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Islamophobie, Léonarda : le journal d’Alain Finkielkraut

Islamophobie, Léonarda : le journal d’Alain Finkielkraut

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La notion d’ « islamophobie »

Deux livres relancent le débat  autour de L’« islamophobie » : nos mal-aimés, du journaliste Claude Askolovitch, et islamophobie : comment les élites Françaises fabriquent le « problème musulman » des sociologues Marwan Mohammed et Abdellali Hajjat, qui ont donné une interview au monde. Ce Journal s’inquiète d’ailleurs de ce que la laïcité pourrait être instrumentalisée pour justifier le rejet global d’une religion. Que pensez-vous du terme d’islamophobie ?

Alain Finkielkraut. Pourquoi, se demande Le Monde, dans son éditorial du mardi 25 septembre, les grandes voix de l’islam restent-elles silencieuses devant ces trois événements atroces survenus le même week-end : le massacre de Nairobi par les shebabs somaliens, l’attaque du groupe Boko Haram au Nigeria, qui a fait 150 morts, et l’attentat- suicide au Pakistan contre une église chrétienne? La réponse est simple : ce qui tourmente ces grandes voix, ce ne sont pas les événements eux-mêmes, mais leurs éventuelles retombées islamophobes. Avec le concept d’islamophobie, l’interrogation sur le rôle de l’islam dans les violences commises au nom de l’islam est remplacée par la solennelle dénonciation des amalgames. Ce concept frappe également d’opprobre la soumission de l’islam aux lois de la République. Parler d’islamophobie à propos des lois d’interdiction du voile et de la burqa, comme le font les deux sociologues Marwan Mohammed et Abdellali Hajjat, c’est réclamer, en guise d’antiracisme, la soumission pure et simple de la République aux exigences de l’islam.[access capability=”lire_inedits”]

Dans son livre Nos mal-aimés, dont le titre initial était Malheureux comme Allah en France, Claude Askolovitch milite avec une ardeur généreuse pour cette totale soumission. Il invite les lecteurs à cesser de se bercer de chimères républicaines ou d’espérances assimilationnistes et à regarder en face la réislamisation croissante et spectaculaire des musulmans de France. Il démontre de manière très convaincante que le retour au fondamentalisme religieux ne s’explique pas par des causes sociales et il nous somme, en guise d’idéal, de ratifier ce fait en train de s’accomplir. La norme, pour lui, se confond avec la réalité, et ce qui doit être avec ce qui devient. D’où son acharnement contre l’imam Chalghoumi car, avec ses discours philosémites et républicains, avec ses voyages en Israël et sa critique du voile, il est le musulman tel que nous le rêvons, il est notre Oncle Tom, et il légitime ainsi notre hostilité à l’islam véritable. Pour nous réconcilier avec celui-ci, Claude Askolovitch prône les grands moyens, c’est-à- dire le renoncement à notre passé et à nos principes, à notre histoire et à notre code. Il s’agit d’oublier ce que nous sommes et d’où nous venons pour permettre à l’Autre de rester ce qu’il est.

La Commission européenne et les Roms 

Manuel Valls a déclaré que seule une minorité des roms résidant en France souhaitait s’intégrer en France, en disant qu’ils avaient vocation « à revenir en Roumanie ou en Bulgarie ». Tollé à gauche. Et la Commissaire Européenne Viviane Reding, une vieille connaissance pour la France, a dénoncé l’électoralisme du Gouvernement Français. Au fond, n’a-t-elle pas raison ?

Nous sommes, nous autres Européens, les héritiers d’une civilisation et les bâtisseurs d’une maison commune entièrement nouvelle puisqu’elle ne relève ni de la cité, ni de la nation, ni de l’empire. Cet héritage  et cette construction sont aujourd’hui menacés par une bureaucratie européenne hors sol qui transforme, avec une incroyable arrogance, l’Europe en camp de rééducation pour peuples indociles. Viviane Reding n’avait pas craint de comparer l’expulsion des Roms vers leurs pays d’origine, avec prime au retour, aux déportations de la Seconde Guerre mondiale, et c’est maintenant Olivier Bailly, porte-parole de la Commission européenne, qui envisage de sanctionner la France pour n’avoir pas respecté le droit fondamental de libre circulation. Les fonctionnaires de Bruxelles ne sont plus des serviteurs de l’Union européenne, mais des pions aigris et vindicatifs juchés sur le tabouret de ce qu’ils croient être la mémoire d’Auschwitz. Leur analogie littéralement obscène insulte les victimes de l’extermination et les conduit à vouloir dépouiller les États européens de cette prérogative majeure de la souveraineté : la distribution de l’appartenance. Comme l’écrit Michael Walzer, un philosophe américain ancré à gauche : « Si toutes nos rencontres ressemblaient à des rencontres sur la mer, dans le désert ou sur le bord d’une route, il n’y aurait pas d’appartenance à distribuer. » Mais nous vivons dans des communautés politiques et, ajoute Walzer, « à un niveau quelconque d’organisation, quelque chose comme l’État souverain droit prendre et revendiquer l’autorité nécessaire à la pratique de sa propre politique d’admission, au contrôle et parfois à la restriction du flux des immigrants ».

Ainsi l’Europe se rend-elle de plus en plus odieuse à ses peuples. Et c’est un très mauvais procès qui est fait à Manuel Valls. Le ministre de l’Intérieur n’a jamais dit, comme on le lui reproche jusque dans son camp, que les Roms ne pouvaient pas s’intégrer en France, mais qu’une forte proportion d’entre eux ne le voulait pas. Il n’a pas dénoncé une fatalité, il a énoncé une évidence. Cela fait près d’un demi-siècle que nous célébrons les différences. Or, ceux qu’on appelle les Roms sont différents. Leur mode de vie n’est pas le nôtre et la majorité d’entre eux aspire à le perpétuer. Qu’est-ce que la différence, sinon précisément l’irréductible ? « Être un homme de gauche, cela se prouve », a dit à l’adresse de Manuel Valls son collègue au gouvernement Benoît Hamon. Être un homme de gauche, c’est donc dénier la réalité. La gauche était la voix du peuple qui souffre. Elle tend à devenir la voix des bobos qui mentent. La gauche du « Grand Journal » succède à celle de Jaurès. Nous n’avons pas gagné au change.

 

La tragédie de Lampedusa

On déplore plus de 300 morts et disparus dans le naufrage, au large de Lampedusa, d’un bateau parti de Libye avec, à son bord, 500 personnes venues de Somalie et d’Erythrée dans l’espoir d’une vie meilleure en Europe. En refusant d’accueillir ces réfugiés, tournons-nous le dos à nos valeurs, comme l’a déclaré l’ancien commissaire européen Jacques Barrot ?

J’ai été bouleversé et je suis encore hanté par l’image des cercueils de toutes tailles alignés dans une salle municipale de Lampedusa. Mais je crois que l’Europe cède encore à l’hubris quand, avec Jacques Barrot, elle s’accuse de tourner le dos aux valeurs qui sont les siennes. Les garde- côtes italiens sauvent tous les jours des embarcations du naufrage. Et voici que l’Europe, hier encore modèle universel et dépositaire exclusif du Bien, se charge aujourd’hui de tous les crimes. C’est une nouvelle variante de l’eurocentrisme. Pour être justes et efficaces, il faudrait que nous apprenions enfin à être modestes.

L’âge de l’expansionnisme et du colonialisme est clos depuis longtemps. L’Europe a été, sans ménagement, rapatriée dans ses frontières. Les peuples qu’elle assujettissait ont conquis, de haute lutte, leur indépendance. Ils sont souverains. Si, parmi eux, il y a tant de gens qui choisissent l’émigration, c’est du fait d’un exercice calamiteux de cette souveraineté. Et si, au péril de leur vie, ils embarquent vers l’Europe, c’est parce que les États les plus riches du globe, comme l’Arabie saoudite ou le Qatar, n’ont aucune intention d’accueillir chez eux des Érythréens, des Somaliens, ni même ceux des Syriens dont ils soutiennent la résistance au régime de Bachar Al-Assad.

Et les mêmes, en Europe, qui militaient naguère pour le droit à l’auto-détermination, défendent aujourd’hui avec la même ferveur le droit à l’émigration. Après avoir applaudi le démantèlement de l’empire européen, ils veulent enfoncer ce qui reste de la forteresse européenne et que les citoyens algériens, par exemple, puissent combiner les attributs de la souveraineté nationale et le droit au retour dans la métropole dont ils se sont détachés avec violence. Si l’on en venait à entériner ce droit, l’Europe deviendrait ingouvernable et invivable et l’Afrique serait privée de ses forces vives. Tout le monde aime le pape François parce qu’il n’est qu’amour. Mais l’amour sans la sagesse de l’amour ne construit pas le paradis, il conduit à l’établissement d’une société infernale.

 

L’affaire Leonarda

L’expulsion de Leonarda Dibrani a fait couler beaucoup d’encre. Après qu’un rapport administratif a confirmé que tout avait été fait dans les règles, François Hollande a proposé à l’adolescente de revenir en France sans sa famille expulsée au Kosovo. Ce geste de générosité n’a pas ému le camp supposé du Président qui l’accuse de vouloir démembrer une famille. Que vous inspire l’émoi provoqué par cette affaire ?

Que des lycéens soient descendus dans la rue pour réclamer le retour de Leonarda, qu’ils aient défilé en criant « La jeunesse ne connaît pas de frontières ! »,  c’est l’ordre des choses. L’adolescence est un âge où l’éveil au monde se combine avec la bienheureuse ignorance des vicissitudes de notre condition incarnée. L’adolescent habite le no man’s land de l’irresponsabilité civique et matérielle. Il n’a à répondre de rien. Il n’est pas en situation de lutter pour son existence ou celle de ses proches. Ses engagements sont d’autant plus radicaux, ses motivations d’autant plus pures et sa morale d’autant plus tranchante que son expérience est pauvre. Il n’y a aucune raison de s’en offusquer. Ce qui est grave, en revanche, c’est qu’à l’occasion de cette affaire, tant d’adultes de toutes obédiences, responsables politiques, enseignants, parents même, aient érigé cet angélisme qui ne mange pas de pain en critère de sagesse et de probité. Ce qui est décourageant, c’est de voir, chez des intellectuels et des journalistes, le symbole Leonarda prendre le pas sur la réalité, pourtant abondamment documentée par un rapport administratif, de la famille Dibrani. Cette lycéenne séchait assidûment les cours, son père refusait obstinément de travailler et toute la parentèle a laissé l’appartement qu’elle occupait aux frais de l’État dans un état tellement dégradé qu’il faudra des mois de travaux pour qu’une autre famille de demandeurs d’asile puisse l’habiter à nouveau.

Ces faits accablants n’ont pas empêché que se déchaîne, comme dans le cas des Roms, une véritable orgie analogique avec les « heures les plus sombres de notre histoire » (le devoir de mémoire est tombé si bas qu’on ne peut plus employer cette expression sans rire). Le mot « rafle » a été prononcé et des journalistes n’ont pas manqué de remarquer que l’interpellation de la lycéenne s’était produite dans le parking du lycée Lucie-Aubrac. « Cette prodigieuse coïncidence évite de devoir souligner les indicibles parallèles », a écrit, le plus sérieusement du monde, le surveillant général de la profession, Daniel Schneidermann.

Clou du spectacle, François Hollande, notre grand équilibriste national, s’est lancé sans filet dans un numéro vertigineux de synthèse entre la morale de conviction et la morale de responsabilité. Il a approuvé l’éloignement de la famille et proposé à Leonarda de revenir en France continuer ses études. Pour satisfaire les uns et les autres, le chef de l’État a mécontenté tout le monde, surtout les anges qui ont invoqué les droits de l’enfant pour que Leonarda ne soit pas séparée de sa famille. Si la proposition de François Hollande peut être jugée inhumaine, cela veut dire que l’humanité s’infantilise à vue d’œil. [/access]

*Photo : JEROME MARS/JDD/SIPA .00667245_000002

Novembre 2013 #7

Article extrait du Magazine Causeur


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Alain Finkielkraut est philosophe et écrivain. Dernier livre paru : "A la première personne" (Gallimard).

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