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Contre-ténor, masculin singulier

Contre-ténor, masculin singulier

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Même si on ne l’invitera jamais à faire patienter les supporters du PSG avant un match, Philippe Jaroussky est une star capable de remplir les théâtres et de fanatiser les foules. Il est la figure la plus emblématique d’une évolution de plus en plus manifeste depuis quelques années : la voix d’ange des contre-ténors fait vaciller le trône des ténors à forte poitrine : adieu Pavarotti, Domingo, Carreras et autres concentrés de testostérone ! Le devant de la scène appartient désormais aux accents passionnés des chanteurs androgynes.

Le film de Gérard Corbiau de 1994, Farinelli, il castrato, joua certes un rôle important pour populariser cette voix si particulière. Mais une évolution plus profonde semble à l’œuvre. La virilité s’incline devant l’ambiguïté.[access capability=”lire_inedits”] Contrairement aux castrats, ces chanteurs châtrés du baroque italien, les contre-ténors tiennent de la nature leur voix de tête exceptionnellement aiguë. Il n’empêche que l’imaginaire populaire reporte sur eux les mystères et les fantasmes qui entouraient les héros de Haendel et de Purcell au xviie siècle, à qui l’on prêtait souvent une vie sexuelle trouble, des mœurs ambiguës, autant d’amants que de maîtresses. Le mélange des genres, l’association des contraires, le féminin et le masculin dans un seul être suscitaient alors autant de dégoût que de désir. Féminisée par l’absence de mue, la voix des castrats était presque divinisée et l’on avait l’impression, disait-on, d’entendre la voix des anges s’élever vers le plafond lumineux de la Sixtine.

Les contre-ténors d’aujourd’hui cultivent cette parenté et n’ont pas peur de s’approprier la sensualité et la dualité du répertoire des castrats. Ils endossent à leur tour cette image d’homme équivoque. L’homme contemporain se retrouverait mieux dans cette représentation nouvelle de sa virilité, dénuée de toute volonté de domination, féminisée par une conception plus floue des différences sexuelles. Il serait plus à l’aise dans ce double rôle et s’épanouirait mieux dans cette possibilité nouvelle d’exprimer ses sentiments avec plus de fragilité et de douceur.

Le déclin de l’empire musical du mâle, selon Georges Vigarello, remet en cause tous les codes de la virilité telle que nous l’entendons traditionnellement. Don Giovanni, que Kierkegaard qualifiait en 1843 d’« expression la plus géniale de la sensualité comme principe », est aujourd’hui  un héros dépressif que son désir conduit à sa perte, tandis que Roberto Alagna est considéré, avec une certaine condescendance, comme la figure éculée du latin lover. Pourtant, ce n’est pas ce qu’ils révèlent de la part féminine de l’homme qui explique la gloire des contre-ténors. Comme l’écrit le musicologue Ivan Alexandre, « la grande ambiguïté, ce n’est pas l’homme-femme, mais l’homme- enfant ». La tessiture des contre-ténors est, selon Philippe Jaroussky, un mélange de force et de douceur, alliant la puissance de l’homme à l’émotion de l’enfant. On applaudit en elle la jeunesse, la beauté, la pureté, bien plus que le travestissement. Et on s’émerveille que la nature ait permis qu’une voix d’enfant sorte d’un corps d’homme. [/access]

*Photo:NANA PRODUCTIONS/SIPA.00400125_000001

Novembre 2013 #7

Article extrait du Magazine Causeur


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