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Que faire face au Front national?

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L’Allemagne, l’Italie et la France ont toutes trois, durant la Seconde guerre mondiale, été dirigées par des partis autoritaires et démagogues. Pourtant, seule la France accorde aujourd’hui une place électorale si considérable à un mouvement politique qui tire l’essentiel de sa propagande de thèmes utilisés il y a soixante-dix ans : absurde et mortifère repli sur soi économique, xénophobie, et enfin un antisémitisme, hier encore affiché, aujourd’hui dissimulé mais toujours « dans son ADN ».

Le peuple allemand et le peuple italien ont eu à subir la défaite et l’humiliation en raison des décisions prises par deux démagogues dans lesquels ils avaient placés de grands espoirs lors de circonstances économiques difficiles. De Gaulle a apporté à la France, presque miraculeusement et par son inflexible volonté patriotique, une victoire qui lui a permis de figurer au rang des grandes nations alliées et de siéger au Conseil de Sécurité des Nations Unies

Au-delà des Alpes et du Rhin, les consciences politiques italienne et allemande ont assimilé une pénible leçon qui a été épargnée à la France et qui les a détournées du démagogue. C’est sans doute moins le cas en France.

Outre la conséquence du chômage élevé et de la crise qui déchaîne toutes les intolérances, cette percée du FN est aussi une réaction épidermique au refus obstiné de la vaste majorité de l’intelligentsia et du « système » de reconnaître l’héritage chrétien de la France et la volonté profonde des Français de maintenir leur identité nationale. Cet héritage chrétien de la France existe, il se manifeste par les clochers autour desquels se regroupent tous les villages et toutes les villes. Il en va de même pour l’héritage historique et héroïque de la France qui, réalité unique dans le monde, se manifeste par un monument aux morts dans chacune de nos 37 000 communes exprimant la volonté indéfectible de la France et des Français, aux prix des plus grands sacrifices, de demeurer libres et Français. Nos coutumes ont été élaborées par des siècles de vie commune, c’est un héritage global auquel nous nous identifions même s’il se modifie progressivement au gré des influences et du temps qui passe. Les Français sont d’accord pour que les choses changent à un rythme d’omnibus mais pas à un rythme de TGV. Ils ne sont pas réactionnaires pour autant.

L’immigration que l’on ne parvient pas, ou que l’on ne veut pas, contrôler joue elle aussi un rôle prépondérant dans la montée du FN. Toutes les vagues d’immigration ont posé des problèmes, il a fallu du temps pour que les étrangers s’intègrent mais le flux d’immigration récent, celui des trente dernières années, pose plus de problèmes : les cultures sont différentes, la religion et la manière de vivre au quotidien cette religion aussi. Cela ne signifie pas que ces personnes ne peuvent pas s’intégrer, une vaste majorité l’est, mais une frange ne l’est pas et cela cause des problèmes.
Il faut baisser l’immigration – non pas parce qu’il y a trop d’étrangers en France, la France est loin d’avoir le premier rang en ce domaine – mais parce qu’une partie des étrangers venant du Maghreb ou de l’Afrique sub-saharienne ne veut pas ou ne peut pas faire d’efforts pour s’intégrer, tout en en voulant au pays qui les accueille, alors que la France est un pays généreux par rapport à presque tous les autres pays sur la planète.

La France n’est pas raciste ou pas plus et certainement moins que d’autres nations. Les Français saluent les vertus du métissage, les sangs qui se mélangent, le renouveau que cela apporte, le brassage des cultures, l’énergie qui s’en développe mais ils veulent que cela se fasse sur des valeurs communes et ces valeurs sont surtout : le respect du pays dans lequel on arrive pour s’y installer, le respect des femmes, celui des traditions et surtout une manière discrète de pratiquer sa religion.

Pour combattre l’extrême droite, la gauche doit adapter son idéologie aux nouvelles circonstances. Quant à la droite, si elle revient au pouvoir, elle devra, cette fois ci, assurer ce qu’elle promet : restaurer l’autorité de l’Etat et, jusqu’à ce que les conditions économiques s’améliorent, diminuer sensiblement l’immigration. Avant d’accéder au pouvoir, elle devra expliquer aux électeurs, sans démagogie, sans formule lapidaire mais concrètement avec pédagogie comment elle réalisera en pratique cet objectif tout en maintenant nos valeurs d’humanité.

Mais l’électeur de droite classique doit toujours se souvenir que le Front national c’est :

– L’appauvrissement immédiat de la plupart des Français en cas d’élection
– L’absence de programme économique ou le caractère contradictoire de ce dernier
– La gerbe sur la tombe de Pétain et sa réhabilitation
– La sortie de la France de l’Europe, qui assure depuis près de 70 ans la paix ;
– La solidarité sans faille envers son président d’honneur, pour qui « les chambres à gaz, si elles ont existé, sont un point de détail de la seconde guerre mondiale » et pour qui « l’occupation allemande en France n’a pas été particulièrement inhumaine, même s’il y eut des bavures, inévitables »
– Le retour sur les discours historiques de Jacques Chirac et François Hollande au Vel’ d’Hiv
– La complaisance amicale envers les dictateurs les plus sanguinaires, tels Assad ou avant lui Saddam
– La légitimité pour l’Iran de se doter de la bombe atomique

Tout cela, c’est ce qui est sûr, mais nous savons aussi par les leçons du passé que dès que les démagogues extrémistes accèdent au pouvoir, la misère, la répression policière, les carcans idéologiques et une explosion de xénophobie et d’antisémitisme s’abattent sur les peuples. Ceux qui ont voté national-socialiste en 1933 croyaient obtenir l’ordre et la paix, ils ont eu la destruction et la guerre.

Pour toutes ces raisons, si j’ai le choix entre un candidat FN et un candidat PS, je ne m’abstiendrai pas mais voterai toujours pour le candidat du Parti socialiste.

*Photo : GILE MICHEL/SIPA. 00683492_000003.

Xavier Lemoine : «Apartheid? Un mensonge!»

xavier lemoine islam banlieues

Causeur. Montfermeil, la ville dont vous êtes le maire depuis 2002, mais où vous travaillez depuis 1987, a accédé à la gloire médiatique lors des émeutes de 2005 en même temps que Clichy-sous-Bois, commune limitrophe alors gérée par le socialiste Claude Dilain. Mais, tandis que celui-ci était sacré par la presse comme un maire humaniste, vous y avez conquis la réputation d’un homme de « droite dure », et certains vous soupçonnent de nourrir une hostilité de principe envers l’islam. Est-ce le cas ?

Xavier Lemoine. C’est ridicule ! Je travaille depuis près de trente ans dans une ville où coexistent quarante nationalités, arrivées avec les vagues migratoires successives qui, à Montfermeil et dans l’ensemble de la Seine-Saint-Denis, sont massivement issues de pays musulmans – d’abord du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, puis, à partir des années 1990, de Turquie et, aujourd’hui, du Pakistan et du Sri Lanka. Et, avant de m’établir à Montfermeil, j’avais passé dix ans à naviguer au sein de la marine marchande, ce qui m’avait donné l’occasion d’observer in situ la vie économique et politique d’un certain nombre de pays musulmans. Alors, non seulement je n’ai pas d’hostilité à l’égard de la culture musulmane, mais elle m’est assez familière. Ce qui me distingue de Claude Dilain et, aujourd’hui, d’Olivier Klein, qui lui a succédé en 2014 à la mairie de Clichy-sous-Bois, c’est précisément que j’attache une grande importance aux facteurs culturels. Pour moi, l’enjeu prioritaire dans nos quartiers n’est ni social, ni économique, ni urbain, en dépit de tous les dysfonctionnements, bien réels, existant dans ces domaines, il est culturel. On pourra continuer à déverser des milliards, on ne réglera pas le problème.[access capability= »lire_inedits »]

Vous voyez bien que le problème, pour vous, c’est l’islam !

Je veux tout d’abord préciser que, quand je parle de l’islam, je fais référence à un système politico-religieux traversé par différents courants, pas aux hommes et aux femmes de culture ou de confession musulmane, qui jouissent à titre personnel comme tout un chacun de la liberté de croire et de pratiquer leur religion. Cela étant, le problème n’est pas l’islam, mais la façon dont nous avons géré et organisé son accueil en France. Au lieu d’imposer des règles, on s’est contenté de la célébration tonitruante – quoiqu’un peu moins depuis quelques semaines, je vous l’accorde – du multiculturalisme et du droit à la différence, ce qui a installé dans les esprits un relativisme absolu où tout se vaut et s’équivaut.

D’accord, mais la vie n’est pas faite de « ismes ». En quoi les bons sentiments affichés par les médias ont-ils affecté la réalité ?

Ils ne l’ont pas changée, ils l’ont occultée. Résultat, nous n’avons pas pris la mesure des basculements culturels et démographiques en cours, sans précédents dans l’histoire de France.
Ce droit exacerbé à la différence, qui a entraîné ce relativisme absolu, a été l’outil principal de notre paralysie intellectuelle face à des modes de vie, des cultures, des comportements qui ont redessiné nos métropoles et nos villes sur des critères non plus socio-économiques mais de plus en plus socioculturels. C’est ainsi que se sont formés bon nombre de ghettos. De surcroît, tous les travaux des démographes qui ont voulu quantifier ces phénomènes ont été censurés. Seule une Michèle Tribalat, avec beaucoup de courage, a pu faire ce travail, travail conforté par les travaux d’Hugues Lagrange.

La proportion des mariages mixtes est l’objet d’insondables controverses entre démographes. Qu’en est-il à Montfermeil ?

Sur les 50 ou 60 mariages que nous célébrons chaque année, très peu sont exogamiques. Quand on ne trouve pas son conjoint sur place, à l’intérieur de sa communauté, on va le chercher dans son pays d’origine.

N’avez-vous pas vous-même encouragé l’affichage des communautés et des origines, par exemple en lançant, après les émeutes de 2005, un défilé annuel « Cultures et création » ?

Les communautés d’origine sont une réalité, un élu doit faire avec. Les émeutes de 2005 avaient laissé une ville fracassée, divisée par de très fortes oppositions entre quartiers. Il fallait rassembler tout le monde – et pour ce faire, qu’on le veuille ou non, passer par les communautés. D’où une manifestation en deux temps : d’abord un défilé en habits traditionnels où chaque groupe montre ce qu’il a de plus beau, ensuite une création originale sur une idée commune. Il serait absurde de nier les histoires particulières : tout le monde a une origine, une histoire, des ascendants, et doit pouvoir être reconnu dans cette partie-là de sa personnalité. Mais jusqu’à une certaine limite. Dès lors qu’ils vivent en France, que leurs enfants et petits-enfants vivent en France et que, pour une grande part, ils sont ou deviennent français, ils doivent s’approprier notre culture française.

Donc, il y a une culture hégémonique à laquelle doivent s’adapter les étrangers. Pouvez-vous en définir les principaux traits constitutifs, les options fondamentales qui ne sont pas négociables ? Et jusqu’à quel point peut-on imposer une norme culturelle ?

Tout d’abord, la culture ne tombe pas de nulle part, elle est toujours l’expression profane d’un culte, le produit laïque de la religion majoritaire historiquement. La culture occidentale a, pour une part considérable, été façonnée par le christianisme. L’égale dignité entre l’homme et la femme est inscrite dans la Bible – « homme et femme il les créa » –, de même que le statut inférieur de la femme est inscrit dans les textes de l’islam.

On a mis pas mal de temps à trouver ça dans la Bible, non ? Mais n’entrons pas dans une querelle théologique. Concrètement, quelles exigences devrions-nous poser ? Et comment justifier que des exigences particulières soient imposées à certains citoyens français ?

Elles le sont à tous. Nous devons dire clairement que, sur le plan des principes, des mœurs, des comportements, toutes les options ne se valent pas. Je ne parle évidemment pas de boubous ou de couscous. La cravate a été apportée par les Croates dans les années 1870 et je ne crois pas que cela ait menacé la culture occidentale. Mais tout n’est pas négociable, surtout pas les fondamentaux, ce qui constitue le cœur de la culture occidentale. En plus de l’égale dignité entre l’homme et la femme que j’ai évoquée, je mentionnerai la laïcité comprise comme la distinction entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel, et non la séparation, qui est une forme d’athéisme déguisé et, bien sûr, la liberté de conscience, non dans une vision d’insouciance vis-à-vis du spirituel mais de la liberté dans la recherche de la vérité. Si on est d’accord là-dessus, peu m’importe qu’on prie à l’église, à la mosquée, à la synagogue ou pas du tout, qu’on chante avec des youyous ou du rap, qu’on mange du couscous ou du cassoulet. Au contraire, dès lors qu’on s’accorde sur le même cadre intellectuel, on l’enrichit en intégrant des expressions diverses et des apports extérieurs.

Du reste, vous avez, en collaboration avec Claude Dilain, soutenu l’installation d’une mosquée dans un territoire commun à vos deux villes. Cela vous permet-il d’exercer un contrôle sur ce qui s’y dit ou fait ?

Si on croit à la liberté de conscience, on ne peut pas s’opposer à la liberté de culte. Pour autant, celle-ci n’est pas un absolu, elle doit être assujettie au respect de l’ordre public, et c’est là que la discussion se complique, car il faut le définir, cet ordre public. Pour moi, il suppose l’acceptation des fondements du vivre ensemble de notre société, que j’ai brièvement recensés. Dès lors que ce cadre est respecté, la pratique d’un culte, quel qu’il soit, doit pouvoir se faire dignement.

Reste à savoir comment réaliser votre harmonieux programme de transmission de notre culture contre le gré d’une partie des intéressés. En somme, il y a deux méthodes, la compassion ou la fermeté, l’apologie gentillette de la diversité ou la force de fer de la loi. Quelle est la vôtre ?

Un élu local n’a pas le choix, il lui faut évidemment user des deux. Encore une fois, un maire est obligé de composer avec la réalité concrète, telle qu’elle résulte de tous les choix ou dysfonctionnements politiques faits en amont. Nous sommes en bout de chaîne, avec un double devoir, celui de dénoncer avec vigueur tous ces funestes dysfonctionnements ou aveuglements, voire trahisons, mais également celui de prendre cette réalité locale, humaine, à bras-le-corps et de donner le meilleur de ce que nous avons à donner. Je dois respecter cette réalité et, en même temps, mon rôle est de guider les habitants, en particulier les primo-arrivants, vers ce qui fait la réalité culturelle et sociologique de notre pays. C’est pourquoi, par exemple, les cours de français sont une priorité. Nous avons en ce moment 90 mères qui les suivent et 140 autres en attente. L’objet est de leur apprendre la langue, mais aussi de leur faire comprendre les us et coutumes, les codes culturels, la laïcité, l’égale dignité entre l’homme et la femme, la liberté de conscience…

Eh bien, à en juger par certaines réactions après les attentats, ce n’est pas gagné !

On peut œuvrer dans ce qu’on estime être la bonne direction, sans pour autant se bercer d’illusions. Et ce que j’entends et vois tous les jours m’avait fait perdre les miennes, même avant les attentats de janvier. Il y a peu, une mère de famille de Montfermeil, musulmane pratiquante appartenant à la classe moyenne, m’a dit avec un grand sourire : « Monsieur le Maire, comprenez bien, nous vivons un moment eschatologique. Le rétablissement du califat annonce pour nous le retour du Mahdi, et chaque musulman a le devoir d’y contribuer quel que soit l’endroit où il se trouve ! » Et elle n’est pas la seule, loin s’en faut, à penser de la sorte. Et aucune politique ne peut empêcher la propagation de cet état d’esprit. Quel que soit le lieu d’accueil des familles primo-arrivantes, le tissu associatif, les réseaux sociaux, le satellite, l’Internet permettent de vivre en quasi-autarcie culturelle. Pour encourager la mixité, il aurait fallu agir il y a vingt ans. Aujourd’hui, c’est trop tard.

Trop tard ? Faut-il alors se résigner à vivre dans un pays fragmenté en communautés ?

Il est certain que nous sommes à ce jour face à un défi que jamais encore notre pays n’avait connu et qu’à vue humaine la situation peut paraître totalement compromise. Pour autant, l’histoire de France est faite d’immenses tragédies et de sublimes résurrections. C’est donc là, pour vous répondre, qu’intervient la vertu d’espérance. La France a dans son bagage intellectuel, culturel et spirituel les clés du dénouement.

Les maires de banlieue sont en première ligne pour défendre la laïcité et la règle républicaine, mais ils se plaignent souvent d’être abandonnés par l’État. Est-ce votre sentiment ?

Non. Peut-être est-ce dû au fait que Montfermeil est une ville emblématique, en tout cas, à quelques rares exceptions près, j’ai pu faire accepter et financer partiellement par l’État mes trois priorités : l’apprentissage du français, l’aide à la parentalité – les critères d’une bonne éducation dans le pays d’origine pouvant produire des catastrophes chez nous – et la découverte des grandes œuvres culturelles françaises. Tous nos habitants, de la maternelle jusqu’aux seniors, peuvent découvrir Versailles, le Louvre, Orsay, au cours de visites encadrées.

N’empêche, quand on vous écoute, on dirait qu’on a perdu le contrôle sans le vouloir et sans même le savoir. Concrètement, pouvez-vous décrire la situation de votre ville, en termes migratoires ? Quelle proportion des habitants ne possède pas la nationalité française ? Les « Français de souche » sont-ils concentrés dans certains quartiers ?

Pour donner la mesure des enjeux, prenons comme exemple le département de la Seine-Saint-Denis, sachant qu’une ville comme Montfermeil est structurée de la même manière. Notre département compte 1,5 million d’habitants recensés et passe sous silence les 200 000 clandestins estimés. Ce million et demi d’habitants se décompose ainsi : 500 000 personnes étrangères, titulaires d’une carte de séjour ; 500 000 personnes françaises d’origine étrangère très enracinées dans leur culture d’origine – ce chiffre est notamment dû à l’effet mécanique du droit du sol et des naturalisations ; 500 000 personnes françaises dites « de souche », par ailleurs plutôt vieillissantes et enclines au déménagement. De plus, si vous prenez les taux de natalité, celui des deux premiers tiers est quasiment le double de celui du troisième tiers. C’est donc une véritable bascule démographique et culturelle à laquelle nous assistons. Bien évidemment, la vie sociale de tous les jours est bien plus complexe et subtile que la vision statistique.

Le devoir d’accueil d’un maire est-il illimité ?

Non, le devoir d’accueil d’un maire n’est pas illimité, il est subordonné à la charge du bien commun, dont nous sommes dépositaires, et cela passe par la préservation d’équilibres sociaux facteurs de paix civile. Nous en sommes bien loin. Si la France avait voulu garder la maîtrise de ses frontières, c’est aux maires qu’elle aurait dû les confier.

Chaque année, il faut en outre accueillir des primo-arrivants. La rotation de la population s’est-elle accélérée, créant des quartiers condamnés à n’être que des sas de transition ?

C’était le cas jusqu’au renouvellement urbain initié par la loi Borloo de 2003. Il y avait beaucoup de copropriétés en faillite de plus en plus délabrées, livrées aux marchands de sommeil et condamnées à un turnover permanent. La loi Borloo a permis de transformer ces copropriétés en logements sociaux, après avoir au passage épongé la dette des propriétaires qui étaient devenus insolvables. Prenons l’exemple du quartier des Bosquets, qui comptait environ 9 000 habitants pour 1 500 logements. Tant qu’il s’agissait de locatif, le taux moyen d’occupation des logements était de 6 personnes par logement contre une moyenne régionale de 2,35 et, en l’espace d’un mandat, on renouvelait la totalité de la population : 9 000 personnes en six ans ! Depuis le plan Borloo, le turnover de la population est très faible, à peine 2 %. La population du quartier est fixée, ce qui permet au moins d’inscrire dans la durée les politiques sociales d’accompagnement. Il faut dire qu’en plus l’ouverture, dans la foulée des émeutes, d’un nouveau commissariat pour Montfermeil et Clichy-sous-Bois a permis de ramener la délinquance à un niveau raisonnable. Aujourd’hui, le quartier des Bosquets ne pose pas de problème aigu.

On peut donc reconquérir les « territoires perdus » ? Enfin, une bonne nouvelle !

La véritable reconquête, ce serait celle des esprits. Si la rénovation urbaine, en redonnant dignité et fierté à nos habitants, est un préalable indispensable, le véritable enjeu reste culturel. Par ailleurs, si la loi Borloo et des agences comme l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine) et l’ANAH (Agence nationale pour l’amélioration de l’habitat) ont permis aux pouvoirs publics de reprendre pied dans les quartiers d’habitat collectif, dans les centres-villes anciens, c’est en mobilisant d’importants moyens financiers.
À Montfermeil, nous avons mobilisé 18 millions d’euros pour faire jouer notre droit de préemption et acheter des biens qui, sinon, seraient tombés entre les mains des marchands de sommeil. Seulement, maintenant qu’ils ont été chassés des cités et que les centres-villes sont sous contrôle, ces derniers s’attaquent au pavillonnaire. Ils achètent des pavillons et les divisent en micro-appartements afin d’y entasser le plus grand nombre de familles possible. Certains travaillent pour des filières organisées par pays d’origine – égyptiennes, pakistanaises, etc. À Montfermeil, comme ailleurs, c’est désormais dans ces zones pavillonnaires que des primo-arrivants sont logés dans des conditions indignes. J’en suis sûr, c’est là que se trouvent les futurs territoires de la politique de la ville.

Jusqu’au début des années 2000, ces quartiers que l’on disait « résidentiels » étaient le refuge de la petite classe moyenne qui échappait aux tours et aux cités. L’arrivée des marchands de sommeil et des populations les plus précaires risque d’entraîner une dégradation de l’habitat et une chute des prix de l’immobilier qui feront fuir les familles les plus aisées. Ce scénario est malheureusement banal, mais à Montfermeil, nous sommes attentifs à ce danger depuis longtemps et nous avons pris les mesures qu’il fallait. Le résultat, c’est que la population de ces zones fait confiance à la municipalité et qu’elle ne part pas.

Venons-en à la question de la radicalisation. Est-elle liée d’une quelconque façon aux problématiques urbaines ? Peut-on repérer des éléments qui constituent un terreau favorable ?

Le djihadisme n’est certes pas un phénomène hors-sol, mais à mon sens il relève plutôt de logiques individuelles. Au départ, il y a souvent une personnalité qui jouit d’une certaine crédibilité auprès des jeunes et peut les influencer, parfois jusqu’au passage à l’acte. En revanche, je récuse la lecture misérabiliste qui impute les dérives à l’alibi « chômage-famille éclatée-échec scolaire ». En acceptant et en légitimant cette rhétorique de l’excuse, nos politiques se montrent au mieux ignorants des ressorts fondamentaux de l’islam, au pire complaisants à leur endroit. Aveuglés par le primat que nous donnons à la raison, nous sommes aveugles aux dynamiques psychologiques. Quand on vous a toujours dit que la communauté musulmane était la meilleure, quand on vous a inculqué, à longueur de prières, de prêches, de lectures, que les autres, les chrétiens et les juifs, pouvaient être assujettis à un statut inférieur, voire, pour les fanatiques, qu’il était bon de les tuer, quand on vous a appris que les mécréants avaient le choix entre la conversion et la mort, vous avez beaucoup de chances de nourrir une vision binaire du monde, de la société, des rapports humains : d’un côté les purs, qui connaissent la vérité, de l’autre les infidèles, les athées, les adorateurs du mensonge. Dans ce partage manichéen, qui n’est pas avec moi est contre moi.

Ce sécessionnisme n’est-il pas pour une part réactif ? Vous avez évoqué la « préférence pour la différence », que les élites ont imposée au peuple. Cela n’a-t-il pas suscité en retour une montée du racisme dans la société française, qui a elle-même nourri le séparatisme ?

Non, je refuse cette grille de lecture. Face aux réclamations du droit à la différence, la réponse des Français n’est pas le racisme, mais l’exigence du droit à l’indifférence, ce qui signifie la possibilité pour chaque individu de mener la vie qui lui plaît, à condition de respecter la loi commune. Le problème, c’est que, dans l’islam, la liberté et la responsabilité individuelles ont peu de poids face au contrôle de la communauté – c’est le « nous » qui prédomine, et ce « nous » finit souvent par désigner comme « eux » les étrangers au groupe – « les Français », comme disent nombre de jeunes Français.

Ce poids du groupe, à quoi le voyez-vous ?

Par exemple à la manière dont on me dit bonjour, qui varie selon que la personne se trouve dans le quartier ou pas, sous l’œil de la communauté ou pas. Dans le quartier, on me salue plus discrètement, peut-être parce qu’on n’a pas envie de passer pour une balance. Loin des regards, c’est plus chaleureux. De même, combien de femmes adoptent des tenues vestimentaires qui ne doivent rien à leur liberté et à leur décision, mais à la pression incessante de l’entourage, à laquelle elles se conforment pour avoir la paix… Voilà pour les exemples les plus innoncents.

Il est paradoxal d’observer cette prévalence du groupe sur l’individu et d’imputer les processus qui mènent au djihadisme à des dérives personnelles. Est-il possible que la radicalisation vienne de la défaillance de communautés qui ne joueraient plus leur rôle structurant ?

On peut évidemment être très religieux, et même fondamentaliste, sans basculer dans la violence, mais l’inverse est aussi possible. L’extrême piété et la contrainte sociale qui l’accompagne peuvent aller de pair avec la radicalisation. Les jeunes djihadistes de Lunel provenaient de la même mosquée et de la même communauté. Et, de ce que j’ai pu en lire, les membres de cette communauté interrogés par les médias se sont contentés d’une condamnation assez molle. Les jeunes qui sont partis ont pu avoir l’impression qu’ils étaient encouragés ou, au minimum, qu’ils n’étaient pas clairement découragés.

Que faudrait-il faire pour construire cet « islam de France » que chacun appelle de ses vœux ?

Faute de clergé, de doctrine, donc d’intermédiaires légitimes pour dire ce qu’il convient de comprendre, de croire ou de ne pas croire, pour moi, l’islam de France est un leurre. Aussi la République devrait-elle se contenter de fixer les règles. Certes on aimerait que nos gouvernants s’adressent aux musulmans à la manière dont Napoléon s’est adressé à la communauté juive. Mais, aujourd’hui, personne n’ose parler comme ça à quiconque. Dommage, car cela a été bénéfique pour tout le monde. En attendant, les récents événements imposent peut-être des mises au point un peu brutales. Reste à savoir si elles viendront.

Après les attentats, on a commencé à s’interroger sur le rôle des associations. Dans notre dernier numéro, nous avons publié un reportage montrant le rôle ambigu joué par certaines qui, si elles ne contribuent pas directement à l’endoctrinement des jeunes, diffusent « une vision halal du monde » qui favorise le séparatisme. Que vous inspire votre expérience à ce sujet ?

Je distinguerai trois cas de figure. En premier lieu, certaines associations ont établi un rapport de force avec les politiques et sont devenues les points de passage obligés entre les pouvoirs publics au sens large et les populations visées par les politiques publiques. Même si ce n’est pas le style de la maison, je ne saurais prétendre que cette logique des grands frères, très dangereuse par sa philosophie, est totalement absente de Montfermeil. Ensuite, il y a une deuxième catégorie d’associations qui interviennent dans des domaines précis avec des objectifs définis avec les pouvoirs publics. L’ennui, c’est que, compte tenu des moyens mobilisés, elles ont tout intérêt à ce que la situation ne s’améliore pas, car cela signerait leur mort. Enfin, il y a les associations qui répondent à un appel à projet lancé par la commune et qu’on sélectionne en fonction de leur conformité au cahier des charges. Dans ce cas, le recours à une association permet d’avoir une certaine souplesse dans le fonctionnement. Reste que, dès qu’il s’agit de sujets sensibles, je préfère maîtriser toute la chaîne de l’action publique, donc éviter de faire trop appel aux associations.

Le Premier ministre a employé le terme « apartheid » pour qualifier la situation de nos banlieues. Qu’en avez-vous pensé ?

C’est une faute. L’apartheid est une situation dans laquelle il y a un bourreau et une victime. Employer ce terme, c’est accréditer l’idée que le Français, après avoir été colonialiste, pétainiste, collaborationniste, est toujours raciste – comme s’il s’agissait d’un caractère génétique. Aussi sa victime ne peut-elle demander qu’une chose : réparation. Une victime ne se demande pas si elle a une part de responsabilité – je dis bien « une part » – dans ce qui lui arrive. De plus, ce mensonge historique exonère tous ceux qui nous ont mis dans la situation dramatique où nous sommes. Il serait temps qu’ils assument leurs responsabilités.[/access]

Alain Finkielkraut revient sur la charge de Netanyahou contre Obama

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Alain Finkielkraut Netanyahou Obama Israël Etats-Unis Iran fessée

Ce dimanche, Alain Finkielkraut évoquait la charge de Benyamin Netanyahou, au Congrès américain, contre la « détente » voulue par Obama entre les Etats-Unis et l’Iran. « Impressionné par son éloquence », il partage son inquiétude d’assister à une prolifération des armes nucléaires au Proche-Orient, mais considère qu’en l’occurrence le Premier ministre israélien en campagne « fait un mauvais procès à la Maison Blanche ».

Autre actualité de la semaine dernière, la condamnation de la France par le Conseil de l’Europe – qui lui reproche de ne pas assez sanctionner la fessée – a donné l’occasion à Alain Finkielkraut de rappeler que la « taloche sporadique » n’a rien de comparable avec un « tabassage ». Pour lui, « l’Europe pénitentielle » est passée de l’humanisme à l’angélisme. Comme des féministes laissent entendre qu’il y aurait une pente glissante entre la galanterie et le viol, « on en vient à criminaliser la civilisation pour mieux combattre la barbarie. »

L’euthanasie pour vaincre l’idée de la mort ?

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Freud euthanasie fin de vieNotre relation à la mort manque de franchise, écrivait Freud en 1915 : après plus de trente interventions chirurgicales de 1923 à 1938, le père de la psychanalyse demeura d’une lucidité dénuée de tout sentimentalisme lors de la phase terminale de son cancer, devenue pour lui une « torture » ôtant tout « sens » à sa vie. Il sollicita son médecin pour qu’il lui administre les doses de morphine destinées à anéantir les quelques forces encore vives qui faisaient obstacle à sa faculté biologique de mourir. Exemple poignant de cet organisme en « conflit permanent avec les forces naturelles qu’il subordonne pour assurer son unité vitale » : les agonisants, encore conscients, n’attendent-ils pas « impatiemment » la fin en répétant la terrible exclamation « Que c’est long » ? Ne devrions-nous pas méditer sur ce cas paradigmatique de « sédation profonde et continue » au moment où l’Assemblée nationale débat de la proposition de loi « Claeys Leonetti » sur la fin de vie ?

Deux choses nous frappent dans les réflexions qui accompagnent le processus législatif en cours : les tentatives de captation de la mort humaine par la religion et les manifestations, certes minoritaires au sein du corps médical, de furor sanandi, la rage de guérir.

Réunis dans une étonnante union sacrée, celle-là même qui intervient parfois sur le perron de l’Elysée dès qu’un grief touchant l’un risque de discréditer les deux autres, les trois monothéismes arc-boutent leur argumentation sur le « respect de la vie » et la dénonciation de « l’euthanasie ». Leur mise en garde sur les risques de confier notre condition de mortels à des semblables nous fait penser à la légende de Prométhée, accusé et puni par Zeus d’avoir dérobé le feu divin permettant à l’humanité d’accomplir d’indéniables progrès dans le processus de civilisation. La conquête, par l’homme, de la maîtrise de son destin terrestre vient probablement affaiblir les possibilités d’acceptation, relayées par les croyances, d’une vie réduite à la préparation d’une existence ultérieure et, comme le mentionne Freud, contrarie « l’intention de ravir à la mort sa signification d’abolition de la vie[1. Sigmund Freud, Notre relation à la mort, Petite Bibliothèque Payot n° 881, 2012, p. 68.] ». Pour une fois, la psychanalyse relaiera sans rechigner les dogmes ecclésiaux : dans notre inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité !

Dans cet appel publié dans Le Monde, les dignitaires religieux s’inquiètent d’une « nouvelle tentation : celle de donner la mort, sans l’avouer ». D’où pourrait venir, nonobstant les millénaires d’hominisation y compris spirituelle, cette « tentation » si ce n’est de l’homme « civilisé » lui-même ? L’investigation des processus psychiques ne dit d’ailleurs pas autre chose : notre inconscient recèle pour autrui un « désir de mort sérieux et plein de force ». Mais les prélats se trompent de registre – d’instance psychique – en évoquant « la conscience humaine quand il est question de vie ou de mort » : point n’eût été besoin d’édicter le « tu ne tueras point » si l’âme humaine ne l’avait pas secrètement – inconsciemment – désiré. Quid des médecins qui nous soignent ? Curieusement, les allégations des trois religions rejoignent celles d’un petit nombre de médecins et chirurgiens opposés eux aussi à cette proposition de loi en raison du « risque euthanasique ». Leur rejet de ce texte aurait-il un lien avec leur pouvoir exorbitant de furor sanandi, nourrie officiellement du serment d’Hippocrate mais susceptible néanmoins de se transformer en acharnement thérapeutique ?

Profondément enfouie dans la pensée archaïque, refoulée par nos sociétés consuméristes contemporaines, la mort reste irreprésentable dans l’inconscient : c’est « l’idée de la mort et non la mort elle-même que nous craignons », rappelle Voltaire[2. Benedetta Craveri , Madame du Deffand et son monde, Points Essais n° 378, Seuil, 1999, p. 263.]. Elle dessine un parallèle avec tous les autres grands stades de la vie. L’entrée dans le dernier signe un ultime remaniement psychique, une réadaptation rendue nécessaire par la rupture éprouvée entre les métamorphoses incontrôlables du corps et l’impréparation de la psyché : l’inconnaissance du néant suscite des élaborations mentales qui aident à supporter l’insupportable. La maladie incurable introduit la notion d’urgence et « l’urgence a à voir avec la mort[3. Michel de M’Uzan, Aux confins de l’identité, NRF Gallimard, 2005, p. 91.] ». La libre faculté laissée au patient d’une euthanasie active l’extrait de cette impasse aliénante et lui ouvre, dans un paradoxe non dépourvu d’une singulière étrangeté, un « au-delà de la maladie » : nouvel objet à même de réinstaurer une liberté structurante du sujet. « Le moment de mourir, au cas où l’inévitabilité de la mort, peut-être après un dur combat, est reconnue et acceptée, s’accompagne de cette omniscience hors du temps et de l’espace[4. Sandor Ferenczi,  Réflexions sur le masochisme, Petite Bibliothèque Payot, n° 871, 2012, p. 102.] » : Freud aurait-il pu survivre pendant quinze ans malgré d’horribles souffrances s’il n’avait pas reçu la promesse solennelle de son médecin de l’aider à mourir le moment venu ?

«La nation est une tribu organisée»

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Laurent Obertone La France Big BrotherCyril Bennasar : Pour La France Orange mécanique et Utøya, vous avez été invité dans les grands médias – parfois dans de véritables traquenards. Le mois dernier, vous publiez La France Big Brother, et je ne vous ai vu nulle part.

Laurent Obertone : Vous avez bien vu ! On avait beaucoup de grands médias programmés le jour de la sortie, le 15 janvier. On avait Léa Salamé sur France Inter, Anne-Sophie Lapix sur C à vous, donc quelques médias solides qui nous avaient demandé une exclusivité radio, télévision… Et puis il y a eu l’affaire Charlie Hebdo, on nous a reportés d’une semaine, ce qui était compréhensible. Finalement, ça a été annulé. On n’a rien eu du tout pour l’instant, à part une petite attaque de L’Express, Valeurs actuelles et BFM, et sinon, des radios associatives et des médias alternatifs… Bon, on s’y attendait un petit peu parce que le livre s’en prend au cœur de ces grands médias, mais je pensais qu’après le succès du premier, ils seraient obligés d’accepter la confrontation. D’ailleurs, beaucoup de journalistes sont très intéressés. Mais ils nous disent : « Je ne suis pas sûr du tout que le sujet passera… » Le parti des médias a peut-être compris que la meilleure tactique était la loi du silence.

Votre livre est une enquête anthropologique sur le conditionnement des opinions, notamment par les médias. Mais ce que nous nommons « civilisation » ou « humanisation », vous l’appelez « domestication ». Le respect des codes, des règles, de l’autorité, c’est le début de la fin ?

Si on pousse la logique jusqu’au bout, la vie en société soumet l’homme à une forme de dressage. Cette domestication l’expose à des désagréments qui vont aller crescendo. L’être humain actuel peut-il renoncer à son désir de maître et de dépendance pour sauver la civilisation ? Peut-être par l’autodiscipline, la culture.

Pour vous, le conditionnement des foules – sur le mode infantile – est assuré par le divertissement. S’amuser est-il incompatible avec l’autonomie intellectuelle et la capacité de défendre les siens ? Les Américains ont inventé Disneyland, et ils savent encore faire la guerre…

Je ne suis pas pour un monde austère et chiant ! Je pense juste que le divertissement, tel qu’il est conçu, est vraiment fait pour détourner, occuper, parce que, tant qu’on a du bruit dans la tête, on ne pense pas. Après, les scientifiques qui étudient les espèces animales s’amusent aussi. Il y a en nous un désir de divertissement permanent. Dès qu’il y a un silence, il faut le remplir par n’importe quoi… J’ai peur des gens dont la seule obsession est de se divertir. Et d’ailleurs, ceux-là sont très chiants, la plupart du temps.

Vous avez peur de la « domestication », qui désarme nos instincts animaux. Moi j’ai plus peur encore de la « dé-civilisation » ou du « ré-ensauvagement ». Pour vous, ils résultent de l’immigration de masse, qui a changé notre « chez nous » en société multiculturelle. De ceux qui accueillent ce changement avec joie, vous dites : « Ils s’ouvrent l’esprit comme on s’ouvre les veines. » Les méfiants sont bien sûr accusés de racisme. Ne s’agit-il pas plutôt de xénophobie, et celle-ci n’est-elle pas l’un de ces instincts perdus qui constituent nos systèmes de défense, peut-être un mal nécessaire ?

Si tous les animaux partagent ce qu’on appelle la « xénophobie », cela doit servir à quelque chose ! Du reste, ce qui met en péril nos sociétés, ce n’est pas la violence de groupes minoritaires, mais notre incapacité à répondre à cette violence. Dans le passé, il nous est arrivé d’être extrêmement violents. Nous avions le devoir, comme le disait Goethe, de nous maintenir « à la hauteur de nos avantages de barbares », d’assumer le fait d’être les plus forts. Or, aujourd’hui, les sociétés occidentales progressistes, descendues d’un cran dans la domestication, s’oublient dans l’ivresse du mélange, jusqu’à vouloir se mélanger avec des groupes qui, eux, n’aiment pas le mélange et obéissent encore à leurs pulsions xénophobes, dominatrices, tribales. Pendant ce temps, nous espérons qu’un État fantôme va nous protéger…[access capability= »lire_inedits »]

En somme, les populations immigrées auraient atteint un moindre degré de domestication ? Justement, c’est peut-être ce degré de plus qui me fait préférer la culture occidentale.

Admettons, mais il faut dans une société que tout le monde accepte le même niveau de répression des instincts. C’est ce qui définit sa cohésion.

Eh bien, il est clair que nous avons perdu cette cohésion. Comment peut-on s’obstiner à ne pas le voir et pourquoi nous sommes-nous mis dans ce pétrin ?

Le refus de voir ces incompatibilités est frappant. Ce qui nous a mis dans ce pétrin, c’est la course à la morale lancée par des gens qui se croient au-dessus de la violence et des bassesses de l’homme. Ils aiment tellement l’Autre qu’ils veulent le voir partout – sauf à côté de chez eux, parce qu’ils ont les moyens de lui échapper. Ils organisent cette situation et en retirent les bénéfices, matériels et symboliques, mais d’autres, les ploucs, en paient le prix. Bartolone dit : « Si on demandait leur avis aux gens, ils seraient pour la peine de mort et, sur l’immigration, vous imaginez ! » Il admet que le pouvoir est confisqué, et qu’en plus il est bon qu’il le soit, parce que les gens sont des cons… Ces prétendus responsables entendent « éduquer » les Français, leur apprendre à ne pas faire « d’amalgame », leur expliquer que la vie, ce n’est pas ce qu’ils voient. Sur les plateaux de télé, c’est un défilé de docteurs, de spécialistes, de journalistes indéboulonnables, et vous, sur votre canapé, vous n’êtes rien, vous avez donc tendance à admettre l’autorité qu’on vous désigne…, tout le système médiatique est là pour ça ! Le réel est très simple, en fait. Les faits sont très simples, mais on ne présente jamais les faits.

Le problème n’est donc pas l’endoctrinement de masse, que vous voyez partout, mais un déficit démocratique. Les Français savent ce qu’ils veulent, par exemple un arrêt de l’immigration. Et la question n’est même pas posée.

Eh bien, pourquoi l’acceptent-ils ? Depuis des décennies, ils cautionnent cet État qui piétine leurs aspirations fondamentales. L’immigration massive des dernières décennies, c’est le sujet le plus important de l’histoire de la France, tous siècles compris. Elle a été voulue par une classe agissante qui défend ses intérêts. Face à elle, la passivité de la masse, y compris des individus éveillés, qui connaissent la situation, est à désespérer ! Ont-ils oublié qu’ils étaient le peuple souverain ?

On dirait que, pour vous, la greffe ne peut pas prendre. Une société multiraciale devient-elle forcément multiculturelle ? L’intégration est-elle une illusion ?

On a à peu près tout essayé, rien n’a marché, et rien ne marchera, il n’y a aucune société à ce point multiculturelle qui ne se soit pas fractionnée pour finir par s’effondrer sur elle-même, puisque finalement, quand les loyautés sont différentes, le mot « société » ne veut plus rien dire. Il y a « eux », il y a « nous », il y a « ceux-là ». Quand on se définit par sa communauté, la loyauté française a très peu de sens.

Pour quels Français en a-t-elle encore ?

Pas tant que ça, j’en ai peur. Le sentiment patriotique fort qui existait dans notre pays a tendance à s’effondrer puisque les Français parlent de moins en moins d’eux en tant que Français, ils parlent d’eux en tant que « Blancs » – donc se constituent en communauté. La France est devenue un cadre administratif, une carte qui ne correspond plus au territoire d’une nation. On sent pourtant une demande très forte, identitaire – au sens du peuple –, de nation charnelle. C’est ça une nation : une tribu organisée.

On dirait pourtant que le maquillage de la réalité commence à craquer. Certes, après Charlie, il s’est encore trouvé des médias pour entonner la ritournelle habituelle – « C’est l’extrême droite, c’est l’islamophobie, c’est la faute à Zemmour et Finkielkraut… ». Mais ils étaient beaucoup moins nombreux qu’après Merah, et de toute façon les gens sont de moins en moins dupes, non ?

Oui, on a l’impression que l’énorme cuirassé médiatique commence à manquer de munitions… ou qu’elles ne sont plus effectives. Le cerveau subit un tel bombardement d’informations qu’à un moment il se déconnecte et n’enregistre plus rien. C’est aussi ça, la vie avec Big Brother : avec le matraquage, on cesse d’analyser les données essentielles. On l’a vu après les attentats. Quand les principaux responsables de la situation (Cazeneuve, Valls, Hollande) récoltent autant de points de popularité qu’il y a eu de cadavres, on s’interroge. Cazeneuve croyait qu’il n’y avait pas de lien entre la fusillade de Montrouge et les attentats de Charlie Hebdo… Ils sont complètement dans les choux. Et beaucoup de Français se sont dit : « Heureusement qu’ils sont là ! Ils maîtrisent. » Ils réussissent encore à nous embobiner – grâce, il est vrai, à l’incroyable docilité des médias. Mais vous avez raison, on leur fait de moins en moins confiance, et c’est une excellente chose. Va-t-on pour autant assister à la chute rapide et définitive de cette caste et de cette idéologie ? Ce n’est pas sûr. Ce système peut agoniser très, très longtemps. Et il sera peut-être trop tard pour sauver la France.

Passons à un point litigieux, pour ne pas dire plus. Dans votre enquête sur notre monde devenu orwellien, le souvenir de la Shoah s’est fait outil de propagande presque mensonger. Vous prêtez ce propos à Big Brother : « Nous vous avons enseigné la Shoah alors que le massacre d’une population par d’autres est une constante dans l’Histoire… ». Ailleurs, vous accusez ceux qui défendent en même temps le droit au blasphème et la loi Gayssot de pratiquer une « double pensée » orwellienne. La loi Gayssot est peut-être contre-productive, mais elle protège une réalité historique, pas la croyance des juifs.

Moi, je ne pense pas que cette réalité fasse une bonne base commune, une bonne manière de faire corps, de constituer un socle national. Très peu de Français ont quelque chose à voir avec ça.

Très peu de Français ? Voulez-vous dire qu’Auschwitz, c’est l’affaire des juifs ?

Je ne dis pas cela… Je dis que l’utilisation ad nauseam de la Shoah n’aboutit qu’à culpabiliser les Européens. Si vous voulez détruire quelqu’un dans son identité, vous lui expliquez que toutes les raisons qu’il a d’aimer ce pays sont un petit peu suspectes parce que, il y a peu de temps, il se livrait à l’horreur. On s’habitue à l’idée que nous sommes tous coupables et, à l’arrivée, on a une petite alarme qui s’allume dans la tête chaque fois qu’on prononce le mot « immigration ». Le maître censeur veille… Dans les faits, la loi Gayssot finit par fonctionner sur le registre du blasphème.

Il est difficile de dissiper cette confusion, mais, enfin, on peut simplement admettre que, d’une part, la Shoah est un événement unique vertigineux, qui concerne aussi la France, et, d’autre part, que cela n’a rien à voir avec le droit de contrôler notre immigration.

Je ne nie pas que la Shoah soit un événement majeur pour l’Europe, sans précédent par la technologie et l’organisation, je dis que quiconque en fait un usage politique devrait être disqualifié. Or c’est devenu la règle. Et c’est l’arme qui a permis à l’idéologie antiraciste de déplacer la question de l’immigration sur le terrain moral et de terroriser tous ceux qui avançaient des arguments rationnels : ça coûte cher, ce n’est pas très bon pour le pays et la cohésion… Les lois antiracistes escamotent la distinction entre critique de l’immigration et racisme. Et pas seulement au bénéfice des juifs. Il devient impossible de parler de communautés, de religions, de nommer les problèmes. Quand une contributrice de Riposte laïque est poursuivie pour avoir dit : « Je suis islamophobe », le régime de la loi Gayssot peut s’étendre à loisir… Les juges peuvent interpréter… Beaucoup de gens se demandent pourquoi une loi verrouille justement cette histoire-là ! À mon avis, ça entretient des logiques conspirationnistes.

Connaître le passé, ce n’est pas culpabiliser. D’ailleurs, nous sommes les seuls à porter un regard critique (parfois trop) sur notre histoire, et c’est ce qui nous fait évoluer. Les musulmans ne se demandent pas s’ils ont massacré ou réduit en esclavage, ils n’ont pas de complexes.

D’autant que, d’un point de vue moral, on a peu à rougir… On n’a pas brûlé un pays du feu nucléaire, on n’a pas organisé la Shoah… On a plutôt une histoire glorieuse par rapport à d’autres.

Quand vous parlez de DSK ou de Polanski, c’est vous qui passez du côté de Big Brother. Là, la surveillance de tous par tous ne vous dérange pas ?

Les gens veulent savoir tout se qui se passe, même ce qui ne regarde personne. C’est la nature humaine. En attendant, ils ne voient pas que l’idée même de vie privée s’efface à cause de la surveillance, du fichage… Ils se disent que, puisqu’ils n’ont rien à cacher, ce n’est pas grave. Mais si, c’est grave ! Par principe, on doit pouvoir cacher à peu près tout ce qu’on veut du moment que ça ne regarde pas la loi.

Donc, le vrai danger, c’est le flicage ? Xavier Raufer, qui préface votre livre, explique dans Valeurs actuelles que, si la justice avait prononcé des peines lourdes mais prévues par le Code pénal, les Merah, Nemmouche, Kouachi auraient pris quinze ou vingt ans de prison.

Un magistrat m’a récemment expliqué de façon très concrète comment la justice était soumise à la morale orwellienne de l’époque. Dès qu’une personnalité est impliquée, des consignes claires sont données d’en haut, et celui qui ose les enfreindre risque sa place. Dans les affaires de droit commun, c’est la pression de la salle qui fait le jugement. Ce ne sont pas les amis de la victime qui viennent assister au procès, mais ceux du prévenu. Le juge se comporte comme un arbitre qui joue à l’extérieur : il n’a pas envie de se prendre un coup de pied en allant à sa voiture, alors il calme le jeu, il est compréhensif. J’ai longtemps assisté à des procès, je n’ai jamais vu un prévenu prendre la peine prévue par le Code pénal. C’était toujours divisé par deux, au minimum, et encore par deux au stade de l’application de la peine.

Pourtant, dans certains cas, la justice peut se montrer impitoyable : pour le racisme, par exemple. Une élue du FN se prend neuf mois fermes pour une caricature peut-être odieuse mais inoffensive, mais des Merah ou des Kouachi, qui ont des casiers, sont lâchés dans la nature… Et ne parlons pas de ce qu’on appelle « l’insertion » des jeunes délinquants : ils sont dans des centres aérés où ils fument du shit, ils ont des sorties organisées et, s’ils font le mur, on attend trois jours, pendant qu’ils crament des voitures, pour le signaler… On se soumet complètement à leur logique de groupe. C’est l’inverse de ce qu’il faudrait faire. C’est pire qu’un renoncement.

Au fil des pages, vous posez et reposez une question à vos compatriotes : « Comment pouvez-vous supporter ça ? » Qu’attendez-vous de nous ?

Peut-être une réaction morale, de fierté : j’analyse la situation, je retrouve la maîtrise de mon cerveau, je comprends ce qui se passe. Il est temps de reprendre notre indépendance intellectuelle. Si j’ai un message, c’est celui-là.[/access]

*Photo : Hannah Assouline

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Comment je ne suis pas devenu libéral pro-européen

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Mao libéralisme Europe djihadismeUne malencontreuse erreur technique nous a fait publier hier sous ma signature un texte écrit par notre ami André Senik. Certes, cette erreur a été corrigée depuis, mais des excuses s’imposent et aussi quelques explications.

Tout d’abord, mes excuses à l’intéressé pour cette captation bien involontaire de copie. Je sais qu’il les acceptera parce qu’il est mort de rire depuis hier de me voir asticoté à sa place dans les commentaires.

Des commentaires qui appellent justement un commentaire : je fais mes plus plates excuses derechef, mais cette fois aux lecteurs qui se retrouvent habituellement dans ma prose et qui ont été tout tourneboulés par ma soudaine supposée conversion au libéralisme.

Ce virage de cuti est impensable et je vais tâcher de vous expliquer pourquoi.

Les libéraux pensent que l’économie est une science – comme les pseudomarxistes façon Badiou ou les néokeynésiens façon Piketty. Foutaises, baby, foutaises ! A ce tarif-là, on décrétera bientôt que la politique aussi est une science et qu’on l’enseignera dans des écoles de sciences politiques aux meilleurs de nos rejetons. Auquel cas il faudrait se poser une question : si des écoles de sciences politiques existaient et si elles étaient peuplées massivement d’antifascistes convaincus, pourquoi que le Front, il fait 30% des voix, hein ?

Et si l’économie était une science, pourquoi l’Occident il est en crise totale depuis 1973, re-hein ? On pourra bien sûr jouer au même quizz idiot avec les inénarrables « sciences sociales », et répondre tout aussi négativement  à la question, quitte à attrister les tenants de la « French Theory » qui est un de nos derniers produits made in France qui cartonnent à l’exportation – avec la friteuse sans huile et les djihadistes de banlieue[1. Ce dernier gag est volé sans vergogne à Elisabeth Lévy qui a bêtement oublié de le déposer à l’INPI.].

Si le libéraliste, plus encore que ses concurrents badiouïstes ou pikettystes, prétend que l’économie est une science, c’est notamment parce qu’il postule que l’humain est un agent économique rationnel. Je postule, moi, que c’est là une belle ânerie qui fait comme si l’inconscient n’existait pas et comme si nous autres humains à pouvoir d’achat correct mais non infini ne dépensions pas des fortunes pour stocker dans nos armoires des costumes en mohair ou des petites robes noires que nous ne porterons jamais…

Attention, les amis, je ne suis pas un féroce antilibéral non plus. Je suis d’un naturel distrait, mais il ne m’a pas échappé que la Révolution d’Octobre n’avait pas intégralement rempli son contrat. Cela dit, après le 11 Septembre, certains intellectuels américains ont fait remarquer qu’en concentrant toute son énergie pour détruire l’URSS, les USA avaient peut-être tué le mauvais cochon. Je partage leurs doutes, et je partage surtout mes certitudes – qui sont aussi pour le coup celles de mon ami André Senik – sur la nature du danger principal qui menace actuellement notre mode de vie, à savoir l’islamisme. J’ajouterai un grain de sel perso et un rien pervers à ce constat, à savoir que djihadophilie et libéralisme intégral sont parfaitement compatibles, ou alors j’ai mal relu mes notes sur le Qatar et l’Arabie saoudite. Et faut-il rappeler qu’Oussama a fait de brillantes études de « business administration » ?

Bref si le soviétisme s’est planté, et bien planté, le libéralisme aurait tort de parader. Et même si c’est un épiphénomène à l’échelle mondiale,  les succès des mouvements populistes de droite ou de gauche dans toute l’Europe sont là pour rappeler cet échec économique et politique à ceux qui sont encore plus distraits que moi.

Ni libéral, ni vraiment antilibéral, que suis-je, alors ? Disons, quitte à me répéter, que je suis un adepte de Deng Xiaoping et de son malicieux axiome « Chat noir, chat blanc, le bon chat est celui qui attrape les souris». A certains moments et dans certains secteurs, il faut plus d’Etat. Et dans d’autres circonstances, il faut déréguler. En économie comme en politique, il faut voyager léger, et laisser son bagage théorique à la consigne.

Un petit mot pour le dessert sur le président Mao. Je ne pense pas, comme André, que le Petit Livre rouge ait essentiellement une valeur comique. Mao a engendré beaucoup de crimes, et beaucoup de miracles aussi. J’ai un portrait de lui dans ma bibliothèque, pas loin des œuvres complètes de Simon Leys, dont je suis grand fan. Mais après tout, moi aussi j’ai le droit d’avoir des contradictions secondaires.

«Ce gouvernement est aveugle au réel terroriste et criminel»

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charlie hebdo attentat

Causeur : Dans une récente tribune publiée par La Croix, vous dénoncez le fait que, malgré les attentats de 2012, 2014 et 2015, le gouvernement français se garde bien de définir l’ennemi. Tout en parlant de « guerre » contre le terrorisme, il se contente d’évoquer « l’islamisme radical ».  Selon vous, sommes-nous en guerre ? Et dans ce cas, qui sont les ennemis de la France aujourd’hui ? 

Xavier Raufer : L’idée n’est pas de dire que l’actuel gouvernement « se garde bien de définir l’ennemi », mais qu’il est devenu physiquement incapable de le faire. Comme un aveugle de naissance ne saurait imaginer les couleurs d’un tableau. Voyez avec quelle précipitation les gouvernants français ont rebaptisé « Daech » – qui ne veut rien dire en français – l’entité qui naguère portait le nom clair et compréhensible d’« Etat islamique ». Or L’Irak et la Syrie, qui luttent sur le terrain contre cet « Etat islamique », n’usent pas du tout du nom « Daech », mais de celui de « Takfiri » (partisans d’un islam sunnite ultra-intégriste et fondamentaliste, le Takfir wal-Hijra). On voit ainsi comment le discours officiel occulte toujours plus le réel, terroriste ou criminel. Cela trahit justement le fait que cette réalité terroriste ou criminelle, le gouvernement se sent incapable de l’affronter.

Quelles sont les raisons de cette incapacité ?

Depuis la tragédie de janvier – 17 morts – ce gouvernement est KO debout. Tout ce qu’il fait depuis lors relève de la com’, du symbole, de l’effusion et de la jérémiade. On déverse sur les unités antiterroristes des ordinateurs (dont elles n’ont que faire) et des hommes non formés (dont l’utilité concrète est douteuse). Mais nul dirigeant n’a accompli l’essentiel : nommer clairement l’ennemi, celui qui tue aujourd’hui en France, c’est-à-dire les clones de Mohamed Merah qui initia en 2012 la nouvelle terreur en Europe. Depuis : Toulouse, Montauban, Joué les Tours, l’est parisien, Nice, Copenhague, ces clones – des hybrides par constitution criminels ET terroristes à la fois – ont provoqué toutes ces tueries dont rêvent, bien loin de l’Europe, al-Qaïda ou l’Etat islamique.

Résultat : ce gouvernement est aveugle au réel terroriste et criminel. Idéologie, politiquement correct, reptation devant des journalistes bobo-gauchistes : aujourd’hui, la classe politique vit en symbiose avec « l’élite » médiatique. Amants et maîtresses sont journalistes, des politiciens trustent les émissions de bavardage-café-du- commerce débitées par les radios et télés d’information. Le sociologue Michel Wieviorka peut ainsi dénoncer le « couple obscène médias-politiciens… leurs liens presque incestueux ». Cela concourt grandement à aveugler une bonne part de cette classe politique. Elle n’a pas pressenti la dangerosité de l’archétype Merah, ni la nature prescriptive de cette première bombe humaine.

Ce que vous qualifiez de  « terrorisme autochtone » du type « Merah-Nemmouche-Kouachi-Coulibaly » – voire Khaled Kelkal en 1995 – a la particularité d’être un mélange de banditisme de cités et d’endoctrinement idéologique et religieux qu’on appelle, faute de mieux, « islamisme radical ». La dimension criminelle de ce phénomène a-t-elle été comprise par nos décideurs et nos forces de l’ordre ?    

Non, nous l’avons dit. Et n’ayant pas compris où se situait le danger réel, nos décideurs n’ont pu recadrer le renseignement intérieur, qui durant toute l’année 2014 a cherché du côté de la Syrie ou de l’Irak un ennemi qui en réalité, vivait ici même, dans des cités hors-contrôle. Par orgueil professionnel, le renseignement intérieur négligeait les racailles-de-cité – ceux-là même qui ont tué les 7 et 9 janvier.

Et comme on veut désormais cacher la poussière sous le tapis, il n’y aura pas de commission parlementaire sur les événements de janvier 2015. De la com’, des défilés… mais qui est en réalité coupable de l’énorme échec et des tueries ? Circulez, il n’y a rien à voir. Sous Mitterrand on avait eu « responsable mais pas coupable » (le drame du sang contaminé, en 1991). Aujourd’hui, c’est pire encore : « ni responsables ni coupables ».

On a beaucoup entendu parler récemment d’Internet. Quel rôle attribuez-vous au réseau des réseaux dans le « terrorisme autochtone « islamo-criminel » » ?

Le cyberespace n’est qu’un terrain d’exercice neuf pour les terroristes et les criminels, qui tentent d’y déployer leur propagande et d’y installer leurs marchés illicites. Certes, la surveillance physique de ces criminels doit rester prépondérante : c’est dans les cités hors-contrôle que Kouachi & Co achètent leurs armes, pas sur Internet. Mais malgré tout, le monde des communications numériques permet – ou plutôt, devrait permettre – de surveiller des individus qui, en général, s’y montrent imprudents. Le cybermonde est une autre langue d’Esope : la meilleure et la pire des choses à la fois. C’est là qu’agissent les terroristes et les criminels, mais c’est là aussi qu’on peut les surveiller et déjouer leurs plans.

Pour conclure sur une note poétique, les risques et opportunités d’Internet sont parfaitement résumés dans ces deux vers du poète allemand Friedrich Hölderlin (Patmos) :

« Là où croit le danger
Croît aussi ce qui sauve. »

Départementales : Manuel Valls a peur…

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Manuel Valls Front National départementales PSSi ce n’est pas de la panique, ça y ressemble. Manuel Valls a décidé de faire feu de tout bois contre le Front National. On peut le comprendre. Les sondages pour les élections départementales se succèdent et renvoient tous la même projection désespérante : le FN arrive largement en tête devant l’UMP et le PS. Le maintien très stendhalien de Manuel Valls – comment ne pas penser à lui dans le rôle de Julien Sorel pour un nouveau casting du Rouge et le Noir – a longtemps fait illusion, mais l’armure se fissure. Bien sûr, il est assuré de garder son poste de Premier ministre après la débâcle annoncée mais il sait aussi que ce sera par défaut. On voit mal en effet qui accepterait, au PS, de prendre sa suite. Il ne sera pas forcément très exaltant de se retrouver, après les 22 et 29 mars, à la tête d’un gouvernement qui aura connu une débâcle électorale. Comme dirait l’autre : c’est pas facile, c’est difficile.

Manuel Valls est un fin politique, dans son genre. N’a-t-il pas réussi, alors qu’il représentait à peine plus de 5 % à l’époque des primaires du PS, à imposer sa ligne politique ? Celle d’une gauche qui aurait rompu avec ses vieux démons antilibéraux et choisirait, comme partenaire privilégié pour relancer la machine, un patronat auquel il n’a cessé de faire des cadeaux sans contrepartie : du CICE à la loi Macron en passant par des promesses sur le déverrouillage des 35 heures ou la récente prime pour l’activité qui, en fusionnant le RSA-activité et la PPE, revient surtout à encourager les trappes à bas revenus – en demandant à la collectivité de compléter les salaires des working poors pour en faire des working un peu moins poors, mais si peu. Sur ce dernier point, d’ailleurs, Manuel Valls précise même : « La prime d’activité sera ouverte aux jeunes travailleurs, et c’est un élément nouveau, de 18 à 25 ans, et les jeunes résidant chez leurs parents pourront bénéficier d’un droit autonome si leur famille a des revenus modestes ». Si on réfléchit un peu à ce que signifie la phrase, on comprend mieux que le jeune de 18 à 25 ans – qui non seulement travaille pour rien et est obligé, comme n’importe quel « mileurista » espagnol, de vivre chez papa et maman – se sente légèrement en colère à l’idée d’être enfermé ad vitam aeternam dans un statut d’adolescent.  Pour peu qu’il ne soit pas totalement  désespéré et tétanisé par cette exaltante perspective, il lui reste : soit la ZAD, soit le vote FN. Les médias dominants laissant entendre que les zadistes dont des punks à chien crasseux et le FN est un parti comme les autres, il va assez logiquement voter pour le FN… sauf conscience de classe miraculeusement préservée, malgré l’aliénation et la précarité.

En plus, Manuel Valls comprend bien, mais n’en laissera jamais rien paraître, que les élections départementales à venir achèvent de discréditer la démocratie représentative. On n’avait pas besoin de ça, à une époque où c’est le tandem Junker-Merkel qui décide et où il apparaît de plus en plus clairement que voter ne change rien ou si peu de chose : les Français, enfin la partie qui aura encore le courage presque héroïque de se déranger pour aller voter, vont en effet choisir des élus dont on ne connaît pas exactement les attributions ni même s’ils existeront encore une fois la réforme des grandes régions mise en place. On a beau tenter de vendre la parité obligatoire de ce mode de scrutin départemental, expliquer que les départements seront les première assemblées authentiquement « chabadabada », cela reste un peu court. Alors, allant jusqu’à contredire Hollande, cet homme politique old school dont la carrière débuta dans la modestie cantonale corrézienne et qui aurait voulu jouer la carte locale, Valls, comme ceux qui comprennent vraiment ce qui se passe – c’est-à-dire comme Sarkozy et Marine Le Pen – a décidé de nationaliser un scrutin qui n’a aucune utilité réelle, sinon de compter ses électeurs. Et c’est là qu’il semble un peu perdre les pédales depuis le week-end dernier, entre un meeting dans le vieux Limousin rouge de Guingouin qui menace de basculer et le Grand rendez-vous i-Télé Europe 1 Le Monde : « Mon angoisse – puis-je vous parler de mon angoisse, de ma peur pour le pays ? […] Je n’ai pas peur pour moi. J’ai peur, pour mon pays, qu’il se fracasse sur le Front national. »

Sans compter une attaque en règle de Michel Onfray qui s’est permis de critiquer son attitude : « Quand un philosophe connu, apprécié par beaucoup de Français, Michel Onfray, explique qu’Alain de Benoist – qui était le philosophe de la Nouvelle droite dans les années 70 et 80, qui d’une certaine manière a façonné la matrice idéologique du Front national, avec le Club de l’Horloge, le Grece – (…) vaut mieux que Bernard-Henri Lévy, ça veut dire qu’on perd les repères. » Il faudra s’interroger un jour sur la façon dont ce gouvernement, qui se réclame de la gauche, aura cogné sur les intellectuels et les écrivains. Il y eut un temps où la gauche avait plutôt tendance à prendre en compte ceux qui pensaient plutôt qu’à les mettre en accusation. Onfray a évidemment répondu, traitant Manuel Valls de « crétin ». C’est plutôt injuste. Manuel Valls n’est pas un crétin, il est juste en train, répétons-le, de paniquer. Il avait déjà annoncé naguère que la gauche était mortelle, et Françoise Fressoz lui a donné raison dans le Monde de samedi en parlant d’une « gauche suicidaire ».

Suicidaire parce qu’elle ne fait pas une politique de gauche ? Même pas ! Suicidaire parce qu’elle se présente divisée à ces départementales. Seulement voilà, ce que Manuel Valls a compris mais ne dira jamais, c’est qu’il n’est plus possible de parler de « la gauche ». Ce qui se passe, ce n’est pas la division, c’est tout simplement qu’il y a désormais une gauche qui ne se reconnaît plus du tout dans le PS, qui n’a plus rien de commun avec lui. Il n’y aura des tickets PS-PC que dans moins de cinquante cantons en France. Partout ailleurs ou presque, le socialiste devra faire face à des candidatures communes Front de Gauche/EELV. On verra ce que ça donnera, mais ça ressemble diablement à une ébauche de Syriza. Et la panique de Manuel Valls n’est pas tant, comme il le dit, de voir Marine Le Pen gagner en 2017 que d’être le Papandréou du PS. Autrement dit, de voir le parti né à Epinay en 71 connaître le destin du PASOK, et devenir une butte témoin résiduelle de ce que fut le social-libéralisme. Car dans le même temps, par un lent glissement tectonique, beaucoup moins spectaculaire mais peut-être plus durable que le feu d’artifice FN, une autre gauche – de gauche – occupera un espace laissé tragiquement vide pour l’instant.

*Photo : ISA HARSIN/SIPA/1503101508

Face à Marine, relire Mao

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Dieu sait que les formules du Petit livre rouge m’ont toujours paru désopilantes, mais pour le coup, je ne peux pas m’empêcher de penser à celle qui recommande de repérer la contradiction principale afin de la distinguer des contradictions secondaires.

Je poursuis dans la même veine.

Sur le plan électoral, demandons-nous : « Quelle est la contradiction principale ? »

La réponse juste est : « La contradiction principale est celle qui oppose les pro-européens aux national-populistes. »

Sur quoi porte cette contradiction principale ? Il est stupide de répéter qu’elle oppose les républicains aux anti-républicains. Où a-t-on vu Marine le Pen répudier les principes républicains, en se situant dans la lignée de Pétain ? Une enquête auprès des masses nous apprendrait que l’anti-républicanisme d’obédience pétainiste n’est la motivation ni de ses nouveaux ni de ses prochains électeurs.

Cette contradiction principale ne peut être comprise et correctement désignée qu’au prix d’un effort, très dérangeant. Pierre-André Taguieff s’y est employé dans Le Nouveau national-populisme (CNRS éditions), un petit texte qui fait grandement bouger les lignes, comme on dit, et qui ne qui ne coûte que 6 euros !

Si je peux maintenant me permettre de parler en mon nom personnel, je dirais que les pro-européens sont républicains comme le FN, et réciproquement. La différence est que les premiers sont des pro-européens démocrates et libéraux, et que le second ne l’est pas.

Il y a là un vrai conflit de valeurs.

Face à Marine, le centre droit de la gauche (qui est au pouvoir) et les partis du centre et de la droite pro-européenne sont condamnés à s’entendre, car ce qui les oppose entre eux n’est qu’une contradiction secondaire, encore merci Mao.

Mais il ne suffira pas à nos pro-européens de cesser de se dégommer mutuellement. Ils resteront inaudibles s’ils s’obstinent à vouloir diaboliser le FN au nom de ses réelles pensées d’hier et de ses supposées arrière-pensées d’aujourd’hui, sans répondre à ce que dit Marine le Pen.

Son avantage à elle est qu’elle pratique le parler vrai et simple dans la désignation des problèmes, face aux contorsions imposées aux autres par le politiquement correct.

Pour répondre à Marine d’une façon offensive et crédible, le plus facile sera de défendre l’Europe en affrontant franchement ses arguments anti-européens et anti-libéraux. Arguments dont elle n’a d’ailleurs pas le monopole. Car elle n’est pas seule en France à se ranger du côté de Poutine.

Le plus difficile, ce sera évidemment de lui répondre d’une façon convaincante sur ce que l’Europe permet ou empêche de faire au sujet de l’immigration, de l’islam, et de l’insécurité.

Il y a donc bien mieux à faire, du côté des partis pro-européens et libéraux, que de se décrédibiliser mutuellement et de se chamailler pour savoir lequel est le vrai rempart contre la marine montante.

Jean-Paul Lilienfeld: «La banlieue se ghettoïse aussi elle-même»

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Jean-Paul Lilienfeld banlieue islam laïcité

Je connais Jean-Paul Lilienfeld depuis 1997. S’il faut parler bien franc, c’est à l’âge de 10 ans que j’ai pour la première fois ri aux blagues de carabin de son deuxième film en tant que réalisateur, Quatre garçons pleins d’avenir. Par un coup du destin, ce n’est pas cette petite merveille de série Z qui a provoqué notre rencontre mais un film grave et sérieux, La Journée de la jupe (2009), qui me fit le contacter pour Causeur.

Dans cette fiction hyperréaliste, Lilienfeld met en scène Isabelle Adjani (Sonia Bergerac) en prof de lettres excédée par les incivilités à répétition qui l’empêchent de dispenser ses cours. Un matin, Mme Bergerac confisque le revolver tombé du sac d’un de ses élèves puis… braque sa classe en exigeant l’instauration d’une journée annuelle de la jupe dans tous les établissements scolaires. Une folie ? L’idée est de permettre aux jeunes filles de pouvoir afficher leur féminité sans subir le harcèlement et les brimades de leurs condisciples mâles. Summum de la démence, cette enseignante réclame le respect de la laïcité à l’école de la part de mini-machos n’ayant que le Coran à la bouche.

Entre injures sexistes, antisémites, et violences infligées à l’autre sexe, ces collégiens issus de la France black-blanc-beur montrent un visage de la banlieue rarement montré au cinéma, où on préfère souvent le discours larmoyant de la sociologie de l’excuse.

Réalisateur de cinq films, scénariste de trois autres, le jeune quinqua Lilienfeld n’a pas sa langue dans sa poche lorsqu’il est question de sujets aussi sensibles que l’intégration, la laïcité ou l’islam. Comme l’ont démontré les attentats de janvier et leurs suites, La Journée de la jupe se joue hélas tous les jours sous les préaux de ces territoires perdus pour la République, la France et une certaine idée de l’égalité.

 

Causeur. J’ai lu que l’idée de La Journée de la jupe vous était venue pendant les émeutes en banlieue de novembre 2005…

Jean-Paul Lilienfeld. Oui, en 2005, j’ai vu à la télévision une mère maghrébine qui disait : « Le soir, je me poste devant ma porte pour empêcher mes fils de sortir, et, dès que je dors, ils m’enjambent et ils vont dans la rue. » Derrière, on voyait des images de cocktails Molotov envoyés contre des CRS. Une chose m’a sauté aux yeux : sur ces images, on ne voyait pas une seule fille ! Il se trouve que j’ai vécu à Créteil jusqu’à 18 ans. À l’époque, quand on faisait des conneries, c’était garçons et filles ensemble, cette séparation des sexes n’existait pas. Ce reportage, qui montrait la non-mixité dans nos banlieues, a agi comme un déclic. Par ailleurs, je tournais depuis pas mal de temps autour de l’école. La combinaison des deux ingrédients a donné La Journée de la jupe.

Quel est le poids, selon vous, des facteurs culturels dans la brutalité des jeunes que vous montrez ?

Un poids énorme, et paradoxalement le phénomène va en s’aggravant. La première génération d’immigrés arrivés avec leur bagage culturel avait tendance à observer ce qui se passait et à essayer tant bien que mal de se conformer aux usages du pays d’accueil. Bien évidemment, les immigrés portugais, par ailleurs très mal considérés, ont eu beaucoup moins de mal à intégrer les codes de la société française, car leur culture était moins éloignée de la nôtre. Mais le plus grave, c’est que chez les enfants et petits-enfants d’immigrés afro-maghrébins, l’assimilation a régressé au profit de ce que j’appelle la « fierté de substitution ». Ils s’arc-boutent de plus en plus à leurs particularités – ce qui n’est pas en soi une mauvaise chose, sauf qu’en l’occurrence ils s’accrochent aux traits les moins aimables de leur culture, en particulier le statut inégalitaire des femmes, qui persiste tant au sud de l’Europe que dans les pays du Maghreb.

Curieusement, les générations nées en France et les gens arrivés dans les dernières vagues d’immigration partagent la même aspiration identitaire, définie par un mot : « islam ». Quel rôle le renouveau de l’affiliation religieuse a-t-il, selon vous, joué dans la crise des banlieues ?

Un rôle considérable. Au regard de cette réalité, le catéchisme du déni – « pas d’amalgame », « l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam » – est à mourir de rire. Vous imaginez quelqu’un vous dire : « Je suis alcoolique, mais pas d’amalgame, cela n’a rien à voir avec l’alcool » ?[access capability= »lire_inedits »] Bien sûr, de même que tous les consommateurs d’alcool ne sont pas alcooliques, tous les musulmans ne sont pas islamistes. Reste que tous les islamistes sont musulmans, puisqu’ils se réclament de l’islam. Le non-musulman doit donc se débattre avec des messages contradictoires : les versets coraniques que citent les tueurs islamistes existent bel et bien ; mais les sourates invoquées par les musulmans pacifiques pour légitimer leur pratique paisible de la religion existent tout autant. Je m’engueule souvent avec mes copains musulmans car je trouve que leur communauté ne dénonce pas assez ses brebis galeuses. Il y a un déficit terrible de prise en main chez les musulmans, alors que des chrétiens et des juifs se lèvent en masse contre leurs extrémistes.

Ce silence de la majorité silencieuse a sans doute à voir avec la pression communautaire qui s’exerce sur le « mauvais » musulman et sur celui qui « trahit » la loi du groupe. Comment expliquez-vous que, dans nos quartiers, l’individu s’efface si souvent derrière sa communauté ?

Au début des années 1980, des intellectuels nous serinaient qu’il fallait regrouper les immigrés issus d’un même village dans le même immeuble, et même parfois construire un patio interne comme au pays, afin de rendre la rupture avec leurs origines moins radicale et moins traumatisante. Et le pire, c’est que je suis persuadé que ceux qui tenaient ces discours dégoulinants de bienveillance pensaient sincèrement bien faire.

Voulez-vous dire qu’au nom du droit à la différence on a sciemment organisé la ghettoïsation qu’on dénonce aujourd’hui à grand bruit ?

On a effectivement ghettoïsé ces gens, mais ils se sont aussi ghettoïsés tout seuls en rendant la vie impossible aux habitants qui étaient là depuis dix, vingt ou trente ans, et qui ont fini par partir. Prenez l’exemple de ma belle-mère, qui habite depuis quarante-cinq ans une HLM du 19e arrondissement. Autrefois, y vivaient des Français dits de souche, des juifs séfarades, des Arabes, des Noirs, et cela se passait plutôt bien. Peu à peu, le nombre d’Arabes et de Noirs a augmenté, tant et si bien qu’il ne reste plus que deux familles juives dans l’immeuble, celle de ma belle-mère et une autre, à l’âge très avancé. Eh bien, les deux boîtes aux lettres défoncées en permanence sont celles des juifs. Plutôt qu’affronter cette réalité embarrassante, il est tellement confortable de culpabiliser à l’infini en répétant : « Nous sommes terriblement coupables, nous les avons entassés ensemble et nous payons le prix de nos fautes. »

Ce lamento m’évoque une phrase qu’Isabelle Adjani, alias Simone Bergerac, excédée, adresse à ses élèves dans La Journée de la jupe : « Vous ne pouvez pas mettre la responsabilité sur les autres, dans votre vie. Ce n’est pas possible. » Lorsque Manuel Valls parle d’apartheid en France, risque-t-il de conforter le sentiment d’irresponsabilité absolue des jeunes de banlieue ?

C’est tellement évident…, les victimes sont forcément innocentes, non ? Je ne sais pas si ces jeunes sont des victimes, mais, de toute façon, je ne crois pas une seconde que le comportement des individus s’explique par l’ostracisme dont ils ont été victimes et encore moins par le mal fait à leurs ancêtres. Si les choses se passaient ainsi, les enfants des boat people arrivés en 1979, qui en ont sacrément bavé, devraient générer la même proportion de comportements violents que les jeunes de banlieue, ce qui est loin d’être le cas. Du reste, avec ce raisonnement, mes grands-parents, qui ont été obligés de se cacher pendant la guerre, auraient dû devenir les plus grands assassins de la terre, et moi avec !

On croyait ce genre de crimes réservé à la génération de vos grands-parents, et l’antisémitisme tue à nouveau en France. Mettons les pieds dans le plat : si la tuerie de l’Hyper Cacher n’avait pas été précédée par l’attentat contre Charlie Hebdo, aurait-on vu des millions de Français défiler le 11 janvier ?

Non, personne ne serait descendu dans la rue. La meilleure preuve, c’est qu’après les affaires Halimi, Merah, Nemmouche, on n’a vu aucune grande mobilisation. Cela dit, je peux comprendre que l’assassinat de gens connus qui font partie de l’imaginaire culturel de plusieurs générations comme Wolinski, Cabu ou Charb suscite une émotion plus grande que la mort d’inconnus.

Une fausse note a terni ce grand moment de concorde nationale : on a bien plus défilé à Bordeaux ou à Lyon qu’à Marseille, où on n’a recensé que 60 000 manifestants. La réticence des habitants de la première ville multiculturelle de France à condamner publiquement le terrorisme islamiste ne vous a certainement pas échappé…

Même si j’avais décidé de ne pas aller marcher, car par le passé j’avais défilé seul en hommage aux victimes des précédents crimes antisémites, je me suis retrouvé à Marseille chez un ami le jour de la manifestation. Un beur m’a abordé : « Oh putain, je n’ai jamais vu aussi peu de frères sur le Vieux-Port ! » Il est vrai que, ce jour-là, on croisait beaucoup moins d’Arabes que d’habitude sur le Vieux-Port. Et tous les Marseillais que j’ai rencontrés m’ont confirmé qu’il y avait peu de monde dans les cortèges.

Le plus cocasse, c’est que non seulement les médias l’ont vu, mais qu’ils l’ont montré. Mais ils n’ont pas vu ce qu’ils montraient – « ne pas voir ce qu’on montre » : Alain Finkielkraut a un jour donné cette définition du politiquement correct. La flopée de reportages, tribunes et analyses sur « la France qui n’était pas Charlie » ne laissait aucun doute sur le fait que c’était celle des « quartiers », mais le remarquer, cela aurait été «  jeter de l’huile sur le feu », formule rituelle employée par Chirac et d’autres sur les caricatures de Mahomet. C’est le même principe de précaution qui a inspiré le refus de Xavier Darcos, alors ministre UMP de l’Éducation, de diffuser La Journée de la jupe dans les collèges et lycées au prétexte qu’il ne « reflétait pas la réalité ». Six ans plus tard, la gauche fait-elle preuve de la même prudence ?

Sans aucun doute. En tout cas, vous voyez bien que la gauche n’a pas le monopole de l’aveuglement ! D’ailleurs, même la forteresse Éducation nationale a cédé face au réel : beaucoup de profs ont été très sensibles à La Journée de la jupe et l’ont projeté dans leurs classes. Et cela m’a beaucoup amusé que le film séduise des gens radicalement opposés sur le plan politique. J’ai été invité aussi bien par Génération France, le club de Jean-François Copé, qu’à la fête de Lutte ouvrière ! Comme il fallait s’y attendre, chacun prenait dans le film ce qui lui convenait et faisait l’impasse sur ce qui ne cadrait pas avec son dogme.

Donc, les fans de gauche ont trouvé dans le film la confirmation de leur explication par le social ?

Oui, ils ne voyaient que la peinture sociale, la description des difficultés spécifiques que rencontraient ces jeunes, en passant à côté de tout le reste. Et quand ils le voyaient, ce reste, ils étaient fous de rage. À Lutte ouvrière, pendant le débat qui a suivi la projection, une militante m’a quasiment insulté à cause du message prétendument raciste du film. En grands démocrates, les organisateurs lui ont arraché le micro, et il a fallu que j’aille le lui rendre en lui demandant de terminer de m’injurier pour que je puisse lui répondre !

Cocasse ! Je me demandais comment les jeunes acteurs du film avaient réagi au scénario et aux dialogues parfois très crus.

Comme ils viennent tous d’endroits un peu difficiles, la réalité que raconte le film leur est familière. Ils n’y ont rien vu de choquant ou de mensonger, même si, pour les besoins du scénario, j’ai concentré plusieurs problèmes dans une intrigue. Ils savaient bien que ça se passe comme ça. Une journaliste de L’Humanité venue sur le tournage a interpellé mes jeunes acteurs : « Vous rendez-vous compte de ce qu’on vous fait véhiculer ? Avez-vous conscience qu’on vous manipule ? » C’était du pur néocolonialisme ! Il faut vraiment prendre ces jeunes pour des cons pour penser qu’ils ont travaillé plusieurs mois sur un film sans comprendre ce qu’ils disaient.

Cette journaliste me rappelle le jeune prof démissionnaire que joue Stéphan Guérin-Tillié dans La Journée de la jupe : le Coran dans sa sacoche, il laisse tout passer à ses élèves et leur cite des versets pour respecter leur environnement culturel…

Ce prof, c’est l’incarnation de la lâcheté. Je crois que beaucoup de discours de l’excuse sont également le fruit d’une énorme lâcheté qui évite d’affronter les difficultés. On justifie à posteriori sa peur par une pensée humaniste et bienveillante, tout à fait respectable si elle est payée de retour, mais qui devient ridicule face à des gens qui jouent selon d’autres règles et refusent les lois et les usages qui permettent de vivre ensemble. Il faut obliger tout le monde à les respecter, s’il le faut par la contrainte, qui, qu’on le veuille ou pas, reste indispensable au bon fonctionnement de la société.

À la fin du film, ces effrontés découvrent avec stupéfaction que leur prof Mme Bergerac est fille d’immigrés algériens. Un détail m’a étonné : dans les derniers plans, vous réservez un enterrement musulman à cette enseignante que l’on pensait athée. Est-ce pour échapper au procès en islamophobie ?

Pas du tout. De toute façon, je n’y ai pas échappé ! Sonia Bergerac était athée, mais pas ses parents, d’où son enterrement musulman. J’ai voulu montrer que la pratique de ce rite musulman n’était pas du tout incompatible avec la mixité, ni avec la présence de filles en jupe. Et je voulais conclure le film sur la possibilité d’une cohabitation intelligente pour éviter les malentendus que j’avais anticipés dès l’écriture du scénario. Cela m’a rappelé un incident arrivé il y a trente ans, pendant le tournage de L’Œil au beur noir. Me voyant jouer dans une scène où je frappais Smaïn, un passant est venu me féliciter : « Qu’est-ce que tu lui as mis, au bougnoule ! » – le film dénonçait justement le racisme. Avec La Journée, je n’avais aucune envie de susciter la sympathie de gens qui trouvent les Arabes haïssables pour des causes génétiques.

Vous n’avez pas votre langue dans la poche. Je m’étonne que le show-business n’ait pas encore eu votre peau…

Mon discours n’est pas conforme à ce qu’il faut dire normalement dans ce milieu, et il provoque sans doute des préventions contre mon travail. Si Arrêtez-moi, mon dernier film, avec Sophie Marceau, s’est fait massacrer par la critique d’une manière incroyable, c’est aussi parce que tous les journalistes bien-pensants qui avaient descendu La Journée de la jupe ont été vexés par son succès. Pensez-donc : il a récolté 22 prix dans le monde entier !

Belle revanche, d’autant que La Journée de la jupe a été vu par plus de 2 millions de téléspectateurs d’Arte ! Les producteurs de cinéma ont-ils manqué de nez en refusant de le financer ?

Non, car ce n’est pas pour des raisons financières qu’ils ont reculé, mais par méfiance ou prudence idéologique. Presque tous les distributeurs que j’ai rencontrés ont commencé par me dire qu’ils avaient trouvé le scénario formidable… avant de conclure qu’ils n’allaient pas le faire. J’ai eu droit à tous les fantasmes possibles et imaginables. L’un craignait une fatwa, l’autre que sa maison saute, bref, tous se censuraient. Il faut dire que mon propos était plus difficile à entendre que celui de François Bégaudeau dans Entre les murs.

Puisque vous me tendez la perche, La Journée de la jupe est un peu l’anti-Entre les murs¸ film qui met en scène un prof dépassé par ses élèves faisant contre mauvaise fortune bon cœur, puisqu’il se résout à devenir leur copain…

Oui, je me souviens d’ailleurs d’une émission de Canal+ à laquelle Bégaudeau était invité. Après avoir regardé la bande-annonce de La Journée, il a craché dessus : « Pff, c’est un film de droite ! » Bien sûr, il ne l’avait pas vu. Pour les gens comme Bégaudeau, il aurait été tellement plus simple que La Journée de la jupe soit un film de droite…

Et quand bien même ? Ce serait grave de faire un film de droite ?

Pas du tout. « Droite » et « gauche » ne sont pas des gros mots, juste des vieux mots. J’ai fait un film de moi, ce qui n’est déjà pas si évident. Mais dans l’esprit de Bégaudeau, un « film de droite » ne peut véhiculer que des choses stupides et négatives. À croire que le monopole du penser bien est forcément de gauche. Ces gens qui traitent de réactionnaire quiconque n’adhère pas à leur pensée ne décrochent pas d’une antique conception du monde, vaguement liftée, qui date quand même du xixe siècle. C’est à mourir de rire, encore que cette idéologie ait fait les preuves de sa nocivité. Une partie de ma famille vivait en Hongrie. À l’époque, on me disait : « Le communisme, le socialisme, ce n’est pas ça », de même qu’on répète aujourd’hui : « L’islam ce n’est pas ça ». En réalité, les idéologies et les religions sont ce qu’on en fait au pouvoir. Et même si on me démontre que leurs applications n’ont rien à voir avec le mode d’emploi originel et que Mahomet n’a pas plus inventé le djihadisme que Marx le stalinisme, nous ne vivons pas en Théorie, sauf dans les bars hype où des gens bien ont des idées sur tout.[/access]

La Journée de la jupe [César 2010 de la Meilleure Actrice]

Prix: 1,70 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

*Photo : Eckehard Schulz/AP/SIPA/Germany_Berlin_Film_Festival_BFF115/0902061335

Que faire face au Front national?

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fn ump ps antisemitisme

fn ump ps antisemitisme

L’Allemagne, l’Italie et la France ont toutes trois, durant la Seconde guerre mondiale, été dirigées par des partis autoritaires et démagogues. Pourtant, seule la France accorde aujourd’hui une place électorale si considérable à un mouvement politique qui tire l’essentiel de sa propagande de thèmes utilisés il y a soixante-dix ans : absurde et mortifère repli sur soi économique, xénophobie, et enfin un antisémitisme, hier encore affiché, aujourd’hui dissimulé mais toujours « dans son ADN ».

Le peuple allemand et le peuple italien ont eu à subir la défaite et l’humiliation en raison des décisions prises par deux démagogues dans lesquels ils avaient placés de grands espoirs lors de circonstances économiques difficiles. De Gaulle a apporté à la France, presque miraculeusement et par son inflexible volonté patriotique, une victoire qui lui a permis de figurer au rang des grandes nations alliées et de siéger au Conseil de Sécurité des Nations Unies

Au-delà des Alpes et du Rhin, les consciences politiques italienne et allemande ont assimilé une pénible leçon qui a été épargnée à la France et qui les a détournées du démagogue. C’est sans doute moins le cas en France.

Outre la conséquence du chômage élevé et de la crise qui déchaîne toutes les intolérances, cette percée du FN est aussi une réaction épidermique au refus obstiné de la vaste majorité de l’intelligentsia et du « système » de reconnaître l’héritage chrétien de la France et la volonté profonde des Français de maintenir leur identité nationale. Cet héritage chrétien de la France existe, il se manifeste par les clochers autour desquels se regroupent tous les villages et toutes les villes. Il en va de même pour l’héritage historique et héroïque de la France qui, réalité unique dans le monde, se manifeste par un monument aux morts dans chacune de nos 37 000 communes exprimant la volonté indéfectible de la France et des Français, aux prix des plus grands sacrifices, de demeurer libres et Français. Nos coutumes ont été élaborées par des siècles de vie commune, c’est un héritage global auquel nous nous identifions même s’il se modifie progressivement au gré des influences et du temps qui passe. Les Français sont d’accord pour que les choses changent à un rythme d’omnibus mais pas à un rythme de TGV. Ils ne sont pas réactionnaires pour autant.

L’immigration que l’on ne parvient pas, ou que l’on ne veut pas, contrôler joue elle aussi un rôle prépondérant dans la montée du FN. Toutes les vagues d’immigration ont posé des problèmes, il a fallu du temps pour que les étrangers s’intègrent mais le flux d’immigration récent, celui des trente dernières années, pose plus de problèmes : les cultures sont différentes, la religion et la manière de vivre au quotidien cette religion aussi. Cela ne signifie pas que ces personnes ne peuvent pas s’intégrer, une vaste majorité l’est, mais une frange ne l’est pas et cela cause des problèmes.
Il faut baisser l’immigration – non pas parce qu’il y a trop d’étrangers en France, la France est loin d’avoir le premier rang en ce domaine – mais parce qu’une partie des étrangers venant du Maghreb ou de l’Afrique sub-saharienne ne veut pas ou ne peut pas faire d’efforts pour s’intégrer, tout en en voulant au pays qui les accueille, alors que la France est un pays généreux par rapport à presque tous les autres pays sur la planète.

La France n’est pas raciste ou pas plus et certainement moins que d’autres nations. Les Français saluent les vertus du métissage, les sangs qui se mélangent, le renouveau que cela apporte, le brassage des cultures, l’énergie qui s’en développe mais ils veulent que cela se fasse sur des valeurs communes et ces valeurs sont surtout : le respect du pays dans lequel on arrive pour s’y installer, le respect des femmes, celui des traditions et surtout une manière discrète de pratiquer sa religion.

Pour combattre l’extrême droite, la gauche doit adapter son idéologie aux nouvelles circonstances. Quant à la droite, si elle revient au pouvoir, elle devra, cette fois ci, assurer ce qu’elle promet : restaurer l’autorité de l’Etat et, jusqu’à ce que les conditions économiques s’améliorent, diminuer sensiblement l’immigration. Avant d’accéder au pouvoir, elle devra expliquer aux électeurs, sans démagogie, sans formule lapidaire mais concrètement avec pédagogie comment elle réalisera en pratique cet objectif tout en maintenant nos valeurs d’humanité.

Mais l’électeur de droite classique doit toujours se souvenir que le Front national c’est :

– L’appauvrissement immédiat de la plupart des Français en cas d’élection
– L’absence de programme économique ou le caractère contradictoire de ce dernier
– La gerbe sur la tombe de Pétain et sa réhabilitation
– La sortie de la France de l’Europe, qui assure depuis près de 70 ans la paix ;
– La solidarité sans faille envers son président d’honneur, pour qui « les chambres à gaz, si elles ont existé, sont un point de détail de la seconde guerre mondiale » et pour qui « l’occupation allemande en France n’a pas été particulièrement inhumaine, même s’il y eut des bavures, inévitables »
– Le retour sur les discours historiques de Jacques Chirac et François Hollande au Vel’ d’Hiv
– La complaisance amicale envers les dictateurs les plus sanguinaires, tels Assad ou avant lui Saddam
– La légitimité pour l’Iran de se doter de la bombe atomique

Tout cela, c’est ce qui est sûr, mais nous savons aussi par les leçons du passé que dès que les démagogues extrémistes accèdent au pouvoir, la misère, la répression policière, les carcans idéologiques et une explosion de xénophobie et d’antisémitisme s’abattent sur les peuples. Ceux qui ont voté national-socialiste en 1933 croyaient obtenir l’ordre et la paix, ils ont eu la destruction et la guerre.

Pour toutes ces raisons, si j’ai le choix entre un candidat FN et un candidat PS, je ne m’abstiendrai pas mais voterai toujours pour le candidat du Parti socialiste.

*Photo : GILE MICHEL/SIPA. 00683492_000003.

Xavier Lemoine : «Apartheid? Un mensonge!»

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xavier lemoine islam banlieues

xavier lemoine islam banlieues

Causeur. Montfermeil, la ville dont vous êtes le maire depuis 2002, mais où vous travaillez depuis 1987, a accédé à la gloire médiatique lors des émeutes de 2005 en même temps que Clichy-sous-Bois, commune limitrophe alors gérée par le socialiste Claude Dilain. Mais, tandis que celui-ci était sacré par la presse comme un maire humaniste, vous y avez conquis la réputation d’un homme de « droite dure », et certains vous soupçonnent de nourrir une hostilité de principe envers l’islam. Est-ce le cas ?

Xavier Lemoine. C’est ridicule ! Je travaille depuis près de trente ans dans une ville où coexistent quarante nationalités, arrivées avec les vagues migratoires successives qui, à Montfermeil et dans l’ensemble de la Seine-Saint-Denis, sont massivement issues de pays musulmans – d’abord du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, puis, à partir des années 1990, de Turquie et, aujourd’hui, du Pakistan et du Sri Lanka. Et, avant de m’établir à Montfermeil, j’avais passé dix ans à naviguer au sein de la marine marchande, ce qui m’avait donné l’occasion d’observer in situ la vie économique et politique d’un certain nombre de pays musulmans. Alors, non seulement je n’ai pas d’hostilité à l’égard de la culture musulmane, mais elle m’est assez familière. Ce qui me distingue de Claude Dilain et, aujourd’hui, d’Olivier Klein, qui lui a succédé en 2014 à la mairie de Clichy-sous-Bois, c’est précisément que j’attache une grande importance aux facteurs culturels. Pour moi, l’enjeu prioritaire dans nos quartiers n’est ni social, ni économique, ni urbain, en dépit de tous les dysfonctionnements, bien réels, existant dans ces domaines, il est culturel. On pourra continuer à déverser des milliards, on ne réglera pas le problème.[access capability= »lire_inedits »]

Vous voyez bien que le problème, pour vous, c’est l’islam !

Je veux tout d’abord préciser que, quand je parle de l’islam, je fais référence à un système politico-religieux traversé par différents courants, pas aux hommes et aux femmes de culture ou de confession musulmane, qui jouissent à titre personnel comme tout un chacun de la liberté de croire et de pratiquer leur religion. Cela étant, le problème n’est pas l’islam, mais la façon dont nous avons géré et organisé son accueil en France. Au lieu d’imposer des règles, on s’est contenté de la célébration tonitruante – quoiqu’un peu moins depuis quelques semaines, je vous l’accorde – du multiculturalisme et du droit à la différence, ce qui a installé dans les esprits un relativisme absolu où tout se vaut et s’équivaut.

D’accord, mais la vie n’est pas faite de « ismes ». En quoi les bons sentiments affichés par les médias ont-ils affecté la réalité ?

Ils ne l’ont pas changée, ils l’ont occultée. Résultat, nous n’avons pas pris la mesure des basculements culturels et démographiques en cours, sans précédents dans l’histoire de France.
Ce droit exacerbé à la différence, qui a entraîné ce relativisme absolu, a été l’outil principal de notre paralysie intellectuelle face à des modes de vie, des cultures, des comportements qui ont redessiné nos métropoles et nos villes sur des critères non plus socio-économiques mais de plus en plus socioculturels. C’est ainsi que se sont formés bon nombre de ghettos. De surcroît, tous les travaux des démographes qui ont voulu quantifier ces phénomènes ont été censurés. Seule une Michèle Tribalat, avec beaucoup de courage, a pu faire ce travail, travail conforté par les travaux d’Hugues Lagrange.

La proportion des mariages mixtes est l’objet d’insondables controverses entre démographes. Qu’en est-il à Montfermeil ?

Sur les 50 ou 60 mariages que nous célébrons chaque année, très peu sont exogamiques. Quand on ne trouve pas son conjoint sur place, à l’intérieur de sa communauté, on va le chercher dans son pays d’origine.

N’avez-vous pas vous-même encouragé l’affichage des communautés et des origines, par exemple en lançant, après les émeutes de 2005, un défilé annuel « Cultures et création » ?

Les communautés d’origine sont une réalité, un élu doit faire avec. Les émeutes de 2005 avaient laissé une ville fracassée, divisée par de très fortes oppositions entre quartiers. Il fallait rassembler tout le monde – et pour ce faire, qu’on le veuille ou non, passer par les communautés. D’où une manifestation en deux temps : d’abord un défilé en habits traditionnels où chaque groupe montre ce qu’il a de plus beau, ensuite une création originale sur une idée commune. Il serait absurde de nier les histoires particulières : tout le monde a une origine, une histoire, des ascendants, et doit pouvoir être reconnu dans cette partie-là de sa personnalité. Mais jusqu’à une certaine limite. Dès lors qu’ils vivent en France, que leurs enfants et petits-enfants vivent en France et que, pour une grande part, ils sont ou deviennent français, ils doivent s’approprier notre culture française.

Donc, il y a une culture hégémonique à laquelle doivent s’adapter les étrangers. Pouvez-vous en définir les principaux traits constitutifs, les options fondamentales qui ne sont pas négociables ? Et jusqu’à quel point peut-on imposer une norme culturelle ?

Tout d’abord, la culture ne tombe pas de nulle part, elle est toujours l’expression profane d’un culte, le produit laïque de la religion majoritaire historiquement. La culture occidentale a, pour une part considérable, été façonnée par le christianisme. L’égale dignité entre l’homme et la femme est inscrite dans la Bible – « homme et femme il les créa » –, de même que le statut inférieur de la femme est inscrit dans les textes de l’islam.

On a mis pas mal de temps à trouver ça dans la Bible, non ? Mais n’entrons pas dans une querelle théologique. Concrètement, quelles exigences devrions-nous poser ? Et comment justifier que des exigences particulières soient imposées à certains citoyens français ?

Elles le sont à tous. Nous devons dire clairement que, sur le plan des principes, des mœurs, des comportements, toutes les options ne se valent pas. Je ne parle évidemment pas de boubous ou de couscous. La cravate a été apportée par les Croates dans les années 1870 et je ne crois pas que cela ait menacé la culture occidentale. Mais tout n’est pas négociable, surtout pas les fondamentaux, ce qui constitue le cœur de la culture occidentale. En plus de l’égale dignité entre l’homme et la femme que j’ai évoquée, je mentionnerai la laïcité comprise comme la distinction entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel, et non la séparation, qui est une forme d’athéisme déguisé et, bien sûr, la liberté de conscience, non dans une vision d’insouciance vis-à-vis du spirituel mais de la liberté dans la recherche de la vérité. Si on est d’accord là-dessus, peu m’importe qu’on prie à l’église, à la mosquée, à la synagogue ou pas du tout, qu’on chante avec des youyous ou du rap, qu’on mange du couscous ou du cassoulet. Au contraire, dès lors qu’on s’accorde sur le même cadre intellectuel, on l’enrichit en intégrant des expressions diverses et des apports extérieurs.

Du reste, vous avez, en collaboration avec Claude Dilain, soutenu l’installation d’une mosquée dans un territoire commun à vos deux villes. Cela vous permet-il d’exercer un contrôle sur ce qui s’y dit ou fait ?

Si on croit à la liberté de conscience, on ne peut pas s’opposer à la liberté de culte. Pour autant, celle-ci n’est pas un absolu, elle doit être assujettie au respect de l’ordre public, et c’est là que la discussion se complique, car il faut le définir, cet ordre public. Pour moi, il suppose l’acceptation des fondements du vivre ensemble de notre société, que j’ai brièvement recensés. Dès lors que ce cadre est respecté, la pratique d’un culte, quel qu’il soit, doit pouvoir se faire dignement.

Reste à savoir comment réaliser votre harmonieux programme de transmission de notre culture contre le gré d’une partie des intéressés. En somme, il y a deux méthodes, la compassion ou la fermeté, l’apologie gentillette de la diversité ou la force de fer de la loi. Quelle est la vôtre ?

Un élu local n’a pas le choix, il lui faut évidemment user des deux. Encore une fois, un maire est obligé de composer avec la réalité concrète, telle qu’elle résulte de tous les choix ou dysfonctionnements politiques faits en amont. Nous sommes en bout de chaîne, avec un double devoir, celui de dénoncer avec vigueur tous ces funestes dysfonctionnements ou aveuglements, voire trahisons, mais également celui de prendre cette réalité locale, humaine, à bras-le-corps et de donner le meilleur de ce que nous avons à donner. Je dois respecter cette réalité et, en même temps, mon rôle est de guider les habitants, en particulier les primo-arrivants, vers ce qui fait la réalité culturelle et sociologique de notre pays. C’est pourquoi, par exemple, les cours de français sont une priorité. Nous avons en ce moment 90 mères qui les suivent et 140 autres en attente. L’objet est de leur apprendre la langue, mais aussi de leur faire comprendre les us et coutumes, les codes culturels, la laïcité, l’égale dignité entre l’homme et la femme, la liberté de conscience…

Eh bien, à en juger par certaines réactions après les attentats, ce n’est pas gagné !

On peut œuvrer dans ce qu’on estime être la bonne direction, sans pour autant se bercer d’illusions. Et ce que j’entends et vois tous les jours m’avait fait perdre les miennes, même avant les attentats de janvier. Il y a peu, une mère de famille de Montfermeil, musulmane pratiquante appartenant à la classe moyenne, m’a dit avec un grand sourire : « Monsieur le Maire, comprenez bien, nous vivons un moment eschatologique. Le rétablissement du califat annonce pour nous le retour du Mahdi, et chaque musulman a le devoir d’y contribuer quel que soit l’endroit où il se trouve ! » Et elle n’est pas la seule, loin s’en faut, à penser de la sorte. Et aucune politique ne peut empêcher la propagation de cet état d’esprit. Quel que soit le lieu d’accueil des familles primo-arrivantes, le tissu associatif, les réseaux sociaux, le satellite, l’Internet permettent de vivre en quasi-autarcie culturelle. Pour encourager la mixité, il aurait fallu agir il y a vingt ans. Aujourd’hui, c’est trop tard.

Trop tard ? Faut-il alors se résigner à vivre dans un pays fragmenté en communautés ?

Il est certain que nous sommes à ce jour face à un défi que jamais encore notre pays n’avait connu et qu’à vue humaine la situation peut paraître totalement compromise. Pour autant, l’histoire de France est faite d’immenses tragédies et de sublimes résurrections. C’est donc là, pour vous répondre, qu’intervient la vertu d’espérance. La France a dans son bagage intellectuel, culturel et spirituel les clés du dénouement.

Les maires de banlieue sont en première ligne pour défendre la laïcité et la règle républicaine, mais ils se plaignent souvent d’être abandonnés par l’État. Est-ce votre sentiment ?

Non. Peut-être est-ce dû au fait que Montfermeil est une ville emblématique, en tout cas, à quelques rares exceptions près, j’ai pu faire accepter et financer partiellement par l’État mes trois priorités : l’apprentissage du français, l’aide à la parentalité – les critères d’une bonne éducation dans le pays d’origine pouvant produire des catastrophes chez nous – et la découverte des grandes œuvres culturelles françaises. Tous nos habitants, de la maternelle jusqu’aux seniors, peuvent découvrir Versailles, le Louvre, Orsay, au cours de visites encadrées.

N’empêche, quand on vous écoute, on dirait qu’on a perdu le contrôle sans le vouloir et sans même le savoir. Concrètement, pouvez-vous décrire la situation de votre ville, en termes migratoires ? Quelle proportion des habitants ne possède pas la nationalité française ? Les « Français de souche » sont-ils concentrés dans certains quartiers ?

Pour donner la mesure des enjeux, prenons comme exemple le département de la Seine-Saint-Denis, sachant qu’une ville comme Montfermeil est structurée de la même manière. Notre département compte 1,5 million d’habitants recensés et passe sous silence les 200 000 clandestins estimés. Ce million et demi d’habitants se décompose ainsi : 500 000 personnes étrangères, titulaires d’une carte de séjour ; 500 000 personnes françaises d’origine étrangère très enracinées dans leur culture d’origine – ce chiffre est notamment dû à l’effet mécanique du droit du sol et des naturalisations ; 500 000 personnes françaises dites « de souche », par ailleurs plutôt vieillissantes et enclines au déménagement. De plus, si vous prenez les taux de natalité, celui des deux premiers tiers est quasiment le double de celui du troisième tiers. C’est donc une véritable bascule démographique et culturelle à laquelle nous assistons. Bien évidemment, la vie sociale de tous les jours est bien plus complexe et subtile que la vision statistique.

Le devoir d’accueil d’un maire est-il illimité ?

Non, le devoir d’accueil d’un maire n’est pas illimité, il est subordonné à la charge du bien commun, dont nous sommes dépositaires, et cela passe par la préservation d’équilibres sociaux facteurs de paix civile. Nous en sommes bien loin. Si la France avait voulu garder la maîtrise de ses frontières, c’est aux maires qu’elle aurait dû les confier.

Chaque année, il faut en outre accueillir des primo-arrivants. La rotation de la population s’est-elle accélérée, créant des quartiers condamnés à n’être que des sas de transition ?

C’était le cas jusqu’au renouvellement urbain initié par la loi Borloo de 2003. Il y avait beaucoup de copropriétés en faillite de plus en plus délabrées, livrées aux marchands de sommeil et condamnées à un turnover permanent. La loi Borloo a permis de transformer ces copropriétés en logements sociaux, après avoir au passage épongé la dette des propriétaires qui étaient devenus insolvables. Prenons l’exemple du quartier des Bosquets, qui comptait environ 9 000 habitants pour 1 500 logements. Tant qu’il s’agissait de locatif, le taux moyen d’occupation des logements était de 6 personnes par logement contre une moyenne régionale de 2,35 et, en l’espace d’un mandat, on renouvelait la totalité de la population : 9 000 personnes en six ans ! Depuis le plan Borloo, le turnover de la population est très faible, à peine 2 %. La population du quartier est fixée, ce qui permet au moins d’inscrire dans la durée les politiques sociales d’accompagnement. Il faut dire qu’en plus l’ouverture, dans la foulée des émeutes, d’un nouveau commissariat pour Montfermeil et Clichy-sous-Bois a permis de ramener la délinquance à un niveau raisonnable. Aujourd’hui, le quartier des Bosquets ne pose pas de problème aigu.

On peut donc reconquérir les « territoires perdus » ? Enfin, une bonne nouvelle !

La véritable reconquête, ce serait celle des esprits. Si la rénovation urbaine, en redonnant dignité et fierté à nos habitants, est un préalable indispensable, le véritable enjeu reste culturel. Par ailleurs, si la loi Borloo et des agences comme l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine) et l’ANAH (Agence nationale pour l’amélioration de l’habitat) ont permis aux pouvoirs publics de reprendre pied dans les quartiers d’habitat collectif, dans les centres-villes anciens, c’est en mobilisant d’importants moyens financiers.
À Montfermeil, nous avons mobilisé 18 millions d’euros pour faire jouer notre droit de préemption et acheter des biens qui, sinon, seraient tombés entre les mains des marchands de sommeil. Seulement, maintenant qu’ils ont été chassés des cités et que les centres-villes sont sous contrôle, ces derniers s’attaquent au pavillonnaire. Ils achètent des pavillons et les divisent en micro-appartements afin d’y entasser le plus grand nombre de familles possible. Certains travaillent pour des filières organisées par pays d’origine – égyptiennes, pakistanaises, etc. À Montfermeil, comme ailleurs, c’est désormais dans ces zones pavillonnaires que des primo-arrivants sont logés dans des conditions indignes. J’en suis sûr, c’est là que se trouvent les futurs territoires de la politique de la ville.

Jusqu’au début des années 2000, ces quartiers que l’on disait « résidentiels » étaient le refuge de la petite classe moyenne qui échappait aux tours et aux cités. L’arrivée des marchands de sommeil et des populations les plus précaires risque d’entraîner une dégradation de l’habitat et une chute des prix de l’immobilier qui feront fuir les familles les plus aisées. Ce scénario est malheureusement banal, mais à Montfermeil, nous sommes attentifs à ce danger depuis longtemps et nous avons pris les mesures qu’il fallait. Le résultat, c’est que la population de ces zones fait confiance à la municipalité et qu’elle ne part pas.

Venons-en à la question de la radicalisation. Est-elle liée d’une quelconque façon aux problématiques urbaines ? Peut-on repérer des éléments qui constituent un terreau favorable ?

Le djihadisme n’est certes pas un phénomène hors-sol, mais à mon sens il relève plutôt de logiques individuelles. Au départ, il y a souvent une personnalité qui jouit d’une certaine crédibilité auprès des jeunes et peut les influencer, parfois jusqu’au passage à l’acte. En revanche, je récuse la lecture misérabiliste qui impute les dérives à l’alibi « chômage-famille éclatée-échec scolaire ». En acceptant et en légitimant cette rhétorique de l’excuse, nos politiques se montrent au mieux ignorants des ressorts fondamentaux de l’islam, au pire complaisants à leur endroit. Aveuglés par le primat que nous donnons à la raison, nous sommes aveugles aux dynamiques psychologiques. Quand on vous a toujours dit que la communauté musulmane était la meilleure, quand on vous a inculqué, à longueur de prières, de prêches, de lectures, que les autres, les chrétiens et les juifs, pouvaient être assujettis à un statut inférieur, voire, pour les fanatiques, qu’il était bon de les tuer, quand on vous a appris que les mécréants avaient le choix entre la conversion et la mort, vous avez beaucoup de chances de nourrir une vision binaire du monde, de la société, des rapports humains : d’un côté les purs, qui connaissent la vérité, de l’autre les infidèles, les athées, les adorateurs du mensonge. Dans ce partage manichéen, qui n’est pas avec moi est contre moi.

Ce sécessionnisme n’est-il pas pour une part réactif ? Vous avez évoqué la « préférence pour la différence », que les élites ont imposée au peuple. Cela n’a-t-il pas suscité en retour une montée du racisme dans la société française, qui a elle-même nourri le séparatisme ?

Non, je refuse cette grille de lecture. Face aux réclamations du droit à la différence, la réponse des Français n’est pas le racisme, mais l’exigence du droit à l’indifférence, ce qui signifie la possibilité pour chaque individu de mener la vie qui lui plaît, à condition de respecter la loi commune. Le problème, c’est que, dans l’islam, la liberté et la responsabilité individuelles ont peu de poids face au contrôle de la communauté – c’est le « nous » qui prédomine, et ce « nous » finit souvent par désigner comme « eux » les étrangers au groupe – « les Français », comme disent nombre de jeunes Français.

Ce poids du groupe, à quoi le voyez-vous ?

Par exemple à la manière dont on me dit bonjour, qui varie selon que la personne se trouve dans le quartier ou pas, sous l’œil de la communauté ou pas. Dans le quartier, on me salue plus discrètement, peut-être parce qu’on n’a pas envie de passer pour une balance. Loin des regards, c’est plus chaleureux. De même, combien de femmes adoptent des tenues vestimentaires qui ne doivent rien à leur liberté et à leur décision, mais à la pression incessante de l’entourage, à laquelle elles se conforment pour avoir la paix… Voilà pour les exemples les plus innoncents.

Il est paradoxal d’observer cette prévalence du groupe sur l’individu et d’imputer les processus qui mènent au djihadisme à des dérives personnelles. Est-il possible que la radicalisation vienne de la défaillance de communautés qui ne joueraient plus leur rôle structurant ?

On peut évidemment être très religieux, et même fondamentaliste, sans basculer dans la violence, mais l’inverse est aussi possible. L’extrême piété et la contrainte sociale qui l’accompagne peuvent aller de pair avec la radicalisation. Les jeunes djihadistes de Lunel provenaient de la même mosquée et de la même communauté. Et, de ce que j’ai pu en lire, les membres de cette communauté interrogés par les médias se sont contentés d’une condamnation assez molle. Les jeunes qui sont partis ont pu avoir l’impression qu’ils étaient encouragés ou, au minimum, qu’ils n’étaient pas clairement découragés.

Que faudrait-il faire pour construire cet « islam de France » que chacun appelle de ses vœux ?

Faute de clergé, de doctrine, donc d’intermédiaires légitimes pour dire ce qu’il convient de comprendre, de croire ou de ne pas croire, pour moi, l’islam de France est un leurre. Aussi la République devrait-elle se contenter de fixer les règles. Certes on aimerait que nos gouvernants s’adressent aux musulmans à la manière dont Napoléon s’est adressé à la communauté juive. Mais, aujourd’hui, personne n’ose parler comme ça à quiconque. Dommage, car cela a été bénéfique pour tout le monde. En attendant, les récents événements imposent peut-être des mises au point un peu brutales. Reste à savoir si elles viendront.

Après les attentats, on a commencé à s’interroger sur le rôle des associations. Dans notre dernier numéro, nous avons publié un reportage montrant le rôle ambigu joué par certaines qui, si elles ne contribuent pas directement à l’endoctrinement des jeunes, diffusent « une vision halal du monde » qui favorise le séparatisme. Que vous inspire votre expérience à ce sujet ?

Je distinguerai trois cas de figure. En premier lieu, certaines associations ont établi un rapport de force avec les politiques et sont devenues les points de passage obligés entre les pouvoirs publics au sens large et les populations visées par les politiques publiques. Même si ce n’est pas le style de la maison, je ne saurais prétendre que cette logique des grands frères, très dangereuse par sa philosophie, est totalement absente de Montfermeil. Ensuite, il y a une deuxième catégorie d’associations qui interviennent dans des domaines précis avec des objectifs définis avec les pouvoirs publics. L’ennui, c’est que, compte tenu des moyens mobilisés, elles ont tout intérêt à ce que la situation ne s’améliore pas, car cela signerait leur mort. Enfin, il y a les associations qui répondent à un appel à projet lancé par la commune et qu’on sélectionne en fonction de leur conformité au cahier des charges. Dans ce cas, le recours à une association permet d’avoir une certaine souplesse dans le fonctionnement. Reste que, dès qu’il s’agit de sujets sensibles, je préfère maîtriser toute la chaîne de l’action publique, donc éviter de faire trop appel aux associations.

Le Premier ministre a employé le terme « apartheid » pour qualifier la situation de nos banlieues. Qu’en avez-vous pensé ?

C’est une faute. L’apartheid est une situation dans laquelle il y a un bourreau et une victime. Employer ce terme, c’est accréditer l’idée que le Français, après avoir été colonialiste, pétainiste, collaborationniste, est toujours raciste – comme s’il s’agissait d’un caractère génétique. Aussi sa victime ne peut-elle demander qu’une chose : réparation. Une victime ne se demande pas si elle a une part de responsabilité – je dis bien « une part » – dans ce qui lui arrive. De plus, ce mensonge historique exonère tous ceux qui nous ont mis dans la situation dramatique où nous sommes. Il serait temps qu’ils assument leurs responsabilités.[/access]

Alain Finkielkraut revient sur la charge de Netanyahou contre Obama

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Alain Finkielkraut Manuel Valls Berlin DSK Carlton

Alain Finkielkraut Netanyahou Obama Israël Etats-Unis Iran fessée

Ce dimanche, Alain Finkielkraut évoquait la charge de Benyamin Netanyahou, au Congrès américain, contre la « détente » voulue par Obama entre les Etats-Unis et l’Iran. « Impressionné par son éloquence », il partage son inquiétude d’assister à une prolifération des armes nucléaires au Proche-Orient, mais considère qu’en l’occurrence le Premier ministre israélien en campagne « fait un mauvais procès à la Maison Blanche ».

Autre actualité de la semaine dernière, la condamnation de la France par le Conseil de l’Europe – qui lui reproche de ne pas assez sanctionner la fessée – a donné l’occasion à Alain Finkielkraut de rappeler que la « taloche sporadique » n’a rien de comparable avec un « tabassage ». Pour lui, « l’Europe pénitentielle » est passée de l’humanisme à l’angélisme. Comme des féministes laissent entendre qu’il y aurait une pente glissante entre la galanterie et le viol, « on en vient à criminaliser la civilisation pour mieux combattre la barbarie. »

L’euthanasie pour vaincre l’idée de la mort ?

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Freud euthanasie fin de vie

Freud euthanasie fin de vieNotre relation à la mort manque de franchise, écrivait Freud en 1915 : après plus de trente interventions chirurgicales de 1923 à 1938, le père de la psychanalyse demeura d’une lucidité dénuée de tout sentimentalisme lors de la phase terminale de son cancer, devenue pour lui une « torture » ôtant tout « sens » à sa vie. Il sollicita son médecin pour qu’il lui administre les doses de morphine destinées à anéantir les quelques forces encore vives qui faisaient obstacle à sa faculté biologique de mourir. Exemple poignant de cet organisme en « conflit permanent avec les forces naturelles qu’il subordonne pour assurer son unité vitale » : les agonisants, encore conscients, n’attendent-ils pas « impatiemment » la fin en répétant la terrible exclamation « Que c’est long » ? Ne devrions-nous pas méditer sur ce cas paradigmatique de « sédation profonde et continue » au moment où l’Assemblée nationale débat de la proposition de loi « Claeys Leonetti » sur la fin de vie ?

Deux choses nous frappent dans les réflexions qui accompagnent le processus législatif en cours : les tentatives de captation de la mort humaine par la religion et les manifestations, certes minoritaires au sein du corps médical, de furor sanandi, la rage de guérir.

Réunis dans une étonnante union sacrée, celle-là même qui intervient parfois sur le perron de l’Elysée dès qu’un grief touchant l’un risque de discréditer les deux autres, les trois monothéismes arc-boutent leur argumentation sur le « respect de la vie » et la dénonciation de « l’euthanasie ». Leur mise en garde sur les risques de confier notre condition de mortels à des semblables nous fait penser à la légende de Prométhée, accusé et puni par Zeus d’avoir dérobé le feu divin permettant à l’humanité d’accomplir d’indéniables progrès dans le processus de civilisation. La conquête, par l’homme, de la maîtrise de son destin terrestre vient probablement affaiblir les possibilités d’acceptation, relayées par les croyances, d’une vie réduite à la préparation d’une existence ultérieure et, comme le mentionne Freud, contrarie « l’intention de ravir à la mort sa signification d’abolition de la vie[1. Sigmund Freud, Notre relation à la mort, Petite Bibliothèque Payot n° 881, 2012, p. 68.] ». Pour une fois, la psychanalyse relaiera sans rechigner les dogmes ecclésiaux : dans notre inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité !

Dans cet appel publié dans Le Monde, les dignitaires religieux s’inquiètent d’une « nouvelle tentation : celle de donner la mort, sans l’avouer ». D’où pourrait venir, nonobstant les millénaires d’hominisation y compris spirituelle, cette « tentation » si ce n’est de l’homme « civilisé » lui-même ? L’investigation des processus psychiques ne dit d’ailleurs pas autre chose : notre inconscient recèle pour autrui un « désir de mort sérieux et plein de force ». Mais les prélats se trompent de registre – d’instance psychique – en évoquant « la conscience humaine quand il est question de vie ou de mort » : point n’eût été besoin d’édicter le « tu ne tueras point » si l’âme humaine ne l’avait pas secrètement – inconsciemment – désiré. Quid des médecins qui nous soignent ? Curieusement, les allégations des trois religions rejoignent celles d’un petit nombre de médecins et chirurgiens opposés eux aussi à cette proposition de loi en raison du « risque euthanasique ». Leur rejet de ce texte aurait-il un lien avec leur pouvoir exorbitant de furor sanandi, nourrie officiellement du serment d’Hippocrate mais susceptible néanmoins de se transformer en acharnement thérapeutique ?

Profondément enfouie dans la pensée archaïque, refoulée par nos sociétés consuméristes contemporaines, la mort reste irreprésentable dans l’inconscient : c’est « l’idée de la mort et non la mort elle-même que nous craignons », rappelle Voltaire[2. Benedetta Craveri , Madame du Deffand et son monde, Points Essais n° 378, Seuil, 1999, p. 263.]. Elle dessine un parallèle avec tous les autres grands stades de la vie. L’entrée dans le dernier signe un ultime remaniement psychique, une réadaptation rendue nécessaire par la rupture éprouvée entre les métamorphoses incontrôlables du corps et l’impréparation de la psyché : l’inconnaissance du néant suscite des élaborations mentales qui aident à supporter l’insupportable. La maladie incurable introduit la notion d’urgence et « l’urgence a à voir avec la mort[3. Michel de M’Uzan, Aux confins de l’identité, NRF Gallimard, 2005, p. 91.] ». La libre faculté laissée au patient d’une euthanasie active l’extrait de cette impasse aliénante et lui ouvre, dans un paradoxe non dépourvu d’une singulière étrangeté, un « au-delà de la maladie » : nouvel objet à même de réinstaurer une liberté structurante du sujet. « Le moment de mourir, au cas où l’inévitabilité de la mort, peut-être après un dur combat, est reconnue et acceptée, s’accompagne de cette omniscience hors du temps et de l’espace[4. Sandor Ferenczi,  Réflexions sur le masochisme, Petite Bibliothèque Payot, n° 871, 2012, p. 102.] » : Freud aurait-il pu survivre pendant quinze ans malgré d’horribles souffrances s’il n’avait pas reçu la promesse solennelle de son médecin de l’aider à mourir le moment venu ?

«La nation est une tribu organisée»

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Laurent Obertone La France Big Brother

Laurent Obertone La France Big BrotherCyril Bennasar : Pour La France Orange mécanique et Utøya, vous avez été invité dans les grands médias – parfois dans de véritables traquenards. Le mois dernier, vous publiez La France Big Brother, et je ne vous ai vu nulle part.

Laurent Obertone : Vous avez bien vu ! On avait beaucoup de grands médias programmés le jour de la sortie, le 15 janvier. On avait Léa Salamé sur France Inter, Anne-Sophie Lapix sur C à vous, donc quelques médias solides qui nous avaient demandé une exclusivité radio, télévision… Et puis il y a eu l’affaire Charlie Hebdo, on nous a reportés d’une semaine, ce qui était compréhensible. Finalement, ça a été annulé. On n’a rien eu du tout pour l’instant, à part une petite attaque de L’Express, Valeurs actuelles et BFM, et sinon, des radios associatives et des médias alternatifs… Bon, on s’y attendait un petit peu parce que le livre s’en prend au cœur de ces grands médias, mais je pensais qu’après le succès du premier, ils seraient obligés d’accepter la confrontation. D’ailleurs, beaucoup de journalistes sont très intéressés. Mais ils nous disent : « Je ne suis pas sûr du tout que le sujet passera… » Le parti des médias a peut-être compris que la meilleure tactique était la loi du silence.

Votre livre est une enquête anthropologique sur le conditionnement des opinions, notamment par les médias. Mais ce que nous nommons « civilisation » ou « humanisation », vous l’appelez « domestication ». Le respect des codes, des règles, de l’autorité, c’est le début de la fin ?

Si on pousse la logique jusqu’au bout, la vie en société soumet l’homme à une forme de dressage. Cette domestication l’expose à des désagréments qui vont aller crescendo. L’être humain actuel peut-il renoncer à son désir de maître et de dépendance pour sauver la civilisation ? Peut-être par l’autodiscipline, la culture.

Pour vous, le conditionnement des foules – sur le mode infantile – est assuré par le divertissement. S’amuser est-il incompatible avec l’autonomie intellectuelle et la capacité de défendre les siens ? Les Américains ont inventé Disneyland, et ils savent encore faire la guerre…

Je ne suis pas pour un monde austère et chiant ! Je pense juste que le divertissement, tel qu’il est conçu, est vraiment fait pour détourner, occuper, parce que, tant qu’on a du bruit dans la tête, on ne pense pas. Après, les scientifiques qui étudient les espèces animales s’amusent aussi. Il y a en nous un désir de divertissement permanent. Dès qu’il y a un silence, il faut le remplir par n’importe quoi… J’ai peur des gens dont la seule obsession est de se divertir. Et d’ailleurs, ceux-là sont très chiants, la plupart du temps.

Vous avez peur de la « domestication », qui désarme nos instincts animaux. Moi j’ai plus peur encore de la « dé-civilisation » ou du « ré-ensauvagement ». Pour vous, ils résultent de l’immigration de masse, qui a changé notre « chez nous » en société multiculturelle. De ceux qui accueillent ce changement avec joie, vous dites : « Ils s’ouvrent l’esprit comme on s’ouvre les veines. » Les méfiants sont bien sûr accusés de racisme. Ne s’agit-il pas plutôt de xénophobie, et celle-ci n’est-elle pas l’un de ces instincts perdus qui constituent nos systèmes de défense, peut-être un mal nécessaire ?

Si tous les animaux partagent ce qu’on appelle la « xénophobie », cela doit servir à quelque chose ! Du reste, ce qui met en péril nos sociétés, ce n’est pas la violence de groupes minoritaires, mais notre incapacité à répondre à cette violence. Dans le passé, il nous est arrivé d’être extrêmement violents. Nous avions le devoir, comme le disait Goethe, de nous maintenir « à la hauteur de nos avantages de barbares », d’assumer le fait d’être les plus forts. Or, aujourd’hui, les sociétés occidentales progressistes, descendues d’un cran dans la domestication, s’oublient dans l’ivresse du mélange, jusqu’à vouloir se mélanger avec des groupes qui, eux, n’aiment pas le mélange et obéissent encore à leurs pulsions xénophobes, dominatrices, tribales. Pendant ce temps, nous espérons qu’un État fantôme va nous protéger…[access capability= »lire_inedits »]

En somme, les populations immigrées auraient atteint un moindre degré de domestication ? Justement, c’est peut-être ce degré de plus qui me fait préférer la culture occidentale.

Admettons, mais il faut dans une société que tout le monde accepte le même niveau de répression des instincts. C’est ce qui définit sa cohésion.

Eh bien, il est clair que nous avons perdu cette cohésion. Comment peut-on s’obstiner à ne pas le voir et pourquoi nous sommes-nous mis dans ce pétrin ?

Le refus de voir ces incompatibilités est frappant. Ce qui nous a mis dans ce pétrin, c’est la course à la morale lancée par des gens qui se croient au-dessus de la violence et des bassesses de l’homme. Ils aiment tellement l’Autre qu’ils veulent le voir partout – sauf à côté de chez eux, parce qu’ils ont les moyens de lui échapper. Ils organisent cette situation et en retirent les bénéfices, matériels et symboliques, mais d’autres, les ploucs, en paient le prix. Bartolone dit : « Si on demandait leur avis aux gens, ils seraient pour la peine de mort et, sur l’immigration, vous imaginez ! » Il admet que le pouvoir est confisqué, et qu’en plus il est bon qu’il le soit, parce que les gens sont des cons… Ces prétendus responsables entendent « éduquer » les Français, leur apprendre à ne pas faire « d’amalgame », leur expliquer que la vie, ce n’est pas ce qu’ils voient. Sur les plateaux de télé, c’est un défilé de docteurs, de spécialistes, de journalistes indéboulonnables, et vous, sur votre canapé, vous n’êtes rien, vous avez donc tendance à admettre l’autorité qu’on vous désigne…, tout le système médiatique est là pour ça ! Le réel est très simple, en fait. Les faits sont très simples, mais on ne présente jamais les faits.

Le problème n’est donc pas l’endoctrinement de masse, que vous voyez partout, mais un déficit démocratique. Les Français savent ce qu’ils veulent, par exemple un arrêt de l’immigration. Et la question n’est même pas posée.

Eh bien, pourquoi l’acceptent-ils ? Depuis des décennies, ils cautionnent cet État qui piétine leurs aspirations fondamentales. L’immigration massive des dernières décennies, c’est le sujet le plus important de l’histoire de la France, tous siècles compris. Elle a été voulue par une classe agissante qui défend ses intérêts. Face à elle, la passivité de la masse, y compris des individus éveillés, qui connaissent la situation, est à désespérer ! Ont-ils oublié qu’ils étaient le peuple souverain ?

On dirait que, pour vous, la greffe ne peut pas prendre. Une société multiraciale devient-elle forcément multiculturelle ? L’intégration est-elle une illusion ?

On a à peu près tout essayé, rien n’a marché, et rien ne marchera, il n’y a aucune société à ce point multiculturelle qui ne se soit pas fractionnée pour finir par s’effondrer sur elle-même, puisque finalement, quand les loyautés sont différentes, le mot « société » ne veut plus rien dire. Il y a « eux », il y a « nous », il y a « ceux-là ». Quand on se définit par sa communauté, la loyauté française a très peu de sens.

Pour quels Français en a-t-elle encore ?

Pas tant que ça, j’en ai peur. Le sentiment patriotique fort qui existait dans notre pays a tendance à s’effondrer puisque les Français parlent de moins en moins d’eux en tant que Français, ils parlent d’eux en tant que « Blancs » – donc se constituent en communauté. La France est devenue un cadre administratif, une carte qui ne correspond plus au territoire d’une nation. On sent pourtant une demande très forte, identitaire – au sens du peuple –, de nation charnelle. C’est ça une nation : une tribu organisée.

On dirait pourtant que le maquillage de la réalité commence à craquer. Certes, après Charlie, il s’est encore trouvé des médias pour entonner la ritournelle habituelle – « C’est l’extrême droite, c’est l’islamophobie, c’est la faute à Zemmour et Finkielkraut… ». Mais ils étaient beaucoup moins nombreux qu’après Merah, et de toute façon les gens sont de moins en moins dupes, non ?

Oui, on a l’impression que l’énorme cuirassé médiatique commence à manquer de munitions… ou qu’elles ne sont plus effectives. Le cerveau subit un tel bombardement d’informations qu’à un moment il se déconnecte et n’enregistre plus rien. C’est aussi ça, la vie avec Big Brother : avec le matraquage, on cesse d’analyser les données essentielles. On l’a vu après les attentats. Quand les principaux responsables de la situation (Cazeneuve, Valls, Hollande) récoltent autant de points de popularité qu’il y a eu de cadavres, on s’interroge. Cazeneuve croyait qu’il n’y avait pas de lien entre la fusillade de Montrouge et les attentats de Charlie Hebdo… Ils sont complètement dans les choux. Et beaucoup de Français se sont dit : « Heureusement qu’ils sont là ! Ils maîtrisent. » Ils réussissent encore à nous embobiner – grâce, il est vrai, à l’incroyable docilité des médias. Mais vous avez raison, on leur fait de moins en moins confiance, et c’est une excellente chose. Va-t-on pour autant assister à la chute rapide et définitive de cette caste et de cette idéologie ? Ce n’est pas sûr. Ce système peut agoniser très, très longtemps. Et il sera peut-être trop tard pour sauver la France.

Passons à un point litigieux, pour ne pas dire plus. Dans votre enquête sur notre monde devenu orwellien, le souvenir de la Shoah s’est fait outil de propagande presque mensonger. Vous prêtez ce propos à Big Brother : « Nous vous avons enseigné la Shoah alors que le massacre d’une population par d’autres est une constante dans l’Histoire… ». Ailleurs, vous accusez ceux qui défendent en même temps le droit au blasphème et la loi Gayssot de pratiquer une « double pensée » orwellienne. La loi Gayssot est peut-être contre-productive, mais elle protège une réalité historique, pas la croyance des juifs.

Moi, je ne pense pas que cette réalité fasse une bonne base commune, une bonne manière de faire corps, de constituer un socle national. Très peu de Français ont quelque chose à voir avec ça.

Très peu de Français ? Voulez-vous dire qu’Auschwitz, c’est l’affaire des juifs ?

Je ne dis pas cela… Je dis que l’utilisation ad nauseam de la Shoah n’aboutit qu’à culpabiliser les Européens. Si vous voulez détruire quelqu’un dans son identité, vous lui expliquez que toutes les raisons qu’il a d’aimer ce pays sont un petit peu suspectes parce que, il y a peu de temps, il se livrait à l’horreur. On s’habitue à l’idée que nous sommes tous coupables et, à l’arrivée, on a une petite alarme qui s’allume dans la tête chaque fois qu’on prononce le mot « immigration ». Le maître censeur veille… Dans les faits, la loi Gayssot finit par fonctionner sur le registre du blasphème.

Il est difficile de dissiper cette confusion, mais, enfin, on peut simplement admettre que, d’une part, la Shoah est un événement unique vertigineux, qui concerne aussi la France, et, d’autre part, que cela n’a rien à voir avec le droit de contrôler notre immigration.

Je ne nie pas que la Shoah soit un événement majeur pour l’Europe, sans précédent par la technologie et l’organisation, je dis que quiconque en fait un usage politique devrait être disqualifié. Or c’est devenu la règle. Et c’est l’arme qui a permis à l’idéologie antiraciste de déplacer la question de l’immigration sur le terrain moral et de terroriser tous ceux qui avançaient des arguments rationnels : ça coûte cher, ce n’est pas très bon pour le pays et la cohésion… Les lois antiracistes escamotent la distinction entre critique de l’immigration et racisme. Et pas seulement au bénéfice des juifs. Il devient impossible de parler de communautés, de religions, de nommer les problèmes. Quand une contributrice de Riposte laïque est poursuivie pour avoir dit : « Je suis islamophobe », le régime de la loi Gayssot peut s’étendre à loisir… Les juges peuvent interpréter… Beaucoup de gens se demandent pourquoi une loi verrouille justement cette histoire-là ! À mon avis, ça entretient des logiques conspirationnistes.

Connaître le passé, ce n’est pas culpabiliser. D’ailleurs, nous sommes les seuls à porter un regard critique (parfois trop) sur notre histoire, et c’est ce qui nous fait évoluer. Les musulmans ne se demandent pas s’ils ont massacré ou réduit en esclavage, ils n’ont pas de complexes.

D’autant que, d’un point de vue moral, on a peu à rougir… On n’a pas brûlé un pays du feu nucléaire, on n’a pas organisé la Shoah… On a plutôt une histoire glorieuse par rapport à d’autres.

Quand vous parlez de DSK ou de Polanski, c’est vous qui passez du côté de Big Brother. Là, la surveillance de tous par tous ne vous dérange pas ?

Les gens veulent savoir tout se qui se passe, même ce qui ne regarde personne. C’est la nature humaine. En attendant, ils ne voient pas que l’idée même de vie privée s’efface à cause de la surveillance, du fichage… Ils se disent que, puisqu’ils n’ont rien à cacher, ce n’est pas grave. Mais si, c’est grave ! Par principe, on doit pouvoir cacher à peu près tout ce qu’on veut du moment que ça ne regarde pas la loi.

Donc, le vrai danger, c’est le flicage ? Xavier Raufer, qui préface votre livre, explique dans Valeurs actuelles que, si la justice avait prononcé des peines lourdes mais prévues par le Code pénal, les Merah, Nemmouche, Kouachi auraient pris quinze ou vingt ans de prison.

Un magistrat m’a récemment expliqué de façon très concrète comment la justice était soumise à la morale orwellienne de l’époque. Dès qu’une personnalité est impliquée, des consignes claires sont données d’en haut, et celui qui ose les enfreindre risque sa place. Dans les affaires de droit commun, c’est la pression de la salle qui fait le jugement. Ce ne sont pas les amis de la victime qui viennent assister au procès, mais ceux du prévenu. Le juge se comporte comme un arbitre qui joue à l’extérieur : il n’a pas envie de se prendre un coup de pied en allant à sa voiture, alors il calme le jeu, il est compréhensif. J’ai longtemps assisté à des procès, je n’ai jamais vu un prévenu prendre la peine prévue par le Code pénal. C’était toujours divisé par deux, au minimum, et encore par deux au stade de l’application de la peine.

Pourtant, dans certains cas, la justice peut se montrer impitoyable : pour le racisme, par exemple. Une élue du FN se prend neuf mois fermes pour une caricature peut-être odieuse mais inoffensive, mais des Merah ou des Kouachi, qui ont des casiers, sont lâchés dans la nature… Et ne parlons pas de ce qu’on appelle « l’insertion » des jeunes délinquants : ils sont dans des centres aérés où ils fument du shit, ils ont des sorties organisées et, s’ils font le mur, on attend trois jours, pendant qu’ils crament des voitures, pour le signaler… On se soumet complètement à leur logique de groupe. C’est l’inverse de ce qu’il faudrait faire. C’est pire qu’un renoncement.

Au fil des pages, vous posez et reposez une question à vos compatriotes : « Comment pouvez-vous supporter ça ? » Qu’attendez-vous de nous ?

Peut-être une réaction morale, de fierté : j’analyse la situation, je retrouve la maîtrise de mon cerveau, je comprends ce qui se passe. Il est temps de reprendre notre indépendance intellectuelle. Si j’ai un message, c’est celui-là.[/access]

*Photo : Hannah Assouline

La France Big Brother

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Comment je ne suis pas devenu libéral pro-européen

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Mao libéralisme Europe djihadisme

 

Mao libéralisme Europe djihadismeUne malencontreuse erreur technique nous a fait publier hier sous ma signature un texte écrit par notre ami André Senik. Certes, cette erreur a été corrigée depuis, mais des excuses s’imposent et aussi quelques explications.

Tout d’abord, mes excuses à l’intéressé pour cette captation bien involontaire de copie. Je sais qu’il les acceptera parce qu’il est mort de rire depuis hier de me voir asticoté à sa place dans les commentaires.

Des commentaires qui appellent justement un commentaire : je fais mes plus plates excuses derechef, mais cette fois aux lecteurs qui se retrouvent habituellement dans ma prose et qui ont été tout tourneboulés par ma soudaine supposée conversion au libéralisme.

Ce virage de cuti est impensable et je vais tâcher de vous expliquer pourquoi.

Les libéraux pensent que l’économie est une science – comme les pseudomarxistes façon Badiou ou les néokeynésiens façon Piketty. Foutaises, baby, foutaises ! A ce tarif-là, on décrétera bientôt que la politique aussi est une science et qu’on l’enseignera dans des écoles de sciences politiques aux meilleurs de nos rejetons. Auquel cas il faudrait se poser une question : si des écoles de sciences politiques existaient et si elles étaient peuplées massivement d’antifascistes convaincus, pourquoi que le Front, il fait 30% des voix, hein ?

Et si l’économie était une science, pourquoi l’Occident il est en crise totale depuis 1973, re-hein ? On pourra bien sûr jouer au même quizz idiot avec les inénarrables « sciences sociales », et répondre tout aussi négativement  à la question, quitte à attrister les tenants de la « French Theory » qui est un de nos derniers produits made in France qui cartonnent à l’exportation – avec la friteuse sans huile et les djihadistes de banlieue[1. Ce dernier gag est volé sans vergogne à Elisabeth Lévy qui a bêtement oublié de le déposer à l’INPI.].

Si le libéraliste, plus encore que ses concurrents badiouïstes ou pikettystes, prétend que l’économie est une science, c’est notamment parce qu’il postule que l’humain est un agent économique rationnel. Je postule, moi, que c’est là une belle ânerie qui fait comme si l’inconscient n’existait pas et comme si nous autres humains à pouvoir d’achat correct mais non infini ne dépensions pas des fortunes pour stocker dans nos armoires des costumes en mohair ou des petites robes noires que nous ne porterons jamais…

Attention, les amis, je ne suis pas un féroce antilibéral non plus. Je suis d’un naturel distrait, mais il ne m’a pas échappé que la Révolution d’Octobre n’avait pas intégralement rempli son contrat. Cela dit, après le 11 Septembre, certains intellectuels américains ont fait remarquer qu’en concentrant toute son énergie pour détruire l’URSS, les USA avaient peut-être tué le mauvais cochon. Je partage leurs doutes, et je partage surtout mes certitudes – qui sont aussi pour le coup celles de mon ami André Senik – sur la nature du danger principal qui menace actuellement notre mode de vie, à savoir l’islamisme. J’ajouterai un grain de sel perso et un rien pervers à ce constat, à savoir que djihadophilie et libéralisme intégral sont parfaitement compatibles, ou alors j’ai mal relu mes notes sur le Qatar et l’Arabie saoudite. Et faut-il rappeler qu’Oussama a fait de brillantes études de « business administration » ?

Bref si le soviétisme s’est planté, et bien planté, le libéralisme aurait tort de parader. Et même si c’est un épiphénomène à l’échelle mondiale,  les succès des mouvements populistes de droite ou de gauche dans toute l’Europe sont là pour rappeler cet échec économique et politique à ceux qui sont encore plus distraits que moi.

Ni libéral, ni vraiment antilibéral, que suis-je, alors ? Disons, quitte à me répéter, que je suis un adepte de Deng Xiaoping et de son malicieux axiome « Chat noir, chat blanc, le bon chat est celui qui attrape les souris». A certains moments et dans certains secteurs, il faut plus d’Etat. Et dans d’autres circonstances, il faut déréguler. En économie comme en politique, il faut voyager léger, et laisser son bagage théorique à la consigne.

Un petit mot pour le dessert sur le président Mao. Je ne pense pas, comme André, que le Petit Livre rouge ait essentiellement une valeur comique. Mao a engendré beaucoup de crimes, et beaucoup de miracles aussi. J’ai un portrait de lui dans ma bibliothèque, pas loin des œuvres complètes de Simon Leys, dont je suis grand fan. Mais après tout, moi aussi j’ai le droit d’avoir des contradictions secondaires.

«Ce gouvernement est aveugle au réel terroriste et criminel»

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charlie hebdo attentat

charlie hebdo attentat

Causeur : Dans une récente tribune publiée par La Croix, vous dénoncez le fait que, malgré les attentats de 2012, 2014 et 2015, le gouvernement français se garde bien de définir l’ennemi. Tout en parlant de « guerre » contre le terrorisme, il se contente d’évoquer « l’islamisme radical ».  Selon vous, sommes-nous en guerre ? Et dans ce cas, qui sont les ennemis de la France aujourd’hui ? 

Xavier Raufer : L’idée n’est pas de dire que l’actuel gouvernement « se garde bien de définir l’ennemi », mais qu’il est devenu physiquement incapable de le faire. Comme un aveugle de naissance ne saurait imaginer les couleurs d’un tableau. Voyez avec quelle précipitation les gouvernants français ont rebaptisé « Daech » – qui ne veut rien dire en français – l’entité qui naguère portait le nom clair et compréhensible d’« Etat islamique ». Or L’Irak et la Syrie, qui luttent sur le terrain contre cet « Etat islamique », n’usent pas du tout du nom « Daech », mais de celui de « Takfiri » (partisans d’un islam sunnite ultra-intégriste et fondamentaliste, le Takfir wal-Hijra). On voit ainsi comment le discours officiel occulte toujours plus le réel, terroriste ou criminel. Cela trahit justement le fait que cette réalité terroriste ou criminelle, le gouvernement se sent incapable de l’affronter.

Quelles sont les raisons de cette incapacité ?

Depuis la tragédie de janvier – 17 morts – ce gouvernement est KO debout. Tout ce qu’il fait depuis lors relève de la com’, du symbole, de l’effusion et de la jérémiade. On déverse sur les unités antiterroristes des ordinateurs (dont elles n’ont que faire) et des hommes non formés (dont l’utilité concrète est douteuse). Mais nul dirigeant n’a accompli l’essentiel : nommer clairement l’ennemi, celui qui tue aujourd’hui en France, c’est-à-dire les clones de Mohamed Merah qui initia en 2012 la nouvelle terreur en Europe. Depuis : Toulouse, Montauban, Joué les Tours, l’est parisien, Nice, Copenhague, ces clones – des hybrides par constitution criminels ET terroristes à la fois – ont provoqué toutes ces tueries dont rêvent, bien loin de l’Europe, al-Qaïda ou l’Etat islamique.

Résultat : ce gouvernement est aveugle au réel terroriste et criminel. Idéologie, politiquement correct, reptation devant des journalistes bobo-gauchistes : aujourd’hui, la classe politique vit en symbiose avec « l’élite » médiatique. Amants et maîtresses sont journalistes, des politiciens trustent les émissions de bavardage-café-du- commerce débitées par les radios et télés d’information. Le sociologue Michel Wieviorka peut ainsi dénoncer le « couple obscène médias-politiciens… leurs liens presque incestueux ». Cela concourt grandement à aveugler une bonne part de cette classe politique. Elle n’a pas pressenti la dangerosité de l’archétype Merah, ni la nature prescriptive de cette première bombe humaine.

Ce que vous qualifiez de  « terrorisme autochtone » du type « Merah-Nemmouche-Kouachi-Coulibaly » – voire Khaled Kelkal en 1995 – a la particularité d’être un mélange de banditisme de cités et d’endoctrinement idéologique et religieux qu’on appelle, faute de mieux, « islamisme radical ». La dimension criminelle de ce phénomène a-t-elle été comprise par nos décideurs et nos forces de l’ordre ?    

Non, nous l’avons dit. Et n’ayant pas compris où se situait le danger réel, nos décideurs n’ont pu recadrer le renseignement intérieur, qui durant toute l’année 2014 a cherché du côté de la Syrie ou de l’Irak un ennemi qui en réalité, vivait ici même, dans des cités hors-contrôle. Par orgueil professionnel, le renseignement intérieur négligeait les racailles-de-cité – ceux-là même qui ont tué les 7 et 9 janvier.

Et comme on veut désormais cacher la poussière sous le tapis, il n’y aura pas de commission parlementaire sur les événements de janvier 2015. De la com’, des défilés… mais qui est en réalité coupable de l’énorme échec et des tueries ? Circulez, il n’y a rien à voir. Sous Mitterrand on avait eu « responsable mais pas coupable » (le drame du sang contaminé, en 1991). Aujourd’hui, c’est pire encore : « ni responsables ni coupables ».

On a beaucoup entendu parler récemment d’Internet. Quel rôle attribuez-vous au réseau des réseaux dans le « terrorisme autochtone « islamo-criminel » » ?

Le cyberespace n’est qu’un terrain d’exercice neuf pour les terroristes et les criminels, qui tentent d’y déployer leur propagande et d’y installer leurs marchés illicites. Certes, la surveillance physique de ces criminels doit rester prépondérante : c’est dans les cités hors-contrôle que Kouachi & Co achètent leurs armes, pas sur Internet. Mais malgré tout, le monde des communications numériques permet – ou plutôt, devrait permettre – de surveiller des individus qui, en général, s’y montrent imprudents. Le cybermonde est une autre langue d’Esope : la meilleure et la pire des choses à la fois. C’est là qu’agissent les terroristes et les criminels, mais c’est là aussi qu’on peut les surveiller et déjouer leurs plans.

Pour conclure sur une note poétique, les risques et opportunités d’Internet sont parfaitement résumés dans ces deux vers du poète allemand Friedrich Hölderlin (Patmos) :

« Là où croit le danger
Croît aussi ce qui sauve. »

Départementales : Manuel Valls a peur…

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Manuel Valls Front National départementales PS

Manuel Valls Front National départementales PSSi ce n’est pas de la panique, ça y ressemble. Manuel Valls a décidé de faire feu de tout bois contre le Front National. On peut le comprendre. Les sondages pour les élections départementales se succèdent et renvoient tous la même projection désespérante : le FN arrive largement en tête devant l’UMP et le PS. Le maintien très stendhalien de Manuel Valls – comment ne pas penser à lui dans le rôle de Julien Sorel pour un nouveau casting du Rouge et le Noir – a longtemps fait illusion, mais l’armure se fissure. Bien sûr, il est assuré de garder son poste de Premier ministre après la débâcle annoncée mais il sait aussi que ce sera par défaut. On voit mal en effet qui accepterait, au PS, de prendre sa suite. Il ne sera pas forcément très exaltant de se retrouver, après les 22 et 29 mars, à la tête d’un gouvernement qui aura connu une débâcle électorale. Comme dirait l’autre : c’est pas facile, c’est difficile.

Manuel Valls est un fin politique, dans son genre. N’a-t-il pas réussi, alors qu’il représentait à peine plus de 5 % à l’époque des primaires du PS, à imposer sa ligne politique ? Celle d’une gauche qui aurait rompu avec ses vieux démons antilibéraux et choisirait, comme partenaire privilégié pour relancer la machine, un patronat auquel il n’a cessé de faire des cadeaux sans contrepartie : du CICE à la loi Macron en passant par des promesses sur le déverrouillage des 35 heures ou la récente prime pour l’activité qui, en fusionnant le RSA-activité et la PPE, revient surtout à encourager les trappes à bas revenus – en demandant à la collectivité de compléter les salaires des working poors pour en faire des working un peu moins poors, mais si peu. Sur ce dernier point, d’ailleurs, Manuel Valls précise même : « La prime d’activité sera ouverte aux jeunes travailleurs, et c’est un élément nouveau, de 18 à 25 ans, et les jeunes résidant chez leurs parents pourront bénéficier d’un droit autonome si leur famille a des revenus modestes ». Si on réfléchit un peu à ce que signifie la phrase, on comprend mieux que le jeune de 18 à 25 ans – qui non seulement travaille pour rien et est obligé, comme n’importe quel « mileurista » espagnol, de vivre chez papa et maman – se sente légèrement en colère à l’idée d’être enfermé ad vitam aeternam dans un statut d’adolescent.  Pour peu qu’il ne soit pas totalement  désespéré et tétanisé par cette exaltante perspective, il lui reste : soit la ZAD, soit le vote FN. Les médias dominants laissant entendre que les zadistes dont des punks à chien crasseux et le FN est un parti comme les autres, il va assez logiquement voter pour le FN… sauf conscience de classe miraculeusement préservée, malgré l’aliénation et la précarité.

En plus, Manuel Valls comprend bien, mais n’en laissera jamais rien paraître, que les élections départementales à venir achèvent de discréditer la démocratie représentative. On n’avait pas besoin de ça, à une époque où c’est le tandem Junker-Merkel qui décide et où il apparaît de plus en plus clairement que voter ne change rien ou si peu de chose : les Français, enfin la partie qui aura encore le courage presque héroïque de se déranger pour aller voter, vont en effet choisir des élus dont on ne connaît pas exactement les attributions ni même s’ils existeront encore une fois la réforme des grandes régions mise en place. On a beau tenter de vendre la parité obligatoire de ce mode de scrutin départemental, expliquer que les départements seront les première assemblées authentiquement « chabadabada », cela reste un peu court. Alors, allant jusqu’à contredire Hollande, cet homme politique old school dont la carrière débuta dans la modestie cantonale corrézienne et qui aurait voulu jouer la carte locale, Valls, comme ceux qui comprennent vraiment ce qui se passe – c’est-à-dire comme Sarkozy et Marine Le Pen – a décidé de nationaliser un scrutin qui n’a aucune utilité réelle, sinon de compter ses électeurs. Et c’est là qu’il semble un peu perdre les pédales depuis le week-end dernier, entre un meeting dans le vieux Limousin rouge de Guingouin qui menace de basculer et le Grand rendez-vous i-Télé Europe 1 Le Monde : « Mon angoisse – puis-je vous parler de mon angoisse, de ma peur pour le pays ? […] Je n’ai pas peur pour moi. J’ai peur, pour mon pays, qu’il se fracasse sur le Front national. »

Sans compter une attaque en règle de Michel Onfray qui s’est permis de critiquer son attitude : « Quand un philosophe connu, apprécié par beaucoup de Français, Michel Onfray, explique qu’Alain de Benoist – qui était le philosophe de la Nouvelle droite dans les années 70 et 80, qui d’une certaine manière a façonné la matrice idéologique du Front national, avec le Club de l’Horloge, le Grece – (…) vaut mieux que Bernard-Henri Lévy, ça veut dire qu’on perd les repères. » Il faudra s’interroger un jour sur la façon dont ce gouvernement, qui se réclame de la gauche, aura cogné sur les intellectuels et les écrivains. Il y eut un temps où la gauche avait plutôt tendance à prendre en compte ceux qui pensaient plutôt qu’à les mettre en accusation. Onfray a évidemment répondu, traitant Manuel Valls de « crétin ». C’est plutôt injuste. Manuel Valls n’est pas un crétin, il est juste en train, répétons-le, de paniquer. Il avait déjà annoncé naguère que la gauche était mortelle, et Françoise Fressoz lui a donné raison dans le Monde de samedi en parlant d’une « gauche suicidaire ».

Suicidaire parce qu’elle ne fait pas une politique de gauche ? Même pas ! Suicidaire parce qu’elle se présente divisée à ces départementales. Seulement voilà, ce que Manuel Valls a compris mais ne dira jamais, c’est qu’il n’est plus possible de parler de « la gauche ». Ce qui se passe, ce n’est pas la division, c’est tout simplement qu’il y a désormais une gauche qui ne se reconnaît plus du tout dans le PS, qui n’a plus rien de commun avec lui. Il n’y aura des tickets PS-PC que dans moins de cinquante cantons en France. Partout ailleurs ou presque, le socialiste devra faire face à des candidatures communes Front de Gauche/EELV. On verra ce que ça donnera, mais ça ressemble diablement à une ébauche de Syriza. Et la panique de Manuel Valls n’est pas tant, comme il le dit, de voir Marine Le Pen gagner en 2017 que d’être le Papandréou du PS. Autrement dit, de voir le parti né à Epinay en 71 connaître le destin du PASOK, et devenir une butte témoin résiduelle de ce que fut le social-libéralisme. Car dans le même temps, par un lent glissement tectonique, beaucoup moins spectaculaire mais peut-être plus durable que le feu d’artifice FN, une autre gauche – de gauche – occupera un espace laissé tragiquement vide pour l’instant.

*Photo : ISA HARSIN/SIPA/1503101508

Face à Marine, relire Mao

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Dieu sait que les formules du Petit livre rouge m’ont toujours paru désopilantes, mais pour le coup, je ne peux pas m’empêcher de penser à celle qui recommande de repérer la contradiction principale afin de la distinguer des contradictions secondaires.

Je poursuis dans la même veine.

Sur le plan électoral, demandons-nous : « Quelle est la contradiction principale ? »

La réponse juste est : « La contradiction principale est celle qui oppose les pro-européens aux national-populistes. »

Sur quoi porte cette contradiction principale ? Il est stupide de répéter qu’elle oppose les républicains aux anti-républicains. Où a-t-on vu Marine le Pen répudier les principes républicains, en se situant dans la lignée de Pétain ? Une enquête auprès des masses nous apprendrait que l’anti-républicanisme d’obédience pétainiste n’est la motivation ni de ses nouveaux ni de ses prochains électeurs.

Cette contradiction principale ne peut être comprise et correctement désignée qu’au prix d’un effort, très dérangeant. Pierre-André Taguieff s’y est employé dans Le Nouveau national-populisme (CNRS éditions), un petit texte qui fait grandement bouger les lignes, comme on dit, et qui ne qui ne coûte que 6 euros !

Si je peux maintenant me permettre de parler en mon nom personnel, je dirais que les pro-européens sont républicains comme le FN, et réciproquement. La différence est que les premiers sont des pro-européens démocrates et libéraux, et que le second ne l’est pas.

Il y a là un vrai conflit de valeurs.

Face à Marine, le centre droit de la gauche (qui est au pouvoir) et les partis du centre et de la droite pro-européenne sont condamnés à s’entendre, car ce qui les oppose entre eux n’est qu’une contradiction secondaire, encore merci Mao.

Mais il ne suffira pas à nos pro-européens de cesser de se dégommer mutuellement. Ils resteront inaudibles s’ils s’obstinent à vouloir diaboliser le FN au nom de ses réelles pensées d’hier et de ses supposées arrière-pensées d’aujourd’hui, sans répondre à ce que dit Marine le Pen.

Son avantage à elle est qu’elle pratique le parler vrai et simple dans la désignation des problèmes, face aux contorsions imposées aux autres par le politiquement correct.

Pour répondre à Marine d’une façon offensive et crédible, le plus facile sera de défendre l’Europe en affrontant franchement ses arguments anti-européens et anti-libéraux. Arguments dont elle n’a d’ailleurs pas le monopole. Car elle n’est pas seule en France à se ranger du côté de Poutine.

Le plus difficile, ce sera évidemment de lui répondre d’une façon convaincante sur ce que l’Europe permet ou empêche de faire au sujet de l’immigration, de l’islam, et de l’insécurité.

Il y a donc bien mieux à faire, du côté des partis pro-européens et libéraux, que de se décrédibiliser mutuellement et de se chamailler pour savoir lequel est le vrai rempart contre la marine montante.

Jean-Paul Lilienfeld: «La banlieue se ghettoïse aussi elle-même»

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Jean-Paul Lilienfeld banlieue islam laïcité

Jean-Paul Lilienfeld banlieue islam laïcité

Je connais Jean-Paul Lilienfeld depuis 1997. S’il faut parler bien franc, c’est à l’âge de 10 ans que j’ai pour la première fois ri aux blagues de carabin de son deuxième film en tant que réalisateur, Quatre garçons pleins d’avenir. Par un coup du destin, ce n’est pas cette petite merveille de série Z qui a provoqué notre rencontre mais un film grave et sérieux, La Journée de la jupe (2009), qui me fit le contacter pour Causeur.

Dans cette fiction hyperréaliste, Lilienfeld met en scène Isabelle Adjani (Sonia Bergerac) en prof de lettres excédée par les incivilités à répétition qui l’empêchent de dispenser ses cours. Un matin, Mme Bergerac confisque le revolver tombé du sac d’un de ses élèves puis… braque sa classe en exigeant l’instauration d’une journée annuelle de la jupe dans tous les établissements scolaires. Une folie ? L’idée est de permettre aux jeunes filles de pouvoir afficher leur féminité sans subir le harcèlement et les brimades de leurs condisciples mâles. Summum de la démence, cette enseignante réclame le respect de la laïcité à l’école de la part de mini-machos n’ayant que le Coran à la bouche.

Entre injures sexistes, antisémites, et violences infligées à l’autre sexe, ces collégiens issus de la France black-blanc-beur montrent un visage de la banlieue rarement montré au cinéma, où on préfère souvent le discours larmoyant de la sociologie de l’excuse.

Réalisateur de cinq films, scénariste de trois autres, le jeune quinqua Lilienfeld n’a pas sa langue dans sa poche lorsqu’il est question de sujets aussi sensibles que l’intégration, la laïcité ou l’islam. Comme l’ont démontré les attentats de janvier et leurs suites, La Journée de la jupe se joue hélas tous les jours sous les préaux de ces territoires perdus pour la République, la France et une certaine idée de l’égalité.

 

Causeur. J’ai lu que l’idée de La Journée de la jupe vous était venue pendant les émeutes en banlieue de novembre 2005…

Jean-Paul Lilienfeld. Oui, en 2005, j’ai vu à la télévision une mère maghrébine qui disait : « Le soir, je me poste devant ma porte pour empêcher mes fils de sortir, et, dès que je dors, ils m’enjambent et ils vont dans la rue. » Derrière, on voyait des images de cocktails Molotov envoyés contre des CRS. Une chose m’a sauté aux yeux : sur ces images, on ne voyait pas une seule fille ! Il se trouve que j’ai vécu à Créteil jusqu’à 18 ans. À l’époque, quand on faisait des conneries, c’était garçons et filles ensemble, cette séparation des sexes n’existait pas. Ce reportage, qui montrait la non-mixité dans nos banlieues, a agi comme un déclic. Par ailleurs, je tournais depuis pas mal de temps autour de l’école. La combinaison des deux ingrédients a donné La Journée de la jupe.

Quel est le poids, selon vous, des facteurs culturels dans la brutalité des jeunes que vous montrez ?

Un poids énorme, et paradoxalement le phénomène va en s’aggravant. La première génération d’immigrés arrivés avec leur bagage culturel avait tendance à observer ce qui se passait et à essayer tant bien que mal de se conformer aux usages du pays d’accueil. Bien évidemment, les immigrés portugais, par ailleurs très mal considérés, ont eu beaucoup moins de mal à intégrer les codes de la société française, car leur culture était moins éloignée de la nôtre. Mais le plus grave, c’est que chez les enfants et petits-enfants d’immigrés afro-maghrébins, l’assimilation a régressé au profit de ce que j’appelle la « fierté de substitution ». Ils s’arc-boutent de plus en plus à leurs particularités – ce qui n’est pas en soi une mauvaise chose, sauf qu’en l’occurrence ils s’accrochent aux traits les moins aimables de leur culture, en particulier le statut inégalitaire des femmes, qui persiste tant au sud de l’Europe que dans les pays du Maghreb.

Curieusement, les générations nées en France et les gens arrivés dans les dernières vagues d’immigration partagent la même aspiration identitaire, définie par un mot : « islam ». Quel rôle le renouveau de l’affiliation religieuse a-t-il, selon vous, joué dans la crise des banlieues ?

Un rôle considérable. Au regard de cette réalité, le catéchisme du déni – « pas d’amalgame », « l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam » – est à mourir de rire. Vous imaginez quelqu’un vous dire : « Je suis alcoolique, mais pas d’amalgame, cela n’a rien à voir avec l’alcool » ?[access capability= »lire_inedits »] Bien sûr, de même que tous les consommateurs d’alcool ne sont pas alcooliques, tous les musulmans ne sont pas islamistes. Reste que tous les islamistes sont musulmans, puisqu’ils se réclament de l’islam. Le non-musulman doit donc se débattre avec des messages contradictoires : les versets coraniques que citent les tueurs islamistes existent bel et bien ; mais les sourates invoquées par les musulmans pacifiques pour légitimer leur pratique paisible de la religion existent tout autant. Je m’engueule souvent avec mes copains musulmans car je trouve que leur communauté ne dénonce pas assez ses brebis galeuses. Il y a un déficit terrible de prise en main chez les musulmans, alors que des chrétiens et des juifs se lèvent en masse contre leurs extrémistes.

Ce silence de la majorité silencieuse a sans doute à voir avec la pression communautaire qui s’exerce sur le « mauvais » musulman et sur celui qui « trahit » la loi du groupe. Comment expliquez-vous que, dans nos quartiers, l’individu s’efface si souvent derrière sa communauté ?

Au début des années 1980, des intellectuels nous serinaient qu’il fallait regrouper les immigrés issus d’un même village dans le même immeuble, et même parfois construire un patio interne comme au pays, afin de rendre la rupture avec leurs origines moins radicale et moins traumatisante. Et le pire, c’est que je suis persuadé que ceux qui tenaient ces discours dégoulinants de bienveillance pensaient sincèrement bien faire.

Voulez-vous dire qu’au nom du droit à la différence on a sciemment organisé la ghettoïsation qu’on dénonce aujourd’hui à grand bruit ?

On a effectivement ghettoïsé ces gens, mais ils se sont aussi ghettoïsés tout seuls en rendant la vie impossible aux habitants qui étaient là depuis dix, vingt ou trente ans, et qui ont fini par partir. Prenez l’exemple de ma belle-mère, qui habite depuis quarante-cinq ans une HLM du 19e arrondissement. Autrefois, y vivaient des Français dits de souche, des juifs séfarades, des Arabes, des Noirs, et cela se passait plutôt bien. Peu à peu, le nombre d’Arabes et de Noirs a augmenté, tant et si bien qu’il ne reste plus que deux familles juives dans l’immeuble, celle de ma belle-mère et une autre, à l’âge très avancé. Eh bien, les deux boîtes aux lettres défoncées en permanence sont celles des juifs. Plutôt qu’affronter cette réalité embarrassante, il est tellement confortable de culpabiliser à l’infini en répétant : « Nous sommes terriblement coupables, nous les avons entassés ensemble et nous payons le prix de nos fautes. »

Ce lamento m’évoque une phrase qu’Isabelle Adjani, alias Simone Bergerac, excédée, adresse à ses élèves dans La Journée de la jupe : « Vous ne pouvez pas mettre la responsabilité sur les autres, dans votre vie. Ce n’est pas possible. » Lorsque Manuel Valls parle d’apartheid en France, risque-t-il de conforter le sentiment d’irresponsabilité absolue des jeunes de banlieue ?

C’est tellement évident…, les victimes sont forcément innocentes, non ? Je ne sais pas si ces jeunes sont des victimes, mais, de toute façon, je ne crois pas une seconde que le comportement des individus s’explique par l’ostracisme dont ils ont été victimes et encore moins par le mal fait à leurs ancêtres. Si les choses se passaient ainsi, les enfants des boat people arrivés en 1979, qui en ont sacrément bavé, devraient générer la même proportion de comportements violents que les jeunes de banlieue, ce qui est loin d’être le cas. Du reste, avec ce raisonnement, mes grands-parents, qui ont été obligés de se cacher pendant la guerre, auraient dû devenir les plus grands assassins de la terre, et moi avec !

On croyait ce genre de crimes réservé à la génération de vos grands-parents, et l’antisémitisme tue à nouveau en France. Mettons les pieds dans le plat : si la tuerie de l’Hyper Cacher n’avait pas été précédée par l’attentat contre Charlie Hebdo, aurait-on vu des millions de Français défiler le 11 janvier ?

Non, personne ne serait descendu dans la rue. La meilleure preuve, c’est qu’après les affaires Halimi, Merah, Nemmouche, on n’a vu aucune grande mobilisation. Cela dit, je peux comprendre que l’assassinat de gens connus qui font partie de l’imaginaire culturel de plusieurs générations comme Wolinski, Cabu ou Charb suscite une émotion plus grande que la mort d’inconnus.

Une fausse note a terni ce grand moment de concorde nationale : on a bien plus défilé à Bordeaux ou à Lyon qu’à Marseille, où on n’a recensé que 60 000 manifestants. La réticence des habitants de la première ville multiculturelle de France à condamner publiquement le terrorisme islamiste ne vous a certainement pas échappé…

Même si j’avais décidé de ne pas aller marcher, car par le passé j’avais défilé seul en hommage aux victimes des précédents crimes antisémites, je me suis retrouvé à Marseille chez un ami le jour de la manifestation. Un beur m’a abordé : « Oh putain, je n’ai jamais vu aussi peu de frères sur le Vieux-Port ! » Il est vrai que, ce jour-là, on croisait beaucoup moins d’Arabes que d’habitude sur le Vieux-Port. Et tous les Marseillais que j’ai rencontrés m’ont confirmé qu’il y avait peu de monde dans les cortèges.

Le plus cocasse, c’est que non seulement les médias l’ont vu, mais qu’ils l’ont montré. Mais ils n’ont pas vu ce qu’ils montraient – « ne pas voir ce qu’on montre » : Alain Finkielkraut a un jour donné cette définition du politiquement correct. La flopée de reportages, tribunes et analyses sur « la France qui n’était pas Charlie » ne laissait aucun doute sur le fait que c’était celle des « quartiers », mais le remarquer, cela aurait été «  jeter de l’huile sur le feu », formule rituelle employée par Chirac et d’autres sur les caricatures de Mahomet. C’est le même principe de précaution qui a inspiré le refus de Xavier Darcos, alors ministre UMP de l’Éducation, de diffuser La Journée de la jupe dans les collèges et lycées au prétexte qu’il ne « reflétait pas la réalité ». Six ans plus tard, la gauche fait-elle preuve de la même prudence ?

Sans aucun doute. En tout cas, vous voyez bien que la gauche n’a pas le monopole de l’aveuglement ! D’ailleurs, même la forteresse Éducation nationale a cédé face au réel : beaucoup de profs ont été très sensibles à La Journée de la jupe et l’ont projeté dans leurs classes. Et cela m’a beaucoup amusé que le film séduise des gens radicalement opposés sur le plan politique. J’ai été invité aussi bien par Génération France, le club de Jean-François Copé, qu’à la fête de Lutte ouvrière ! Comme il fallait s’y attendre, chacun prenait dans le film ce qui lui convenait et faisait l’impasse sur ce qui ne cadrait pas avec son dogme.

Donc, les fans de gauche ont trouvé dans le film la confirmation de leur explication par le social ?

Oui, ils ne voyaient que la peinture sociale, la description des difficultés spécifiques que rencontraient ces jeunes, en passant à côté de tout le reste. Et quand ils le voyaient, ce reste, ils étaient fous de rage. À Lutte ouvrière, pendant le débat qui a suivi la projection, une militante m’a quasiment insulté à cause du message prétendument raciste du film. En grands démocrates, les organisateurs lui ont arraché le micro, et il a fallu que j’aille le lui rendre en lui demandant de terminer de m’injurier pour que je puisse lui répondre !

Cocasse ! Je me demandais comment les jeunes acteurs du film avaient réagi au scénario et aux dialogues parfois très crus.

Comme ils viennent tous d’endroits un peu difficiles, la réalité que raconte le film leur est familière. Ils n’y ont rien vu de choquant ou de mensonger, même si, pour les besoins du scénario, j’ai concentré plusieurs problèmes dans une intrigue. Ils savaient bien que ça se passe comme ça. Une journaliste de L’Humanité venue sur le tournage a interpellé mes jeunes acteurs : « Vous rendez-vous compte de ce qu’on vous fait véhiculer ? Avez-vous conscience qu’on vous manipule ? » C’était du pur néocolonialisme ! Il faut vraiment prendre ces jeunes pour des cons pour penser qu’ils ont travaillé plusieurs mois sur un film sans comprendre ce qu’ils disaient.

Cette journaliste me rappelle le jeune prof démissionnaire que joue Stéphan Guérin-Tillié dans La Journée de la jupe : le Coran dans sa sacoche, il laisse tout passer à ses élèves et leur cite des versets pour respecter leur environnement culturel…

Ce prof, c’est l’incarnation de la lâcheté. Je crois que beaucoup de discours de l’excuse sont également le fruit d’une énorme lâcheté qui évite d’affronter les difficultés. On justifie à posteriori sa peur par une pensée humaniste et bienveillante, tout à fait respectable si elle est payée de retour, mais qui devient ridicule face à des gens qui jouent selon d’autres règles et refusent les lois et les usages qui permettent de vivre ensemble. Il faut obliger tout le monde à les respecter, s’il le faut par la contrainte, qui, qu’on le veuille ou pas, reste indispensable au bon fonctionnement de la société.

À la fin du film, ces effrontés découvrent avec stupéfaction que leur prof Mme Bergerac est fille d’immigrés algériens. Un détail m’a étonné : dans les derniers plans, vous réservez un enterrement musulman à cette enseignante que l’on pensait athée. Est-ce pour échapper au procès en islamophobie ?

Pas du tout. De toute façon, je n’y ai pas échappé ! Sonia Bergerac était athée, mais pas ses parents, d’où son enterrement musulman. J’ai voulu montrer que la pratique de ce rite musulman n’était pas du tout incompatible avec la mixité, ni avec la présence de filles en jupe. Et je voulais conclure le film sur la possibilité d’une cohabitation intelligente pour éviter les malentendus que j’avais anticipés dès l’écriture du scénario. Cela m’a rappelé un incident arrivé il y a trente ans, pendant le tournage de L’Œil au beur noir. Me voyant jouer dans une scène où je frappais Smaïn, un passant est venu me féliciter : « Qu’est-ce que tu lui as mis, au bougnoule ! » – le film dénonçait justement le racisme. Avec La Journée, je n’avais aucune envie de susciter la sympathie de gens qui trouvent les Arabes haïssables pour des causes génétiques.

Vous n’avez pas votre langue dans la poche. Je m’étonne que le show-business n’ait pas encore eu votre peau…

Mon discours n’est pas conforme à ce qu’il faut dire normalement dans ce milieu, et il provoque sans doute des préventions contre mon travail. Si Arrêtez-moi, mon dernier film, avec Sophie Marceau, s’est fait massacrer par la critique d’une manière incroyable, c’est aussi parce que tous les journalistes bien-pensants qui avaient descendu La Journée de la jupe ont été vexés par son succès. Pensez-donc : il a récolté 22 prix dans le monde entier !

Belle revanche, d’autant que La Journée de la jupe a été vu par plus de 2 millions de téléspectateurs d’Arte ! Les producteurs de cinéma ont-ils manqué de nez en refusant de le financer ?

Non, car ce n’est pas pour des raisons financières qu’ils ont reculé, mais par méfiance ou prudence idéologique. Presque tous les distributeurs que j’ai rencontrés ont commencé par me dire qu’ils avaient trouvé le scénario formidable… avant de conclure qu’ils n’allaient pas le faire. J’ai eu droit à tous les fantasmes possibles et imaginables. L’un craignait une fatwa, l’autre que sa maison saute, bref, tous se censuraient. Il faut dire que mon propos était plus difficile à entendre que celui de François Bégaudeau dans Entre les murs.

Puisque vous me tendez la perche, La Journée de la jupe est un peu l’anti-Entre les murs¸ film qui met en scène un prof dépassé par ses élèves faisant contre mauvaise fortune bon cœur, puisqu’il se résout à devenir leur copain…

Oui, je me souviens d’ailleurs d’une émission de Canal+ à laquelle Bégaudeau était invité. Après avoir regardé la bande-annonce de La Journée, il a craché dessus : « Pff, c’est un film de droite ! » Bien sûr, il ne l’avait pas vu. Pour les gens comme Bégaudeau, il aurait été tellement plus simple que La Journée de la jupe soit un film de droite…

Et quand bien même ? Ce serait grave de faire un film de droite ?

Pas du tout. « Droite » et « gauche » ne sont pas des gros mots, juste des vieux mots. J’ai fait un film de moi, ce qui n’est déjà pas si évident. Mais dans l’esprit de Bégaudeau, un « film de droite » ne peut véhiculer que des choses stupides et négatives. À croire que le monopole du penser bien est forcément de gauche. Ces gens qui traitent de réactionnaire quiconque n’adhère pas à leur pensée ne décrochent pas d’une antique conception du monde, vaguement liftée, qui date quand même du xixe siècle. C’est à mourir de rire, encore que cette idéologie ait fait les preuves de sa nocivité. Une partie de ma famille vivait en Hongrie. À l’époque, on me disait : « Le communisme, le socialisme, ce n’est pas ça », de même qu’on répète aujourd’hui : « L’islam ce n’est pas ça ». En réalité, les idéologies et les religions sont ce qu’on en fait au pouvoir. Et même si on me démontre que leurs applications n’ont rien à voir avec le mode d’emploi originel et que Mahomet n’a pas plus inventé le djihadisme que Marx le stalinisme, nous ne vivons pas en Théorie, sauf dans les bars hype où des gens bien ont des idées sur tout.[/access]

La Journée de la jupe [César 2010 de la Meilleure Actrice]

Prix: 1,70 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

*Photo : Eckehard Schulz/AP/SIPA/Germany_Berlin_Film_Festival_BFF115/0902061335