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Timbuktu : un film à montrer dans les écoles

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Timbuktu islam djihadTrois minutes après le début de Timbuktu, l’ami avec le quel j’étais venu voir le film d’Abderrahmane Sissako avait quasiment les larmes aux yeux. Grand amateur (éclairé) de masques et de fétiches africains, voir des chefs-d’œuvres de la sculpture noire criblés de balles par des djihadistes l’avait bouleversé.

Timbuktu

Qu’aurait-il dit si le film, au lieu d’être fait par un Mauritano-malien, avait été dirigé par un Irakien et avait montré la conception toute personnelle de la Culture dont les hommes de Daesh ont fait preuve à Mossoul et à Nimroud ?
Timbuktu a eu, c’est le moins que l’on puisse dire, un destin contrasté. Célébré à Cannes, il a été « incompréhensiblement ignoré », dit Télérama ; « un mystère autant qu’un scandale », surenchérit Libé. Puis il s’est retrouvé multi-césarisé à Paris, avant d’être délibérément ignoré du jury du 24e Festival panafricain de Ouagadougou (Fespaco), qui s’est achevé ce samedi 7 mars : comme dit un blogueur du Monde, ce « pourrait n’être qu’une anecdote à classer au rayon « goûts et couleurs », si ce n’était aussi un geste de défiance à l’égard d’un cinéma dont l’exigence n’est pas seulement esthétique mais aussi morale et politique. »

À noter qu’ici aussi il a bien failli être censuré : un élu UMP de région parisienne l’avait déprogrammé pour ne pas heurter la sensibilité de ses concitoyens… Crapule !

Allons à l’essentiel : c’est un film splendide, esthétiquement irréprochable, drôle par moments, dramatique toujours, insoutenable parfois — sans complaisance de la part du réalisateur, dont le plan le plus dur est consacré à la mort d’une vache (bon, allez, il y a aussi une lapidation et des exécutions diverses, mais la trame est ainsi bâtie que l’on se rappelle principalement les animaux — la vache susdite, et une gazelle, traquée en 4×4 (« Toyota, la voiture du jihadiste ! »), sur laquelle les islamistes qui ont envahi Tombouctou tirent pour s’amuser.
Enfin, pour s’amuser… Ces gens ne plaisantent pas : qu’ils ordonnent à une marchande de poisson de mettre des gants, ou à un vieillard de faire un ourlet à son pantalon (Mahomet avait donc des braies qui remontaient à mi-mollet, qu’on se le dise), qu’ils appliquent la loi du talion pour un meurtre accidentel, condamnent une femme au fouet pour avoir chanté, confisquent un ballon (Mahomet ne jouait pas au foot, sachez-le) — ce qui laissent les jeunes Maliens libres de faire semblant de jouer (écho de la partie de tennis sans balle ni raquettes à la fin de Blow up) ou traquent un joueur de guitare, ils ne rient guère.
Ils ne sont pourtant ni caricaturés, ni même caricaturaux : ils sont les fonctionnaires froids d’un Islam de cauchemar. Sissako — on le lui a assez reproché — n’a même pas montré la façon élégante dont les fanatiques, en arrivant à Tombouctou, ont détruit 14 mausolées sur 16, et ont cherché à anéantir les centaines de milliers de parchemins précieux — ils sont arrivés tout de même à en brûler quelques milliers, c’est toujours ça de pris sur Satan, de toute façon, Mahomet ne savait pas lire, et l’Islam wahhabite n’a pas besoin de savants. Le réalisateur a pris soin, dans ses interviews, de se démarquer de cet extrémisme religieux : « C’était une urgence pour moi de raconter le drame de notre pays, le drame surtout de la ville de Tombouctou, qui a été prise en otage par des jeunes avec des valeurs qui ne sont partagées ni dans le pays, ni dans la sous-région, ni dans l’Islam tout simplement… »
Je veux bien que l’Islam soit, comme il dit, « pris en otage ». Mais sans Islam, il n’y aurait pas « ces gens ». Et sans l’armée française, ils y seraient encore — et ils y reviendront à la première occasion : Boko Aram vient de faire allégeance à l’Etat islamique, l’AQMI est l’armée de jonction entre les divers terrorismes. La nuit gagne, braves gens.
Les critiques pleuvent donc — ne pouvant attaquer ni sur la forme, ni sur le fond, les imbéciles invoquent le contexte : les personnages les plus sympathiques du film sont censés être Touaregs (pour faire plaisir aux Occidentaux, disent les esprits chagrins et africains), alors que le MLNA, qui lutte pour les revendications territoriales des nomades du désert, a opéré sa jonction avec l’AQMI. Et le narco-trafic, et la contrebande d’armes, et…
Et Sissako n’a pas fait un documentaire ! Il a fait un film de fiction (avec peu d’argent, 2 millions d’euros, c’est peanuts au regard des budgets du cinéma français, mais c’était suffisant : la — relative — pauvreté rend ingénieux, voir le cinéma militant anglais de l’après- Thatcher), extrêmement bien interprété, aussi bien par les professionnels qui y jouent que par les villageois d’Oualata (Tombouctou n’a fourni que quelques plans). Avec un sens du cadrage et de la couleur très abouti. On sent qu’il a fait des études dans de bons instituts cinématographiques — à Moscou au début des années 1980, en fait.

On sort de ce film ébranlé, c’est le moins que l’on puisse dire.
Dans la cohue, un couple devant nous papotait. L’homme était enthousiaste, sans réserves ; La femme en émit une qui n’était pas superfétatoire : « Ces salopards, disait-elle, sont tout de même presque sympathiques. Abdelkrim, par exemple [joué avec talent par Abel Jafri, un acteur français entr’aperçu dans la Passion du Christ] se lance dans une improvisation dansée style Béjart qui doit être assez loin des personnages réels qui l’ont inspiré. Inutile de présenter des assassins comme des colombes : convaincus un jour, cons vainqueurs toujours… »
Puis la conversation se poursuivit dans les méandres de l’islamo-fascisme…
Au total, un film qu’il faudrait montrer dans les écoles, si Najat Vallaud-Belkacem voulait vraiment défendre la culture et les valeurs laïques : on sort de là en se demandant comment on peut rester musulman, quand on sait que l’Islam, c’est ça — là-bas, et partout ailleurs, un de ces quatre.

 

PS. Le film passe, à Marseille, dans une seule (petite) salle d’un beau quartier (Rond-Point du Prado, pour ceux qui connaissent). Ailleurs, Bob l’éponge. La salle était comble — mais ce n’est pas là que les Quartiers Nord viendront voir ce petit bijou.

PPS. J’ai également vu Fifty Shades of Grey — en streaming et en accéléré. En dehors du fait que cela n’a rien à voir avec le vrai SM (mais alors, rien — c’est un film à vous faire prendre Nymphomaniac 2 pour un chef-d’œuvre), je ne saurais trop conseiller le lecteur avide (d’informations) de se reporter à l’excellent résumé que voici.

Assassinat du juge Nisman : entre péronisme et antisémitisme

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alberto nisman argentine

Le juge Alberto Nisman avait repris en charge le dossier de l’attaque terroriste sur la mutuelle juive AMIA, en Argentine, qui avait fait 85 morts et plus de 200 blessés en 1994. Il est décédé le 18 janvier 2015 d’un coup de feu à la tempe, quatre jours après avoir accusé la présidente Cristina Kirchner d’avoir protégé les suspects iraniens de l’attentat. Un mois plus tard, on ne savait toujours pas s’il s’agissait d’un suicide ou d’un assassinat[1. Depuis, une enquête privée réalisée à la demande de sa veuve, magistrate comme lui, a conclu à une exécution.].

En hommage au défunt et à sa cause, et en signe d’indignation face à l’inefficacité des enquêteurs, une marche silencieuse a été appelée par la famille du juge Nisman et plusieurs de ses collègues magistrats ainsi que par les représentants de l’AMIA, le 18 février dans le centre de Buenos-Aires. Selon les sources policières, plus de 400.000 personnes se sont rassemblées derrière la banderole noire « Hommage au juge Nisman. Marche du silence », pour défiler aux seuls cris sporadiques de « justice », « je suis Nisman », « nous sommes tous Nisman ».

Sous une pluie battante, les manifestants se sont dirigés jusqu’à la Place de Mai (face au palais présidentiel) où ils ont entonné l’hymne national. Sur les réseaux sociaux argentins, on a parlé de « Marche des parapluies » : une référence au nom que l’on avait donné à la manifestation – historique, elle aussi – organisée en 1994 pour protester contre l’attentat à la bombe de l’AMIA. Vingt et un ans plus tard, l’affaire n’est toujours pas résolue, et le juge Nisman peut être considéré comme la 86ème victime de cette attaque antisémite.

C’est précisément contre l’oubli et l’impunité de ces crimes que se sont mobilisés les Argentins. Bien que tout slogan politique ait été banni, cette marche a ranimé le souvenir d’autres manifestations de masse récentes qui ont secoué Buenos Aires : celle convoquée en 2008 par des organisations agricoles, en pleine crise du soja opposant le gouvernement Kirchner aux agriculteurs, ou encore le cacerolazo géant de 2012 contre la politique générale du gouvernement, et surtout contre la tentative de la présidente de modifier la Constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat.

La manifestation en hommage au juge Nisman ne pouvait que tourner à la convergence des critiques à l’encontre de Cristina Kirchner, et de son mode de gouvernement autocratique et erratique. Comme en 2012, la présidente souffre ainsi d’une nouvelle baisse de sa cote de popularité (élue en 2011 avec près de 54 %, elle chute encore de 32,5 % à 29,8 % après la mort de Nisman). Par ailleurs, les fractures au sein du Parti Justicialiste[2. Le parti péroniste a pris ce nom en 1972, alors que venait d’être levée l’interdiction qui le frappait depuis la chute de Perón en 1955.], et plus particulièrement les rivalités au sein du mouvement kirchnériste Frente para la Victoria, ont ouvert la voie à un sérieux concurrent pour l’élection présidentielle du 25 octobre 2015, Mauricio Macri (maire conservateur de Buenos-Aires lui-même indirectement impliqué de façon confuse dans l’enquête policière de l’AMIA) et à une remontée possible de l’ensemble des partis d’opposition pour les élections parlementaires qui renouvellent également la moitiés des chambre à cette même date.

La présidente a contribué elle-même à cette politisation, accusant l’opposition de récupérer l’affaire, qualifiant la marche de manifestation d’opposition et le mouvement de protestation de « Parti Judicaire » (jouant manifestement sur les mots « judiciaire » et « justicialiste ») : « Le 18 février n’est pas un hommage à un juge ni une demande insolite de justice mais le baptême du feu du Parti Judiciaire », a-t-elle déclaré. Problème : cette polarisation du débat politique et de la société, propre à toute stratégie populiste, se retourne aujourd’hui paradoxalement contre la leader néo-péroniste.

La lutte contre « l’impunité » a en effet constitué depuis les années 2000 la colonne vertébrale du discours kichnériste, relayé par des associations politisées comme les Mères de la place de Mai (tendance Hebe de Bonafini). Cette notion d’« impunité » s’est diffusée au départ autour de la question de la justice pour les crimes des dictatures, instrumentalisée de façon à effacer les jugements exemplaires imposés par le président radical Raul Alfonsin en 1985 (condamnant notamment le dictateur Videla à perpétuité, tandis qu’il sera gracié par la suite en 1990 par le président péroniste Carlos Menem). Puis elle s’est étendue dans les années 2000 aux « crimes sociaux », signalés par les actions à la limite de la légalité des piqueteros (barreurs de routes), et aux « crimes économiques », soumis à la justice populaire des escraches (scandales organisés devant les domiciles de personnages politiques accusés par l’opinion mais pas mis en cause par la justice).

Or aujourd’hui, ce sont ceux qui se révoltent contre les pratiques péronistes qui réclament justice et s’indignent contre l’impunité mise en œuvre par le pouvoir. Ce mouvement de protestation met alors en évidence deux thèmes traditionnels du péronisme : le justicialisme et un certain antisémitisme politique. Des liens entre péronisme et antisémitisme se sont en effet révélés dès les débuts du mouvement péroniste lui-même : le 17 octobre 1945, lors de la grande mobilisation pour libérer Perón, se sont produits « quelques désordres populaires à travers des provocations clairement antisémites ». Et dans les années 60, une enquête réalisée auprès d’ouvriers de la capitale fédérale fait apparaître que « la différence fondamentale entre les groupes péronistes et les autres réside dans leur opinion sur les Juifs » (voir Leonardo Senkman, El antisemitismo en la Argentina).

Ces souvenirs du péronisme historique ne peuvent qu’ajouter au trouble concernant les soupçons du juge Nisman quant à la tolérance, ou du moins l’indifférence, dont aurait fait preuve Cristina Kirchner face aux attentats antisémites passés. Ce qui l’aurait incitée à passer un accord en 2013 avec le gouvernement iranien, pour éviter les poursuites à l’encontre des terroristes supposés et étouffer définitivement l’affaire. La persistance d’anciens réseaux souterrains d’extrême-droite national-catholique et antisémite, dans différentes parties du pays, renforce encore le malaise des Argentins confrontés à ces vieux démons.

*Photo : Rodrigo Abd/AP/SIPA. AP21694969_000006.

L’ubuesque comédie de Manuel Valls

Manuel Valls Front National Michel OnfrayA tous ceux qui pensent que cynisme et démagogie sont deux domaines dans lesquels nos politiques savent déployer des trésors d’inventivité, l’intervention de Manuel Valls ce dimanche au micro de Jean-Pierre Elkabbach a fourni un cas d’école. Le premier ministre aura, en bon comédien, usé de tous les registres du pathos pour expliquer aux auditeurs d’Europe 1 à quel point il a peur que son pays « se fracasse sur le Front National ». A force de répéter combien il est angoissé, Manuel Valls a fini par inquiéter les journalistes. Elkabbach tenait donc, semble-t-il, à le rassurer : « On ne veut pas que vous soyez inquiets. Vous êtes le Premier ministre quand même. »

Manuel Valls n’a pas lésiné sur la potion anxiogène, convoquant tout le ban et l’arrière-ban des croquemitaines politiques, du retour des années trente à la honte subie par la France des Droits de l’Homme basculant dans le nationalisme, jusqu’à l’Etat Islamique, mis presque sur le même plan que le Front National. A la fin de l’intervention du Premier ministre, en effet, on aura compris que la France est confrontée d’un côté au péril représenté par 1400 djihadistes potentiels, et de l’autre par les électeurs FN qui ont quant à eux la détestable habitude de faire sauter les urnes.

Plus outrageusement expressionniste qu’une vedette du cinéma allemand des années 20, Manuel Valls a surjoué la panique pendant cinquante minutes, posant en homme aux abois venu supplier les électeurs de ne pas commettre l’irréparable aux cantonales. A savoir : infliger au Parti socialiste une dégelée encore plus mémorable que celle des européennes. Tour à tour indigné et éploré, il a successivement recouru à tous les registres de l’art dramatique, passant du « ce n’est pas possible je n’en crois pas mes yeux » à « pitié vous ne pouvez pas faire ça », jusqu’à « voter FN après Charlie ce serait salaud » et « j’ai mal à mon esprit du 11 janvier ».

Raymond Aron écrivait que tout régime s’appuie sur la foi ou la terreur pour s’imposer, et que la démocratie privilégie le consensus. Manuel Valls aura choisi d’écarter la foi comme le consensus pour jouer la carte de la terreur. Et traditionnellement, on sait que la terreur s’accompagne de purges, élément moteur de toute idéologie conquérante et sourcilleuse. Après donc avoir tancé les futurs électeurs du Front national et les futurs abstentionnistes, et tous ceux qui auraient la mauvaise idée d’aller voter à droite et surtout pas pour le PS, Manuel Valls a ressorti les bonnes vieilles listes noires de la naphtaline afin de désigner les « éléments indésirables ».

« Qu’on m’apporte le crochet à fascistes ! » aurait pu exiger notre ubuesque ministre pour plagier Alfred Jarry.

« – Fasciste numéro un, avance ! Et décline ton identité !
– Michel Onfray, Sire, philosophe à grand tirage et en rupture de ban.
– De quoi t’accuse-t-on Michel Onfray ?
– D’avoir dit que je préférais un Alain de Benoist qui dit quelque chose de juste à un Bernard-Henri Lévy qui dit une connerie. En général, il faut reconnaître que ça provoque moins de bombardements, Sire.
– A la trappe !!! »

L’heure est à la condamnation, pas à l’autocritique. Si Valls n’est pas avare d’anathèmes et de larmes, pour fustiger les intellectuels déviationnistes et exprimer sa crainte de voir le pays livré au djihad et au FN, il retrouve instantanément superbe et arrogance pour écarter toute ébauche de discours critique vis-à-vis du gouvernement, du Parti socialiste… ou de lui-même. Ainsi va-t-il presque jusqu’à recadrer Elkabbach, lorsque celui-ci lui fait remarquer que trente années d’antifascisme lacrymal n’ont guère fait que renforcer le FN. Il n’est pas difficile de deviner, d’ailleurs, que cette séance de culpabilisation bruyante aura sans doute les mêmes effets – pour les mêmes causes – sur les votes du 21 mars prochain.

A croire que, finalement, ses numéros de panique surjouée, de bravades et de coups de menton républicains consistent en réalité à jouer la politique du pire : braquer définitivement l’électorat FN, attendre que la droite de gouvernement soit totalement siphonnée et la société française traversée par des clivages insurmontables, puis présenter le PS comme le dernier rempart républicain en 2017. Allons-donc, comment imaginer un calcul aussi cynique et une telle hypocrisie derrière les trémolos et les sanglots de Manuel Valls ? Ça ne ressemblerait tout de même pas au Parti socialiste de se servir du Front national comme tremplin et d’instrumentaliser dangereusement les peurs et les ferments de sécession qui travaillent la société française pour conserver à tout prix le pouvoir. Pas leur genre, ça, n’est-ce pas. Qu’en dit le Père Ubu ?

« – Qu’as-tu donc à pigner, Mère Ubu ?
– Tu es trop féroce, Père Ubu.
– Eh ! Je m’enrichis ! »

*Photo : Wikimédia Commons

TGV Sud-Ouest : des rails dans le Sauternes

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J’avais laissé Simon Charbonneau fin août sur un quai de la gare de Bordeaux. Ce petit homme trapu rencontré lors d’une discussion impromptue à l’université d’été des Verts m’avait alors invité à lui rendre visite dans son fief de Bergerac. Six mois plus tard, ce chenapan décroissant de 73 ans, universitaire à la retraite, spécialiste du droit de l’environnement, répond à mon message de vœux : « Parmi les dossiers de grands projets inutiles en Aquitaine, c’est sans doute celui du programme de ligne à grande vitesse Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Espagne qui représente le plus d’intérêt ! Vous avez là un magnifique reportage à faire sur le thème des délires de la croissance qui fascine tant nos grands élus ! » Heureux comme un pape, je lis ce mail écrit avec l’accent chantant du Sud-Ouest comme un signal de la providence : en pleine psychose post-attentats, le rat des villes que je suis exulte de quitter le smog parisien pour la petite maison des bords de la Dordogne qu’habite Simon à Bergerac.

Bordeaux-Dax et Bordeaux-Toulouse, deux lignes de TGV, aux tracés parfois distants d’à peine quelques kilomètres, pourraient donc voir le jour d’ici une dizaine d’années : dans le Sud-Ouest, on voit grand. Le GPSO, sigle techno de Grand projet ferroviaire du Sud-Ouest, traversera les paysages enchanteurs du Bordelais, des Landes et de la vallée de la Garonne. Pour les associations écologistes locales, rejointes par un nombre grandissant d’acteurs de l’économie régionale, cet attentat contre l’environnement ne répond à aucun besoin réel, sinon celui d’étancher la soif de gloire de quelques barons issus de la décentralisation, à commencer par le grand connétable d’Aquitaine, Alain Rousset, qui préside la Région depuis 1998.

Pourrait-on assister à un remake, un Notre-Dame-des-Landes girondin, ou un Sivens landais ? Et si une bataille se prépare, sera-t-elle celle de la Raison des limites contre l’ubris de la technique ou plutôt la résistance de l’archaïsme à la glorieuse course du Progrès ? J’ai bien ma petite idée, mais en bon petit soldat du journalisme, je vais me rendre sur le fameux terrain et tenter d’écouter impartialement toutes les parties.

Je commence par contacter la SNCF ainsi que le maître d’œuvre du futur chantier, Réseau ferré de France, qui supervise la construction de rails. Après plusieurs coups de fil, une responsable de la communication peu loquace me répond… qu’elle ne peut pas me répondre ! « Je suis navrée, mais nous ne communiquons absolument pas sur ce dossier, monsieur. » Soit, sans doute est-ce la période qui veut cela : l’enquête publique s’est achevée fin décembre et, à l’heure où nous imprimons, riverains, élus comme associations attendent fébrilement les rapports de la commission d’enquête sur la rentabilité et l’impact écologique dudit GPSO. À moins qu’un caillou de dernière minute ait arrêté l’implacable mécanisme de la décision administrative, les rapports ouvriront la voie à la publication par le préfet de la déclaration d’utilité publique, véritable coup d’envoi du projet – sans que cela n’augure de la date des travaux. Mais si le GPSO obtient cet aval gouvernemental, ses adversaires n’auront plus comme recours que le dépôt d’une plainte auprès de la Cour européenne de justice.

Le projet étant financé moitié par l’État et les collectivités locales, moitié par le privé, il est prévu que les conseils régionaux d’Aquitaine et de Midi-Pyrénées mettent la main à la poche. D’où la décision de réaliser le tronçon Bordeaux-Toulouse, déjà desservi par bon nombre de trains régionaux.[access capability= »lire_inedits »] C’était la condition posée par la Région Midi-Pyrénées pour mettre au pot.

Bon voisin, Alain Rousset ne manque jamais une occasion de défendre la double ligne grande vitesse. Manque de pot, son attaché de presse m’éconduit vertement : « Il y a peu de chances pour que je donne suite à votre demande ; si vous étiez la presse régionale, ce serait une autre histoire, mais…» Message reçu : le moins de vagues possible. Inutile de se faire remarquer, on ne sait jamais, ça pourrait dégénérer en débat, et ça Rousset n’y tient guère. D’obscurantistes écolos ont décrété une « fatwa » contre son grand dessein ferroviaire, fin de l’histoire. On ne discute pas avec le passé. Justement, j’aurais aimé tendre le micro au Salman Rushdie aquitain, mais mon interlocuteur ne veut rien entendre. Las, tel Jean-Claude Dusse, le destin me condamne à chercher les causes de ce double râteau. Cette mystérieuse aversion pour la gloire médiatique cache certainement un loup.

Rien de très exaltant, à vrai dire : le cocktail habituel de vanités et d’illusions, d’appétits et d’ambitions, qui accompagne l’activité humaine en général et publique en particulier. Assis à la meilleure table de Bergerac, je goûte les explications de Simon Charbonneau : « La décentralisation a donné beaucoup de pouvoirs aux grands féodaux comme Rousset qui gardent l’œil rivé sur les Trente Glorieuses. Rousset justifie le projet en invoquant l’argument du ferroutage, censé désengorger les routes, donc moins polluer, mais c’est un leurre : la SNCF abandonne de plus en plus le fret. » Sur ses conseils, je pars interroger son amie Denise Cassou, l’une des chevilles ouvrières du mouvement anti-GPSO, qui milite à ses côtés au sein de la Sepanso (Société pour l’étude, la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest, voir encadré). Denise ne fait pas dans le lyrisme écolo, plutôt dans la sécheresse des faits : « Alors que les rapports prospectifs tablaient sur une explosion de la fréquentation des TGV, c’est le trafic des TER en Sud-Gironde qui a bondi de 30 % en quelques années pendant que celui des lignes à grande vitesse stagnait. La Région n’a pas anticipé cette évolution, alors qu’il aurait suffi de mettre la signalisation aux normes pour mieux organiser le trafic régional, ce qui ne requiert pas d’investissements énormes. Au lieu de cela, on déshabille les TER en supprimant des dessertes de gares », m’explique cette dynamique quinqua coordinatrice de la Coordination vigilance ligne grande vitesse. Il faut bien avouer que le Parisien en goguette dans la région s’étonne de ne pas trouver le moindre tortillard parcourant le trajet Bergerac-Périgueux. Pour relier les deux capitales de la Dordogne, distantes seulement d’une cinquantaine de kilomètres, le touriste doit faire un long détour par Libourne, qui le fait arriver en… deux heures. À ce train-là, autant louer une charrette à bras !

À en croire les associations écolos, les deux principaux bienfaits attendus du GPSO tombent à l’eau : le désenclavement de la région, et la dépollution. Un militant béarnais du Mouvement écologiste indépendant (MEI) d’Antoine Waechter m’indique que les autorités ont beau déplorer l’existence d’un « mur de camions » sur la route de l’Espagne, dans les faits, les infrastructures routières ne cessent de se développer, comme en témoigne l’inauguration de l’autoroute Bordeaux-Pau il y a trois ans. Sur le chapitre du désenclavement, les partisans du GPSO ont dû oublier de lire le rapport de la Cour des comptes l’an dernier[1. « La grande vitesse ferroviaire : un modèle porté au-delà de sa pertinence », rapport remis le 23 octobre 2014 au gouvernement.] : « Une politique de transport reposant sur un rôle presque exclusif de la grande vitesse ferroviaire accentue plutôt les inégalités des territoires qu’elle ne les atténue », concluait l’auguste maison, qu’on ne sait pas adepte de l’écologie radicale. Mais si la vitesse est un droit sacré, les nuisances qu’elle engendre sont de regrettables dommages collatéraux, et les millions d’euros dépensés pour chaque minute gagnée alors que la SNCF et RFF croulent déjà sous les dettes, le prix à payer pour entrer dans le futur.

Parole d’écolo, il y a souvent du bon à préférer le train à l’auto, comme l’admet Denise : « Au départ, la Sepanso et les Verts étaient partagés. Contre la voiture, extrêmement polluante, nous avons une préférence spontanée pour le train. Certains Verts nous soupçonnaient de simple “nimbysme” » (Nimby est l’acronyme de Not in My Back Yard : « Pas de ça chez moi »). Quand elle déroule son argumentaire, l’affaire paraît plutôt relever du bon sens. À entendre Denise prêcher dans les villes et villages de Sud-Gironde, les autochtones ont au moins compris que le TGV allait leur filer sous le nez. Aux alentours de Langon, une bourgade du coin, les pouvoirs publics ont fait miroiter aux habitants une simple « halte », à distinguer de la gare. Traduction : le TGV y passera à toute berzingue – 340 km/h en moyenne – sans s’arrêter, mais l’on promet d’hypothétiques TER ultrarapides…

La mobilisation du réseau associatif sud-girondin a peut-être contribué à retourner un tégéviste convaincu, le député du cru Gilles Savary. Ce socialiste bon teint maîtrise parfaitement la question des transports. Denise se souvient d’une réunion publique, en février 2012, où Savary affirmait mordicus que les lignes à grande vitesse favorisaient le développement économique. Désormais il se répand dans la presse contre le tout-TGV – et au passage contre son frère ennemi Rousset. Savary aurait-il reçu la révélation de la volonté populaire ou été touché par la grâce de l’écologie ? Rien n’est moins sûr. Ses arguments sont comptables – donc imparables. Il en égrène trois: primo, « il n’y a plus la manne céleste des subventions pour équilibrer les déficits » ; secundo, « le coût kilométrique d’une ligne grande vitesse est en croissance » ; tertio, les usagers délaissent de plus en plus l’onéreux TGV au profit de voyages low cost (avion, covoiturage, etc.)[2. Journal des entreprises, janvier 2015.].

En lisant cet argumentaire bien rodé, je songe aux mots de Simon Charbonneau : « Il faut combattre l’adversaire sur son propre terrain, le piéger sur ses propres critères : rentabilité, efficacité, utilité – car les seules limites à la croissance, c’est le fric ! » Ironiquement, ce rêve de capitaliste – 13 milliards d’euros tout de même – pourrait bien périr de l’austérité et ne jamais voir le jour, même à l’horizon lointain de 2027, faute d’argent dans les caisses publiques. Pris dans son élan médiatique, Gilles Savary lâche une bombe nucléaire : il existe un contre-projet de RFF qui ne coûte que 2 milliards, et « qu’il est interdit d’évoquer ». RFF a démenti…

Si Savary a viré de bord, c’est un peu tout de même parce que sa circonscription est située à un emplacement-clé du tracé. Au terme des 55 kilomètres de tronçon commun entre Bordeaux-Dax et Bordeaux-Toulouse, un « triangle ferroviaire » scinde les deux lignes au niveau du Sauternais. Une région cruciale, aux confins du Sud-Gironde et du Lot-et-Garonne, qui représente « l’un des sites économiques les plus précieux de tout le grand Sud-Ouest (avec des) zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique. » C’est exceptionnel, rappelle le député. D’après les associations de protection de la nature, l’irruption d’un train à grande vitesse perturbera une trentaine de cours d’eau et plusieurs zones humides sur le bassin versant de la Ciron, rivière au niveau de biodiversité floristique, faunistique et biologique exceptionnel.

Réseau ferré de France semble avoir anticipé ces dégradations par le rachat de terres à transformer en zones humides destinées à remplacer les espaces naturels qu’elle s’apprête à détruire. « C’est bien le comble de la démesure technicienne que de prétendre recréer la nature comme si l’espace était extensible à l’infini », s’afflige Simon Charbonneau.

Les objecteurs de croissance maugréent mais Prométhée serait fier de ses petits. Tout de même, un TGV dans le Sauternes, ça ne sonne pas très bien, même si le célèbre vignoble n’est pas menacé. Ou pas directement. Sensibilisés par les associations environnementales, les viticulteurs viennent de prendre conscience que le charivari du TGV menacerait le micro-climat de la région. Les brouillards favorisent en effet la production de pourriture noble, sous la forme d’un champignon qui donne toute sa saveur au Sauternes. En réchauffant la température, le GPSO bouleverserait des cépages entiers, autrement dit toute une économie – et tout un art. Connaissant la puissance du lobby sauternais, malgré les dénégations rassurantes des défenseurs du TGV, mon petit doigt me dit que c’est ici qu’aura lieu la mère de toutes les batailles. D’ores et déjà, Savary laisse planer le risque d’une ZAD. Zone à défendre : ces trois mots font grincer des dents au sommet de l’État depuis qu’une poignée d’écolos post-hippies paralyse le chantier de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes. Au sud, c’est l’édification du barrage de Sivens qui stagne depuis des mois, avec un mort, victime expiatoire du bal tragique que jouent zadistes et CRS.

On imagine mal, cependant, les riverains des 327 kilomètres de voie se tenir la main dans une ZAD festive et champêtre. Car ce groupe fabriqué par la raison technico-administrative n’est même pas soudé par une communauté d’intérêts. Ainsi, tant que l’épée de Damoclès des travaux reste suspendue au-dessus de leur tête, les exploitants agricoles dont les terrains sont traversés par le tracé des lignes TGV voient fondre la valeur de leurs biens, devenus invendables. Inversement, à quelques kilomètres des futurs rails, là où on peut avoir les avantages de la grande vitesse sans en subir les nuisances, les prix de l’immobilier ont commencé à grimper. Même s’il ne roule jamais, le TGV Sud-Ouest aura fait quelques heureux.

Joseph Bonotto, un petit paysan lot-et-garonnais, n’entend pas laisser la main invisible du marché massacrer nos campagnes. Dans le village de Sainte-Colombe-en-Bruilhois, il a mis un de ses terrains à la disposition de quelques apprentis zadistes, moins pour s’opposer au GPSO, qui devrait passer près de ses champs, que pour empêcher l’implantation d’une zone d’activité économique et commerciale en bordure de la ligne Bordeaux-Toulouse. Toutes les voies de recours juridiques étant épuisées, la bande à Bonotto devra trouver la formule magique pour enrôler les anti-TGV dans son combat contre la galerie-marchandisation du monde.

À mon tour de prendre un peu de champ. Dans le salon de Simon Charbonneau, entre ses étagères pleines à craquer ployant sous les livres, je sonde mon hôte sur la pertinence du « zadisme ». Il y a deux ans, Jacques de Guillebon avait eu l’heur de visiter des cabanes exhibant des panneaux contre la « transphobie » dans le bocage nantais, incongruité qui laisse Charbonneau junior songeur. « Il faut bien résister, de manière citoyenne, sans que cela soit qualifié de terrorisme, mais les formes folkloriques de lutte s’avèrent contre-productives. Surtout quand elles dérivent dans des combats périphériques qui reviennent à nier l’anthropologie humaine. » Je reconnais là l’écologisme intégral de son père, Bernard (1910-1986), intellectuel un temps proche du personnalisme chrétien sans en épouser la foi. Simon, l’agnostique « tourné vers le spirituel », chasseur de bécasses, à la fois lecteur du protestant Ellul et de l’orthodoxe Berdiaev, a repris à son compte l’écolo-conservatisme paternel. Preuve que son amour de la nature l’affranchit des vieux clivages, Simon me présente son acolyte « anarcho-syndicaliste » Michel André, président de la Sepanso-Bergerac, avec lequel il s’entend comme larron en foire. Bien que Bergerac ne soit pas directement concerné par les projets de TGV, j’interroge Michel de but en blanc : « Si les travaux démarraient un jour, faudra-t-il tenir une ZAD ? » Il me lâche cette réponse de Normand : « À votre âge, j’aurais été zadiste. D’un côté, c’est un mouvement pacifique, qu’il faut soutenir contre les dérives violentes. De l’autre, les zadistes vivent et agissent trop souvent à l’instant T et font preuve de sectarisme à l’encontre de ceux qui ne pensent pas exactement comme eux. »

Ce retraité de l’aéronautique à l’abord primesautier et à la crinière grisonnante s’est converti à l’écologisme après avoir été « amoureux de Concorde ». Nantais installé en Dordogne depuis une quinzaine d’années, il connaît sur le bout des doigts le bocage qui sert de camping géant aux opposants chevelus à Notre-Dame-des-Landes. Un précédent dont cet ancien électron libre du Parti communiste et de la CGT dresse un bilan globalement négatif : « La ZAD a viré au bidonville, ce qui exaspère les riverains, pourtant eux aussi opposés au projet d’aéroport. À force de voir débouler des punks à chiens, pendant que les vols se multiplient, les gens du coin sont devenus hostiles aux zadistes, dont certains ne sont là que pour fumer le chichon. » Rigolard, Michel se gausse de l’amateurisme de ces « mercenaires » du combat écolo, aussi hors-sol que des traders de la Défense. Une délégation des zadistes du Lot-et-Garonne ayant sollicité son soutien, il a néanmoins cautionné leur démarche, qu’il juge radicalement différente de l’esprit de chapelle gauchiste Notre-Dame-des-Landais. Mais si les choses devenaient vraiment sérieuses, « il faudrait préparer les hommes et le terrain, de façon à assurer la sécurité, organiser l’alimentation, et fournir les matières premières nécessaires pour construire les cabanes, sans se mettre la population locale à dos ».

Ici, parvenir à s’aliéner une population massivement hostile au GPSO – à 85 %, selon les avis exprimés lors des débats publics – serait un véritable exploit. Reste qu’il y a parfois un abîme des paroles aux actes. Alors qu’il bataillait pour obtenir le micro dans les cortèges anti-GPSO, le Vert Noël Mamère s’est ainsi montré bien plus conciliant dans sa contribution à l’enquête publique, se contentant d’énumérer les conditions nécessaires à la mise en œuvre du projet. Il se murmure que le député-maire de Bègles projette d’intégrer à la métropole d’un million d’habitants dont Alain Juppé rêve pour Bordeaux, bientôt relié à Paris en deux heures par un TGV quasi-supersonique. Bizarrement, aucun journaliste ne s’est offusqué de ce manquement à la parole donnée… Contrairement à Simon Charbonneau, qui côtoya jadis Mamère du haut de sa chaire universitaire : « L’activité militante fait beaucoup réfléchir sur les limites de la démocratie dite représentative », lâche-t-il avec une pointe de dépit. Denise renchérit : « On fait semblant de nous écouter, avec des parodies de débats publics, mais le scénario est déjà écrit. » Cela rappelle à Simon la bataille menée contre le projet de métro bordelais au début des années 1990. Chaban avait ouvert le débat organisé à la va-vite dans un cinéma : « Messieurs, la concertation est ouverte mais le projet est bouclé ! » Au moins ne parlait-on pas de démocratie participative. Vingt ans plus tard, le mot est sur toutes les bouches, mais rien n’a changé. Le gouvernement vient de publier le décret d’utilité publique de la ligne TGV Poitiers-Limoges, avec la bénédiction d’un Président de la République que l’on sait très attaché aux destinées du Limousin. Mais contre l’avis du Conseil d’Etat et celui du président de la SNCF lui-même. Dans les pires cauchemars de Denise, Simon et les autres, un scénario similaire pourrait sauver le TGV Sud-Ouest en 2017 si le maire de Bordeaux gravissait les marches de l’Elysée. Moi qui cherchais justement une raison de ne pas voter Juppé…

La Sepanso, quèsaco ?

Née en 1969 avec le soutien actif des penseurs écologistes Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, la Société pour l’étude, la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest est un cas quasi unique en France. Il est rare qu’une association environnementale bénéficie du parrainage de deux intellectuels de cette trempe. Amis et frères d’armes, Ellul et Charbonneau ont engagé la Sepanso sur deux fronts : l’aménagement de la côte Aquitaine et la construction de la centrale nucléaire du Blayais, sur l’estuaire de la Gironde, en pleine zone inondable ! Deux combats perdus dans les années 1970 qui n’empêchent pas leurs militants de poursuivre la lutte en vivant essentiellement des cotisations des adhérents – 1 500 membres en Aquitaine. Basée sur le bénévolat, la Sepanso gère cependant plusieurs réserves naturelles au moyen de subventions publiques. Très impliquée dans la mobilisation anti-TGV en Aquitaine, l’association a pu compter sur le soutien d’élus et de citoyens très mobilisés, notamment dans le Sud-Gironde et au Pays basque. Quoiqu’affiliée à France nature environnement, la Sepanso conteste la ligne ondoyante de ce réseau associatif qui co-organisera avec l’État la conférence de Paris sur le climat à la fin de l’année 2015.

 

Chronologie du Grand projet ferroviaire du Sud-Ouest (GPSO)

–        Mai 1991 : le Comité interministériel d’aménagement du territoire inscrit le projet de ligne Bordeaux-Toulouse dans le schéma directeur des lignes à grande vitesse.

–        2002-2005 : études préalables de Réseau ferré de France.

–        Juin-novembre 2005 et août-décembre 2006 : débats publics

–        Octobre-décembre 2014 : enquêtes publiques

–        Décembre 2014 : création d’une ZAD à Sainte-Colombe-en-Bruilhoispour lutter contre une zone d’activité commerciale en bordure de la ligne Bordeaux-Toulouse.

–        Fin février-mars 2015 : future remise du rapport des commissaires enquêteurs sur l’ensemble du GPSO.

–        2027 : fin des travaux ?
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*Image : Soleil.

Chrétiens : pendant ce temps, en Occident…

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Chrétiens Occident profanation cimetière égliseAlors que des centaines de milliers de chrétiens d’Orient sont martyrisées au nom de leur foi, la France fait figure de refuge pour ces Arabes que les islamistes appellent « adorateurs de la Croix ». Ici, on ne tue pas un chrétien parce qu’il est chrétien. Mais les églises et autres cimetières ne sont pas pour autant épargnés. Tandis que l’on nous parle quotidiennement d’une flambée de l’« islamophobie », il semble que les actes antichrétiens passent toujours à l’as.

Exemple : la semaine dernière, dans la commune de Maisse, en Essonne, a eu lieu un fait divers tout juste relayé, en quelques lignes, par le site web du Parisien et une gazette locale. Mercredi 4 mars au matin, le Père Lucien Zomahoun, prêtre de la paroisse, se rend à l’église et découvre « un vrai champ de bataille » : décorations renversées dans le cœur, bancs entassés et brûlés… « J’ai eu peur, nous confie-t-il. On n’a jamais été inquiétés, mais dans le bus ou ailleurs, on entend souvent des jeunes menacer de brûler des églises. » Il prévient donc les gendarmes, qui interpelleront dans l’après-midi un jeune homme de 25 ans. Déséquilibré, celui-ci sera interné à sa sortie de garde à vue.

Le lendemain soir, vers 21h30, ce sont en revanche deux hommes cagoulés qui débarquent dans une église évangélique de la Courneuve. Armés de fusils à canon scié, ils menacent les cinq fidèles présents, pour les délester de leurs téléphones portables et sacs à main, puis prennent la fuite. Une enquête sera ouverte suite aux plaintes déposées par les victimes. Mais encore une fois, la nouvelle ne fera l’objet que d’une ou deux brèves sur Internet. Ce genre d’actes criminels, bien éloignés des incivilités telles que tags ou injures, n’intéressent manifestement pas beaucoup les médias nationaux.

Selon les chiffres du ministère de l’Interieur, les édifices religieux et les cimetières chrétiens subissent chaque année plus de 80% des dégâts infligés à l’ensemble des lieux de culte français. Mais personne ne parle de « christianophobie », et pour cause : « S’agissant d’une éventuelle recension des actes antichrétiens à l’instar de celles qui sont effectuées pour les actes antisémites et les actes antimusulmans, les responsables des différentes églises (sic) et confessions chrétiennes n’ont jamais fait part de la demande d’un indicateur spécifique auprès des pouvoirs publics », précisait en avril 2013 le ministère, en réponse à une question écrite posée quelques mois plus tôt par Marc Le Fur, député UMP des Côtes d’Armor.

En clair, les chrétiens français n’ont jamais souhaité se présenter comme les cibles d’une « phobie » particulière. Ce choix d’éviter la concurrence victimaire consiste sans doute de leur part à ne pas communautariser la question des dégradations de lieux de culte, également réprimées par la loi quelle qu’en soit la motivation. L’Eglise de France, meilleure alliée de la République « une et indivisible », qui l’eût cru ? C’est pourtant tout à son honneur en ces temps de repli communautaire, et alors que le PS – oui, le PS ! – promeut le développement de l’enseignement privé confessionnel.

Il n’en demeure pas moins que sur un total de 667 incidents ayant touché un lieu de culte, ce sont pas moins de 543 atteintes à des sites chrétiens qui ont été recensées en 2012. Pour un cimetière juif de Sarre-Union – dont la France s’émeut à juste titre qu’il ait encore une fois été profané, quelques semaines après l’assassinat de quatre juifs à Paris –, une vingtaine de cimetières catholiques sont saccagés. Et pour un excité qui s’en prend à une mosquée, six ou sept églises sont endommagées chaque année. A bon entendeur…

*Photo : Wikimédia Commons

ZAD de Sivens : voilà, c’est fini…

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zad sivens jeunesse rurale

Le conseil général du Tarn a fait connaître sa décision : le projet original du barrage de Sivens est officiellement abandonné et les dimensions de l’ouvrage seront ramenées à celles d’une retenue beaucoup moins vaste. La décision ne paraît déjà pas satisfaire grand-monde. Les opposants au barrage réclament que soit plutôt exploitée « l’eau qui dort chaque année dans les retenues collinaires », soit « deux millions de m3 », estiment les représentants du Collectif du Testet, une hypothèse que le conseil général a de nouveau rejetée. Néanmoins, pour tous ceux qui dénonçaient la tentation d’un retour en arrière « sous la pression des casseurs », c’est aussi une défaite. Et en se pliant en partie aux préconisations du rapport du ministère de l’Ecologie, quant aux dimensions de l’ouvrage, le conseil général du Tarn n’a fait que prêter l’oreille aux arguments des détracteurs de l’enquête d’utilité publique menée en 2012 par la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne (CACG), dont l’évaluation avait été jugée beaucoup trop ambitieuse. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et beaucoup d’argent a été dépensé. C’est l’Etat qui remboursera, autant dire le contribuable.

Les derniers occupants de la « Zone à Défendre » ont été évacués vendredi après-midi par la police. Il ne reste de la zone humide du Testet qu’un vaste terrain vague à demi-boueux et recouvert sur sa plus large partie par un tapis de copeaux de bois : tout ce qui subsiste des arbres déchiquetées par les broyeuses avant que les travaux ne soient interrompus par les zadistes. De leur présence, seules les habitations de fortune, les miradors et les douves et palissades du camp retranché témoignent encore… L’affaire de Sivens a été présentée comme un match entre paysans et écologistes, entre agriculteurs privés de leur barrage et zadistes radicaux et violents. C’est aller un peu vite en besogne. On retrouvait aussi parmi les opposants nombre d’agriculteurs qui jugeaient le projet trop ambitieux et inutilement coûteux. Zadistes mis à part, le fiasco de la retenue de Sivens illustre aussi les dysfonctionnements de la démocratie locale. Les chiffres avancés par la CACG, dans sa réévaluation en 2009 d’un premier rapport établi en 2001, furent déjà jugés fantaisistes par les associations montées au créneau. Face au gâchis du projet de Sivens, ces dernières dénoncent aujourd’hui un système dans lequel les mêmes élus ont la possibilité de siéger au Conseil Général, au conseil d’administration de la CACG qui diligente l’enquête publique, tout en étant maître d’œuvre des travaux, et à l’Agence de l’eau, qui procède également à l’évaluation des besoins et peut accorder des subventions. Un système qui favorise donc tout à fait légalement la collusion d’intérêt tandis que la société civile a bien peu de possibilités de réclamer des éclaircissements avant que le vote n’intervienne et que les travaux ne débutent. D’autant que les investissements envisagés peuvent être bien plus importants que les huit millions d’euros du premier projet de retenue à Sivens.

Dans un rapport intitulé « Adour-Garonne 2050 », la Compagnie d’Aménagement des Côteaux de Gascogne préconise des aménagements pour la région d’un coup de un milliard d’euros pour répondre aux besoins en eau jusqu’en 2050. Sans remettre en cause l’utilité de ce plan, il convient peut-être de tirer quelques enseignements de l’affaire de Sivens, qui ne se réduit pas seulement à la sauvegarde d’une zone humide ou à l’affaire de la ZAD mais traduit l’opacité d’un processus décisionnaire qui peut, le cas échéant, coûter cher, très cher.
L’affaire laissera, c’est certain, des traces durables dans les esprits. « De part et d’autre, il n’y a plus que de la haine, le Tarn c’est devenu l’enfer ! », confie, atterré, un artisan de la commune de Gaillac. Pour les uns, Sivens a révélé la formidable capacité de nuisance des associations écologistes, capables de ruiner un projet en venant bouleverser la tranquille routine décisionnaires des élus locaux. Pour d’autres au contraire, Sivens a mis en valeur le rôle très obscur de la Compagnie d’Aménagement des Côteaux de Gascogne et l’influence très négative de la puissante Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), considérée par beaucoup moins comme un syndicat que comme un lobby au service d’intérêts économiques plus qu’agricoles. Quel que soit la justesse de ces arguments que ne cessent de se renvoyer opposants et partisans du barrage, les politiques apparaissent de leur côté doublement coupables : coupables d’avoir favorisé un processus de décision opaque en faveur d’un projet inadapté, ou coupables par complaisance d’avoir laissé la situation pourrir jusqu’à devenir incontrôlable puis tragique entraînant la mort d’un jeune homme dans la petite vallée du Testet.

L’affaire du barrage de Sivens trouve aujourd’hui son épilogue, qui n’est peut-être encore qu’un rebondissement, mais l’évacuation de la ZAD n’efface pas un autre problème très local qui est celui du sort de la jeunesse des zones rurales. Il n’y avait pas, chez les zadistes, que des bobos festifs, des punks à chiens ou des casseurs. Parmi les occupants de la zone à défendre, il y avait aussi beaucoup de travailleurs agricoles, d’étudiants ou de jeunes cultivateurs mis sur le carreau par une logique économique qui réserve subventions et aides aux grandes exploitations et favorise la concentration des terres et des moyens, mettant sur la touche une grande partie des jeunes actifs. Les banlieues ont beau avoir plus la cote médiatiquement, la situation n’est pas moins mauvaise, elle est même bien pire si l’on considère le champ des possibilités offertes, pour un jeune de vingt ans dans le Tarn-et-Garonne en 2015.

La longue occupation de la zone humide n’a pas non plus été une sorte de revival champêtre de mai 68. Elle est plutôt l’expression d’un conflit de générations qui touche aussi de plein fouet le monde rural. Le taux de chômage dépasse les 30% chez les 18-25 ans ne génère pas vraiment d’euphorie révolutionnaire comparable à celle du joli mois de mai. C’est plutôt la tentation du repli sur soi qui semblait caractériser une partie des zadistes concevant une utopie réduite à un microcosme autogéré. « C’est l’envie qu’on leur fasse une place chez eux, dans un coin, dans leur région, la possibilité de s’enraciner », résumait un sympathisant. Mais s’enraciner dans quoi ? La ZAD de Sivens, au-delà des caricatures, a rappelé une réalité sociale : celle de campagnes de moins en moins paysannes et de plus en plus vides. Ce monde agricole désuni et le monde bigarré des zadistes, rappelle ce que Jacques Le Goff écrivait en 2012 à propos du village provençal du Cadenet : « À l’ancienne collectivité, rude, souvent, mais solidaire et qui baignait dans une culture dont la “petite” et la “grande patrie” étaient le creuset, a succédé un nouveau monde bariolé où individus, catégories sociales, réseaux et univers mentaux, parfois étrangers les uns aux autres, coexistent dans un même espace dépourvu d’un avenir commun… »

*Photo : Balint Porneczi/AP/SIPA. AP21703149_000002.

Mugabe, seigneur en son continent

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robert mugabe union africaine

Comme chaque année, Robert Mugabe a fêté son anniversaire avec faste. Selon le Guardian, deux éléphants, deux buffles, cinq impalas et un lion ont été gracieusement offerts par un fermier zimbabwéen. En tout, 91 vaches et une trentaine d’éléphants ont été abattues pour les 20 000 convives invités aux 91 ans du héros de l’indépendance. Dans un hôtel de luxe non loin des chutes de Victoria, les 91 kg de gâteaux ont aussi marqué les 35 ans d’un pouvoir sans partage.

On le croyait sur la fin, paria de l’Europe, honni par les Etats-Unis, menacé par son opposant Morgan Tsvangirai. L’inspirateur de la réforme agraire qui spolia près de 4000 fermiers blanc (et de la pénurie qui suivit) est pourtant plus fringant que jamais. Acclamé à Soweto lors des funérailles de Mandela, il vient d’être élu par ses pairs à la tête de l’Union africaine (UA). En 2012, les sanctions européennes à l’encontre de l’ancienne Rhodésie avaient été discrètement allégées. Le 16 janvier dernier, c’est une enveloppe de 234 millions d’euros qui a été généreusement octroyée par Bruxelles au profit du développement de l’agriculture du Zimbabwe. Un joli cadeau d’anniversaire qui devrait réjouir les défenseurs de la PAC; alors même que Mugabe souhaite en finir avec les dernières réserves animales aux mains des blancs. Le porte-parole de la diplomatie européenne a annoncé que l’interdiction de visite en Europe du doyen des chefs d’Etat africains ne concernait pas le président de l’UA. Petite contrariété, sa dispendieuse et jeune épouse (41 ans d’écart), amicalement surnommée « Gucci Grace », ne pourra pas profiter de l’aubaine pour dévaliser les vitrines européennes. Mais qu’il est loin le temps où Mugabe était le pestiféré de la « communauté internationale ».

L’accalmie diplomatique dont bénéficie l’inoxydable Mugabe n’explique pas son étonnante popularité africaine. Mugabe est le symbole d’un continent qui n’a que faire des leçons de morale, d’écologie et de démocratie. Après trente-cinq ans de désastre économique, son discours anti-blanc est un paravent inusable. Ses déclarations outrancières constituent l’étendard de son indépendance et sa liberté. Pour le nouveau président de l’Union africaine les homosexuels sont « pires que des chiens ou des cochons ». À propos de l’ancienne secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, il avait eu ces mots pleins de tact: « on entend cette fille née d’ancêtres esclaves, qui devrait savoir que l’homme blanc n’est pas un ami ». Mugabe se rit des remontrances de tel ou tel association des droits de l’Homme. À 91 ans, le vieux lion du Zimbabwe est paradoxalement le héraut altermondialiste de millions de jeunes africains fatigués de voir leur continent à la traîne de la mondialisation.

En se tournant vers ce mégalomane sénile, l’opinion africaine fait un bras d’honneur au reste du monde. Le pan-africanisme est une soupape populaire pour un club de dictateurs au long cours. Après Kadhafi, Teodoro Obiang Nguema et maintenant Mugabe, l’Union africaine, dont notre diplomatie voudrait qu’elle prenne le relais de la « Françafrique », est le contre-modèle du multilatéralisme technocratique de son homologue européenne.

*Photo : wikicommons.

La théorie du genre, un puritanisme moderne

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berenice levert theorie genre

Bérénice Levet est philosophe, essayiste, et enseigne au Centre Sèvres. Son dernier essai, La Théorie du genre, a paru en 2014, chez Grasset.

Eugénie Bastié. Début 2014, alors que le soufflé du « mariage » retombe à peine, l’expérimentation des ABCD de l’égalité dans dix académies déclenche une mémorable polémique sur la théorie du genre. Alors ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem affiche à l’endroit des parents troublés ou inquiets le mépris goguenard dont elle gratifiait les opposants au mariage gay. Tout ce bruit pour les fantasmes de réacs qui gobent n’importe quelle rumeur ! « La théorie du genre, ça n’existe pas ! C’est comme le monstre du Loch Ness, tout le monde en parle, mais personne ne l’a vu », déclare la ministre. Votre livre, publié à l’automne, fournit le meilleur argumentaire sur le sujet. Le titre, La Théorie du genre, était-il une provocation, en réponse à cette assertion ?

Bérénice Levet. Le choix de ce titre n’est pas innocent, en effet. Il me permet à la fois d’annoncer la couleur – car quiconque parle de théorie du genre est ipso facto rangé dans le camp de ses adversaires – mais aussi d’aiguiser la curiosité et d’inviter à la réflexion, grâce à la portée polémique de la formule. Je suis fort agacée par les journalistes et chroniqueurs politiques – ceux du Monde ou de L’Obs notamment, ou encore Thomas Legrand sur France Inter – qui assènent péremptoirement que la théorie du genre n’existe pas ou qui, s’ils sont amenés à utiliser l’expression en écho au discours des parents ou aux « rumeurs » circulant autour de l’école, évoquent toujours la « prétendue » théorie du genre.

C’est que ces esprits forts, qu’on ne savait pas aussi intraitables sur la précision sémantique, affirment qu’il n’existe pas de « théorie », mais seulement des « études de genre » – qu’ils préfèrent désigner par leur nom américain, « gender studies »…

Un tel raisonnement ne tient pas : pour qu’il y ait des études de genre ou sur le genre, encore faut-il qu’il y ait élaboration du concept même de genre.[access capability= »lire_inedits »] Et c’est dans l’arsenal des philosophes qu’il a été forgé. Observons d’ailleurs que Judith Butler ne craint pas de se définir comme théoricienne du genre. Ceux qui parlent d’« études de genre » veulent souvent en souligner la scientificité. Mais le genre n’est pas un concept scientifique, c’est une vision du monde, une Weltanschauung. Et les travaux de ces chercheurs s’en ressentent. Sur ce point, je vais plus loin que certains « anti-genre » qui, intimidés par les prétentions scientifiques de ces chercheurs, sont enclins à reconnaître à la notion de genre des vertus heuristiques. Comment un instrument à ce point chargé de postulats pourrait-il nous dévoiler une quelconque réalité ?

Peut-être serait-il plus pertinent, en ce cas, de parler d’idéologie ?

En effet, la théorie se fait sans tarder idéologie, au sens littéral du terme, tel que l’entendait Hannah Arendt : ses axiomes – ses idées – se transforment en logique implacable. Les identités sexuelles sont de pures constructions historiques – la différence n’est qu’anatomique, naître dans un corps d’homme ou dans un corps de femme reste sans incidence sur la personne que je serai, bref, l’incarnation ne change rien –, or ces constructions sont fondamentalement inégalitaires, dès lors qu’en tout temps, en tout lieu, le masculin et le féminin ont été pensés de telle sorte que la femme soit subordonnée à l’homme. Il convient donc, si l’on veut vivre dans un monde juste et égalitaire, de déconstruire l’ordre sexué sur lequel repose nos sociétés. Et ce pour bâtir des corps politiques fondés exclusivement sur des individus rendus à une prétendue neutralité originelle, autrement dit des anges, par définition asexués…

Sous couvert de libération, ce « monde rêvé des anges », sous-titre de votre livre, instaure ce qui ressemble furieusement à un nouveau puritanisme…

Comment ne pas soupçonner en effet, derrière cette grande machine théorique, une hantise du désir, une aspiration à exorciser la charge érotique de la femme ? C’est également un puritanisme en ce qu’il postule une innocence originelle qui serait perdue avant même la chute dans la société, avant même la naissance, au moment où l’obstétricien annonce aux futurs parents le sexe de l’enfant qu’ils attendent. Le processus d’assignation à une identité sexuée et sexuelle se mettrait alors en branle, et c’en serait fini de l’angélisme primordial. Notons que les nouvelles techniques de procréation encouragent ce puritanisme : l’oxymore d’une conception virginale n’en appelle plus à la foi et à ses mystères. L’engendrement non souillé par le commerce des chairs n’est plus le privilège de Marie.

Le plus surprenant, c’est l’alliance entre féministes et militants LGBT pour défendre cet ordre néo-puritain…

Pressés de voir le vieux monde – fondé sur la différence des sexes – s’ébouler, féministes et LGBT se reconnaissent un ennemi commun, le mâle blanc occidental hétérosexuel, et partagent le même objectif : l’avènement d’un monde dont le premier couple, pour dire les choses de façon imagée, ne serait plus Adam et Ève. Une société humaine dont l’altérité sexuelle, l’altérité naturellement procréatrice, bref l’hétérosexualité ne serait plus le fondement. Abolir la structure sexuée de nos sociétés, tel est le programme politique des féministes et des LGBT. Les unes au nom de l’égalité des sexes, laquelle resterait inachevée, les autres au nom de l’égalité des sexualités. Il est essentiel de comprendre que, pour le « genre », le désir de l’autre sexe n’a rien de naturel, il n’est que soumission à une norme ayant été imposée par un coup de force, réussissant à étouffer toutes les autres sexualités.

Il est clair que, si la reproduction est déconnectée de la sexualité, l’hétérosexualité n’est plus qu’une norme imposée, aussi absurde que le rose pour les filles et le bleu pour les garçons ?

Exactement. « Hétérosexuels, réveillez-vous ! », nous enjoint le « genre ». Nous avons été éduqués dans le mythe de l’hétérosexualité et nous prenons nos désirs pour la réalité. Mais ce n’est là qu’illusion, au sens étymologique du terme, la société se joue de nous. La ringardisation de l’hétérosexualité est le grand enjeu de leur lutte – l’expression « hétérobeauf » fait florès sur les réseaux sociaux ! L’enjeu central est donc bien une mutation anthropologique, une « réforme de civilisation », et non simplement de société, comme l’a reconnu Christiane Taubira dans le contexte des débats sur le mariage pour tous. Mais ce jour-là, la garde des Sceaux vendait la mèche.

Théorie du genre, mariage homo, reproduction assistée : c’est toujours le même égalitarisme qui conspire pour en finir avec la différence…

Le genre conduit moins à une indifférenciation qu’à une désidentification, à un brouillage des codes sexués dont nous héritons. La nature ne dictant rien, le masculin et le féminin n’étant, pour le « genre », que jeux de rôles  – « Le travesti, écrit Éric Fassin, est notre vérité à tous » –, l’individu n’atteste sa liberté qu’en s’émancipant de cet héritage. Or, c’est en faisant apparaître le caractère historique, conventionnel, de normes dont il n’est pas l’auteur, que le « genre » escompte délier chacun de son allégeance à ces normes.

Il s’agit bien de renvoyer l’antique division entre les sexes de l’« historicité » à la « caducité », comme vous l’écrivez…

Tel était clairement et nettement l’objectif des fameux ABCD de l’égalité : pourquoi faire étudier le portrait en pied de Louis XIV par Rigaud, montrant le souverain portant talons hauts, porte-jarretelles, et bas en soie ? Afin de faire prendre conscience à nos chères têtes blondes, comme on ne devrait plus dire, de la contingence des codes vestimentaires auxquels les soumettent la société, les adultes, à commencer par leurs parents. Toute transmission de manières d’être, de formes, est requalifiée en « formatage », et les agents de cette transmission sont assimilés à des collaborateurs d’un vieux monde rassis, frileux, replié sur lui-même… Plus encore que la nature, la cible du « genre » est la civilisation, le monde de significations institué qui nous précède et nous excède. « La civilisation, dit magnifiquement l’ethnologue Margaret Mead, n’est pas l’œuvre des enfants. »

Pourquoi considérez-vous que le « genre » est spécifiquement une attaque contre la civilisation française ?

Il existe une exception française en matière de mixité des sexes, exception établie et explorée par Mona Ozouf, Philippe Raynaud, Claude Habib et Alain Finkielkraut. La France ne s’est pas contentée de reconnaître, de faire droit à la différence des sexes, elle l’a exacerbée. Elle s’est plu à cultiver les tours et détours du jeu de l’amour. Mais les démocrates acharnés que nous sommes n’aiment plus suffisamment cet héritage, qui nous vient des siècles aristocratiques, pour le défendre contre une idéologie qui lui est foncièrement contraire. Le contraire de l’égalité n’est pas l’inégalité, mais la bigarrure des manières d’être, les aspérités, les variantes et variations. Notre art, notre littérature ont exploré sans relâche cette dissymétrie sexuelle. Nous sommes riches d’une histoire que nous aurions tout intérêt à exalter, à défendre avec fierté. Walter Benjamin parlait des promesses du passé, qu’il appartenait aux générations suivantes de sauver et de prolonger. Laissons de côté la passion de l’égalité et puisons notre inspiration dans Marivaux, dans Balzac, dans Barbey d’Aurevilly, dans Stendhal…

Il y a tout de même une différence entre aimer Balzac et acheter des Barbie aux petites filles ! Comment défendre la différence des sexes sans tomber dans un naturalisme qui enferme les individus dans des étiquettes ?

La question est cruciale. Que notre destin ne soit pas scellé par notre anatomie, que notre être ne s’épuise pas dans la maternité et la conjugalité, que pour nous, autant que pour les hommes, l’existence précède l’essence, nous n’avons pas attendu Simone de Beauvoir pour le savoir. La célèbre formule : « On ne naît pas femme, on le devient » a été gravée dans le marbre. Cependant, comme Sartre, Beauvoir succombe à une hypertrophie de la liberté, elle échoue à faire droit à cette part non choisie de l’existence qu’est la naissance dans un corps sexué. Avec elle, c’est l’être ou le néant, la nature ou l’histoire, la nécessité ou la liberté. Or, il y a du donné – en référence au don qui appelle la gratitude, opposé au terme « donnée », qui renvoie à la statistique. Où commence, où finit la nature ? Au reste, si la nature propose, la liberté dispose. La liberté n’est pas rébellion contre le donné, elle est reprise en personne du donné. On naît femme et on le devient : sur cette note inaugurale, chaque femme compose sa  propre partition. Thèmes communs, universels, et variations, modulations.

« L’ordre patriarcal est mort », écrivez-vous. N’exagérez-vous pas ?

Si les mots ont un sens, comment peut-on parler de société patriarcale en Occident ? La femme n’est plus subordonnée à l’homme, le mari ne prend pas le relais du père. Je suis née dans les années 1970, j’appartiens donc à cette génération qui a grandi dans une atmosphère de sereine égalité, élevée par des pères qui ont perdu leur titre de « chef de famille » depuis 1970, des mères qui prennent toujours plus part à la vie active et auxquelles, conformément au sermon de nos instituteurs, on n’offre pas, le jour de la fête des mères, de fers à repasser ou de mixeurs. À ceux qui contesteraient ce tableau, je demanderai de m’expliquer les raisons pour lesquelles nous ne savons ni coudre, ni repasser, ni cuisiner !

Et les inégalités de salaires ?

Je ne les nie pas, mais la société est acquise dans son entier à l’objectif de l’égalité salariale, et on n’a nul besoin de cet arsenal juridique, dont les progressistes ont la passion, pour hâter la régénération de l’humanité. Il faut rappeler aux mouvements féministes que nous sommes sorties de l’état de minorité, que cette féminité que nous cultivons, ce temps que nous consacrons au soin de notre corps, nous le prenons en toute conscience et en toute liberté. Et nous n’avons pas attendu qu’ils nous avertissent de la différence de prix entre un rasoir destiné aux hommes et un rasoir « girly » pour déjouer, ou non d’ailleurs, les « pièges » de la consommation – pièges qui n’en sont pas, le commerce a ses lois !

Chassez-la, la nature revient au galop. Finalement, la théorie du genre est-elle vraiment dangereuse, face à l’inexpugnable universalité de la différence sexuelle ?

Comme le disait Montesquieu, la nature est vulnérable chez l’homme. Et l’ivresse des possibles n’est plus aujourd’hui la marque exclusive des adolescents. Cependant, ce n’est pas seulement la nature qui nous importe ici, mais ce que, sur ce donné naturel, nous avons conçu, élaboré, inventé : la culture. Or la culture, cette histoire unique, singulière, tramée par des siècles, elle, ne revient pas au galop. Elle ne peut compter que sur nous pour persévérer dans l’être. Il nous appartient de répondre de cet héritage. Nous avons, comme le disait Karen Blixen, une responsabilité pour le féminin, pour la féminité, comme les hommes en ont une pour la masculinité, la virilité, si l’on peut risquer ce mot. Cette responsabilité, nous ne pouvons l’endosser que si nous éprouvons de la gratitude pour cet héritage civilisationnel.[/access]

La théorie du genre ou Le monde rêvé des anges: essai

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*Photo : Hannah.

Ce peuple que nos élites méprisent

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jack dion peuple

L’épuration politique tu subiras ; la secte du marché tu aduleras ; les oligarques du CAC tu adoreras ; la souveraineté tu abdiqueras ; les mauvais électeurs tu adoreras ; la France tu maudiras. Il ne s’agit pas de six nouveaux commandements mais des titres de chapitres de l’essai revigorant de Jack Dion, directeur-adjoint de la rédaction de Marianne, en librairie depuis mi-janvier.

Le lecteur comprend très vite que Dion n’éprouve pas beaucoup de tendresse pour ceux qui ont pris, selon lui, « la société en otage ». Et ils les nomment : l’oligarchie.  Le mépris du peuple (Éditions Les Liens qui Libèrent) est bien le livre d’un homme en colère. En colère contre ceux qui, dans le monde feutré des partis politiques installés, de la haute-fonction-publique, du grand patronat et de « la cléricature médiatique », ont réussi leur « putsch contre la démocratie ». Dion nous explique que le mépris ne va pas qu’au peuple mais aussi au pays, la France. Chez les oligarques, le « french bashing » est à la mode, quitte à triturer les chiffres. Un exemple parmi d’autres, la fuite des jeunes cerveaux est en réalité quatre fois plus forte parmi les jeunes britanniques et une fois et demi plus importante en Allemagne que dans notre pays, alors qu’on ne compte plus les reportages et les papiers larmoyants qui déplorent la forte émigration de nos diplômés. Cet exemple de désinformation ne peut étonner lorsqu’on a lu ce passage éloquent où, à la manière du Président joué par Jean Gabin, Jack Dion égrène les « double-casquettes » des fameux experts qui squattent les plateaux de télévision – on pense au fameux C dans l’air, présenté par Yves Calvi. Daniel et Elie Cohen, Jean-Yves Lorenzi ou Philippe Dessertine ne sont en effet jamais présentés comme les conseillers ou collaborateurs de grands groupes ou d’institutions financières qui n’ont aucune raison de délivrer un autre message. Et encore, Jack Dion ne précise pas le rôle de certains d’entre eux auprès de personnalités politiques importantes.

Ce mépris du peuple se manifeste notamment par son discrédit à travers le vote FN. C’est encore un pensionnaire de Calvi, Dominique Reynié qui est donné en exemple à travers la notion de « national-populisme », titre du dernier ouvrage de celui qui dirige la Fondapol, think tank proche de l’UMP. Sur l’analyse du vote FN, on fera remarquer à l’auteur qu’il minimise sans doute certains éléments, privilégiant sans doute exagérément la situation économique et sociale. Après tout, des partis amis du FN prospèrent dans des pays européens où le chômage n’est pas aussi élevé que chez nous, alors qu’en Espagne, où au contraire il est plus important que chez nous, c’est Podemos qui aspire les mécontents. Mais l’essentiel est ailleurs. Pour l’oligarchie, que le peuple vote Le Pen ou Iglesias, il vote mal, et c’est pour cette raison qu’il faut le déposséder de son pouvoir, en transférant sa souveraineté aux « sachants » de Bruxelles ou de Francfort. Car le livre de Jack Dion n’est pas seulement anti-libéral du point de vue économique, il est aussi profondément souverainiste, autre gros mot qui sonne comme une insulte dans la bouche des cléricaux. Les habitués de Causeur ne seront donc pas étonnés outre-mesure que je leur conseille ardemment cette lecture.

Le mépris du peuple. Comment l’oligarchie a pris la société en otage, Jack Dion, Les liens qui libèrent.

Le mépris du peuple: Comment l'oligarchie a pris la société en otage

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*Photo : Roger Joly.

Timbuktu : un film à montrer dans les écoles

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Timbuktu islam djihad

Timbuktu islam djihadTrois minutes après le début de Timbuktu, l’ami avec le quel j’étais venu voir le film d’Abderrahmane Sissako avait quasiment les larmes aux yeux. Grand amateur (éclairé) de masques et de fétiches africains, voir des chefs-d’œuvres de la sculpture noire criblés de balles par des djihadistes l’avait bouleversé.

Timbuktu

Qu’aurait-il dit si le film, au lieu d’être fait par un Mauritano-malien, avait été dirigé par un Irakien et avait montré la conception toute personnelle de la Culture dont les hommes de Daesh ont fait preuve à Mossoul et à Nimroud ?
Timbuktu a eu, c’est le moins que l’on puisse dire, un destin contrasté. Célébré à Cannes, il a été « incompréhensiblement ignoré », dit Télérama ; « un mystère autant qu’un scandale », surenchérit Libé. Puis il s’est retrouvé multi-césarisé à Paris, avant d’être délibérément ignoré du jury du 24e Festival panafricain de Ouagadougou (Fespaco), qui s’est achevé ce samedi 7 mars : comme dit un blogueur du Monde, ce « pourrait n’être qu’une anecdote à classer au rayon « goûts et couleurs », si ce n’était aussi un geste de défiance à l’égard d’un cinéma dont l’exigence n’est pas seulement esthétique mais aussi morale et politique. »

À noter qu’ici aussi il a bien failli être censuré : un élu UMP de région parisienne l’avait déprogrammé pour ne pas heurter la sensibilité de ses concitoyens… Crapule !

Allons à l’essentiel : c’est un film splendide, esthétiquement irréprochable, drôle par moments, dramatique toujours, insoutenable parfois — sans complaisance de la part du réalisateur, dont le plan le plus dur est consacré à la mort d’une vache (bon, allez, il y a aussi une lapidation et des exécutions diverses, mais la trame est ainsi bâtie que l’on se rappelle principalement les animaux — la vache susdite, et une gazelle, traquée en 4×4 (« Toyota, la voiture du jihadiste ! »), sur laquelle les islamistes qui ont envahi Tombouctou tirent pour s’amuser.
Enfin, pour s’amuser… Ces gens ne plaisantent pas : qu’ils ordonnent à une marchande de poisson de mettre des gants, ou à un vieillard de faire un ourlet à son pantalon (Mahomet avait donc des braies qui remontaient à mi-mollet, qu’on se le dise), qu’ils appliquent la loi du talion pour un meurtre accidentel, condamnent une femme au fouet pour avoir chanté, confisquent un ballon (Mahomet ne jouait pas au foot, sachez-le) — ce qui laissent les jeunes Maliens libres de faire semblant de jouer (écho de la partie de tennis sans balle ni raquettes à la fin de Blow up) ou traquent un joueur de guitare, ils ne rient guère.
Ils ne sont pourtant ni caricaturés, ni même caricaturaux : ils sont les fonctionnaires froids d’un Islam de cauchemar. Sissako — on le lui a assez reproché — n’a même pas montré la façon élégante dont les fanatiques, en arrivant à Tombouctou, ont détruit 14 mausolées sur 16, et ont cherché à anéantir les centaines de milliers de parchemins précieux — ils sont arrivés tout de même à en brûler quelques milliers, c’est toujours ça de pris sur Satan, de toute façon, Mahomet ne savait pas lire, et l’Islam wahhabite n’a pas besoin de savants. Le réalisateur a pris soin, dans ses interviews, de se démarquer de cet extrémisme religieux : « C’était une urgence pour moi de raconter le drame de notre pays, le drame surtout de la ville de Tombouctou, qui a été prise en otage par des jeunes avec des valeurs qui ne sont partagées ni dans le pays, ni dans la sous-région, ni dans l’Islam tout simplement… »
Je veux bien que l’Islam soit, comme il dit, « pris en otage ». Mais sans Islam, il n’y aurait pas « ces gens ». Et sans l’armée française, ils y seraient encore — et ils y reviendront à la première occasion : Boko Aram vient de faire allégeance à l’Etat islamique, l’AQMI est l’armée de jonction entre les divers terrorismes. La nuit gagne, braves gens.
Les critiques pleuvent donc — ne pouvant attaquer ni sur la forme, ni sur le fond, les imbéciles invoquent le contexte : les personnages les plus sympathiques du film sont censés être Touaregs (pour faire plaisir aux Occidentaux, disent les esprits chagrins et africains), alors que le MLNA, qui lutte pour les revendications territoriales des nomades du désert, a opéré sa jonction avec l’AQMI. Et le narco-trafic, et la contrebande d’armes, et…
Et Sissako n’a pas fait un documentaire ! Il a fait un film de fiction (avec peu d’argent, 2 millions d’euros, c’est peanuts au regard des budgets du cinéma français, mais c’était suffisant : la — relative — pauvreté rend ingénieux, voir le cinéma militant anglais de l’après- Thatcher), extrêmement bien interprété, aussi bien par les professionnels qui y jouent que par les villageois d’Oualata (Tombouctou n’a fourni que quelques plans). Avec un sens du cadrage et de la couleur très abouti. On sent qu’il a fait des études dans de bons instituts cinématographiques — à Moscou au début des années 1980, en fait.

On sort de ce film ébranlé, c’est le moins que l’on puisse dire.
Dans la cohue, un couple devant nous papotait. L’homme était enthousiaste, sans réserves ; La femme en émit une qui n’était pas superfétatoire : « Ces salopards, disait-elle, sont tout de même presque sympathiques. Abdelkrim, par exemple [joué avec talent par Abel Jafri, un acteur français entr’aperçu dans la Passion du Christ] se lance dans une improvisation dansée style Béjart qui doit être assez loin des personnages réels qui l’ont inspiré. Inutile de présenter des assassins comme des colombes : convaincus un jour, cons vainqueurs toujours… »
Puis la conversation se poursuivit dans les méandres de l’islamo-fascisme…
Au total, un film qu’il faudrait montrer dans les écoles, si Najat Vallaud-Belkacem voulait vraiment défendre la culture et les valeurs laïques : on sort de là en se demandant comment on peut rester musulman, quand on sait que l’Islam, c’est ça — là-bas, et partout ailleurs, un de ces quatre.

 

PS. Le film passe, à Marseille, dans une seule (petite) salle d’un beau quartier (Rond-Point du Prado, pour ceux qui connaissent). Ailleurs, Bob l’éponge. La salle était comble — mais ce n’est pas là que les Quartiers Nord viendront voir ce petit bijou.

PPS. J’ai également vu Fifty Shades of Grey — en streaming et en accéléré. En dehors du fait que cela n’a rien à voir avec le vrai SM (mais alors, rien — c’est un film à vous faire prendre Nymphomaniac 2 pour un chef-d’œuvre), je ne saurais trop conseiller le lecteur avide (d’informations) de se reporter à l’excellent résumé que voici.

Assassinat du juge Nisman : entre péronisme et antisémitisme

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alberto nisman argentine

alberto nisman argentine

Le juge Alberto Nisman avait repris en charge le dossier de l’attaque terroriste sur la mutuelle juive AMIA, en Argentine, qui avait fait 85 morts et plus de 200 blessés en 1994. Il est décédé le 18 janvier 2015 d’un coup de feu à la tempe, quatre jours après avoir accusé la présidente Cristina Kirchner d’avoir protégé les suspects iraniens de l’attentat. Un mois plus tard, on ne savait toujours pas s’il s’agissait d’un suicide ou d’un assassinat[1. Depuis, une enquête privée réalisée à la demande de sa veuve, magistrate comme lui, a conclu à une exécution.].

En hommage au défunt et à sa cause, et en signe d’indignation face à l’inefficacité des enquêteurs, une marche silencieuse a été appelée par la famille du juge Nisman et plusieurs de ses collègues magistrats ainsi que par les représentants de l’AMIA, le 18 février dans le centre de Buenos-Aires. Selon les sources policières, plus de 400.000 personnes se sont rassemblées derrière la banderole noire « Hommage au juge Nisman. Marche du silence », pour défiler aux seuls cris sporadiques de « justice », « je suis Nisman », « nous sommes tous Nisman ».

Sous une pluie battante, les manifestants se sont dirigés jusqu’à la Place de Mai (face au palais présidentiel) où ils ont entonné l’hymne national. Sur les réseaux sociaux argentins, on a parlé de « Marche des parapluies » : une référence au nom que l’on avait donné à la manifestation – historique, elle aussi – organisée en 1994 pour protester contre l’attentat à la bombe de l’AMIA. Vingt et un ans plus tard, l’affaire n’est toujours pas résolue, et le juge Nisman peut être considéré comme la 86ème victime de cette attaque antisémite.

C’est précisément contre l’oubli et l’impunité de ces crimes que se sont mobilisés les Argentins. Bien que tout slogan politique ait été banni, cette marche a ranimé le souvenir d’autres manifestations de masse récentes qui ont secoué Buenos Aires : celle convoquée en 2008 par des organisations agricoles, en pleine crise du soja opposant le gouvernement Kirchner aux agriculteurs, ou encore le cacerolazo géant de 2012 contre la politique générale du gouvernement, et surtout contre la tentative de la présidente de modifier la Constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat.

La manifestation en hommage au juge Nisman ne pouvait que tourner à la convergence des critiques à l’encontre de Cristina Kirchner, et de son mode de gouvernement autocratique et erratique. Comme en 2012, la présidente souffre ainsi d’une nouvelle baisse de sa cote de popularité (élue en 2011 avec près de 54 %, elle chute encore de 32,5 % à 29,8 % après la mort de Nisman). Par ailleurs, les fractures au sein du Parti Justicialiste[2. Le parti péroniste a pris ce nom en 1972, alors que venait d’être levée l’interdiction qui le frappait depuis la chute de Perón en 1955.], et plus particulièrement les rivalités au sein du mouvement kirchnériste Frente para la Victoria, ont ouvert la voie à un sérieux concurrent pour l’élection présidentielle du 25 octobre 2015, Mauricio Macri (maire conservateur de Buenos-Aires lui-même indirectement impliqué de façon confuse dans l’enquête policière de l’AMIA) et à une remontée possible de l’ensemble des partis d’opposition pour les élections parlementaires qui renouvellent également la moitiés des chambre à cette même date.

La présidente a contribué elle-même à cette politisation, accusant l’opposition de récupérer l’affaire, qualifiant la marche de manifestation d’opposition et le mouvement de protestation de « Parti Judicaire » (jouant manifestement sur les mots « judiciaire » et « justicialiste ») : « Le 18 février n’est pas un hommage à un juge ni une demande insolite de justice mais le baptême du feu du Parti Judiciaire », a-t-elle déclaré. Problème : cette polarisation du débat politique et de la société, propre à toute stratégie populiste, se retourne aujourd’hui paradoxalement contre la leader néo-péroniste.

La lutte contre « l’impunité » a en effet constitué depuis les années 2000 la colonne vertébrale du discours kichnériste, relayé par des associations politisées comme les Mères de la place de Mai (tendance Hebe de Bonafini). Cette notion d’« impunité » s’est diffusée au départ autour de la question de la justice pour les crimes des dictatures, instrumentalisée de façon à effacer les jugements exemplaires imposés par le président radical Raul Alfonsin en 1985 (condamnant notamment le dictateur Videla à perpétuité, tandis qu’il sera gracié par la suite en 1990 par le président péroniste Carlos Menem). Puis elle s’est étendue dans les années 2000 aux « crimes sociaux », signalés par les actions à la limite de la légalité des piqueteros (barreurs de routes), et aux « crimes économiques », soumis à la justice populaire des escraches (scandales organisés devant les domiciles de personnages politiques accusés par l’opinion mais pas mis en cause par la justice).

Or aujourd’hui, ce sont ceux qui se révoltent contre les pratiques péronistes qui réclament justice et s’indignent contre l’impunité mise en œuvre par le pouvoir. Ce mouvement de protestation met alors en évidence deux thèmes traditionnels du péronisme : le justicialisme et un certain antisémitisme politique. Des liens entre péronisme et antisémitisme se sont en effet révélés dès les débuts du mouvement péroniste lui-même : le 17 octobre 1945, lors de la grande mobilisation pour libérer Perón, se sont produits « quelques désordres populaires à travers des provocations clairement antisémites ». Et dans les années 60, une enquête réalisée auprès d’ouvriers de la capitale fédérale fait apparaître que « la différence fondamentale entre les groupes péronistes et les autres réside dans leur opinion sur les Juifs » (voir Leonardo Senkman, El antisemitismo en la Argentina).

Ces souvenirs du péronisme historique ne peuvent qu’ajouter au trouble concernant les soupçons du juge Nisman quant à la tolérance, ou du moins l’indifférence, dont aurait fait preuve Cristina Kirchner face aux attentats antisémites passés. Ce qui l’aurait incitée à passer un accord en 2013 avec le gouvernement iranien, pour éviter les poursuites à l’encontre des terroristes supposés et étouffer définitivement l’affaire. La persistance d’anciens réseaux souterrains d’extrême-droite national-catholique et antisémite, dans différentes parties du pays, renforce encore le malaise des Argentins confrontés à ces vieux démons.

*Photo : Rodrigo Abd/AP/SIPA. AP21694969_000006.

L’ubuesque comédie de Manuel Valls

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Manuel Valls Front National Michel Onfray

Manuel Valls Front National Michel OnfrayA tous ceux qui pensent que cynisme et démagogie sont deux domaines dans lesquels nos politiques savent déployer des trésors d’inventivité, l’intervention de Manuel Valls ce dimanche au micro de Jean-Pierre Elkabbach a fourni un cas d’école. Le premier ministre aura, en bon comédien, usé de tous les registres du pathos pour expliquer aux auditeurs d’Europe 1 à quel point il a peur que son pays « se fracasse sur le Front National ». A force de répéter combien il est angoissé, Manuel Valls a fini par inquiéter les journalistes. Elkabbach tenait donc, semble-t-il, à le rassurer : « On ne veut pas que vous soyez inquiets. Vous êtes le Premier ministre quand même. »

Manuel Valls n’a pas lésiné sur la potion anxiogène, convoquant tout le ban et l’arrière-ban des croquemitaines politiques, du retour des années trente à la honte subie par la France des Droits de l’Homme basculant dans le nationalisme, jusqu’à l’Etat Islamique, mis presque sur le même plan que le Front National. A la fin de l’intervention du Premier ministre, en effet, on aura compris que la France est confrontée d’un côté au péril représenté par 1400 djihadistes potentiels, et de l’autre par les électeurs FN qui ont quant à eux la détestable habitude de faire sauter les urnes.

Plus outrageusement expressionniste qu’une vedette du cinéma allemand des années 20, Manuel Valls a surjoué la panique pendant cinquante minutes, posant en homme aux abois venu supplier les électeurs de ne pas commettre l’irréparable aux cantonales. A savoir : infliger au Parti socialiste une dégelée encore plus mémorable que celle des européennes. Tour à tour indigné et éploré, il a successivement recouru à tous les registres de l’art dramatique, passant du « ce n’est pas possible je n’en crois pas mes yeux » à « pitié vous ne pouvez pas faire ça », jusqu’à « voter FN après Charlie ce serait salaud » et « j’ai mal à mon esprit du 11 janvier ».

Raymond Aron écrivait que tout régime s’appuie sur la foi ou la terreur pour s’imposer, et que la démocratie privilégie le consensus. Manuel Valls aura choisi d’écarter la foi comme le consensus pour jouer la carte de la terreur. Et traditionnellement, on sait que la terreur s’accompagne de purges, élément moteur de toute idéologie conquérante et sourcilleuse. Après donc avoir tancé les futurs électeurs du Front national et les futurs abstentionnistes, et tous ceux qui auraient la mauvaise idée d’aller voter à droite et surtout pas pour le PS, Manuel Valls a ressorti les bonnes vieilles listes noires de la naphtaline afin de désigner les « éléments indésirables ».

« Qu’on m’apporte le crochet à fascistes ! » aurait pu exiger notre ubuesque ministre pour plagier Alfred Jarry.

« – Fasciste numéro un, avance ! Et décline ton identité !
– Michel Onfray, Sire, philosophe à grand tirage et en rupture de ban.
– De quoi t’accuse-t-on Michel Onfray ?
– D’avoir dit que je préférais un Alain de Benoist qui dit quelque chose de juste à un Bernard-Henri Lévy qui dit une connerie. En général, il faut reconnaître que ça provoque moins de bombardements, Sire.
– A la trappe !!! »

L’heure est à la condamnation, pas à l’autocritique. Si Valls n’est pas avare d’anathèmes et de larmes, pour fustiger les intellectuels déviationnistes et exprimer sa crainte de voir le pays livré au djihad et au FN, il retrouve instantanément superbe et arrogance pour écarter toute ébauche de discours critique vis-à-vis du gouvernement, du Parti socialiste… ou de lui-même. Ainsi va-t-il presque jusqu’à recadrer Elkabbach, lorsque celui-ci lui fait remarquer que trente années d’antifascisme lacrymal n’ont guère fait que renforcer le FN. Il n’est pas difficile de deviner, d’ailleurs, que cette séance de culpabilisation bruyante aura sans doute les mêmes effets – pour les mêmes causes – sur les votes du 21 mars prochain.

A croire que, finalement, ses numéros de panique surjouée, de bravades et de coups de menton républicains consistent en réalité à jouer la politique du pire : braquer définitivement l’électorat FN, attendre que la droite de gouvernement soit totalement siphonnée et la société française traversée par des clivages insurmontables, puis présenter le PS comme le dernier rempart républicain en 2017. Allons-donc, comment imaginer un calcul aussi cynique et une telle hypocrisie derrière les trémolos et les sanglots de Manuel Valls ? Ça ne ressemblerait tout de même pas au Parti socialiste de se servir du Front national comme tremplin et d’instrumentaliser dangereusement les peurs et les ferments de sécession qui travaillent la société française pour conserver à tout prix le pouvoir. Pas leur genre, ça, n’est-ce pas. Qu’en dit le Père Ubu ?

« – Qu’as-tu donc à pigner, Mère Ubu ?
– Tu es trop féroce, Père Ubu.
– Eh ! Je m’enrichis ! »

*Photo : Wikimédia Commons

TGV Sud-Ouest : des rails dans le Sauternes

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tgv bordeaux dax toulouse zad

tgv bordeaux dax toulouse zad

J’avais laissé Simon Charbonneau fin août sur un quai de la gare de Bordeaux. Ce petit homme trapu rencontré lors d’une discussion impromptue à l’université d’été des Verts m’avait alors invité à lui rendre visite dans son fief de Bergerac. Six mois plus tard, ce chenapan décroissant de 73 ans, universitaire à la retraite, spécialiste du droit de l’environnement, répond à mon message de vœux : « Parmi les dossiers de grands projets inutiles en Aquitaine, c’est sans doute celui du programme de ligne à grande vitesse Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Espagne qui représente le plus d’intérêt ! Vous avez là un magnifique reportage à faire sur le thème des délires de la croissance qui fascine tant nos grands élus ! » Heureux comme un pape, je lis ce mail écrit avec l’accent chantant du Sud-Ouest comme un signal de la providence : en pleine psychose post-attentats, le rat des villes que je suis exulte de quitter le smog parisien pour la petite maison des bords de la Dordogne qu’habite Simon à Bergerac.

Bordeaux-Dax et Bordeaux-Toulouse, deux lignes de TGV, aux tracés parfois distants d’à peine quelques kilomètres, pourraient donc voir le jour d’ici une dizaine d’années : dans le Sud-Ouest, on voit grand. Le GPSO, sigle techno de Grand projet ferroviaire du Sud-Ouest, traversera les paysages enchanteurs du Bordelais, des Landes et de la vallée de la Garonne. Pour les associations écologistes locales, rejointes par un nombre grandissant d’acteurs de l’économie régionale, cet attentat contre l’environnement ne répond à aucun besoin réel, sinon celui d’étancher la soif de gloire de quelques barons issus de la décentralisation, à commencer par le grand connétable d’Aquitaine, Alain Rousset, qui préside la Région depuis 1998.

Pourrait-on assister à un remake, un Notre-Dame-des-Landes girondin, ou un Sivens landais ? Et si une bataille se prépare, sera-t-elle celle de la Raison des limites contre l’ubris de la technique ou plutôt la résistance de l’archaïsme à la glorieuse course du Progrès ? J’ai bien ma petite idée, mais en bon petit soldat du journalisme, je vais me rendre sur le fameux terrain et tenter d’écouter impartialement toutes les parties.

Je commence par contacter la SNCF ainsi que le maître d’œuvre du futur chantier, Réseau ferré de France, qui supervise la construction de rails. Après plusieurs coups de fil, une responsable de la communication peu loquace me répond… qu’elle ne peut pas me répondre ! « Je suis navrée, mais nous ne communiquons absolument pas sur ce dossier, monsieur. » Soit, sans doute est-ce la période qui veut cela : l’enquête publique s’est achevée fin décembre et, à l’heure où nous imprimons, riverains, élus comme associations attendent fébrilement les rapports de la commission d’enquête sur la rentabilité et l’impact écologique dudit GPSO. À moins qu’un caillou de dernière minute ait arrêté l’implacable mécanisme de la décision administrative, les rapports ouvriront la voie à la publication par le préfet de la déclaration d’utilité publique, véritable coup d’envoi du projet – sans que cela n’augure de la date des travaux. Mais si le GPSO obtient cet aval gouvernemental, ses adversaires n’auront plus comme recours que le dépôt d’une plainte auprès de la Cour européenne de justice.

Le projet étant financé moitié par l’État et les collectivités locales, moitié par le privé, il est prévu que les conseils régionaux d’Aquitaine et de Midi-Pyrénées mettent la main à la poche. D’où la décision de réaliser le tronçon Bordeaux-Toulouse, déjà desservi par bon nombre de trains régionaux.[access capability= »lire_inedits »] C’était la condition posée par la Région Midi-Pyrénées pour mettre au pot.

Bon voisin, Alain Rousset ne manque jamais une occasion de défendre la double ligne grande vitesse. Manque de pot, son attaché de presse m’éconduit vertement : « Il y a peu de chances pour que je donne suite à votre demande ; si vous étiez la presse régionale, ce serait une autre histoire, mais…» Message reçu : le moins de vagues possible. Inutile de se faire remarquer, on ne sait jamais, ça pourrait dégénérer en débat, et ça Rousset n’y tient guère. D’obscurantistes écolos ont décrété une « fatwa » contre son grand dessein ferroviaire, fin de l’histoire. On ne discute pas avec le passé. Justement, j’aurais aimé tendre le micro au Salman Rushdie aquitain, mais mon interlocuteur ne veut rien entendre. Las, tel Jean-Claude Dusse, le destin me condamne à chercher les causes de ce double râteau. Cette mystérieuse aversion pour la gloire médiatique cache certainement un loup.

Rien de très exaltant, à vrai dire : le cocktail habituel de vanités et d’illusions, d’appétits et d’ambitions, qui accompagne l’activité humaine en général et publique en particulier. Assis à la meilleure table de Bergerac, je goûte les explications de Simon Charbonneau : « La décentralisation a donné beaucoup de pouvoirs aux grands féodaux comme Rousset qui gardent l’œil rivé sur les Trente Glorieuses. Rousset justifie le projet en invoquant l’argument du ferroutage, censé désengorger les routes, donc moins polluer, mais c’est un leurre : la SNCF abandonne de plus en plus le fret. » Sur ses conseils, je pars interroger son amie Denise Cassou, l’une des chevilles ouvrières du mouvement anti-GPSO, qui milite à ses côtés au sein de la Sepanso (Société pour l’étude, la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest, voir encadré). Denise ne fait pas dans le lyrisme écolo, plutôt dans la sécheresse des faits : « Alors que les rapports prospectifs tablaient sur une explosion de la fréquentation des TGV, c’est le trafic des TER en Sud-Gironde qui a bondi de 30 % en quelques années pendant que celui des lignes à grande vitesse stagnait. La Région n’a pas anticipé cette évolution, alors qu’il aurait suffi de mettre la signalisation aux normes pour mieux organiser le trafic régional, ce qui ne requiert pas d’investissements énormes. Au lieu de cela, on déshabille les TER en supprimant des dessertes de gares », m’explique cette dynamique quinqua coordinatrice de la Coordination vigilance ligne grande vitesse. Il faut bien avouer que le Parisien en goguette dans la région s’étonne de ne pas trouver le moindre tortillard parcourant le trajet Bergerac-Périgueux. Pour relier les deux capitales de la Dordogne, distantes seulement d’une cinquantaine de kilomètres, le touriste doit faire un long détour par Libourne, qui le fait arriver en… deux heures. À ce train-là, autant louer une charrette à bras !

À en croire les associations écolos, les deux principaux bienfaits attendus du GPSO tombent à l’eau : le désenclavement de la région, et la dépollution. Un militant béarnais du Mouvement écologiste indépendant (MEI) d’Antoine Waechter m’indique que les autorités ont beau déplorer l’existence d’un « mur de camions » sur la route de l’Espagne, dans les faits, les infrastructures routières ne cessent de se développer, comme en témoigne l’inauguration de l’autoroute Bordeaux-Pau il y a trois ans. Sur le chapitre du désenclavement, les partisans du GPSO ont dû oublier de lire le rapport de la Cour des comptes l’an dernier[1. « La grande vitesse ferroviaire : un modèle porté au-delà de sa pertinence », rapport remis le 23 octobre 2014 au gouvernement.] : « Une politique de transport reposant sur un rôle presque exclusif de la grande vitesse ferroviaire accentue plutôt les inégalités des territoires qu’elle ne les atténue », concluait l’auguste maison, qu’on ne sait pas adepte de l’écologie radicale. Mais si la vitesse est un droit sacré, les nuisances qu’elle engendre sont de regrettables dommages collatéraux, et les millions d’euros dépensés pour chaque minute gagnée alors que la SNCF et RFF croulent déjà sous les dettes, le prix à payer pour entrer dans le futur.

Parole d’écolo, il y a souvent du bon à préférer le train à l’auto, comme l’admet Denise : « Au départ, la Sepanso et les Verts étaient partagés. Contre la voiture, extrêmement polluante, nous avons une préférence spontanée pour le train. Certains Verts nous soupçonnaient de simple “nimbysme” » (Nimby est l’acronyme de Not in My Back Yard : « Pas de ça chez moi »). Quand elle déroule son argumentaire, l’affaire paraît plutôt relever du bon sens. À entendre Denise prêcher dans les villes et villages de Sud-Gironde, les autochtones ont au moins compris que le TGV allait leur filer sous le nez. Aux alentours de Langon, une bourgade du coin, les pouvoirs publics ont fait miroiter aux habitants une simple « halte », à distinguer de la gare. Traduction : le TGV y passera à toute berzingue – 340 km/h en moyenne – sans s’arrêter, mais l’on promet d’hypothétiques TER ultrarapides…

La mobilisation du réseau associatif sud-girondin a peut-être contribué à retourner un tégéviste convaincu, le député du cru Gilles Savary. Ce socialiste bon teint maîtrise parfaitement la question des transports. Denise se souvient d’une réunion publique, en février 2012, où Savary affirmait mordicus que les lignes à grande vitesse favorisaient le développement économique. Désormais il se répand dans la presse contre le tout-TGV – et au passage contre son frère ennemi Rousset. Savary aurait-il reçu la révélation de la volonté populaire ou été touché par la grâce de l’écologie ? Rien n’est moins sûr. Ses arguments sont comptables – donc imparables. Il en égrène trois: primo, « il n’y a plus la manne céleste des subventions pour équilibrer les déficits » ; secundo, « le coût kilométrique d’une ligne grande vitesse est en croissance » ; tertio, les usagers délaissent de plus en plus l’onéreux TGV au profit de voyages low cost (avion, covoiturage, etc.)[2. Journal des entreprises, janvier 2015.].

En lisant cet argumentaire bien rodé, je songe aux mots de Simon Charbonneau : « Il faut combattre l’adversaire sur son propre terrain, le piéger sur ses propres critères : rentabilité, efficacité, utilité – car les seules limites à la croissance, c’est le fric ! » Ironiquement, ce rêve de capitaliste – 13 milliards d’euros tout de même – pourrait bien périr de l’austérité et ne jamais voir le jour, même à l’horizon lointain de 2027, faute d’argent dans les caisses publiques. Pris dans son élan médiatique, Gilles Savary lâche une bombe nucléaire : il existe un contre-projet de RFF qui ne coûte que 2 milliards, et « qu’il est interdit d’évoquer ». RFF a démenti…

Si Savary a viré de bord, c’est un peu tout de même parce que sa circonscription est située à un emplacement-clé du tracé. Au terme des 55 kilomètres de tronçon commun entre Bordeaux-Dax et Bordeaux-Toulouse, un « triangle ferroviaire » scinde les deux lignes au niveau du Sauternais. Une région cruciale, aux confins du Sud-Gironde et du Lot-et-Garonne, qui représente « l’un des sites économiques les plus précieux de tout le grand Sud-Ouest (avec des) zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique. » C’est exceptionnel, rappelle le député. D’après les associations de protection de la nature, l’irruption d’un train à grande vitesse perturbera une trentaine de cours d’eau et plusieurs zones humides sur le bassin versant de la Ciron, rivière au niveau de biodiversité floristique, faunistique et biologique exceptionnel.

Réseau ferré de France semble avoir anticipé ces dégradations par le rachat de terres à transformer en zones humides destinées à remplacer les espaces naturels qu’elle s’apprête à détruire. « C’est bien le comble de la démesure technicienne que de prétendre recréer la nature comme si l’espace était extensible à l’infini », s’afflige Simon Charbonneau.

Les objecteurs de croissance maugréent mais Prométhée serait fier de ses petits. Tout de même, un TGV dans le Sauternes, ça ne sonne pas très bien, même si le célèbre vignoble n’est pas menacé. Ou pas directement. Sensibilisés par les associations environnementales, les viticulteurs viennent de prendre conscience que le charivari du TGV menacerait le micro-climat de la région. Les brouillards favorisent en effet la production de pourriture noble, sous la forme d’un champignon qui donne toute sa saveur au Sauternes. En réchauffant la température, le GPSO bouleverserait des cépages entiers, autrement dit toute une économie – et tout un art. Connaissant la puissance du lobby sauternais, malgré les dénégations rassurantes des défenseurs du TGV, mon petit doigt me dit que c’est ici qu’aura lieu la mère de toutes les batailles. D’ores et déjà, Savary laisse planer le risque d’une ZAD. Zone à défendre : ces trois mots font grincer des dents au sommet de l’État depuis qu’une poignée d’écolos post-hippies paralyse le chantier de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes. Au sud, c’est l’édification du barrage de Sivens qui stagne depuis des mois, avec un mort, victime expiatoire du bal tragique que jouent zadistes et CRS.

On imagine mal, cependant, les riverains des 327 kilomètres de voie se tenir la main dans une ZAD festive et champêtre. Car ce groupe fabriqué par la raison technico-administrative n’est même pas soudé par une communauté d’intérêts. Ainsi, tant que l’épée de Damoclès des travaux reste suspendue au-dessus de leur tête, les exploitants agricoles dont les terrains sont traversés par le tracé des lignes TGV voient fondre la valeur de leurs biens, devenus invendables. Inversement, à quelques kilomètres des futurs rails, là où on peut avoir les avantages de la grande vitesse sans en subir les nuisances, les prix de l’immobilier ont commencé à grimper. Même s’il ne roule jamais, le TGV Sud-Ouest aura fait quelques heureux.

Joseph Bonotto, un petit paysan lot-et-garonnais, n’entend pas laisser la main invisible du marché massacrer nos campagnes. Dans le village de Sainte-Colombe-en-Bruilhois, il a mis un de ses terrains à la disposition de quelques apprentis zadistes, moins pour s’opposer au GPSO, qui devrait passer près de ses champs, que pour empêcher l’implantation d’une zone d’activité économique et commerciale en bordure de la ligne Bordeaux-Toulouse. Toutes les voies de recours juridiques étant épuisées, la bande à Bonotto devra trouver la formule magique pour enrôler les anti-TGV dans son combat contre la galerie-marchandisation du monde.

À mon tour de prendre un peu de champ. Dans le salon de Simon Charbonneau, entre ses étagères pleines à craquer ployant sous les livres, je sonde mon hôte sur la pertinence du « zadisme ». Il y a deux ans, Jacques de Guillebon avait eu l’heur de visiter des cabanes exhibant des panneaux contre la « transphobie » dans le bocage nantais, incongruité qui laisse Charbonneau junior songeur. « Il faut bien résister, de manière citoyenne, sans que cela soit qualifié de terrorisme, mais les formes folkloriques de lutte s’avèrent contre-productives. Surtout quand elles dérivent dans des combats périphériques qui reviennent à nier l’anthropologie humaine. » Je reconnais là l’écologisme intégral de son père, Bernard (1910-1986), intellectuel un temps proche du personnalisme chrétien sans en épouser la foi. Simon, l’agnostique « tourné vers le spirituel », chasseur de bécasses, à la fois lecteur du protestant Ellul et de l’orthodoxe Berdiaev, a repris à son compte l’écolo-conservatisme paternel. Preuve que son amour de la nature l’affranchit des vieux clivages, Simon me présente son acolyte « anarcho-syndicaliste » Michel André, président de la Sepanso-Bergerac, avec lequel il s’entend comme larron en foire. Bien que Bergerac ne soit pas directement concerné par les projets de TGV, j’interroge Michel de but en blanc : « Si les travaux démarraient un jour, faudra-t-il tenir une ZAD ? » Il me lâche cette réponse de Normand : « À votre âge, j’aurais été zadiste. D’un côté, c’est un mouvement pacifique, qu’il faut soutenir contre les dérives violentes. De l’autre, les zadistes vivent et agissent trop souvent à l’instant T et font preuve de sectarisme à l’encontre de ceux qui ne pensent pas exactement comme eux. »

Ce retraité de l’aéronautique à l’abord primesautier et à la crinière grisonnante s’est converti à l’écologisme après avoir été « amoureux de Concorde ». Nantais installé en Dordogne depuis une quinzaine d’années, il connaît sur le bout des doigts le bocage qui sert de camping géant aux opposants chevelus à Notre-Dame-des-Landes. Un précédent dont cet ancien électron libre du Parti communiste et de la CGT dresse un bilan globalement négatif : « La ZAD a viré au bidonville, ce qui exaspère les riverains, pourtant eux aussi opposés au projet d’aéroport. À force de voir débouler des punks à chiens, pendant que les vols se multiplient, les gens du coin sont devenus hostiles aux zadistes, dont certains ne sont là que pour fumer le chichon. » Rigolard, Michel se gausse de l’amateurisme de ces « mercenaires » du combat écolo, aussi hors-sol que des traders de la Défense. Une délégation des zadistes du Lot-et-Garonne ayant sollicité son soutien, il a néanmoins cautionné leur démarche, qu’il juge radicalement différente de l’esprit de chapelle gauchiste Notre-Dame-des-Landais. Mais si les choses devenaient vraiment sérieuses, « il faudrait préparer les hommes et le terrain, de façon à assurer la sécurité, organiser l’alimentation, et fournir les matières premières nécessaires pour construire les cabanes, sans se mettre la population locale à dos ».

Ici, parvenir à s’aliéner une population massivement hostile au GPSO – à 85 %, selon les avis exprimés lors des débats publics – serait un véritable exploit. Reste qu’il y a parfois un abîme des paroles aux actes. Alors qu’il bataillait pour obtenir le micro dans les cortèges anti-GPSO, le Vert Noël Mamère s’est ainsi montré bien plus conciliant dans sa contribution à l’enquête publique, se contentant d’énumérer les conditions nécessaires à la mise en œuvre du projet. Il se murmure que le député-maire de Bègles projette d’intégrer à la métropole d’un million d’habitants dont Alain Juppé rêve pour Bordeaux, bientôt relié à Paris en deux heures par un TGV quasi-supersonique. Bizarrement, aucun journaliste ne s’est offusqué de ce manquement à la parole donnée… Contrairement à Simon Charbonneau, qui côtoya jadis Mamère du haut de sa chaire universitaire : « L’activité militante fait beaucoup réfléchir sur les limites de la démocratie dite représentative », lâche-t-il avec une pointe de dépit. Denise renchérit : « On fait semblant de nous écouter, avec des parodies de débats publics, mais le scénario est déjà écrit. » Cela rappelle à Simon la bataille menée contre le projet de métro bordelais au début des années 1990. Chaban avait ouvert le débat organisé à la va-vite dans un cinéma : « Messieurs, la concertation est ouverte mais le projet est bouclé ! » Au moins ne parlait-on pas de démocratie participative. Vingt ans plus tard, le mot est sur toutes les bouches, mais rien n’a changé. Le gouvernement vient de publier le décret d’utilité publique de la ligne TGV Poitiers-Limoges, avec la bénédiction d’un Président de la République que l’on sait très attaché aux destinées du Limousin. Mais contre l’avis du Conseil d’Etat et celui du président de la SNCF lui-même. Dans les pires cauchemars de Denise, Simon et les autres, un scénario similaire pourrait sauver le TGV Sud-Ouest en 2017 si le maire de Bordeaux gravissait les marches de l’Elysée. Moi qui cherchais justement une raison de ne pas voter Juppé…

La Sepanso, quèsaco ?

Née en 1969 avec le soutien actif des penseurs écologistes Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, la Société pour l’étude, la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest est un cas quasi unique en France. Il est rare qu’une association environnementale bénéficie du parrainage de deux intellectuels de cette trempe. Amis et frères d’armes, Ellul et Charbonneau ont engagé la Sepanso sur deux fronts : l’aménagement de la côte Aquitaine et la construction de la centrale nucléaire du Blayais, sur l’estuaire de la Gironde, en pleine zone inondable ! Deux combats perdus dans les années 1970 qui n’empêchent pas leurs militants de poursuivre la lutte en vivant essentiellement des cotisations des adhérents – 1 500 membres en Aquitaine. Basée sur le bénévolat, la Sepanso gère cependant plusieurs réserves naturelles au moyen de subventions publiques. Très impliquée dans la mobilisation anti-TGV en Aquitaine, l’association a pu compter sur le soutien d’élus et de citoyens très mobilisés, notamment dans le Sud-Gironde et au Pays basque. Quoiqu’affiliée à France nature environnement, la Sepanso conteste la ligne ondoyante de ce réseau associatif qui co-organisera avec l’État la conférence de Paris sur le climat à la fin de l’année 2015.

 

Chronologie du Grand projet ferroviaire du Sud-Ouest (GPSO)

–        Mai 1991 : le Comité interministériel d’aménagement du territoire inscrit le projet de ligne Bordeaux-Toulouse dans le schéma directeur des lignes à grande vitesse.

–        2002-2005 : études préalables de Réseau ferré de France.

–        Juin-novembre 2005 et août-décembre 2006 : débats publics

–        Octobre-décembre 2014 : enquêtes publiques

–        Décembre 2014 : création d’une ZAD à Sainte-Colombe-en-Bruilhoispour lutter contre une zone d’activité commerciale en bordure de la ligne Bordeaux-Toulouse.

–        Fin février-mars 2015 : future remise du rapport des commissaires enquêteurs sur l’ensemble du GPSO.

–        2027 : fin des travaux ?
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*Image : Soleil.

Chrétiens : pendant ce temps, en Occident…

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Chrétiens Occident profanation cimetière église

Chrétiens Occident profanation cimetière égliseAlors que des centaines de milliers de chrétiens d’Orient sont martyrisées au nom de leur foi, la France fait figure de refuge pour ces Arabes que les islamistes appellent « adorateurs de la Croix ». Ici, on ne tue pas un chrétien parce qu’il est chrétien. Mais les églises et autres cimetières ne sont pas pour autant épargnés. Tandis que l’on nous parle quotidiennement d’une flambée de l’« islamophobie », il semble que les actes antichrétiens passent toujours à l’as.

Exemple : la semaine dernière, dans la commune de Maisse, en Essonne, a eu lieu un fait divers tout juste relayé, en quelques lignes, par le site web du Parisien et une gazette locale. Mercredi 4 mars au matin, le Père Lucien Zomahoun, prêtre de la paroisse, se rend à l’église et découvre « un vrai champ de bataille » : décorations renversées dans le cœur, bancs entassés et brûlés… « J’ai eu peur, nous confie-t-il. On n’a jamais été inquiétés, mais dans le bus ou ailleurs, on entend souvent des jeunes menacer de brûler des églises. » Il prévient donc les gendarmes, qui interpelleront dans l’après-midi un jeune homme de 25 ans. Déséquilibré, celui-ci sera interné à sa sortie de garde à vue.

Le lendemain soir, vers 21h30, ce sont en revanche deux hommes cagoulés qui débarquent dans une église évangélique de la Courneuve. Armés de fusils à canon scié, ils menacent les cinq fidèles présents, pour les délester de leurs téléphones portables et sacs à main, puis prennent la fuite. Une enquête sera ouverte suite aux plaintes déposées par les victimes. Mais encore une fois, la nouvelle ne fera l’objet que d’une ou deux brèves sur Internet. Ce genre d’actes criminels, bien éloignés des incivilités telles que tags ou injures, n’intéressent manifestement pas beaucoup les médias nationaux.

Selon les chiffres du ministère de l’Interieur, les édifices religieux et les cimetières chrétiens subissent chaque année plus de 80% des dégâts infligés à l’ensemble des lieux de culte français. Mais personne ne parle de « christianophobie », et pour cause : « S’agissant d’une éventuelle recension des actes antichrétiens à l’instar de celles qui sont effectuées pour les actes antisémites et les actes antimusulmans, les responsables des différentes églises (sic) et confessions chrétiennes n’ont jamais fait part de la demande d’un indicateur spécifique auprès des pouvoirs publics », précisait en avril 2013 le ministère, en réponse à une question écrite posée quelques mois plus tôt par Marc Le Fur, député UMP des Côtes d’Armor.

En clair, les chrétiens français n’ont jamais souhaité se présenter comme les cibles d’une « phobie » particulière. Ce choix d’éviter la concurrence victimaire consiste sans doute de leur part à ne pas communautariser la question des dégradations de lieux de culte, également réprimées par la loi quelle qu’en soit la motivation. L’Eglise de France, meilleure alliée de la République « une et indivisible », qui l’eût cru ? C’est pourtant tout à son honneur en ces temps de repli communautaire, et alors que le PS – oui, le PS ! – promeut le développement de l’enseignement privé confessionnel.

Il n’en demeure pas moins que sur un total de 667 incidents ayant touché un lieu de culte, ce sont pas moins de 543 atteintes à des sites chrétiens qui ont été recensées en 2012. Pour un cimetière juif de Sarre-Union – dont la France s’émeut à juste titre qu’il ait encore une fois été profané, quelques semaines après l’assassinat de quatre juifs à Paris –, une vingtaine de cimetières catholiques sont saccagés. Et pour un excité qui s’en prend à une mosquée, six ou sept églises sont endommagées chaque année. A bon entendeur…

*Photo : Wikimédia Commons

ZAD de Sivens : voilà, c’est fini…

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zad sivens jeunesse rurale

zad sivens jeunesse rurale

Le conseil général du Tarn a fait connaître sa décision : le projet original du barrage de Sivens est officiellement abandonné et les dimensions de l’ouvrage seront ramenées à celles d’une retenue beaucoup moins vaste. La décision ne paraît déjà pas satisfaire grand-monde. Les opposants au barrage réclament que soit plutôt exploitée « l’eau qui dort chaque année dans les retenues collinaires », soit « deux millions de m3 », estiment les représentants du Collectif du Testet, une hypothèse que le conseil général a de nouveau rejetée. Néanmoins, pour tous ceux qui dénonçaient la tentation d’un retour en arrière « sous la pression des casseurs », c’est aussi une défaite. Et en se pliant en partie aux préconisations du rapport du ministère de l’Ecologie, quant aux dimensions de l’ouvrage, le conseil général du Tarn n’a fait que prêter l’oreille aux arguments des détracteurs de l’enquête d’utilité publique menée en 2012 par la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne (CACG), dont l’évaluation avait été jugée beaucoup trop ambitieuse. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et beaucoup d’argent a été dépensé. C’est l’Etat qui remboursera, autant dire le contribuable.

Les derniers occupants de la « Zone à Défendre » ont été évacués vendredi après-midi par la police. Il ne reste de la zone humide du Testet qu’un vaste terrain vague à demi-boueux et recouvert sur sa plus large partie par un tapis de copeaux de bois : tout ce qui subsiste des arbres déchiquetées par les broyeuses avant que les travaux ne soient interrompus par les zadistes. De leur présence, seules les habitations de fortune, les miradors et les douves et palissades du camp retranché témoignent encore… L’affaire de Sivens a été présentée comme un match entre paysans et écologistes, entre agriculteurs privés de leur barrage et zadistes radicaux et violents. C’est aller un peu vite en besogne. On retrouvait aussi parmi les opposants nombre d’agriculteurs qui jugeaient le projet trop ambitieux et inutilement coûteux. Zadistes mis à part, le fiasco de la retenue de Sivens illustre aussi les dysfonctionnements de la démocratie locale. Les chiffres avancés par la CACG, dans sa réévaluation en 2009 d’un premier rapport établi en 2001, furent déjà jugés fantaisistes par les associations montées au créneau. Face au gâchis du projet de Sivens, ces dernières dénoncent aujourd’hui un système dans lequel les mêmes élus ont la possibilité de siéger au Conseil Général, au conseil d’administration de la CACG qui diligente l’enquête publique, tout en étant maître d’œuvre des travaux, et à l’Agence de l’eau, qui procède également à l’évaluation des besoins et peut accorder des subventions. Un système qui favorise donc tout à fait légalement la collusion d’intérêt tandis que la société civile a bien peu de possibilités de réclamer des éclaircissements avant que le vote n’intervienne et que les travaux ne débutent. D’autant que les investissements envisagés peuvent être bien plus importants que les huit millions d’euros du premier projet de retenue à Sivens.

Dans un rapport intitulé « Adour-Garonne 2050 », la Compagnie d’Aménagement des Côteaux de Gascogne préconise des aménagements pour la région d’un coup de un milliard d’euros pour répondre aux besoins en eau jusqu’en 2050. Sans remettre en cause l’utilité de ce plan, il convient peut-être de tirer quelques enseignements de l’affaire de Sivens, qui ne se réduit pas seulement à la sauvegarde d’une zone humide ou à l’affaire de la ZAD mais traduit l’opacité d’un processus décisionnaire qui peut, le cas échéant, coûter cher, très cher.
L’affaire laissera, c’est certain, des traces durables dans les esprits. « De part et d’autre, il n’y a plus que de la haine, le Tarn c’est devenu l’enfer ! », confie, atterré, un artisan de la commune de Gaillac. Pour les uns, Sivens a révélé la formidable capacité de nuisance des associations écologistes, capables de ruiner un projet en venant bouleverser la tranquille routine décisionnaires des élus locaux. Pour d’autres au contraire, Sivens a mis en valeur le rôle très obscur de la Compagnie d’Aménagement des Côteaux de Gascogne et l’influence très négative de la puissante Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), considérée par beaucoup moins comme un syndicat que comme un lobby au service d’intérêts économiques plus qu’agricoles. Quel que soit la justesse de ces arguments que ne cessent de se renvoyer opposants et partisans du barrage, les politiques apparaissent de leur côté doublement coupables : coupables d’avoir favorisé un processus de décision opaque en faveur d’un projet inadapté, ou coupables par complaisance d’avoir laissé la situation pourrir jusqu’à devenir incontrôlable puis tragique entraînant la mort d’un jeune homme dans la petite vallée du Testet.

L’affaire du barrage de Sivens trouve aujourd’hui son épilogue, qui n’est peut-être encore qu’un rebondissement, mais l’évacuation de la ZAD n’efface pas un autre problème très local qui est celui du sort de la jeunesse des zones rurales. Il n’y avait pas, chez les zadistes, que des bobos festifs, des punks à chiens ou des casseurs. Parmi les occupants de la zone à défendre, il y avait aussi beaucoup de travailleurs agricoles, d’étudiants ou de jeunes cultivateurs mis sur le carreau par une logique économique qui réserve subventions et aides aux grandes exploitations et favorise la concentration des terres et des moyens, mettant sur la touche une grande partie des jeunes actifs. Les banlieues ont beau avoir plus la cote médiatiquement, la situation n’est pas moins mauvaise, elle est même bien pire si l’on considère le champ des possibilités offertes, pour un jeune de vingt ans dans le Tarn-et-Garonne en 2015.

La longue occupation de la zone humide n’a pas non plus été une sorte de revival champêtre de mai 68. Elle est plutôt l’expression d’un conflit de générations qui touche aussi de plein fouet le monde rural. Le taux de chômage dépasse les 30% chez les 18-25 ans ne génère pas vraiment d’euphorie révolutionnaire comparable à celle du joli mois de mai. C’est plutôt la tentation du repli sur soi qui semblait caractériser une partie des zadistes concevant une utopie réduite à un microcosme autogéré. « C’est l’envie qu’on leur fasse une place chez eux, dans un coin, dans leur région, la possibilité de s’enraciner », résumait un sympathisant. Mais s’enraciner dans quoi ? La ZAD de Sivens, au-delà des caricatures, a rappelé une réalité sociale : celle de campagnes de moins en moins paysannes et de plus en plus vides. Ce monde agricole désuni et le monde bigarré des zadistes, rappelle ce que Jacques Le Goff écrivait en 2012 à propos du village provençal du Cadenet : « À l’ancienne collectivité, rude, souvent, mais solidaire et qui baignait dans une culture dont la “petite” et la “grande patrie” étaient le creuset, a succédé un nouveau monde bariolé où individus, catégories sociales, réseaux et univers mentaux, parfois étrangers les uns aux autres, coexistent dans un même espace dépourvu d’un avenir commun… »

*Photo : Balint Porneczi/AP/SIPA. AP21703149_000002.

Mugabe, seigneur en son continent

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robert mugabe union africaine

robert mugabe union africaine

Comme chaque année, Robert Mugabe a fêté son anniversaire avec faste. Selon le Guardian, deux éléphants, deux buffles, cinq impalas et un lion ont été gracieusement offerts par un fermier zimbabwéen. En tout, 91 vaches et une trentaine d’éléphants ont été abattues pour les 20 000 convives invités aux 91 ans du héros de l’indépendance. Dans un hôtel de luxe non loin des chutes de Victoria, les 91 kg de gâteaux ont aussi marqué les 35 ans d’un pouvoir sans partage.

On le croyait sur la fin, paria de l’Europe, honni par les Etats-Unis, menacé par son opposant Morgan Tsvangirai. L’inspirateur de la réforme agraire qui spolia près de 4000 fermiers blanc (et de la pénurie qui suivit) est pourtant plus fringant que jamais. Acclamé à Soweto lors des funérailles de Mandela, il vient d’être élu par ses pairs à la tête de l’Union africaine (UA). En 2012, les sanctions européennes à l’encontre de l’ancienne Rhodésie avaient été discrètement allégées. Le 16 janvier dernier, c’est une enveloppe de 234 millions d’euros qui a été généreusement octroyée par Bruxelles au profit du développement de l’agriculture du Zimbabwe. Un joli cadeau d’anniversaire qui devrait réjouir les défenseurs de la PAC; alors même que Mugabe souhaite en finir avec les dernières réserves animales aux mains des blancs. Le porte-parole de la diplomatie européenne a annoncé que l’interdiction de visite en Europe du doyen des chefs d’Etat africains ne concernait pas le président de l’UA. Petite contrariété, sa dispendieuse et jeune épouse (41 ans d’écart), amicalement surnommée « Gucci Grace », ne pourra pas profiter de l’aubaine pour dévaliser les vitrines européennes. Mais qu’il est loin le temps où Mugabe était le pestiféré de la « communauté internationale ».

L’accalmie diplomatique dont bénéficie l’inoxydable Mugabe n’explique pas son étonnante popularité africaine. Mugabe est le symbole d’un continent qui n’a que faire des leçons de morale, d’écologie et de démocratie. Après trente-cinq ans de désastre économique, son discours anti-blanc est un paravent inusable. Ses déclarations outrancières constituent l’étendard de son indépendance et sa liberté. Pour le nouveau président de l’Union africaine les homosexuels sont « pires que des chiens ou des cochons ». À propos de l’ancienne secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, il avait eu ces mots pleins de tact: « on entend cette fille née d’ancêtres esclaves, qui devrait savoir que l’homme blanc n’est pas un ami ». Mugabe se rit des remontrances de tel ou tel association des droits de l’Homme. À 91 ans, le vieux lion du Zimbabwe est paradoxalement le héraut altermondialiste de millions de jeunes africains fatigués de voir leur continent à la traîne de la mondialisation.

En se tournant vers ce mégalomane sénile, l’opinion africaine fait un bras d’honneur au reste du monde. Le pan-africanisme est une soupape populaire pour un club de dictateurs au long cours. Après Kadhafi, Teodoro Obiang Nguema et maintenant Mugabe, l’Union africaine, dont notre diplomatie voudrait qu’elle prenne le relais de la « Françafrique », est le contre-modèle du multilatéralisme technocratique de son homologue européenne.

*Photo : wikicommons.

La théorie du genre, un puritanisme moderne

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berenice levert theorie genre

berenice levert theorie genre

Bérénice Levet est philosophe, essayiste, et enseigne au Centre Sèvres. Son dernier essai, La Théorie du genre, a paru en 2014, chez Grasset.

Eugénie Bastié. Début 2014, alors que le soufflé du « mariage » retombe à peine, l’expérimentation des ABCD de l’égalité dans dix académies déclenche une mémorable polémique sur la théorie du genre. Alors ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem affiche à l’endroit des parents troublés ou inquiets le mépris goguenard dont elle gratifiait les opposants au mariage gay. Tout ce bruit pour les fantasmes de réacs qui gobent n’importe quelle rumeur ! « La théorie du genre, ça n’existe pas ! C’est comme le monstre du Loch Ness, tout le monde en parle, mais personne ne l’a vu », déclare la ministre. Votre livre, publié à l’automne, fournit le meilleur argumentaire sur le sujet. Le titre, La Théorie du genre, était-il une provocation, en réponse à cette assertion ?

Bérénice Levet. Le choix de ce titre n’est pas innocent, en effet. Il me permet à la fois d’annoncer la couleur – car quiconque parle de théorie du genre est ipso facto rangé dans le camp de ses adversaires – mais aussi d’aiguiser la curiosité et d’inviter à la réflexion, grâce à la portée polémique de la formule. Je suis fort agacée par les journalistes et chroniqueurs politiques – ceux du Monde ou de L’Obs notamment, ou encore Thomas Legrand sur France Inter – qui assènent péremptoirement que la théorie du genre n’existe pas ou qui, s’ils sont amenés à utiliser l’expression en écho au discours des parents ou aux « rumeurs » circulant autour de l’école, évoquent toujours la « prétendue » théorie du genre.

C’est que ces esprits forts, qu’on ne savait pas aussi intraitables sur la précision sémantique, affirment qu’il n’existe pas de « théorie », mais seulement des « études de genre » – qu’ils préfèrent désigner par leur nom américain, « gender studies »…

Un tel raisonnement ne tient pas : pour qu’il y ait des études de genre ou sur le genre, encore faut-il qu’il y ait élaboration du concept même de genre.[access capability= »lire_inedits »] Et c’est dans l’arsenal des philosophes qu’il a été forgé. Observons d’ailleurs que Judith Butler ne craint pas de se définir comme théoricienne du genre. Ceux qui parlent d’« études de genre » veulent souvent en souligner la scientificité. Mais le genre n’est pas un concept scientifique, c’est une vision du monde, une Weltanschauung. Et les travaux de ces chercheurs s’en ressentent. Sur ce point, je vais plus loin que certains « anti-genre » qui, intimidés par les prétentions scientifiques de ces chercheurs, sont enclins à reconnaître à la notion de genre des vertus heuristiques. Comment un instrument à ce point chargé de postulats pourrait-il nous dévoiler une quelconque réalité ?

Peut-être serait-il plus pertinent, en ce cas, de parler d’idéologie ?

En effet, la théorie se fait sans tarder idéologie, au sens littéral du terme, tel que l’entendait Hannah Arendt : ses axiomes – ses idées – se transforment en logique implacable. Les identités sexuelles sont de pures constructions historiques – la différence n’est qu’anatomique, naître dans un corps d’homme ou dans un corps de femme reste sans incidence sur la personne que je serai, bref, l’incarnation ne change rien –, or ces constructions sont fondamentalement inégalitaires, dès lors qu’en tout temps, en tout lieu, le masculin et le féminin ont été pensés de telle sorte que la femme soit subordonnée à l’homme. Il convient donc, si l’on veut vivre dans un monde juste et égalitaire, de déconstruire l’ordre sexué sur lequel repose nos sociétés. Et ce pour bâtir des corps politiques fondés exclusivement sur des individus rendus à une prétendue neutralité originelle, autrement dit des anges, par définition asexués…

Sous couvert de libération, ce « monde rêvé des anges », sous-titre de votre livre, instaure ce qui ressemble furieusement à un nouveau puritanisme…

Comment ne pas soupçonner en effet, derrière cette grande machine théorique, une hantise du désir, une aspiration à exorciser la charge érotique de la femme ? C’est également un puritanisme en ce qu’il postule une innocence originelle qui serait perdue avant même la chute dans la société, avant même la naissance, au moment où l’obstétricien annonce aux futurs parents le sexe de l’enfant qu’ils attendent. Le processus d’assignation à une identité sexuée et sexuelle se mettrait alors en branle, et c’en serait fini de l’angélisme primordial. Notons que les nouvelles techniques de procréation encouragent ce puritanisme : l’oxymore d’une conception virginale n’en appelle plus à la foi et à ses mystères. L’engendrement non souillé par le commerce des chairs n’est plus le privilège de Marie.

Le plus surprenant, c’est l’alliance entre féministes et militants LGBT pour défendre cet ordre néo-puritain…

Pressés de voir le vieux monde – fondé sur la différence des sexes – s’ébouler, féministes et LGBT se reconnaissent un ennemi commun, le mâle blanc occidental hétérosexuel, et partagent le même objectif : l’avènement d’un monde dont le premier couple, pour dire les choses de façon imagée, ne serait plus Adam et Ève. Une société humaine dont l’altérité sexuelle, l’altérité naturellement procréatrice, bref l’hétérosexualité ne serait plus le fondement. Abolir la structure sexuée de nos sociétés, tel est le programme politique des féministes et des LGBT. Les unes au nom de l’égalité des sexes, laquelle resterait inachevée, les autres au nom de l’égalité des sexualités. Il est essentiel de comprendre que, pour le « genre », le désir de l’autre sexe n’a rien de naturel, il n’est que soumission à une norme ayant été imposée par un coup de force, réussissant à étouffer toutes les autres sexualités.

Il est clair que, si la reproduction est déconnectée de la sexualité, l’hétérosexualité n’est plus qu’une norme imposée, aussi absurde que le rose pour les filles et le bleu pour les garçons ?

Exactement. « Hétérosexuels, réveillez-vous ! », nous enjoint le « genre ». Nous avons été éduqués dans le mythe de l’hétérosexualité et nous prenons nos désirs pour la réalité. Mais ce n’est là qu’illusion, au sens étymologique du terme, la société se joue de nous. La ringardisation de l’hétérosexualité est le grand enjeu de leur lutte – l’expression « hétérobeauf » fait florès sur les réseaux sociaux ! L’enjeu central est donc bien une mutation anthropologique, une « réforme de civilisation », et non simplement de société, comme l’a reconnu Christiane Taubira dans le contexte des débats sur le mariage pour tous. Mais ce jour-là, la garde des Sceaux vendait la mèche.

Théorie du genre, mariage homo, reproduction assistée : c’est toujours le même égalitarisme qui conspire pour en finir avec la différence…

Le genre conduit moins à une indifférenciation qu’à une désidentification, à un brouillage des codes sexués dont nous héritons. La nature ne dictant rien, le masculin et le féminin n’étant, pour le « genre », que jeux de rôles  – « Le travesti, écrit Éric Fassin, est notre vérité à tous » –, l’individu n’atteste sa liberté qu’en s’émancipant de cet héritage. Or, c’est en faisant apparaître le caractère historique, conventionnel, de normes dont il n’est pas l’auteur, que le « genre » escompte délier chacun de son allégeance à ces normes.

Il s’agit bien de renvoyer l’antique division entre les sexes de l’« historicité » à la « caducité », comme vous l’écrivez…

Tel était clairement et nettement l’objectif des fameux ABCD de l’égalité : pourquoi faire étudier le portrait en pied de Louis XIV par Rigaud, montrant le souverain portant talons hauts, porte-jarretelles, et bas en soie ? Afin de faire prendre conscience à nos chères têtes blondes, comme on ne devrait plus dire, de la contingence des codes vestimentaires auxquels les soumettent la société, les adultes, à commencer par leurs parents. Toute transmission de manières d’être, de formes, est requalifiée en « formatage », et les agents de cette transmission sont assimilés à des collaborateurs d’un vieux monde rassis, frileux, replié sur lui-même… Plus encore que la nature, la cible du « genre » est la civilisation, le monde de significations institué qui nous précède et nous excède. « La civilisation, dit magnifiquement l’ethnologue Margaret Mead, n’est pas l’œuvre des enfants. »

Pourquoi considérez-vous que le « genre » est spécifiquement une attaque contre la civilisation française ?

Il existe une exception française en matière de mixité des sexes, exception établie et explorée par Mona Ozouf, Philippe Raynaud, Claude Habib et Alain Finkielkraut. La France ne s’est pas contentée de reconnaître, de faire droit à la différence des sexes, elle l’a exacerbée. Elle s’est plu à cultiver les tours et détours du jeu de l’amour. Mais les démocrates acharnés que nous sommes n’aiment plus suffisamment cet héritage, qui nous vient des siècles aristocratiques, pour le défendre contre une idéologie qui lui est foncièrement contraire. Le contraire de l’égalité n’est pas l’inégalité, mais la bigarrure des manières d’être, les aspérités, les variantes et variations. Notre art, notre littérature ont exploré sans relâche cette dissymétrie sexuelle. Nous sommes riches d’une histoire que nous aurions tout intérêt à exalter, à défendre avec fierté. Walter Benjamin parlait des promesses du passé, qu’il appartenait aux générations suivantes de sauver et de prolonger. Laissons de côté la passion de l’égalité et puisons notre inspiration dans Marivaux, dans Balzac, dans Barbey d’Aurevilly, dans Stendhal…

Il y a tout de même une différence entre aimer Balzac et acheter des Barbie aux petites filles ! Comment défendre la différence des sexes sans tomber dans un naturalisme qui enferme les individus dans des étiquettes ?

La question est cruciale. Que notre destin ne soit pas scellé par notre anatomie, que notre être ne s’épuise pas dans la maternité et la conjugalité, que pour nous, autant que pour les hommes, l’existence précède l’essence, nous n’avons pas attendu Simone de Beauvoir pour le savoir. La célèbre formule : « On ne naît pas femme, on le devient » a été gravée dans le marbre. Cependant, comme Sartre, Beauvoir succombe à une hypertrophie de la liberté, elle échoue à faire droit à cette part non choisie de l’existence qu’est la naissance dans un corps sexué. Avec elle, c’est l’être ou le néant, la nature ou l’histoire, la nécessité ou la liberté. Or, il y a du donné – en référence au don qui appelle la gratitude, opposé au terme « donnée », qui renvoie à la statistique. Où commence, où finit la nature ? Au reste, si la nature propose, la liberté dispose. La liberté n’est pas rébellion contre le donné, elle est reprise en personne du donné. On naît femme et on le devient : sur cette note inaugurale, chaque femme compose sa  propre partition. Thèmes communs, universels, et variations, modulations.

« L’ordre patriarcal est mort », écrivez-vous. N’exagérez-vous pas ?

Si les mots ont un sens, comment peut-on parler de société patriarcale en Occident ? La femme n’est plus subordonnée à l’homme, le mari ne prend pas le relais du père. Je suis née dans les années 1970, j’appartiens donc à cette génération qui a grandi dans une atmosphère de sereine égalité, élevée par des pères qui ont perdu leur titre de « chef de famille » depuis 1970, des mères qui prennent toujours plus part à la vie active et auxquelles, conformément au sermon de nos instituteurs, on n’offre pas, le jour de la fête des mères, de fers à repasser ou de mixeurs. À ceux qui contesteraient ce tableau, je demanderai de m’expliquer les raisons pour lesquelles nous ne savons ni coudre, ni repasser, ni cuisiner !

Et les inégalités de salaires ?

Je ne les nie pas, mais la société est acquise dans son entier à l’objectif de l’égalité salariale, et on n’a nul besoin de cet arsenal juridique, dont les progressistes ont la passion, pour hâter la régénération de l’humanité. Il faut rappeler aux mouvements féministes que nous sommes sorties de l’état de minorité, que cette féminité que nous cultivons, ce temps que nous consacrons au soin de notre corps, nous le prenons en toute conscience et en toute liberté. Et nous n’avons pas attendu qu’ils nous avertissent de la différence de prix entre un rasoir destiné aux hommes et un rasoir « girly » pour déjouer, ou non d’ailleurs, les « pièges » de la consommation – pièges qui n’en sont pas, le commerce a ses lois !

Chassez-la, la nature revient au galop. Finalement, la théorie du genre est-elle vraiment dangereuse, face à l’inexpugnable universalité de la différence sexuelle ?

Comme le disait Montesquieu, la nature est vulnérable chez l’homme. Et l’ivresse des possibles n’est plus aujourd’hui la marque exclusive des adolescents. Cependant, ce n’est pas seulement la nature qui nous importe ici, mais ce que, sur ce donné naturel, nous avons conçu, élaboré, inventé : la culture. Or la culture, cette histoire unique, singulière, tramée par des siècles, elle, ne revient pas au galop. Elle ne peut compter que sur nous pour persévérer dans l’être. Il nous appartient de répondre de cet héritage. Nous avons, comme le disait Karen Blixen, une responsabilité pour le féminin, pour la féminité, comme les hommes en ont une pour la masculinité, la virilité, si l’on peut risquer ce mot. Cette responsabilité, nous ne pouvons l’endosser que si nous éprouvons de la gratitude pour cet héritage civilisationnel.[/access]

La théorie du genre ou Le monde rêvé des anges: essai

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*Photo : Hannah.

Ce peuple que nos élites méprisent

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jack dion peuple

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L’épuration politique tu subiras ; la secte du marché tu aduleras ; les oligarques du CAC tu adoreras ; la souveraineté tu abdiqueras ; les mauvais électeurs tu adoreras ; la France tu maudiras. Il ne s’agit pas de six nouveaux commandements mais des titres de chapitres de l’essai revigorant de Jack Dion, directeur-adjoint de la rédaction de Marianne, en librairie depuis mi-janvier.

Le lecteur comprend très vite que Dion n’éprouve pas beaucoup de tendresse pour ceux qui ont pris, selon lui, « la société en otage ». Et ils les nomment : l’oligarchie.  Le mépris du peuple (Éditions Les Liens qui Libèrent) est bien le livre d’un homme en colère. En colère contre ceux qui, dans le monde feutré des partis politiques installés, de la haute-fonction-publique, du grand patronat et de « la cléricature médiatique », ont réussi leur « putsch contre la démocratie ». Dion nous explique que le mépris ne va pas qu’au peuple mais aussi au pays, la France. Chez les oligarques, le « french bashing » est à la mode, quitte à triturer les chiffres. Un exemple parmi d’autres, la fuite des jeunes cerveaux est en réalité quatre fois plus forte parmi les jeunes britanniques et une fois et demi plus importante en Allemagne que dans notre pays, alors qu’on ne compte plus les reportages et les papiers larmoyants qui déplorent la forte émigration de nos diplômés. Cet exemple de désinformation ne peut étonner lorsqu’on a lu ce passage éloquent où, à la manière du Président joué par Jean Gabin, Jack Dion égrène les « double-casquettes » des fameux experts qui squattent les plateaux de télévision – on pense au fameux C dans l’air, présenté par Yves Calvi. Daniel et Elie Cohen, Jean-Yves Lorenzi ou Philippe Dessertine ne sont en effet jamais présentés comme les conseillers ou collaborateurs de grands groupes ou d’institutions financières qui n’ont aucune raison de délivrer un autre message. Et encore, Jack Dion ne précise pas le rôle de certains d’entre eux auprès de personnalités politiques importantes.

Ce mépris du peuple se manifeste notamment par son discrédit à travers le vote FN. C’est encore un pensionnaire de Calvi, Dominique Reynié qui est donné en exemple à travers la notion de « national-populisme », titre du dernier ouvrage de celui qui dirige la Fondapol, think tank proche de l’UMP. Sur l’analyse du vote FN, on fera remarquer à l’auteur qu’il minimise sans doute certains éléments, privilégiant sans doute exagérément la situation économique et sociale. Après tout, des partis amis du FN prospèrent dans des pays européens où le chômage n’est pas aussi élevé que chez nous, alors qu’en Espagne, où au contraire il est plus important que chez nous, c’est Podemos qui aspire les mécontents. Mais l’essentiel est ailleurs. Pour l’oligarchie, que le peuple vote Le Pen ou Iglesias, il vote mal, et c’est pour cette raison qu’il faut le déposséder de son pouvoir, en transférant sa souveraineté aux « sachants » de Bruxelles ou de Francfort. Car le livre de Jack Dion n’est pas seulement anti-libéral du point de vue économique, il est aussi profondément souverainiste, autre gros mot qui sonne comme une insulte dans la bouche des cléricaux. Les habitués de Causeur ne seront donc pas étonnés outre-mesure que je leur conseille ardemment cette lecture.

Le mépris du peuple. Comment l’oligarchie a pris la société en otage, Jack Dion, Les liens qui libèrent.

Le mépris du peuple: Comment l'oligarchie a pris la société en otage

Prix: 15,50 €

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*Photo : Roger Joly.