C’est une certaine idée de la nation qui se joue dimanche dans une encoignure de la Suisse, à la frontière franc-comtoise. Les habitants du « Jura-Nord » et du « Jura-Sud », 125 000 âmes à eux deux, peuple francophone d’un seul tenant géographique mais séparé politiquement par l’Histoire, diront par référendum s’ils veulent ou non vivre ensemble ; former un seul canton – l’équivalent du Land allemand – ou continuer de vaquer à leurs occupations, chacun chez soi, sous deux souverainetés cantonales distinctes.

Le présent enjeu est une modification de frontière étatique. Un de ces tabous qu’on manipule avec infiniment de précaution et un cas de figure suffisamment rare pour qu’on s’y arrête. L’adjectif « étatique » est certes un peu ronflant. Il ne s’agit jamais que d’un possible changement de tracé cantonal à l’intérieur de la Confédération helvétique, mais tout de même : un canton suisse, c’est un peuple, et bien qu’on ne reconnaisse qu’un seul Etat – l’Etat fédéral suisse constitué de vingt-trois cantons –, les entités fédérées helvétiques ont des histoires spécifiques fortes. Elles sont relativement maîtresses de leur destin, du moins de la conduite des affaires courantes. Les cantons décident en effet de leur police, de leur justice et de leur instruction publique. Chacun d’eux a un gouvernement et un parlement élus.
Il y a des cantons réputés progressistes et d’autres taxés de conservateurs : Genève et Bâle-Ville, par exemple, figurent dans le premier groupe ; Schwytz et Glaris, à l’inverse, sont rangés dans le second camp. En Suisse, le clivage progressistes/conservateurs est un peu du même acabit que celui qui met aux prises aux Etats-Unis les démocrates et les républicains, la frange la plus dure de l’UDC helvétique, une formation politique qu’on ne présente plus, étant une sorte de Tea Party.

Le vote de dimanche renvoie pour partie à cette opposition. Côte suisse, le Jura dit historique est composé de deux blocs aujourd’hui séparés : le « Jura Nord », 72 000 habitants, passe pour plus progressiste que son cousin le « Jura Sud », 55 000 ressortissants. Mais la question posée dans les urnes aux Jurassiens du Nord comme à ceux du Sud, excède le concours de branchitude. Elle leur demande : voulez-vous créer un nouveau canton ?
La question vient de loin. Sans remonter au Haut Moyen Age, il faut savoir que la « question jurassienne », ainsi qu’on la nommait avec importance, a fait sortir de sa réserve diplomatique le général De Gaulle alors président de le République, dont l’amour de la France, une idée aux contours vastes, l’avait amené à prononcer ces mots restés célèbres, lors d’une visite à Montréal en 1967 : « Vive le Québec libre ! » Le « Jura », ce peuple helvétique et francophone, à cette époque-là sous domination du canton de Berne germanophone, De Gaulle le voulait libre également. La chose arrivera, mais partiellement, le Nord accédant seul à l’indépendance cantonale, au terme d’un long, douloureux et joyeux processus de rupture d’avec le canton de Berne. Plus près de nous, le Belfortain Jean-Pierre Chevènement a soutenu et continue de témoigner son affection à ceux qui s’emploient à créer un Jura unique, lequel épouserait grosso modo la forme du « Jura historique ».

Situé entre le Territoire de Belfort, au Nord, et le lac de Bienne, au Sud, le Jura historique enjambe en une petite centaine de kilomètres la chaîne montagneuse jurassienne. Il fut une principauté sous l’Ancien Régime, administrée par un prince-évêque installé à Porrentruy, ville médiévale située dans la partie septentrionale du territoire. Bien que placée sous l’autorité de ce souverain catholique, la portion méridionale, au contact des populations protestantes et germanophones, présentes à ses marches, développa une voie qui avait ses particularités – elles s’avéreront décisives dans les années 1970, à l’heure des choix. En 1793, par décision de la Convention, le Jura historique devint un département français, le département du Mont-Terrible. Mais le Congrès de Vienne, à la chute de Napoléon, retira ce morceau à la France et l’attribua au canton de Berne, le plus grand de Suisse, en compensation de pertes territoriales.
Si bien que le Jura, qui avait été une principauté où l’on parlait français et qui n’avait jamais été suisse, devint et bernois et suisse. Le canton de Berne, que le gain du Jura ne consolait pas de ses possessions perdues, riches en blé et en vin (Argovie et Vaud), envoya ses « sectes » protestantes, qu’il jugeait un peu trop austères, respirer le bon air des moyennes montagnes jurassiennes. Résultat : le Sud du Jura historique fut partiellement germanisé et la religion protestante y acquit un statut majoritaire, sous l’effet, notamment, du Kulturkampf, dans les années 1870.

L’histoire qui s’écrivit dans l’après-Seconde Guerre mondiale fut tout autre. Les Etats-Unis étaient à la baguette. Et pour beaucoup, cette baguette était celle de la bonne fée. Les peuples colonisés avaient désormais « le droit à disposer d’eux-mêmes ». Le Jurassiens suisses, que personne n’aurait qualifiés de peuple colonisé, entraient pourtant eux aussi dans cette catégorie. Du moins pouvaient-ils s’y reconnaître et en jouer comme d’un atout dans la lutte pour l’autodétermination. Celle-ci commença en 1947 et se poursuivit avec toujours plus d’ardeur jusqu’à la « victoire », vingt-sept ans plus tard.
Un homme incarna ce combat : Roland Béguelin. Son éloquence et son intelligence le hissèrent au rang de chef. Secrétaire général du Rassemblement jurassien (le mouvement pour l’autonomie du Jura) jusqu’à sa mort en 1993, il électrisait les foules lors de la Fête du peuple, qui se tenait chaque année durant le deuxième week-end de septembre, à Delémont, la ville qui deviendra capitale de la République et canton du Jura en 1979. Il éditait un hebdomadaire, Le Jura Libre, dans lequel il étrillait l’« ennemi » bernois.
Il était socialiste mais très peu tiers-mondiste. Tactique, il « surfa » sur la vague de l’autodétermination des peuples, mais c’était la sortie du Jura du canton de Berne qui lui importait. Il était habité par une idée, et cette idée avait pour nom la France, sa culture, son rayonnement – il était l’ami de René Lévesque, son alter ego québécois. Quitter le canton de Berne c’était rapprocher le Jura de la civilisation française, pensait-il. S’il avait pu, il aurait rattaché ce Jura suisse, où il était né, à la France, dont il était séparé par une frontière injuste.
Roland Béguelin était « Algérie française », une position tout à fait baroque dans le contexte de l’époque et qui pouvait sembler d’autant plus étrange au vu de la lutte pour ainsi dire anticoloniale dont il était le fer de lance. C’était là son originalité. Elle n’était pas un handicap mais une force qui le plaçait en marge de la masse, mieux, au-dessus d’elle. C’est parce qu’il était exceptionnel, littéralement, qu’il convainquit tant et irrita tant. Pas les mêmes, bien sûr. Ceux qui, dans le Jura, terre d’ouvriers et de paysans, le suivaient, ne voyaient pas en lui un thuriféraire de l’Algérie française, une affaire bien éloignée, mais le leader de la lutte pour l’indépendance, la leur – son parti-pris anti-FLN lui valut toutefois d’être exclu du Parti socialiste suisse.

Une cause en soi légitime, parée des vertus de l’humanisme d’après-guerre, rassemblant les soutiens les plus recherchés, fut donc portée par un homme qui tira profit de l’idéologie dominante du moment à des fins d’affirmation culturelle : les Bernois, avec leur dialecte suisse-allemand, n’étaient que des bouseux, ils n’avaient aucun droit sur le Jura, cette partie de la France qui n’était pas française du point de vue du droit international. Roland Béguelin voyait les choses ainsi. Son statut de dominé, par rapport au dominant bernois, offrait à ses idées de supériorité culturelle française une plateforme inattendue. Jamais pourtant il n’appela à on ne sait quel pogrom contre les vallées réfractaires à son séparatisme. Il en venait, il en connaissant chaque route et chaque rue.
Dans les années 1960, quelques-uns parmi les autonomistes jurassiens durcirent le ton et l’action. Ils créèrent le Front de libération du Jura (FLJ) et incendièrent quelques fermes, dont ils pensaient qu’elles pourraient servir de repaires aux forces de l’ordre bernoises. L’un d’eux, Jean-Marie Joset, pourchassé, gagna la France. La Suisse réclama son extradition. De Gaulle répondit par ces mots : « La France n’extrade pas ses nationaux. » Or Joset, on s’en doute, était suisse.

Le 23 juin 1974 est la date clé de la lutte autonomiste. Ce jour-là fut celui du « plébiscite » pour l’autodétermination du Jura – dans les années 1950, les Jurassiens sous domination bernoise avaient été reconnus comme formant un « peuple » par les Bernois eux-mêmes, une concession, sans doute, qui leur permit de se prononcer en tant que tel le moment venu. À la surprise générale et au soulagement d’une foule immense pleurant de joie, le « oui » l’emporta dans le Jura historique. « Oui », cela voulait dire qu’une majorité s’était prononcée pour la création d’un nouveau canton suisse, qui s’appellerait « canton du Jura ». Seulement, l’autorité bernoise avait imposé des clauses, et les autonomistes les avaient acceptées avant la tenue du scrutin, sans quoi celui-ci n’aurait pas eu lieu. Ces clauses prévoyaient qu’en cas de « oui » le 23 juin, ceux des sept « districts » formant le Jura historique qui avaient voté « non » pourraient se prononcer plus tard à nouveau dans les urnes.

Si le « oui » avait été globalement majoritaire, quatre districts (divisions administratives) sur sept avaient cependant dit « non ». Les quatre en question revotèrent dans les années suivantes et décidèrent leur maintien dans le canton de Berne. En septembre 1978, le peuple suisse n’eut plus qu’à entériner la création du canton du Jura, 23e canton suisse, formé des trois districts du « Nord » qui avaient dit « oui » quatre ans plus tôt.
Ces trois districts-là étaient catholiques, les trois districts francophones du Sud qui avaient préféré demeurer bernois étaient protestants – un septième district était, lui, germanophone et bien des années après rejoindra le canton de Bâle-Campagne. Le comble, ou le génie de toute cette histoire au goût d’inachevée, c’est que Roland Béguelin, la tête pensante et agissante du combat autonomiste, était de confession protestante et originaire d’un des districts du Sud.
Dimanche 24 novembre, les choses se passeront de la manière suivante : deux votes auront lieu, l’un dans l’actuel canton du Jura, l’autre dans le « Jura bernois », la partie sud du Jura historique restée bernoise. Les votants devront dire s’ils acceptent ou non la création d’un nouveau canton, lequel, en cas de double « oui », serait formé des deux entités enfin réunies, le Nord et le Sud. Les « nordistes » sont pour à 74% selon un dernier sondage, acceptant ainsi de renoncer à leur présente souveraineté cantonale pour en former une nouvelle ; les « sudistes », eux, sont contre l’idée d’un canton unique à 55%. En l’état, cela signifie que le statu quo serait reconduit, sans doute pour des décennies.

La campagne du « Nord » s’est voulue « pragmatique », pour ne pas effrayer les frères sudistes, qui ont tendance à considérer les Jurassiens du Nord comme des gens légers, imprégnés d’idées françaises, prompts à faire la fête au lieu de penser à travailler – une vision très exagérée. Le vernis du pragmatisme n’a pas résisté à la pression. Il a fait place, chez les « vétérans », à un torrent de nostalgie et de douleurs retrouvées. Le combat jurassien est une madeleine amère.
Elisabeth Baume-Schneider, ministre du canton du Jura, qui avait 11 ans le 23 juin 1974, se souvient de cette époque comme d’une temps somme toute assez pénible. Ses parents étaient agriculteurs aux Bois, une commune des Franches-Montagnes, l’un des districts qui s’étaient prononcés pour l’autonomie du Jura. Mais ses parents, eux, avaient voté « non », ils étaient originaires de Suisse alémanique, de langue germanophone. Elle avait un frère plus âgé, il était pro-bernois, alors que l’une de ses sœurs était autonomiste. Elisabeth, enfant, rejetait la langue allemande, ou plutôt le dialecte suisse-allemand. Elle voulait s’intégrer, être à l’image des copines du village, francophone.
Les lignes de fractures traversaient les familles. Les blessures ont mis un temps fou à cicatriser. Et voilà qu’un nouveau vote les rouvre. Mais cela, se dit-on, en vaut peut-être la peine. Dimanche – mesure exceptionnelle pour la Suisse – des observateurs envoyés par l’Etat central veilleront au bon déroulement du scrutin.

*Photo : Urs Flueeler/AP/SIPA. AP21485355_000002.

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