Il est 22h. Je sors de garde, je rentre chez moi. Métro. Badauds. Fêtards frivoles. Décalage parfait.

Aujourd’hui, j’ai réanimé un enfant, pratiqué trois accouchements, fait une suture d’épisiotomie, une révision utérine, deux échographies, six consultations en urgence, trois examens cliniques de nouveau-nés, treize examens de femmes en travail. Toujours pas pissé, toujours pas mangé, depuis hier soir. Nuits, dimanches, fériés, gardes et re-gardes. Cinq années d’études avec concours de médecine. Le droit de prescrire, de diagnostiquer, de faire des arrêts de travail, le droit de se défendre devant la cour pénale en cas de problème. Pas de reconnaissance sociale ni salariale. Juste des « tu fais vraiment le plus beau métier du monde » « vous êtes les mains de Dieu sur la terre »… ça me fait une belle jambe. Et le plus drôle dans tout ça c’est que je suis en grève. Je viens de plonger dans les affres du récit de vie. J’abhorre pourtant les témoignages et le sentimentalisme ambiant mais avec ce que je viens de dire, les choses ont le mérite d’être claires.

Les sages-femmes font grève ! Si, si, promis ! Elles sont bien trop silencieuses à l’heure où tout le monde palabre, partout et tout le temps. La grève est timide et muette à l’heure où les actions violentes sont légion. Toujours pas de bonnets rouges, on devrait peut-être s’y mettre finalement. Les sages-femmes n’ont rien compris, elles ont tout faux, sur toute la ligne. Les cigognes françaises continuent même de trimer avec pour seule différence un brassard à leur bras. Vous savez pourquoi ? C’est parce qu’on a prêté un serment, qu’on obéit à une déontologie et que nous avons des patients en face de nous, pas des clients. Et ces patientes ce sont des femmes comme nous et leurs nourrissons, ce sont les nôtres, ce sont les vôtres.  Pour couronner le tout, elles négocient avec une ministre, madame Marisol Touraine qui a mis quinze jours à les recevoir, en les obligeant à arpenter les rues dans le froid comme si les couloirs des hôpitaux ne suffisaient pas. Elles sont bien braves les sages-femmes. Nos manifestations sont même applaudies, des  « bravo » et des « vous êtes des héroïnes méconnues, c’est un scandale » sont criés par les badauds. Les CRS sortent même de leur droit de réserve pour nous témoigner leur soutien. On continue à ne pas intéresser les journalistes. Des femmes qui soutiennent les femmes qui deviennent mères, ce n’est pas très vendeur apparemment.

Que veulent-elles ? Un statut conforme à leur situation : profession médicale dans le code de santé publique, avec la responsabilité qui va avec, sans oublier une annexe paramédicale dans les textes de législation hospitalière. Aïe, il y a comme un problème. Qui dit statut dit rémunération à la hauteur. Nous attendons.

On nous parle sans cesse de discriminations sexistes dans les salaires. Des femmes ? Nous en sommes, à 98%. Mesdames, messieurs du gouvernement, vous avez l’occasion de prouver que vous soutenez l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes. Faites-le.

Je suis un peu vexée, sacrément en colère même. Des milliers d’enfants sont passés entre mes mains. Des mains inlassables et bienfaisantes comme celles de mes confrères et de mes consœurs. A la fin de leurs journées, croyez-moi, les sages-femmes ne se demandent pas ce qu’elles ont fait, elles ne se posent pas non plus la question du sens de leurs actes.

Des secrets, on en a, j’en ai des tonnes. Sage-femme n’est pas un vain mot. J’assure le passage, je baptise même. Mais chut pour l’instant. J’aurai l’occasion de vous en reparler. Pour l’instant, je veux juste manger et me loger.

Il est une heure du matin. Ni fête, ni frivolité. Demain, je renquille, à 8h, je serai sur le pont – en salle d’accouchement. Et la rue en plus bientôt ?
S’il le faut.

*Photo : DURAND FLORENCE/SIPA. 00423172_000001.

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