La traque du « tireur fou » s’est achevée hier soir avec l’arrestation d’Abdelhakim Dekhar, déjà condamné à quatre ans d’emprisonnement pour association de malfaiteurs en 1994, à l’issue de la retentissante affaire Rey-Maupin. Soupçonné d’être « le troisième homme », il avait à l’époque fourni les armes utilisées lors du meurtre de trois policiers et d’un chauffeur de taxi. Appréhendé grâce aux témoignages d’un passant qui avait repéré « l’ennemi public n°1 » dans un parking souterrain, l’individu a été conduit hier soir à l’hôpital. Il aurait tenté de mettre fin à ses jours en absorbant de nombreux médicaments. L’enquête est toujours en cours.

Cette affaire jette une lumière alarmante sur le système judiciaire français. Considéré comme un manipulateur notoire, cet homme n’a bénéficié pendant vingt ans d’aucun suivi psychiatrique ou judiciaire à sa sortie de prison. À l’heure où le ministre de la Justice, présentera un nouveau projet de loi visant à libérer plus tôt « les malfrats » pour ne pas qu’ils perdent de vue la voie de la réinsertion, cette affaire résonne étrangement. Les psychiatres ont beau se succéder sur les plateaux télévisés, en émettant des hypothèses sur son état mental : « Est-ce un dément ? Un dépressif ? Un schizophrène ? », on s’étonne néanmoins que ces « experts » ne s’intéressent à son cas qu’après des faits tragiques qui auraient pu être évités.

La victime, un assistant photographe de 27 ans, qui collaborait pour la première fois avec le journal Libération, est sorti du coma mais les médecins lui ont retiré la rate et une partie du poumon. Après l’équipée du tireur en plein Paris, un fusil à pompe en bandoulière, on frémit à la pensée que le nombre des blessés aurait pu être bien plus important. En outre, après l’incursion d’Albelhakim Dekhar dans les locaux de BFM TV, une semaine avant la fusillade dans le hall de Libération, la crème de la Police Judiciaire explique que les images de la vidéo-surveillance ne permettaient pas de reconnaître l’homme qui n’était pas fiché par la police. On sent la gêne.

Après sa sortie de prison, il aurait transité entre l’Algérie et l’Angleterre. Même si les autorités semblent privilégier la piste du tireur isolé et dément, il n’en reste pas moins légitime de s’interroger sur ce « coup de folie ». En effet, les cibles visées – des organes de presse et une banque – possédaient sans doute une signification pour lui. Les enquêteurs ont notamment retrouvé des lettres confuses où il ferait allusion à la Libye et à la Syrie. Les interrogations sont nombreuses et il convient de rester prudent.

Cependant, on espère que les autorités détermineront rapidement si durant toutes les années où cet homme était sorti des écrans radar de la police, il a noué des liens avec des personnes qui l’auraient influencé dans son passage à l’acte. D’emblée, les enquêteurs ont exclu l’acte terroriste, pourtant l’identité du « tireur fou » ne doit pas être le prétexte à relativiser cette affaire après l’émoi légitime qu’elle a suscitée. On se souvient de la valse des ministres devant les locaux de Libération, déclarant imprudemment à mots à peine voilée, que cela était une « atteinte intolérable à la démocratie ». On n’avait qu’à suivre le regard de Manuel Valls.

Maintenant que l’on connaît l’identité du tireur dont on s’était immédiatement empressé de dire qu’il était de « type européen » alors que la plupart du temps on se refuse à divulguer « l’origine » du suspect, reste à savoir si cette affaire ne sera pas reléguée au rang des banals « faits divers ». Dans le climat délétère qui agite la France, il s’agit de ne surtout pas donner prise à une « lecture orientée » de l’événement. Pourtant, les autorités avaient suggéré qu’il pouvait s’agir d’un acte extrémiste de droite.

Après cette arrestation, il ne reste qu’à espérer qu’une double concertation sera menée, à la fois sur le suivi judiciaire des individus qui ont purgé leur peine et sur les raisons qui ont mené cet homme à passer à l’acte. De manière liminaire, il faut s’interroger sur la différence du traitement médiatique de cette affaire après la divulgation de l’identité du « tireur fou ».

En somme, ce dénouement heurte la ligne ministérielle d’une gauche qui avait prévu trop rapidement une histoire sensationnelle à conter. Dommage, la marche des Beurs, actuellement à l’honneur sur nos écrans, son message de tolérance et d’ouverture à l’autre en auraient été magnifiés. Caramba, encore raté.

*Photo : AP/SIPA. AP21485769_000003.

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