le milieu du vin naturel : Olivier Grosjean (Blog d’Olif), Antonin Iommi-Amunategui (Vindicateur et No wine is innocent), Guillaume Nicolas-Brion (Du morgon dans les veines), Philippe Rapiteau (La Pipette aux 4 vins), Éva Robineau (Oenos). Ils ont parcouru la France et un peu plus (Suisse, Italie, Espagne, Liban, Chili) pour répertorier plus de cent vignerons rigoureux. Cet ambitieux projet a pu éclore grâce à l’audace d’un éditeur disparu quelques mois avant que le livre ne voie le jour. Il lui est élégamment dédié : « À Jean-Paul Rocher, homme libre, tronche de vin et éditeur qu’avait d’la gueule. »[access capability= »lire_inedits »]
On ne s’en étonnera pas, ces francs-tireurs ont des drôles de bouilles, des têtes à s’être trop souvent risqué sur le bizarre. Du reste, les vignerons dont ils dressent le portrait ont eux aussi des gueules pas possibles, des trombines de types pas nets qui te distillent en douce tout ce qui leur passe sous la main – mais sans le moindre adjuvant chimique. Leur vin doit être au plus proche du raisin, les vignes élevées en agriculture biologique voire biodynamique et la vinification la plus naturelle possible.
En dehors d’une scrupuleuse authenticité, il n’existe pas de définition précise du vin naturel. Certains parlent aussi de vin « vrai », ou de vin « vivant », deux qualificatifs essentiels pour comprendre l’approche des vignerons présentés dans cet ouvrage. Vrai, car non trafiqué ou biaisé par le collage, le filtrage et l’adjonction de levures exogènes, de soufre à outrance ou de sucre ; vivant, car les producteurs n’oublient pas que la vigne grandit au cœur d’une indispensable biodiversité.
Peu d’ouvrages contiennent autant d’occurrences de l’adjectif « vivant », ici appliqué au vin, à une démarche, un goût ou un terroir. Tout est affaire de rencontre, de partage, d’hommages, en somme de vie à l’échelle humaine. On l’aura compris, il s’agit de politique : « Ce vin ne répond pas seulement à la triste problématique de production/consommation. Il n’est pas le simple produit d’additions et de soustractions œnologiques. […] Il nous parle d’environnement et d’écologie […] mais il nous parle surtout d’une économie artisanale durable et affranchie. »[2. Antonin Iommi-Amunategui, Tronches de vin, Avant-propos, Les éditions de l’Épure, Paris, 2013, p. 9.]
Ce guide ne répertorie donc pas des vins selon leur région, leur couleur ou leur prix ; il présente des hommes. Chaque page offre une rencontre avec un producteur, une visite de son domaine, une dégustation de ses vins.
À la fin de l’ouvrage, on trouvera une liste des caves à boire et à manger où se procurer les jus de ces artisans. Ils sont à boire entre amis de toujours ou d’une nuit, ce soir ou dans dix ans. Ce sont des vins pour toute la vie. Et pour toutes les vies.[/access]

*Photo: Bacchus, Le Caravage

Dernières nouvelles de l’enfer

Une cinquantaine de nouvelles très (trop) courtes, écrites à la diable, comme jetées sur le parchemin à la lueur de bougies noires : ainsi se présente le dernier livre du Père Leroy, le célèbre démonologue de l’Université Lumumba de Moscou. Vampires susceptibles comme des romancières, zombies boulimiques, psychopathes torturés, démons à l’ironie turbo-libérale, antifascistes hyperpyrétiques, occultistes enragés, mutants indiscrets, toute une faune infâme défile dans une sorte de carrousel infernal où apparaît même Satan en personne, saturé de cocaïne vénézuélienne et, le pauvre, épuisé par des bataillons de péripatéticiennes subcarpathiques.
Le nouvelliste d’Une si douce apocalypse ou de Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruines s’éloigne de l’univers orwellien qui lui est propre, le monde de Big Sister. Non, ici, il se défoule ; il massacre et projette des rivières de sang noir ; il désosse, dévore et pulvérise façon puzzle des kyrielles de victimes, généralement porteuses du passeport US. A lui tout seul, il ressuscite les films Hammer et leur cortège de cannibales.
Bref, Leroy use de ses nouvelles comme de grenades au phosphore : chaque lancer est par ailleurs dédié à un confrère, de Poe à Owen ; à un cinéaste, de Polanski à Murnau ; à un acteur, de Heston à Vogelsang.
Une amusante pochade à lire dans un bain de lait d’ânesse, une gousse d’ail et Das Kapital à portée de main. Prudence est mère de sûreté.

Dernières nouvelles de l’enfer, Jérome Leroy, L’Archipel, 2013

Analyse de la boîte noire

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flight washington zemeckis

C’est à la suite d’une altercation avec mon « beauf » (en fait, l’ami marxiste de ma belle-sœur) qui est aussi anticlérical que Kim Jong-Un (il devrait d’ailleurs aller faire un stage en Corée du Nord pour se remettre les idées en place) que j’ai mesuré à quel point la religion n’était pas seulement un sujet tabou mais également un « gros mot » qu’il ne faut surtout pas prononcer en ces temps troubles. Au cours de la conversation, Le Livre d’Eli, film américain avec Denzel Washington sorti en janvier 2010, fut mentionné par mon « beauf » qui en faisait l’éloge sans l’avoir compris… Le message était pourtant clairement chrétien (les bonus du DVD le confirment). Je ne pus hélas pas aborder le dernier film avec le même acteur, à savoir Flight de Robert Zemeckis sorti en France en février 2013 et disponible en DVD dès ce mois de juin, mon « beauf » ayant quitté le repas de Pâques (sic) en claquant la porte. N’ayant pas eu l’occasion de lui faire bénéficier de mon analyse, je vais donc la partager avec vous.
Je suis entré dans Flight en m’attendant à voir un film américain ordinaire avec scène de crash d’anthologie en ouverture, un milieu de film consacré à la souffrance du héros qui a un problème avec l’alcool et, pour terminer,  une scène de tribunal qui met notre héros à rude épreuve avec le coup de théâtre classique à la fin. Il n’en est rien.
Pour commencer, si quelqu’un vous dit que Flight est l’histoire d’un paradoxe, celui d’un pilote de ligne alcoolique qui sauve son équipage d’une mort certaine tout en étant sous l’emprise de la drogue et de l’alcool, c’est qu’il n’a rien compris au film. Il n’y a qu’à lire les commentaires sur les sites de vente en ligne pour s’apercevoir que tout le monde commet la même erreur. D’ailleurs cela rend le film moins intéressant et la plupart des internautes se disent déçus par le résultat. C’est bien là le problème. Sans clé de lecture, il est quasiment impossible de savourer Flight pleinement. Et ce serait passer à côté du message. Cela n’a malheureusement rien d’étonnant dans une société totalement déchristianisée.
Oui, vous avez bien lu. Flight est un film qui nous parle de christianisation, ou plutôt d’évangélisation. Denzel Washington incarne l’homme pécheur dans toute son horreur : il est pécheur, il n’en a pas conscience et il refuse de se laisser convaincre. C’est la thématique de l’endurcissement du cœur, omniprésente dans la Bible. En clair, le sacrement de réconciliation lui fait peur. D’ailleurs la peur, Washington la ressent non pas pendant le crash mais après lorsqu’il détruit toutes ses réserves d’alcool chez lui par peur d’être découvert.
Si l’on regarde de près, les images du christianisme abondent dans le film : le copilote et sa femme (une sudiste certes un peu trop « illuminée ») tirent leur force de la foi en Dieu (paradoxe d’une Amérique puritaine) ; un homme atteint du cancer joue le rôle d’un ange (peut-être déchu, peut-être pas) lorsqu’il rapproche notre pilote blessé d’une femme qui l’est tout autant mais pour des raisons différentes (formidable Kelly Reilly en héroïnomane qui flirte avec la mort) ; cette même femme joue le rôle de berger qui essaye de ramener la brebis perdue dans le troupeau en lui proposant des séances chez les alcooliques anonymes (en clair elle annonce la Bonne Nouvelle, s’étant elle-même convertie après avoir eu le déclic).
Or il n’est pas facile d’avoir le déclic dans une société totalement décadente. Zemeckis nous dresse un portrait alarmiste du monde d’aujourd’hui tout au long du film : alcool, drogue, pornographie, tromperie, mensonge, corruption, haine, violence, divorce. Mais également la fuite (sens du mot « flight ») puisque Washington passe son temps à fuir le troupeau (il se retire à l’écart dans une maison de campagne, il fuit ses responsabilités, il propose même à Kelly Reilly de fuir avec lui dans un autre pays pour ne pas être pris).
Une analyse plus poussée révèlera sans doute que l’avion n’est autre que Washington lui-même, homme brisé que ses amis tentent de reconstruire (le plan en plongée de l’avion reconstitué dans un hangar n’est pas anodin — les cicatrices de l’avion sont les siennes —, ni celui du site du crash où d’ailleurs quelques chrétiens se rassemblent pour prier dans un minuscule enclos qui semble avoir été improvisé à côté de l’épave comme si l’on assistait aux débuts du christianisme sous l’œil du pilote et de son avocat perchés sur un échafaudage qui semble bien fragile.) Tout au long du film, Washington n’a de cesse de rejeter la faute sur les autres : « on m’a donné un appareil qui n’était pas en état de voler » dit-il régulièrement.
Le plus frappant est de voir la violence du péché lorsqu’il se déchaîne. La scène où Washington est enfermé dans une chambre d’hôtel la veille de son témoignage dans l’enquête préliminaire est particulièrement révélatrice (au passage, on lui précise bien qu’il ne s’agit pas encore du tribunal, autrement dit ce n’est pas encore le Jugement dernier et on a toujours le temps de se racheter). Un homme monte la garde à l’extérieur tel un ange-gardien, le réfrigérateur ne contient que de l’eau et des jus de fruits, le lit est fait, la salle de bain est nickel, tout va bien. Washington est tel Adam qui a été placé dans le Jardin d’Eden par le Seigneur. Ici tu es en sécurité, rien ne peut t’arriver. Mais une porte relie sa chambre à celle d’à côté qui est l’image inversée de la sienne (on pense forcément à l’inversion satanique). Cette porte est mal fermée. La tentation d’aller voir en dehors de l’Eden est grande. Il y a un autre réfrigérateur, et celui-ci ne contient que de l’alcool. La suite vous l’avez devinée. Mais ce qui est intéressant c’est de voir la violence du péché : lorsque l’ami et l’avocat découvrent l’ampleur des dégâts, on s’aperçoit que le réfrigérateur de la chambre maudite a littéralement été arraché et se trouve couché sur le sol tout comme Washington dans la salle de bain.
Mais le péché a ses limites. Washington a une conscience. Et cette conscience finit par avoir le dessus. Après tout, il est dit « Tu ne mentiras pas ». L’aveu est comme une confession. Notre pilote reconnaît devant ses frères qu’il a péché. Il accepte de payer pour ses fautes et devient lui-même un prédicateur auprès de ses frères prisonniers (une courte recherche sur Denzel Washington vous révèlera qu’il est un chrétien convaincu et qu’il aurait aimé exercer le métier de pasteur s’il n’avait pas été acteur).
Le propos de Flight est donc très clair. Il est facile de se laisser influencer par ceux qui vous poussent à commettre des péchés en toute impunité. Mais cela ne doit pas être une fatalité même s’il est plus difficile de changer radicalement de vie pour devenir un homme nouveau, véritable disciple du Christ qui, à son tour, va prêcher la Bonne Nouvelle. Telle est la leçon de Flight qui s’avère être un film difficile à comprendre (comme les textes bibliques) si l’on ne possède pas la clé de lecture. Mais il n’y a pas de secret : il faut être à l’écoute et ne pas claquer la porte lorsque l’on vous parle un langage différent. Après tout, qu’avons-nous à y perdre ?

 

*Photo: film Flight 

Une pub pour Google, mais pas que…

les stagiaires shawn levy

Les Stagiaires, la nouvelle comédie de Shawn Levy avec Owen Wilson et Vince Vaughn, arrive en France avec la réputation d’un film publicitaire. Les deux acteurs y jouent deux commerciaux dont l’entreprise vient de faire faillite et qui tentent leur chance chez Google pour un stage d’été. Là-bas, ces deux quadras pas très geeks sont mis en compétition avec une foule de mini génies d’Harvard pour décrocher un poste.
Evacuons tout de suite le sujet qui fâche : oui, Les Stagiaires est une publicité de 2 heures pour Google, diffusée dans tous les cinémas près de chez vous. On est même impressionné par le naturel avec lequel le logo Google, les produits Google, les couleurs Google, se trouvent promenés partout. Le moteur de recherche apparaît même en transparence devant le nez de nos deux personnages, dans une séquence du point de vue de l’ordinateur. Sans parler du générique final, faisant défiler les crédits tout en nous vendant la suite Google.
Pourtant, en passant outre la pub, force est de constater que le film n’est pas dépourvu de qualités. D’une certaine manière, c’est même un film fait pour Shawn Levy. À Hollywood, ce dernier est une sorte de yes-man malicieux, à qui l’on doit des films comme La Nuit au musée (1 & 2), Crazy Night, ou Real Steel. Il y a toujours eu dans son cinéma un mélange de naïveté conformiste et de lucidité subtile, joueuse. Des personnages de musée, un ménage américain à bout de souffle, des robots télécommandés et maintenant deux stagiaires de quarante ans : Shawn Levy semble passionné par les espèces en voie de fossilisation. Créatures figées qu’il va falloir réanimer sous les yeux crédules du spectateur, par une série de jeux : les petites guéguerres du musée, une soirée improbable pour le couple américain, du combat et de la danse pour les robots et une série de « challenges » pour les stagiaires de Google.
Transformer un cahier des charges publicitaire en film vivant : le réalisateur a lui aussi son petit défi. Qu’il relève correctement, il faut lui reconnaître. Tout d’abord parce que le film fait rire et qu’on est heureux d’y retrouver un Owen Wilson plutôt en forme, prompt à prononcer « Google » avec son inimitable moue. Ensuite parce que Shawn Levy utilise les locaux d’une entreprise pour en faire un univers clos, propice aux frictions et aux débordements d’enthousiasme. Comme le musée de La Nuit au musée était une représentation en miniature de l’Amérique et de sa vision de l’histoire, le petit monde de Google est une représentation en parc à thème de l’idéologie américaine, moderniste et managériale.
Si cette idéologie a le mérite de dire partiellement son nom dans le film, on regrette tout de même de voir la malice de Shawn Levy se transformer peu à peu en roublardise. Car le vrai problème n’est pas qu’il fasse l’article d’un moteur de recherche, c’est qu’il présente l’entreprise Google comme étant plus qu’une entreprise. Dans un discours d’introduction, un cadre explique aux stagiaires qu’au-delà des connaissances acquises à la fac, ils vont devoir acquérir la « googlitude » : ce qui anime la machine, dans Les Stagiaires, ce sont moins les facéties de Shawn Levy que cet argument de team building transformant les stagiaires en petits soldats de la bonne ambiance, de l’inter-culturalisme et de la productivité en t-shirt.
Il y a un double discours,  entre la naïveté apparente et la malhonnêteté fondamentale du propos. Derrière les bons sentiments, il y a une forme de violence faisant de Google le seul juge du vrai ou du faux, mais aussi du bien ou du mal. Comme si à force de moraliser le capitalisme, on avait laissé les entreprises nous imposer leur propre morale.

*Photo: Les stagiaires.

Damas n’est pas Bagdad

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irak syrie assad

irak syrie assad

Au fil des mois, le visage du conflit syrien se métamorphose à un rythme effrayant. Comment qualifier une guerre qui a fait au moins cent mille morts en deux ans, et qui déverse des flots de réfugiés dans toute la région, comme une hémorragie incoercible ?
Au milieu de ce concert d’incertitudes, une chose est sûre : comparer cet affrontement armé aux printemps arabes n’a plus aucun sens puisqu’il ne s’agit plus d’une révolution mais d’une guerre civile. On pourrait certes lire la situation syrienne à l’aune des événements qu’a connu l’Irak sous Saddam Hussein : un dictateur baasiste, une minorité religieuse qui accapare le pouvoir, une influence étrangère (Iran, Hezbollah, Qatar, Turquie), l’utilisation d’armes chimiques contre la population civile, des attentats… et des palabres  sans fin du Conseil de sécurité de l’ONU.
Ceci dit, sur bien des points, le conflit syrien se distingue de l’histoire irakienne récente.  D’élément déstabilisateur, l’Iran est devenu soutien du pouvoir en place contre une grande partie de la population. Quant aux attentats et aux enlèvements, ils sont moins la conséquence d’opérations dirigées de l’étranger que les effets collatéraux du pourrissement d’un affrontement politique. Autre différence, le dictateur syrien regagne du terrain là où Saddam Hussein avait été écrasé par les troupes américaines en quelques semaines au printemps 2003.
C’est donc à travers un miroir déformant que la partie syrienne reflète la situation irakienne passée. Ce conflit hybride essaime malheureusement dans toute la région comme si un virus ciblait dans chaque pays les points névralgiques. Au Liban, cela ravive les rancœurs historiques et oblige les partis politiques à poser la question du rôle joué par le Hezbollah  et les salafistes comme relais d’acteurs étrangers.
En Turquie, l’ingérence du gouvernement dans cette crise fait l’objet de vives critiques, ce qui fragilise la position d’Erdogan comme acteur régional incontournable (sans parler de la contestation sociale grandissante…).  À Bagdad, le conflit syrien engendre une recrudescence d’attentats perpétrés par des terroristes libres de circuler entre les deux pays. De l’autre côté du Golan, en Israël, le virus syrien a de fait rouvert la frontière et place le pays dans une situation surréaliste d’aide aux réfugiés syriens. Le seul pays apparemment épargné par la contamination semble la Jordanie mais elle risque de se transformer en un immense camp de réfugiés une fois encore. L’équilibre politique et social de chaque Etat de la région  se trouve donc menacé par les effets  d’un conflit externe.
Face à ce cataclysme à bas bruit, les réponses de la communauté internationale – si tant est que cette notion ait un sens – semblent bien timorées. Les solutions habituelles ne fonctionneront pas dans ce conflit d’un nouveau genre. Il faudrait faire preuve d’imagination et d’audace, autant dire que distribuer des traitements contre les effets du gaz sarin n’en est pas la meilleure illustration. Pis, le moindre début d’accord entre la Russie et les pays occidentaux achoppe sur la question du maintien au pouvoir de Bachar Al-Assad, entraînant le report de la conférence Genève-2 aux calendes grecques ! Contre tous les pronostics, l’ultime mutation de la guerre syrienne pourrait bien contribuer à maintenir le pouvoir actuel en place pour de longues années. Avis aux diplomates : il serait fort utile d’intégrer cette éventualité aux négociations diplomatiques sous peine de voir la Syrie et ses voisins se transformer progressivement en un immense champ de ruines…

*Photo : FreedomHouse2.

Où va la liberté d’expression ?

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liberte expression justice

liberte expression justice

« Un droit que l’on n’exerce pas est un droit qui meurt. Une liberté dont on oublie le prix est une liberté en péril » Benoîte Groult (Ainsi soit-elle)
Il y a une aggravation des atteintes à la liberté d’expression. Un homme s’est élevé contre une exposition humainement controversée au musée du Jeu de Paume. Il y téléphone puis envoie un mail pour manifester sa désapprobation. Dès le lendemain, il est convoqué par la police criminelle, mis en garde à vue, son appartement est perquisitionné ! La garde à vue, devant l’absence de dossier, est levée dans la journée.
Donc envoyer un mail de réprobation serait devenu un délit. Que le musée porte plainte lorsqu’il est menacé est normal mais qu’il alerte les forces de l’ordre pour délit d’opinion, cela s’appelait autrefois dénonciation calomnieuse. D’autant que le mail incriminé ne semble comporter aucune menace physique. Dès lors, comment la police fut-elle avertie ? Il n’y a que deux solutions : soit les autorités françaises agissent comme l’administration américaine et pirate tout le monde, soit le musée fait de la délation. La garde à vue ayant été rapidement levée, j’ai la faiblesse de croire que la police a été instrumentalisée par l’apparence de sérieux d’un musée, et n’a pas analysé les pièces car elle n’a pas pu même imaginer cette dérive. Il reste à espérer qu’elle a porté l’affaire devant le parquet et que celui-ci ne la glissera pas sous ses plinthes…
Bien sûr, il y a la question controversée de la partie « death » de l’exposition présentant en résistants des membres d’organisations paramilitaires violentes  qui s’étaient fait exploser au milieu de passants anonymes dans des bus, des restaurants, des lieux publics. Qu’il y a-t-il de commun avec ces attitudes meurtrières et la guerre de Jean Moulin et les résistants qui, eux, n’avaient pour objectifs que les objectifs militaires d’un ordre assassin prédateur de la liberté d’expression ? Et voilà qu’une philosophe de l’art veut à tout prix cautionner cette assimilation et, ignorant le sort les victimes, couvre le terrorisme à défaut d’en faire l’apologie. Pas d’interrogation pour les foyers des victimes. Finalement, il se trouve que la liberté d’expression n’est pas ici, mais vient de là où ces photos ont été faites, là où les visiteurs de l’exposition savent qui sont les sinistres personnages vedettes de cette artiste arabe israélienne… Une consigne ministérielle enjoignant à apporter l’information manquante n’a pas été respectée. Jeu de paume, jeu de vilain : tout juste y trouve-t-on une note précisant que les légendes sont de l’artiste… une belle façon de se dégager de toute responsabilité.
À Paris, on n’inquiète pas les néo-apologistes irrespectueux des circulaires étatiques, on met en garde à vue les indignés… pardon, ceux qui manifestent leur désapprobation. Le seul martyr mort en opération est la liberté d’expression assassinée au nom d’une prétendue liberté d’expression. Les oignons pleurent-ils aussi quand on les coupe ?
Ceci intervient dans un climat pour le moins curieux autour de la liberté d’expression et de la défense des valeurs de la démocratie. Et le phénomène n’est pas nouveau. En matière de valeurs abandonnées : les Darfouris laissés aux fureurs d’un président poursuivi par la Cour Pénale Internationale, les Tibétains oubliés, les Syriens progressivement englués dans une situation de peste ou de choléra par les tergiversations occidentales, les Touaregs démocrates du MNLA sacrifiés au dogme de l’intangibilité des frontières héritées du colonialisme, colonialisme qu’au demeurant nous haïssons, etc… Le monde est plein du silence brisé par les cris des suppliciés. Laissons en paix les tyrans et les massacreurs, commerçons.
Pour la liberté d’expression, les affaires deviennent nombreuses. Impossible de défendre la laïcité de la crèche Baby Loup installée dans « les quartiers », la justice ayant annulé le licenciement d’une employée qui décide de porter le voile. Un jeune manifestant, Nicolas, pour lequel je n’ai pas de sympathie particulière et parce qu’il se lève contre un projet gouvernemental et refuse, sans violence, la dispersion et un prélèvement ADN, est arrêté puis condamné à deux mois ferme! Des manifestations non autorisées sont légion, des casseurs ne sont pas appréhendés ou condamnés avec sursis voire relaxés. En Tunisie, les Femen sont libérées, en France Nicolas est enfermé.
Sur la contestation d’un reportage pour le moins douteux d’événements qui auraient aboutis à la mort du jeune Al-Dura au carrefour de Netzarim, au terme d’un incroyable marathon judiciaire de treize ans, la Cour de cassation, contre l’avis de son avocat général, « annule la relaxe de Karsenty au motif que la cour d’appel n’avait pas à demander les rushs du reportage, car il appartient au prévenu d’apporter les preuves de sa bonne foi en vertu de ce qu’il savait au moment des accusations proférées ». On ne peut donc demander à ce que la justice s’éclaire… Mais on dit que le cabinet conseil de France Télévisions est celui du compagnon de la Garde des Sceaux, cela fait désordre.
Un nouveau jugement condamne donc Philippe Karsenty pour diffamation à l’encontre de France Télévisions et son reporter (qui n’avait pas plus de preuves dans son reportage puisqu’absent des lieux). La condamnation n’infirme en rien les propos de Karsenty : la télévision publique allemande ARD en 2002 et 2009 affirmait la manipulation, des journalistes indiscutables à la vision des fameux rushs n’ont vu ni agonie insupportable de l’enfant ni marque de sang… les quinze balles alléguées dans le corps devaient être cautérisantes, hémostatiques.
Et il y a l’affaire du « mur des cons » (photos de personnalités politiques, intellectuelles ou journalistiques dites de droite) découvert par hasard et révélée par un journaliste d’abord anonyme. Au Syndicat de la magistrature (SM), on juge avant de juger. L’information est publiée et immédiatement le Syndicat national des journalistes (SNJ) apporte son soutien syndicaliste au SM sans se soucier ni du devoir ni de la liberté d’information… Les faits devraient être très tus. La présidente du SM, Françoise Martres, évoque une action de potaches. Notre liberté dépend donc des jeux de membres potaches d’un syndicat qui avait appelé à voter Hollande au second tour. Mais le scandale est là, la Garde des Sceaux (toujours la même) saisit le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui se déclare incompétent… Evidemment. Il renvoie les uns et les autres à leurs responsabilités. Que croyez-vous qu’il arriva devant ce dévoiement ? Le SNJ-CGT obtient de la direction de France 3 que Clément Weill-Raynal soit entendu par une commission de discipline. Pourtant, aucun des représentants siégeant au sein de ce tribunal d’exception n’a voté pour une mise à pied. La chaîne a interdit de travail celui qui accomplit sa mission d’informer. De fait, celui-là était fondé à diffuser discrètement l’information hors son employeur qui fut le dernier média à la révéler… Il n’y eut à l’annonce de la sanction aucune indignation, le SM a discrètement fait disparaitre son « mur des cons ». Circulez, il n’y a rien à voir et rien à dire.
Dans ces conditions, rien d’étonnant qu’une manifestation contre l’exposition au Jeu de Paume soit, pour « cause de menaces », reportée du 16 au 30 juin.
Il n’est pas pensable que nos responsables élus et ministres aient une tentation despotique, ils ont juste la certitude de détenir la vérité. Mais toutes les tyrannies ont eu cette certitude. La crainte du risque d’un subreptice glissement à la pensée unique par défaut de valeurs et de volonté, par l’abandon du raisonnable est saine, le doute est un courage.

*Photo : brianjmatis.

Le destin final de toute économie liberticide

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Le plus surprenant pour moi, lors de mon dernier séjour à Lausanne, fut de me retrouver dans ma chambre d’hôtel en compagnie d’Ayn Rand. Non pas de son cadavre en putréfaction – elle est décédée en 1982 – mais d’un extrait de son essai : The Capitalism, The Unknow Ideal. Il n’y a guère qu’en Suisse que la direction d’un Palace se soucie de la culture économique de ses hôtes…. Je lus donc scrupuleusement le chapitre qui m’était destiné : « Le destin final de toute économie liberticide » et le résumai en l’actualisant.
Ayn Rand évoque Colbert, le principal conseiller de Louis XIV, souvent désigné comme l’un des premiers étatistes modernes. Il était convaincu que la régulation gouvernementale pouvait engendrer la prospérité nationale. Le résultat fut plus que discutable. Colbert n’était pas plus un ennemi des affaires que ne l’est notre gouvernement actuel. Il interrogea un groupe d’industriels sur ce que l’État pouvait faire de mieux pour l’économie de la France. Un industriel nommé Legendre lui répondit : «  Laissez-nous faire ! «  Il lui expliqua que l’  » aide  » gouvernementale au monde du travail est aussi désastreuse que la persécution politique et que la seule manière pour un gouvernement d’être utile à la prospérité de tous est de ne pas s’en mêler. Ayn Rand ne pouvait qu’approuver cet homme soutenant qu’il n’y a pas de différence dans le destin final de toutes les économies liberticides, quelles que soient les justifications du liberticide. Pour une raison évidente : l’intelligence humaine ne fonctionne pas sous la contrainte. Une arme braquée sur la tempe tue toute initiative.
Je songeai avant de m’endormir que François Hollande, s’il ne voulait pas laisser une trace identique à celle de Colbert dans l’Histoire, serait bien avisé de prendre en compte le point de vue d’un Legendre des temps modernes, s’il en est un, qui pourrait lui donner le même conseil immortel en un seul mot :  » Dérégulez !  » Mais je songeais aussi que ce serait peine perdue, car il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est l’esclavage, surtout si on parvient à les convaincre que c’est au nom de la justice et du respect de leurs droits que l’État va resserrer son étau fiscal, administratif et judiciaire. À la manière de Colbert, manière qu’il définissait lui-même ainsi non sans humour : « L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. » Reconnaissons à François Hollande l’art d’être passé maître dans cet exercice périlleux.

La gauche naïve, c’est fini!

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vallini-justice-ps

vallini-justice-ps

Causeur. Outre vos mandats électifs, vous êtes depuis longtemps le spécialiste « Justice » du PS – et un candidat naturel au poste de garde des Sceaux.  Que vous a inspiré l’affaire du « mur des cons » ?
André Vallini[1. Avocat de profession, André Vallini est sénateur et président du Conseil général de l’Isère. En 2006, il a remarquablement présidé la commission parlementaire sur  l’affaire d’Outreau (avec son rapporteur l’UMP Philippe HOuillon). Il était en charge de la justice dans la campagne Hollande.]. Audiard aurait répondu que c’est une « affaire à la con »… Plus sérieusement, il faut rappeler que, dans un local syndical, les militants peuvent dire ce qu’ils ont envie de dire et afficher ce qu’ils souhaitent afficher. Certes, pour des magistrats, il y a des façons plus judicieuses de s’exprimer, mais c’est leur liberté ! Ce qui m’a choqué, en fait, c’est la présence de photos de parents dont les enfants ont été violés et assassinés. Ces parents ont certes des positions tranchées qui vont à l’encontre de celles du Syndicat de la magistrature (SM), mais c’est aussi leur liberté et je pense que le Syndicat aurait pu leur exprimer ses regrets. Cela dit, avec 30% des voix lors des élections professionnelles, le SM est loin d’être majoritaire. Et si ses adhérents ont le droit de revendiquer leurs opinions politiques, nous devons faire confiance à leur éthique pour rendre la justice en toute impartialité.

Justement, on dirait que, pour eux, ceux qui ne partagent pas leurs opinions sont des salauds, des cons, ou les deux. Or, cette conception binaire du monde reste celle d’une partie de la gauche….
La gauche a, c’est vrai, souvent tendance à « diaboliser » ses adversaires. Sur le mariage gay, on aurait évité beaucoup de dérapages en respectant les opposants de bonne foi, sans chercher à les ridiculiser, ce qui ne pouvait qu’aboutir à les radicaliser.
Revenons à nos juges et à leur pouvoir. Il est difficile de ne pas penser que le juge Gentil voulait « se faire » Sarkozy…
En l’occurrence, le juge Gentil travaille sur le dossier Bettencourt avec deux autres magistrats. Et en admettant même qu’il ait voulu « se faire »  Sarkozy, comme vous dites, il eut fallu que ses deux collègues fussent dans le même état d’esprit. J’ajoute que l’ancien président a pu user des voies de recours, car au-dessus du juge d’instruction, il y a la chambre de l’instruction de la cour d’appel. En fait, il est très difficile pour un magistrat d’« abattre » un homme politique si le dossier est vide. Et heureusement ![access capability= »lire_inedits »]
Sauf que la chambre de l’instruction invalide très rarement les décisions des juges. Si on en croit Me Kiejman (voir page 50), elle devrait être réformée…
Il faut effectivement lui donner les moyens de consacrer le temps nécessaire aux dossiers, pour éviter qu’elle ne soit qu’une chambre d’enregistrement, comme ce fut le cas dans l’affaire d’Outreau.
La gauche dénonce volontiers les entraves à l’indépendance de la Justice. François Hollande, pour sa part, a déclaré : « Je veux une Justice indépendante, mais pas trop. » Est-ce une bonne formule ?
D’abord, concernant l’indépendance, on pense surtout aux affaires politico-judiciaires, qui défrayent la chronique mais ne représentent qu’une partie marginale de l’activité judiciaire. Ensuite, il faut toujours distinguer les magistrats du siège, qui jugent, de ceux du parquet, qui poursuivent. Les premiers sont statutairement indépendants et inamovibles et personne, sauf de manière ponctuelle et marginale, ne songe à remettre en cause leur indépendance.
Mais c’est l’indépendance du parquet qui est l’objet de toutes les polémiques…
Depuis la Révolution française, le pouvoir a toujours essayé de mettre son nez dans le fonctionnement de la Justice par le biais du parquet. C’est seulement en 1997 que le gouvernement Jospin s’est interdit de donner au parquet des instructions individuelles de nature à dévier, entraver ou ralentir le cours de la Justice. Cette pratique vertueuse était inscrite dans la loi « chancellerie-parquet » dont je fus le rapporteur à l’Assemblée nationale en 1998. Mais Jacques Chirac l’a bloquée car il n’était pas certain de pouvoir faire adopter la révision constitutionnelle nécessaire.
Faut-il, aujourd’hui, remettre cet ouvrage de la gauche sur le métier ?
La loi qui est en discussion interdira les instructions individuelles mais permettra au ministre de la Justice de donner des directives de politique pénale aux magistrats. Chaque procureur devra rendre compte de leur application et, chaque année, le ministre de la Justice devra faire de même devant le Parlement. La République, une et indivisible, doit être administrée, y compris sur le plan pénal, par le gouvernement sous le contrôle du Parlement.
Est-ce une position majoritaire ?
J’espère que oui, même si certains magistrats rêvent d’un parquet totalement livré à lui-même et, qu’à l’inverse, chez les politiques, il y a sans doute des nostalgiques d’un parquet aux ordres…
Le soupçon de politisation n’est pas le seul ingrédient de l’insatisfaction des citoyens. Beaucoup pensent que leur Justice ne les protège pas contre la délinquance et le crime. Pensez-vous qu’il existe un problème de sécurité ou qu’il s’agit simplement d’un « sentiment d’insécurité » ?
Le « sentiment d’insécurité », c’est ce qu’invoquait la gauche il y a vingt ans ! C’est ce que je faisais moi-même en 1993, pendant la campagne pour les législatives, alors que, dans toutes mes réunions, les gens me parlaient de « sécurité ». Ce déni du réel est aujourd’hui révolu : dans une société de plus en plus violente qui génère des problèmes croissants d’insécurité, la gauche doit être d’une clarté et d’une fermeté totales.
Dans ce cas, pourquoi ne pas donner aussi des directives aux juges du siège par le biais des peines-planchers ?
Je sais bien que, dans notre pays, on révère publiquement Montesquieu tout en admirant secrètement Napoléon, mais la séparation des pouvoirs est un principe intangible sur lequel il faut être intransigeant.
Je vous rappelle que les peines-planchers ont été approuvées par le Conseil constitutionnel…
Elles n’ont été approuvées que grâce à la possibilité d’y déroger inscrite dans la loi. Pour autant, les magistrats du siège ont vécu cette réforme comme une marque de défiance et une volonté de limiter leur marge d’appréciation. De fait, quand ils refusent d’appliquer la peine-plancher, les juges doivent motiver ce choix, ce qui alourdit leur travail. Mieux vaut leur faire confiance pour apprécier au cas par cas la peine que mérite celui qui leur est présenté.
Il n’est pas certain que l’opinion apprécie ce signal, alors que seule une faible proportion des délinquants doit répondre de ses actes, qu’une proportion encore plus faible est condamnée, et que nombre de condamnés n’effectuent même pas leur peine !
Il y a, c’est vrai, un « paquet » de 80 000 peines non exécutées. Cet engorgement pose un vrai problème de crédibilité à l’institution judiciaire et alimente le sentiment d’impunité des voyous qui révolte les citoyens honnêtes. À juste titre ![/access]

Voyage dans la jungle du genre

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genre judith butler

genre judith butler

La « théorie du genre », selon laquelle le masculin et le féminin sont des constructions sociales tenterait d’entrer dans nos manuels scolaires. Dernier épisode : un amendement rejeté par l’Assemblée nationale qui faisait  référence à l’égalité de genre. A-t-on vraiment raison de craindre cette « théorie du genre » ?
Disons-le tout net : la théorie du genre n’existe pas. Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits des femmes, l’affirme avec autorité. Et Libération de malmener copieusement le ministre de l’éducation Vincent Peillon pour avoir parlé de « théories du genre », accréditant par là l’existence d’un « yéti », selon le journal. Peillon est excusable : d’autres personnalités politiques de gauche (Martine Martinel, Marie-George Buffet, Patrick Bloche) évoquaient ce même yéti il y a encore quelques mois. Il y a donc bien quelque chose, mais les termes de « théorie du genre » sont connotés. Quid des gender studies alors ? Les « études sur le genre » consistent à analyser le genre en tant que construction sociale. Voilà une voie a priori prometteuse, appuyée sur la stricte rationalité scientifique.
À la source du mystérieux concept de genre, on trouve l’explorateur Oan Oakley, sociologue et écrivain féministe. Elle fit la première, en 1972, la distinction entre le sexe avec lequel on nait et le genre que l’on acquiert[1. Sex, Gender and Society. London : Temple Smith. Reprinted with new Introduction, London: Gower.]. Le genre est cette convention qui fait qu’en Occident au XXe siècle on identifiera comme « femme » une personne qui porte une robe. Mais le genre est mouvant : un écossais qui porte un kilt n’est pas une femme ! Or, ces conventions ne sont pas anodines. L’Histoire, par la prégnance du patriarcat, suggère que le genre est une invention des hommes occidentaux pour asservir les femmes. L’ethnologie permet d’aller plus loin, puisque non seulement la séparation des taches et des rôles est inventée par la société, mais la réduction du nombre de genres à deux (homme et femme) est aussi sujette à caution. Certains peuples comme les Hijras du sous-continent indien ou les Muxe de l’Oaxaca (Mexique) admettent un « troisième genre », constitué d’eunuques, qui ont un rôle et un genre à part. Pure construction sociale, le genre peut être modelé à l’envie. Cela éclaire les amendements de la députée féministe Julie Sommaruga qui préfère le terme de « genre » à celui de « sexe ».
Paradoxalement, en séparant le genre du sexe, on redonne de la vigueur au second. Le risque est grand de voir émerger une notion de « sexe naturel » qui pourrait fonder de bon droit le genre. Mais le cours tumultueux du relativisme du genre gomme les caractéristiques du sexe. Car enfin, l’union des sexes, mâle et femelle, n’est-elle pas elle-même un schéma construit ? C’est tout à fait clair pour Andrea Dworkin, qui l’assimile à un instrument d’asservissement des femmes par les hommes. « Le coït demeure un moyen ou le moyen d’inférioriser physiologiquement une femme », dit-elle. L’accouplement d’un homme et d’une femme lui-même serait une structure répétée, imposée par la société, pour asservir les femmes. On comprend mieux dès lors le grand intérêt que portent les artisans des études sur le genre aux revendications des homosexuels : ils sont en avance sur leur temps, déjà délivrés des vieilles structures sociales.
Il reste que pour donner naissance à un enfant, il faut un homme et une femme, et c’est toujours la femme qui porte l’enfant. Voilà bien une inégalité naturelle fondamentale ! Mais l’étude du genre est comme une rivière qui amène, si l’on en suit le cours, à des conclusions de plus en plus exotiques. Ainsi une autre féministe, Christine Delphy,  remet en cause le shéma de la procréation hétérosexuelle « [les gens] ont des difficultés à ne pas voir comme une « évidence naturelle » la différence des rôles procréatifs ». Dans la pensée delphynienne, la notion de « mère biologique » est une construction sociale. « Il est évident, en effet, qu’expulser un fœtus de son corps ne fait pas d’une femme une « mère » , continue-t-elle. Le lien biologique n’a pas de rapport avec la filiation. La difficulté qu’une mère pourrait ressentir à abandonner son enfant vient seulement de son éducation « Le problème, c’est qu’on sentimentalise, de façon excessive, des processus physiologiques » conclut avec cohérence Delphy. Inutile donc d’invoquer la biologie pour justifier le rapport maternel d’une mère à son enfant.  « Derrière le masque de la biologie c’est la société qui s’exprime, en ventriloque. ». Limpide !
Puisque chaque concept nous glisse sous les doigts dès que l’on tente de le saisir, que le genre et la procréation hétérosexuelle apparaissent comme de pures constructions sociales, que faire des différences anatomiques entre hommes et femmes ?
Une célèbre féministe a trouvé une solution miraculeuse à ce  problème : ces différences anatomiques n’existent pas. Envers et contre toute évidence, malgré l’existence d’un pénis ou d’un vagin, Judith Butler répond dans son essai Trouble dans le genre (1990) que certains cas cliniques démontrent le contraire. Tel hermaphrodite ou tel eunuque par exemple[2. Elle s’est quelque peu autocritiquée trois ans plus tard dans un essai Ces corps qui comptent, où elle admet sous des ratiocinations alambiquée la matérialité des corps.].
Pas de doute, nous sommes bien en face d’une idéologie qui veut à tout prix gommer l’identité sexuelle. Elle éclaire le sens des amendements visant à placer le terme de « genre » dans les textes de loi.  Libre à chacun de l’appeler « théorie du genre », « relativisme du genre » ou « yéti ».

*Photo : lewishamdreamer.

La musique de film : un art majeur !

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musique film michel legrand

musique film michel legrand

Une activité fait la renommée de notre pays dans le monde entier et ne possède pas encore d’IGP ou d’AOC. Que fait le gouvernement ? Un art français de la composition et de l’orchestration. Le génie du tempo et de la variation. Le chaînon manquant entre l’image et le texte. La musique est au film ce que le style est à l’écriture. Son indispensable corollaire, son agent provocateur pour parodier une célèbre marque de lingerie. Sans bande-originale, un film manquerait d’aspérités et d’émotions. Il deviendrait aussi plat qu’un discours de technocrate bruxellois, mélange d’arrogance et de dogmatisme.
En digne héritière de Georges Méliès et de Camille Saint-Saëns, la France est une terre bénie pour les compositeurs de musiques de films. François de Roubaix, Georges Delerue, Michel Colombier, Philippe Sarde ou Gabriel Yared sont de formidables artistes. Ceux qui ont voulu les cantonner au rôle de simples diffuseurs d’ambiance manquent cruellement de sensibilité et d’oreille ! Car ces compositeurs-là, en plus d’être des virtuoses de la scénarisation, sont les archivistes de notre mémoire intime. Il suffit d’écouter les premières notes cosmiques de La Scoumoune (François de Roubaix) ou Le concerto pour la fin d’un amour (Francis Lai) pour que notre âme divague et rebondisse sur les récifs de notre passé. Cette musique nostalgique et poétique sort enfin des salles obscures. Michel Legrand a donné un concert exceptionnel le 4 décembre dernier au Palais des Congrès avec l’orchestre symphonique Lamoureux. On aime Legrand pour les délicieuses faussetés de sa voix, l’élégance chaotique de sa partition, admirable ligne de crête entre l’emphase américaine et la douleur rentrée de notre Vieille Europe. Hollywood lui doit beaucoup dans la perpétuation de ses mythes. Il nous est impossible d’entendre « The windmills of your mind » sans repenser à Steve McQueen, pilotant son planeur jaune ou déboulant sur une plage déserte au volant de son buggy Meyers Manx. Quel homme n’a pas voulu lui ressembler ?
Lui emprunter, ne serait-ce que quelques secondes, son assurance de héros de cinéma.  Legrand a sublimé nos tristes vies. Sa musique a habillé non seulement la somptueuse Faye Dunaway dans l’Affaire Thomas Crown mais aussi Stefania Sandrelli dans Tendre voyou,  Romy Schneider dans La Piscine, Françoise Dorléac dans Les Demoiselles de Rochefort ou Clio Goldsmith dans Le Cadeau. Ce tailleur pour dames qui a fêté ses 80 ans n’a rien perdu de sa fougue et de son swing frénétique. Un autre monstre sacré de la musique de film s’est produit les 23 et 24 mars au Grand Rex accompagné lui aussi d’un grand orchestre philarmonique. Il s’agit de Vladimir Cosma, le plus français des roumains. L’homme aux 300 bandes-originales. Le chef d’orchestre des dimanches soirs de notre enfance a inventé des mélodies intemporelles. De géniales trouvailles comme le bruit évanescent des vagues dans Un éléphant ça trompe énormément, la flûte de pan entêtante du Grand Blond ou l’allégresse dansante de Rabbi Jacob. A cause ou grâce à lui, nous avons cru naïvement que toutes les agrégées de lettres ressemblaient à Sophie Marceau dans L’Etudiante. Vladimir Cosma a également produit de véritables petits chefs d’œuvre pour la télévision, de la BO funky de Sam et Sally à la mélopée déchirante des roses de Dublin, du très grand art.
Pour mieux appréhender le travail de ces entremetteurs du son et de l’image, allez faire un tour à la Cité de la Musique qui rend hommage à tous ces compositeurs français et étrangers jusqu’au 18 août. Une exposition de très grande qualité, bien construite et animée, réellement interactive qui revient sur un siècle de cinéma mondial. Des extraits de films, des bandes-son, des témoignages inédits, des documents exceptionnels (partitions, story-boards, affiches, etc…) pour comprendre que, sans musique, la pellicule ne projette rien !

Exposition Musique & Cinéma – Le mariage du siècle ? – Jusqu’au 18 août – Cité de la Musique –  221, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris

Métro – Tram : Porte de Pantin

*Photo:  Les Demoiselles de Rochefort.

Soif de vérité

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bacchus caravage vin

bacchus caravage vin

« Les détracteurs accusent les vins naturels d’être déviants. Ils croient être blessants, ils sont flatteurs. Dans ce monde de perfection technologique simplifié, stérilisé et surveillé, c’est un honneur d’être déviant », écrivait Sébastien Lapaque, en 2006, dans son Petit Lapaque des vins de copains[1. Sébastien Lapaque, Le petit Lapaque des vins de copains, Actes Sud, Arles, réed. 2009, première ed. 2006, p. 19.].
Les auteurs de l’anti-guide Tronches de vin, le guide des vins qu’ont d’la gueule, entendent bien mériter cet honneur. Les vins qu’ils aiment détonnent, choquent, inquiètent. Ce ne sont pas des journalistes fréquentables, mais cinq blogueurs, bien connus dans le milieu du vin naturel : Olivier Grosjean (Blog d’Olif), Antonin Iommi-Amunategui (Vindicateur et No wine is innocent), Guillaume Nicolas-Brion (Du morgon dans les veines), Philippe Rapiteau (La Pipette aux 4 vins), Éva Robineau (Oenos). Ils ont parcouru la France et un peu plus (Suisse, Italie, Espagne, Liban, Chili) pour répertorier plus de cent vignerons rigoureux. Cet ambitieux projet a pu éclore grâce à l’audace d’un éditeur disparu quelques mois avant que le livre ne voie le jour. Il lui est élégamment dédié : « À Jean-Paul Rocher, homme libre, tronche de vin et éditeur qu’avait d’la gueule. »[access capability= »lire_inedits »]
On ne s’en étonnera pas, ces francs-tireurs ont des drôles de bouilles, des têtes à s’être trop souvent risqué sur le bizarre. Du reste, les vignerons dont ils dressent le portrait ont eux aussi des gueules pas possibles, des trombines de types pas nets qui te distillent en douce tout ce qui leur passe sous la main – mais sans le moindre adjuvant chimique. Leur vin doit être au plus proche du raisin, les vignes élevées en agriculture biologique voire biodynamique et la vinification la plus naturelle possible.
En dehors d’une scrupuleuse authenticité, il n’existe pas de définition précise du vin naturel. Certains parlent aussi de vin « vrai », ou de vin « vivant », deux qualificatifs essentiels pour comprendre l’approche des vignerons présentés dans cet ouvrage. Vrai, car non trafiqué ou biaisé par le collage, le filtrage et l’adjonction de levures exogènes, de soufre à outrance ou de sucre ; vivant, car les producteurs n’oublient pas que la vigne grandit au cœur d’une indispensable biodiversité.
Peu d’ouvrages contiennent autant d’occurrences de l’adjectif « vivant », ici appliqué au vin, à une démarche, un goût ou un terroir. Tout est affaire de rencontre, de partage, d’hommages, en somme de vie à l’échelle humaine. On l’aura compris, il s’agit de politique : « Ce vin ne répond pas seulement à la triste problématique de production/consommation. Il n’est pas le simple produit d’additions et de soustractions œnologiques. […] Il nous parle d’environnement et d’écologie […] mais il nous parle surtout d’une économie artisanale durable et affranchie. »[2. Antonin Iommi-Amunategui, Tronches de vin, Avant-propos, Les éditions de l’Épure, Paris, 2013, p. 9.]
Ce guide ne répertorie donc pas des vins selon leur région, leur couleur ou leur prix ; il présente des hommes. Chaque page offre une rencontre avec un producteur, une visite de son domaine, une dégustation de ses vins.
À la fin de l’ouvrage, on trouvera une liste des caves à boire et à manger où se procurer les jus de ces artisans. Ils sont à boire entre amis de toujours ou d’une nuit, ce soir ou dans dix ans. Ce sont des vins pour toute la vie. Et pour toutes les vies.[/access]

*Photo: Bacchus, Le Caravage

Dernières nouvelles de l’enfer

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Une cinquantaine de nouvelles très (trop) courtes, écrites à la diable, comme jetées sur le parchemin à la lueur de bougies noires : ainsi se présente le dernier livre du Père Leroy, le célèbre démonologue de l’Université Lumumba de Moscou. Vampires susceptibles comme des romancières, zombies boulimiques, psychopathes torturés, démons à l’ironie turbo-libérale, antifascistes hyperpyrétiques, occultistes enragés, mutants indiscrets, toute une faune infâme défile dans une sorte de carrousel infernal où apparaît même Satan en personne, saturé de cocaïne vénézuélienne et, le pauvre, épuisé par des bataillons de péripatéticiennes subcarpathiques.
Le nouvelliste d’Une si douce apocalypse ou de Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruines s’éloigne de l’univers orwellien qui lui est propre, le monde de Big Sister. Non, ici, il se défoule ; il massacre et projette des rivières de sang noir ; il désosse, dévore et pulvérise façon puzzle des kyrielles de victimes, généralement porteuses du passeport US. A lui tout seul, il ressuscite les films Hammer et leur cortège de cannibales.
Bref, Leroy use de ses nouvelles comme de grenades au phosphore : chaque lancer est par ailleurs dédié à un confrère, de Poe à Owen ; à un cinéaste, de Polanski à Murnau ; à un acteur, de Heston à Vogelsang.
Une amusante pochade à lire dans un bain de lait d’ânesse, une gousse d’ail et Das Kapital à portée de main. Prudence est mère de sûreté.

Dernières nouvelles de l’enfer, Jérome Leroy, L’Archipel, 2013

Analyse de la boîte noire

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flight washington zemeckis

flight washington zemeckis

C’est à la suite d’une altercation avec mon « beauf » (en fait, l’ami marxiste de ma belle-sœur) qui est aussi anticlérical que Kim Jong-Un (il devrait d’ailleurs aller faire un stage en Corée du Nord pour se remettre les idées en place) que j’ai mesuré à quel point la religion n’était pas seulement un sujet tabou mais également un « gros mot » qu’il ne faut surtout pas prononcer en ces temps troubles. Au cours de la conversation, Le Livre d’Eli, film américain avec Denzel Washington sorti en janvier 2010, fut mentionné par mon « beauf » qui en faisait l’éloge sans l’avoir compris… Le message était pourtant clairement chrétien (les bonus du DVD le confirment). Je ne pus hélas pas aborder le dernier film avec le même acteur, à savoir Flight de Robert Zemeckis sorti en France en février 2013 et disponible en DVD dès ce mois de juin, mon « beauf » ayant quitté le repas de Pâques (sic) en claquant la porte. N’ayant pas eu l’occasion de lui faire bénéficier de mon analyse, je vais donc la partager avec vous.
Je suis entré dans Flight en m’attendant à voir un film américain ordinaire avec scène de crash d’anthologie en ouverture, un milieu de film consacré à la souffrance du héros qui a un problème avec l’alcool et, pour terminer,  une scène de tribunal qui met notre héros à rude épreuve avec le coup de théâtre classique à la fin. Il n’en est rien.
Pour commencer, si quelqu’un vous dit que Flight est l’histoire d’un paradoxe, celui d’un pilote de ligne alcoolique qui sauve son équipage d’une mort certaine tout en étant sous l’emprise de la drogue et de l’alcool, c’est qu’il n’a rien compris au film. Il n’y a qu’à lire les commentaires sur les sites de vente en ligne pour s’apercevoir que tout le monde commet la même erreur. D’ailleurs cela rend le film moins intéressant et la plupart des internautes se disent déçus par le résultat. C’est bien là le problème. Sans clé de lecture, il est quasiment impossible de savourer Flight pleinement. Et ce serait passer à côté du message. Cela n’a malheureusement rien d’étonnant dans une société totalement déchristianisée.
Oui, vous avez bien lu. Flight est un film qui nous parle de christianisation, ou plutôt d’évangélisation. Denzel Washington incarne l’homme pécheur dans toute son horreur : il est pécheur, il n’en a pas conscience et il refuse de se laisser convaincre. C’est la thématique de l’endurcissement du cœur, omniprésente dans la Bible. En clair, le sacrement de réconciliation lui fait peur. D’ailleurs la peur, Washington la ressent non pas pendant le crash mais après lorsqu’il détruit toutes ses réserves d’alcool chez lui par peur d’être découvert.
Si l’on regarde de près, les images du christianisme abondent dans le film : le copilote et sa femme (une sudiste certes un peu trop « illuminée ») tirent leur force de la foi en Dieu (paradoxe d’une Amérique puritaine) ; un homme atteint du cancer joue le rôle d’un ange (peut-être déchu, peut-être pas) lorsqu’il rapproche notre pilote blessé d’une femme qui l’est tout autant mais pour des raisons différentes (formidable Kelly Reilly en héroïnomane qui flirte avec la mort) ; cette même femme joue le rôle de berger qui essaye de ramener la brebis perdue dans le troupeau en lui proposant des séances chez les alcooliques anonymes (en clair elle annonce la Bonne Nouvelle, s’étant elle-même convertie après avoir eu le déclic).
Or il n’est pas facile d’avoir le déclic dans une société totalement décadente. Zemeckis nous dresse un portrait alarmiste du monde d’aujourd’hui tout au long du film : alcool, drogue, pornographie, tromperie, mensonge, corruption, haine, violence, divorce. Mais également la fuite (sens du mot « flight ») puisque Washington passe son temps à fuir le troupeau (il se retire à l’écart dans une maison de campagne, il fuit ses responsabilités, il propose même à Kelly Reilly de fuir avec lui dans un autre pays pour ne pas être pris).
Une analyse plus poussée révèlera sans doute que l’avion n’est autre que Washington lui-même, homme brisé que ses amis tentent de reconstruire (le plan en plongée de l’avion reconstitué dans un hangar n’est pas anodin — les cicatrices de l’avion sont les siennes —, ni celui du site du crash où d’ailleurs quelques chrétiens se rassemblent pour prier dans un minuscule enclos qui semble avoir été improvisé à côté de l’épave comme si l’on assistait aux débuts du christianisme sous l’œil du pilote et de son avocat perchés sur un échafaudage qui semble bien fragile.) Tout au long du film, Washington n’a de cesse de rejeter la faute sur les autres : « on m’a donné un appareil qui n’était pas en état de voler » dit-il régulièrement.
Le plus frappant est de voir la violence du péché lorsqu’il se déchaîne. La scène où Washington est enfermé dans une chambre d’hôtel la veille de son témoignage dans l’enquête préliminaire est particulièrement révélatrice (au passage, on lui précise bien qu’il ne s’agit pas encore du tribunal, autrement dit ce n’est pas encore le Jugement dernier et on a toujours le temps de se racheter). Un homme monte la garde à l’extérieur tel un ange-gardien, le réfrigérateur ne contient que de l’eau et des jus de fruits, le lit est fait, la salle de bain est nickel, tout va bien. Washington est tel Adam qui a été placé dans le Jardin d’Eden par le Seigneur. Ici tu es en sécurité, rien ne peut t’arriver. Mais une porte relie sa chambre à celle d’à côté qui est l’image inversée de la sienne (on pense forcément à l’inversion satanique). Cette porte est mal fermée. La tentation d’aller voir en dehors de l’Eden est grande. Il y a un autre réfrigérateur, et celui-ci ne contient que de l’alcool. La suite vous l’avez devinée. Mais ce qui est intéressant c’est de voir la violence du péché : lorsque l’ami et l’avocat découvrent l’ampleur des dégâts, on s’aperçoit que le réfrigérateur de la chambre maudite a littéralement été arraché et se trouve couché sur le sol tout comme Washington dans la salle de bain.
Mais le péché a ses limites. Washington a une conscience. Et cette conscience finit par avoir le dessus. Après tout, il est dit « Tu ne mentiras pas ». L’aveu est comme une confession. Notre pilote reconnaît devant ses frères qu’il a péché. Il accepte de payer pour ses fautes et devient lui-même un prédicateur auprès de ses frères prisonniers (une courte recherche sur Denzel Washington vous révèlera qu’il est un chrétien convaincu et qu’il aurait aimé exercer le métier de pasteur s’il n’avait pas été acteur).
Le propos de Flight est donc très clair. Il est facile de se laisser influencer par ceux qui vous poussent à commettre des péchés en toute impunité. Mais cela ne doit pas être une fatalité même s’il est plus difficile de changer radicalement de vie pour devenir un homme nouveau, véritable disciple du Christ qui, à son tour, va prêcher la Bonne Nouvelle. Telle est la leçon de Flight qui s’avère être un film difficile à comprendre (comme les textes bibliques) si l’on ne possède pas la clé de lecture. Mais il n’y a pas de secret : il faut être à l’écoute et ne pas claquer la porte lorsque l’on vous parle un langage différent. Après tout, qu’avons-nous à y perdre ?

 

*Photo: film Flight 

Une pub pour Google, mais pas que…

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les stagiaires shawn levy

les stagiaires shawn levy

Les Stagiaires, la nouvelle comédie de Shawn Levy avec Owen Wilson et Vince Vaughn, arrive en France avec la réputation d’un film publicitaire. Les deux acteurs y jouent deux commerciaux dont l’entreprise vient de faire faillite et qui tentent leur chance chez Google pour un stage d’été. Là-bas, ces deux quadras pas très geeks sont mis en compétition avec une foule de mini génies d’Harvard pour décrocher un poste.
Evacuons tout de suite le sujet qui fâche : oui, Les Stagiaires est une publicité de 2 heures pour Google, diffusée dans tous les cinémas près de chez vous. On est même impressionné par le naturel avec lequel le logo Google, les produits Google, les couleurs Google, se trouvent promenés partout. Le moteur de recherche apparaît même en transparence devant le nez de nos deux personnages, dans une séquence du point de vue de l’ordinateur. Sans parler du générique final, faisant défiler les crédits tout en nous vendant la suite Google.
Pourtant, en passant outre la pub, force est de constater que le film n’est pas dépourvu de qualités. D’une certaine manière, c’est même un film fait pour Shawn Levy. À Hollywood, ce dernier est une sorte de yes-man malicieux, à qui l’on doit des films comme La Nuit au musée (1 & 2), Crazy Night, ou Real Steel. Il y a toujours eu dans son cinéma un mélange de naïveté conformiste et de lucidité subtile, joueuse. Des personnages de musée, un ménage américain à bout de souffle, des robots télécommandés et maintenant deux stagiaires de quarante ans : Shawn Levy semble passionné par les espèces en voie de fossilisation. Créatures figées qu’il va falloir réanimer sous les yeux crédules du spectateur, par une série de jeux : les petites guéguerres du musée, une soirée improbable pour le couple américain, du combat et de la danse pour les robots et une série de « challenges » pour les stagiaires de Google.
Transformer un cahier des charges publicitaire en film vivant : le réalisateur a lui aussi son petit défi. Qu’il relève correctement, il faut lui reconnaître. Tout d’abord parce que le film fait rire et qu’on est heureux d’y retrouver un Owen Wilson plutôt en forme, prompt à prononcer « Google » avec son inimitable moue. Ensuite parce que Shawn Levy utilise les locaux d’une entreprise pour en faire un univers clos, propice aux frictions et aux débordements d’enthousiasme. Comme le musée de La Nuit au musée était une représentation en miniature de l’Amérique et de sa vision de l’histoire, le petit monde de Google est une représentation en parc à thème de l’idéologie américaine, moderniste et managériale.
Si cette idéologie a le mérite de dire partiellement son nom dans le film, on regrette tout de même de voir la malice de Shawn Levy se transformer peu à peu en roublardise. Car le vrai problème n’est pas qu’il fasse l’article d’un moteur de recherche, c’est qu’il présente l’entreprise Google comme étant plus qu’une entreprise. Dans un discours d’introduction, un cadre explique aux stagiaires qu’au-delà des connaissances acquises à la fac, ils vont devoir acquérir la « googlitude » : ce qui anime la machine, dans Les Stagiaires, ce sont moins les facéties de Shawn Levy que cet argument de team building transformant les stagiaires en petits soldats de la bonne ambiance, de l’inter-culturalisme et de la productivité en t-shirt.
Il y a un double discours,  entre la naïveté apparente et la malhonnêteté fondamentale du propos. Derrière les bons sentiments, il y a une forme de violence faisant de Google le seul juge du vrai ou du faux, mais aussi du bien ou du mal. Comme si à force de moraliser le capitalisme, on avait laissé les entreprises nous imposer leur propre morale.

*Photo: Les stagiaires.