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L’impôt tue la croissance

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L’économie n’est pas une branche de la morale ou de la politique : c’est une branche de la philosophie ; de la philosophie au sens originel du terme c’est-à-dire une discipline de l’esprit qui ne cherche pas à définir ce qui devrait être mais à décrire ce qui est. Ce que l’économiste étudie et cherche à anticiper, c’est l’enchaînement des causes et des conséquences ; c’est, en un mot, la réalité.
Une de ces descriptions du réel défendues depuis longtemps par les économistes, c’est l’intuition populaire qui veut que « trop d’impôt tue l’impôt » ou, pour reprendre la formulation plus précise de Jean-Baptiste Say, l’idée selon laquelle « un impôt exagéré détruit la base sur laquelle il porte[1. Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, livre III, chapitre IX (1803).]. » En substance, au-delà d’un certain point, toute augmentation du taux de l’impôt réduit l’assiette sur laquelle il est assis. C’est le principe de la courbe de Laffer, du nom de l’économiste américain qui l’a formalisée ; c’est l’effet sur lequel la puissance publique compte lorsqu’elle surtaxe le tabac ou lorsqu’elle envisage d’imposer à 75% les revenus au-delà d’un million d’euro par an. L’objectif est bien, dans les deux cas, de détruire la base sur laquelle porte l’impôt : respectivement, la consommation de tabac[2. On me fera remarquer à juste titre que lorsque la puissance publique surtaxe des produits à faible élasticité-prix, elle espère justement que le taux ne rognera pas l’assiette. Dans le cas du tabac, les motivations réelles du législateur peuvent en effet se discuter.]et les revenus supérieur à un million d’euro.
Naturellement, on pense de prime abord à l’évasion ou la fraude fiscale. Effectivement, et pour reprendre les exemples cités, on sait qu’à mesure que l’État augmente les taxes sur le tabac, la contrebande de cigarettes importées illégalement se généralise et les embouteillages aux frontières se rallongent. De la même manière, il ne fait aucun doute qu’un impôt prohibitif sur les hauts revenus entrainera, au mieux, une recrudescence de la fraude fiscale et au pire, une vague d’exils fiscaux. On peut le regretter, considérer que les fraudeurs et les exilés fiscaux sont des traitres, on peut pester, crier, pleurer et couvrir ses cheveux de cendres. Ça n’en reste pas moins vrai.
Mais ce n’est pas tout. Même en supposant des frontières hermétiquement fermées et une administration fiscale parfaitement efficiente, les prédictions de la courbe de Laffer continuent de se vérifier[3. Arthur Laffer raisonnait d’ailleurs en économie fermée.] ; au-delà d’un certain niveau d’imposition, vous obtiendrez effectivement les effets que vous recherchiez : une baisse de la consommation de tabac et une raréfaction des revenus de plus d’un million d’euro. C’est-à-dire que la pression fiscale aura un effet dissuasif : les fumeurs arrêteront de fumer et ceux d’entre nous qui perçoivent ou pourraient percevoir des revenus au-delà de ce fameux million d’euro décideront tout simplement de lever le pied.
À l’échelle d’une économie, si l’on néglige les impôts sur le capital[4. Qui est constitué de revenus passés.], la base que détruit notre impôt exagéré n’est rien d’autre que le Produit intérieur brut et donc la croissance. En d’autres termes, lorsque la pression fiscale en général atteint un certain seuil, elle détruit la capacité d’un pays à produire des richesses.
C’est précisément la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Cela ne vous a sans doute pas échappé : la Cour des comptes vient de publier un rapport dans lequel elle estime que les chiffres de croissance sur lesquels tablait notre actuel gouvernement pour boucler son budget 2013 sont largement surestimés. En d’autres termes, selon les sages de la rue Cambon, le manque à gagner fiscal lié à une croissance plus faible que prévue devrait se traduire par un déficit budgétaire « entre 3,8 et 4,1% du PIB » au lieu des 3,7% initialement prévus[[5. Pour mémoire, c’est le 39ème budget déficitaire d’affilée depuis le plan de relance de M. Chirac en 1975 et le New Deal de Franklin D. Roosevelt s’était traduit par un déficit budgétaire moyen de 4,3% sur six ans.]. Constat dont notre premier ministre lui-même a reconnu publiquement qu’il était « malheureusement vrai » et ce, malgré l’effort « historique » qui consiste à stabiliser la dépense publique en 2013 et à la réduire de 1,5 milliards d’euros en 2014 (sur 1 151,2 milliards ; soit une baisse de 0,13% sur deux ans si tout va bien – « historique » vous dis-je !).
Et c’est ici que nous entrons de plein pied dans ce que The Economist appelait en mars dernier le « déni français ». Il y a bien une pression fiscale qui bat des records historiques et une économie désormais en récession mais personne au sein de l’appareil d’État et de la presse subventionnée ne semble faire le lien entre les deux. Si j’en crois le discours officiel, la position du gouvernement consiste à persévérer dans cette voie et à attendre le retour de la croissance.
Mme Karine Berger, conseillère du président en matière d’économie qui se définit elle-même  et sans fausse modestie aucune comme une « vraie intellectuelle » par ailleurs « extraordinairement influente », l’affirme : ce n’est plus qu’une question de temps. La croissance est là, à portée de main et nous sommes, grâce aux impulsions données par notre État-stratège et par la vertu de nos politiques de redistribution, à la veille d’une séquence économique comparable aux Trente glorieuses. Après la pluie, nous assurent-ils, viendra le beau temps.
Mais le cycle économique, à l’instar de l’amour, est enfant de Bohême qui n’a jamais, jamais connu de loi et le bougre, manifestement, n’est pas d’humeur. En attendant que se réalise l’oracle de la Pythie, les entrepreneurs fuient le matraquage fiscal, nos jeunes diplômés les plus brillants s’expatrient, les français taillent dans leurs dépenses, le chômage galope, les banques hésitent à prêter et les entreprises évitent soigneusement d’investir… Bref, tous se passe comme si nous glissions du mauvais côté de la courbe de Laffer mais nos énarques et polytechniciens balayent l’objection d’un revers de main dédaigneux.
Enfermés dans leur citadelle parisienne où, sans doute, la crise ne se fait pas sentir trop durement, nos dirigeants n’en démordent pas : hors une augmentation de la dépense publique, point de salut ! Si ça ne fonctionne pas, c’est sans doute qu’on n’en a pas fait assez et, en application de la devise Shadock, il vaut mieux continuer à pomper même si cela ne produit rien de bon que risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas.
Mais la réalité, écrivait Philip K. Dick, c’est ce qui, quand on cesse d’y croire, ne disparait pas. Le président et ses ministres auront beau répéter comme un mantra que la croissance et les emplois reviendront à la fin l’année, au début de la suivante, à la prochaine lune ou aux calendes grecques, le fait est que pour le moment, les faits leur donnent tort. Cette courbe de Laffer qu’ils tenaient pour un mythe, une élucubration de théoriciens (forcément) ultralibéraux est en train de les rattraper et de saper sous nos yeux l’économie de notre pays.
Au-delà des convictions politiques et des postures morales et uns et des autres, le philosophe sait que ce ne sont pas les faits qui se trompent. Voilà bientôt quatre décennies que nos dépenses publiques explosent, que la pression fiscale augmente, que nous enchaînons les déficits budgétaires et que les dettes s’amoncellent et qu’avons-nous obtenu ? De moins en moins de croissance et une génération entière qui partira bientôt à la retraite sans jamais avoir connu le plein emploi. Quand, enfin, allons-nous apprendre ?

PRISM : Rendez-moi la guerre froide

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Rendez-moi la guerre froide. Sérieusement, c’était quand même beaucoup plus simple et donc beaucoup plus chic. Comme la bonne littérature, comme le style, comme les romans de John Le Carré ou de Len Deighton, ceux d’avant la chute du Mur. Il y avait les bons et les méchants. L’Ouest contre l’Est. Le paradis démocratique de la libre entreprise contre l’empire totalitaire du mal. Les Wayfarer de Kennedy contre les croquenots de Khrouchtchev. On ne se battait pas à longueur de chaines infos contre des concepts, comme le terrorisme ou l’islamisme, on se battait en secret contre des blocs, des pays, des armées constituées. C’était plus logique, plus rationnel. Une guerre contre le terrorisme, non, sérieusement, pourquoi pas une guerre contre la mort ?
En plus, quand la guerre froide devenait chaude, la fin du monde était toujours possible et la fin du monde, c’est plus intéressant à suivre que du mou dans la corde à nœuds du libre échange. Ça tenait à un bateau soviétique qui franchissait une ligne rouge ou à un pilote américain qui perdait ses nerfs. Pas à une exception culturelle pour sauver les comédies de trentenaires parisiens ou à l’importation massive de bœufs hormonés et de semences privatisées pour empêcher les paysans de semer leurs propres graines.
C’est vrai, tout de même, on a l’impression avec Prism, la NSA et Edward Snowden dans une salle d’attente qu’on est davantage dans un litige planétaire entre épiciers qui se font de la concurrence déloyale pour nous refourguer les mêmes produits trafiqués alors que le communisme et le capitalisme, on voyait bien la différence. César Birotteau contre Docteur Folamour, des histoires de parfumeurs contre une crise des missiles : on a un peu perdu le sens du tragique, c’est le moins qu’on puisse dire. Et de l’esthétique. Sérieusement, regardez et comparez le chic oxonien de Kim Philby, la plus grande taupe soviétique du siècle précédent et l’allure de taupin de math spé de Snowden. Le gentleman contre le geek, le tweed contre le jean, les churchs contre les converse, le porto vintage des caves de Cambridge contre le Coca zéro du MacDo de l’aéroport de Cheremetievo.
Oui, décidément, rendez-moi les échanges pluvieux de transfuges à Check Point Charlie. Une époque où les Allemands faisaient moins les malins, tiens, avec Berlin qui ne dictait pas sa politique à l’Europe mais qui était une ville coupée en deux où l’on pouvait même trouver une zone française. Ils sont vexés, les Allemands, d’ailleurs avec cette histoire de Prism, et les Anglais aussi. C’est bien la peine de la jouer atlantistes comme pas deux et de se retrouver quand même cocus. Nous, on est davantage des habitués de la chose. On a toujours énervé les Américains. Je ne parle même pas de la dernière guerre du golfe où on est pratiquement devenus les chefs de l’axe du mal et où dans les films hollywoodiens, les méchants sont devenus des Français. Non, ça avait commencé avec De Gaulle, le retrait de l’OTAN, la stratégie tous azimuts avec nos missiles pointés à l’Est et à l’Ouest, sans compter la mort assez mystérieuse du général Ailleret, en 68, qui avait organisé tout ça.
Mais bon, les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères. On va se plaindre parce qu’on est écouté, ou plutôt parce que tout le monde écoute tout le monde. On pourrait commencer par nettoyer devant notre porte. Je ne parle même pas des états européens qui doivent écouter les USA comme tout le monde l’avoue à mi- mot. Non, je parle de nous en tant qu’individus qui acceptons à peu près tout en matière de technologie comme de grands enfants apeurés et paranoïaques.
On va pleurer parce que des agents de la NSA écouteraient nos communications mais on est incapable de prendre sa voiture pour quelques kilomètres sans brancher son GPS. Et quand j’ai vu  que les Smartphones disposent d’ « applis » de géolocalisation, j’ai renoncé à tout espoir. Le citoyen est devenu son propre Big Brother. On ne voit donc pas par quel miracle des états ou des continents ne se comporteraient pas de la même manière. Les esclaves ont les maîtres qu’ils méritent.

*Photo: Docteur Folamour.

NSA-UE : même pas peur !

« L’Europe, quel numéro de téléphone ? » demandait très justement Kissinger au début des années 70 : quarante ans plus tard, les Américains ne prennent même plus la peine d’ironiser, et préfèrent directement mettre sur écoute les technocrates qui nous gouvernent. Le quotidien allemand Die Spiegel a révélé un vaste complot de mouchardise made in USA : des micros installés dans le bâtiment de l’UE à Washington et à New-York, une infiltration du réseau informatique qui permettait de lire les courriers électroniques et les documents internes.
« Indignation », « stupéfaction », « inquiétude »…l’angoisse est à son comble chez les europhiles, avec une déconvenue qui ressemble un peu à celle de l’amante découvrant que son bien-aimé lit ses sms : un peu d’irritation pour la forme, mais au fond, une indulgence amoureuse.
Nous ne tomberons pas dans l’odieux reflexe populiste qui consiste à faire des instances de l’UE un ramassis d’incapables, assez naïfs pour croire que Big Brother s’arrête aux portes de Bruxelles, ou pires, complices de l’Oncle Sam, livrant sans vergogne des infos top-secrètes sur une prochaine directive sur le calibrage des œufs fermiers ou le tri des déchets.
Non, nous, nous avons confiance en la probité et la roublardise de nos maîtres, et savons depuis longtemps que l’UE dispose du meilleur service de contre-espionnage de tous les temps.
Ni candides, ni judas, nos fonctionnaires bruxellois, professionnels invétérés du charabia, ont depuis longtemps mis en place un langage crypté qui rend incompréhensible leurs négociations secrètes même par le bon peuple. Comme dans le film Les Messagers du vent, les eurocrates sont nos navajos, chargés de transmettre dans leur langue intraduisible les communications du général Barroso.
Imaginez en effet le désarroi des agents de la NSA face à un jargon aussi chiffré : «  après passage en  comitologie, délibéré post-dialogue civil, et VMQ [pour les incultes : Vote à la Majorité Qualifiée] la commission a décidé que la haute qualité des services publics de l’UE devrait être préservée conformément au TFUE et, en particulier au protocole n°26 sur les services d’intérêt général, et en tenant compte de l’engagement de l’UE dans ce domaine, notamment l’AGCS. »
À nous de remercier nos bon dirigeants d’avoir mis en place une bureaucratie si impénétrable, qu’elle nous protège autant des viles aspirations de la populace à prendre le pouvoir que des vilains copieurs qui voudrait nous voler la recette de nos succès.

Hors de l’euro, le salut

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euro crise ue

Le Président normal, son ministre des Finances et son ministre du Travail ne se lassent pas d’attendre la reprise économique. Ils ne doutent pas un instant que les entreprises et la demande américaine ou chinoise finiront par ranimer une France qui est pourtant plus bas qu’elle ne l’a jamais été depuis la guerre. Leur sérénité de façade ne convainc ni l’opinion ni les élus socialistes, qui s’attendent à une Bérézina lors des prochains scrutins. Sans cesse repoussée à une date ultérieure, la reprise économique fait figure de zombie.
Ne les accablons pas. Tous les organes d’analyse et de prévision officiels, FMI, OCDE, Commission européenne, Banque centrale européenne ont dû, eux aussi, renoncer à pronostiquer le retour de la croissance en Europe. Autant d’augures qui s’avèrent aussi incapables de comprendre la situation économique de la France et de la zone euro qu’ils furent aveugles devant la crise américaine, puis devant celle de l’euro.
Pas de traitement efficace sans un bon diagnostic. Au lieu de se projeter vers un – très hypothétique – avenir meilleur, il faut se reporter à l’héritage de la décennie écoulée.
En premier lieu, n’oublions pas que les plaies de la récession de 2008 et 2009 sont toujours béantes : le choc a miné les bases économiques et financières des nations occidentales. Des 14 millions d’emplois qui ont été alors détruits en Occident, dont 600 000 en France, une partie seulement a pu être reconstituée, principalement aux États-Unis et en Allemagne. Les déficits publics n’ont été comblés nulle part sauf, une fois encore, en Allemagne, où l’équilibre des comptes intérieurs s’appuie aujourd’hui sur un excédent extérieur considérable. L’ennui, c’est que cette situation n’est pas généralisable, dès lors que les excédents des uns supposent les déficits des autres. De fait, les dettes publiques ont dépassé un seuil critique presque partout, y compris aux États-Unis.
Il s’agit ensuite de comprendre que nous expérimentons une nouvelle phase de l’Union monétaire, celle de l’argent cher.[access capability= »lire_inedits »] La première, de 1999 à 2008, avait permis aux emprunteurs de la zone euro de s’endetter au meilleur coût ; la seconde, aujourd’hui, est caractérisée par la perte de crédit des emprunteurs privés et publics du Sud de l’Europe. Cette tendance est partiellement masquée par les injections de monnaie nouvelle consenties par la banque de Francfort aux banques du Sud, lesquelles placent ces liquidités sur les emprunts de leurs États respectifs, au mépris de la solvabilité de plus en plus douteuse de ces derniers. Mais seuls les États profitent de ces largesses : les entreprises italiennes ou espagnoles se voient imposer des taux élevés, voire exorbitants, sur leurs emprunts nouveaux.
Pour compléter le tableau, la croissance des pays émergents qui, entre 2009 et 2012, a amorti le choc en Occident, perd inexorablement de sa vigueur. Chine, Brésil et Inde connaissent une baisse de rythme constante, semestre après semestre. Le salut ne viendra donc pas des nouvelles puissances, surtout pas de cette Chine qui produit de plus en plus ce qu’elle importait auparavant de l’étranger[1. Le voyage récent du président français, en compagnie de Martine Aubry, chargée de mission extraordinaire pour les relations avec la Chine, et de Jean-Pierre Raffarin, honorable correspondant de la puissance chinoise pour ses relations avec les milieux d’affaires français, a illustré la croyance des dirigeants français en la possibilité d’un monde économique gouverné par l’équité, tandis que les rapports de force et d’intérêts sont la règle.]. Les bulles de crédit[2. Un rapport récent de la Coface, qui garantit les créances des exportateurs français, pointe ces bulles avec, dans l’ordre successif de gravité, Taïwan, la Thaïlande et la Chine.] font craindre chaque jour davantage une crise chinoise et asiatique. Bref, le dynamisme du monde non occidental, qui devait nous tirer hors de l’ornière, s’essouffle à son tour.
Jacques Sapir a parlé, à propos de la France et de l’Europe, d’une politique « austéritaire » – qui conjugue le choix de l’austérité et la manière autoritaire. La doctrine de l’austérité était déjà au fondement de l’Acte unique et de la monnaie unique. En livrant les pays européens à la concurrence fiscale, voire sociale, les Delors, Prodi, Monti, Bolkestein et Barroso ont créé et imposé des contraintes destinées à leur permettre de rompre par étapes avec l’État social. Non seulement le projet a échoué,  mais, ironie de l’Histoire, il a conduit, dans la première phase de l’Union monétaire, à une politique objectivement laxiste de dépenses publiques en Grèce et au dérapage des salaires dans toute l’Europe du Sud.
La deuxième phase de l’Union, celle de sa crise, ouvre la voie de l’austérité explicite fondée sur la nécessité d’améliorer les comptes publics dégradés et la compétitivité perdue. Cette austérité est générale : Grèce, Irlande, Portugal, Espagne y ont été contraints. L’Italie, au crédit moins discuté, s’y est résignée, les Pays-Bas, et même l’Allemagne, au crédit intact, et le Royaume-Uni, hors de l’euro mais dont le crédit n’a jamais été attaqué, se la sont infligée volontairement. La France fait encore vaguement figure d’exception : elle se rapproche du paradigme commun avec moult hésitations, préférant pour l’instant mettre à la diète son armée qui a surtout « le droit de la fermer ». En attendant, aucun pays ne pouvant plus compter sur le dynamisme de la demande des autres, l’austérité générale installe une spirale récessive, aggravée par la baisse des salaires en Europe du Sud.
Cette situation implique trois séries de conséquences. Premièrement, les déficits publics se maintiennent à un niveau élevé dans toute l’Europe du Sud, tandis que la marée du chômage continue de monter. Deuxièmement, la compétitivité apparente s’améliore, au prix d’un effondrement de la demande qui détruit des centaines de milliers d’entreprises et des millions d’emplois. Troisièmement, les pays du Nord, comme la France, subissent à la fois les effets de la chute de la demande autour d’eux et ceux d’une concurrence salariale accrue des pays du Sud. Il faudra bien admettre qu’une politique « austéritaire » pratiquée partout à la fois est vouée à l’échec.
La France, on l’a vu, ne se décide pas à sauter franchement dans le train de l’austérité. Pour la nomenklatura libérale, elle est donc la bombe à retardement de la crise européenne. Ceux qui voyaient dans les États-Unis le « régulateur de l’économie mondiale »[3. Nicolas Baverez , La France qui tombe, Éditions Perrin, 2003. Un vrai collier de perles de l’analyse néolibérale avant la crise.], qui ont acclamé successivement les modèles de développement anglais, espagnol ou irlandais, décrètent aujourd’hui que nous sommes l’« homme malade » de l’Europe.
Notre pays a pourtant consenti des sacrifices énormes au nom de l’Europe et de l’euro : accrochage à la parité monétaire allemande depuis 1983, débours importants pour les fonds de cohésion structurels, nouveaux engagements financiers à fonds perdus dans le cadre du Mécanisme européen de stabilité. Bref, attachée à la survie de la monnaie unique et à la poursuite de l’intégration du Continent quand l’Allemagne et le Royaume-Uni défendent leurs intérêts nationaux, la France est le meilleur élève de l’idéologie européenne.
Cependant, la voici au pied du mur. La récession est là : nous sommes entrés dans le huitième trimestre consécutif d’accroissement du chômage. La consommation française, qui a soutenu le reste de l’Europe durant la crise, chute. La construction se replie. Plus grave peut-être, après une embellie en 2011 (augmentation de 10% du montant des dépenses d’équipement des entreprises), l’investissement productif chute à son niveau le plus bas depuis la guerre : moins de 9% du PIB. Concomitamment, les profits s’effondrent au-dessous de 7% du PIB. Comme dit le langage médical, la situation du patient est préoccupante.
Il faut à tout prix écarter ce qu’on pourrait appeler l’« illusion allemande ». En l’absence de l’atout que constituent pour nos voisins la main-d’œuvre à bas prix de la Mitteleuropa et l’implantation commerciale planétaire des entreprises, la stratégie consistant à imiter l’Allemagne tournerait au ridicule.
Notre unique marge de manœuvre se trouve donc là où nous refusons de la chercher : dans la sortie de l’euro et dans la capacité de créer de la monnaie pour relancer l’investissement. Ces deux thèmes devraient être les obsessions quotidiennes des hommes et des femmes d’État français. Ils sont frappés d’interdit dans le débat public.
La sortie de l’euro aurait l’avantage de rétablir la compétitivité française sans totalement déprimer la consommation. Toute dévaluation tend à réduire le prix international du travail dans le pays concerné – c’est même son objectif. C’est ce dont ne veut pas entendre parler  la nomenklatura, toujours attachée à sa chimère d’une baisse drastique des salaires qui aurait pourtant pour effet de décourager la consommation et, dans son sillage, l’investissement.
Il faudrait s’attendre à 4 ou 5 points d’inflation supplémentaires sur deux ans, avec une dépréciation de 20%, dans un contexte européen et mondial de déflation rampante. Pourtant, le risque majeur n’est pas l’inflation, mais la perte de crédit éventuel de l’État français et, corrélativement, de nombreuses entreprises, spontanément ou sous la pression des prêteurs et des traders de la City et de New York. Notre interlocuteur et notre adversaire, c’est Goldman Sachs.
Nous fêtons le trentième anniversaire de la grande bifurcation, qui a conduit la France à rallier la nouvelle organisation néolibérale – la politique dite « de rigueur » de mars 1983[4. Voir Jean-Michel Quatrepoint, « Comment la France a perdu la guerre monétaire », Le Débat n°173, mars-avril 2013. Y est retracé l’épisode qui a vu Mitterrand et ses ministres choisir la rigueur et l’accrochage au mark là où nous aurions pu opter pour la rigueur en retrouvant notre liberté monétaire par désamarrage du mark.]. À la même époque, on a choisi de confier la souscription des emprunts d’État à un panel de banques sélectionnées, les « primary dealers » ou « spécialistes en valeurs du Trésor ». Depuis lors, ce ne sont pas les épargnants (également contribuables et citoyens à leurs heures) qui souscrivent les emprunts publics, y compris ceux des États dont le crédit reste intact. Le hold-up des banques sur les dettes publiques, qui bat en brèche la liberté concurrentielle, est protégé par Bruxelles et Francfort.
En conséquence, une sortie de l’euro devra s’accompagner d’une autre décision majeure : l’émission, à destination des épargnants, de titres d’emprunts publics, à très long terme, assortis d’un intérêt et d’une indexation en bonne et due forme, et d’un régime fiscal favorable, qui pourrait permettre de lever 50 à 60 milliards d’euros. Sollicitons l’épargne des Français ! Si les porte-parole des banques se répandent pour nous détourner de cette « tentation », c’est qu’elle leur ôterait la capacité d’étrangler les États les plus indociles. Il faut donc impérativement suivre cette voie.
Pour le reste, optons pour la monétarisation des dépenses publiques prioritaires. À la différence de la monétisation des dettes publiques, préconisée par certains pour effacer l’héritage du passé, cette monétarisation ferait renaître l’État-investisseur: achèvement du réseau ferré à grande vitesse, dépenses d’armement à fort retour d’investissement[5. La France est l’un des cinq pays encore capables de construire des porte-avions. Donnons un compagnon de mer au Charles-de-Gaulle.], sécurisation du parc nucléaire, soutien aux énergies renouvelables, investissement dans les universités scientifiques et médicales, recherche scientifique privée et publique. Cette action sur la dépense publique aurait un impact immédiat sur l’activité privée et l’investissement des entreprises dans les filières concernées et, en trois ou quatre trimestres, on observerait une croissance significative de la production et de l’emploi[6. Toutes propositions avancées dans La Grande Récession (depuis 2005), Éditions Gallimard, 2009, Collection Folio Actuel.].
Cessons donc d’attendre Grouchy – l’accélération de la demande mondiale − alors que Blücher – le diktat allemand − est déjà là. Il faut manœuvrer de façon décisive pour éviter le Waterloo économique. Mais où est le « héros sacrilège »[7. Titre d’un film de Kenji Mizoguchi de 1955.] capable d’une telle audace ?[/access]

*Photo: Soleil

Faut-il dépoussiérer l’ENA ?

ena loiseau ecole du pouvoir

Coup de balai dans l’énarchie ? « L’ENA prépare sa révolution » annonce carrément Le Figaro étudiant  en titre d’une interview exclusive de Nathalie Loiseau, la nouvelle directrice d’école. Pour cette « diplomate littéraire et féministe », il n’est plus question de coller à l’étiquette galvaudée de l’énarque aux dents longues, affamé de prestige et dévoré d’ambition, formaté et arriviste, celle d’une «école du pouvoir »[1. Du nom de la série d’Arte retraçant l’épopée de quelques membres anonymisés de la promotion Voltaire.], à l’image de la trop célèbre promotion Voltaire. Las. Faute d’expurger le vénal arrivisme des âmes, on veut « dépoussiérer » l’institution, dixit Loiseau. Il faut la « moderniser » pour qu’elle puisse former des « collaborateurs » efficaces et performants. Bref, face à l’énarchophobie montante, édulcorer un peu plus l’école, afin qu’elle devienne une école de commerce parmi d’autres.
Mais le recours à l’idéologie managériale pour révolutionner l’administration n’est pas une idée neuve : Jacques Mandrin – pseudonyme collectif de Jean-Pierre Chevènement, Didier Motchane et Alain Gomez – en parlait déjà en 1967 dans L’Énarchie ou les Mandarins de la société bourgeoise : « Cessant de se vouloir missionnaire d’un service public dont il délaisse le discours au profit de la rhétorique moderniste du « management », l’énarque est souvent devenu et souhaite parfois devenir un cadre comme beaucoup d’autres.»  Ce reniement des racines jacobines, s’il était donc déjà en germe dès les années 60, se veut aujourd’hui de plus en plus décomplexé. Le « paradis d’Allah des fonctionnaires »  (Mandrin) manque de plus en plus de raison d’être. À mesure que la mystique planificatrice de la raison d’Etat, invoquée par les fondateurs, qu’ils s’appellent De Gaulle, Thorez ou Debré, perd son sens, c’est le monde de l’entreprise qui devient le nouveau totem de la fabrique à mandarins.
À cet égard, il est éclairant de lire le bilan 2012 du jury de l’ENA, où le changement de cap est assumé avec une franchise presque déconcertante : « renonçant définitivement aux questions de culture générale, nous avons décidé d’évaluer », entre autres « aptitudes managériales » : la « résistance au stress » des candidats, leur aptitude au « leadership » et  leur « sens de l’innovation ». Au diable les humanités forcément poussiéreuses, ne parlons même pas du  savoir-faire qui n’a jamais été un critère pour diriger ses semblables : ce qui compte aujourd’hui, c’est le « savoir-être ». Un spécialiste des ressources humaines a même été intégré au jury, pour repérer avec l’œil infaillible du chasseur de têtes les futurs « managers publics ». Après tout, l’Etat, c’est comme une grosse entreprise, non ? Néanmoins, histoire de se distinguer d’HEC, on accordera également de l’importance au « devoir de loyauté sans complaisance ni servilité et une adhésion profonde à la… déontologie des fonctionnaires » dont on cherche vainement la substance.
Mandrin écrivait déjà « plus qu’une école, l’ENA est un concours », Loiseau le dit carrément : ce n’est « plus un examen mais un recrutement », et l’on recherche des « têtes bien faites plutôt que bien pleines ». Pour les sélectionner, on remplace désormais la culture générale par des « mises en situations » afin de tester  « la valeur et la loyauté des candidats » : « Vous êtes stagiaire dans une ambassade. Un soir, vous êtes conviés à un dîner important avec des hauts représentants. À votre table, vous êtes assis à côté de la femme d’un ambassadeur qui vous fait du pied pendant le dîner. Que faites-vous ? » N’en doutons pas, pour savoir réagir dans ces cas-là, un coaching en self-control est bien plus utile que la lecture de La Princesse de Clèves !
Mais, attention, les membres du jury sont lucides, et ils déplorent- avec une nuance de fatalisme – le manque de candidats « issus de la diversité » (sociale, ethnique ?), ainsi que le « taux (désespérément bas) de féminisation »( 28.75%). Malgré des efforts acharnés d’ouverture, les promotions sont incurablement gangrénées par des légions de têtards blancs à lunette.
Sous la pluie d’une double critique, l’école de la haute administration essuie des feux croisés. D’un côté, la gauche culturelle pétrie de bourdieuseries lui reproche de fabriquer une élite d’héritiers bourgeois, qui, forts de leur triple capital économique, social et culturel, passent directement des grands lycées parisiens aux couloirs des ministères, en passant par la case IEP. De l’autre, la droite libérale déplore le bureaucratisme d’une institution désespérément hexagonale qui ne prépare pas suffisamment les futurs cadres aux enjeux de la mondialisation.
Comme le relevait Jean-Claude Michéa dans L’enseignement de l’ignorance (Climats, 1999), cette double critique épouse les intérêts du capitalisme libéral et de la culture de marché, véritable ruban de Moebius dont les deux faces, entrepreneuriale et égalitariste, produisent des managers délestés de tout héritage. Vieille rengaine que celle qui reproche à l’ENA d’être « une vieille idée scoute » arrimée à une conception poussiéreuse de l’intérêt général. Si seulement c’était vrai…

*Photo : L’école du Pouvoir, Arte.

Écoutes : C’est fini, Obama gentil…

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barack obama snowden

Alors que Barack Obama enchaîne à Berlin et Soweto les discours sur les grandes conquêtes des droits de l’Homme, l’Europe découvre avec stupéfaction que son allié le plus proche profite de ses installations otaniennes pour l’espionner et mieux la diviser. José Manuel Barroso, Herman van Rompuy et Catherine Ashton ne semblent toujours pas y croire et n’ont pas réagi.  Deux ans après l’affaire WikiLeaks et quelques mois après la manipulation de l’attentat de Benghazi, la rocambolesque cavale d’Edward Snowden, quelque part entre Moscou, Cuba et Quito, vient faire un peu plus la lumière sur la diplomatie Obama. Une politique étrangère tout en contraste avec la décennie Bush de l’après 11 septembre.
Après les deux mandats de Georges W. Bush, intellectuels, journalistes et diplomates européens ont accueilli la présidence Obama comme on attend le messie. Il est vrai que la guerre en Irak avait tenu une place importante, tant dans la campagne américaine que dans l’opinion européenne. Et Obama avait promis le retrait des troupes.
Ce qui fut chose faite. D’abord en Irak, et finalement en Afghanistan. Obama le pacifiste, le prix Nobel de la Paix a tenu ses promesses. L’Amérique guerrière et belliqueuse se retire, elle renoue avec le multilatéralisme des années Clinton…
Ce serait toutefois oublier que la fermeture maintes et maintes fois annoncée du centre pénitentiaire off-shore de Guantanamo perdure et nargue les lecteurs du Monde Diplomatique comme ceux du Courrier international. Lesquels croyaient peut-être passer de l’ombre à la lumière le 4 novembre 2008. Une ombre au tableau qui se cumule avec un emploi massif des drones en Somalie, au Yémen, au Pakistan, au Soudan… A faire rosir de jalousie Condoleeza Rice. Une manière de faire la guerre, certes un peu lâche, mais bien plus redoutable que les coûteux programmes de nation-building et de démocratisation civilisatrice des années Bush.
Aussi l’image d’un Président Obama indécis, faible et pacifiste, que l’on dépeint volontiers ici et là, est troublée. Peut être parce que notre cerveau est formaté par la dichotomie un peu niaise faucon/colombe qui se superpose à l’opposition républicain/démocrate dans bon nombre de commentaires sur la politique américaine. Une fable animalière avec, du côté des méchants, les faucons unilatéraux Georges W. Bush, Donald Rumsfeld et Dick Cheney. Autrement dit les républicains et les néoconservateurs. Et du côté des gentils, les pacifistes multilatéraux Barack Obama, Joe Biden et Hillary Clinton, en gros le camp démocrate. Un manichéisme que l’on aime dénoncer en Amérique mais finalement si français… Dans cette fable, pas de place pour Colin Powell, Robert Gates ou Susan Rice.
Ce manichéisme à la peau dure, résiste aux faits les plus évidents de l’Histoire. Jimmy Carter, avec son redoutable conseiller Zbigniew Bzrezinski, a souvent symbolisé le pacifisme béat alors qu’il a entamé une nouvelle ère de glaciation américano-soviétique et mis fin à la détente patiemment construite à la fin des années 60 par l’équipe républicaine de Richard Nixon et Henry Kissinger.  De même la prudence de la diplomatie de Bush père, y compris en Irak, a contrasté avec l’arrogance de Bill Clinton au Kosovo, notamment face à son homologue russe, Boris Eltsine.
Barack Obama, qui est probablement un des présidents américains les plus intelligents et les plus cultivés depuis Nixon, s’inscrit dans la même démarche weberienne que son illustre prédécesseur. Celle d’une politique réaliste qui sépare l’éthique de conviction individuelle de l’éthique de responsabilité collective de l’Homme d’Etat. Seul le froid calcul des conséquences détermine si l’action à mener est morale ou non. Le calcul en Syrie étant clairement négatif, Barack Obama freine autant que possible les ardeurs du Congrès, lui même sous pression des différents lobbies interventionnistes.
Cette approche conséquentialiste est à l’opposé de celle de G. W. Bush. Ce dernier, guidé par ses émotions et ses croyances, n’hésitait pas à partir en croisade un peu partout au Moyen-Orient. A rebours de cette politique à courte vue, Obama a initié un « reset » des relations américano-russe, pour briser une coalition possible entre Pékin et Moscou. Il a voulu réaffirmer l’alliance avec le Japon, les Philippines, l’Australie et le Vietnam par « un mouvement de pivot » vers le Pacifique de l’armée américaine. Un renforcement de l’encerclement naval de la Chine mené tout en maintenant un dialogue avec Pékin en Corée du Nord ou à Taïwan.
Au cours des printemps arabes, certains ont dit que l’Amérique d’Obama a été honteusement passive, à la remorque de la France et du Royaume-Uni en Libye et aujourd’hui en Syrie. D’autres ont déploré que le Département d’Etat ait semblé également indifférent au règlement du conflit israélo-palestinien. Une indifférence qui, en réalité, est une forme de prudence dont les nations européennes feraient bien de s’inspirer y compris en Iran ou Obama cherche à tout prix une solution politique. Au Pakistan, la diplomatie américaine est plus méfiante que sous la présidence du général Musharraf mais elle n’hésite pas à négocier avec les talibans lorsque c’est nécessaire.
Si la diplomatie très soft d’Obama est davantage axée sur le département d’État et la CIA que sur le Pentagone elle n’est donc pas pour autant plus pacifique qu’une autre. Elle est seulement plus habile et plus efficace. Obama a renoncé à déployer ses troupes un peu partout dans le monde, mais il n’a pas pour autant renoncé à la sécurité des américains et à la domination de l’Amérique sur le monde. Quitte à placer ses grandes oreilles aux quatre coins de la toile planétaire et à mettre sur écoute l’humanité entière.

*Photo : Barack Obama.

Politique pénale : pour un consensus républicain

andre vallini ps insecurite

Causeur. D’une manière générale, quelle est votre vision du rôle de la prison ?
André Vallini[1. Avocat de profession, André Vallini est sénateur et président du Conseil général de l’Isère. En 2006, il a remarquablement présidé la commission parlementaire sur  l’affaire d’Outreau (avec son rapporteur l’UMP Philippe Houillon). Il était en charge de la justice dans la campagne Hollande.].Le premier rôle de la prison, c’est de protéger la société contre celui qui est considéré comme dangereux et qu’il faut mettre hors d’état de nuire. La privation de liberté a aussi une fonction punitive que je ne veux pas minorer. La punition est nécessaire. Mais elle doit aussi être un temps utile où on prépare le détenu à sa vie d’après. En effet, si les délinquants, a fortiori les criminels, doivent être punis aussi sévèrement que nécessaire, encore faut-il que leur mise à l’écart puisse les conduire sur le chemin de la rédemption, ou pour rester laïque, de la réintégration dans la société.
Dans la réforme en cours de préparation, la prison aura-t-elle toujours les missions que vous lui assignez ?
Si nous voulons être compris des quartiers populaires et des banlieues, où se trouvent les premières victimes de la délinquance, nous devons tenir un discours très clair : aucun délit, même le moins grave, ne doit échapper à une sanction car le facteur majeur de la récidive est, nous le savons tous, le sentiment d’impunité. Pour autant, l’enfermement n’est pas toujours la punition la plus efficace, notamment pour les primo-délinquants. Ne vaut-il pas mieux leur demander de réparer leur faute ? Les travaux d’intérêt général ne sont à cet égard pas assez développés.
Cette position tranche avec l’irénisme d’une partie de la gauche et des médias qui présentent volontiers les voyous comme des victimes…[access capability= »lire_inedits »]
Je le dis tout net : l’opinion publique en a assez qu’on lui explique pourquoi des délinquants sont devenus délinquants. Certes, la délinquance a des facteurs économiques, sociologiques ou sociaux : chômage de masse, précarité, échec scolaire, économie souterraine, urbanisme dégradé. Et nous devons les prendre en compte pour traiter les racines du mal et pas uniquement ses symptômes. Mais face à l’électorat, notamment populaire, si vous relativisez la responsabilité des délinquants, vous donnez le sentiment que vous cherchez à les excuser.
Cela signifie-t-il qu’il faille mentir au peuple ?
Au contraire, il faut avoir un discours de vérité pour rappeler qu’à conditions de vie équivalentes, avec les mêmes problèmes dans les mêmes quartiers, les uns deviennent délinquants, d’autres non. Certains se lèvent tôt, prennent le bus (quand il existe) pour aller travailler et être payés au SMIC, pendant que d’autres se lèvent à midi, traînent toute la journée, et le soir trafiquent de la drogue pour gagner en une soirée ce que celui qui s’est levé à 6 heures va gagner en un mois…
Ce qui nous amène à la question très sensible de la Justice des mineurs. Vous avez appelé le Président de la République à revenir aux principes de l’ordonnance de 1945, mais le mineur de 2013 est-il le même que celui de 1945 ?
Nicolas Sarkozy disait : « Un adolescent aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui de 1945, ne serait-ce que physiquement, il est beaucoup plus grand. » Ce critère de la différence de taille est stupide et, si je suis d’accord avec Nicolas Sarkozy pour dire que les adolescents ont changé, c’est dans le sens inverse de ce qu’il prétend. Ceux d’aujourd’hui sont confrontés à des risques bien plus grands que ceux des années 1950 : ils sont exposés du matin au soir – et parfois du soir au matin – à des images de violence, de sexe, et d’argent-roi. À quoi il faut ajouter les défaillances de l’Éducation nationale et la crise de la cellule familiale : du coup, ceux qui devraient leur inculquer des repères ne sont pas toujours au rendez-vous. C’est pourquoi les principes protecteurs de l’ordonnance de 1945 doivent être maintenus : primauté de l’éducatif sur le répressif, juridiction spécialisée, atténuation de la peine.
Croyez-vous vraiment que cet « humanisme » est efficace face à des jeunes caïds, capables de violence gratuite et privés de tout repère, comme vous l’avez souligné ?
Les « jeunes caïds » dont vous parlez doivent être pris en charge, dans des structures spécialisées dotées d’un encadrement strict comme les centres éducatifs fermés, qui donnent souvent de bons résultats, ou les établissements pénitentiaires pour mineurs. Cela nécessite beaucoup de moyens, mais c’est la seule façon de les remettre sur le droit chemin.
Y a-t-il une vision de gauche et une vision de droite de la Justice ?
Si le clivage droite/gauche est pertinent sur les questions fiscales ou sociales, en matière pénale, en revanche, nous devrions être d’accord puisque nous avons le même objectif : la sécurité des Français. Une approche dépassionnée de ces questions, sans idéologie du côté de la gauche ni démagogie du côté de la droite, pourrait faire émerger un consensus républicain en faveur d’une politique pénale à la fois efficace et respectueuse des principes fondamentaux. À condition de renoncer aux postures qui donnent bonne conscience aux uns, et aux impostures qui rapportent des voix aux autres.
Pendant la campagne de François Hollande, vous étiez chargé des questions de Justice et de laïcité. Qu’avez-vous pensé de l’arrêt de la Cour de cassation sur Baby Loup ?
La Cour de cassation a mis en lumière une lacune juridique : il faut donc modifier la législation. Quand la loi sur la burqa a été présentée à l’Assemblée, j’ai beaucoup réfléchi avant, finalement, de refuser de la voter. Aujourd’hui, je le regrette. À vouloir être trop démocrate, j’en oubliais d’être d’abord républicain. Certains principes, comme la laïcité ou l’égalité des hommes et des femmes, font partie de notre corpus à la fois constitutionnel et culturel. Si on veut vivre en France, on doit se conformer à ces principes.[/access]

*Photo : Parti socialiste. 

Mosco, his girlfriend and his cat

La presse anglaise étonnera toujours le monde. Voilà que le  Sunday Time et le Daily Mail ont expliqué à leurs lecteurs que Pierre Moscovici avait complètement changé d’image de notre côté de la Manche, grâce à sa charmante compagne et son chat. Ces deux journaux britanniques décrivent un homme terne, ennuyeux -pour ne pas dire chiant- qui, par la grâce d’une rencontre avec une jeune femme, serait aujourd’hui un homme très en vue, accédant à une notoriété et une popularité étonnantes. Reconnaissons que cette information extraordinaire n’était pas parvenue jusqu’à nous. En lisant ces articles, je me suis rappelé d’un autre papier, paru il y a quelques semaines dans L’Est Républicain, consacré à la fiancée de notre ministre des Finances. Député de Montbéliard, ce dernier avait fait sa rencontre au Stade Bonal, antre du FC Sochaux, ce qui rend ce couple très sympathique aux yeux de votre serviteur. Chercheuse en philo, franc-comtoise et supportrice du FCSM, Marie-Charline Pacquot présente en effet des qualités incontestables. Et dans l’ER, justement, elle avait décidé de livrer un peu de son quotidien avec son ministre de compagnon, de trente ans son aîné. Outre leur passion commune pour la littérature dont Pierre peut parler à sa dulcinée jusqu’au bout de la nuit, un autre personnage émerge dans ce récit, le chat Hamlet. C’est ce félin distingué, dont le nom rappelle l’un des plus illustres  personnages de la littérature anglaise, qui aurait donc révolutionné l’image de Pierre Moscovici, l’arrachant à son destin de « Juppé de Montbé ». Par quel mystère les sujets de Sa Majesté ont-ils appris avant nous que Pierre et Marie-Charline, flanqués de Hamlet, pouvaient désormais légitimement disputer à Victoria et David Beckham le titre de couple le plus glamour du monde occidental, ouvrant à notre grand argentier les portes de l’Elysée dans un avenir plus proche qu’on ne le croit habituellement ? Ce mystère, je ne suis pas parvenu à le percer. Que celle ou celui qui est en possession d’informations en la matière[1. Agents de la NSA compris.] écrive à la rédaction de Causeur, qui me transmettra. 

NSA : L’Europe est moins victime que coupable

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snowden nsa ue

« Comme d’habitude, nous ne ferons rien ». Cette phrase de Claude Cheysson, ministre des Affaires Étrangères de François Mitterrand au moment de l’instauration de l’état de guerre en Pologne en décembre 1981 pourrait tout à fait être prononcée aujourd’hui par les dirigeants européens, malgré le chœur d’indignation hypocrite entendu à la suite des dernières révélations d’Edward Snowden, relatives à l’espionnage de l’Union Européenne et de ses pays membres mis en place par les États-Unis.
Comment peut-on jouer les étonnés ? Depuis près de soixante-dix ans, l’Occident s’en est remis à la puissance américaine et à son parapluie. La construction européenne a accouché d’un nain stratégique, incapable de protéger ce qui lui reste de puissance économique. François Hollande, aussi crédible avec ses coups de menton que lorsqu’il annonce la baisse du chômage ? Manuel Barroso dont la fermeté vis-à-vis des États-Unis trouvera ses limites dans les discussions (déjà entamées) pour trouver son golden point de chute après son départ de la Commission ? Daniel Cohn-Bendit qui a goûté à tous les râteliers, mais avec une constante, se faire le fourrier de la « concurrence libre et non faussée » ? David Cameron, dernier représentant d’une dynastie des toy poodles de la Maison Blanche ? Bien sûr, qu’ils savaient, ou en tout cas s’en doutaient. Leurs protestations surjouées sont à peu près aussi crédibles que les promesses d’éclaircissements du Grand Frère Obama. Nonobstant leurs drastiques lois antitabac, les États-Unis nous enfumeront, et tout continuera comme avant. Il y a plusieurs raisons à cela.
Tout d’abord parce qu’éthique et politique font chambre à part depuis toujours et pour assez longtemps encore. Tant pis pour les doux rêves d’Edward Snowden. Voilà comment il a expliqué son geste,  dans une interview au Guardian : « Je ne veux pas vivre dans une société qui fait ce genre de choses. Je ne veux pas vivre dans un monde où tout ce que je fais et dit est enregistré. Ce n’est pas une chose avec laquelle je veux vivre ou que je veux supporter.  (…) Mon seul but est d’informer le public sur ce qui a été fait en son nom et ce qui est fait contre lui. » Cette belle appréciation morale se fracasse sur les réalités géopolitiques et géostratégiques. Qui peut sérieusement contester aux États-Unis le choix de mettre en place les outils destinés à préserver leur prééminence voire leur hégémonie ? De toute façon, ils l’ont toujours fait. Le réalisme, voire le cynisme font en général bon ménage avec la direction d’un État, avec la raison d’État. On peut sourire, lorsque l’on voit Obama aller se recueillir dans la cellule de Robben Island, en se rappelant que les USA, comme d’ailleurs  la France, ont longtemps soutenu l’apartheid. Il n’y avait pas que Jean-Marie Le Pen pour qualifier Mandela de terroriste, n’est-ce pas Mme Thatcher? À cette époque, les plus sûrs alliés de Mandela et de l’ANC étaient l’Union soviétique et Cuba…  Mais il y aura du monde aux obsèques de Madiba, beaucoup de monde.
Alors, je n’aimerais pas être à la place d’Edgar Snowden. Le sort des «lanceurs d’alerte » n’est en général pas enviable. Souvenons-nous de ces déserteurs de la Wehrmacht qui  avaient traversé les lignes le 21 juin 1941 pour prévenir l’URSS de l’agression imminente et que Staline avait fait fusiller comme provocateurs. La plupart des Américains considèrent Snowden comme un traître. Il a beaucoup d’amis  proclamés aujourd’hui de par le monde. Les rangs seront peut-être plus clairsemés demain.
Ensuite, puisque les protestations indignées seront à l’évidence sans effet, que faudrait-il faire? Malheureusement, rien, c’est  désormais trop tard.  Depuis plus de quinze ans, les États-Unis ont mis en place un système mondial de surveillance et de contrôle généralisé.  Ils se sont dotés, en bons réalistes, des moyens des cyberguerres qui s’annoncent. Les Russes et les Chinois, font probablement la même chose, mais pas avec les mêmes moyens.
«Ce système politico-industriel, technoscientifique et médiatique américain a mis en place depuis quinze ans un dispositif de prise de pouvoir qui se comporte aujourd’hui comme une Bastille imprenable »[1. Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin. Article publié sur Facebook le 11 juin 2013]. Celui-ci reposerait, d’après les spécialistes, sur deux fondements.
D’abord, la mise en mémoire globale, dans le centre de l’Utah géré par la NSA, de toutes les données  « ciblées » recueillies par des systèmes d’espionnage mis en place depuis des années. Mais aussi, l’ensemble des informations personnelles et économiques qui circulent dans les réseaux numériques mises par les milliards d’utilisateurs de l’Internet. Les informations  peuvent être piratées, mais, elles sont en général fournies par tous les grands opérateurs Facebook, Skype, Google, qui sont tous américains…
Ensuite, «les bases de données ainsi mémorisées sont dorénavant lues et analysées, non par des opérateurs humains qui en seraient incapables, mais par des programmes logiciels développés à partir de milliards de dollars de contrats par des entreprises de haute technologie spécialisées dans la recherche et le contrôle. »[2. Ibid.] Voilà le Big Brother, le vrai.
Et bien sûr, tout ceci au service de la république impériale, sur le terrain de la guerre économique ou sur d’autres champs d’affrontements. Avec le terrorisme pour parapluie.
Riposter, changer le rapport de force? Avons-nous les milliards et la volonté politique?
À l’époque de la guerre froide, la France s’était dotée de la force de frappe. Travail commencé par la IVe République et terminé par de Gaulle. Pour lutter, l’Europe d’aujourd’hui (à 28),  dispose de l’austérité, de l’euro et de Manuel Barroso. Cela risque de faire un peu juste.  Reste la méthode Cohn-Bendit : « si les Américains continuent, il faudra aller en justice… ». Voilà la solution ! Merci Dany !
La naïveté ou le moralisme n’empêchant pas le panache, on terminera par un petit salut à Julian Assange, Bradley Mannings et Edward Snowden. En leur souhaitant sincèrement bonne chance.

*Photo : European Council.

Il n’y a pas de justice people, Jean-Pierre Raffarin !

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jean pierre raffarin

Même quand Jean-Pierre Raffarin m’énerve, je l’aime bien.
Ancien Premier ministre, il se laisse aller parfois à un peu de vérité et délivre, mine de rien, des messages qui ne sont pas toujours dénués de sens.
Quand, par exemple, il déclare que « Sarkozy nourrit son énergie de l’antisarkozysme« , qu’Anne Hidalgo « est à fond alors que NKM a encore beaucoup de réserves » et qu’il a cette intuition que la politique de Nicolas Sarkozy était plus appréciée que sa personne alors que c’est l’inverse pour François Hollande, il me semble qu’il fait preuve de lucidité et qu’il échappe aux banalités sentencieuses proférées parfois quand il répugne à s’engager (Le Parisien).
Depuis quelque temps, Jean-Pierre Raffarin s’obstine, sans doute parce que la formule lui a plu et qu’il y tient, à dénoncer « la peopolisation de la justice » et « l’orchestration » des affaires.
Il énonce très précisément ceci quand il est questionné « sur ces politiques beaucoup cités dans des affaires judiciaires, Tapie, Guéant, Cahuzac, Sarkozy » : « Ce spectacle judiciaire est affligeant et démobilisant. Il occupe toute la scène nationale… Je vois bien la manœuvre qui consiste à salir tout le monde. On est dans une peopolisation de la justice, et tout est orchestré comme un spectacle« .
Cette salve va plaire évidemment à tous ceux qui soupçonnent la justice d’inventer les affaires qu’elle poursuit et d’être responsable du bruit médiatique qui entoure certaines d’entre elles.
Surtout, elle aurait ce pouvoir inouï d’imposer son rythme à l’univers politique et d’extraire de son carquois, à son gré, selon un tempo qui lui serait propre, des flèches à l’encontre de la gauche ou de la droite ou même, pire, destinées à combattre un seul camp et à protéger l’autre. Elle aurait de l’emprise sur le cours du temps et saurait faire se téléscoper miraculeusement les avancées judiciaires et les aléas politiques !
Qu’un reproche aussi absurde puisse naître dans le cerveau d’un responsable politique d’expérience montre à quel point la justice peut susciter de fantasmes et se voir prêter une influence redoutable et une capacité d’initiative hors du commun. Pour une institution qui n’est qu’une autorité, c’est beaucoup d’honneur !
Ce qui est mal compris, et parfois mal analysé, est l’impression qui est donnée depuis le mois de mai 2012. Tout ce qui est survenu sur le plan judiciaire, dans l’espace public et médiatique à partir de l’élection de François Hollande, à l’exception des turpitudes de Jérôme Cahuzac, n’a pas trouvé sa source au cours de ces derniers douze mois mais dans le quinquennat précédent.
Ce qui laisse croire à Jean-Pierre Raffarin, et sans doute à d’autres, que la justice « orchestre » ou « peopolise » résulte de l’avancement concomitant de plusieurs procédures « sensibles », à leur accélération technique qui tient probablement à une plus grande liberté laissée aux juges d’instruction.
D’ailleurs, penchons-nous sur cette expression de « peopolisation » qu’affectionne l’ancien premier ministre de Jacques Chirac.
Je n’imagine pas un instant qu’il puisse faire le grief aux magistrats instructeurs les plus en vue à cause de la nature de leurs dossiers de s’abandonner à la vanité médiatique alors que tout démontre au contraire qu’aussi bien à Paris qu’à Bordeaux, les plus réputés comme les moins connus cultivent une discrétion exemplaire qui paradoxalement leur a parfois été reprochée. On les déteste bavards et extravertis mais on ne les souhaite pas non plus murés.
Si on veut bien faire preuve de bonne foi et donc tenter de mieux appréhender les ressorts de la justice dans ses rapports avec les médias et les pouvoirs, il faut accepter que la peopolisation arrive souvent de manière indirecte et fortuite.
Elle est créée par les politiques qui par exemple s’en prennent aux juges plus que par ceux-ci qui n’en peuvent mais. Henri Guaino, notamment, a beaucoup fait, et tristement, pour la peopolisation en insultant Jean-Michel Gentil à plusieurs reprises et de la sorte il a évidemment placé ce magistrat au centre d’un débat public auquel, député, il était le seul à aspirer.
Je pourrais multiplier les exemples pour faire valoir que la sérénité légitimement exigée des juges n’est le plus souvent troublée que par les immixtions intempestives, au-delà de l’exercice normal de l’information, du contrôle, des voies de recours et de la vigilance citoyenne, de journalistes, d’avocats, de politiques et de citoyens plus soucieux de mettre le feu que de favoriser une administration tranquille de la justice.
Quant à ces personnalités citées qui « seraient salies » parce que « la manœuvre serait de salir tout le monde », cette assertion n’a pas l’ombre d’un fondement.
Qu’il y ait toujours eu, dans le domaine pénal, une justice plus spectaculaire que l’autre pour plusieurs motifs, notamment celui de la qualité des mis en cause, est une évidence et cette banalité explique aussi pourquoi naturellement la lumière rejaillit sur tel magistrat plutôt que sur tel autre. Que les médias s’attachent tout particulièrement à ces dossiers relève également d’un constat facile à opérer quotidiennement.
D’une part, ces procédures ne sont pas nées de rien et se rapportent à des données qui sont parvenues au niveau judiciaire grâce aux mécanismes de l’Etat de droit. Les magistrats recueillent en aval ce qui en amont a été accompli, fomenté ou soupçonné. Ils n’inventent pas, ils récoltent, instruisent puis jugent.
D’autre part, à côté de ces péripéties judiciairement et médiatiquement éclatantes – il y en a eu beaucoup ces dernières semaines -, existe une autre justice discrète, compétente, efficace je l’espère, qui accomplit sa tâche. Ce n’est pas parce qu’on ne parle pas d’elle et qu’on n’écrit pas sur les dossiers qu’elle traite qu’elle ne constitue pas un énorme et très utile contrepoids à la justice people inévitable et qui apparemment avance à bride abattue.
Que Jean-Pierre Raffarin veuille bien se lasser de ce concept parce qu’il est faux et ne correspond à rien de concret.
Il avait déjà, à propos de Nicolas Sarkozy, souligné qu’il fallait « arrêter la chasse ». C’était la même idée et la même erreur.
La justice n’invente pas le gibier. Elle s’occupe de lui, éventuellement le poursuit quand il s’est égaré ou qu’on l’a traîné sur ses terres.
Belle mission sans orchestration ni peopolisation.

*Photo : UMP. 

L’impôt tue la croissance

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fraude fiscale impots
laffer-croissance-impots

fraude fiscale impots

L’économie n’est pas une branche de la morale ou de la politique : c’est une branche de la philosophie ; de la philosophie au sens originel du terme c’est-à-dire une discipline de l’esprit qui ne cherche pas à définir ce qui devrait être mais à décrire ce qui est. Ce que l’économiste étudie et cherche à anticiper, c’est l’enchaînement des causes et des conséquences ; c’est, en un mot, la réalité.
Une de ces descriptions du réel défendues depuis longtemps par les économistes, c’est l’intuition populaire qui veut que « trop d’impôt tue l’impôt » ou, pour reprendre la formulation plus précise de Jean-Baptiste Say, l’idée selon laquelle « un impôt exagéré détruit la base sur laquelle il porte[1. Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, livre III, chapitre IX (1803).]. » En substance, au-delà d’un certain point, toute augmentation du taux de l’impôt réduit l’assiette sur laquelle il est assis. C’est le principe de la courbe de Laffer, du nom de l’économiste américain qui l’a formalisée ; c’est l’effet sur lequel la puissance publique compte lorsqu’elle surtaxe le tabac ou lorsqu’elle envisage d’imposer à 75% les revenus au-delà d’un million d’euro par an. L’objectif est bien, dans les deux cas, de détruire la base sur laquelle porte l’impôt : respectivement, la consommation de tabac[2. On me fera remarquer à juste titre que lorsque la puissance publique surtaxe des produits à faible élasticité-prix, elle espère justement que le taux ne rognera pas l’assiette. Dans le cas du tabac, les motivations réelles du législateur peuvent en effet se discuter.]et les revenus supérieur à un million d’euro.
Naturellement, on pense de prime abord à l’évasion ou la fraude fiscale. Effectivement, et pour reprendre les exemples cités, on sait qu’à mesure que l’État augmente les taxes sur le tabac, la contrebande de cigarettes importées illégalement se généralise et les embouteillages aux frontières se rallongent. De la même manière, il ne fait aucun doute qu’un impôt prohibitif sur les hauts revenus entrainera, au mieux, une recrudescence de la fraude fiscale et au pire, une vague d’exils fiscaux. On peut le regretter, considérer que les fraudeurs et les exilés fiscaux sont des traitres, on peut pester, crier, pleurer et couvrir ses cheveux de cendres. Ça n’en reste pas moins vrai.
Mais ce n’est pas tout. Même en supposant des frontières hermétiquement fermées et une administration fiscale parfaitement efficiente, les prédictions de la courbe de Laffer continuent de se vérifier[3. Arthur Laffer raisonnait d’ailleurs en économie fermée.] ; au-delà d’un certain niveau d’imposition, vous obtiendrez effectivement les effets que vous recherchiez : une baisse de la consommation de tabac et une raréfaction des revenus de plus d’un million d’euro. C’est-à-dire que la pression fiscale aura un effet dissuasif : les fumeurs arrêteront de fumer et ceux d’entre nous qui perçoivent ou pourraient percevoir des revenus au-delà de ce fameux million d’euro décideront tout simplement de lever le pied.
À l’échelle d’une économie, si l’on néglige les impôts sur le capital[4. Qui est constitué de revenus passés.], la base que détruit notre impôt exagéré n’est rien d’autre que le Produit intérieur brut et donc la croissance. En d’autres termes, lorsque la pression fiscale en général atteint un certain seuil, elle détruit la capacité d’un pays à produire des richesses.
C’est précisément la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Cela ne vous a sans doute pas échappé : la Cour des comptes vient de publier un rapport dans lequel elle estime que les chiffres de croissance sur lesquels tablait notre actuel gouvernement pour boucler son budget 2013 sont largement surestimés. En d’autres termes, selon les sages de la rue Cambon, le manque à gagner fiscal lié à une croissance plus faible que prévue devrait se traduire par un déficit budgétaire « entre 3,8 et 4,1% du PIB » au lieu des 3,7% initialement prévus[[5. Pour mémoire, c’est le 39ème budget déficitaire d’affilée depuis le plan de relance de M. Chirac en 1975 et le New Deal de Franklin D. Roosevelt s’était traduit par un déficit budgétaire moyen de 4,3% sur six ans.]. Constat dont notre premier ministre lui-même a reconnu publiquement qu’il était « malheureusement vrai » et ce, malgré l’effort « historique » qui consiste à stabiliser la dépense publique en 2013 et à la réduire de 1,5 milliards d’euros en 2014 (sur 1 151,2 milliards ; soit une baisse de 0,13% sur deux ans si tout va bien – « historique » vous dis-je !).
Et c’est ici que nous entrons de plein pied dans ce que The Economist appelait en mars dernier le « déni français ». Il y a bien une pression fiscale qui bat des records historiques et une économie désormais en récession mais personne au sein de l’appareil d’État et de la presse subventionnée ne semble faire le lien entre les deux. Si j’en crois le discours officiel, la position du gouvernement consiste à persévérer dans cette voie et à attendre le retour de la croissance.
Mme Karine Berger, conseillère du président en matière d’économie qui se définit elle-même  et sans fausse modestie aucune comme une « vraie intellectuelle » par ailleurs « extraordinairement influente », l’affirme : ce n’est plus qu’une question de temps. La croissance est là, à portée de main et nous sommes, grâce aux impulsions données par notre État-stratège et par la vertu de nos politiques de redistribution, à la veille d’une séquence économique comparable aux Trente glorieuses. Après la pluie, nous assurent-ils, viendra le beau temps.
Mais le cycle économique, à l’instar de l’amour, est enfant de Bohême qui n’a jamais, jamais connu de loi et le bougre, manifestement, n’est pas d’humeur. En attendant que se réalise l’oracle de la Pythie, les entrepreneurs fuient le matraquage fiscal, nos jeunes diplômés les plus brillants s’expatrient, les français taillent dans leurs dépenses, le chômage galope, les banques hésitent à prêter et les entreprises évitent soigneusement d’investir… Bref, tous se passe comme si nous glissions du mauvais côté de la courbe de Laffer mais nos énarques et polytechniciens balayent l’objection d’un revers de main dédaigneux.
Enfermés dans leur citadelle parisienne où, sans doute, la crise ne se fait pas sentir trop durement, nos dirigeants n’en démordent pas : hors une augmentation de la dépense publique, point de salut ! Si ça ne fonctionne pas, c’est sans doute qu’on n’en a pas fait assez et, en application de la devise Shadock, il vaut mieux continuer à pomper même si cela ne produit rien de bon que risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas.
Mais la réalité, écrivait Philip K. Dick, c’est ce qui, quand on cesse d’y croire, ne disparait pas. Le président et ses ministres auront beau répéter comme un mantra que la croissance et les emplois reviendront à la fin l’année, au début de la suivante, à la prochaine lune ou aux calendes grecques, le fait est que pour le moment, les faits leur donnent tort. Cette courbe de Laffer qu’ils tenaient pour un mythe, une élucubration de théoriciens (forcément) ultralibéraux est en train de les rattraper et de saper sous nos yeux l’économie de notre pays.
Au-delà des convictions politiques et des postures morales et uns et des autres, le philosophe sait que ce ne sont pas les faits qui se trompent. Voilà bientôt quatre décennies que nos dépenses publiques explosent, que la pression fiscale augmente, que nous enchaînons les déficits budgétaires et que les dettes s’amoncellent et qu’avons-nous obtenu ? De moins en moins de croissance et une génération entière qui partira bientôt à la retraite sans jamais avoir connu le plein emploi. Quand, enfin, allons-nous apprendre ?

PRISM : Rendez-moi la guerre froide

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prism nsa guerre froide

prism nsa guerre froide

Rendez-moi la guerre froide. Sérieusement, c’était quand même beaucoup plus simple et donc beaucoup plus chic. Comme la bonne littérature, comme le style, comme les romans de John Le Carré ou de Len Deighton, ceux d’avant la chute du Mur. Il y avait les bons et les méchants. L’Ouest contre l’Est. Le paradis démocratique de la libre entreprise contre l’empire totalitaire du mal. Les Wayfarer de Kennedy contre les croquenots de Khrouchtchev. On ne se battait pas à longueur de chaines infos contre des concepts, comme le terrorisme ou l’islamisme, on se battait en secret contre des blocs, des pays, des armées constituées. C’était plus logique, plus rationnel. Une guerre contre le terrorisme, non, sérieusement, pourquoi pas une guerre contre la mort ?
En plus, quand la guerre froide devenait chaude, la fin du monde était toujours possible et la fin du monde, c’est plus intéressant à suivre que du mou dans la corde à nœuds du libre échange. Ça tenait à un bateau soviétique qui franchissait une ligne rouge ou à un pilote américain qui perdait ses nerfs. Pas à une exception culturelle pour sauver les comédies de trentenaires parisiens ou à l’importation massive de bœufs hormonés et de semences privatisées pour empêcher les paysans de semer leurs propres graines.
C’est vrai, tout de même, on a l’impression avec Prism, la NSA et Edward Snowden dans une salle d’attente qu’on est davantage dans un litige planétaire entre épiciers qui se font de la concurrence déloyale pour nous refourguer les mêmes produits trafiqués alors que le communisme et le capitalisme, on voyait bien la différence. César Birotteau contre Docteur Folamour, des histoires de parfumeurs contre une crise des missiles : on a un peu perdu le sens du tragique, c’est le moins qu’on puisse dire. Et de l’esthétique. Sérieusement, regardez et comparez le chic oxonien de Kim Philby, la plus grande taupe soviétique du siècle précédent et l’allure de taupin de math spé de Snowden. Le gentleman contre le geek, le tweed contre le jean, les churchs contre les converse, le porto vintage des caves de Cambridge contre le Coca zéro du MacDo de l’aéroport de Cheremetievo.
Oui, décidément, rendez-moi les échanges pluvieux de transfuges à Check Point Charlie. Une époque où les Allemands faisaient moins les malins, tiens, avec Berlin qui ne dictait pas sa politique à l’Europe mais qui était une ville coupée en deux où l’on pouvait même trouver une zone française. Ils sont vexés, les Allemands, d’ailleurs avec cette histoire de Prism, et les Anglais aussi. C’est bien la peine de la jouer atlantistes comme pas deux et de se retrouver quand même cocus. Nous, on est davantage des habitués de la chose. On a toujours énervé les Américains. Je ne parle même pas de la dernière guerre du golfe où on est pratiquement devenus les chefs de l’axe du mal et où dans les films hollywoodiens, les méchants sont devenus des Français. Non, ça avait commencé avec De Gaulle, le retrait de l’OTAN, la stratégie tous azimuts avec nos missiles pointés à l’Est et à l’Ouest, sans compter la mort assez mystérieuse du général Ailleret, en 68, qui avait organisé tout ça.
Mais bon, les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères. On va se plaindre parce qu’on est écouté, ou plutôt parce que tout le monde écoute tout le monde. On pourrait commencer par nettoyer devant notre porte. Je ne parle même pas des états européens qui doivent écouter les USA comme tout le monde l’avoue à mi- mot. Non, je parle de nous en tant qu’individus qui acceptons à peu près tout en matière de technologie comme de grands enfants apeurés et paranoïaques.
On va pleurer parce que des agents de la NSA écouteraient nos communications mais on est incapable de prendre sa voiture pour quelques kilomètres sans brancher son GPS. Et quand j’ai vu  que les Smartphones disposent d’ « applis » de géolocalisation, j’ai renoncé à tout espoir. Le citoyen est devenu son propre Big Brother. On ne voit donc pas par quel miracle des états ou des continents ne se comporteraient pas de la même manière. Les esclaves ont les maîtres qu’ils méritent.

*Photo: Docteur Folamour.

NSA-UE : même pas peur !

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« L’Europe, quel numéro de téléphone ? » demandait très justement Kissinger au début des années 70 : quarante ans plus tard, les Américains ne prennent même plus la peine d’ironiser, et préfèrent directement mettre sur écoute les technocrates qui nous gouvernent. Le quotidien allemand Die Spiegel a révélé un vaste complot de mouchardise made in USA : des micros installés dans le bâtiment de l’UE à Washington et à New-York, une infiltration du réseau informatique qui permettait de lire les courriers électroniques et les documents internes.
« Indignation », « stupéfaction », « inquiétude »…l’angoisse est à son comble chez les europhiles, avec une déconvenue qui ressemble un peu à celle de l’amante découvrant que son bien-aimé lit ses sms : un peu d’irritation pour la forme, mais au fond, une indulgence amoureuse.
Nous ne tomberons pas dans l’odieux reflexe populiste qui consiste à faire des instances de l’UE un ramassis d’incapables, assez naïfs pour croire que Big Brother s’arrête aux portes de Bruxelles, ou pires, complices de l’Oncle Sam, livrant sans vergogne des infos top-secrètes sur une prochaine directive sur le calibrage des œufs fermiers ou le tri des déchets.
Non, nous, nous avons confiance en la probité et la roublardise de nos maîtres, et savons depuis longtemps que l’UE dispose du meilleur service de contre-espionnage de tous les temps.
Ni candides, ni judas, nos fonctionnaires bruxellois, professionnels invétérés du charabia, ont depuis longtemps mis en place un langage crypté qui rend incompréhensible leurs négociations secrètes même par le bon peuple. Comme dans le film Les Messagers du vent, les eurocrates sont nos navajos, chargés de transmettre dans leur langue intraduisible les communications du général Barroso.
Imaginez en effet le désarroi des agents de la NSA face à un jargon aussi chiffré : «  après passage en  comitologie, délibéré post-dialogue civil, et VMQ [pour les incultes : Vote à la Majorité Qualifiée] la commission a décidé que la haute qualité des services publics de l’UE devrait être préservée conformément au TFUE et, en particulier au protocole n°26 sur les services d’intérêt général, et en tenant compte de l’engagement de l’UE dans ce domaine, notamment l’AGCS. »
À nous de remercier nos bon dirigeants d’avoir mis en place une bureaucratie si impénétrable, qu’elle nous protège autant des viles aspirations de la populace à prendre le pouvoir que des vilains copieurs qui voudrait nous voler la recette de nos succès.

Hors de l’euro, le salut

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euro crise ue

euro crise ue

Le Président normal, son ministre des Finances et son ministre du Travail ne se lassent pas d’attendre la reprise économique. Ils ne doutent pas un instant que les entreprises et la demande américaine ou chinoise finiront par ranimer une France qui est pourtant plus bas qu’elle ne l’a jamais été depuis la guerre. Leur sérénité de façade ne convainc ni l’opinion ni les élus socialistes, qui s’attendent à une Bérézina lors des prochains scrutins. Sans cesse repoussée à une date ultérieure, la reprise économique fait figure de zombie.
Ne les accablons pas. Tous les organes d’analyse et de prévision officiels, FMI, OCDE, Commission européenne, Banque centrale européenne ont dû, eux aussi, renoncer à pronostiquer le retour de la croissance en Europe. Autant d’augures qui s’avèrent aussi incapables de comprendre la situation économique de la France et de la zone euro qu’ils furent aveugles devant la crise américaine, puis devant celle de l’euro.
Pas de traitement efficace sans un bon diagnostic. Au lieu de se projeter vers un – très hypothétique – avenir meilleur, il faut se reporter à l’héritage de la décennie écoulée.
En premier lieu, n’oublions pas que les plaies de la récession de 2008 et 2009 sont toujours béantes : le choc a miné les bases économiques et financières des nations occidentales. Des 14 millions d’emplois qui ont été alors détruits en Occident, dont 600 000 en France, une partie seulement a pu être reconstituée, principalement aux États-Unis et en Allemagne. Les déficits publics n’ont été comblés nulle part sauf, une fois encore, en Allemagne, où l’équilibre des comptes intérieurs s’appuie aujourd’hui sur un excédent extérieur considérable. L’ennui, c’est que cette situation n’est pas généralisable, dès lors que les excédents des uns supposent les déficits des autres. De fait, les dettes publiques ont dépassé un seuil critique presque partout, y compris aux États-Unis.
Il s’agit ensuite de comprendre que nous expérimentons une nouvelle phase de l’Union monétaire, celle de l’argent cher.[access capability= »lire_inedits »] La première, de 1999 à 2008, avait permis aux emprunteurs de la zone euro de s’endetter au meilleur coût ; la seconde, aujourd’hui, est caractérisée par la perte de crédit des emprunteurs privés et publics du Sud de l’Europe. Cette tendance est partiellement masquée par les injections de monnaie nouvelle consenties par la banque de Francfort aux banques du Sud, lesquelles placent ces liquidités sur les emprunts de leurs États respectifs, au mépris de la solvabilité de plus en plus douteuse de ces derniers. Mais seuls les États profitent de ces largesses : les entreprises italiennes ou espagnoles se voient imposer des taux élevés, voire exorbitants, sur leurs emprunts nouveaux.
Pour compléter le tableau, la croissance des pays émergents qui, entre 2009 et 2012, a amorti le choc en Occident, perd inexorablement de sa vigueur. Chine, Brésil et Inde connaissent une baisse de rythme constante, semestre après semestre. Le salut ne viendra donc pas des nouvelles puissances, surtout pas de cette Chine qui produit de plus en plus ce qu’elle importait auparavant de l’étranger[1. Le voyage récent du président français, en compagnie de Martine Aubry, chargée de mission extraordinaire pour les relations avec la Chine, et de Jean-Pierre Raffarin, honorable correspondant de la puissance chinoise pour ses relations avec les milieux d’affaires français, a illustré la croyance des dirigeants français en la possibilité d’un monde économique gouverné par l’équité, tandis que les rapports de force et d’intérêts sont la règle.]. Les bulles de crédit[2. Un rapport récent de la Coface, qui garantit les créances des exportateurs français, pointe ces bulles avec, dans l’ordre successif de gravité, Taïwan, la Thaïlande et la Chine.] font craindre chaque jour davantage une crise chinoise et asiatique. Bref, le dynamisme du monde non occidental, qui devait nous tirer hors de l’ornière, s’essouffle à son tour.
Jacques Sapir a parlé, à propos de la France et de l’Europe, d’une politique « austéritaire » – qui conjugue le choix de l’austérité et la manière autoritaire. La doctrine de l’austérité était déjà au fondement de l’Acte unique et de la monnaie unique. En livrant les pays européens à la concurrence fiscale, voire sociale, les Delors, Prodi, Monti, Bolkestein et Barroso ont créé et imposé des contraintes destinées à leur permettre de rompre par étapes avec l’État social. Non seulement le projet a échoué,  mais, ironie de l’Histoire, il a conduit, dans la première phase de l’Union monétaire, à une politique objectivement laxiste de dépenses publiques en Grèce et au dérapage des salaires dans toute l’Europe du Sud.
La deuxième phase de l’Union, celle de sa crise, ouvre la voie de l’austérité explicite fondée sur la nécessité d’améliorer les comptes publics dégradés et la compétitivité perdue. Cette austérité est générale : Grèce, Irlande, Portugal, Espagne y ont été contraints. L’Italie, au crédit moins discuté, s’y est résignée, les Pays-Bas, et même l’Allemagne, au crédit intact, et le Royaume-Uni, hors de l’euro mais dont le crédit n’a jamais été attaqué, se la sont infligée volontairement. La France fait encore vaguement figure d’exception : elle se rapproche du paradigme commun avec moult hésitations, préférant pour l’instant mettre à la diète son armée qui a surtout « le droit de la fermer ». En attendant, aucun pays ne pouvant plus compter sur le dynamisme de la demande des autres, l’austérité générale installe une spirale récessive, aggravée par la baisse des salaires en Europe du Sud.
Cette situation implique trois séries de conséquences. Premièrement, les déficits publics se maintiennent à un niveau élevé dans toute l’Europe du Sud, tandis que la marée du chômage continue de monter. Deuxièmement, la compétitivité apparente s’améliore, au prix d’un effondrement de la demande qui détruit des centaines de milliers d’entreprises et des millions d’emplois. Troisièmement, les pays du Nord, comme la France, subissent à la fois les effets de la chute de la demande autour d’eux et ceux d’une concurrence salariale accrue des pays du Sud. Il faudra bien admettre qu’une politique « austéritaire » pratiquée partout à la fois est vouée à l’échec.
La France, on l’a vu, ne se décide pas à sauter franchement dans le train de l’austérité. Pour la nomenklatura libérale, elle est donc la bombe à retardement de la crise européenne. Ceux qui voyaient dans les États-Unis le « régulateur de l’économie mondiale »[3. Nicolas Baverez , La France qui tombe, Éditions Perrin, 2003. Un vrai collier de perles de l’analyse néolibérale avant la crise.], qui ont acclamé successivement les modèles de développement anglais, espagnol ou irlandais, décrètent aujourd’hui que nous sommes l’« homme malade » de l’Europe.
Notre pays a pourtant consenti des sacrifices énormes au nom de l’Europe et de l’euro : accrochage à la parité monétaire allemande depuis 1983, débours importants pour les fonds de cohésion structurels, nouveaux engagements financiers à fonds perdus dans le cadre du Mécanisme européen de stabilité. Bref, attachée à la survie de la monnaie unique et à la poursuite de l’intégration du Continent quand l’Allemagne et le Royaume-Uni défendent leurs intérêts nationaux, la France est le meilleur élève de l’idéologie européenne.
Cependant, la voici au pied du mur. La récession est là : nous sommes entrés dans le huitième trimestre consécutif d’accroissement du chômage. La consommation française, qui a soutenu le reste de l’Europe durant la crise, chute. La construction se replie. Plus grave peut-être, après une embellie en 2011 (augmentation de 10% du montant des dépenses d’équipement des entreprises), l’investissement productif chute à son niveau le plus bas depuis la guerre : moins de 9% du PIB. Concomitamment, les profits s’effondrent au-dessous de 7% du PIB. Comme dit le langage médical, la situation du patient est préoccupante.
Il faut à tout prix écarter ce qu’on pourrait appeler l’« illusion allemande ». En l’absence de l’atout que constituent pour nos voisins la main-d’œuvre à bas prix de la Mitteleuropa et l’implantation commerciale planétaire des entreprises, la stratégie consistant à imiter l’Allemagne tournerait au ridicule.
Notre unique marge de manœuvre se trouve donc là où nous refusons de la chercher : dans la sortie de l’euro et dans la capacité de créer de la monnaie pour relancer l’investissement. Ces deux thèmes devraient être les obsessions quotidiennes des hommes et des femmes d’État français. Ils sont frappés d’interdit dans le débat public.
La sortie de l’euro aurait l’avantage de rétablir la compétitivité française sans totalement déprimer la consommation. Toute dévaluation tend à réduire le prix international du travail dans le pays concerné – c’est même son objectif. C’est ce dont ne veut pas entendre parler  la nomenklatura, toujours attachée à sa chimère d’une baisse drastique des salaires qui aurait pourtant pour effet de décourager la consommation et, dans son sillage, l’investissement.
Il faudrait s’attendre à 4 ou 5 points d’inflation supplémentaires sur deux ans, avec une dépréciation de 20%, dans un contexte européen et mondial de déflation rampante. Pourtant, le risque majeur n’est pas l’inflation, mais la perte de crédit éventuel de l’État français et, corrélativement, de nombreuses entreprises, spontanément ou sous la pression des prêteurs et des traders de la City et de New York. Notre interlocuteur et notre adversaire, c’est Goldman Sachs.
Nous fêtons le trentième anniversaire de la grande bifurcation, qui a conduit la France à rallier la nouvelle organisation néolibérale – la politique dite « de rigueur » de mars 1983[4. Voir Jean-Michel Quatrepoint, « Comment la France a perdu la guerre monétaire », Le Débat n°173, mars-avril 2013. Y est retracé l’épisode qui a vu Mitterrand et ses ministres choisir la rigueur et l’accrochage au mark là où nous aurions pu opter pour la rigueur en retrouvant notre liberté monétaire par désamarrage du mark.]. À la même époque, on a choisi de confier la souscription des emprunts d’État à un panel de banques sélectionnées, les « primary dealers » ou « spécialistes en valeurs du Trésor ». Depuis lors, ce ne sont pas les épargnants (également contribuables et citoyens à leurs heures) qui souscrivent les emprunts publics, y compris ceux des États dont le crédit reste intact. Le hold-up des banques sur les dettes publiques, qui bat en brèche la liberté concurrentielle, est protégé par Bruxelles et Francfort.
En conséquence, une sortie de l’euro devra s’accompagner d’une autre décision majeure : l’émission, à destination des épargnants, de titres d’emprunts publics, à très long terme, assortis d’un intérêt et d’une indexation en bonne et due forme, et d’un régime fiscal favorable, qui pourrait permettre de lever 50 à 60 milliards d’euros. Sollicitons l’épargne des Français ! Si les porte-parole des banques se répandent pour nous détourner de cette « tentation », c’est qu’elle leur ôterait la capacité d’étrangler les États les plus indociles. Il faut donc impérativement suivre cette voie.
Pour le reste, optons pour la monétarisation des dépenses publiques prioritaires. À la différence de la monétisation des dettes publiques, préconisée par certains pour effacer l’héritage du passé, cette monétarisation ferait renaître l’État-investisseur: achèvement du réseau ferré à grande vitesse, dépenses d’armement à fort retour d’investissement[5. La France est l’un des cinq pays encore capables de construire des porte-avions. Donnons un compagnon de mer au Charles-de-Gaulle.], sécurisation du parc nucléaire, soutien aux énergies renouvelables, investissement dans les universités scientifiques et médicales, recherche scientifique privée et publique. Cette action sur la dépense publique aurait un impact immédiat sur l’activité privée et l’investissement des entreprises dans les filières concernées et, en trois ou quatre trimestres, on observerait une croissance significative de la production et de l’emploi[6. Toutes propositions avancées dans La Grande Récession (depuis 2005), Éditions Gallimard, 2009, Collection Folio Actuel.].
Cessons donc d’attendre Grouchy – l’accélération de la demande mondiale − alors que Blücher – le diktat allemand − est déjà là. Il faut manœuvrer de façon décisive pour éviter le Waterloo économique. Mais où est le « héros sacrilège »[7. Titre d’un film de Kenji Mizoguchi de 1955.] capable d’une telle audace ?[/access]

*Photo: Soleil

Faut-il dépoussiérer l’ENA ?

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ena loiseau ecole du pouvoir

ena loiseau ecole du pouvoir

Coup de balai dans l’énarchie ? « L’ENA prépare sa révolution » annonce carrément Le Figaro étudiant  en titre d’une interview exclusive de Nathalie Loiseau, la nouvelle directrice d’école. Pour cette « diplomate littéraire et féministe », il n’est plus question de coller à l’étiquette galvaudée de l’énarque aux dents longues, affamé de prestige et dévoré d’ambition, formaté et arriviste, celle d’une «école du pouvoir »[1. Du nom de la série d’Arte retraçant l’épopée de quelques membres anonymisés de la promotion Voltaire.], à l’image de la trop célèbre promotion Voltaire. Las. Faute d’expurger le vénal arrivisme des âmes, on veut « dépoussiérer » l’institution, dixit Loiseau. Il faut la « moderniser » pour qu’elle puisse former des « collaborateurs » efficaces et performants. Bref, face à l’énarchophobie montante, édulcorer un peu plus l’école, afin qu’elle devienne une école de commerce parmi d’autres.
Mais le recours à l’idéologie managériale pour révolutionner l’administration n’est pas une idée neuve : Jacques Mandrin – pseudonyme collectif de Jean-Pierre Chevènement, Didier Motchane et Alain Gomez – en parlait déjà en 1967 dans L’Énarchie ou les Mandarins de la société bourgeoise : « Cessant de se vouloir missionnaire d’un service public dont il délaisse le discours au profit de la rhétorique moderniste du « management », l’énarque est souvent devenu et souhaite parfois devenir un cadre comme beaucoup d’autres.»  Ce reniement des racines jacobines, s’il était donc déjà en germe dès les années 60, se veut aujourd’hui de plus en plus décomplexé. Le « paradis d’Allah des fonctionnaires »  (Mandrin) manque de plus en plus de raison d’être. À mesure que la mystique planificatrice de la raison d’Etat, invoquée par les fondateurs, qu’ils s’appellent De Gaulle, Thorez ou Debré, perd son sens, c’est le monde de l’entreprise qui devient le nouveau totem de la fabrique à mandarins.
À cet égard, il est éclairant de lire le bilan 2012 du jury de l’ENA, où le changement de cap est assumé avec une franchise presque déconcertante : « renonçant définitivement aux questions de culture générale, nous avons décidé d’évaluer », entre autres « aptitudes managériales » : la « résistance au stress » des candidats, leur aptitude au « leadership » et  leur « sens de l’innovation ». Au diable les humanités forcément poussiéreuses, ne parlons même pas du  savoir-faire qui n’a jamais été un critère pour diriger ses semblables : ce qui compte aujourd’hui, c’est le « savoir-être ». Un spécialiste des ressources humaines a même été intégré au jury, pour repérer avec l’œil infaillible du chasseur de têtes les futurs « managers publics ». Après tout, l’Etat, c’est comme une grosse entreprise, non ? Néanmoins, histoire de se distinguer d’HEC, on accordera également de l’importance au « devoir de loyauté sans complaisance ni servilité et une adhésion profonde à la… déontologie des fonctionnaires » dont on cherche vainement la substance.
Mandrin écrivait déjà « plus qu’une école, l’ENA est un concours », Loiseau le dit carrément : ce n’est « plus un examen mais un recrutement », et l’on recherche des « têtes bien faites plutôt que bien pleines ». Pour les sélectionner, on remplace désormais la culture générale par des « mises en situations » afin de tester  « la valeur et la loyauté des candidats » : « Vous êtes stagiaire dans une ambassade. Un soir, vous êtes conviés à un dîner important avec des hauts représentants. À votre table, vous êtes assis à côté de la femme d’un ambassadeur qui vous fait du pied pendant le dîner. Que faites-vous ? » N’en doutons pas, pour savoir réagir dans ces cas-là, un coaching en self-control est bien plus utile que la lecture de La Princesse de Clèves !
Mais, attention, les membres du jury sont lucides, et ils déplorent- avec une nuance de fatalisme – le manque de candidats « issus de la diversité » (sociale, ethnique ?), ainsi que le « taux (désespérément bas) de féminisation »( 28.75%). Malgré des efforts acharnés d’ouverture, les promotions sont incurablement gangrénées par des légions de têtards blancs à lunette.
Sous la pluie d’une double critique, l’école de la haute administration essuie des feux croisés. D’un côté, la gauche culturelle pétrie de bourdieuseries lui reproche de fabriquer une élite d’héritiers bourgeois, qui, forts de leur triple capital économique, social et culturel, passent directement des grands lycées parisiens aux couloirs des ministères, en passant par la case IEP. De l’autre, la droite libérale déplore le bureaucratisme d’une institution désespérément hexagonale qui ne prépare pas suffisamment les futurs cadres aux enjeux de la mondialisation.
Comme le relevait Jean-Claude Michéa dans L’enseignement de l’ignorance (Climats, 1999), cette double critique épouse les intérêts du capitalisme libéral et de la culture de marché, véritable ruban de Moebius dont les deux faces, entrepreneuriale et égalitariste, produisent des managers délestés de tout héritage. Vieille rengaine que celle qui reproche à l’ENA d’être « une vieille idée scoute » arrimée à une conception poussiéreuse de l’intérêt général. Si seulement c’était vrai…

*Photo : L’école du Pouvoir, Arte.

Écoutes : C’est fini, Obama gentil…

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barack obama snowden

barack obama snowden

Alors que Barack Obama enchaîne à Berlin et Soweto les discours sur les grandes conquêtes des droits de l’Homme, l’Europe découvre avec stupéfaction que son allié le plus proche profite de ses installations otaniennes pour l’espionner et mieux la diviser. José Manuel Barroso, Herman van Rompuy et Catherine Ashton ne semblent toujours pas y croire et n’ont pas réagi.  Deux ans après l’affaire WikiLeaks et quelques mois après la manipulation de l’attentat de Benghazi, la rocambolesque cavale d’Edward Snowden, quelque part entre Moscou, Cuba et Quito, vient faire un peu plus la lumière sur la diplomatie Obama. Une politique étrangère tout en contraste avec la décennie Bush de l’après 11 septembre.
Après les deux mandats de Georges W. Bush, intellectuels, journalistes et diplomates européens ont accueilli la présidence Obama comme on attend le messie. Il est vrai que la guerre en Irak avait tenu une place importante, tant dans la campagne américaine que dans l’opinion européenne. Et Obama avait promis le retrait des troupes.
Ce qui fut chose faite. D’abord en Irak, et finalement en Afghanistan. Obama le pacifiste, le prix Nobel de la Paix a tenu ses promesses. L’Amérique guerrière et belliqueuse se retire, elle renoue avec le multilatéralisme des années Clinton…
Ce serait toutefois oublier que la fermeture maintes et maintes fois annoncée du centre pénitentiaire off-shore de Guantanamo perdure et nargue les lecteurs du Monde Diplomatique comme ceux du Courrier international. Lesquels croyaient peut-être passer de l’ombre à la lumière le 4 novembre 2008. Une ombre au tableau qui se cumule avec un emploi massif des drones en Somalie, au Yémen, au Pakistan, au Soudan… A faire rosir de jalousie Condoleeza Rice. Une manière de faire la guerre, certes un peu lâche, mais bien plus redoutable que les coûteux programmes de nation-building et de démocratisation civilisatrice des années Bush.
Aussi l’image d’un Président Obama indécis, faible et pacifiste, que l’on dépeint volontiers ici et là, est troublée. Peut être parce que notre cerveau est formaté par la dichotomie un peu niaise faucon/colombe qui se superpose à l’opposition républicain/démocrate dans bon nombre de commentaires sur la politique américaine. Une fable animalière avec, du côté des méchants, les faucons unilatéraux Georges W. Bush, Donald Rumsfeld et Dick Cheney. Autrement dit les républicains et les néoconservateurs. Et du côté des gentils, les pacifistes multilatéraux Barack Obama, Joe Biden et Hillary Clinton, en gros le camp démocrate. Un manichéisme que l’on aime dénoncer en Amérique mais finalement si français… Dans cette fable, pas de place pour Colin Powell, Robert Gates ou Susan Rice.
Ce manichéisme à la peau dure, résiste aux faits les plus évidents de l’Histoire. Jimmy Carter, avec son redoutable conseiller Zbigniew Bzrezinski, a souvent symbolisé le pacifisme béat alors qu’il a entamé une nouvelle ère de glaciation américano-soviétique et mis fin à la détente patiemment construite à la fin des années 60 par l’équipe républicaine de Richard Nixon et Henry Kissinger.  De même la prudence de la diplomatie de Bush père, y compris en Irak, a contrasté avec l’arrogance de Bill Clinton au Kosovo, notamment face à son homologue russe, Boris Eltsine.
Barack Obama, qui est probablement un des présidents américains les plus intelligents et les plus cultivés depuis Nixon, s’inscrit dans la même démarche weberienne que son illustre prédécesseur. Celle d’une politique réaliste qui sépare l’éthique de conviction individuelle de l’éthique de responsabilité collective de l’Homme d’Etat. Seul le froid calcul des conséquences détermine si l’action à mener est morale ou non. Le calcul en Syrie étant clairement négatif, Barack Obama freine autant que possible les ardeurs du Congrès, lui même sous pression des différents lobbies interventionnistes.
Cette approche conséquentialiste est à l’opposé de celle de G. W. Bush. Ce dernier, guidé par ses émotions et ses croyances, n’hésitait pas à partir en croisade un peu partout au Moyen-Orient. A rebours de cette politique à courte vue, Obama a initié un « reset » des relations américano-russe, pour briser une coalition possible entre Pékin et Moscou. Il a voulu réaffirmer l’alliance avec le Japon, les Philippines, l’Australie et le Vietnam par « un mouvement de pivot » vers le Pacifique de l’armée américaine. Un renforcement de l’encerclement naval de la Chine mené tout en maintenant un dialogue avec Pékin en Corée du Nord ou à Taïwan.
Au cours des printemps arabes, certains ont dit que l’Amérique d’Obama a été honteusement passive, à la remorque de la France et du Royaume-Uni en Libye et aujourd’hui en Syrie. D’autres ont déploré que le Département d’Etat ait semblé également indifférent au règlement du conflit israélo-palestinien. Une indifférence qui, en réalité, est une forme de prudence dont les nations européennes feraient bien de s’inspirer y compris en Iran ou Obama cherche à tout prix une solution politique. Au Pakistan, la diplomatie américaine est plus méfiante que sous la présidence du général Musharraf mais elle n’hésite pas à négocier avec les talibans lorsque c’est nécessaire.
Si la diplomatie très soft d’Obama est davantage axée sur le département d’État et la CIA que sur le Pentagone elle n’est donc pas pour autant plus pacifique qu’une autre. Elle est seulement plus habile et plus efficace. Obama a renoncé à déployer ses troupes un peu partout dans le monde, mais il n’a pas pour autant renoncé à la sécurité des américains et à la domination de l’Amérique sur le monde. Quitte à placer ses grandes oreilles aux quatre coins de la toile planétaire et à mettre sur écoute l’humanité entière.

*Photo : Barack Obama.

Politique pénale : pour un consensus républicain

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andre vallini ps insecurite

andre vallini ps insecurite

Causeur. D’une manière générale, quelle est votre vision du rôle de la prison ?
André Vallini[1. Avocat de profession, André Vallini est sénateur et président du Conseil général de l’Isère. En 2006, il a remarquablement présidé la commission parlementaire sur  l’affaire d’Outreau (avec son rapporteur l’UMP Philippe Houillon). Il était en charge de la justice dans la campagne Hollande.].Le premier rôle de la prison, c’est de protéger la société contre celui qui est considéré comme dangereux et qu’il faut mettre hors d’état de nuire. La privation de liberté a aussi une fonction punitive que je ne veux pas minorer. La punition est nécessaire. Mais elle doit aussi être un temps utile où on prépare le détenu à sa vie d’après. En effet, si les délinquants, a fortiori les criminels, doivent être punis aussi sévèrement que nécessaire, encore faut-il que leur mise à l’écart puisse les conduire sur le chemin de la rédemption, ou pour rester laïque, de la réintégration dans la société.
Dans la réforme en cours de préparation, la prison aura-t-elle toujours les missions que vous lui assignez ?
Si nous voulons être compris des quartiers populaires et des banlieues, où se trouvent les premières victimes de la délinquance, nous devons tenir un discours très clair : aucun délit, même le moins grave, ne doit échapper à une sanction car le facteur majeur de la récidive est, nous le savons tous, le sentiment d’impunité. Pour autant, l’enfermement n’est pas toujours la punition la plus efficace, notamment pour les primo-délinquants. Ne vaut-il pas mieux leur demander de réparer leur faute ? Les travaux d’intérêt général ne sont à cet égard pas assez développés.
Cette position tranche avec l’irénisme d’une partie de la gauche et des médias qui présentent volontiers les voyous comme des victimes…[access capability= »lire_inedits »]
Je le dis tout net : l’opinion publique en a assez qu’on lui explique pourquoi des délinquants sont devenus délinquants. Certes, la délinquance a des facteurs économiques, sociologiques ou sociaux : chômage de masse, précarité, échec scolaire, économie souterraine, urbanisme dégradé. Et nous devons les prendre en compte pour traiter les racines du mal et pas uniquement ses symptômes. Mais face à l’électorat, notamment populaire, si vous relativisez la responsabilité des délinquants, vous donnez le sentiment que vous cherchez à les excuser.
Cela signifie-t-il qu’il faille mentir au peuple ?
Au contraire, il faut avoir un discours de vérité pour rappeler qu’à conditions de vie équivalentes, avec les mêmes problèmes dans les mêmes quartiers, les uns deviennent délinquants, d’autres non. Certains se lèvent tôt, prennent le bus (quand il existe) pour aller travailler et être payés au SMIC, pendant que d’autres se lèvent à midi, traînent toute la journée, et le soir trafiquent de la drogue pour gagner en une soirée ce que celui qui s’est levé à 6 heures va gagner en un mois…
Ce qui nous amène à la question très sensible de la Justice des mineurs. Vous avez appelé le Président de la République à revenir aux principes de l’ordonnance de 1945, mais le mineur de 2013 est-il le même que celui de 1945 ?
Nicolas Sarkozy disait : « Un adolescent aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui de 1945, ne serait-ce que physiquement, il est beaucoup plus grand. » Ce critère de la différence de taille est stupide et, si je suis d’accord avec Nicolas Sarkozy pour dire que les adolescents ont changé, c’est dans le sens inverse de ce qu’il prétend. Ceux d’aujourd’hui sont confrontés à des risques bien plus grands que ceux des années 1950 : ils sont exposés du matin au soir – et parfois du soir au matin – à des images de violence, de sexe, et d’argent-roi. À quoi il faut ajouter les défaillances de l’Éducation nationale et la crise de la cellule familiale : du coup, ceux qui devraient leur inculquer des repères ne sont pas toujours au rendez-vous. C’est pourquoi les principes protecteurs de l’ordonnance de 1945 doivent être maintenus : primauté de l’éducatif sur le répressif, juridiction spécialisée, atténuation de la peine.
Croyez-vous vraiment que cet « humanisme » est efficace face à des jeunes caïds, capables de violence gratuite et privés de tout repère, comme vous l’avez souligné ?
Les « jeunes caïds » dont vous parlez doivent être pris en charge, dans des structures spécialisées dotées d’un encadrement strict comme les centres éducatifs fermés, qui donnent souvent de bons résultats, ou les établissements pénitentiaires pour mineurs. Cela nécessite beaucoup de moyens, mais c’est la seule façon de les remettre sur le droit chemin.
Y a-t-il une vision de gauche et une vision de droite de la Justice ?
Si le clivage droite/gauche est pertinent sur les questions fiscales ou sociales, en matière pénale, en revanche, nous devrions être d’accord puisque nous avons le même objectif : la sécurité des Français. Une approche dépassionnée de ces questions, sans idéologie du côté de la gauche ni démagogie du côté de la droite, pourrait faire émerger un consensus républicain en faveur d’une politique pénale à la fois efficace et respectueuse des principes fondamentaux. À condition de renoncer aux postures qui donnent bonne conscience aux uns, et aux impostures qui rapportent des voix aux autres.
Pendant la campagne de François Hollande, vous étiez chargé des questions de Justice et de laïcité. Qu’avez-vous pensé de l’arrêt de la Cour de cassation sur Baby Loup ?
La Cour de cassation a mis en lumière une lacune juridique : il faut donc modifier la législation. Quand la loi sur la burqa a été présentée à l’Assemblée, j’ai beaucoup réfléchi avant, finalement, de refuser de la voter. Aujourd’hui, je le regrette. À vouloir être trop démocrate, j’en oubliais d’être d’abord républicain. Certains principes, comme la laïcité ou l’égalité des hommes et des femmes, font partie de notre corpus à la fois constitutionnel et culturel. Si on veut vivre en France, on doit se conformer à ces principes.[/access]

*Photo : Parti socialiste. 

Mosco, his girlfriend and his cat

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La presse anglaise étonnera toujours le monde. Voilà que le  Sunday Time et le Daily Mail ont expliqué à leurs lecteurs que Pierre Moscovici avait complètement changé d’image de notre côté de la Manche, grâce à sa charmante compagne et son chat. Ces deux journaux britanniques décrivent un homme terne, ennuyeux -pour ne pas dire chiant- qui, par la grâce d’une rencontre avec une jeune femme, serait aujourd’hui un homme très en vue, accédant à une notoriété et une popularité étonnantes. Reconnaissons que cette information extraordinaire n’était pas parvenue jusqu’à nous. En lisant ces articles, je me suis rappelé d’un autre papier, paru il y a quelques semaines dans L’Est Républicain, consacré à la fiancée de notre ministre des Finances. Député de Montbéliard, ce dernier avait fait sa rencontre au Stade Bonal, antre du FC Sochaux, ce qui rend ce couple très sympathique aux yeux de votre serviteur. Chercheuse en philo, franc-comtoise et supportrice du FCSM, Marie-Charline Pacquot présente en effet des qualités incontestables. Et dans l’ER, justement, elle avait décidé de livrer un peu de son quotidien avec son ministre de compagnon, de trente ans son aîné. Outre leur passion commune pour la littérature dont Pierre peut parler à sa dulcinée jusqu’au bout de la nuit, un autre personnage émerge dans ce récit, le chat Hamlet. C’est ce félin distingué, dont le nom rappelle l’un des plus illustres  personnages de la littérature anglaise, qui aurait donc révolutionné l’image de Pierre Moscovici, l’arrachant à son destin de « Juppé de Montbé ». Par quel mystère les sujets de Sa Majesté ont-ils appris avant nous que Pierre et Marie-Charline, flanqués de Hamlet, pouvaient désormais légitimement disputer à Victoria et David Beckham le titre de couple le plus glamour du monde occidental, ouvrant à notre grand argentier les portes de l’Elysée dans un avenir plus proche qu’on ne le croit habituellement ? Ce mystère, je ne suis pas parvenu à le percer. Que celle ou celui qui est en possession d’informations en la matière[1. Agents de la NSA compris.] écrive à la rédaction de Causeur, qui me transmettra. 

NSA : L’Europe est moins victime que coupable

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snowden nsa ue

snowden nsa ue

« Comme d’habitude, nous ne ferons rien ». Cette phrase de Claude Cheysson, ministre des Affaires Étrangères de François Mitterrand au moment de l’instauration de l’état de guerre en Pologne en décembre 1981 pourrait tout à fait être prononcée aujourd’hui par les dirigeants européens, malgré le chœur d’indignation hypocrite entendu à la suite des dernières révélations d’Edward Snowden, relatives à l’espionnage de l’Union Européenne et de ses pays membres mis en place par les États-Unis.
Comment peut-on jouer les étonnés ? Depuis près de soixante-dix ans, l’Occident s’en est remis à la puissance américaine et à son parapluie. La construction européenne a accouché d’un nain stratégique, incapable de protéger ce qui lui reste de puissance économique. François Hollande, aussi crédible avec ses coups de menton que lorsqu’il annonce la baisse du chômage ? Manuel Barroso dont la fermeté vis-à-vis des États-Unis trouvera ses limites dans les discussions (déjà entamées) pour trouver son golden point de chute après son départ de la Commission ? Daniel Cohn-Bendit qui a goûté à tous les râteliers, mais avec une constante, se faire le fourrier de la « concurrence libre et non faussée » ? David Cameron, dernier représentant d’une dynastie des toy poodles de la Maison Blanche ? Bien sûr, qu’ils savaient, ou en tout cas s’en doutaient. Leurs protestations surjouées sont à peu près aussi crédibles que les promesses d’éclaircissements du Grand Frère Obama. Nonobstant leurs drastiques lois antitabac, les États-Unis nous enfumeront, et tout continuera comme avant. Il y a plusieurs raisons à cela.
Tout d’abord parce qu’éthique et politique font chambre à part depuis toujours et pour assez longtemps encore. Tant pis pour les doux rêves d’Edward Snowden. Voilà comment il a expliqué son geste,  dans une interview au Guardian : « Je ne veux pas vivre dans une société qui fait ce genre de choses. Je ne veux pas vivre dans un monde où tout ce que je fais et dit est enregistré. Ce n’est pas une chose avec laquelle je veux vivre ou que je veux supporter.  (…) Mon seul but est d’informer le public sur ce qui a été fait en son nom et ce qui est fait contre lui. » Cette belle appréciation morale se fracasse sur les réalités géopolitiques et géostratégiques. Qui peut sérieusement contester aux États-Unis le choix de mettre en place les outils destinés à préserver leur prééminence voire leur hégémonie ? De toute façon, ils l’ont toujours fait. Le réalisme, voire le cynisme font en général bon ménage avec la direction d’un État, avec la raison d’État. On peut sourire, lorsque l’on voit Obama aller se recueillir dans la cellule de Robben Island, en se rappelant que les USA, comme d’ailleurs  la France, ont longtemps soutenu l’apartheid. Il n’y avait pas que Jean-Marie Le Pen pour qualifier Mandela de terroriste, n’est-ce pas Mme Thatcher? À cette époque, les plus sûrs alliés de Mandela et de l’ANC étaient l’Union soviétique et Cuba…  Mais il y aura du monde aux obsèques de Madiba, beaucoup de monde.
Alors, je n’aimerais pas être à la place d’Edgar Snowden. Le sort des «lanceurs d’alerte » n’est en général pas enviable. Souvenons-nous de ces déserteurs de la Wehrmacht qui  avaient traversé les lignes le 21 juin 1941 pour prévenir l’URSS de l’agression imminente et que Staline avait fait fusiller comme provocateurs. La plupart des Américains considèrent Snowden comme un traître. Il a beaucoup d’amis  proclamés aujourd’hui de par le monde. Les rangs seront peut-être plus clairsemés demain.
Ensuite, puisque les protestations indignées seront à l’évidence sans effet, que faudrait-il faire? Malheureusement, rien, c’est  désormais trop tard.  Depuis plus de quinze ans, les États-Unis ont mis en place un système mondial de surveillance et de contrôle généralisé.  Ils se sont dotés, en bons réalistes, des moyens des cyberguerres qui s’annoncent. Les Russes et les Chinois, font probablement la même chose, mais pas avec les mêmes moyens.
«Ce système politico-industriel, technoscientifique et médiatique américain a mis en place depuis quinze ans un dispositif de prise de pouvoir qui se comporte aujourd’hui comme une Bastille imprenable »[1. Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin. Article publié sur Facebook le 11 juin 2013]. Celui-ci reposerait, d’après les spécialistes, sur deux fondements.
D’abord, la mise en mémoire globale, dans le centre de l’Utah géré par la NSA, de toutes les données  « ciblées » recueillies par des systèmes d’espionnage mis en place depuis des années. Mais aussi, l’ensemble des informations personnelles et économiques qui circulent dans les réseaux numériques mises par les milliards d’utilisateurs de l’Internet. Les informations  peuvent être piratées, mais, elles sont en général fournies par tous les grands opérateurs Facebook, Skype, Google, qui sont tous américains…
Ensuite, «les bases de données ainsi mémorisées sont dorénavant lues et analysées, non par des opérateurs humains qui en seraient incapables, mais par des programmes logiciels développés à partir de milliards de dollars de contrats par des entreprises de haute technologie spécialisées dans la recherche et le contrôle. »[2. Ibid.] Voilà le Big Brother, le vrai.
Et bien sûr, tout ceci au service de la république impériale, sur le terrain de la guerre économique ou sur d’autres champs d’affrontements. Avec le terrorisme pour parapluie.
Riposter, changer le rapport de force? Avons-nous les milliards et la volonté politique?
À l’époque de la guerre froide, la France s’était dotée de la force de frappe. Travail commencé par la IVe République et terminé par de Gaulle. Pour lutter, l’Europe d’aujourd’hui (à 28),  dispose de l’austérité, de l’euro et de Manuel Barroso. Cela risque de faire un peu juste.  Reste la méthode Cohn-Bendit : « si les Américains continuent, il faudra aller en justice… ». Voilà la solution ! Merci Dany !
La naïveté ou le moralisme n’empêchant pas le panache, on terminera par un petit salut à Julian Assange, Bradley Mannings et Edward Snowden. En leur souhaitant sincèrement bonne chance.

*Photo : European Council.

Il n’y a pas de justice people, Jean-Pierre Raffarin !

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jean pierre raffarin

jean pierre raffarin

Même quand Jean-Pierre Raffarin m’énerve, je l’aime bien.
Ancien Premier ministre, il se laisse aller parfois à un peu de vérité et délivre, mine de rien, des messages qui ne sont pas toujours dénués de sens.
Quand, par exemple, il déclare que « Sarkozy nourrit son énergie de l’antisarkozysme« , qu’Anne Hidalgo « est à fond alors que NKM a encore beaucoup de réserves » et qu’il a cette intuition que la politique de Nicolas Sarkozy était plus appréciée que sa personne alors que c’est l’inverse pour François Hollande, il me semble qu’il fait preuve de lucidité et qu’il échappe aux banalités sentencieuses proférées parfois quand il répugne à s’engager (Le Parisien).
Depuis quelque temps, Jean-Pierre Raffarin s’obstine, sans doute parce que la formule lui a plu et qu’il y tient, à dénoncer « la peopolisation de la justice » et « l’orchestration » des affaires.
Il énonce très précisément ceci quand il est questionné « sur ces politiques beaucoup cités dans des affaires judiciaires, Tapie, Guéant, Cahuzac, Sarkozy » : « Ce spectacle judiciaire est affligeant et démobilisant. Il occupe toute la scène nationale… Je vois bien la manœuvre qui consiste à salir tout le monde. On est dans une peopolisation de la justice, et tout est orchestré comme un spectacle« .
Cette salve va plaire évidemment à tous ceux qui soupçonnent la justice d’inventer les affaires qu’elle poursuit et d’être responsable du bruit médiatique qui entoure certaines d’entre elles.
Surtout, elle aurait ce pouvoir inouï d’imposer son rythme à l’univers politique et d’extraire de son carquois, à son gré, selon un tempo qui lui serait propre, des flèches à l’encontre de la gauche ou de la droite ou même, pire, destinées à combattre un seul camp et à protéger l’autre. Elle aurait de l’emprise sur le cours du temps et saurait faire se téléscoper miraculeusement les avancées judiciaires et les aléas politiques !
Qu’un reproche aussi absurde puisse naître dans le cerveau d’un responsable politique d’expérience montre à quel point la justice peut susciter de fantasmes et se voir prêter une influence redoutable et une capacité d’initiative hors du commun. Pour une institution qui n’est qu’une autorité, c’est beaucoup d’honneur !
Ce qui est mal compris, et parfois mal analysé, est l’impression qui est donnée depuis le mois de mai 2012. Tout ce qui est survenu sur le plan judiciaire, dans l’espace public et médiatique à partir de l’élection de François Hollande, à l’exception des turpitudes de Jérôme Cahuzac, n’a pas trouvé sa source au cours de ces derniers douze mois mais dans le quinquennat précédent.
Ce qui laisse croire à Jean-Pierre Raffarin, et sans doute à d’autres, que la justice « orchestre » ou « peopolise » résulte de l’avancement concomitant de plusieurs procédures « sensibles », à leur accélération technique qui tient probablement à une plus grande liberté laissée aux juges d’instruction.
D’ailleurs, penchons-nous sur cette expression de « peopolisation » qu’affectionne l’ancien premier ministre de Jacques Chirac.
Je n’imagine pas un instant qu’il puisse faire le grief aux magistrats instructeurs les plus en vue à cause de la nature de leurs dossiers de s’abandonner à la vanité médiatique alors que tout démontre au contraire qu’aussi bien à Paris qu’à Bordeaux, les plus réputés comme les moins connus cultivent une discrétion exemplaire qui paradoxalement leur a parfois été reprochée. On les déteste bavards et extravertis mais on ne les souhaite pas non plus murés.
Si on veut bien faire preuve de bonne foi et donc tenter de mieux appréhender les ressorts de la justice dans ses rapports avec les médias et les pouvoirs, il faut accepter que la peopolisation arrive souvent de manière indirecte et fortuite.
Elle est créée par les politiques qui par exemple s’en prennent aux juges plus que par ceux-ci qui n’en peuvent mais. Henri Guaino, notamment, a beaucoup fait, et tristement, pour la peopolisation en insultant Jean-Michel Gentil à plusieurs reprises et de la sorte il a évidemment placé ce magistrat au centre d’un débat public auquel, député, il était le seul à aspirer.
Je pourrais multiplier les exemples pour faire valoir que la sérénité légitimement exigée des juges n’est le plus souvent troublée que par les immixtions intempestives, au-delà de l’exercice normal de l’information, du contrôle, des voies de recours et de la vigilance citoyenne, de journalistes, d’avocats, de politiques et de citoyens plus soucieux de mettre le feu que de favoriser une administration tranquille de la justice.
Quant à ces personnalités citées qui « seraient salies » parce que « la manœuvre serait de salir tout le monde », cette assertion n’a pas l’ombre d’un fondement.
Qu’il y ait toujours eu, dans le domaine pénal, une justice plus spectaculaire que l’autre pour plusieurs motifs, notamment celui de la qualité des mis en cause, est une évidence et cette banalité explique aussi pourquoi naturellement la lumière rejaillit sur tel magistrat plutôt que sur tel autre. Que les médias s’attachent tout particulièrement à ces dossiers relève également d’un constat facile à opérer quotidiennement.
D’une part, ces procédures ne sont pas nées de rien et se rapportent à des données qui sont parvenues au niveau judiciaire grâce aux mécanismes de l’Etat de droit. Les magistrats recueillent en aval ce qui en amont a été accompli, fomenté ou soupçonné. Ils n’inventent pas, ils récoltent, instruisent puis jugent.
D’autre part, à côté de ces péripéties judiciairement et médiatiquement éclatantes – il y en a eu beaucoup ces dernières semaines -, existe une autre justice discrète, compétente, efficace je l’espère, qui accomplit sa tâche. Ce n’est pas parce qu’on ne parle pas d’elle et qu’on n’écrit pas sur les dossiers qu’elle traite qu’elle ne constitue pas un énorme et très utile contrepoids à la justice people inévitable et qui apparemment avance à bride abattue.
Que Jean-Pierre Raffarin veuille bien se lasser de ce concept parce qu’il est faux et ne correspond à rien de concret.
Il avait déjà, à propos de Nicolas Sarkozy, souligné qu’il fallait « arrêter la chasse ». C’était la même idée et la même erreur.
La justice n’invente pas le gibier. Elle s’occupe de lui, éventuellement le poursuit quand il s’est égaré ou qu’on l’a traîné sur ses terres.
Belle mission sans orchestration ni peopolisation.

*Photo : UMP.