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Mariage de déraison

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Non au mariage gay : il faut un homme et une femme

Il n’y a pas d’égalité entre hétérosexuels et homosexuels en matière de parentalité. Comme le soulevait Michel Schneider dans Big Mother : « Il ne faut pas confondre égalité des droits et droit à l’égalité. » Dans son article « Le mariage célébré par ses célibataires mêmes »[1. Exorcismes spirituels IV, (Les Belles Lettres), 2005], Philippe Muray soulignait avec drôlerie que les hétérosexuels n’avaient jamais combattu pour obtenir ce droit. Et j’imagine mal Marcel Proust, Oscar Wilde et Pier Paolo Pasolini réclamer le mariage gay ou l’homoparentalité.

Les lobbies homosexuels revendiquent l’homoparentalité et le mariage à l’égal des hétérosexuels qui, eux, constituent le modèle familial de base puisqu’ils sont naturellement dotés de capacités procréatrices. Penser le contraire et exiger l’homoparentalité revient à détruire la spécificité de l’homosexualité, laquelle se caractérise par un amour sexuel sans enfantement. Ou alors il faut revoir la sexualité de l’homosexuel de fond en comble. À ce titre, les homosexuels auraient les mêmes droits que les hétérosexuels s’ils consentaient à faire l’amour avec le sexe opposé pour engendrer. Mais comme ils sont homosexuels, cette voie leur est bien évidemment refusée.

Le « désir d’enfant » ne peut éclore qu’à une époque qui a fétichisé l’enfant jusqu’à la bêtise comme le notait Jean Baudrillard. Cette fétichisation de l’enfant intervient à une époque où les adultes refusent d’être adultes, restant adulescents ou se complaisant dans le jeunisme : l’égoïsme infantile est devenu le marché à choyer pour vendre, relais de l’égoïsme libéral de base. Cette bébémania est l’état régressif vers lequel il faut tendre d’une façon symbolique. Il n’est donc pas étonnant que, par victimisme interposé, les associations homosexuelles revendiquent l’homoparentalité pour des personnes qui, de fait, ne peuvent pas engendrer. Il s’agit de faire comme on veut dans la réalité et de demander ensuite à l’Etat de légaliser notre transgression.

Si l’on répond qu’il est normal que l’homme se soit éloigné de la nature et qu’il est sain qu’il en soit ainsi, ce principe permettant d’attribuer des enfants à des gens qui ne peuvent pas en avoir, il serait tout aussi logique de demander aux homosexuels de mettre leur désir d’enfant en veilleuse, ce désir étant biologique et naturel chez l’homme. On ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre, le cul du crémier et sa maison par-dessus le marché pour complaire à une petite minorité qui s’agite beaucoup.
Depuis des milliers d’années, les choses se passaient ainsi et on se demande bien pourquoi « il faudrait » maintenant sortir à tout prix d’un tel modèle qui s’est imposé sans combat ! Le mimétisme hétérosexuel des homosexuels est grotesque. Il ne réclame pas seulement d’être de parfaits petits bourgeois en plus d’être de zélés conformistes mais copie le modèle naturel présent depuis des siècles en tentant de faire croire que celui-ci n’a aucune réelle prérogative ou aucune influence. Or, Mère Nature (et non Père nature) a distingué deux sexes car ceux-ci peuvent s’unir pour engendrer un enfant et c’est de cette seule et unique façon que le réel opère. À moins de commettre un déni de réel, l’hétérosexualité reste le modèle « dominant » effectif et naturel. Qu’il soit « dominant » veut simplement dire qu’il est prépondérant. Il n’implique nullement le projet d’éradiquer l’homosexualité mais a tout simplement été créé pour que l’espèce se perpétue. Et le mariage est là pour avaliser cette future descendance afin d’éviter que les hommes et les femmes ne courent à droite et à gauche et et ruinent leur union et leur descendance. Si les hommes et les femmes n’avaient pas la possibilité d’enfanter, ils ne se mettraient pas ensemble et ne se marieraient pas.

Le monde ne se partage donc pas entre hétérosexuels et homosexuels mais entre hommes et femmes. Si l’homosexualité n’est pas un choix, il est impératif d’assumer sa préférence. Être homosexuel, c’est assumer un statut sexuel réel et non imiter les hétérosexuels. Être au monde, c’est faire le deuil de certaines choses tout comme nous choisissons la femme que l’on épouse en renonçant à toutes les autres femmes.
De même, il ne s’agit pas de savoir si oui ou non les enfants d’homosexuels seront homosexuels ou hétérosexuels ou s’ils seront plus ou moins névrosés ou fous. On pose ce dilemme pour le réfuter ensuite et ainsi avaliser l’homoparentalité. Il s’agit dès le départ de donner aux enfants un père et une mère, une différenciation sexuelle et donc une diversité sexuelle. Dans un couple homosexuel, il n’y a pour l’enfant que deux « mêmes ». Comment les enfants vont-ils appeler leur papa ou leur maman dans cette non-différenciation sexuelle, la différenciation sexuelle étant à la base de l’engendrement ? Comme l’avait fait remarquer Woody Allen dans Manhattan, avec un père ou une mère c’est déjà difficile alors avec deux… Car au fond, il s’agit sans cesse de dévier, de n’être jamais satisfait de rien, de réclamer perpétuellement de nouveaux acquis, de nouveaux droits qui ne peuvent jamais combler quoi que ce soit dans l’imaginaire et le désir humain. À la fin, nous vivons dans un monde irréel, dans un univers fantasmatique qui ne connaît plus aucune limite, plus aucun « marquage » de quelque nature que ce soit. Un tel point de vue n’a rien de « réactionnaire » mais tente de sauvegarder un minimum de concret et de stabilité afin de préserver ce monde plutôt que de le livrer à la sphère marchande sous prétexte de « changement » et de « progrès ».

*Photo : Dusty Smith – Twitter.com/DustyAllDayLong

Charlie Hebdo, la couverture à laquelle vous n’avez pas échappé

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Charlie Hebdo, les caricatures de l'islam et Bernard Arnault

Ce que j’aime bien avec Charlie Hebdo, c’est que c’est un journal de gauche, très à gauche même. Au point de sombrer parfois dans une forme de néo-moralisme concernant aussi bien les fumeurs, les amateurs de foot ou de corrida que les consommateurs compulsifs d’objets inutiles. Et si j’aime bien qu’on me fasse rire, comme y parvient souvent Charlie, j’aime beaucoup moins que l’on me fasse la morale. Le « Castigat ridendo mores », il châtie les mœurs en riant, de Plaute est valable pour la comédie. Et Charlie Hebdo n’est pas une comédie, c’est un journal.

La couverture de Charlie Hebdo, celle qui a fait tant de bruit, est drôle. C’est aussi un acte politique. J’insiste sur le « aussi ». Rire n’est pas neutre, bien au contraire. Il s’agit d’avancer une opinion. Le rire, dans un tel contexte, est l’arme utile de ceux qui détestent la violence.
L’air de rien, il est beaucoup plus facile d’assassiner un diplomate, d’organiser des manifs devant l’ambassade des USA et de menacer de mort la Terre entière. Ou au moins sa partie qui pense que l’Islam, instrumentalisé par ses extrémistes, est redevenu un grand danger pour nos vieilles démocraties, comme il l’est pour les femmes, les journalistes, les homosexuels, les chrétiens, les intellectuels dans les pays arabes qui voient chaque jour un peu plus leur printemps tourner à l’hiver.
Oui, c’est plus facile comme il est plus facile, aussi, de s’exiler fiscalement que de prendre une part, même toute petite au redressement économique du pays qui vous a pourtant tout donné. Cela aussi est une autre forme de violence faite à nos concitoyens.
Elle n’est pas comparable ? Pour un journal satirique, qui peut et qui doit tout se permettre, bien sûr que si.

La preuve, c’est la couverture de Charlie Hebdo. Pas celle des caricatures mais celle de la semaine précédente. Elle me semble largement plus dure que celle de Libé sur le même sujet, mais Libé n’est pas un journal satirique, ou alors à son insu, par un effet de comique involontaire. L’intérêt, c’est que la couverture de Charlie sur Arnault nous rappelle qu’appartenir à la gauche républicaine, c’est aussi savoir avancer sur deux pieds. Essayer de penser la guerre de civilisation sans oublier la guerre de classes, toujours présente. Que l’une se confonde avec l’autre ou qu’elle en soit la cause, ou la conséquence, à vrai dire, je n’en sais rien, je ne peux pas le prouver même si j’ai ma petite idée sur la question.
Je sais en revanche que décider de quitter son pays, de vouloir abandonner sa nationalité par pur intérêt personnel, cela aussi est une sorte de déclaration de guerre.

Déclaration de guerre assez absurde au demeurant puisqu’elle parviendrait presque à faire croire que le gouvernement socialiste mène une politique de gauche au point que les ministres doivent se dire en leur for intérieur « Merci patrons ! » Grâce à eux, ils vont pouvoir rejouer la comédie du Mur de l’Argent et des Deux Cents familles alors que leur politique demeure purement social-libérale.
Résumons-nous : primo, il est hors de question de laisser des intégristes mettre un souk planétaire sous prétexte d’une vidéo débile ou de la une d’un journal satirique.
Mais, secundo, il est tout aussi hors de question d’oublier cette révolte des élites dont parlait Christopher Lasch à l’honneur dans Causeur du mois de septembre, et dont Bernard Arnault est devenu l’archétype. Alors, en attendant, comme Charlie Hebdo, je veux rire des deux et avancer sur deux pieds.

*Image : Charlie Hebdo.

L’euro, c’est fini !

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La zone euro a déjà éclaté quoiqu'en dise la BCE

Invraisemblable, mais vrai : il se trouve encore des économistes pour annoncer à l’Europe des lendemains qui chantent. Le Vieux Continent, nous disent-ils, ne tardera pas à retrouver sa vigueur et sa prospérité, tenant enfin les promesses de l’Agenda de Lisbonne de 2000, aux termes duquel l’Europe devait être en 2010 la région exemplaire pour le reste du monde par sa prospérité, son taux d’éducation, sa capacité d’innovation.

Que mon lecteur se rassure, l’optimisme affiché par ces « économistes » ne trahit pas leur dérangement mental : elle répond à une consigne diffusée à l’occasion de la grande réunion libérale qui se tient traditionnellement à Aix-en-Provence au début de l’été.[access capability= »lire_inedits »] Ordre a été donné aux congressistes de propager la « bonne nouvelle » de l’Europe sur le point de ressusciter. Ainsi, la crise financière du système de l’euro et la récession qui s’étend au sein des pays-membres sont-elles rejetées dans un registre anecdotique. L’Europe reste et restera une terre d’élection pour le développement et l’innovation, nonobstant les aléas conjoncturels qui pourraient faire douter de la chose.

Cependant, cet optimisme de rigueur dans le cénacle libéral n’a pas encore contaminé la direction de la Banque centrale de Francfort. L’un de ses membres, Jörg Asmussen, a énoncé les termes du dilemme qui étreint les dirigeants de la BCE : « Les marchés font le pari de la désintégration de la zone. Un tel risque systémique est dramatique et, pour la Banque centrale européenne, inacceptable. » Plus clairement encore, la BCE n’a guère le choix : soit elle inaugure une politique de rachat massif des dettes publiques des pays en détresse, en contradiction violente avec ses statuts et en opposition à la volonté du pays le plus puissant de la zone, soit elle laisse éclater la zone monétaire placée sous sa juridiction .

De fait, les autorités de la zone euro se heurtent à une situation qui ne figurait à aucun agenda, de Lisbonne ou d’ailleurs . L’élément le plus connu est l’écart entre les taux consentis par les différents États pour financer leurs déficits et leurs dettes : les « spreads » (différentiels de taux) sont à un niveau insoutenable pour des pays comme l’Irlande, le Portugal et l’Espagne, la Grèce n’ayant plus accès du tout aux marchés du crédit. On se demande comment les marchés financiers et les agences de notation ont pu, des années durant, accorder une confiance aveugle aux États qu’ils massacrent aujourd’hui.

Le deuxième élément, plus discret, tient au fait que les nouveaux emprunts émis pour financer les dettes souveraines ne sont plus souscrits que par les banques du pays concerné, espagnoles, portugaises, italiennes (mais aussi françaises). Cette « renationalisation » des dettes publiques est involontaire. Elle s’explique par le fait que les banques entendent bien échapper aux imbroglios des finances publiques des autres États que les leurs, tout en faisant le pari que leurs Trésors publics respectifs (encore financés par leurs soins avec l’argent récolté au préalable aux guichets de la Banque de Francfort) resteront solvables, au prix d’ajustements drastiques des politiques budgétaires.

Toutefois, la rupture de facto de l’Union monétaire est encore mieux illustrée encore par deux autres facteurs dont les médias ne rendent pas compte, ou si peu, tout occupés qu’ils sont à décrypter le jeu des grands protagonistes, Mario Draghi, Angela Merkel, François Hollande, Mario Monti, Mariano Rajoy. Ces médias sont les jouets d’une double illusion : illusion politique sur le pouvoir d’États qui se sont pourtant dessaisis des leviers essentiels de la politique économique et financière ; illusion technique sur le pouvoir des ingénieurs de la monnaie et de la finance, placés auprès de la Banque centrale européenne. Laissons-les à leurs illusions. Il convient, pour notre gouverne, d’insister sur la migration massive de l’épargne du Sud vers le Nord et sur le retrait des banques du Nord imprudemment engagées au Sud.

Que les épargnants grecs, chypriotes, italiens, espagnols, portugais, voire irlandais, retirent massivement leurs avoirs de leurs comptes pour les transférer vers le Luxembourg, les Pays-Bas et l’Allemagne, devrait figurer à la « une » de nos journaux. Car on ne doit pas s’y méprendre : leur comportement ne relève pas d’un phénomène classique de fuite des capitaux . Ce sont moins les fortunes du Sud qui s’enfuient à tire d’aile que l’épargne des classes moyennes qui cherchent à se prémunir contre la faillite potentielle de leurs banques. Tandis que les dirigeants européens affichent leur confiance dans une solution heureuse de la crise des dettes souveraines, les peuples ont déjà compris que, au-delà de la sauvegarde des États et de l’euro, l’enjeu crucial des décisions prises à l’occasion des sommets européens est la sauvegarde des banques.

De ce point de vue, deux grands pays concentrent l’attention : l’Italie et l’Espagne.
Dans le premier, les banques sont, pour l’essentiel, victimes de la récession. La production italienne est aujourd’hui inférieure de quelque 8% à celle du premier trimestre 2008. Et elle baisse toujours, en dépit – ou à cause – des efforts du capitaine du navire, Mario Monti, ancien commissaire européen, ancien conseiller de Goldman Sachs et président de l’université Bocconi de Milan, qui est à la doctrine néolibérale ce que l’École des cadres du Parti communiste était à la doctrine marxiste-léniniste. La récession mine les comptes d’un État qui était déjà l’un des plus endettés d’Europe à la veille de la crise économique. Elle porte atteinte, par un effet collatéral, au crédit des banques italiennes. Comme les Italiens ne voient pas d’issue à l’impasse économique et financière transalpine , ils sont de plus en plus nombreux à redouter une cessation de paiement de leurs banques.

Toutefois, c’est l’Espagne qui est affectée par le mouvement le plus massif de « décollecte », pour employer le jargon consacré. Les chiffres sont tombés le 29 août : durant le seul mois de juin, 54 milliards d’euros ont été retirés par les déposants, ce qui représente une hausse de 40% par rapport au mois de mai, marqué par la faillite retentissante de Bankia. Au total, selon la Banque d’Espagne, ce sont 220 milliards d’euros qui ont disparu des comptes des banques locales durant le premier semestre 2012 − 220 milliards d’euros, soit le cinquième de la valeur du PIB espagnol. Ceux qui ont décidé de faire migrer leur épargne sous d’autres cieux peuvent avancer de puissants arguments. Leurs banques étaient affligées d’un taux de défaut de paiement de leurs débiteurs équivalent en moyenne à 9% des encours, chiffre qui exclut leur retour à la prospérité, à moins d’une transfusion massive de capital nouveau. La récession s’aggrave au point que plus d’un quart des résidents espagnols sont désormais demandeurs d’emploi, avant même que les employeurs de la saison touristique aient renvoyé leurs saisonniers dans leurs foyers pour l’hiver. Facteur plus décisif encore, les Espagnols ont découvert que le Président du conseil et ses ministres ne savaient rien ou presque de la situation des banques au moment de leur entrée en fonction à l’automne 2011. Autant dire que leurs gouvernants leur apparaissent sous les traits d’amateurs propulsés au sommet de l’État à un moment peu propice pour faire leur apprentissage de décideurs politiques.

Pour couronner la détresse des pays dits du Sud, voilà qu’on apprend que les banques françaises et allemandes s’en retirent. Engagées respectivement pour près de 500 milliards et près de 250 milliards d’euros de prêts aux secteurs publics et privés grecs, chypriotes, italiens, espagnols et portugais, elles ont décidé de ne plus octroyer de prêts nouveaux. Leur espoir est toutefois de ne pas subir de pertes trop lourdes sur les prêts déjà consentis . Toute personne sensée comprendra intuitivement qu’elles contribuent ainsi à la spirale récessive qui affecte les pays méridionaux. Entre les difficultés ou la faillite des banques locales et le repli stratégique des banques françaises et allemandes, nos voisins du Sud n’ont guère d’illusions à se faire sur un retour prochain à la prospérité.

Les agents économiques privés placent donc leur épargne au Nord et réduisent ou suppriment leurs engagements au Sud, sans se préoccuper de l’agitation qui règne au sommet de l’édifice. Leurs décisions sont synonymes d’une rupture de l’Union monétaire masquée aux regards des médias et des politiques par la survivance d’un instrument juridique d’échange commun. Combien de temps encore l’euro survivra-t-il à la rupture de la zone monétaire ? Si la réflexion économique peut pronostiquer avec justesse certains événements déterminants, il lui est beaucoup plus difficile de prédire à quel moment précis ils se produiront. Nous pouvons cependant nous risquer à affirmer que la crise définitive surviendra lorsque les opérateurs des marchés financiers prendront acte du basculement de la zone euro vers une récession plus profonde. Car alors, aucun des remèdes palliatifs mis en place jusqu’ici, sous forme de mécanisme de stabilité ou de soutien des dettes publiques, n’empêchera que l’aventure monétaire européenne arrive à sa conclusion.[/access]

*Photo : mlaudisa

Rideaux de fumée

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De toute ma vie, je n’ai jamais grillé une seule cigarette. Il m’est répugnant de voir ou de toucher un mégot. A ma connaissance, seul l’ayatollah Khomeiny manifestait une horreur du tabac comparable à la mienne.
Adolescent, j’ai vu mes camarades se mettre à fumer pour la pire des raisons : le conformisme social. Le tabac n’est qu’une fumigation nauséabonde à laquelle on cède sans plaisir, pour faire comme les autres. Les mille additifs/addictifs concoctés par l’industrie se chargent ensuite de transformer les jeunes moutons en vaches à traire.
Ceci pour attester que ce qui suit n’est pas sponsorisé par ladite industrie.

Jusqu’à l’âge de trente ans, j’ai dû endurer la fumée sans piper mot. Cette peine est désormais remplacée par une autre : devoir supporter un conformisme contraire encore plus arrogant.
Sachez donc, tabagistes traqués, que ma maison vous est ouverte. Personne n’y sera relégué sur le balcon. Les brassards jaunes et les crécelles pour lépreux, très peu pour moi !
La traque à la fumée est symptôme d’une préoccupante folie. Toutes les dérives totalitaires, sans exception, partent d’un souci d’hygiène et de pureté morale, et prospèrent sur des hallucinations.
Dans le beau film sur Le mystère Silkwood (1983), traitant des crimes de la mafia nucléaire, un Kurt Russell goguenard dit à Meryl Streep, dénonciatrice des empoisonneurs mais qui aligne clope sur clope : « Si tu veux éviter le cancer, arrête plutôt de fumer ». Il y a trente ans déjà, la nocivité du tabac était un lieu commun, mais qu’on traitait sur le mode nonchalant. Sa récente montée en épingle n’est pas une question de santé, mais d’idéologie.
Tout est affaire de probabilités, ou plutôt de leur interprétation. La généralisation du tabagisme correspond aussi, en Occident, à l’explosion de l’espérance de vie moyenne : en conclura-t-on que le tabac prolonge la vie ? Par ailleurs, même une probabilité de 99,99 % ne vous garantit pas qu’une chose va arriver. Or le principe de précaution, qui transforme notre société en un hospice infantile, traite un risque comme une certitude dès le plus infime degré de probabilité. On en arrive ainsi, par un remarquable obscurcissement mental, à traiter le tabac comme du plutonium. La moindre inhalation serait potentiellement mortelle !
Le cordon sanitaire tendu autour de ce vice bénin est lui-même un rideau de fumée. Si le tabac était du plutonium, il faudrait l’interdire. Or on en est loin. On l’utilise comme arme pour culpabiliser et conditionner la population. La focalisation sur des enjeux secondaires tels que le tabac ou le terrorisme permet de rogner les libertés sans opposition et sans risque. Pendant ce temps, la dissémination massive d’uranium appauvri, les incidences suspectes de l’électrosmog ou de certains vaccins sur le métabolisme sont totalement ignorés.

Une consolation toutefois : nous assistons à une prolifération rapide des cancers — sans cause apparente selon les autorités. Lorsqu’ils toucheront plus de la moitié de la population, au moins saurons-nous que ce n’est pas à cause du tabac !

À bas le mariage civil, vive le mariage !

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Non au mariage civil, oui au mariage pour tous, homosexuels compris

À la lecture de la réponse de Théophane Le Méné à mon article sur le droit au mariage, il m’apparaît que je n’ai pas été bien compris. C’est certainement de ma faute ; sans doute me suis-je mal exprimé : comme tout bon ouvrier, je vais donc remettre mon ouvrage sur le métier.

Commençons par le commencement : qu’est-ce qu’un mariage ou, plutôt, d’où peut bien provenir cette vénérable institution ? Le fait est que la reproduction de l’homos sapiens implique nécessairement l’interaction de deux représentants de notre espèce sexuellement différenciés – par convention un mâle et une femelle. C’est un fait entendu ; il n’est point utile d’y revenir. Mais en quoi cette contrainte propre à notre nature explique-t-elle que nous formions des couples pérennes ? Après tout, l’acte sexuel en lui-même ne prend – modulo les performances des uns et des autres – que quelques minutes. Dès lors, pourquoi diable avons-nous pris, depuis la nuit des temps, cette étrange habitude qui consiste à former des couples qui durent infiniment plus qu’il n’est nécessaire à la procréation ? La réponse est extrêmement simple : c’est parce que nos enfants, sans l’assistance prolongée de leurs parents, ne pourraient pas survivre. La fonction sociale du mariage et de la famille qui en découle n’est donc pas la procréation mais la protection et l’éducation de nos enfants.

C’est la stratégie K. Le modèle évolutif des espèces qui, comme nous, ne peuvent survivre et se développer qu’en investissant sur leur progéniture. Un modèle parfaitement indépendant de notre de mode de reproduction mais totalement dépendant de l’impérieuse nécessité qui nous pousse à prendre soin de nos enfants ; un modèle commun à toutes les cultures depuis l’aube de l’humanité, sacralisé par toutes les religions depuis toujours et qui, si l’on suit David Hume, est probablement le socle même de nos sociétés. Les enfants, constatant au travers de leurs parents les bienfaits de cette organisation sociale élémentaire, perçoivent dès leur plus jeune âge l’intérêt d’une vie sociale. La société repose sur la famille qui elle-même s’appuie sur le mariage ; il en est ainsi depuis la nuit des temps, bien avant que les États et les lois s’en mêlent.

Et il a donc fallu que l’État s’en occupe…

Or voilà qu’un beau jour de septembre 1792, il est apparu utile au législateur de légiférer sur cette question en instaurant ce que nous appelons aujourd’hui le mariage civil. Est-ce que l’absence d’un cadre réglementaire empêchait les couples de se former et d’élever des enfants ? Nos prédécesseurs auraient-ils constaté de graves carences quant à l’éducation des enfants ? La société était-elle menacée par ce vide juridique ? Point du tout : la seule et unique justification de cette prise en main était de transférer aux pouvoirs publics la tenue des registres d’état civil qui étaient jusque-là une des prérogatives de l’Église. Si le mariage civil existe c’est uniquement pour que l’État puisse dûment vous ficher en tant que couples officiels puis, le cas échéant, en tant que parents. C’est de cette nécessité, dont je vous laisse libre de juger si elle est légitime ou non, dont découle la réglementation du mariage : les formes contractuelles qui vous sont imposées, l’interdiction qui vous est faite de vous marier devant un curé sans être passé au préalable devant un officier d’état civil, l’impossibilité pour deux personnes du même sexe de se marier et j’en passe.

Nous sommes, à ce que l’on dit, citoyens d’une République ; République venant de res publicae , la chose publique. Au nom de quoi pouvez-vous considérer que mon mariage et ma famille sont des choses publiques ? Au nom de quels principes vous autorisez-vous à vous immiscer dans mon lit conjugal, à dicter les conditions, les formes et les conséquences de mon mariage ? Où donc commence ma vie privée – si tant est qu’une telle chose existe encore – si même mon couple doit faire l’objet d’un débat public et des attentions du législateur ? Théophane Le Méné m’oppose, à juste titre d’ailleurs, que le fait accompli ne saurait justifier à lui seul l’abrogation d’une loi. C’est tout à fait juste mais ce n’est pas ce que j’ai écrit : je ne fais que rappeler un vieux et vénérable principe, un « petit laïus bien connu », qui dit que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », que « ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi » et que « la Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. »

Je dis donc, en substance, que c’est à vous qu’incombe la charge de la preuve ; c’est à vous de prouver que le mariage civil, ses conditions, ses formes et ses conséquences ont une quelconque utilité ; c’est à vous de justifier que la formation d’une famille qui ne correspond pas à vos aspirations personnelles constitue une nuisance pour la société ; c’est à vous d’expliquer comment des politiciens dont les frasques de garçons de bain alimentent les pages people des magazines pourraient être les arbitres de nos couples ; c’est à vous de démontrer, puisque c’est de cela qu’il s’agit, que l’union légale d’un couple homosexuel et l’homoparentalité sont de nature à menacer la paix sociale ; c’est à vous d’établir qu’un tel couple ne sera pas capable d’élever des enfants, de les entourer de l’amour et des soins dont ils ont besoin ; c’est à vous d’apporter la preuve que les homosexuels sont assez stupides pour faire croire à leurs enfants qu’ils sont nés en dépit des règles les plus élémentaires de la nature. À moins, donc, que vous n’ayez quelques arguments solides qui justifient que vous vous mêliez de la vie des autres, j’ai quelques souhaits à formuler…

Dérégulons, privatisons !

Je ne souhaite pas, contrairement à ce que pense Théophane Le Méné, que l’État légifère mais, tout au contraire, qu’il délégifère ; je ne souhaite pas que le législateur nous produise une version modifiée du mariage civil, je souhaite que le mariage civil soit purement et simplement abrogé ; je ne souhaite pas que l’on légalise le mariage civil de deux personnes du même sexe, je souhaite que l’institution plusieurs fois millénaire du mariage soit enfin débarrassée de cette grotesque farce postrévolutionnaire qu’est le mariage civil. Je veux pouvoir signer, avec la personne de mon choix, le contrat qui nous plait. Je veux pouvoir en fixer la forme, les conditions et les conséquences. Je veux que nos enfants – biologiques ou pas – soient reconnus comme tels. Je veux pouvoir déterminer comme bon me semble les règles qui dirigeront notre vie commune. Je veux pouvoir désigner moi-même qui héritera de ce que nous laisserons derrière nous et qui devra s’occuper de nos enfants si un malheur devait nous arriver. La seule chose que je demande à l’État – à vous tous donc – c’est de reconnaitre ce contrat comme légitime et de constituer la puissance publique comme garante de ce choix qui est le notre.

Ne l’appelez donc pas « mariage » si ça vous chante ; puisque la statolâtrie est devenue la première religion de France et qu’il vous faut un mot réservé à votre religion, donnez-lui le nom que vous voudrez. Mais, de grâce, laissez-donc celles et ceux qui ne partagent pas votre foi vivre leur vie comme bon leur semble. La tolérance ne consiste pas à admettre du bout des lèvres que d’autres soient différents ou puissent vouloir vivre différemment pourvu qu’ils restent cachés ; ça, c’est de l’hypocrisie. La tolérance consiste à reconnaitre à chacun le droit de mener sa vie comme il le souhaite avec pour seules limites qu’il vous rende la pareille et respecte vos droits. L’intolérance, c’est l’exact contraire : c’est refuser aux autres de vivre comme bon leur semble et admettre par la même occasion que ces derniers puissent légitimement diriger votre propre vie. À bon entendeur…

*Photo : mirnanda

Le plus élégant de nos philosophes sort un essai sur la beauté

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Frédéric Schiffter sort un essai sur La beauté

Frédéric Schiffter signe parfois dans Causeur mais il fait surtout du surf quand il n’est pas professeur de philosophie. Il s’agit, en fait, d’un merveilleux nihiliste balnéaire qui refuse tous les dogmatismes. Il s’est longtemps targué d’être « l’essayiste le moins lu de France » à l’époque où il publiait son Contre Debord, ses Pensées d’un philosophe sous Prozac ou encore ses réflexions Sur le Blabla et le Chichi des philosophes. En 2010, le prix Décembre s’est chargé de le contredire en le couronnant pour Philosophie sentimentale. Son dernier livre, La beauté, sous titré « Une éducation esthétique » est une introduction idéale à l’œuvre de ce dilettante au sourire aimable, désespéré et d’une extrême civilisation.

Il y a une méthode Schiffter pour traiter des grandes questions. Elle consiste à cacher une extrême érudition, une armature théorique très solide sous les apparences de la plus charmante des conversations et de variations autobiographiques sur le flirt, la cinéphilie, les après-midi de lecture, les automnes à Biarritz. D’une certaine manière, la beauté est déjà dans cette méthode. Un livre philosophique sur la beauté est en effet rarement beau. Le philosophe universitaire, espèce honnie par Schiffter comme l’est aussi le philosophe médiatique qui confond la pensée et le développement personnel, appartient à ce genre de pervers qui, lorsqu’ils voient une jolie fille s’exclament : « Tu as vu cet admirable squelette, ce crâne ! Tu auras beau dire, les brachycéphales, c’est tout de même quelque chose ! »

La beauté, selon Schiffter, existe toujours. Elle est là, à portée de cœur, souvent parée de la discreción chère à Baltasar Gracián. Seulement, comme les cabines téléphoniques, elle est en voie de disparition. Non pas parce qu’elle n’existerait plus mais parce que les conditions pour l’éprouver et en jouir deviennent de plus en plus difficiles à réunir. Il faut ainsi, entre autre, aimer le silence et savoir se situer hors du temps, attitude que Schiffter appelle « achronique », ce qui est particulièrement difficile dans un monde connecté à lui-même vingt-quatre heure sur vingt-quatre dans un présent perpétuel sans mémoire.

Si Rimbaud, (Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée,) Dada et les Surréalistes ont fait semblant de ne pas l’aimer, c’était déjà pour mieux lui redonner des couleurs dans un temps où la bourgeoisie la figeait dans des formes académiques. Le véritable ennemi de la beauté, pour Schiffter, aujourd’hui comme hier est ce que Schopenhauer appelait « le Philistin ». Pour le Philistin la fréquentation de beauté n’est jamais une expérience intérieure mais un spectacle fléché comme un son et lumière, une obligation sociale alors que Schiffter est plutôt et définitivement du côté du grand poète Philippe Jaccottet :
« Elle n’est pas non plus donnée aux lieux étranges
mais peut-être à l’attente, au silence discret ;
à celui qui est oublié dans les louanges
et simplement accroit son amour en secret. »

Frédéric Schiffter, La beauté (Autrement, 14 euros)

Il y a cinquante ans, Nimier entrait dans la légende…

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Le hussard Roger NImier mort il y a cinquante ans

Au début des années 1950, de jeunes écrivains s’opposent à Sartre et à de Gaulle et défendent l’Algérie française.[access capability= »lire_inedits »] Entichée des causes perdues, c’est la droite littéraire. Elle revendique une parenté avec Saint-Simon et le Cardinal de Retz, avec Morand, Larbaud, Aymé. Ceux qui se réclament de cette brigade légère se distinguent par une plume affûtée et rapide, impertinente et désinvolte, qu’ils manient comme un fleuret… « À chaque phrase, il y a mort d’homme », dira d’eux Bernard Frank dans un article donné aux Temps modernes, paru en décembre 1952, où il surnomme ces bretteurs les « hussards ».

Le sobriquet fait fortune. Dans cette escouade irrévérencieuse et pleine d’audace est engagée la fine fleur des stylistes du moment, les Blondin, Laurent, Déon et quelques autres encore, avec à leur tête le tout jeune Roger Nimier. Celui-ci a déjà publié cinq romans dont le fameux Hussard bleu. Il n’écrira plus guère puisque, en compagnie de Sunsiaré de Larcône, il abandonnera la littérature le 28 septembre 1962 sur le pont de La Celle Saint- Cloud, au volant de son Aston Martin DB4. Il allait avoir 37 ans. Il y a de cela juste un demi-siècle ce mois-ci. En lui rendant hommage ici, Causeur célèbre le panache, l’insolence et l’exercice d’une pensée libre de toute contrainte.[/access]

*Photo : terra-ignota.fr

Ânerie d’Ernaux

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Détester un écrivain est une bonne chose, mais l’accuser de mettre à mal le lien social est une ineptie. Pour Madame Ernaux, le dernier livre de Monsieur Millet « menace la cohésion sociale ». Cette expression a de quoi surprendre. D’abord parce qu’elle consiste à se draper dans une posture morale au nom de la collectivité : si la tactique est connue chez les puritains, elle est indigne du combat qu’un écrivain doit mener contre un autre. Ensuite parce qu’elle ne veut rien dire, ce qui est tout de même embêtant si l’on songe que Madame Ernaux enseigne le français.

Menacer la cohésion sociale, c’est menacer les valeurs d’ouverture qui fondent ladite société. Je comprends bien ce que cette représentation peut avoir de rassurant pour un étudiant en troisième année de Droit, mais je doute qu’elle soit compatible avec ce que nous apprend la littérature depuis qu’elle s’intéresse à la politique.

Laisser penser que notre société est fondée sur des valeurs, et, qui plus est, sur des valeurs humanistes, consiste à renier quatre siècles de lucidité littéraire. L’expression « cohésion sociale » peut bien animer des meetings, elle n’a rien à faire en littérature (sauf, bien entendu, à titre humoristique). Une société tient debout par la haine, non par la tolérance : il est regrettable que notre accusatrice, qui a certainement étudié Jonathan Swift ou Franz Kafka, ne s’en soit pas aperçu. Quant à la bibliothèque asceptisée à laquelle cette réforme, naturellement animée des meilleures intentions du monde, nous donnerait d’aboutir, je doute qu’elle soit très instructive pour nos chers petits. À quoi pourrait bien ressembler une littérature qui s’attacherait à respecter scrupuleusement les valeurs sur lesquelles une société, dans son infinie tolérance, se croit fondée ? Voyez comme c’est bête : à rien.

Sur les traces d’Alain-Fournier

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Pour les berrichons, Alain-Fournier, Henri Fournier de son vrai nom, n’est pas seulement un écrivain mort pour la France à la veille de ses vingt-huit ans. Tombé le 22 septembre 1914 à la lisière du bois de Saint-Rémy en Lorraine, le lieutenant de réserve du 288ème R.I avait publié quelques mois auparavant son unique roman, Le Grand Meaulnes. Outre l’image du soldat tué et de l’écrivain fauché en pleine gloire, les berrichons éprouvent pour ce garçon un sentiment quasi fraternel. Henri Fournier aurait pu être un de nos camarades de la Communale, un copain de parties de pêche au brochet dans le Cher, de balades à vélo entre la Chapelle d’Angillon et Sancerre ou de razzias dans l’épicerie de Nançay, ce charmant village solognot. Nous partageons les mêmes décors, ces paysages brossés par la nature qui inspirent une douce nostalgie, les mêmes visages, ces hommes simples façonnés par les travaux des champs, la même atmosphère d’époque, les retours de chasse, le corps fourbu, la place de l’instituteur au cœur de la communauté, une soif d’apprendre très 1900 et la présence rassurante des livres, toujours les livres, seuls phares dans cet océan tumultueux que représente une enfance campagnarde.

Avec Henri, nous avons des souvenirs communs de lycée à Bourges. Comme lui, l’Abbaye de Loroy nous a longtemps hantés et grisés. Elle nous apparaissait toujours dans une réalité nébuleuse presque fantasmagorique. Ne l’avions-nous pas tout simplement imaginée ? Entre la vie d’Henri et celle de son héros, Augustin Meaulnes, j’avais fini par perdre le fil de l’histoire, la teneur du roman, son incandescence juvénile et son génie littéraire. Si on ajoute à cette photographie floue, mon père me racontant ses déjeuners mouvementés avec le réalisateur Jean-Gabriel Albicocco lors du tournage en 1967, j’étais perdu devant cette œuvre complexe et profonde. C’était sans compter l’érudition communicative de l’historien Jean-Christian Petitfils.

Dans Le frémissement de la grâce, superbe biographie romancée, Petitfils retrace toutes les étapes de la construction du Grand Meaulnes. D’une écriture limpide, fluide et précise, il nous parle d’Henri. Nous suivons, mois après mois, son talent éclore, son caractère se forger ou s’effondrer et son âme divaguer au gré des rencontres. Il y a longtemps qu’un ouvrage aussi sensible, élégant et intimiste n’avait pas été écrit sur Alain-Fournier. Trop souvent, les exégètes de Fournier se contentent de rabâcher les mêmes poncifs, l’enfance, le rêve, la fête, bien sûr, tout ça existe dans le livre mais Petitfils va plus loin. Il a une façon bien à lui, pudique et pourtant tellement exploratrice de pénétrer au plus profond des pensées d’Henri que le résultat est saisissant de vérité.

Le récit commence à Londres en 1905 par un stage d’interprète dans une manufacture de papiers peints, il se poursuit par les années d’études à Lakanal, le service militaire, la parution du roman, son échec au Goncourt, sa fin tragique qui fit son succès posthume et surtout la grande affaire de sa vie, sa rencontre avec Yvonne de Quiévrecourt. L’apparition de la demoiselle du Cours-la-Reine est un acte fondateur pour Henri. Petitfils en distille toute la puissance romanesque, l’abysse des sentiments qui emporte alors le futur écrivain. Qui n’a pas été troublé par une jeune fille blonde aux attaches fines à l’âge de dix-sept ans ne comprend rien à l’amour, à la pureté des couples enfin réunis. Cette illumination pourrait faire sourire de nos jours où la bassesse et l’ironie empoisonnent nos existences, mais ces émotions-là sont éternelles. Elles dépassent les époques. À travers ce portrait cristallin de Fournier, Petitfils dresse également un panorama des influences littéraires au début du XXème siècle. Henri croisera les grands écrivains de son temps (Claudel, Péguy, Cocteau etc…), se liera d’amitié avec sa consœur berrichonne Marguerite Audoux, aujourd’hui oubliée, s’inspirera de Nerval ou des poètes d’avant 1914 (Emile Verhaeren, Maeterlinck ou Francis Jammes) comme les classait jadis le Lagarde & Michard. Dans cette genèse littéraire, très plaisante à lire, Petitfils note à propos d’Henri que « le présent ne le satisfaisait jamais ». Nous non plus.

Le frémissement de la grâce, Jean-Christian Petitfils (Fayard)

Votre argent n’est pas de l’or

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Fiat money : un dollar désindexé de l'or

« Dixitque Deus : Fiat lux ; et facta est lux. »

Genèse I

Lorsqu’il accède enfin au trône en 1260, Kubilai Khan, petit-fils de Gengis Khan, Grand Khan des mongols et futur fondateur de la dynastie Yuan, est loin d’être un novice puisqu’il va sur son 45ème printemps. Intelligent, novateur et observateur attentif, le nouvel empereur a largement mis à profit sa décennie passée comme que vice-roi de la Chine du nord pour étudier la civilisation chinoise et notamment les expériences de monnaies-papier de la dynastie Song. Le jour de son couronnement, il a déjà parfaitement compris les avantages qu’il pouvait en tirer et les améliorations qu’il pouvait y apporter. Ainsi, dès la dixième lune de l’année de son accession au trône, il se lance dans une des réformes monétaires les plus audacieuses de l’Histoire. Kubilai Khan va créer sa propre monnaie-papier, le Zhongtong yuanbao jiaochao (ou Zhongtong chao) : de simples billets imprimés sur un papier fabriqué à base d’écorce de murier qui vont devenir le véritable ancêtre de nos monnaies modernes.

Une monnaie pour les gouverner tous…

Le Zhongtong chao n’est pas seulement une monnaie ; c’est la monnaie de l’empereur. Contrairement aux dynasties impériales précédentes, Kubilai ne veut pas créer une monnaie parmi d’autres ; le Zhongtong chao doit être l’unique monnaie de l’empire, la seule qui puisse être légalement utilisée comme moyen de paiement. Dans son Devisement du monde[1. Marco Polo, Le Devisement du monde, Livre II, chapitre XXI. ], Marco Polo résume : « il est défendu, sous peine de la vie, d’en faire ou d’en exposer d’autre dans le commerce, par tous les royaumes et terres de son obéissance, et même de refuser celle-là. » En effet, dès 1260, Kubilai démonétise les traditionnelles pièces de cuivre qui formaient la base du système monétaire chinois et les remplace purement et simplement par les onze coupures du Zhongtong chao, de 10 wen à 2 guan[2. Le wen est une unité de compte qui correspond à la valeur d’une pièce de bronze ; un guan correspond à 1 000 wen.], dont il détient le monopole et qui deviendront progressivement l’unique monnaie autorisée en Chine. Mieux encore, il va littéralement inventer le principe du cours légal de la monnaie : il est désormais non seulement interdit de détenir d’autres monnaies que celle de l’empereur mais il est aussi formellement défendu de la refuser.
Afin que l’analogie avec nos monnaies actuelles soit complète, la valeur de la monnaie du Grand Khan n’est garantie par rien d’autre que par le bon vouloir de son émetteur. Si la parité officielle du Zhongtong chao, fixée par décret, est officiellement d’un demi liang d’argent[3. Le liang est une unité de poids qui correspond à 39,6 grammes. Le billet de 1 guan de ZTC (1 000 wen) valait donc officiellement 19,8 grammes d’argent.] pour un guan de monnaie-papier, l’empereur et son administration se garderont bien de promettre à qui que ce soit la possibilité de la convertir en métaux précieux. Kubilai poussera même le génie, dans les premières années de son règne, jusqu’à ordonner à son administration de racheter des Zhongtong chao contre de l’argent afin de rassurer ses sujets sur la réalité du cours officiel. Mais dans les faits, si l’un de ses sujets tentait de convertir un de ses billets, il se voyait– dans le meilleur des cas – opposer une fin de non-recevoir.

… et dans les ténèbres les lier

Le budget de l’empire va rapidement faire les frais des ambitions du Grand Khan. Au-delà des grands chantiers publics, les opérations militaires – à commencer par la conquête de la Chine du sud et les deux opérations lancées contre le Japon – vont se révéler extrêmement coûteuses et le monopole sur le sel, principale ressource de l’État, deviendra vite insuffisant. Dès le milieu des années 1270, Kubilai va révéler le véritable sens de sa réforme monétaire : il financera ses dépenses grâce à la planche à billets. Les montants imprimés, au regard de ce qui s’était fait jusqu’alors, sont absolument colossaux : à partir de la seconde moitié des années 1270, le volume des billets émis chaque année aura une valeur faciale régulièrement supérieure à un millions de ding[4. Le ding est une unité de poids équivalente à 50 liang ; soit près de 2 kilos.] – soient l’équivalent de 2 000 tonnes d’argent par an. Très rapidement, la valeur du Zhongtong chao va s’éroder et la parité officielle avec l’argent ne sera plus qu’une vue de l’esprit.
L’inflation atteint de telles proportions que les détenteurs de monnaie-papier cherchent à l’échanger contre des métaux précieux quitte a accepter une décote importante par rapport au cours légal ; Kubilai réagit en interdisant à ses sujets de posséder de l’or ou de l’argent. Forcés, sous peine de mort, d’utiliser la monnaie de l’État, les Chinois sont désormais pieds et poings liés et ne peuvent que constater l’effondrement de la monnaie impériale. Selon certains auteurs de l’époque, la perte de pouvoir d’achat du Zhongtong chao atteindra 90% [5. Voir, notamment, Richard von Glahn, Monies of Account and Monetary Transition in China, Twelfth to Fourteenth Centuries, Journal of the Economic and Social History of the Orient, 2010.]. L’administration Yuan n’aura bientôt plus d’autre choix que de reconnaitre l’évidence : en 1287, l’introduction d’une nouvelle monnaie-papier – le Zhiyuan chao – consacre officiellement une dévaluation de 80%. Moins de 30 ans après sa création, la monnaie-papier de Kubilai Khan ne vaut pour ainsi dire plus rien, les chinois sont ruinés, l’économie est en lambeaux et la révolte gronde aux quatre coins de l’empire.

Fiat money 1.0 et suivantes

Aussi loin que puisse nous porter la mémoire des hommes, le Zhongtong chao est la première véritable fiat money de l’histoire. Pour la première fois, un prince s’était doté d’une monnaie émise sans aucune garantie et dont la quantité en circulation ne dépendait que de sa volonté. Kubilai Khan avait déjà formalisé le cadre légal qui permettait à une telle monnaie d’exister : d’une part, le souverain détient le monopole monétaire ; c’est-à-dire que le fait de falsifier la monnaie de l’État (article 442-1 du Code pénal) ou d’émettre une autre monnaie que celle de l’État (article 444-4 du Code pénal) est considéré comme un crime contre l’État. D’autre part, les sujets du souverain n’ont pas le droit d’accepter, de détenir ou d’utiliser une autre monnaie que celle de l’État (article R642-2 du Code pénal) et sont tenus d’accepter cette monnaie à son cours officiel (article R642-3 du Code pénal).

Lorsque, le 15 août 1971, sept cent ans après la création du Zhongtong chao, Richard Nixon rompt unilatéralement la convertibilité-or du dollar et précipite ainsi la chute du système de Bretton Woods, nos monnaies deviennent de fait des fiat money. Les législateurs de l’époque avaient parfaitement conscience de la menace qui planait dès lors sur nos économies ; ils savaient qu’un gouvernement endetté qui dispose d’une fiat money sera toujours tenté d’utiliser la planche à billets. Ils savaient que l’inflation qui en résulterait anéantirait l’épargne de millions de gens, favoriserait l’endettement au détriment de l’épargne et transformerait nos économies en successions de bulles spéculatives et de récessions. Ils tentèrent bien d’élever quelques garde-fous comme l’indépendance (toute relative) des banques centrales ou l’interdiction qui leur est faite de financer directement les États mais ces murailles de paille sont bien peu de chose face au pouvoir politique.

Aujourd’hui encore, comme lors de toutes les expériences de fiat money précédentes, du Zhongtong chao chinois au Papiermark allemands, des Assignats français au Pengő hongrois, nous assistons à une nouvelle représentation de cette même vieille comédie. La fin est déjà écrite, depuis plus de 40 ans, ce sera l’inflation et vraisemblablement la plus formidable bulle spéculative que nous ayons vu depuis bien longtemps.

*Photo : Brooks Elliott

Mariage de déraison

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Non au mariage gay : il faut un homme et une femme

Non au mariage gay : il faut un homme et une femme

Il n’y a pas d’égalité entre hétérosexuels et homosexuels en matière de parentalité. Comme le soulevait Michel Schneider dans Big Mother : « Il ne faut pas confondre égalité des droits et droit à l’égalité. » Dans son article « Le mariage célébré par ses célibataires mêmes »[1. Exorcismes spirituels IV, (Les Belles Lettres), 2005], Philippe Muray soulignait avec drôlerie que les hétérosexuels n’avaient jamais combattu pour obtenir ce droit. Et j’imagine mal Marcel Proust, Oscar Wilde et Pier Paolo Pasolini réclamer le mariage gay ou l’homoparentalité.

Les lobbies homosexuels revendiquent l’homoparentalité et le mariage à l’égal des hétérosexuels qui, eux, constituent le modèle familial de base puisqu’ils sont naturellement dotés de capacités procréatrices. Penser le contraire et exiger l’homoparentalité revient à détruire la spécificité de l’homosexualité, laquelle se caractérise par un amour sexuel sans enfantement. Ou alors il faut revoir la sexualité de l’homosexuel de fond en comble. À ce titre, les homosexuels auraient les mêmes droits que les hétérosexuels s’ils consentaient à faire l’amour avec le sexe opposé pour engendrer. Mais comme ils sont homosexuels, cette voie leur est bien évidemment refusée.

Le « désir d’enfant » ne peut éclore qu’à une époque qui a fétichisé l’enfant jusqu’à la bêtise comme le notait Jean Baudrillard. Cette fétichisation de l’enfant intervient à une époque où les adultes refusent d’être adultes, restant adulescents ou se complaisant dans le jeunisme : l’égoïsme infantile est devenu le marché à choyer pour vendre, relais de l’égoïsme libéral de base. Cette bébémania est l’état régressif vers lequel il faut tendre d’une façon symbolique. Il n’est donc pas étonnant que, par victimisme interposé, les associations homosexuelles revendiquent l’homoparentalité pour des personnes qui, de fait, ne peuvent pas engendrer. Il s’agit de faire comme on veut dans la réalité et de demander ensuite à l’Etat de légaliser notre transgression.

Si l’on répond qu’il est normal que l’homme se soit éloigné de la nature et qu’il est sain qu’il en soit ainsi, ce principe permettant d’attribuer des enfants à des gens qui ne peuvent pas en avoir, il serait tout aussi logique de demander aux homosexuels de mettre leur désir d’enfant en veilleuse, ce désir étant biologique et naturel chez l’homme. On ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre, le cul du crémier et sa maison par-dessus le marché pour complaire à une petite minorité qui s’agite beaucoup.
Depuis des milliers d’années, les choses se passaient ainsi et on se demande bien pourquoi « il faudrait » maintenant sortir à tout prix d’un tel modèle qui s’est imposé sans combat ! Le mimétisme hétérosexuel des homosexuels est grotesque. Il ne réclame pas seulement d’être de parfaits petits bourgeois en plus d’être de zélés conformistes mais copie le modèle naturel présent depuis des siècles en tentant de faire croire que celui-ci n’a aucune réelle prérogative ou aucune influence. Or, Mère Nature (et non Père nature) a distingué deux sexes car ceux-ci peuvent s’unir pour engendrer un enfant et c’est de cette seule et unique façon que le réel opère. À moins de commettre un déni de réel, l’hétérosexualité reste le modèle « dominant » effectif et naturel. Qu’il soit « dominant » veut simplement dire qu’il est prépondérant. Il n’implique nullement le projet d’éradiquer l’homosexualité mais a tout simplement été créé pour que l’espèce se perpétue. Et le mariage est là pour avaliser cette future descendance afin d’éviter que les hommes et les femmes ne courent à droite et à gauche et et ruinent leur union et leur descendance. Si les hommes et les femmes n’avaient pas la possibilité d’enfanter, ils ne se mettraient pas ensemble et ne se marieraient pas.

Le monde ne se partage donc pas entre hétérosexuels et homosexuels mais entre hommes et femmes. Si l’homosexualité n’est pas un choix, il est impératif d’assumer sa préférence. Être homosexuel, c’est assumer un statut sexuel réel et non imiter les hétérosexuels. Être au monde, c’est faire le deuil de certaines choses tout comme nous choisissons la femme que l’on épouse en renonçant à toutes les autres femmes.
De même, il ne s’agit pas de savoir si oui ou non les enfants d’homosexuels seront homosexuels ou hétérosexuels ou s’ils seront plus ou moins névrosés ou fous. On pose ce dilemme pour le réfuter ensuite et ainsi avaliser l’homoparentalité. Il s’agit dès le départ de donner aux enfants un père et une mère, une différenciation sexuelle et donc une diversité sexuelle. Dans un couple homosexuel, il n’y a pour l’enfant que deux « mêmes ». Comment les enfants vont-ils appeler leur papa ou leur maman dans cette non-différenciation sexuelle, la différenciation sexuelle étant à la base de l’engendrement ? Comme l’avait fait remarquer Woody Allen dans Manhattan, avec un père ou une mère c’est déjà difficile alors avec deux… Car au fond, il s’agit sans cesse de dévier, de n’être jamais satisfait de rien, de réclamer perpétuellement de nouveaux acquis, de nouveaux droits qui ne peuvent jamais combler quoi que ce soit dans l’imaginaire et le désir humain. À la fin, nous vivons dans un monde irréel, dans un univers fantasmatique qui ne connaît plus aucune limite, plus aucun « marquage » de quelque nature que ce soit. Un tel point de vue n’a rien de « réactionnaire » mais tente de sauvegarder un minimum de concret et de stabilité afin de préserver ce monde plutôt que de le livrer à la sphère marchande sous prétexte de « changement » et de « progrès ».

*Photo : Dusty Smith – Twitter.com/DustyAllDayLong

Charlie Hebdo, la couverture à laquelle vous n’avez pas échappé

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Charlie Hebdo, les caricatures de l'islam et Bernard Arnault

Charlie Hebdo, les caricatures de l'islam et Bernard Arnault

Ce que j’aime bien avec Charlie Hebdo, c’est que c’est un journal de gauche, très à gauche même. Au point de sombrer parfois dans une forme de néo-moralisme concernant aussi bien les fumeurs, les amateurs de foot ou de corrida que les consommateurs compulsifs d’objets inutiles. Et si j’aime bien qu’on me fasse rire, comme y parvient souvent Charlie, j’aime beaucoup moins que l’on me fasse la morale. Le « Castigat ridendo mores », il châtie les mœurs en riant, de Plaute est valable pour la comédie. Et Charlie Hebdo n’est pas une comédie, c’est un journal.

La couverture de Charlie Hebdo, celle qui a fait tant de bruit, est drôle. C’est aussi un acte politique. J’insiste sur le « aussi ». Rire n’est pas neutre, bien au contraire. Il s’agit d’avancer une opinion. Le rire, dans un tel contexte, est l’arme utile de ceux qui détestent la violence.
L’air de rien, il est beaucoup plus facile d’assassiner un diplomate, d’organiser des manifs devant l’ambassade des USA et de menacer de mort la Terre entière. Ou au moins sa partie qui pense que l’Islam, instrumentalisé par ses extrémistes, est redevenu un grand danger pour nos vieilles démocraties, comme il l’est pour les femmes, les journalistes, les homosexuels, les chrétiens, les intellectuels dans les pays arabes qui voient chaque jour un peu plus leur printemps tourner à l’hiver.
Oui, c’est plus facile comme il est plus facile, aussi, de s’exiler fiscalement que de prendre une part, même toute petite au redressement économique du pays qui vous a pourtant tout donné. Cela aussi est une autre forme de violence faite à nos concitoyens.
Elle n’est pas comparable ? Pour un journal satirique, qui peut et qui doit tout se permettre, bien sûr que si.

La preuve, c’est la couverture de Charlie Hebdo. Pas celle des caricatures mais celle de la semaine précédente. Elle me semble largement plus dure que celle de Libé sur le même sujet, mais Libé n’est pas un journal satirique, ou alors à son insu, par un effet de comique involontaire. L’intérêt, c’est que la couverture de Charlie sur Arnault nous rappelle qu’appartenir à la gauche républicaine, c’est aussi savoir avancer sur deux pieds. Essayer de penser la guerre de civilisation sans oublier la guerre de classes, toujours présente. Que l’une se confonde avec l’autre ou qu’elle en soit la cause, ou la conséquence, à vrai dire, je n’en sais rien, je ne peux pas le prouver même si j’ai ma petite idée sur la question.
Je sais en revanche que décider de quitter son pays, de vouloir abandonner sa nationalité par pur intérêt personnel, cela aussi est une sorte de déclaration de guerre.

Déclaration de guerre assez absurde au demeurant puisqu’elle parviendrait presque à faire croire que le gouvernement socialiste mène une politique de gauche au point que les ministres doivent se dire en leur for intérieur « Merci patrons ! » Grâce à eux, ils vont pouvoir rejouer la comédie du Mur de l’Argent et des Deux Cents familles alors que leur politique demeure purement social-libérale.
Résumons-nous : primo, il est hors de question de laisser des intégristes mettre un souk planétaire sous prétexte d’une vidéo débile ou de la une d’un journal satirique.
Mais, secundo, il est tout aussi hors de question d’oublier cette révolte des élites dont parlait Christopher Lasch à l’honneur dans Causeur du mois de septembre, et dont Bernard Arnault est devenu l’archétype. Alors, en attendant, comme Charlie Hebdo, je veux rire des deux et avancer sur deux pieds.

*Image : Charlie Hebdo.

L’euro, c’est fini !

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La zone euro a déjà éclaté quoiqu'en dise la BCE

La zone euro a déjà éclaté quoiqu'en dise la BCE

Invraisemblable, mais vrai : il se trouve encore des économistes pour annoncer à l’Europe des lendemains qui chantent. Le Vieux Continent, nous disent-ils, ne tardera pas à retrouver sa vigueur et sa prospérité, tenant enfin les promesses de l’Agenda de Lisbonne de 2000, aux termes duquel l’Europe devait être en 2010 la région exemplaire pour le reste du monde par sa prospérité, son taux d’éducation, sa capacité d’innovation.

Que mon lecteur se rassure, l’optimisme affiché par ces « économistes » ne trahit pas leur dérangement mental : elle répond à une consigne diffusée à l’occasion de la grande réunion libérale qui se tient traditionnellement à Aix-en-Provence au début de l’été.[access capability= »lire_inedits »] Ordre a été donné aux congressistes de propager la « bonne nouvelle » de l’Europe sur le point de ressusciter. Ainsi, la crise financière du système de l’euro et la récession qui s’étend au sein des pays-membres sont-elles rejetées dans un registre anecdotique. L’Europe reste et restera une terre d’élection pour le développement et l’innovation, nonobstant les aléas conjoncturels qui pourraient faire douter de la chose.

Cependant, cet optimisme de rigueur dans le cénacle libéral n’a pas encore contaminé la direction de la Banque centrale de Francfort. L’un de ses membres, Jörg Asmussen, a énoncé les termes du dilemme qui étreint les dirigeants de la BCE : « Les marchés font le pari de la désintégration de la zone. Un tel risque systémique est dramatique et, pour la Banque centrale européenne, inacceptable. » Plus clairement encore, la BCE n’a guère le choix : soit elle inaugure une politique de rachat massif des dettes publiques des pays en détresse, en contradiction violente avec ses statuts et en opposition à la volonté du pays le plus puissant de la zone, soit elle laisse éclater la zone monétaire placée sous sa juridiction .

De fait, les autorités de la zone euro se heurtent à une situation qui ne figurait à aucun agenda, de Lisbonne ou d’ailleurs . L’élément le plus connu est l’écart entre les taux consentis par les différents États pour financer leurs déficits et leurs dettes : les « spreads » (différentiels de taux) sont à un niveau insoutenable pour des pays comme l’Irlande, le Portugal et l’Espagne, la Grèce n’ayant plus accès du tout aux marchés du crédit. On se demande comment les marchés financiers et les agences de notation ont pu, des années durant, accorder une confiance aveugle aux États qu’ils massacrent aujourd’hui.

Le deuxième élément, plus discret, tient au fait que les nouveaux emprunts émis pour financer les dettes souveraines ne sont plus souscrits que par les banques du pays concerné, espagnoles, portugaises, italiennes (mais aussi françaises). Cette « renationalisation » des dettes publiques est involontaire. Elle s’explique par le fait que les banques entendent bien échapper aux imbroglios des finances publiques des autres États que les leurs, tout en faisant le pari que leurs Trésors publics respectifs (encore financés par leurs soins avec l’argent récolté au préalable aux guichets de la Banque de Francfort) resteront solvables, au prix d’ajustements drastiques des politiques budgétaires.

Toutefois, la rupture de facto de l’Union monétaire est encore mieux illustrée encore par deux autres facteurs dont les médias ne rendent pas compte, ou si peu, tout occupés qu’ils sont à décrypter le jeu des grands protagonistes, Mario Draghi, Angela Merkel, François Hollande, Mario Monti, Mariano Rajoy. Ces médias sont les jouets d’une double illusion : illusion politique sur le pouvoir d’États qui se sont pourtant dessaisis des leviers essentiels de la politique économique et financière ; illusion technique sur le pouvoir des ingénieurs de la monnaie et de la finance, placés auprès de la Banque centrale européenne. Laissons-les à leurs illusions. Il convient, pour notre gouverne, d’insister sur la migration massive de l’épargne du Sud vers le Nord et sur le retrait des banques du Nord imprudemment engagées au Sud.

Que les épargnants grecs, chypriotes, italiens, espagnols, portugais, voire irlandais, retirent massivement leurs avoirs de leurs comptes pour les transférer vers le Luxembourg, les Pays-Bas et l’Allemagne, devrait figurer à la « une » de nos journaux. Car on ne doit pas s’y méprendre : leur comportement ne relève pas d’un phénomène classique de fuite des capitaux . Ce sont moins les fortunes du Sud qui s’enfuient à tire d’aile que l’épargne des classes moyennes qui cherchent à se prémunir contre la faillite potentielle de leurs banques. Tandis que les dirigeants européens affichent leur confiance dans une solution heureuse de la crise des dettes souveraines, les peuples ont déjà compris que, au-delà de la sauvegarde des États et de l’euro, l’enjeu crucial des décisions prises à l’occasion des sommets européens est la sauvegarde des banques.

De ce point de vue, deux grands pays concentrent l’attention : l’Italie et l’Espagne.
Dans le premier, les banques sont, pour l’essentiel, victimes de la récession. La production italienne est aujourd’hui inférieure de quelque 8% à celle du premier trimestre 2008. Et elle baisse toujours, en dépit – ou à cause – des efforts du capitaine du navire, Mario Monti, ancien commissaire européen, ancien conseiller de Goldman Sachs et président de l’université Bocconi de Milan, qui est à la doctrine néolibérale ce que l’École des cadres du Parti communiste était à la doctrine marxiste-léniniste. La récession mine les comptes d’un État qui était déjà l’un des plus endettés d’Europe à la veille de la crise économique. Elle porte atteinte, par un effet collatéral, au crédit des banques italiennes. Comme les Italiens ne voient pas d’issue à l’impasse économique et financière transalpine , ils sont de plus en plus nombreux à redouter une cessation de paiement de leurs banques.

Toutefois, c’est l’Espagne qui est affectée par le mouvement le plus massif de « décollecte », pour employer le jargon consacré. Les chiffres sont tombés le 29 août : durant le seul mois de juin, 54 milliards d’euros ont été retirés par les déposants, ce qui représente une hausse de 40% par rapport au mois de mai, marqué par la faillite retentissante de Bankia. Au total, selon la Banque d’Espagne, ce sont 220 milliards d’euros qui ont disparu des comptes des banques locales durant le premier semestre 2012 − 220 milliards d’euros, soit le cinquième de la valeur du PIB espagnol. Ceux qui ont décidé de faire migrer leur épargne sous d’autres cieux peuvent avancer de puissants arguments. Leurs banques étaient affligées d’un taux de défaut de paiement de leurs débiteurs équivalent en moyenne à 9% des encours, chiffre qui exclut leur retour à la prospérité, à moins d’une transfusion massive de capital nouveau. La récession s’aggrave au point que plus d’un quart des résidents espagnols sont désormais demandeurs d’emploi, avant même que les employeurs de la saison touristique aient renvoyé leurs saisonniers dans leurs foyers pour l’hiver. Facteur plus décisif encore, les Espagnols ont découvert que le Président du conseil et ses ministres ne savaient rien ou presque de la situation des banques au moment de leur entrée en fonction à l’automne 2011. Autant dire que leurs gouvernants leur apparaissent sous les traits d’amateurs propulsés au sommet de l’État à un moment peu propice pour faire leur apprentissage de décideurs politiques.

Pour couronner la détresse des pays dits du Sud, voilà qu’on apprend que les banques françaises et allemandes s’en retirent. Engagées respectivement pour près de 500 milliards et près de 250 milliards d’euros de prêts aux secteurs publics et privés grecs, chypriotes, italiens, espagnols et portugais, elles ont décidé de ne plus octroyer de prêts nouveaux. Leur espoir est toutefois de ne pas subir de pertes trop lourdes sur les prêts déjà consentis . Toute personne sensée comprendra intuitivement qu’elles contribuent ainsi à la spirale récessive qui affecte les pays méridionaux. Entre les difficultés ou la faillite des banques locales et le repli stratégique des banques françaises et allemandes, nos voisins du Sud n’ont guère d’illusions à se faire sur un retour prochain à la prospérité.

Les agents économiques privés placent donc leur épargne au Nord et réduisent ou suppriment leurs engagements au Sud, sans se préoccuper de l’agitation qui règne au sommet de l’édifice. Leurs décisions sont synonymes d’une rupture de l’Union monétaire masquée aux regards des médias et des politiques par la survivance d’un instrument juridique d’échange commun. Combien de temps encore l’euro survivra-t-il à la rupture de la zone monétaire ? Si la réflexion économique peut pronostiquer avec justesse certains événements déterminants, il lui est beaucoup plus difficile de prédire à quel moment précis ils se produiront. Nous pouvons cependant nous risquer à affirmer que la crise définitive surviendra lorsque les opérateurs des marchés financiers prendront acte du basculement de la zone euro vers une récession plus profonde. Car alors, aucun des remèdes palliatifs mis en place jusqu’ici, sous forme de mécanisme de stabilité ou de soutien des dettes publiques, n’empêchera que l’aventure monétaire européenne arrive à sa conclusion.[/access]

*Photo : mlaudisa

Rideaux de fumée

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De toute ma vie, je n’ai jamais grillé une seule cigarette. Il m’est répugnant de voir ou de toucher un mégot. A ma connaissance, seul l’ayatollah Khomeiny manifestait une horreur du tabac comparable à la mienne.
Adolescent, j’ai vu mes camarades se mettre à fumer pour la pire des raisons : le conformisme social. Le tabac n’est qu’une fumigation nauséabonde à laquelle on cède sans plaisir, pour faire comme les autres. Les mille additifs/addictifs concoctés par l’industrie se chargent ensuite de transformer les jeunes moutons en vaches à traire.
Ceci pour attester que ce qui suit n’est pas sponsorisé par ladite industrie.

Jusqu’à l’âge de trente ans, j’ai dû endurer la fumée sans piper mot. Cette peine est désormais remplacée par une autre : devoir supporter un conformisme contraire encore plus arrogant.
Sachez donc, tabagistes traqués, que ma maison vous est ouverte. Personne n’y sera relégué sur le balcon. Les brassards jaunes et les crécelles pour lépreux, très peu pour moi !
La traque à la fumée est symptôme d’une préoccupante folie. Toutes les dérives totalitaires, sans exception, partent d’un souci d’hygiène et de pureté morale, et prospèrent sur des hallucinations.
Dans le beau film sur Le mystère Silkwood (1983), traitant des crimes de la mafia nucléaire, un Kurt Russell goguenard dit à Meryl Streep, dénonciatrice des empoisonneurs mais qui aligne clope sur clope : « Si tu veux éviter le cancer, arrête plutôt de fumer ». Il y a trente ans déjà, la nocivité du tabac était un lieu commun, mais qu’on traitait sur le mode nonchalant. Sa récente montée en épingle n’est pas une question de santé, mais d’idéologie.
Tout est affaire de probabilités, ou plutôt de leur interprétation. La généralisation du tabagisme correspond aussi, en Occident, à l’explosion de l’espérance de vie moyenne : en conclura-t-on que le tabac prolonge la vie ? Par ailleurs, même une probabilité de 99,99 % ne vous garantit pas qu’une chose va arriver. Or le principe de précaution, qui transforme notre société en un hospice infantile, traite un risque comme une certitude dès le plus infime degré de probabilité. On en arrive ainsi, par un remarquable obscurcissement mental, à traiter le tabac comme du plutonium. La moindre inhalation serait potentiellement mortelle !
Le cordon sanitaire tendu autour de ce vice bénin est lui-même un rideau de fumée. Si le tabac était du plutonium, il faudrait l’interdire. Or on en est loin. On l’utilise comme arme pour culpabiliser et conditionner la population. La focalisation sur des enjeux secondaires tels que le tabac ou le terrorisme permet de rogner les libertés sans opposition et sans risque. Pendant ce temps, la dissémination massive d’uranium appauvri, les incidences suspectes de l’électrosmog ou de certains vaccins sur le métabolisme sont totalement ignorés.

Une consolation toutefois : nous assistons à une prolifération rapide des cancers — sans cause apparente selon les autorités. Lorsqu’ils toucheront plus de la moitié de la population, au moins saurons-nous que ce n’est pas à cause du tabac !

À bas le mariage civil, vive le mariage !

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Non au mariage civil, oui au mariage pour tous, homosexuels compris

Non au mariage civil, oui au mariage pour tous, homosexuels compris

À la lecture de la réponse de Théophane Le Méné à mon article sur le droit au mariage, il m’apparaît que je n’ai pas été bien compris. C’est certainement de ma faute ; sans doute me suis-je mal exprimé : comme tout bon ouvrier, je vais donc remettre mon ouvrage sur le métier.

Commençons par le commencement : qu’est-ce qu’un mariage ou, plutôt, d’où peut bien provenir cette vénérable institution ? Le fait est que la reproduction de l’homos sapiens implique nécessairement l’interaction de deux représentants de notre espèce sexuellement différenciés – par convention un mâle et une femelle. C’est un fait entendu ; il n’est point utile d’y revenir. Mais en quoi cette contrainte propre à notre nature explique-t-elle que nous formions des couples pérennes ? Après tout, l’acte sexuel en lui-même ne prend – modulo les performances des uns et des autres – que quelques minutes. Dès lors, pourquoi diable avons-nous pris, depuis la nuit des temps, cette étrange habitude qui consiste à former des couples qui durent infiniment plus qu’il n’est nécessaire à la procréation ? La réponse est extrêmement simple : c’est parce que nos enfants, sans l’assistance prolongée de leurs parents, ne pourraient pas survivre. La fonction sociale du mariage et de la famille qui en découle n’est donc pas la procréation mais la protection et l’éducation de nos enfants.

C’est la stratégie K. Le modèle évolutif des espèces qui, comme nous, ne peuvent survivre et se développer qu’en investissant sur leur progéniture. Un modèle parfaitement indépendant de notre de mode de reproduction mais totalement dépendant de l’impérieuse nécessité qui nous pousse à prendre soin de nos enfants ; un modèle commun à toutes les cultures depuis l’aube de l’humanité, sacralisé par toutes les religions depuis toujours et qui, si l’on suit David Hume, est probablement le socle même de nos sociétés. Les enfants, constatant au travers de leurs parents les bienfaits de cette organisation sociale élémentaire, perçoivent dès leur plus jeune âge l’intérêt d’une vie sociale. La société repose sur la famille qui elle-même s’appuie sur le mariage ; il en est ainsi depuis la nuit des temps, bien avant que les États et les lois s’en mêlent.

Et il a donc fallu que l’État s’en occupe…

Or voilà qu’un beau jour de septembre 1792, il est apparu utile au législateur de légiférer sur cette question en instaurant ce que nous appelons aujourd’hui le mariage civil. Est-ce que l’absence d’un cadre réglementaire empêchait les couples de se former et d’élever des enfants ? Nos prédécesseurs auraient-ils constaté de graves carences quant à l’éducation des enfants ? La société était-elle menacée par ce vide juridique ? Point du tout : la seule et unique justification de cette prise en main était de transférer aux pouvoirs publics la tenue des registres d’état civil qui étaient jusque-là une des prérogatives de l’Église. Si le mariage civil existe c’est uniquement pour que l’État puisse dûment vous ficher en tant que couples officiels puis, le cas échéant, en tant que parents. C’est de cette nécessité, dont je vous laisse libre de juger si elle est légitime ou non, dont découle la réglementation du mariage : les formes contractuelles qui vous sont imposées, l’interdiction qui vous est faite de vous marier devant un curé sans être passé au préalable devant un officier d’état civil, l’impossibilité pour deux personnes du même sexe de se marier et j’en passe.

Nous sommes, à ce que l’on dit, citoyens d’une République ; République venant de res publicae , la chose publique. Au nom de quoi pouvez-vous considérer que mon mariage et ma famille sont des choses publiques ? Au nom de quels principes vous autorisez-vous à vous immiscer dans mon lit conjugal, à dicter les conditions, les formes et les conséquences de mon mariage ? Où donc commence ma vie privée – si tant est qu’une telle chose existe encore – si même mon couple doit faire l’objet d’un débat public et des attentions du législateur ? Théophane Le Méné m’oppose, à juste titre d’ailleurs, que le fait accompli ne saurait justifier à lui seul l’abrogation d’une loi. C’est tout à fait juste mais ce n’est pas ce que j’ai écrit : je ne fais que rappeler un vieux et vénérable principe, un « petit laïus bien connu », qui dit que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », que « ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi » et que « la Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. »

Je dis donc, en substance, que c’est à vous qu’incombe la charge de la preuve ; c’est à vous de prouver que le mariage civil, ses conditions, ses formes et ses conséquences ont une quelconque utilité ; c’est à vous de justifier que la formation d’une famille qui ne correspond pas à vos aspirations personnelles constitue une nuisance pour la société ; c’est à vous d’expliquer comment des politiciens dont les frasques de garçons de bain alimentent les pages people des magazines pourraient être les arbitres de nos couples ; c’est à vous de démontrer, puisque c’est de cela qu’il s’agit, que l’union légale d’un couple homosexuel et l’homoparentalité sont de nature à menacer la paix sociale ; c’est à vous d’établir qu’un tel couple ne sera pas capable d’élever des enfants, de les entourer de l’amour et des soins dont ils ont besoin ; c’est à vous d’apporter la preuve que les homosexuels sont assez stupides pour faire croire à leurs enfants qu’ils sont nés en dépit des règles les plus élémentaires de la nature. À moins, donc, que vous n’ayez quelques arguments solides qui justifient que vous vous mêliez de la vie des autres, j’ai quelques souhaits à formuler…

Dérégulons, privatisons !

Je ne souhaite pas, contrairement à ce que pense Théophane Le Méné, que l’État légifère mais, tout au contraire, qu’il délégifère ; je ne souhaite pas que le législateur nous produise une version modifiée du mariage civil, je souhaite que le mariage civil soit purement et simplement abrogé ; je ne souhaite pas que l’on légalise le mariage civil de deux personnes du même sexe, je souhaite que l’institution plusieurs fois millénaire du mariage soit enfin débarrassée de cette grotesque farce postrévolutionnaire qu’est le mariage civil. Je veux pouvoir signer, avec la personne de mon choix, le contrat qui nous plait. Je veux pouvoir en fixer la forme, les conditions et les conséquences. Je veux que nos enfants – biologiques ou pas – soient reconnus comme tels. Je veux pouvoir déterminer comme bon me semble les règles qui dirigeront notre vie commune. Je veux pouvoir désigner moi-même qui héritera de ce que nous laisserons derrière nous et qui devra s’occuper de nos enfants si un malheur devait nous arriver. La seule chose que je demande à l’État – à vous tous donc – c’est de reconnaitre ce contrat comme légitime et de constituer la puissance publique comme garante de ce choix qui est le notre.

Ne l’appelez donc pas « mariage » si ça vous chante ; puisque la statolâtrie est devenue la première religion de France et qu’il vous faut un mot réservé à votre religion, donnez-lui le nom que vous voudrez. Mais, de grâce, laissez-donc celles et ceux qui ne partagent pas votre foi vivre leur vie comme bon leur semble. La tolérance ne consiste pas à admettre du bout des lèvres que d’autres soient différents ou puissent vouloir vivre différemment pourvu qu’ils restent cachés ; ça, c’est de l’hypocrisie. La tolérance consiste à reconnaitre à chacun le droit de mener sa vie comme il le souhaite avec pour seules limites qu’il vous rende la pareille et respecte vos droits. L’intolérance, c’est l’exact contraire : c’est refuser aux autres de vivre comme bon leur semble et admettre par la même occasion que ces derniers puissent légitimement diriger votre propre vie. À bon entendeur…

*Photo : mirnanda

Le plus élégant de nos philosophes sort un essai sur la beauté

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Frédéric Schiffter sort un essai sur La beauté

Frédéric Schiffter sort un essai sur La beauté

Frédéric Schiffter signe parfois dans Causeur mais il fait surtout du surf quand il n’est pas professeur de philosophie. Il s’agit, en fait, d’un merveilleux nihiliste balnéaire qui refuse tous les dogmatismes. Il s’est longtemps targué d’être « l’essayiste le moins lu de France » à l’époque où il publiait son Contre Debord, ses Pensées d’un philosophe sous Prozac ou encore ses réflexions Sur le Blabla et le Chichi des philosophes. En 2010, le prix Décembre s’est chargé de le contredire en le couronnant pour Philosophie sentimentale. Son dernier livre, La beauté, sous titré « Une éducation esthétique » est une introduction idéale à l’œuvre de ce dilettante au sourire aimable, désespéré et d’une extrême civilisation.

Il y a une méthode Schiffter pour traiter des grandes questions. Elle consiste à cacher une extrême érudition, une armature théorique très solide sous les apparences de la plus charmante des conversations et de variations autobiographiques sur le flirt, la cinéphilie, les après-midi de lecture, les automnes à Biarritz. D’une certaine manière, la beauté est déjà dans cette méthode. Un livre philosophique sur la beauté est en effet rarement beau. Le philosophe universitaire, espèce honnie par Schiffter comme l’est aussi le philosophe médiatique qui confond la pensée et le développement personnel, appartient à ce genre de pervers qui, lorsqu’ils voient une jolie fille s’exclament : « Tu as vu cet admirable squelette, ce crâne ! Tu auras beau dire, les brachycéphales, c’est tout de même quelque chose ! »

La beauté, selon Schiffter, existe toujours. Elle est là, à portée de cœur, souvent parée de la discreción chère à Baltasar Gracián. Seulement, comme les cabines téléphoniques, elle est en voie de disparition. Non pas parce qu’elle n’existerait plus mais parce que les conditions pour l’éprouver et en jouir deviennent de plus en plus difficiles à réunir. Il faut ainsi, entre autre, aimer le silence et savoir se situer hors du temps, attitude que Schiffter appelle « achronique », ce qui est particulièrement difficile dans un monde connecté à lui-même vingt-quatre heure sur vingt-quatre dans un présent perpétuel sans mémoire.

Si Rimbaud, (Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée,) Dada et les Surréalistes ont fait semblant de ne pas l’aimer, c’était déjà pour mieux lui redonner des couleurs dans un temps où la bourgeoisie la figeait dans des formes académiques. Le véritable ennemi de la beauté, pour Schiffter, aujourd’hui comme hier est ce que Schopenhauer appelait « le Philistin ». Pour le Philistin la fréquentation de beauté n’est jamais une expérience intérieure mais un spectacle fléché comme un son et lumière, une obligation sociale alors que Schiffter est plutôt et définitivement du côté du grand poète Philippe Jaccottet :
« Elle n’est pas non plus donnée aux lieux étranges
mais peut-être à l’attente, au silence discret ;
à celui qui est oublié dans les louanges
et simplement accroit son amour en secret. »

Frédéric Schiffter, La beauté (Autrement, 14 euros)

Il y a cinquante ans, Nimier entrait dans la légende…

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Le hussard Roger NImier mort il y a cinquante ans

Le hussard Roger NImier mort il y a cinquante ans

Au début des années 1950, de jeunes écrivains s’opposent à Sartre et à de Gaulle et défendent l’Algérie française.[access capability= »lire_inedits »] Entichée des causes perdues, c’est la droite littéraire. Elle revendique une parenté avec Saint-Simon et le Cardinal de Retz, avec Morand, Larbaud, Aymé. Ceux qui se réclament de cette brigade légère se distinguent par une plume affûtée et rapide, impertinente et désinvolte, qu’ils manient comme un fleuret… « À chaque phrase, il y a mort d’homme », dira d’eux Bernard Frank dans un article donné aux Temps modernes, paru en décembre 1952, où il surnomme ces bretteurs les « hussards ».

Le sobriquet fait fortune. Dans cette escouade irrévérencieuse et pleine d’audace est engagée la fine fleur des stylistes du moment, les Blondin, Laurent, Déon et quelques autres encore, avec à leur tête le tout jeune Roger Nimier. Celui-ci a déjà publié cinq romans dont le fameux Hussard bleu. Il n’écrira plus guère puisque, en compagnie de Sunsiaré de Larcône, il abandonnera la littérature le 28 septembre 1962 sur le pont de La Celle Saint- Cloud, au volant de son Aston Martin DB4. Il allait avoir 37 ans. Il y a de cela juste un demi-siècle ce mois-ci. En lui rendant hommage ici, Causeur célèbre le panache, l’insolence et l’exercice d’une pensée libre de toute contrainte.[/access]

*Photo : terra-ignota.fr

Ânerie d’Ernaux

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Détester un écrivain est une bonne chose, mais l’accuser de mettre à mal le lien social est une ineptie. Pour Madame Ernaux, le dernier livre de Monsieur Millet « menace la cohésion sociale ». Cette expression a de quoi surprendre. D’abord parce qu’elle consiste à se draper dans une posture morale au nom de la collectivité : si la tactique est connue chez les puritains, elle est indigne du combat qu’un écrivain doit mener contre un autre. Ensuite parce qu’elle ne veut rien dire, ce qui est tout de même embêtant si l’on songe que Madame Ernaux enseigne le français.

Menacer la cohésion sociale, c’est menacer les valeurs d’ouverture qui fondent ladite société. Je comprends bien ce que cette représentation peut avoir de rassurant pour un étudiant en troisième année de Droit, mais je doute qu’elle soit compatible avec ce que nous apprend la littérature depuis qu’elle s’intéresse à la politique.

Laisser penser que notre société est fondée sur des valeurs, et, qui plus est, sur des valeurs humanistes, consiste à renier quatre siècles de lucidité littéraire. L’expression « cohésion sociale » peut bien animer des meetings, elle n’a rien à faire en littérature (sauf, bien entendu, à titre humoristique). Une société tient debout par la haine, non par la tolérance : il est regrettable que notre accusatrice, qui a certainement étudié Jonathan Swift ou Franz Kafka, ne s’en soit pas aperçu. Quant à la bibliothèque asceptisée à laquelle cette réforme, naturellement animée des meilleures intentions du monde, nous donnerait d’aboutir, je doute qu’elle soit très instructive pour nos chers petits. À quoi pourrait bien ressembler une littérature qui s’attacherait à respecter scrupuleusement les valeurs sur lesquelles une société, dans son infinie tolérance, se croit fondée ? Voyez comme c’est bête : à rien.

Sur les traces d’Alain-Fournier

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Pour les berrichons, Alain-Fournier, Henri Fournier de son vrai nom, n’est pas seulement un écrivain mort pour la France à la veille de ses vingt-huit ans. Tombé le 22 septembre 1914 à la lisière du bois de Saint-Rémy en Lorraine, le lieutenant de réserve du 288ème R.I avait publié quelques mois auparavant son unique roman, Le Grand Meaulnes. Outre l’image du soldat tué et de l’écrivain fauché en pleine gloire, les berrichons éprouvent pour ce garçon un sentiment quasi fraternel. Henri Fournier aurait pu être un de nos camarades de la Communale, un copain de parties de pêche au brochet dans le Cher, de balades à vélo entre la Chapelle d’Angillon et Sancerre ou de razzias dans l’épicerie de Nançay, ce charmant village solognot. Nous partageons les mêmes décors, ces paysages brossés par la nature qui inspirent une douce nostalgie, les mêmes visages, ces hommes simples façonnés par les travaux des champs, la même atmosphère d’époque, les retours de chasse, le corps fourbu, la place de l’instituteur au cœur de la communauté, une soif d’apprendre très 1900 et la présence rassurante des livres, toujours les livres, seuls phares dans cet océan tumultueux que représente une enfance campagnarde.

Avec Henri, nous avons des souvenirs communs de lycée à Bourges. Comme lui, l’Abbaye de Loroy nous a longtemps hantés et grisés. Elle nous apparaissait toujours dans une réalité nébuleuse presque fantasmagorique. Ne l’avions-nous pas tout simplement imaginée ? Entre la vie d’Henri et celle de son héros, Augustin Meaulnes, j’avais fini par perdre le fil de l’histoire, la teneur du roman, son incandescence juvénile et son génie littéraire. Si on ajoute à cette photographie floue, mon père me racontant ses déjeuners mouvementés avec le réalisateur Jean-Gabriel Albicocco lors du tournage en 1967, j’étais perdu devant cette œuvre complexe et profonde. C’était sans compter l’érudition communicative de l’historien Jean-Christian Petitfils.

Dans Le frémissement de la grâce, superbe biographie romancée, Petitfils retrace toutes les étapes de la construction du Grand Meaulnes. D’une écriture limpide, fluide et précise, il nous parle d’Henri. Nous suivons, mois après mois, son talent éclore, son caractère se forger ou s’effondrer et son âme divaguer au gré des rencontres. Il y a longtemps qu’un ouvrage aussi sensible, élégant et intimiste n’avait pas été écrit sur Alain-Fournier. Trop souvent, les exégètes de Fournier se contentent de rabâcher les mêmes poncifs, l’enfance, le rêve, la fête, bien sûr, tout ça existe dans le livre mais Petitfils va plus loin. Il a une façon bien à lui, pudique et pourtant tellement exploratrice de pénétrer au plus profond des pensées d’Henri que le résultat est saisissant de vérité.

Le récit commence à Londres en 1905 par un stage d’interprète dans une manufacture de papiers peints, il se poursuit par les années d’études à Lakanal, le service militaire, la parution du roman, son échec au Goncourt, sa fin tragique qui fit son succès posthume et surtout la grande affaire de sa vie, sa rencontre avec Yvonne de Quiévrecourt. L’apparition de la demoiselle du Cours-la-Reine est un acte fondateur pour Henri. Petitfils en distille toute la puissance romanesque, l’abysse des sentiments qui emporte alors le futur écrivain. Qui n’a pas été troublé par une jeune fille blonde aux attaches fines à l’âge de dix-sept ans ne comprend rien à l’amour, à la pureté des couples enfin réunis. Cette illumination pourrait faire sourire de nos jours où la bassesse et l’ironie empoisonnent nos existences, mais ces émotions-là sont éternelles. Elles dépassent les époques. À travers ce portrait cristallin de Fournier, Petitfils dresse également un panorama des influences littéraires au début du XXème siècle. Henri croisera les grands écrivains de son temps (Claudel, Péguy, Cocteau etc…), se liera d’amitié avec sa consœur berrichonne Marguerite Audoux, aujourd’hui oubliée, s’inspirera de Nerval ou des poètes d’avant 1914 (Emile Verhaeren, Maeterlinck ou Francis Jammes) comme les classait jadis le Lagarde & Michard. Dans cette genèse littéraire, très plaisante à lire, Petitfils note à propos d’Henri que « le présent ne le satisfaisait jamais ». Nous non plus.

Le frémissement de la grâce, Jean-Christian Petitfils (Fayard)

Votre argent n’est pas de l’or

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Fiat money : un dollar désindexé de l'or

Fiat money : un dollar désindexé de l'or

« Dixitque Deus : Fiat lux ; et facta est lux. »

Genèse I

Lorsqu’il accède enfin au trône en 1260, Kubilai Khan, petit-fils de Gengis Khan, Grand Khan des mongols et futur fondateur de la dynastie Yuan, est loin d’être un novice puisqu’il va sur son 45ème printemps. Intelligent, novateur et observateur attentif, le nouvel empereur a largement mis à profit sa décennie passée comme que vice-roi de la Chine du nord pour étudier la civilisation chinoise et notamment les expériences de monnaies-papier de la dynastie Song. Le jour de son couronnement, il a déjà parfaitement compris les avantages qu’il pouvait en tirer et les améliorations qu’il pouvait y apporter. Ainsi, dès la dixième lune de l’année de son accession au trône, il se lance dans une des réformes monétaires les plus audacieuses de l’Histoire. Kubilai Khan va créer sa propre monnaie-papier, le Zhongtong yuanbao jiaochao (ou Zhongtong chao) : de simples billets imprimés sur un papier fabriqué à base d’écorce de murier qui vont devenir le véritable ancêtre de nos monnaies modernes.

Une monnaie pour les gouverner tous…

Le Zhongtong chao n’est pas seulement une monnaie ; c’est la monnaie de l’empereur. Contrairement aux dynasties impériales précédentes, Kubilai ne veut pas créer une monnaie parmi d’autres ; le Zhongtong chao doit être l’unique monnaie de l’empire, la seule qui puisse être légalement utilisée comme moyen de paiement. Dans son Devisement du monde[1. Marco Polo, Le Devisement du monde, Livre II, chapitre XXI. ], Marco Polo résume : « il est défendu, sous peine de la vie, d’en faire ou d’en exposer d’autre dans le commerce, par tous les royaumes et terres de son obéissance, et même de refuser celle-là. » En effet, dès 1260, Kubilai démonétise les traditionnelles pièces de cuivre qui formaient la base du système monétaire chinois et les remplace purement et simplement par les onze coupures du Zhongtong chao, de 10 wen à 2 guan[2. Le wen est une unité de compte qui correspond à la valeur d’une pièce de bronze ; un guan correspond à 1 000 wen.], dont il détient le monopole et qui deviendront progressivement l’unique monnaie autorisée en Chine. Mieux encore, il va littéralement inventer le principe du cours légal de la monnaie : il est désormais non seulement interdit de détenir d’autres monnaies que celle de l’empereur mais il est aussi formellement défendu de la refuser.
Afin que l’analogie avec nos monnaies actuelles soit complète, la valeur de la monnaie du Grand Khan n’est garantie par rien d’autre que par le bon vouloir de son émetteur. Si la parité officielle du Zhongtong chao, fixée par décret, est officiellement d’un demi liang d’argent[3. Le liang est une unité de poids qui correspond à 39,6 grammes. Le billet de 1 guan de ZTC (1 000 wen) valait donc officiellement 19,8 grammes d’argent.] pour un guan de monnaie-papier, l’empereur et son administration se garderont bien de promettre à qui que ce soit la possibilité de la convertir en métaux précieux. Kubilai poussera même le génie, dans les premières années de son règne, jusqu’à ordonner à son administration de racheter des Zhongtong chao contre de l’argent afin de rassurer ses sujets sur la réalité du cours officiel. Mais dans les faits, si l’un de ses sujets tentait de convertir un de ses billets, il se voyait– dans le meilleur des cas – opposer une fin de non-recevoir.

… et dans les ténèbres les lier

Le budget de l’empire va rapidement faire les frais des ambitions du Grand Khan. Au-delà des grands chantiers publics, les opérations militaires – à commencer par la conquête de la Chine du sud et les deux opérations lancées contre le Japon – vont se révéler extrêmement coûteuses et le monopole sur le sel, principale ressource de l’État, deviendra vite insuffisant. Dès le milieu des années 1270, Kubilai va révéler le véritable sens de sa réforme monétaire : il financera ses dépenses grâce à la planche à billets. Les montants imprimés, au regard de ce qui s’était fait jusqu’alors, sont absolument colossaux : à partir de la seconde moitié des années 1270, le volume des billets émis chaque année aura une valeur faciale régulièrement supérieure à un millions de ding[4. Le ding est une unité de poids équivalente à 50 liang ; soit près de 2 kilos.] – soient l’équivalent de 2 000 tonnes d’argent par an. Très rapidement, la valeur du Zhongtong chao va s’éroder et la parité officielle avec l’argent ne sera plus qu’une vue de l’esprit.
L’inflation atteint de telles proportions que les détenteurs de monnaie-papier cherchent à l’échanger contre des métaux précieux quitte a accepter une décote importante par rapport au cours légal ; Kubilai réagit en interdisant à ses sujets de posséder de l’or ou de l’argent. Forcés, sous peine de mort, d’utiliser la monnaie de l’État, les Chinois sont désormais pieds et poings liés et ne peuvent que constater l’effondrement de la monnaie impériale. Selon certains auteurs de l’époque, la perte de pouvoir d’achat du Zhongtong chao atteindra 90% [5. Voir, notamment, Richard von Glahn, Monies of Account and Monetary Transition in China, Twelfth to Fourteenth Centuries, Journal of the Economic and Social History of the Orient, 2010.]. L’administration Yuan n’aura bientôt plus d’autre choix que de reconnaitre l’évidence : en 1287, l’introduction d’une nouvelle monnaie-papier – le Zhiyuan chao – consacre officiellement une dévaluation de 80%. Moins de 30 ans après sa création, la monnaie-papier de Kubilai Khan ne vaut pour ainsi dire plus rien, les chinois sont ruinés, l’économie est en lambeaux et la révolte gronde aux quatre coins de l’empire.

Fiat money 1.0 et suivantes

Aussi loin que puisse nous porter la mémoire des hommes, le Zhongtong chao est la première véritable fiat money de l’histoire. Pour la première fois, un prince s’était doté d’une monnaie émise sans aucune garantie et dont la quantité en circulation ne dépendait que de sa volonté. Kubilai Khan avait déjà formalisé le cadre légal qui permettait à une telle monnaie d’exister : d’une part, le souverain détient le monopole monétaire ; c’est-à-dire que le fait de falsifier la monnaie de l’État (article 442-1 du Code pénal) ou d’émettre une autre monnaie que celle de l’État (article 444-4 du Code pénal) est considéré comme un crime contre l’État. D’autre part, les sujets du souverain n’ont pas le droit d’accepter, de détenir ou d’utiliser une autre monnaie que celle de l’État (article R642-2 du Code pénal) et sont tenus d’accepter cette monnaie à son cours officiel (article R642-3 du Code pénal).

Lorsque, le 15 août 1971, sept cent ans après la création du Zhongtong chao, Richard Nixon rompt unilatéralement la convertibilité-or du dollar et précipite ainsi la chute du système de Bretton Woods, nos monnaies deviennent de fait des fiat money. Les législateurs de l’époque avaient parfaitement conscience de la menace qui planait dès lors sur nos économies ; ils savaient qu’un gouvernement endetté qui dispose d’une fiat money sera toujours tenté d’utiliser la planche à billets. Ils savaient que l’inflation qui en résulterait anéantirait l’épargne de millions de gens, favoriserait l’endettement au détriment de l’épargne et transformerait nos économies en successions de bulles spéculatives et de récessions. Ils tentèrent bien d’élever quelques garde-fous comme l’indépendance (toute relative) des banques centrales ou l’interdiction qui leur est faite de financer directement les États mais ces murailles de paille sont bien peu de chose face au pouvoir politique.

Aujourd’hui encore, comme lors de toutes les expériences de fiat money précédentes, du Zhongtong chao chinois au Papiermark allemands, des Assignats français au Pengő hongrois, nous assistons à une nouvelle représentation de cette même vieille comédie. La fin est déjà écrite, depuis plus de 40 ans, ce sera l’inflation et vraisemblablement la plus formidable bulle spéculative que nous ayons vu depuis bien longtemps.

*Photo : Brooks Elliott